Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo

« Il est venu le temps des cathédrâââles-heu ! » 

Eh bien, en fait de cathédrale, dans le roman de Hugo, on reste un peu sur notre faim. Certes, Notre-Dame de Paris tient le haut du pavé (bam) mais sa présence est du genre fantomatique. Hugo explique qu’en cette fin de Moyen-Âge son temps est passé : le « livre de pierre » se fait détrôner progressivement par le livre imprimé (remember Gutenberg).

« Il se mit à fuir à travers l’église. Alors il lui sembla que l’église aussi s’ébranlait, remuait, s’animait, vivait, que chaque grosse colonne devenait une patte énorme qui battait le sol de sa large spatule de pierre, et que la gigantesque cathédrale n’était plus qu’une sorte d’éléphant prodigieux qui soufflait et marchait avec ses piliers pour pieds, ses deux tours pour trompes, et l’immense drap noir pour caparaçon. »

Mais rassurez-vous, les personnages principaux sont bien présents. « La Esmeralda » danse gracieusement sur toutes les places de Paris avec sa petite chèvre, et autour d’elle gravite un quatuor (plus ou moins) amoureux : le très épicurien philosophe Pierre Gringoire, le beau capitaine Phoebus, le funeste archidiacre Claude Frollo, et enfin Quasimodo, le sonneur de cloches, le fameux « bossu de Notre-Dame ».

Je n’ai jamais vu le dessin animé de Disney qui était sorti dans les années 1990 mais il me semble que Quasimodo y était représenté de façon plutôt sympathique bien que bossu (forcément, dans un Disney, me direz-vous…). Ce qui m’a frappée à la lecture du chef-d’oeuvre de Hugo c’est la monstruosité de Quasimodo qui le place en-dehors de l’humanité et l’accouple à « sa » cathédrale et à ses gargouilles. Loin d’être un « brave gars », il sublime sa sauvagerie par le pur amour qu’il porte à la belle bohémienne. On a là un très vif contraste entre la très grande beauté associée à la pureté, et la laideur la plus repoussante (qui n’en est pas moins pure dans ses sentiments) : des thèmes où le lyrisme hugolien grimpe à des sommets presque aussi hauts que les tours de Notre-Dame.

C’est ainsi que peu à peu, se développant toujours dans le sens de la cathédrale, y vivant, y formant, n’en sortant presque jamais, en subissant à toute heure la pression mystérieuse, il arriva à lui ressembler, à s’y incruster pour ainsi dire, à en faire partie intégrante.

Eh bien voilà, j’ai donc lu Notre-Dame de Paris 1482 (la date fait partie intégrante du titre) après avoir savouré de bout en bout l’émission de La compagnie des auteurs qui lui était consacrée, avec en hôte de choix le délicieux Adrien Goetz, préfacier de cette nouvelle édition Folio.

Dans ces retrouvailles avec notre « écrivain national », j’ai été agréablement surprise par la facilité avec laquelle l’écriture de l’auteur m’a immédiatement (re)conquise. Je m’attendais à de longs et pénibles prolégomènes narratifs, du genre de ceux qui m’ennuient un peu, je l’avoue, chez Balzac (encore un que je devrais relire pourtant). Certes, Hugo ne nous fait pas entrer tout de suite dans le vif du sujet. Il prend le temps de nous planter le décor, en mettant en scène, justement, la représentation d’un « mystère » sur une estrade du palais de justice. 

On fait connaissance avec toute une foule de ce peuple parisien qui fascine tant l’auteur et qu’il parvient si bien à nous restituer dans sa versatilité, sa naïveté ou sa fronde, son émotivité attisée par le spectacle de la beauté (Esmeralda) ou de la laideur (Quasimodo), ses jacqueries et son goût des gibets. Tiens, tiens, Hugo a commencé à écrire ce roman deux jours avant l’insurrection des Trois Glorieuses de juillet 1830, quand le peuple a érigé des barricades dans Paris et « dégagé » le jupitérien roi Charles X… (Toute ressemblance avec notre actualité fluorescente est évidemment fortuite, j’ai commencé à lire ce livre avant l’irruption du phénomène qui nous occupe tous les samedis).

Des personnages secondaires se détachent de la foule, comme notre ami Gringoire, auteur du mystère, Clopin Trouillefou le « roi des gueux » et l’écolier Jehan Frollo (joyeux drille et néanmoins frère du sombre archidiacre). Tout cela est décrit avec beaucoup d’humour et de facétie, ce qui fait ressortir le côté grotesque de la farce qui se joue là. Farce qui se poursuit lors de l’élection du « pape des fous » et nous conduit enfin jusqu’à une très fantasmagorique cour des miracles. 

– Comment s’appellent vos deux amis ?

– Pierre l’Assommeur et Baptiste Croque-Oison.

– Hum ! dit l’archidiacre, voilà des noms qui vont à une bonne oeuvre comme une bombarde sur un maître-autel.

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Voilà quoi ressemble le Panthéon selon Hugo 😉

Hugo restant Victor, il ne se prive pas d’entrecouper sa narration de chapitres entiers de digressions sur l’évolution de l’architecture au fil des âges et son remplacement progressif en importance symbolique par la presse imprimée ; sur la physionomie urbaine du Paris gothique et sa quasi disparition sous les couches successives de destructions-restaurations qu’il conspue. C’est un farouche partisan du vrai style gothique, et les discours méprisants qu’il tient sur l’architecture classique et néo-classique (le Panthéon, à l’époque église Sainte Geneviève, est traitée de « gâteau de Savoie ») peuvent nous surprendre, nous qui avons « momifié » Paris, mais qui raillons les « verrues urbaines » comme la tour Montparnasse ou l’Arc de La Défense (qui ont sans doute leurs partisans, pas taper…). A l’âge de 15 ans, j’aurais probablement sauté ces passages, mais là ils ne m’ont pas semblé rébarbatifs. Ils sont instructifs et ils nous plongent un peu plus dans l’atmosphère déroutante du vieux Paris médiéval (la Citacielle de Christelle Dabos, à côté, ce n’est qu’un pâté de sable).

Bref, on n’en finirait pas de tirer des traits entre notre époque, celle de Hugo et celle du roman enfin, qui se situe dans les bouleversements apocalyptiques de la fin du Moyen-Âge, à l’aube d’un monde nouveau. Hugo ne s’en prive pas d’ailleurs, bien au contraire, on sent qu’il s’amuse beaucoup.

Je vous le dis, monsieur, c’est la fin du monde. (…) Ce sont les maudites inventions du siècle qui perdent tout. Les artilleries, les serpentines, les bombardes, et surtout l’impression, cette autre peste d’Allemagne. Plus de manuscrits, plus de livres ! L’impression tue la librairie. C’est la fin du monde qui vient.

Et l’histoire qui nous est contée ? Elle est simple, elle est tragique. Trois hommes aiment une femme qui n’a d’yeux que pour un quatrième. Accessoirement, une double histoire de subtilisation d’enfants vient corser les choses et permet à Hugo de broder sur les thèmes de la maternité éprouvée et de la paternité adoptive qu’il adore (#TeamFantine #JeanValjeanRepresent). A ce propos, je m’étais autant trompée sur le personnage de Phoebus que sur celui de Quasimodo. Foin d’un beau couple sur lequel s’apitoyer ! Il en va plutôt de la Belle et la Bête (sans la fin heureuse).

J’ai été fascinée par la description du système judiciaire. On voit combien la dénonciation de l’iniquité de la justice humaine et de la peine de mort est une cause profondément enracinée en l’auteur. J’ai aussi goûté tout simplement la peinture vive des personnages – il y a un fantastique chapitre sur le roi Louis XI, lugubre en vieillard avaricieux et amateur de cages… -, l’atmosphère carnavalesque du roman, le parler de l’époque, les us et coutumes… Hugo est un très bon costumier, il nous offre un Moyen-Âge sur le déclin très vivant. (En revanche, toutes les références à l’alchimie, abondamment pointées dans l’appareil de notes, me sont largement passées au-dessus…).

– Messire, dit piteusement Gringoire, c’est en effet un prodigieux accoutrement, et vous m’en voyez plus penaud qu’un chat coiffé d’une calebasse. C’est bien mal fait, je le sens, d’exposer à messieurs les sergents du guet à bâtonner sous cette casaque l’humérus d’un philosophe. Mais que voulez-vous, mon révérend maître ? la faute en est à mon ancien justaucorps qui m’a lâchement abandonné au commencement de l’hiver, sous prétexte qu’il tombait en loques et qu’il avait besoin de s’aller reposer dans la hotte du chiffonnier.

Victor Hugo a bâti son roman comme une cathédrale, avec une armature solide, des personnages piliers et des envolées sublimes vers les cieux. À l’intérieur, il y a tout un espace disponible à l’imagination du lecteur, qui y trouve à boire et à manger…

« Notre Dame de Paris » de Victor Hugo, préface d’Adrien Goetz, édition de Benedikte Andersson, Folio Classiques, 944 p. (avec plus de 300 pages de notes et dossier).

 

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Chien-loup, de Serge Joncour

9782081421110Juillet 1914. Jamais de tels cris n’étaient descendus depuis les collines. Jamais on n’avait entendu beugler comme ça. Vers minuit, au village, les premiers hurlements résonnèrent depuis les hauteurs, des hurlements lointains, qui à l’évidence se rapprochaient. Les anciens eux-mêmes ne déchiffrèrent pas tout de suite ce hourvari, à croire que les bois d’en haut étaient le siège d’un furieux sabbat, une rixe barbare dont tous les acteurs seraient venus vers eux.

(Incipit)

Été 1914 – été 2017.

Un siècle sépare ces deux époques et pourtant, à Orcières dans le Lot-et-Garonne, le temps semble s’être arrêté. Quand Lise et Franck parviennent au gîte qu’ils ont loué, niché au sommet d’un mont presque infranchissable, ils se retrouvent face à la nature la plus sauvage qui soit : pas de voisin, pas de réseau, une vieille maison de pierres inhabitée depuis longtemps et un silence « cosmogonique » que viennent seulement troubler des bruits d’animaux la nuit. Tout de suite un étrange chien-loup semble les adopter. Au village de Limogne, on est plutôt réticents de les savoir à Orcières. Et pour cause, ce mont est réputé porter malheur. Pendant la guerre de 14, un dompteur allemand et ses huit fauves ont créché là-haut, du temps où le village d’Orcières-le-bas existait encore…

Alternant la narration entre les deux époques, Serge Joncour recrée un univers sensoriel livré aux pulsions les plus primitives : feulements des lions et des tigres, odeurs musquées, flamboiement de la végétation livrée à elle-même, instincts de chasse avivés, peurs ancestrales, désirs vitaux, complicité entre l’homme et l’animal… Dans le causse, tout y passe.

Les chapitres consacrés au temps de la guerre vécu par les femmes, les vieux et les enfants au village (et par les animaux !) sont des pépites d’histoire culturelle, par le bas, le biais, voire le non-humain. L’auteur se saisit merveilleusement de ce courant actuel qui cherche à faire l’histoire des corps, de tous les corps : les millions de corps de soldats malmenés dans les tranchées et exposés à la présence incessante de la mort sont mis en miroir avec les corps épuisés des femmes qui doivent se charger du travail des hommes et de perpétuer la vie à bout de bras. Quant aux corps animaux en tout genre, on voit combien ils sont étrangers aux calculs humains dans leurs instincts (y compris carnassiers) mais pourtant pris dans les rets de la guerre, ou des appétits humains : bétail livré au feu du champ de bataille, vieilles carnes, boeufs voire éléphants que l’on utilise pour le labour, tendres brebis que l’on dissimule dans l’estive pour les soustraire aux gendarmes, loups que l’on craint toujours au début du 20e siècle… Et ces corps puissants de fauves dont la menace comme l’attrait magnétique planent sur Orcières et viennent troubler le corps réprimé de la veuve de guerre… Où l’on voit que, quoi qu’on y fasse, le lien homme-animal est très profondément ancré.

« Du jour au lendemain, les hommes basculèrent dans la barbarie et la fureur, et la mort, ce microbe peu subtil qui enjambe allègrement la barrière des espèces, faucha en quatre ans de guerre des générations d’hommes en même temps que des millions de chevaux, de boeufs et de mules, tout autant que des chiens, des pigeons et des ânes, sans compter tous les gibiers coincés dans la démence des feux, toute la faune sauvage surprise par les bombardements, les légions de proies immolées sans même avoir eu l’honneur d’être chassées, aussi bien des chevreuils que des renards, des lièvres anéantis dans les territoires incendiés, alors que les autres se faisaient braconner par des ombres qui cherchaient de quoi manger. »

Ce contexte archaïque de la guerre contraste avec la narration de 2017, bien évidemment, et vient apporter un suspense légèrement inquiétant sur l’issue des vacances de Lise et Franck, ce couple de quinquagénaires parisiens bien de leur époque. On rit de la scène d’arrivée au gîte, où un Franck en panique quadrille le mont malgré les broussailles qui le lacèrent, à la recherche d’une connexion réseau pour son smartphone. Lise est pour sa part enchantée de l’absence totale de civilisation car elle veut retrouver l’état de Nature. Eh oui, au début du 21e siècle, on n’a plus peur du loup mais des ondes, des OGM et des ogres que sont Netflix et Amazon pour un petit producteur de cinéma comme Franck. L’auteur a le chic pour épingler nos manies, nos réflexes et nos gestes bien modernes. Ceci étant, les instincts ataviques reprennent le dessus au fil des jours passés à Orcières… Saviez-vous que les chevreuils aboient un peu comme des chiens ? Chassera bien qui chassera le dernier !

« Sans plus le moindre sang-froid il se mit à marcher de long en large pour essayer d’attraper du réseau quelque part, il tenait le téléphone tendu devant lui, comme une télécommande pour rallumer le monde. »

Je savais déjà combien la prose de Joncour était goûtue et son personnage principal masculin d’emblée sympathique ; et combien cela s’harmonisait avec son propos qui tourne autour du surgissement d’un désir super-vital au coeur de notre monde über-virtuel. On touche là à une façon d’écrire qui fait attention à la prosodie, à la cadence de son mouvement, et c’est aussi savoureux à lire que d’imaginer des galets roulant sans fin dans du velours. Mais son précédent roman, Repose-toi sur moi, m’avait un peu perdue dans les méandres de son intrigue apprêtée. Ici cette histoire tenue et tenace d’un coin maudit du Lot m’a davantage captivée, ainsi que la correspondance entre deux époques, et le décalage du point de vue en direction d’un monde à la lisière de la sauvagerie. Mais la véritable sauvagerie, est-elle animale ou humaine ? Telle est la question qui traverse tout le livre. En tout cas, aucun personnage (humain s’entend) n’est vraiment inoubliable, tous semblant finalement superficiels au regard de l’intensité minérale, végétale et animale de l’endroit.

Je n’avais vu passer ce roman de la rentrée littéraire, ni sur les blogs, ni sur les étals des libraires. C’est finalement ma petite bibliothèque de village dont je me ris si souvent qui me l’a mis sous les yeux et je l’en remercie. Joncour est décidément un auteur à guetter, mais qui me surprend à chaque fois.

Et vous, l’avez-vous lu ?

« Chien-loup » de Serge Joncour, Flammarion, 2018, 476 p. 

Le lambeau, de Philippe Lançon

“L’attentat s’infiltre dans les coeurs qu’il a mordus, mais on ne l’apprivoise pas.”

XVMdbd6cdcc-631f-11e8-9efd-4933e144f167-200x300Philippe Lançon a vu sa vie basculer avec la tuerie du 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo, dont il est l’un des rescapés. Sacré boulet au pied qu’il a préféré transformer en un pavé de près de 500 pages, dans lequel il revient sur ce moment effroyable et sur l’année passée dans divers services hospitaliers pour se faire rafistoler son lambeau de mâchoire défoncée à la kalachnikov.

Je n’aurais sûrement pas osé lire ce témoignage qui rouvre des blessures encore fraîches dans notre conscience collective si je n’avais entendu Philippe Lançon en parler à la radio. On aurait pu craindre un accès d’émotion bien légitime, à tout le moins une énième tentative d’explication de l’inexplicable. Il n’en fut rien, et en cela je crois qu’une commune dignité caractérise en général les victimes d’attentat. Dans ce cas particulier, la lucidité, la modestie et même j’ose le dire, la sagesse du personnage m’avaient séduite à l’écoute de l’émission. Quand j’ai vu que ma micro-bibliothèque de village l’avait dans ses rayons, je n’ai pas hésité à emprunter l’ouvrage.

Dans son témoignage, Philippe Lançon revient très souvent sur sa carrière de journaliste mais aussi sur sa jeunesse, ses aïeux, ses amours, ses voyages, ses affinités culturelles, à la façon d’un entonnoir pointé sur la rupture du 7 janvier 2015. Ces jours de janvier 1991 passés à Bagdad à la veille de la première Guerre d’Irak, avec quelques rares autres occidentaux restés par amour de l’information, haine de l’Amérique ou aveuglement (ou les trois), sont un des fils qui tissent la calamité du présent à celle d’hier, traçant un motif presque inscrutable pour nos esprits effarés. Mais rien ne destinait Lançon à être un martyr de la cause arabo-musulmane. Deux jours avant les bombardements américains sur l’Irak en 1991, il prenait le dernier avion en partance Bagdad. « C’est à cause du tapis » (acheté au souk), lui dit pince-sans-rire un collègue. Depuis, amoureux de Cuba, des femmes et de la littérature latino-américaines, il était devenu critique culturel à Libé et Charlie Hebdo.

Evidemment, l’auteur évoque ce matin du 7 janvier. Quelle émotion étrange de voir revivre la conférence de rédaction de Charlie Hebdo, les vannes des uns, les désaccords des autres, mais surtout le rire communément partagé par les journalistes et dessinateurs d’un journal honni par certains et ignoré de la plupart, rire qui prélude à l’irruption des deux tueurs. Choc du familier et de l’inconcevable. Les mots peinent à décrire ce qui s’est vraiment passé, tant le passage funeste de la mort fut rapide et brutal.

“L’irruption de la violence nue isole du monde et des autres celui qui la subit.”

Finalement, l’auteur parle assez peu des « frères K » comme il les nomme ; ce sont littéralement des monstres, aussi froids et impénétrables que le métal de leurs Kalachnikovs, aussi peu consistants que les deux « K. », personnages du Procès et du Château de Kafka (aussi terrifiants que le K de Dino Buzzati ? aussi tourmentés que les frères Karamazov de Dostoïevski ? Evidemment, au petit jeu des initiales, on peut mettre Paris dans un violon). Il évoque surtout l’après, concentré qu’il est sur sa simple survie. Il explique combien dès lors plus rien n’a d’importance en-dehors de sa chambre, des soignants et des parents et amis qui viennent le visiter. La plus grande  partie de ce livre est donc le journal d’un “voyage autour de ma chambre”.

“Tout le malheur des hommes vient de ce qu’ils ne savent pas rester au repos dans une chambre.” (Pascal, cité par l’auteur).

J’ai adoré les portraits très soignés des soignants (la « marquise des langes », cette infirmière aux doigts d’ange qui lui refait son bandage à la perfection, Chloé la chirurgienne, Annie la cantatrice, Annette-aux-yeux-clairs l’anesthésiste, oui beaucoup de femmes mais il y a des hommes aussi) : ces mains et ces visages qui le raccrochent à la vie et dont il dépend complètement. L’auteur montre très bien la sensation physique de la faiblesse et du processus de guérison qui fait mal dans la mesure où il fait du bien (répare son corps). Certains détails sont vraiment touchants : les policiers qui montent la garde et l’accompagnent jusqu’au bloc vêtus de blouses et de charlottes – sa lecture et sa relecture de “la mort de la grand-mère dans la Recherche de Proust” à chaque descente au bloc (comme d’ailleurs tous ses souvenirs liés à ses “trois grands-mères” à lui Philippe Lançon) – et même la visite de François Hollande. Il dit avoir cherché à adopter une attitude la plus “dandy” possible, c’est-à-dire de l’humour et de la bonne volonté face à ce qu’il lui était impossible de maîtriser. Cela parlera peut-être à ceux qui connaissent la maladie et les séjours à l’hôpital… Finalement, cet amas d’humanité finit par combler tant bien que mal, avec les moyens du bord, l’espèce de faille béante que l’attentat a creusé entre lui et le reste du monde “normal”.

“… ma seule prière passait pour l’instant par Bach et Kafka : l’un m’apportait la paix, et l’autre, une forme de modestie et de soumission ironique à l’angoisse.” (Dans un échange avec l’aumônier d’hôpital).

Au bout du compte, il y a un côté passionnant (et universel) dans ce récit d’un homme qui remonte lentement de l’enfer, mais d’un autre côté j’ai fini par trouver ce récit un poil trop long. Sa portée dépasse la simple visée thérapeutique ; pourtant le partage de choses très intimes, aussi exemplaire soit-il dans sa simplicité de ton (eu égard à l’événement hors norme qui l’a provoqué), a fini par me blaser un peu sur la fin. C’est peut-être ce que l’auteur évoque quand il dit combien la plupart de ses proches sont incapables de comprendre ce qu’il vit.

Limites du témoignage personnel que connaissaient par ailleurs bien les combattants de la Grande Guerre quand ils revenaient à l’arrière, et à qui je souhaite rendre hommage à la veille du centenaire du 11 novembre 1918. La paix, la santé, la vie : on ne mesure leur valeur que lorsqu’on les perd (ou qu’on a été à deux doigts de les perdre). Si seulement nous n’avions pas besoin d’une guerre ou d’un attentat pour nous le rappeler !

Hasard du calendrier : je viens d’apprendre que Philippe Lançon a reçu le prix Femina pour Le Lambeau il y a trois heures ! 

Le billet de Keisha, celui de Panullum.

« Le lambeau » de Philippe Lançon, Gallimard, 2018, 510 p.

La Passe-Miroir (2) : Les disparus du Clairdelune

B1-ou5uTwySSigne que mes hormones de grossesse ne me font plus craindre grand chose, je m’apprête à vous parler du Livre 2 de la Passe-Miroir, lu… il y a bien six mois. Autant vous dire qu’il ne m’en reste que des bribes et qu’il m’est impossible de me souvenir des innombrables rebondissements guettant la « petite Ophélie » après sa présentation officielle à Farouk, l’esprit de famille du Pôle, en tant que fiancée de Thorn (le premier tome se concluait sur la sortie d’Ophélie de sa clandestinité).

Promue sur-le-champ « vice-conteuse » de la cour  après une mémorable partie de jeu de l’oie à taille humaine, Ophélie est en fait plongée au coeur d’une nasse d’intérêts divergents, couvant derrière l’unique obsession de Farouk : la « lecture » de son Livre, c’est-à-dire le décryptage de cette « Bible » immémoriale qui régit sa destinée. Or Ophélie, avec ses dons de « liseuse », semble toute désignée pour la tâche. Mais certains ne partagent pas tout-à-fait cet avis…

Ce qu’il me reste de cette lecture jeunesse, ce sont des ambiances hautement colorées et un foisonnement narratif toujours aussi propice à l’imaginaire. Le vernis brillant de la cour de Farouk recouvre difficilement des haines et des intrigues féroces, dont l’affaire des personnalités « disparues » de l’ambassade du Clairdelune n’est pas des moindres. La pauvre Ophélie est d’ailleurs concernée. Plus généralement, il règne une atmosphère troublée par des évolutions politiques et écologiques déstabilisantes, comme le retour en grâce de certains clans bannis et l’effritement des arches. Enfin, l’éloignement de la toxique Citacielle vers une superbe station balnéaire et montagneuse offre une parenthèse bienvenue à Ophélie et à sa famille tout droit venue d’Anima, quelques temps avant la date prévue pour le mariage (occasion de brosser des scènes de retrouvailles réjouissantes entre Ophélie et sa cacophonique famille, doublées de la présence réfrigérante du torve Thorn)…

« Ophélie, elle, avait perdu ses mots. Il n’y avait plus de remparts autour d’eux. C’était leur train qui, à présent, roulait au sommet d’une immense fortification. Abolis, les murs ! Le monde n’était plus que mer et montagne à l’ouest, forêt et ciel à l’est : le rendez-vous de toutes les immensités. Ophélie repoussa le tourbillon de boucles brunes qui se prenait dans ses lunettes. Les yeux écarquillés, elle aurait voulu capter chaque détail de ce paysage surprise : les glaciers qui réfléchissaient leur blancheur éblouissante dans le miroir des eaux, le vol d’un harfang des neiges sous la déferlante des nuages, le carillon d’un clocher au milieu de petites maisons multicolores, l’odeur puissamment résineuse des sapins et délicieusement salée de la mer. Ophélie aperçut même au pied de la muraille, ses immenses pattes plongées dans une tourbière, un élan géant qui ébrouait ses bois et qui faisait à lui seul la taille du fourgon à bagages. » 

Vu que j’aborde le versant conjugal, la relation entre Thorn et Ophélie évolue vers davantage d’ambiguïté, ce qui n’est point pour me déplaire : entre rapprochement amoureux et défiance d’Ophélie concernant les intentions réelles de Thorn, à quoi peut aboutir cette relation régie par un contrat tout sauf romantique ? Comment Ophélie va-t-elle continuer de s’approprier une situation définie par la contrainte ? Question à la tonalité discrètement humaniste, libérale et féministe qui sous-tend toute la saga. De son côté, Thorn apparaît plus humain, et sa personnalité sombre et tourmentée nous est expliquée par ses origines familiales…

« Les lunettes d’Ophélie s’assombrirent. (…). Il avait touché à son Livre. Ce qu’Ophélie ne comprenait pas, c’était pourquoi il l’avait fait. Ça allait complètement à l’encontre de la vérité qu’il avait cherché à lui transmettre autrefois.

– Vous n’êtes pas une poupée, affirma Ophélie avec tout le souffle dont elle était emplie. Vous n’avez pas à réaliser le rêve d’un autre.

– Je dois faire ce qui est écrit, répéta imperturbablement Farouk. Ouvrez la porte. »

Tant que j’y suis, autant vous servir mon interprétation ethno-politique du monde de la Passe-Miroir (si tant est que je n’ai pas fumé la moquette). Soyons clairs, l’intention de l’auteure n’est pas de faire un roman à thèse planqué derrière un décor factice, façon « Candide » de Voltaire. Mais il se dessine bien une géopolitique du monde des arches dont le modèle me semble gracieusement inspiré de  notre monde, d’hier ou d’aujourd’hui : le Pôle serait un peu la Prusse de Bismarck, un monde froid et fortement hiérarchisé, où les grandes familles nobles aspirent constamment à davantage de pouvoir ; tandis qu’Anima, l’arche natale d’Ophélie, ressemble plutôt à une petite cité méditerranéenne de type égalitaire, où les gens se connaissent tous, parlent avec les mains et jouent à la pétanque. Arc-en-Terre, dont est originaire la « mère Hildegarde », architecte de la Citacielle, c’est l’Angleterre avec sa mentalité insulaire (on dit « filer à l’arcadienne » car ses habitants sont experts en passages secrets qui permettent de relier n’importe quel point du monde des arches) et son appétence  au commerce international. Avez-vous repéré d’autres allusions ?

Un des charmes de cette lecture, c’est aussi l’écriture de l’auteure, qui n’hésite pas, au milieu de ses imparfaits du subjonctif, à parsemer le parler de la tante Roseline (et des gens d’Anima en général) d’expressions patoisantes et de comparaisons tonifiantes, telles que : lubrique comme une salière, pâle comme une ampoule, autant de jugeote qu’une table basse, s’ennuyer comme des dessous-de-plat… Un truculent terreau d’inspiration pour ceux qui ont besoin de réveiller leur auditoire (… non, non, je ne pensais nullement à des élèves comateux, ça ne me serait pas venu à l’esprit, voyons !)

Résultat de recherche d'images pour "vieux livre jules verne"J’aime également toujours autant l’illustration de couverture, porte ouverte sur l’imaginaire qui me fait penser aux gravures anciennes des vieux Jules Verne édités par Hetzel. L’ouvrage gagnerait d’ailleurs à comporter des illustrations à l’intérieur de ses pages, comme les livres pour enfant d’autrefois…

Cette série est donc décidément une fascinante échappée dans un univers très maîtrisé, plein de chausses-trappes et de rebondissements à tiroirs. Je suis moins réceptive à la portée mystico-gazeuse de l’histoire, ou plutôt à la tournure un peu  fumeuse des propos sur « Dieu » qui parsèment le livre et prennent davantage d’épaisseur dans ce deuxième tome – même si je rejoins Lili dans son hypothèse « Pygmalion » et une probable mise en abyme. Cela apporte aussi une dimension apocalyptique à la série, l’enjeu final étant de découvrir ce qui a provoqué la grande Déchirure de l’ancien monde ayant enfanté le monde des arches. Mais ce que je recherche en premier lieu dans cette série, c’est plutôt l’ivresse causée par un cocktail d’aventures bien frappées, et sur ce point, je suis plus que servie, la lecture de la Passe-Miroir pouvant se révéler par moment presque saturante. Ce second tome se conclue d’ailleurs sur un retournement saisissant que je ne dévoilerai évidemment pas… Hâte de voir ce que nous révèle le tome 3 !

Allez lire le billet de Lili, ma fidèle (et patiente) co-lectrice, qui a pour sa part englouti d’un coup les tomes 2 et 3 de la Passe-Miroir.

« La Passe-Miroir, Livre deux : Les disparus du Clairdelune » de Christelle Dabos, Gallimard jeunesse, 2015, 560 p.

Aurélien, de Louis Aragon

« La marque de ces journées, c’était une façon de stupeur, une inconscience. Le temps s’en va, comme si on avait l’éternité à soi, comme si ce qui faisait son prix eût été qu’on le gâchât. »

51dSP6L50NL._SX301_BO1,204,203,200_Je n’ose vous dire le temps que j’ai mis à lire ce roman débordant « d’amour et de déchirure », cela nuirait à ma réputation sur la blogosphère. Pourtant, ma lenteur n’a rien à voir avec le plaisir douloureux que j’en ai pris à la lecture. Oh et puis si quand même un peu, avouons-le : je savais dès le départ que le roman se destinait à moduler le fameux refrain « Il n’y a pas d’amour heureux » du poème d’Aragon (publié la même année qu’Aurélien, en 1944). Donc je reculais un peu l’échéance. Au passage, quelle belle crétinerie que cette quatrième de couverture qui annonçait platement la fin comme si de rien n’était ! On a condamné des éditeurs au pilori pour moins que ça… #aubûcher #éditionde1989

Quand on a aimé passionnément un livre, tout ce qu’on peut en dire peut très vite s’apparenter à une trahison. J’ai tant aimé de choses dans la lecture d’Aurélien, à commencer par Aurélien lui-même, ce héros qui arrive à conjuguer une virilité pleine de douceurs maladroites et une insaisissable réserve. Aurélien, c’est l’oiseau de nuit du Pigalle et du Montmartre des années 1920, le rentier ancien combattant de la Grande Guerre qui n’a aucun but dans la vie et n’a jamais vraiment aimé avant de rencontrer Bérénice. Bérénice qu’il trouve « franchement laide » au tout début. Pauvre Aurélien qui se laisse tellement berner par son ancien compagnon d’arme, ce sournois playboy d’Edmond Barbentane, qu’il n’a pas compris que celui-ci le jetait dans les bras de Bérénice pour se venger d’une affaire privée. Et pourtant, du marais fangeux des basses passions humaines peut surgir ce pur diamant de l’amour (oui ça y est, je me prends pour Saint Augustin là).

« Pour la première fois de sa vie, Aurélien éprouvait, avec cette acuité de sentiment qu’on n’a, en général, qu’un peu avant le réveil, dans la dernière période du sommeil, Aurélien éprouvait le vide absolu de sa vie. »

Je ne vous raconte pas comment la scène au bar du Lulli’s, lieu de la cristallisation de l’amour entre Aurélien et Bérénice, m’a prise de court par son intensité, au milieu des phrases légères parfumées au jazz. Génie de l’écrivain qui parvient à transmettre, sans en faire des patacaisses, toute la naïveté et la fulgurance étrange d’un amour naissant.  Jeune adulte, je me souviens avoir été bouleversée par les poèmes d’amour d’Aragon. Je découvrais pour la première fois l’emprise directe de la poésie sur mes émotions. J’ai retrouvé un peu de ce pouvoir dans le roman, bien que d’une manière très différente. L’art romanesque d’Aragon ne me fait pas penser à la poésie mais au cinéma. Ou plutôt, disons que toutes les scènes de rencontre entre Aurélien et Bérénice sont pour moi comme des scènes de cinéma en noir et blanc de la Nouvelle Vague (au risque d’être légèrement anachronique).

« Ils se trouvèrent sur le balcon : « C’est beau », murmura-t-elle. Paris bleuissait déjà. Elle était appuyée contre lui, tout naturellement, elle ne se dérobait pas. Il l’entoura de ses bras comme s’il avait peur qu’elle eût le vertige. Il avait bien le vertige, lui… »

D’autant que le roman ne serait pas le même s’il ne se confondait pas si intimement avec Paris ! La Seine et ses sortilèges délétères (le thème de la nage et de la noyade dans le fleuve est omniprésent) donnent à l’histoire une tonalité inquiétante, grise.  Comme si les personnages étaient condamnés à être engloutis par leur destin. Mais il y a aussi le côté flamboyant de la ville-lumière ; il faut se promener avec Bérénice dans les rues de Paris pour goûter à la magie du Paris 1920’s d’Aragon. C’est un vrai régal ce tour-operator dans le temps !

« La Seine n’avait pas de distractions, elle. Cette suite dans les idées qu’ont les rivières ! Couler comme ça, dans le même sens, sans jamais oublier, sans se tromper… »

(Petite parenthèse, James Cameron a honteusement plagié Aragon avec sa fameuse scène où Jack et Rose s’enlacent sur le proue du Titanic ; on retrouve la même avec Aurélien et Bérénice en guest-stars surplombant la Seine ! #jesuisoutrée).

Mais il n’y a pas que du cinéma dans Aurélien. Il y a aussi des scènes de pur vaudeville, notamment toutes les scènes concernant Edmond et sa femme Blanchette, ou sa maîtresse la grande (comédienne !) Rose Melrose. Les dialogues ciselés pourraient être retranscrits tels quels dans une pièce de théâtre comique, d’autant qu’ils se produisent souvent dans des intérieurs cossus.

Et puis, chez Aragon, l’amour côtoie souvent la guerre. Aurélien s’inscrit dans le cycle du Monde réel qui part de la Belle Epoque pour aboutir à la Seconde Guerre mondiale et à ses suites. La politique n’est jamais bien loin. Il décrit de façon très vivante l’ambiance des banquets d’anciens combattants, et les hiérarchies sociales, un temps bousculées par la guerre, qui se reforment à peu près comme avant, à la plus grande amertume de ceux qu’elle a laissé sur le bord du chemin. Le monde capitaliste et ses affaires interlopes en prennent aussi pour leur grade (c’est là qu’on se rappelle qu’Aragon est un communiste convaincu), tout comme le milieu de l’art, joyeusement brocardé avec la figure de l’imaginaire Zamora, qui se pose en rival de Picasso. La génération Montparnasse défile pour notre plus grand plaisir : à part Picasso, il y a les dadas, Cocteau, Mistinguett, Diaghilev, les Américains de la génération perdue, et une allusion à peine transparente au groupe des surréalistes dont Aragon a fait partie. Un monde qui se berce d’illusions, ce que vient révéler l’année 1940 dans la dernière partie du roman.

Pensez, même le vieux Monet fait son apparition, et une partie de l’histoire se passe à Giverny !

« — Impossible. Nous avons rendez-vous… Je désirais depuis longtemps… Bébé a pris pour moi rendez-vous avec Claude Monet…

— Claude Monet ? Tu te prends pour un nymphéa ? » 

Il y a Proust aussi…

« Adrien prit le gros livre, comme si on lui avait refilé l’annuaire du téléphone. Ça n’avait pas l’air de l’enchanter, Proust. Chez le coiffeur, on vous donne La vie parisienne. »

Et Bérénice alors ? Parlons-en. Elle n’est pas pleinement aimable, elle coupe les cheveux en quatre, et l’on peut vite être agacé de son acharnement réussi à contrecarrer son propre bonheur. Mais elle est touchante dans ses efforts éperdus de se libérer du poids des traditions et des convenances. Elle est la femme énigmatique, « l’Inconnue de la Seine » aux deux visages si différents selon qu’elle a les yeux ouverts ou les yeux fermés, ainsi que l’a portraiturée Zamora. Et en effet, elle est déchirée entre son attachement à son mari et son amour pour Aurélien, entre sa soif de s’abandonner et son goût de l’absolu, de la liberté. Une vraie héroïne moderne, aussi tragique que son alter ego classique.

« Et Bérénice. Et les rêves de Bérénice. Rien maintenant ne retenait plus ces rêves. Personne. Ni Paul, ni Archie, ni le sourire complice des Vanhout, ni le banjo de Molly. Bérénice rêvait. Oublieuse de ses griefs. Possédée d’une chanson jamais chantée. Parmi les fleurs bleues, le gravier luxueux, devant la maison pareille à toutes les maisons dans les rêves. Et dans ce rêve-ci, il y avait un homme lent et indécis, avec un doux mouvement roulant des épaules, des cheveux noirs… un homme qui emportait le coeur, un homme qui parlait peu, qui souriait bien… Aurélien… mon amour… Aurélien… »

(Rha, ce style merveilleusement versatile d’Aragon, tour à tour lyrique, tendre, primesautier, ironique, sarcastique, grassement comique, argotique… L’exubérance du style indirect libre, et ses phrases courtes qui se déposent une à une comme les plumes d’un oiseau blessé…)

A la fin, ce qu’il reste de sublime dans cette histoire, au milieu de l’agitation vaine du monde, c’est bien l’amour d’Aurélien et de Bérénice, même s’il s’inscrit sous le signe de la mélancolie désabusée de l’auteur. Avec le poète, on peut bien s’exclamer : « Ce qu’il faut de regret pour payer un frisson » !

Comme à la fin des films, j’adresse un grand merci, premièrement à Galéa qui m’a la première donné le goût de ce roman (et je ne suis pas la seule si j’en crois cette émission des bibliomaniacs consacrée entre autres à Aurélien), mais aussi à Lili et Nathalie, sans le rendez-vous desquelles ce livre serait sans doute resté encore longtemps oublié dans ma PAL…

Allez voir aussi le billet de Rosa consacré à Aurélien ce jour.

Je ne pouvais évidemment clore ce billet sans ceci :

« Aurélien » de Louis Aragon, Folio Gallimard, 1989, 696 p.