Le côté de Guermantes (I), de Marcel Proust

Le problème, quand on étale une lecture sur un an, c’est qu’une fois terminée, on en a oublié les détails du début. A fortiori quand il s’agit d’une écriture aussi touffue et sinueuse que celle de Proust. Si j’interroge ma mémoire, à la façon du narrateur de la Recherche, sans tricher (= sans regarder le résumé en fin d’ouvrage), la première partie du côté de Guermantes m’apparaît comme l’effort désespéré du héros d’attirer l’attention de la duchesse de Guermantes depuis l’instant inouï où elle lui a souri du haut de sa loge d’opéra (or ses parents louent un appartement dans l’hôtel particulier des Guermantes, les mêmes qui ont leur seigneurie de « l’autre côté » de Combray – par rapport à Swann -, haut lieu des vacances du narrateur dans le premier tome). 

… je me disais que si j’avais été reçu chez Mme de Guermantes, si j’étais de ses amis, si je pénétrais dans son existence, je connaîtrais ce que sous son enveloppe orangée et brillante son nom enfermait réellement, objectivement…

Après Gilberte et Mme Swann, après Albertine, on a l’impression qu’à chaque nouveau « crush » amoureux, il monte plus haut dans l’échelle sociale. Les Guermantes, c’est la grande famille d’aristocrates imbus d’eux-mêmes, considérant tous ceux qui ne font pas partie du cercle très fermé du « faubourg Saint-Germain » comme du vil peuple. Notre jeune narrateur est donc tout déconfit de ne pas réussir à entrer dans l’intimité de la belle duchesse malgré tous ses efforts (tous les jours, il se poste sur l’itinéraire de sa promenade pour être salué d’elle – le lourd !), d’autant qu’il est familier de certains membres de sa famille, comme Robert de Saint-Loup, la marquise de Villeparisis, et même le baron de Charlus. C’est d’ailleurs lors d’une matinée chez Mme de Villeparisis que le narrateur approche un peu plus la duchesse, se fâche avec Saint-Loup, et se fait approcher d’une bien étrange façon par Charlus.

« Mais si » dit-elle avec un demi-rire que les restes de la mauvaise humeur jouée réprimaient, « tout le monde sait ça, un plumitif c’est un écrivain, c’est quelqu’un qui tient une plume. Mais c’est une horreur de mot. C’est à vous faire tomber vos dents de sagesse. »

Au fur et à mesure qu’il entre dans « le monde », le narrateur commence à perdre ses illusions, ce qui fait de la Recherche un texte de plus en plus cynique : l’amour n’est pas absolu, un duc peut s’exprimer plus mal qu’un cocher, un prince ressembler à un « concierge alsacien » et une dame usurper un nom de famille. Les noms et les choses ne concordent pas forcément, et toute la rêverie poétique du narrateur autour du nom de Guermantes, beau comme un vitrail armorié de la vieille église de Combray (qu’il voit orangé et moi vert-menthe), doit s’incliner devant une réalité plus prosaïque, donc forcément décevante. 

Nous travaillons à tout moment à donner sa forme à notre vie, mais en copiant malgré nous comme un dessin les traits de la personne que nous sommes et non de celle qu’il nous serait agréable d’être.

Il n’y a qu’avec Charlus que le narrateur garde encore sa naïveté. Il ne perçoit pas le sous-texte de son attitude alambiquée, qui oscille entre une arrogance démesurée, un souci extrême du regard des autres et une familiarité parfois presque obscène. Si le lecteur est au courant des « tendances » (cachées) de Charlus, le décalage entre l’innocence du narrateur, les non-dits de son entourage et le double sens de certaines affirmations de Charlus a de quoi faire sourire. 

Toute la scène mondaine chez Mme de Villeparisis est d’ailleurs remplie d’humour (et tant mieux, parce qu’elle est bien longue), mais d’un humour qui tourne vite au grinçant. Et ça, ça tient au contexte délétère de cette fin de siècle. La plupart des références politiques et culturelles de l’époque me sont passées au-dessus, mais celle qui est centrale, l’affaire Dreyfus (l’Affaire, comme on aurait dit), m’a particulièrement marquée. Je ne suis pas en général prompte à me scandaliser, et pourtant, à plus d’un siècle de distance, l’attitude de la coterie Guermantes à l’égard des juifs, matérialisée par le mépris ouvert que suscite Bloch, camarade juif du narrateur, m’a paru singulièrement abjecte. Le seul à relever l’honneur si l’on peut dire, c’est Saint-Loup, ardent dreyfusard, mais on peut supposer qu’il prend le contre-pied de sa famille par pur esprit de contradiction. Bref, on sent ici le vécu personnel de l’auteur à l’égard de l’antisémitisme qu’il a pu croiser maintes fois dans la « bonne » société.

« Vous n’avez pas tort, si vous voulez vous instruire, me dit M. de Charlus après m’avoir posé ces questions sur Bloch, d’avoir parmi vos amis quelques étrangers. » Je répondis que Bloch était français. « Ah ! dit M. de Charlus, j’avais cru qu’il était juif. »

Mais il y a aussi de très belles pages dans le Côté de Guermantes, profondes et justes, de cette finesse et de cette densité qui me fascinaient tant dans « Combray », la première partie du premier tome. J’ai aimé toutes ses réflexions sur les sensations, comme le son et l’absence de son, ou les « auras » de certaines personnes, mais aussi sur le sommeil, sur la dissociation entre l’espace et le temps provoquée par le téléphone. On retrouve toute l’ambiance intellectuelle de l’époque, Einstein, Bergson, Freud (même s’ils ne sont pas cités nommément – mais Charcot l’est).

Il en est du sommeil comme de la perception du monde extérieur. Il suffit d’une modification dans nos habitudes pour le rendre poétique…

Symbole du vert paradis de l’enfance, la chère grand-mère du narrateur a sa première « petite attaque » à la toute fin de ce tome, et ne va pas tarder à tirer sa révérence. Mais elle finit en beauté en comparant la « dame pipi » du bois de Boulogne qui trie ses « clients » à la société des « Guermantes et petit noyau Verdurin », tout en citant Molière et Mme de Sévigné. Et ça, c’est du grand art ! 

Voilà, je n’ai pas poursuivi sur la seconde partie du roman car j’avais envie de passer à autre chose, mais je sais bien que prochainement, l’envie me reprendra de lire Proust (une vraie drogue).

Et les autres, ils en pensent quoi ?

C’est un excellent tome pour Red Blue Moon, le livre du désenchantement pour La vie errante, un épisode addictif comme celui d’une série malgré ses lenteurs selon Le Colibri, un roman passionnant pour F., et Keisha l’a relu. (Je me rends compte à ce propos que je ne suis pas la seule à lire un tome de la Recherche par an, et cela me fait plaisir d’appartenir à cette petite secte de proustomanes invisibles) (bon c’est pas le petit noyau Verdurin ni le salon des Guermantes, mais c’est mieux !).

« Le côté de Guermantes » de Marcel Proust, préface de Thierry Laget, Folio Classiques, 2003 (1ère édition 1920), 765 p.

Arcadie, d’Emmanuelle Bayamack-Tam

C’était un peu le livre phare de la rentrée littéraire de l’année dernière, celui que je voulais absolument lire, au point d’avoir programmé une lecture commune avec Ingrid que je n’ai finalement pas honorée… #LooseToujours 

Après lecture, j’ai compris les raisons de son succès et de son « sex-appeal ». C’est en effet un roman fascinant, solaire, servi par une langue enlevée, chaleureuse et gourmande, pétrie d’expressions argotiques anciennes et nouvelles (et des titres de livres qui s’introduisent en douce, en passagers clandestins, de l’art de la joie à réparer les vivants).

Arcadie réactualise avec une vigueur jubilatoire le sujet rebattu de l’utopie. Je sais que c’est la dystopie qui est à la mode (l’utopie détournée, faussée, inquiétante, façon Margaret Atwood), mais là non, c’est bien d’une utopie qu’il s’agit – malgré les ombres – puisque Farah, la jeune narratrice, est accueillie avec ses parents à Liberty House, une communauté libertaire qui prône l’amour libre pour tous, le naturisme, le végétarisme et l’accueil inconditionnel de tous les inadaptés du monde moderne, sous la houlette du charismatique Arcady, un homme d’une cinquantaine d’années que Farah vénère immédiatement. 

Dans un merveilleux domaine de la Côte d’Azur coupé de la civilisation, zone blanche où Wifi et Smartphone sont interdits, Farah va vivre une enfance pas comme les autres, faite d’escapades sans fin dans une nature luxuriante et d’incursions secrètes dans la vénérable bibliothèque de ce qui fut autrefois un pensionnat pour jeunes filles, et jouit d’une liberté presque totale sous la tutelle bienveillante et désinvolte des adultes ; mais elle connaît aussi la scolarisation dans un établissement « normal » qui lui permet de mesurer l’écart de ses conditions de vie avec celle de ses congénères restés dans le « monde ».

C’est là, dans la stridulation lyrique des cigales, que je jouis de m’anéantir et de sentir mon être se disperser au vent comme une tête de pissenlit. (…) Et pourtant, je le sens bien, quelque chose en moi résiste à la dislocation, quelque chose tient bon. C’est ténu mais tenace, comme une promesse de resurgissement après les ardeurs de l’été ou les rigueurs de l’hiver, comme une saison fragile qui n’aurait pas de nom, à part le mien peut-être.

Son entrée dans l’adolescence signe l’arrivée de toute une série de perturbations, dont le moindre n’est pas celui de son évolution sexuelle compliquée. L’irruption d’un migrant à Liberty House remet en cause les fondements mêmes de la communauté. Farah se cherche, s’affirme, découvre l’amour et fait des choix adultes qui signent un vrai manifeste pour une autre société. 

C’est ça, aussi : à force d’être biberonnée à l’amour fou, à force d’entendre parler la langue ardente du désir, je ne pense qu’à ça.

Emmanuelle Bayamack-Tam manie avec beaucoup de malice les ambiguïtés pour mieux décontenancer le lecteur et l’amener à réviser ses certitudes ; la principale tient à la nature de la communauté d’Arcady : est-ce un petit paradis libertaire ? est-ce une secte ? Arcady est-il un apôtre de bonté, ou un gourou ? Le récit qu’en fait Farah oscille entre ces deux pôles, et nous fait tantôt craindre des dérives, tantôt entrevoir la façon dont notre regard est biaisé par les préjugés et le discours médiatique (toujours prompt à s’emballer). Tout ceci s’entremêle avec les interrogations autour du masculin et du féminin qui agitent Farah au moment de sa puberté (il y a une scène de bain de mer magnifique où on la voit littéralement flotter entre les deux alternatives qui semblent s’imposer à elle). Et puis il y a les atermoiements entre le dedans (la sécurité) et le dehors (la liberté), et une petite question que je me suis posée : l’autrice situe-t-elle son intrigue dans le présent ou dans un futur proche mais légèrement effrayant ? Ce flou temporel lui permet d’offrir un miroir grossissant et déformant de toutes les tares de notre monde d’aujourd’hui.

– Qui je suis, moi ?

La question m’a échappé, et elle nous prend pareillement de court, Arcady et moi. Il en lâche ma cuisse et son volant, et se reprend de justesse pour nous éviter une embardée fatale. Elle aurait eu le mérite de mettre fin à mes tracas existentiels, mais je n’en demande pas tant : une réponse me suffirait.

À dire vrai, je ne m’attendais pas à être emmenée à ce point hors de ma zone de confort. À partir des troubles identitaires d’une petite personne assez unique en son genre, nous sommes amenés à réfléchir sur le sort de l’humanité, en passant par les cercles plus restreints de la communauté, de la société, du pays. Toute une série de réflexions qui interrogent notre rapport à la liberté, à l’éducation, à l’amour, au genre, à l’environnement, et le regard que nous portons sur ce qui nous est différent. Sans partager les conclusions politiques qu’en tire l’autrice, je lui sais gré d’avoir su tresser ensemble ces questions qui nous travaillent collectivement en un roman à l’intrigue passionnante, porté par une narratrice très attachante et très drôle, et une galerie de personnages hauts en couleurs (je ne vous ai pas parlé de la « grand-mère LGBT » de Farah, de sa maman électrosensible, de Fiorentina la cuisinière, ou d’Epifanio, le Mexicain dépigmenté, et de tant d’autres).

Arcadie est pour moi la démonstration d’une grande force de la littérature : faire à la fois rêver et déranger le lecteur. Farah, c’est un peu l’Émile de Rousseau revisité, la page blanche qui s’ouvre sur un monde nouveau qu’elle appelle de ses voeux, ce qui fait bien d’Arcadie un roman utopique, sans rien occulter de la catastrophique situation présente, avec même une tonalité millénariste sur la fin.

Bref, une lecture roborative que je ne suis pas prête d’oublier. 

Ma lettre au monde, je l’ai déjà écrite : elle est enfouie six pieds sous terre, dans un pré en pente douce où les vaches paissent en tintinnabulant, et elle traversera le temps aussi sûrement qu’une sonde spatiale ; (…) ma lettre au monde tient en quelques mots, que mes frères humains n’auront aucun mal à traduire, quoi qu’il soit advenu de la langue dans l’intervalle qui nous sépare de son exhumation : l’amour existe.

Keisha a dévoré ce roman, Ingrid le recommande chaudement, Sans connivence a été comblé, Cuné l’a trouvé très réussi, pour Autist Reading c’est truculent et d’une drôlerie savoureuse, Brize parle d’un roman d’apprentissage étonnant et passionnant… Bref, je n’en finirais pas de recenser tous les billets de blog – unanimes – consacrés à ce roman.

« Arcadie » d’Emmanuelle Bayamack-Tam, éditions P.O.L, 2018, 440 p.

Doggerland, d’Elisabeth Filhol

Il était une fois le Doggerland, l’Atlantide engloutie de la mer du Nord. Une île qui s’étendait il y a fort longtemps entre les côtes britanniques, danoises et norvégiennes, voire même s’y rattachait comme un seul et même continent avant la dernière période glaciaire (l’Angleterre n’a donc pas toujours été une île, ce qui est à mon avis le plus gros scoop de ce livre). Une sorte de paradis perdu au cœur d’une mer mal-aimée. Aujourd’hui, il n’en reste que le Dogger Bank, un banc de sable sous-marin riche en pétrole et en restes d’animaux terrestres et d’outils datant du mésolithique, que les pêcheurs remontent parfois dans leurs filets.

Margaret et Marc s’y intéressent chacun pour des raisons différentes. Elle est archéologue des fonds marins ; il effectue des relevés sismiques en mer pour le compte de sociétés travaillant dans le domaine de l’énergie. Elle est tournée vers le passé, conservatrice ; lui se projette dans un futur innovant. Ils se sont connus du temps de leurs études à l’Université de Saint-Andrews, lui le Français de la première fournée Erasmus, elle l’Écossaise introvertie, et se sont quittés sur un malentendu. Un congrès au Danemark va les réunir après plus de 20 ans de séparation, tandis qu’au même moment, la tempête Xaver balaye l’Europe du nord.

Xaver a réellement eu lieu en décembre 2013 (je n’en avais aucun souvenir, mais la France a été moins touchée sans doute ?) et de façon générale, les (nombreuses) informations scientifiques sont toutes précisément étayées. Pour être tout-à-fait honnête, la géologie, la météorologie et l’archéologie ne font pas partie de mes violons d’Ingres, je n’y connais à peu près rien et ne me doutais pas de l’existence du Doggerland avant d’avoir lu ce roman. Mais c’est justement la façon dont des sciences « brutes », a priori peu romanesques, pouvaient être traitées dans un roman qui m’intéressait.

Fabriquer une histoire à partir de sismographes, de plateformes pétrolières offshore et de débris fossiles rejetés par l’estran est une gageure.

Dramatiser poétiquement l’évolution du système dépressionnaire d’un cyclone extratropical est un pari réussi.

Me faire vibrer à la lecture de cette phrase « De l’inlandsis soufflaient les vents catabatiques » est une de ces petites épiphanies littéraires auxquelles je ne m’attendais pas.

Et puis, il faut avouer tout de même que cette histoire d’île engloutie il y a des milliers d’années est bougrement romantique.

J’y reconnais une patte contemporaine, qu’on retrouve chez une Maylis de Kerangal par exemple. La possibilité offerte au lecteur de s’inviter dans des sujets complètement abscons de prime abord est une piste féconde pour la vulgarisation scientifique (il n’est que de voir l’immense succès de la BD du professeur Moustache, qu’on ne présente plus). Avantage du roman, il n’y a pas la barrière entre sachants et profanes, il y a juste des personnages, une histoire, un style, un souffle.

Or autant le dire tout de suite, de souffle, ce roman en manque paradoxalement, mais du côté de la fiction proprement dite. Malgré l’omniprésence de la tempête et les efforts de l’autrice pour nous vendre une histoire d’amour contrariée, j’ai trouvé que les personnages étaient d’un plat barbifiant, leur histoire ne décollant à aucun moment. Bref, autant je me suis laissée embarquée de bonne volonté dans la première moitié du roman, qui s’occupe beaucoup des questions scientifiques liées au Doggerland, autant j’ai dû m’accrocher à partir du moment où Marc et Margaret se retrouvent. Il n’y a guère que l’épilogue aux accents barjavéliens (le Barjavel de la Nuit des temps) pour retrouver grâce à mes yeux.

Je classe donc ce roman au rang des semi-déceptions, car s’il m’a bien hameçonnée au début, il m’a ensuite laissée à la dérive.

(Il faut dire aussi que le style littéraire adopté par Filhol m’a laissée un peu perplexe au fil de la lecture. Pourquoi pratiquer les phrases à rallonge quand on ne les fait pas bien retomber sur leurs pieds ? Est-ce voulu ou pas ? En tout cas, ça rajoute des préciosités à une histoire qui aurait pu s’accommoder d’un emballage plus sobre, de mon point de vue.)

Je pose donc la question : peut-on écrire un roman scientifique, avec parts égales de (vraie) science et de drame romanesque ? Ou est-on condamné à investir plus l’un des éléments au détriment de l’autre, au risque de verser, soit dans la caricature scientifique, soit dans le déficit romanesque ? Avez-vous des titres de bons romans scientifiques (ou traitant de science au sens large) à me conseiller ?

« Doggerland » d’Elisabeth Filhol, P.O.L., janvier 2019,  352 p.

Les cloches de Bâle, de Louis Aragon


Ce roman d’Aragon commence comme une comédie et finit dans un accès d’idéalisme lyrique, non sans avoir frôlé le tragique, parfois.

Mme Simonidzé lisait, comme si elle s’était sentie vieillir. Elle voulait connaître les hommes qui avaient écrit ces paroles où elle trouvait contre la vie fuyante une espèce de drogue tragiquement inutile.

Première partie : Diane.

« Cela ne fit rire personne quand Guy appela M. Romanet papa. »

Dès la première phrase, je me marre, je m’esbaudis, je me bidonne. Comprenez entre les lignes que Guy, le fils de Diane, a tout de suite pigé, avec la clairvoyance des enfants, que sa jeune et belle maman divorcée fricote avec M. Romanet. Ce que la mère de Diane, la « plus-snob-tu-meurs » Mme de Nettencourt (mais plus-sans-le-sou-tu-meurs-aussi) choisit soigneusement d’ignorer. Il faut dire que sa fifille fricote avec tout ce que la bonne société compte d’industriels friqués et d’officiers sanglés dans leurs décorations. Son carnet de chasse ressemble au Bottin mondain. Après Romanet, c’est le tour de Gilson-Quesnel (tiens, un nom vu dans Aurélien), puis elle se fait épouser par le petit et vulgaire Brunel qui a l’accent du midi (et beaucoup de sous bien mal acquis). Nous sommes au tournant des années 1900, et le salut d’une femme sans héritage mais pleine d’ambitions sociales passe par les hommes qu’elle fait chavirer dans son lit. Aristocrate déclassée, Diane est devenue cocotte.

Dire qu’il y a des gens qui fabriquent des cartes de visite !

Que c’est drôle, satirique, faussement ingénu et goguenard à souhait ! On se croirait dans une comédie d’Alphonse Allais, pleine de quiproquos et de doubles sens piquants. L’auteur croque cette soi-disant « bonne société » avec une pointe d’acidité pour nous dévoiler les dessous peu glorieux de cet alliage hétéroclite d’intérêts économiques qui, non contents d’exploiter les ouvriers en France, se taillent la part du lion dans les terres nouvellement conquises comme le Maroc, avec la bénédiction du gouvernement français (au risque de provoquer une guerre avec Guillaume) (l’empereur d’Allemagne) (ce qui finalement arriva, n’est-ce pas, mais ça, les personnages ne le savent pas) (patatras).

Nous sommes tous des parasites. Pourquoi ne pas l’avouer ? Il n’y a là rien qui me choque. En quoi est-il mieux d’être la bête qui a des parasites, que le parasite sur le dos du bétail ?

Deuxième partie : Catherine Simonidzé

Autre femme, autre ambiance. La belle Géorgienne qui a grandi entre une mère entretenue et une soeur en quête de respectabilité, se cherche et trouve sa voie dans l’anarchisme, ce qui lui permet d’exprimer sa rage de vivre selon ses propres lois, c’est-à-dire de ne dépendre d’aucun homme. Car bien qu’Aragon n’écrive pas le mot, Catherine est d’abord et avant tout une féministe. Cette partie-là frôle le tragique car Catherine ne parvient pas à définir sa place dans le monde : elle rejette sa classe d’origine, la bourgeoisie, mais ne trouve pas sa place parmi les travailleurs ; elle se sert des hommes pour son plaisir, mais a du mal à s’avouer son attirance pour les beaux officiers un peu bêtes. Comme Frédéric Moreau, elle fait son éducation sentimentale mais c’est une éducation « sous acides », aiguisée par le sentiment de sa propre finitude. Dans l’impasse, et plutôt que dans la Seine, elle finit par se jeter à corps perdu dans la grève des chauffeurs de taxi grâce à sa rencontre avec Victor (qui donne son nom à la troisième partie). On recroise des personnages déjà vus dans la première partie, ce qui permet de faire le lien – ténu certes – entre Diane et Catherine.

Bon, il y avait des heures qu’elle pouvait passer ici ou là, mais le temps ne coulait pas. C’était comme une fontaine gelée.

Enfin, quid des cloches de Bâle ? Ce sont celles qui ont retenti dans la ville suisse lors du Congrès socialiste de 1912, dans lequel s’exprima Clara Zetkin, une militante allemande ayant réellement existé, qu’Aragon définit comme la femme de l’avenir dans son épilogue.

Après Aurélien, qui clôture Le Monde réel, j’ai lu le premier des quatre romans qui composent le cycle. On reconnaît le ton très libre et volontiers gouailleur d’Aragon, et ses soudaines envolées poétiques qui bleuissent l’âme. Sans surprise, le socialisme est bien présent dans ce roman écrit en 1934 (date de naissance de l’antifascisme en France).

C’était son premier coup de pied au cul ; il venait de faire connaissance avec le prolétariat.

Pour tout dire, j’ai senti que ce roman était plus « vert », moins abouti qu’Aurélien. On se perd dans l’entrelacs des relations entre les personnages, leurs coups fourrés sont tellement fourrés qu’ils me sont à peu près incompréhensibles, et les scandales politiques de l’époque ne font plus tellement écho. En fait, je n’ai pas bien vu où voulait en venir Aragon : est-ce un manifeste pour la libération des femmes, à travers trois cas emblématiques qui illustrent la marche de l’histoire vers le progrès (la cocotte inféodée aux hommes et au système capitaliste ; la « rebelle sans cause » ; la militante ouvrière à l’avant-garde de sa classe et de son sexe) ? Est-ce une dénonciation de la corruption du système capitaliste, à travers la peinture sans concession des milieux d’argent, « ennemis de classe » des travailleurs ? Ou bien un roman dans le plus beau sens du terme, échappant à tout étiquetage simpliste sur la base des engagements politiques du romancier, compagnon de route du Parti communiste ?…

Mettons tout de suite fin au suspense : je souscris à la troisième option bien évidemment (vieille ficelle rhétorique n’est-ce pas). Il faut se laisser aller à lire ce roman « comme un alcool », sans trop ratiociner. C’est d’ailleurs cette ligne de fuite insaisissable qui fait la force littéraire de ce texte, qui sans cela n’aurait été qu’un vulgaire copié-collé du Manifeste de Marx…

Bref, avec ou sans Marx, c’est toujours un bonheur de lire Aragon.

Et je n’aurais pas connu ce plaisir si Lili et Nathalie n’avait institué un « rendez-vous Aragon » tous les 36 du mois (oui, oui, j’ai un peu loupé le dernier en date, prévu aux ides de mars…). Pour lire leurs billets, c’est par ici :

« Les cloches de Bâle » de Louis Aragon, Préface du romancier « C’est là que tout a commencé… », Folio, 1972, 438 p.


Principe de réalité

Les gens, je crois qu’il va falloir que j’en rabatte de mes prétentions. Comment ai-je pu croire que j’allais pouvoir continuer à bloguer tranquille (ce qui, ne nous leurrons pas, est quand même un passe-temps plutôt prenant, mine de rien) avec trois enfants en bas âge, dont un bébé d’à peine un mois (❤️️), alors que j’ai déjà du mal à trouver du temps pour lire, voire à disposer de temps pour satisfaire mes besoins les plus élémentaires ?! (Genre me shooter au café ou prendre ma douche).

Mais, que voulez-vous, je suis atteinte du syndrome de la pensée magique. Quand j’étais ado, je rêvais que le temps s’arrête ; par exemple, une minute aurait duré une heure ; et ce, juste au moment où mon réveil sonnait le matin, afin de prolonger mon temps de sommeil racorni par les heures de lecture du soir. Rassurez-moi, nous sommes nombreux dans ce cas, à courir après le temps comme le lapin d’Alice ?

Brrrrreeeef, tout ça pour dire : ne vous attendez pas à une grande activité sur ce blog ces temps-ci. Toutefois, je suis tellement accro à ma drogue (3615 mes livres-mon blog) que je pense quand même essayer de dégager un peu de temps pour des billets par-ci par-là. Mais alors, il ne faut pas s’attendre à de l’analyse fine et détaillée, je n’aurais sans doute pas le temps de fignoler. (Telle que vous me voyez, je profite, pour vous écrire tout ça, que les deux grandes jouent au bébé dans le couffin de leur petit frère – alors que clairement c’est l’heure de leur dîner – tandis que ledit petit frère passe son temps d’éveil à les observer attentivement depuis son transat) (j’oubliais le fameux tag : #mèreindigne) (N.B. : l’état de grâce n’a duré que 8 minutes et demie).

Je vais donc vous faire un rapide tour d’horizon des livres lus pendant ma période post-accouchement (celle où je bénéficiais de la présence diligente des deux grands mères de ma couvée, et n’avais qu’à m’occuper de nourrir le petit dernier : donc celle où j’ai beaucoup lu).

« L’éducation sentimentale » de Flaubert, Préface d’Albert Thibaudet, contient « À propos du style de Flaubert » par Marcel Proust, Folio Classiques, 2005, 512 p.

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Oui, je balance du lourd là. J’ai commencé à le lire au début de l’année 2019, en même temps que je couvais Junior pour son dernier mois in utero, et je dois dire que le rythme assez lent du roman fleuve de Flaubert collait bien à l’ambiance neigeuse et expectative de cette période. Bon, je n’en ai lu que la moitié, mais je compte bien le finir un de ces jours. L’éducation sentimentale (j’aime tellement ce titre !), c’est celle d’un jeune bachelier, Frédéric Moreau, dans le Paris des années 1840. Autour de lui les esprits s’échauffent, les étudiants manifestent sur la montagne Sainte-Geneviève, les socialistes et les « doctrinaires » se disputent dans les cafés, la bohème et la petite bourgeoisie se mêlent dans des salons plus ou moins respectables, la révolution de 1848 couve. Mais on dirait que tout ce tintouin glisse sur Frédéric comme un cours magistral de droit sur un auditoire endormi. Toutes ses pensées, tous ses efforts, et tout l’argent qu’il réussit à obtenir sont tournés vers les beaux yeux graves de la vertueuse Madame Arnoux. Ainsi, les années passent, les situations sociales et amoureuses se font et se défont, la révolution de 48 éclate, mais Frédéric reste cet éternel amoureux platonique, plein de velléités qu’il n’accomplit jamais.

Et elle, Mme Arnoux, comment la revoir maintenant ? Cela, d’ailleurs, était complètement impossible, n’ayant que trois mille francs de rente !

C’était drôle de lire L’éducation sentimentale après L’été des quatre rois, puisque du point de vue chronologique, le premier est un peu la suite du second : après avoir éjecté Charles X, les Parisiens se préparent à virer son successeur Louis-Philippe du trône. Mais évidemment, le point de vue est tout différent, et pas seulement parce qu’un siècle sépare les deux auteurs (Flaubert a écrit et publié son roman sous le Second Empire). Loin d’écrire une chronique détaillée d’un changement de régime, Flaubert se centre sur le personnage assez médiocre de Frédéric, comme le rai de lumière traverse un prisme pour refléter toute une ambiance. Frédéric lui-même n’a guère plus d’épaisseur qu’une potiche de salon ; il est agi par les événements, plus qu’il n’agit sur eux ; et par là, Flaubert nous montre qu’il a bien le génie littéraire qu’on lui reconnaît, car toute son écriture vise à créer ce halo d’impuissance qui entoure Frédéric, à travers l’usage des temps verbaux (beaucoup d’imparfait) et de la forme passive notamment. Bon j’avoue, je n’ai pas trouvé ça toute seule : cette édition Folio a eu la bonne idée d’inclure un court essai de mon cher Proust qui explique tout ça bien mieux que moi ; il montre par exemple que les collines, les maisons et les objets sont parfois plus souvent les sujets des phrases que les êtres humains dans ce roman. (Petite parenthèse de groupie pâmée d’écrivains morts : j’adoooore quand un génie littéraire parle d’un autre génie littéraire, et encore plus quand je vois l’influence de l’un sur l’autre ; car je trouve qu’il y a un peu du caractère velléitaire du héros de « L’Éducation » dans le héros de « la Recherche » (son approche d’Albertine ressemble vraiment à l’approche de Mme Arnoux par Frédéric). Mais j’ai conscience que quand je dis ça, je réinvente l’eau chaude).

il n’existait au monde qu’un seul endroit pour faire valoir (ses talents) : Paris ! car, dans ses idées, l’art, la science et l’amour (ces trois faces de Dieu comme eût dit Pellerin) dépendaient exclusivement de la capitale.

En fin de compte, je ne peux pas dire que l’histoire en elle-même m’ait vraiment intéressée, malgré quelques morceaux de bravoure fort sympathiques, notamment les passages de fêtes (il faut dire qu’il me manque à lire toute la troisième partie, celle où l’Histoire avec un grand H s’accélère). On est loin du roman d’apprentissage, malgré son titre, car Frédéric semble ne rien retenir des événements qui coulent sur lui. Mais ce que j’ai adoré, vraiment, c’est le style. Dès l’incipit je me suis délectée des phrases gourmandes de Flau-Flau, de leur tournure à la fois solide et élégante, de leur allure faussement naturelle. Je me l’imaginais même fort bien ce grand homme, carré dans un fauteuil à oreillettes de sa maison de Croisset, ses yeux de crapaud mi-clos, en train de marmotter des bribes de cette histoire entre deux bouffées de pipe, toute ironie rentrée.

Voilà qui m’a conduite à écrire une chronique plus longue que prévue ; que voulez-vous, quand on aime, on ne compte pas.

Je passe donc rapidement sur les livres suivants, dont la consistance est à l’oeuvre flaubertienne ce que les amuse-bouche sont au ragoût de sept heures, mais qui étaient sans doute plus adaptées au chamboulement post-accouchement :

« Les filles de l’ouragan » de Joyce Maynard, traduit de l’américain par Simone Arous, Éditions 10-18, Littérature étrangère, 2013, 357 p.

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Deux voix alternent dans ce roman : celles de Ruth et de Dana, toutes deux nées dans le même hôpital d’un coin rural du New Hampshire le 4 juillet 1950. Hormis leur date et leur lieu de naissance, rien ne semble apparement les réunir. Ruth est la cinquième et dernière fille d’un ménage de fermiers enracinés dans la région depuis l’arrivée des premiers colons anglais sur le sol américain ; Dana a un grand frère et des parents complètement déconnectés de la réalité qui passent leur temps à déménager de région en région. Et pourtant, un secret les lie. De l’enfance à l’âge mûr, elles font face à un schéma familial qui n’est pas fait pour elles, se battent pour pouvoir vivre de leur passion (la peinture pour Ruth, l’agriculture pour Dana) et finissent enfin par faire la lumière sur leur origine.

Dès le début on pressent le tour de passe-passe qui entoure la naissance des deux « soeurs de naissance » (un filon que l’on connaît bien depuis Un long fleuve tranquille) et dès lors, une seule interrogation demeure : comment cela s’est-il produit ? Hormis ce petit mystère, l’ensemble de l’histoire manque singulièrement de souffle. L’auteur tourne autour du pot pendant tout le roman, délayant les états d’âmes des deux dames sur 350 pages, sans parvenir à provoquer l’étincelle magique qui entourait l’histoire des deux soeurs de L’homme de la montagne que j’avais tant aimée. Même l’équipée de Ruth à Woodstock manque de peps (un comble !) Il y a bien quelques passages émouvants, comme la relation passionnée de Ruth et de Ray, mais la flamme s’éteint assez vite. Reste un éclairage intéressant sur la vie de fermiers américains dans la seconde moitié du XXe siècle, et un personnage touchant, le père de Ruth.

« Le confident » d’Hélène Grémillon, Folio, 2012, 320 p.

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À la mort de sa mère en 1975, Camille Werner reçoit d’étranges lettres non signées qui lui narrent l’histoire d’une jeune fille passionnée nommée Annie, dont la jeunesse se déroule dans un petit village campagnard à la fin des années trente. À la faveur de l’installation d’un couple bourgeois dans le village, Annie se lie avec la jeune femme, Madame M., qui n’arrive pas à avoir d’enfant. Spontanément, Annie lui propose une solution aussi généreuse qu’insensée. Ceci va l’embarquer dans une aventure secrète qui se transforme en machination intime, dans le théâtre d’un Paris occupé par les Allemands, chaque acteur du drame se croyant piégé et cherchant à « avoir » l’autre. La deuxième partie du roman contient les « confidences » d’un des personnages principaux, confidences qui jettent une lumière autre, terrible, sur ce qui s’est noué dans ces années de guerre au sein de la famille Werner. Assez vite, Camille comprend qu’il y a un lien entre elle, cette Madame M. et cette Annie inconnues.

Cette lecture m’a bien divertie par son intrigue faite de faux-semblants et d’effets dominos, et les agissements parfois féroces de ses personnages féminins. Elle m’a fortement rappelé les romans labyrinthiques de Sébastien Japrisot, l’auteur d’Un long dimanche de fiançailles et de La femme dans l’auto avec des lunettes et un fusil. Je vais d’ailleurs le citer parce que je trouve que cette citation s’applique bien au premier roman d’Hélène Grémillon et à son héroïne :

J’aime les personnages qui sont dépassés par les événements et qui, finalement, gagnent sur les événements. C’est d’autant plus intéressant quand c’est une héroïne, qu’on croit plus vulnérable, en tout cas plus fragile physiquement que les hommes, et qui est protégée par le lecteur qui a peur pour elle plus que pour un héros masculin. » (Citation trouvée ici).

Je reconnais sinon que question style, profondeur historique et psychologique, on repassera, mais franchement, pour un premier roman, c’est pas mal.