Ian McEwan, Sur la plage de Chesil

« C’était encore l’époque – elle se terminerait vers la fin de cette illustre décennie – où le fait d’être jeune représentait un handicap social, une preuve d’insignificiance, une maladie vaguement honteuse dont le mariage était le premier remède. Presque inconnus l’un de l’autre, ils atteignaient, étrangement réunis, un des sommets de leur existence, ravis que leur nouveau statut promette de les hisser hors de leur interminable jeunesse – Edward et Florence, enfin libres ! » (p.14)

Sur la plage de ChesilDécidément, je ne quitte pas le secret des alcôves, et je ne quitte pas McEwan non plus, grâce à la proposition de Lili de lire ce roman en commun (je vous invite à lire son billet ici). Au passage, j’aime l’idée des lectures communes : découvrir ce que l’autre a pensé d’un livre que l’on vient de terminer, comparer les avis et les commenter… Ça apporte une dimension plus sociale à la lecture – qui est sinon, il faut bien le dire, un tête-à-tête assez exclusif entre un lecteur et un auteur qu’il ne connaît pas personnellement la plupart du temps (souvent d’ailleurs, le second est déjà mort) et des personnages qui n’existent pour ainsi dire que dans un imaginaire partagé. De là à dire que les grands lecteurs ne sont pas seuls dans leur tête… 😉

Florence et Edward s’aiment, ils viennent de se marier et sont arrivés dans l’hôtel de leur nuit de noce, au bord de la plage de Chesil. Mais ils sont jeunes et chastes et, en ce début des années 60, la prude Angleterre n’a pas encore inventé la mini-jupe. Tout ne va donc pas se passer comme chacun l’espérait…

Avec la plage de Chesil, j’ai retrouvé le romancier d’Expiation, profond, parfois tragique, mais aussi léger et ironique, même si clairement, là encore, pour moi le second titre demeure inégalé. Sur la plage de Chesil ne fait que 148 pages après tout, et n’a pas le temps de pousser des ramifications aussi profondes que celles d’Expiation.

La narration ici se concentre sur nos deux tourtereaux : le face-à-face qui précède la nuit de noce, les rappels de leur rencontre, leurs échanges, les idées que chacun se fait de l’autre, tout cela est narré de façon à ce qu’on passe subtilement de l’un à l’autre comme dans un duo de musique classique.

McEwan manie avec précision la fine pointe des sentiments humains, et il le confirme de façon magistrale ici : peur, espoir, honte, émerveillement, ennui, béatitude, colère, inhibition, orgueil, il sait exactement trouver les mots et les bonnes images pour coller au plus près de ce que ressentent ses personnages.

« Elle se souleva sur un coude pour mieux le dévisager, et ils se regardèrent droit dans les yeux. C’était encore pour eux une expérience toute neuve, vertigineuse, que de plonger le regard une minute entière dans celui d’un autre adulte, sans gêne ni retenue. » (p.58)

J’ai admiré comment il arrive à susciter notre intérêt pour tel ou tel personnage, en narrant des épisodes marquants de son passé. Je pense notamment à cette scène magnifique où le jeune Edward, à 14 ans, prend conscience de lui-même grâce à une révélation que son père lui fait à propos de sa mère. La cristallisation de sa personnalité d’adulte se fait à ce moment-là, parce que son père a su exprimer verbalement quelque chose qu’Edward sentait confusément depuis tout petit. Ce passage de l’enfant à l’adulte est bouleversant.

« Ces termes dissolvaient toute intimité, ils mesuraient froidement sa mère à l’aune de critères que tout le monde pouvait comprendre. Un fossé se creusait soudain, non seulement entre Edward et elle, mais aussi entre Edward et son environnement immédiat, et il sentit son être, ce noyau profondément enfoui dont il ne s’était jamais occupé jusqu’alors, acquérir une réalité objective, tête d’épingle incandescente dont il voulait que personne ne devine l’existence. » (p. 71)

Il est aussi le romancier de la fatalité, du grain de sable qui vient enrayer la belle mécanique de l’amour. Les non-dits, une pudeur excessive, un clair manque de communication dans ce jeune couple qui plane dans les hauteurs, la fierté offensée également, il suffit d’un rien pour faire basculer l’histoire vers une issue que l’auteur ménage comme un chausse-trappe. Contrairement à Asphodèle (qui parle magnifiquement bien de ce roman), je ne pense pas que Florence ait vraiment un problème sexuel. Dans ma vision optimiste, il aurait suffi qu’elle parle simplement de ses peurs à son fiancé. Avis aux couples qui veulent durer : com-mu-ni-quez ! (Sachez-le, si un jour je me reconvertis professionnellement, je serai conseillère conjugale !)

« La jeune mariée prenait tout son temps – encore une tactique pour retarder l’échéance, qui ne faisait en réalité que l’enferrer davantage. Elle avait conscience du regard adorateur de son mari, mais dans l’immédiat elle ne se sentait pas trop tendue ni bousculée. En changeant de pièce elle avait plongé dans un état irréel, inconfortable, aussi encombrant qu’un vieux scaphandre en eau profonde. Ses pensées ne semblaient plus lui appartenir : elles lui étaient insufflées, comme de l’oxygène par un tuyau. » (p.75)

Mais si l’auteur retrace assez bien les jeunes années d’Edward et sa personnalité, un plus grand mystère couve la vie de Florence, et l’auteur semble faire allusion très très très indirectement – peut-être l’ai-je rêvé – quoique non, puisque Lili m’a dit qu’elle avait eu la même impression que moi – à un traumatisme de son adolescence. J’eusse aimé (ah le charme désuet du conditionnel passé) en savoir un peu plus sur elle, il ne me reste plus qu’à imaginer.

In fine, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que l’auteur avait amorcé une histoire très prometteuse et qu’il la clôturait trop brusquement, en queue de poisson, sous la forme d’une fable à la morale implacable. Ce déterminisme vaut à ce livre d’échapper à mon coup de cœur. Je n’ai pu m’empêcher non plus de penser que McEwan avait mis un peu de lui dans Edward. Et enfin, sur la plage de Chesil, je n’ai pu m’empêcher d’entendre la voix d’Yves Montand chanter : « …Et la mer efface sur le sable / Les pas des amants désunis… »

« Sur la plage de Chesil » de Ian McEwan, Gallimard, 2008, 148 p.

Challenge « A year in England« 

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17 commentaires sur « Ian McEwan, Sur la plage de Chesil »

  1. Ca donne envie! Et pourtant, Atonement m’avait paru si sombre, si … désespérant…..Je le note donc sur ma liste!

  2. Un très beau billet mais je pense sincèrement (et je ne suis pas la seule) que Florence est frigide de chez frigide ! 😆 D’ailleurs (sans vouloir déflorer pour ceux qui ne l’ont pas lu) si tu relis ce qu’elle est devenue , il n’y a que le violon qui ait occupé sa vie après cette expérience malheureuse ! Je ne dis pas que s’ils avaient communiqué, si Edward avait été plus « conciliant »..etc…etc, ils seraient peut-être arrivés à « conclure » mais vu ses réactions pendant l’acte, finement analysées d’ailleurs, ça relève de la frigidité… Je pense aussi que c’est en partie dû au poids des convenances victoriennes qui planaient encore en 1960 dans certains milieux, dont celui de Florence où les parents ne communiquent pas vraiment non plus… Mais ce n’est que mon avis ! 😉

    1. Haha chacun a son interprétation. En fait, je soupçonne carrément – Attention : gros spoiler – que Florence a été abusée par son père quand elle était jeune, d’où sa grande réticence, pour ne pas dire plus, vis-à-vis de l’acte sexuel. Mais en effet, cela aurait pu entraîner une frigidité…

      1. Je ne sais pas pour son père, les rapports étaient tendus mais pas plus que dans une autre de ces familles très bourgeoises et très coincées ! 😆 Après tout chacun y voit ce qu’il veut, c’est ça le pouvoir d’un livre : laisser au lecteur la possibilité de lâcher son imaginaire…

      2. Ca, c’est sûr. C’est dingue de voir les différences de perception d’une même histoire chez plusieurs lecteurs 😉

  3. Que j’aime, moi aussi, les LC qui sont l’occasion d’échanger à plaisir sur une lecture !
    Au fond, nous avons eu une lecture plutôt à l’unisson puisque nous avons apprécié toutes deux le talent de fin observateur des âmes muettes de McEwan ; nous avons même cru déceler le même traumatisme chez Florence ! Par contre, je n’ai aucune déception quant à la fin. Elle ne m’apparaît ni bâclée ni brusque. A l’inverse, il me serait apparu pénible de poursuivre ce huis-clos indéfiniment.

  4. Lili m’a mis l’eau à la bouche en comparant le livre à Virginia Woolf. Et même si ce n’est pas LE coup de coeur pour toi, les passages que tu cites me donnent bien envie de découvrir enfin cet auteur. Si je te suis, il vaut mieux commencer par Expiation ?

    1. Ah oui, s’il y a un livre à lire de cet auteur, c’est bien Expiation. En revanche, Sur la plage de Chesil se lit rapidement et te permettrait de te faire une idée sur le style de cet auteur… Une sorte de test 😉

  5. C’est le seul titre de McEwan qui m’a profondément ennuyée et déçue. Florence ne m’était pas spécialement sympathique et je ne crois pas du tout à des destins qui seraient tracés à coup de petits événements. Je ne crois finalement pas au grain de sable (en tous cas pas là) et à la vie qu’Edward a eu suite à ce fiasco conjugal absolu, je pense aussi que Florence a eu un traumatisme à un moment (c’est vrai que c’est implicite). Je suis l’une des seules à ne pas avoir aimé ce livre. Mais ton billet (sans être non plus d’un enthousiasme démesuré) me fait comprendre ce qui a pu plaire à d’autres.

    1. J’avoue que le grain de sable est un peu gros et moi non plus je n’y ai pas trop cru. D’où mon impression d’une « fable ». McEwan a voulu faire son McEwan, il ne fallait pas qu’il y ait un happy end mais un « pirouette end ». Donc c’est un peu forcé. En effet, les personnages ne sont pas spécialement sympathiques, mais c’est justement ce qui fait qu’ils me touchent 😉 Je me souviens bien de ton billet en tout cas, je m’étais dit « je ne le lirai pas » mais ensuite Lili m’a proposé la LC et je me suis rendue compte qu’il ne faut jamais dire jamais ! :)))

  6. …ce livre m’avait beaucoup touchée…il est d’une tristesse infinie…mais très réaliste, si on fait l’effort de le re-contextualiser dans son époque. Non , Florence n’est pas (forcément) frigide mais oui ,il y avait encore beaucoup de redoutables fiascos sexuels dans les unions des années 50 et 60, par ignorance et par pudibonderie (ça parait la préhistoire à des lecteurs de moins de quarante ans je sais , et pourtant…) c’est justement cela que McEwan cherche à restituer, et il y arrive, très finement…

    1. Quel plaisir de te retrouver par ici Mior ! Oui on se rejoint sur la finesse et la complexité des émotions mises en scène, et le remarquable travail de recontextualisation de McEwan (c’est d’ailleurs un trait que j’ai retrouvé dans les deux autres romans que j’ai lu de lui). Après, je trouve quand même la fin un poil exagérée, très dramatique… mais c’est un peu le jeu et la manière McEwan, il ne peut pas se contenter d’une fin trop simple 😉

  7. J’ai découverte cet auteur avec son dernier roman « L’intérêt de l’enfant » et… j’ai été totalement charmée par son écriture. Celui-là se passe dans le milieu juridique, les affaires familiales en particulier et il a su rendre ce milieu d’apparence compliquée et froide, tout à fait à la portée des lecteurs. Ses personnages sont waouw, et le dénouement, bluffant! C’est un grand coup de coeur. j’ai justement acheté hier en poche L’opération Sweet Tooth. Beaucoup m’ont conseillé Expiation. En tout cas, je n’en ai pas fini avec McEwan!

    1. C’est clair, c’est un auteur qui vaut vraiment d’être découvert, et je suis épatée par toutes les touches de son talent au fur et à mesure que je découvre son oeuvre. « L’intérêt de l’enfant » ne devrait pas tarder pour moi.

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