Doggerland, d’Elisabeth Filhol

Il était une fois le Doggerland, l’Atlantide engloutie de la mer du Nord. Une île qui s’étendait il y a fort longtemps entre les côtes britanniques, danoises et norvégiennes, voire même s’y rattachait comme un seul et même continent avant la dernière période glaciaire (l’Angleterre n’a donc pas toujours été une île, ce qui est à mon avis le plus gros scoop de ce livre). Une sorte de paradis perdu au cœur d’une mer mal-aimée. Aujourd’hui, il n’en reste que le Dogger Bank, un banc de sable sous-marin riche en pétrole et en restes d’animaux terrestres et d’outils datant du mésolithique, que les pêcheurs remontent parfois dans leurs filets.

Margaret et Marc s’y intéressent chacun pour des raisons différentes. Elle est archéologue des fonds marins ; il effectue des relevés sismiques en mer pour le compte de sociétés travaillant dans le domaine de l’énergie. Elle est tournée vers le passé, conservatrice ; lui se projette dans un futur innovant. Ils se sont connus du temps de leurs études à l’Université de Saint-Andrews, lui le Français de la première fournée Erasmus, elle l’Écossaise introvertie, et se sont quittés sur un malentendu. Un congrès au Danemark va les réunir après plus de 20 ans de séparation, tandis qu’au même moment, la tempête Xaver balaye l’Europe du nord.

Xaver a réellement eu lieu en décembre 2013 (je n’en avais aucun souvenir, mais la France a été moins touchée sans doute ?) et de façon générale, les (nombreuses) informations scientifiques sont toutes précisément étayées. Pour être tout-à-fait honnête, la géologie, la météorologie et l’archéologie ne font pas partie de mes violons d’Ingres, je n’y connais à peu près rien et ne me doutais pas de l’existence du Doggerland avant d’avoir lu ce roman. Mais c’est justement la façon dont des sciences « brutes », a priori peu romanesques, pouvaient être traitées dans un roman qui m’intéressait.

Fabriquer une histoire à partir de sismographes, de plateformes pétrolières offshore et de débris fossiles rejetés par l’estran est une gageure.

Dramatiser poétiquement l’évolution du système dépressionnaire d’un cyclone extratropical est un pari réussi.

Me faire vibrer à la lecture de cette phrase « De l’inlandsis soufflaient les vents catabatiques » est une de ces petites épiphanies littéraires auxquelles je ne m’attendais pas.

Et puis, il faut avouer tout de même que cette histoire d’île engloutie il y a des milliers d’années est bougrement romantique.

J’y reconnais une patte contemporaine, qu’on retrouve chez une Maylis de Kerangal par exemple. La possibilité offerte au lecteur de s’inviter dans des sujets complètement abscons de prime abord est une piste féconde pour la vulgarisation scientifique (il n’est que de voir l’immense succès de la BD du professeur Moustache, qu’on ne présente plus). Avantage du roman, il n’y a pas la barrière entre sachants et profanes, il y a juste des personnages, une histoire, un style, un souffle.

Or autant le dire tout de suite, de souffle, ce roman en manque paradoxalement, mais du côté de la fiction proprement dite. Malgré l’omniprésence de la tempête et les efforts de l’autrice pour nous vendre une histoire d’amour contrariée, j’ai trouvé que les personnages étaient d’un plat barbifiant, leur histoire ne décollant à aucun moment. Bref, autant je me suis laissée embarquée de bonne volonté dans la première moitié du roman, qui s’occupe beaucoup des questions scientifiques liées au Doggerland, autant j’ai dû m’accrocher à partir du moment où Marc et Margaret se retrouvent. Il n’y a guère que l’épilogue aux accents barjavéliens (le Barjavel de la Nuit des temps) pour retrouver grâce à mes yeux.

Je classe donc ce roman au rang des semi-déceptions, car s’il m’a bien hameçonnée au début, il m’a ensuite laissée à la dérive.

(Il faut dire aussi que le style littéraire adopté par Filhol m’a laissée un peu perplexe au fil de la lecture. Pourquoi pratiquer les phrases à rallonge quand on ne les fait pas bien retomber sur leurs pieds ? Est-ce voulu ou pas ? En tout cas, ça rajoute des préciosités à une histoire qui aurait pu s’accommoder d’un emballage plus sobre, de mon point de vue.)

Je pose donc la question : peut-on écrire un roman scientifique, avec parts égales de (vraie) science et de drame romanesque ? Ou est-on condamné à investir plus l’un des éléments au détriment de l’autre, au risque de verser, soit dans la caricature scientifique, soit dans le déficit romanesque ? Avez-vous des titres de bons romans scientifiques (ou traitant de science au sens large) à me conseiller ?

« Doggerland » d’Elisabeth Filhol, P.O.L., janvier 2019,  352 p.

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Les cloches de Bâle, de Louis Aragon


Ce roman d’Aragon commence comme une comédie et finit dans un accès d’idéalisme lyrique, non sans avoir frôlé le tragique, parfois.

Mme Simonidzé lisait, comme si elle s’était sentie vieillir. Elle voulait connaître les hommes qui avaient écrit ces paroles où elle trouvait contre la vie fuyante une espèce de drogue tragiquement inutile.

Première partie : Diane.

« Cela ne fit rire personne quand Guy appela M. Romanet papa. »

Dès la première phrase, je me marre, je m’esbaudis, je me bidonne. Comprenez entre les lignes que Guy, le fils de Diane, a tout de suite pigé, avec la clairvoyance des enfants, que sa jeune et belle maman divorcée fricote avec M. Romanet. Ce que la mère de Diane, la « plus-snob-tu-meurs » Mme de Nettencourt (mais plus-sans-le-sou-tu-meurs-aussi) choisit soigneusement d’ignorer. Il faut dire que sa fifille fricote avec tout ce que la bonne société compte d’industriels friqués et d’officiers sanglés dans leurs décorations. Son carnet de chasse ressemble au Bottin mondain. Après Romanet, c’est le tour de Gilson-Quesnel (tiens, un nom vu dans Aurélien), puis elle se fait épouser par le petit et vulgaire Brunel qui a l’accent du midi (et beaucoup de sous bien mal acquis). Nous sommes au tournant des années 1900, et le salut d’une femme sans héritage mais pleine d’ambitions sociales passe par les hommes qu’elle fait chavirer dans son lit. Aristocrate déclassée, Diane est devenue cocotte.

Dire qu’il y a des gens qui fabriquent des cartes de visite !

Que c’est drôle, satirique, faussement ingénu et goguenard à souhait ! On se croirait dans une comédie d’Alphonse Allais, pleine de quiproquos et de doubles sens piquants. L’auteur croque cette soi-disant « bonne société » avec une pointe d’acidité pour nous dévoiler les dessous peu glorieux de cet alliage hétéroclite d’intérêts économiques qui, non contents d’exploiter les ouvriers en France, se taillent la part du lion dans les terres nouvellement conquises comme le Maroc, avec la bénédiction du gouvernement français (au risque de provoquer une guerre avec Guillaume) (l’empereur d’Allemagne) (ce qui finalement arriva, n’est-ce pas, mais ça, les personnages ne le savent pas) (patatras).

Nous sommes tous des parasites. Pourquoi ne pas l’avouer ? Il n’y a là rien qui me choque. En quoi est-il mieux d’être la bête qui a des parasites, que le parasite sur le dos du bétail ?

Deuxième partie : Catherine Simonidzé

Autre femme, autre ambiance. La belle Géorgienne qui a grandi entre une mère entretenue et une soeur en quête de respectabilité, se cherche et trouve sa voie dans l’anarchisme, ce qui lui permet d’exprimer sa rage de vivre selon ses propres lois, c’est-à-dire de ne dépendre d’aucun homme. Car bien qu’Aragon n’écrive pas le mot, Catherine est d’abord et avant tout une féministe. Cette partie-là frôle le tragique car Catherine ne parvient pas à définir sa place dans le monde : elle rejette sa classe d’origine, la bourgeoisie, mais ne trouve pas sa place parmi les travailleurs ; elle se sert des hommes pour son plaisir, mais a du mal à s’avouer son attirance pour les beaux officiers un peu bêtes. Comme Frédéric Moreau, elle fait son éducation sentimentale mais c’est une éducation « sous acides », aiguisée par le sentiment de sa propre finitude. Dans l’impasse, et plutôt que dans la Seine, elle finit par se jeter à corps perdu dans la grève des chauffeurs de taxi grâce à sa rencontre avec Victor (qui donne son nom à la troisième partie). On recroise des personnages déjà vus dans la première partie, ce qui permet de faire le lien – ténu certes – entre Diane et Catherine.

Bon, il y avait des heures qu’elle pouvait passer ici ou là, mais le temps ne coulait pas. C’était comme une fontaine gelée.

Enfin, quid des cloches de Bâle ? Ce sont celles qui ont retenti dans la ville suisse lors du Congrès socialiste de 1912, dans lequel s’exprima Clara Zetkin, une militante allemande ayant réellement existé, qu’Aragon définit comme la femme de l’avenir dans son épilogue.

Après Aurélien, qui clôture Le Monde réel, j’ai lu le premier des quatre romans qui composent le cycle. On reconnaît le ton très libre et volontiers gouailleur d’Aragon, et ses soudaines envolées poétiques qui bleuissent l’âme. Sans surprise, le socialisme est bien présent dans ce roman écrit en 1934 (date de naissance de l’antifascisme en France).

C’était son premier coup de pied au cul ; il venait de faire connaissance avec le prolétariat.

Pour tout dire, j’ai senti que ce roman était plus « vert », moins abouti qu’Aurélien. On se perd dans l’entrelacs des relations entre les personnages, leurs coups fourrés sont tellement fourrés qu’ils me sont à peu près incompréhensibles, et les scandales politiques de l’époque ne font plus tellement écho. En fait, je n’ai pas bien vu où voulait en venir Aragon : est-ce un manifeste pour la libération des femmes, à travers trois cas emblématiques qui illustrent la marche de l’histoire vers le progrès (la cocotte inféodée aux hommes et au système capitaliste ; la « rebelle sans cause » ; la militante ouvrière à l’avant-garde de sa classe et de son sexe) ? Est-ce une dénonciation de la corruption du système capitaliste, à travers la peinture sans concession des milieux d’argent, « ennemis de classe » des travailleurs ? Ou bien un roman dans le plus beau sens du terme, échappant à tout étiquetage simpliste sur la base des engagements politiques du romancier, compagnon de route du Parti communiste ?…

Mettons tout de suite fin au suspense : je souscris à la troisième option bien évidemment (vieille ficelle rhétorique n’est-ce pas). Il faut se laisser aller à lire ce roman « comme un alcool », sans trop ratiociner. C’est d’ailleurs cette ligne de fuite insaisissable qui fait la force littéraire de ce texte, qui sans cela n’aurait été qu’un vulgaire copié-collé du Manifeste de Marx…

Bref, avec ou sans Marx, c’est toujours un bonheur de lire Aragon.

Et je n’aurais pas connu ce plaisir si Lili et Nathalie n’avait institué un « rendez-vous Aragon » tous les 36 du mois (oui, oui, j’ai un peu loupé le dernier en date, prévu aux ides de mars…). Pour lire leurs billets, c’est par ici :

« Les cloches de Bâle » de Louis Aragon, Préface du romancier « C’est là que tout a commencé… », Folio, 1972, 438 p.


Principe de réalité

Les gens, je crois qu’il va falloir que j’en rabatte de mes prétentions. Comment ai-je pu croire que j’allais pouvoir continuer à bloguer tranquille (ce qui, ne nous leurrons pas, est quand même un passe-temps plutôt prenant, mine de rien) avec trois enfants en bas âge, dont un bébé d’à peine un mois (❤️️), alors que j’ai déjà du mal à trouver du temps pour lire, voire à disposer de temps pour satisfaire mes besoins les plus élémentaires ?! (Genre me shooter au café ou prendre ma douche).

Mais, que voulez-vous, je suis atteinte du syndrome de la pensée magique. Quand j’étais ado, je rêvais que le temps s’arrête ; par exemple, une minute aurait duré une heure ; et ce, juste au moment où mon réveil sonnait le matin, afin de prolonger mon temps de sommeil racorni par les heures de lecture du soir. Rassurez-moi, nous sommes nombreux dans ce cas, à courir après le temps comme le lapin d’Alice ?

Brrrrreeeef, tout ça pour dire : ne vous attendez pas à une grande activité sur ce blog ces temps-ci. Toutefois, je suis tellement accro à ma drogue (3615 mes livres-mon blog) que je pense quand même essayer de dégager un peu de temps pour des billets par-ci par-là. Mais alors, il ne faut pas s’attendre à de l’analyse fine et détaillée, je n’aurais sans doute pas le temps de fignoler. (Telle que vous me voyez, je profite, pour vous écrire tout ça, que les deux grandes jouent au bébé dans le couffin de leur petit frère – alors que clairement c’est l’heure de leur dîner – tandis que ledit petit frère passe son temps d’éveil à les observer attentivement depuis son transat) (j’oubliais le fameux tag : #mèreindigne) (N.B. : l’état de grâce n’a duré que 8 minutes et demie).

Je vais donc vous faire un rapide tour d’horizon des livres lus pendant ma période post-accouchement (celle où je bénéficiais de la présence diligente des deux grands mères de ma couvée, et n’avais qu’à m’occuper de nourrir le petit dernier : donc celle où j’ai beaucoup lu).

« L’éducation sentimentale » de Flaubert, Préface d’Albert Thibaudet, contient « À propos du style de Flaubert » par Marcel Proust, Folio Classiques, 2005, 512 p.

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Oui, je balance du lourd là. J’ai commencé à le lire au début de l’année 2019, en même temps que je couvais Junior pour son dernier mois in utero, et je dois dire que le rythme assez lent du roman fleuve de Flaubert collait bien à l’ambiance neigeuse et expectative de cette période. Bon, je n’en ai lu que la moitié, mais je compte bien le finir un de ces jours. L’éducation sentimentale (j’aime tellement ce titre !), c’est celle d’un jeune bachelier, Frédéric Moreau, dans le Paris des années 1840. Autour de lui les esprits s’échauffent, les étudiants manifestent sur la montagne Sainte-Geneviève, les socialistes et les « doctrinaires » se disputent dans les cafés, la bohème et la petite bourgeoisie se mêlent dans des salons plus ou moins respectables, la révolution de 1848 couve. Mais on dirait que tout ce tintouin glisse sur Frédéric comme un cours magistral de droit sur un auditoire endormi. Toutes ses pensées, tous ses efforts, et tout l’argent qu’il réussit à obtenir sont tournés vers les beaux yeux graves de la vertueuse Madame Arnoux. Ainsi, les années passent, les situations sociales et amoureuses se font et se défont, la révolution de 48 éclate, mais Frédéric reste cet éternel amoureux platonique, plein de velléités qu’il n’accomplit jamais.

Et elle, Mme Arnoux, comment la revoir maintenant ? Cela, d’ailleurs, était complètement impossible, n’ayant que trois mille francs de rente !

C’était drôle de lire L’éducation sentimentale après L’été des quatre rois, puisque du point de vue chronologique, le premier est un peu la suite du second : après avoir éjecté Charles X, les Parisiens se préparent à virer son successeur Louis-Philippe du trône. Mais évidemment, le point de vue est tout différent, et pas seulement parce qu’un siècle sépare les deux auteurs (Flaubert a écrit et publié son roman sous le Second Empire). Loin d’écrire une chronique détaillée d’un changement de régime, Flaubert se centre sur le personnage assez médiocre de Frédéric, comme le rai de lumière traverse un prisme pour refléter toute une ambiance. Frédéric lui-même n’a guère plus d’épaisseur qu’une potiche de salon ; il est agi par les événements, plus qu’il n’agit sur eux ; et par là, Flaubert nous montre qu’il a bien le génie littéraire qu’on lui reconnaît, car toute son écriture vise à créer ce halo d’impuissance qui entoure Frédéric, à travers l’usage des temps verbaux (beaucoup d’imparfait) et de la forme passive notamment. Bon j’avoue, je n’ai pas trouvé ça toute seule : cette édition Folio a eu la bonne idée d’inclure un court essai de mon cher Proust qui explique tout ça bien mieux que moi ; il montre par exemple que les collines, les maisons et les objets sont parfois plus souvent les sujets des phrases que les êtres humains dans ce roman. (Petite parenthèse de groupie pâmée d’écrivains morts : j’adoooore quand un génie littéraire parle d’un autre génie littéraire, et encore plus quand je vois l’influence de l’un sur l’autre ; car je trouve qu’il y a un peu du caractère velléitaire du héros de « L’Éducation » dans le héros de « la Recherche » (son approche d’Albertine ressemble vraiment à l’approche de Mme Arnoux par Frédéric). Mais j’ai conscience que quand je dis ça, je réinvente l’eau chaude).

il n’existait au monde qu’un seul endroit pour faire valoir (ses talents) : Paris ! car, dans ses idées, l’art, la science et l’amour (ces trois faces de Dieu comme eût dit Pellerin) dépendaient exclusivement de la capitale.

En fin de compte, je ne peux pas dire que l’histoire en elle-même m’ait vraiment intéressée, malgré quelques morceaux de bravoure fort sympathiques, notamment les passages de fêtes (il faut dire qu’il me manque à lire toute la troisième partie, celle où l’Histoire avec un grand H s’accélère). On est loin du roman d’apprentissage, malgré son titre, car Frédéric semble ne rien retenir des événements qui coulent sur lui. Mais ce que j’ai adoré, vraiment, c’est le style. Dès l’incipit je me suis délectée des phrases gourmandes de Flau-Flau, de leur tournure à la fois solide et élégante, de leur allure faussement naturelle. Je me l’imaginais même fort bien ce grand homme, carré dans un fauteuil à oreillettes de sa maison de Croisset, ses yeux de crapaud mi-clos, en train de marmotter des bribes de cette histoire entre deux bouffées de pipe, toute ironie rentrée.

Voilà qui m’a conduite à écrire une chronique plus longue que prévue ; que voulez-vous, quand on aime, on ne compte pas.

Je passe donc rapidement sur les livres suivants, dont la consistance est à l’oeuvre flaubertienne ce que les amuse-bouche sont au ragoût de sept heures, mais qui étaient sans doute plus adaptées au chamboulement post-accouchement :

« Les filles de l’ouragan » de Joyce Maynard, traduit de l’américain par Simone Arous, Éditions 10-18, Littérature étrangère, 2013, 357 p.

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Deux voix alternent dans ce roman : celles de Ruth et de Dana, toutes deux nées dans le même hôpital d’un coin rural du New Hampshire le 4 juillet 1950. Hormis leur date et leur lieu de naissance, rien ne semble apparement les réunir. Ruth est la cinquième et dernière fille d’un ménage de fermiers enracinés dans la région depuis l’arrivée des premiers colons anglais sur le sol américain ; Dana a un grand frère et des parents complètement déconnectés de la réalité qui passent leur temps à déménager de région en région. Et pourtant, un secret les lie. De l’enfance à l’âge mûr, elles font face à un schéma familial qui n’est pas fait pour elles, se battent pour pouvoir vivre de leur passion (la peinture pour Ruth, l’agriculture pour Dana) et finissent enfin par faire la lumière sur leur origine.

Dès le début on pressent le tour de passe-passe qui entoure la naissance des deux « soeurs de naissance » (un filon que l’on connaît bien depuis Un long fleuve tranquille) et dès lors, une seule interrogation demeure : comment cela s’est-il produit ? Hormis ce petit mystère, l’ensemble de l’histoire manque singulièrement de souffle. L’auteur tourne autour du pot pendant tout le roman, délayant les états d’âmes des deux dames sur 350 pages, sans parvenir à provoquer l’étincelle magique qui entourait l’histoire des deux soeurs de L’homme de la montagne que j’avais tant aimée. Même l’équipée de Ruth à Woodstock manque de peps (un comble !) Il y a bien quelques passages émouvants, comme la relation passionnée de Ruth et de Ray, mais la flamme s’éteint assez vite. Reste un éclairage intéressant sur la vie de fermiers américains dans la seconde moitié du XXe siècle, et un personnage touchant, le père de Ruth.

« Le confident » d’Hélène Grémillon, Folio, 2012, 320 p.

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À la mort de sa mère en 1975, Camille Werner reçoit d’étranges lettres non signées qui lui narrent l’histoire d’une jeune fille passionnée nommée Annie, dont la jeunesse se déroule dans un petit village campagnard à la fin des années trente. À la faveur de l’installation d’un couple bourgeois dans le village, Annie se lie avec la jeune femme, Madame M., qui n’arrive pas à avoir d’enfant. Spontanément, Annie lui propose une solution aussi généreuse qu’insensée. Ceci va l’embarquer dans une aventure secrète qui se transforme en machination intime, dans le théâtre d’un Paris occupé par les Allemands, chaque acteur du drame se croyant piégé et cherchant à « avoir » l’autre. La deuxième partie du roman contient les « confidences » d’un des personnages principaux, confidences qui jettent une lumière autre, terrible, sur ce qui s’est noué dans ces années de guerre au sein de la famille Werner. Assez vite, Camille comprend qu’il y a un lien entre elle, cette Madame M. et cette Annie inconnues.

Cette lecture m’a bien divertie par son intrigue faite de faux-semblants et d’effets dominos, et les agissements parfois féroces de ses personnages féminins. Elle m’a fortement rappelé les romans labyrinthiques de Sébastien Japrisot, l’auteur d’Un long dimanche de fiançailles et de La femme dans l’auto avec des lunettes et un fusil. Je vais d’ailleurs le citer parce que je trouve que cette citation s’applique bien au premier roman d’Hélène Grémillon et à son héroïne :

J’aime les personnages qui sont dépassés par les événements et qui, finalement, gagnent sur les événements. C’est d’autant plus intéressant quand c’est une héroïne, qu’on croit plus vulnérable, en tout cas plus fragile physiquement que les hommes, et qui est protégée par le lecteur qui a peur pour elle plus que pour un héros masculin. » (Citation trouvée ici).

Je reconnais sinon que question style, profondeur historique et psychologique, on repassera, mais franchement, pour un premier roman, c’est pas mal.

L’été des quatre rois, de Camille Pascal

En lisant Miniaturiste, j’ai cru que le manque d’épaisseur de l’histoire tenait à son cadre temporel trop réduit. Eh bien j’ai ici l’exemple exactement contraire : ces quelques jours de L’été des quatre rois, en pleine canicule parisienne, m’ont paru aussi denses que des années et aussi vibratiles que des coups de canon dans un ciel bleu.

Mais dites-moi, ça vous parle, à vous, « l’été des quatre rois » ? (Pour mon concours, j’avais révisé l’année des quatre empereurs, mais pas cet été-là). Quand est-ce qu’en France, quatre rois se sont succédés sur le trône en moins de 15 jours ? Non, ce n’était pas dans une obscure période sous-mérovingienne de rois fainéants. C’était en 1830. Si, si, essayez de vous rappeler de vos cours d’histoire, souvent relégués en fin de programme de 4ème (et donc survolés) : la Révolution de Juillet, les Trois Glorieuses, Gavroche sur les barricades, la Liberté guidant le peuple… Ça y est, ça revient ?

M’enfin, me direz-vous, p’t’êt bien que notre prof nous avait parlé d’un vieux roi de la Restauration, Charles X (frère de Louis XVI !) qui se faisait saquer et remplacer par un roi moderne, dynamique, dans le sens de l’histoire (habile transition vers la lente démocratisation de notre beau pays la France et le cours d’éducation civique), Louis-Philippe quoi. Mais quand est-ce qu’il ou elle nous a parlé des deux autres rois qui sont censés avoir régné entre les deux ? Aurais-je loupé un épisode du cours en raison d’une passionnante conversation par petits papiers interposés sur les mérites comparés des garçons de 4ème B par rapport à ceux de la 4ème A avec ma voisine de table ? (Nooooon).

—> Si à la lecture de ces lignes alléchantes, votre curiosité s’ébroue telle un cocker rendu fou par un os en plastique, vous pourrez toujours la satisfaire en lisant le livre de Camille Pascal, tiens (Mais quel talent de pubarde) (Et quelle subtilité) (Vous ne savez pas ce que c’est que d’attendre un bébé et de dépasser son terme) (Alerte, ce blog respectable est en passe de se transformer en défouloir pour femme enceinte dépassée !!! 😵).

Bref, que ces apartés douteux ne vous dissuadent pas de lire cette chronique « comme si on y était » de la révolution de 1830, qui relate des choses passionnantes sur le changement de régime, plein de drame, de bouillonnement populaire, de pathétiques bouffonneries et de trahisons de salon.

Au moment de l’élévation, le roi se prosterna, priant à nouveau pour la France, pour ce frère martyrisé qui lui avait laissé une couronne tachée du sang de Saint Louis et pour son fils poignardé un soir de fête. Sa Majesté n’aimait pas à penser mais se plaisait à prier. Sur la recommandation de son directeur de conscience, il associa à ses prières sa pauvre femme morte depuis des lustres et dont il ne parvenait pas à se rappeler exactement son visage, tant il l’avait peu regardée de son vivant.

Comme dans un fil d’actualité, on suit l’action en direct, presque heure par heure, depuis le 25 juillet 1830, jour où le roi Charles X décida de commettre une sorte de coup d’Etat absolutiste, jusqu’à l’exil de la famille royale le 16 août vers l’Angleterre et l’avènement de la monarchie de Juillet qui offre un régime constitutionnel à l’anglaise. 

Grâce à une narration fluide, on se déplace entre les lieux névralgiques où s’est nouée l’Histoire en majuscule (et les petites histoires personnelles à l’ombre de la grande) : la cour de Saint-Cloud, le Palais-Royal, les ministères, les sièges des journaux, les rues et salons de Paris, ou le château des royaux cousins Orléans à Neuilly. Les acteurs principaux de ce drame d’opérette sont Charles X, le roi âgé qui n’a pas vu d’où venait le vent, son plus qu’ambigu cousin Louis-Philippe, les grands serviteurs de l’Etat. Mais il y en bien d’autres : l’opposition parlementaire ; le grand banquier Lafitte (qui ne se déplace qu’en pantoufles à cause de sa goutte) ; le petit et coriace Adolphe Thiers aux allures de Sancho Pança (qui ne sera plus pour moi juste le nom d’une avenue ou d’un lycée) ; cette « vieille poupée » de Lafayette (coucou le revoilà) ; le roué Talleyrand qui, lui, sait changer sa veste en fonction du vent qui tourne (mais dédie des heures à sa toilette chaque matin, révolution ou pas) ; Chateaubriand qui prend la pose pour la postérité (et la Récamier qui cherche à le faire redescendre sur terre)… J’ai adoré en particulier découvrir l’attachante comtesse de Boigne qui recevait le tout-Paris dans son salon, aussi bien les royalistes les plus légitimistes que les libéraux les plus maçonniques, et sans qui peut-être la monarchie de Juillet aurait peut-être avorté dans l’oeuf. 

« En rentrant chez elle, éreintée par cette journée folle qui l’avait vue tout à la fois sauver l’Europe d’une guerre continentale et Chateaubriand de ses propres démons, la comtesse de Boigne ne tenait plus debout, mais un petit sourire de triomphe ne la quittait pas. »

Mais il y a aussi et surtout le peuple parisien qui empile vieux matelas et pots de chambre pour en faire des barricades, met à sac Notre-Dame-de-Paris (tiens, salut Victor Hugo qui se promenait justement par là pour oublier l’accouchement de sa femme et trouver l’inspiration de son roman) et défile dans le Palais-Royal pour s’asseoir chacun à son tour sur le trône royal et se prendre un instant pour le souverain, comme dans un Disneyland du pouvoir. 

Dans le genre « écrivain absorbé par son oeuvre » pendant que tout s’agite autour de lui : « La bêtise du peuple le désespérait. Ce n’était pas demain la veille que l’on verrait la république régner. Stendhal referma sa fenêtre violemment, alluma une chandelle, attendit impatiemment que la cire chauffe, en recueillit quelques gouttes, se brûla les doigts puis les malaxa un long moment pour en faire des boulettes qu’il se glissa ensuite dans les oreilles. Un grand silence s’installa aussitôt… »

Si j’étais politicienne, mémorialiste ou chroniqueuse dans un grand hebdo national (en fait, c’est un peu la fonction de Camille Pascal dans le civil), je dirais que ce roman vrai de la Révolution de Juillet est aussi le parfait manuel de tout ce qu’il ne faut pas faire en politique, genre s’aveugler sur la colère populaire qui couve et penser qu’envoyer les CRS, heu la Garde, va suffire à résoudre les problèmes (allo Manu). Il est aussi l’illustration du principe qu’à la fin, quand les souris ont bien dansé, la loi du plus fort est toujours la meilleure.

Alors certes, au bout d’un moment, l’accumulation du récit événementiel peut sembler un peu too much, surtout quand on sent que l’affaire est pliée, et que Charles X se retient inutilement à de vieilles chimères (allez, lâche le morceau à la fin) (cocker emperruqué, va) (roooh, le manque de respect, va-z-y la prof, ho !…). Mais l’auteur se tire bien de l’exercice délicat de romancer avec exactitude un épisode historique, dans un genre qui sent un peu son « historien de droite » (mais c’est beaucoup mieux que Max Gallo), avec panache, humour et sympathie pour tous ses personnages, de quelques bords soient-ils. Et un style magnifique.

« L’été des quatre rois » de Camille Pascal, Plon, 2018, 662 p.

Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo

« Il est venu le temps des cathédrâââles-heu ! » 

Eh bien, en fait de cathédrale, dans le roman de Hugo, on reste un peu sur notre faim. Certes, Notre-Dame de Paris tient le haut du pavé (bam) mais sa présence est du genre fantomatique. Hugo explique qu’en cette fin de Moyen-Âge son temps est passé : le « livre de pierre » se fait détrôner progressivement par le livre imprimé (remember Gutenberg).

« Il se mit à fuir à travers l’église. Alors il lui sembla que l’église aussi s’ébranlait, remuait, s’animait, vivait, que chaque grosse colonne devenait une patte énorme qui battait le sol de sa large spatule de pierre, et que la gigantesque cathédrale n’était plus qu’une sorte d’éléphant prodigieux qui soufflait et marchait avec ses piliers pour pieds, ses deux tours pour trompes, et l’immense drap noir pour caparaçon. »

Mais rassurez-vous, les personnages principaux sont bien présents. « La Esmeralda » danse gracieusement sur toutes les places de Paris avec sa petite chèvre, et autour d’elle gravite un quatuor (plus ou moins) amoureux : le très épicurien philosophe Pierre Gringoire, le beau capitaine Phoebus, le funeste archidiacre Claude Frollo, et enfin Quasimodo, le sonneur de cloches, le fameux « bossu de Notre-Dame ».

Je n’ai jamais vu le dessin animé de Disney qui était sorti dans les années 1990 mais il me semble que Quasimodo y était représenté de façon plutôt sympathique bien que bossu (forcément, dans un Disney, me direz-vous…). Ce qui m’a frappée à la lecture du chef-d’oeuvre de Hugo c’est la monstruosité de Quasimodo qui le place en-dehors de l’humanité et l’accouple à « sa » cathédrale et à ses gargouilles. Loin d’être un « brave gars », il sublime sa sauvagerie par le pur amour qu’il porte à la belle bohémienne. On a là un très vif contraste entre la très grande beauté associée à la pureté, et la laideur la plus repoussante (qui n’en est pas moins pure dans ses sentiments) : des thèmes où le lyrisme hugolien grimpe à des sommets presque aussi hauts que les tours de Notre-Dame.

C’est ainsi que peu à peu, se développant toujours dans le sens de la cathédrale, y vivant, y formant, n’en sortant presque jamais, en subissant à toute heure la pression mystérieuse, il arriva à lui ressembler, à s’y incruster pour ainsi dire, à en faire partie intégrante.

Eh bien voilà, j’ai donc lu Notre-Dame de Paris 1482 (la date fait partie intégrante du titre) après avoir savouré de bout en bout l’émission de La compagnie des auteurs qui lui était consacrée, avec en hôte de choix le délicieux Adrien Goetz, préfacier de cette nouvelle édition Folio.

Dans ces retrouvailles avec notre « écrivain national », j’ai été agréablement surprise par la facilité avec laquelle l’écriture de l’auteur m’a immédiatement (re)conquise. Je m’attendais à de longs et pénibles prolégomènes narratifs, du genre de ceux qui m’ennuient un peu, je l’avoue, chez Balzac (encore un que je devrais relire pourtant). Certes, Hugo ne nous fait pas entrer tout de suite dans le vif du sujet. Il prend le temps de nous planter le décor, en mettant en scène, justement, la représentation d’un « mystère » sur une estrade du palais de justice. 

On fait connaissance avec toute une foule de ce peuple parisien qui fascine tant l’auteur et qu’il parvient si bien à nous restituer dans sa versatilité, sa naïveté ou sa fronde, son émotivité attisée par le spectacle de la beauté (Esmeralda) ou de la laideur (Quasimodo), ses jacqueries et son goût des gibets. Tiens, tiens, Hugo a commencé à écrire ce roman deux jours avant l’insurrection des Trois Glorieuses de juillet 1830, quand le peuple a érigé des barricades dans Paris et « dégagé » le jupitérien roi Charles X… (Toute ressemblance avec notre actualité fluorescente est évidemment fortuite, j’ai commencé à lire ce livre avant l’irruption du phénomène qui nous occupe tous les samedis).

Des personnages secondaires se détachent de la foule, comme notre ami Gringoire, auteur du mystère, Clopin Trouillefou le « roi des gueux » et l’écolier Jehan Frollo (joyeux drille et néanmoins frère du sombre archidiacre). Tout cela est décrit avec beaucoup d’humour et de facétie, ce qui fait ressortir le côté grotesque de la farce qui se joue là. Farce qui se poursuit lors de l’élection du « pape des fous » et nous conduit enfin jusqu’à une très fantasmagorique cour des miracles. 

– Comment s’appellent vos deux amis ?

– Pierre l’Assommeur et Baptiste Croque-Oison.

– Hum ! dit l’archidiacre, voilà des noms qui vont à une bonne oeuvre comme une bombarde sur un maître-autel.

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Voilà quoi ressemble le Panthéon selon Hugo 😉

Hugo restant Victor, il ne se prive pas d’entrecouper sa narration de chapitres entiers de digressions sur l’évolution de l’architecture au fil des âges et son remplacement progressif en importance symbolique par la presse imprimée ; sur la physionomie urbaine du Paris gothique et sa quasi disparition sous les couches successives de destructions-restaurations qu’il conspue. C’est un farouche partisan du vrai style gothique, et les discours méprisants qu’il tient sur l’architecture classique et néo-classique (le Panthéon, à l’époque église Sainte Geneviève, est traitée de « gâteau de Savoie ») peuvent nous surprendre, nous qui avons « momifié » Paris, mais qui raillons les « verrues urbaines » comme la tour Montparnasse ou l’Arc de La Défense (qui ont sans doute leurs partisans, pas taper…). A l’âge de 15 ans, j’aurais probablement sauté ces passages, mais là ils ne m’ont pas semblé rébarbatifs. Ils sont instructifs et ils nous plongent un peu plus dans l’atmosphère déroutante du vieux Paris médiéval (la Citacielle de Christelle Dabos, à côté, ce n’est qu’un pâté de sable).

Bref, on n’en finirait pas de tirer des traits entre notre époque, celle de Hugo et celle du roman enfin, qui se situe dans les bouleversements apocalyptiques de la fin du Moyen-Âge, à l’aube d’un monde nouveau. Hugo ne s’en prive pas d’ailleurs, bien au contraire, on sent qu’il s’amuse beaucoup.

Je vous le dis, monsieur, c’est la fin du monde. (…) Ce sont les maudites inventions du siècle qui perdent tout. Les artilleries, les serpentines, les bombardes, et surtout l’impression, cette autre peste d’Allemagne. Plus de manuscrits, plus de livres ! L’impression tue la librairie. C’est la fin du monde qui vient.

Et l’histoire qui nous est contée ? Elle est simple, elle est tragique. Trois hommes aiment une femme qui n’a d’yeux que pour un quatrième. Accessoirement, une double histoire de subtilisation d’enfants vient corser les choses et permet à Hugo de broder sur les thèmes de la maternité éprouvée et de la paternité adoptive qu’il adore (#TeamFantine #JeanValjeanRepresent). A ce propos, je m’étais autant trompée sur le personnage de Phoebus que sur celui de Quasimodo. Foin d’un beau couple sur lequel s’apitoyer ! Il en va plutôt de la Belle et la Bête (sans la fin heureuse).

J’ai été fascinée par la description du système judiciaire. On voit combien la dénonciation de l’iniquité de la justice humaine et de la peine de mort est une cause profondément enracinée en l’auteur. J’ai aussi goûté tout simplement la peinture vive des personnages – il y a un fantastique chapitre sur le roi Louis XI, lugubre en vieillard avaricieux et amateur de cages… -, l’atmosphère carnavalesque du roman, le parler de l’époque, les us et coutumes… Hugo est un très bon costumier, il nous offre un Moyen-Âge sur le déclin très vivant. (En revanche, toutes les références à l’alchimie, abondamment pointées dans l’appareil de notes, me sont largement passées au-dessus…).

– Messire, dit piteusement Gringoire, c’est en effet un prodigieux accoutrement, et vous m’en voyez plus penaud qu’un chat coiffé d’une calebasse. C’est bien mal fait, je le sens, d’exposer à messieurs les sergents du guet à bâtonner sous cette casaque l’humérus d’un philosophe. Mais que voulez-vous, mon révérend maître ? la faute en est à mon ancien justaucorps qui m’a lâchement abandonné au commencement de l’hiver, sous prétexte qu’il tombait en loques et qu’il avait besoin de s’aller reposer dans la hotte du chiffonnier.

Victor Hugo a bâti son roman comme une cathédrale, avec une armature solide, des personnages piliers et des envolées sublimes vers les cieux. À l’intérieur, il y a tout un espace disponible à l’imagination du lecteur, qui y trouve à boire et à manger…

« Notre Dame de Paris » de Victor Hugo, préface d’Adrien Goetz, édition de Benedikte Andersson, Folio Classiques, 944 p. (avec plus de 300 pages de notes et dossier).