La Survivance, de Claudie Hunzinger

Il est des livres qui vous font signe, discrètement mais avec insistance. Découverts au détour d’un blog, presque aussitôt achetés et lus dans la foulée, sans passage par le purgatoire de nos bibliothèques personnelles (j’ai nommé la « PAL », pile, purgatoire ou pilori à livres, dans lequel les pauvrets passent parfois de longues années sans être ouverts).

La Survivance est de ceux-là. Je l’ai repéré sur le blog de Dominique à partir de son récent billet sur Les grands cerfs de la même autrice. J’ai immédiatement accroché au titre de celui-ci, sa tonalité grave (la survie) mais aussi très poétique avec son final en « ance » (oh la nuance seule fiance le rêve au rêve… hello Verlaine). Et puis le résumé me tentait bien : Jenny et Sils étaient libraires, et ne le sont plus. Maintenant ils sont un (vieux) couple d’idéalistes ruinés qui n’ont d’autres recours que d’aller s’installer dans leur cabanon perché dans le massif du Brézouard (dans les Vosges et c’est très rude) en compagnie de leur chienne Betty et de leur ânesse Avanie, et des piles de livres. Quarante ans plus tôt, ils avaient tenté la même aventure avec une ânesse nommée Utopie, pour abandonner au bout de sept mois. L’écart entre le nom des deux ânesses illustre le passage du temps et des illusions.

J’avais rapporté pour Avanie une brassée de foin qui datait du temps d’Utopie. Jamais je n’aurais pensé nourrir un jour la mélancolie avec la dinguerie d’autrefois.

J’aime ces récits de lutte pour la vie, de confrontation à la nature quasi sauvage : « Il y a quelque chose d’excitant, de suffocant dans la lutte pour la vie : plus d’écran entre elle et nous. On devient la vie. » Et ce côté saugrenu : tout ça se passe en France et non pas dans de lointaines contrées exotiques ; il est donc possible de vivre à la marge de notre société contrôlante, techno et aseptisée.

Mais cette liberté a un coût. Jenny et Sils sont des clandestins dans leur propre chez-eux, le maire de la commune la plus proche ne se doutant même pas de leur présence dans cette zone classée inhabitable car dangereuse (et zone de chasse). Chaque geste du quotidien devient une véritable aventure, voire une peine de galérien, quand on n’a ni eau ni électricité : dégager la neige, couvrir le toit qui baille, produire sa nourriture, pomper l’eau, se laver, protéger les récoltes, s’éclairer à la lueur de la lampe à huile, se réchauffer à la chaleur d’Avanie, dont les longues oreilles sont un langage en soi. Quand la vie est trop rude, il y a toujours les livres et la tendresse qui les unit.

En retour la nature leur offre des moments de grâce absolue. L’acmé en est la rencontre d’un clan de cerfs sur la piste desquels Jenny se lance avec patience, respect, et même admiration amoureuse… Cela en fait un beau texte de nature-writing.

Le couple n’est pas complètement coupé du monde. Il y a les descentes en ville pour faire les courses indispensables. Cette retraite « forcée » de la civilisation s’accompagne d’un vague sentiment catastrophique : climat détraqué, attentats qui couvent au loin… L’autrice symbolise ce sentiment apocalyptique par l’incendie du Musée Unterlinden de Colmar, dans lequel l’inestimable retable d’Issenheim peint par Grünewald a péri… (Eh bien figurez-vous que je me suis faite avoir comme une bleue : cet incendie est imaginaire !!! Ouf !!!) Le compagnon de la narratrice est inconsolable et se lance dans des recherches acharnées et alchimiques sur les pigments naturels utilisés par le maître allemand, qui aurait séjourné dans le Brézouard.

Retable d’Issenheim, la Crucifixion

D’après lui, une chose était sûre : Grünewald avait respiré l’air d’ici. Il s’était lavé dans l’eau du torrent. Il avait bouffé du sanglier aux cèpes, de l’omelette aux mûres, celle de l’histoire que raconte Walter Benjamin, d’un enfant-roi, forcé à fuir avec sa cour, et qui sur la route de l’exil trouve refuge dans la forêt. Une vieille femme les accueille. Elle leur prépare une omelette aux mûres. Ayant retrouvé son royaume, le roi, devenu vieux, demande à son cuisinier de lui refaire une omelette pareille, la meilleure de sa vie. Impossible, répond le cuisinier, « car comment pourrais-je l’assaisonner avec tout ce dont tu t’es délecté jadis avec elle : le danger de la bataille et l’esprit en alerte du fugitif, la chaleur du foyer et la douceur du repos, le présent étrange et le sombre avenir ? »

Ce récit est pour moi un petit bréviaire philosophique. Parce que Claudie Hunzinger ne se contente pas de narrer les aléas de ses personnages (ses avatars ?) Elle parle aussi de livres, d’auteurs et d’art, par petites touches. Je retiens cette citation « en forme de grand huit » de Robert Filliou, qui me semble résumer tout l’esprit du roman : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Elle délivre des leçons de vie au détour d’un sentier : la force d’âme que requiert une telle vie dépouillée, quand on a soixante ans et pas toutes ses dents ; la joie qui en découle aussi.

J’ai corné des tas de pages.

Hélène a aussi aimé cette « ode à la vie », Keisha a dévoré ce livre très beau et assez inclassable, Aifelle recommande absolument ce curieux roman à « l’écriture puissante et poétique », Ritournelle salue ce « magnifique plaidoyer pour la littérature », À Fleur de mot a d’abord été déstabilisée, puis séduite par l’écriture chaleureuse et le dynamisme communicatif de la narratrice.

« La Survivance » de Claudie Hunzinger, J’ai Lu, 2014, 251 p. 

Être ou ne pas être… à son image, avec Jérôme Ferrari

J’ai lu du Jérôme Ferrari, une première pour moi. Jusqu’ici, l’auteur corse ne m’attirait pas particulièrement, mais c’était sans compter ma chère belle-mère, chez qui je suis tombée sur un vieux numéro de La Vie (hebdo bien connu des sacristies ayant le coeur à gauche) qui titrait « Le retour du héros religieux ». Il s’agissait de la rentrée littéraire 2018. Dedans il y avait une interview de Jérôme Ferrari qui parlait de son dernier livre, À son image. Il y évoquait notamment sa passion pour le chant polyphonique corse (catégorie chant sacré, donc).

Or moi, la religion dans la littérature, c’est un thème qui m’intéresse. Je sais que c’est un peu casse-gueule comme thème. Disons que ça peut autant verser dans le sublime élyséen que dans le sucré sulpicien (ou le simplement fumeux). Mais ça vaut le coup de voir comment un auteur contemporain aborde les rivages de l’invisible.

Invisible, c’est la question. À  son image est autant un roman sur l’art de la photographie que sur la religion. Où l’on fait connaissance avec Antonia, jeune photographe corse qui a fait une croix sur une carrière de reporter de guerre pour se consacrer à la mascarade des photographies de mariage. Antonia se tue dans un accident de voiture. C’est son parrain curé qui célèbre ses funérailles, dont les différentes étapes, suivant le rite traditionnel (en latin), rythment le découpage des chapitres. Ce faisant on remonte jusqu’à l’enfance d’Antonia pour raconter la naissance d’une vocation, le basculement dans la violence des luttes nationalistes, et le lien de la photographie avec la mort.

Le lien de la photographie avec la mort, me direz-vous ? Selon l’auteur, qui cite Barthes, la photo fixe à un instant T « ce qui a été » (et n’est plus) tandis que la peinture suspend le temps dans une forme d’éternité.

Invisible, donc. On ne saura (presque) rien de ce qu’Antonia a vu et photographié pendant la guerre de Yougoslavie par exemple. Mais il y a des descriptions de photos, fictives ou non, en ouverture de chaque chapitre ; par ailleurs, deux chapitres « hors champ » racontent les histoires bien réelles de deux photographes de guerre du début XXe, avec forces détails macabres de leurs prises de vue, que ce soit de la guerre coloniale de l’Italie en Libye (toute résonance avec l’actualité étant fortuite – ou pas) ou de la Première Guerre mondiale dans les Balkans (toute résonance avec le conflit yougoslave de 1991, blablabla).

Invisible aussi pour moi, le fil conducteur unissant les différents thèmes que l’auteur met en avant : la photo, le nationalisme corse et le culte des tueurs, le sentiment religieux, la mort et l’au-delà, la relation d’Antonia avec les hommes, sa carrière avortée, son avortement (et le chant polyphonique, qui ne fait qu’une petite apparition finalement). Y a-t-il un sens caché derrière tout ça, du style « l’essentiel est invisible pour les yeux », ou bien  l’auteur a-t-il assemblé ses thèmes fétiches au petit bonheur la chance ? J’ai parfois eu l’impression que l’histoire racontée n’était qu’un prétexte, et un coup d’épée dans l’eau : il ne se passe rien de significatif dans la vie d’Antonia, à part sa mort, et son personnage est creux et inintéressant au possible, pour tout dire. C’en est même frustrant à la longue. Pourquoi n’a-t-il pas écrit plutôt un essai sur la photographie, me suis-je demandée vers le milieu du livre.

Je m’aventurerais à citer les trois derniers paragraphes de la chronique du journal En attendant Nadeau, qui exprime – car il s’agit justement d’un problème d’expression – bien mieux que moi le malaise que peut susciter ce roman :

« À différents moments du cheminement d’Antonia sont encore formulés des doutes sur la valeur de la photographie, enfermée dans une alternative impossible entre l’insignifiance et l’irreprésentable. À chaque fois, revient à Antonia la lourde charge d’incarner et de faire vivre ces énigmes et ces insondables ambiguïtés du medium. À la longue, ces dernières finissent par prendre le pas sur le récit lui-même et, plus complexes et plus troubles que les situations où elles sont mises en scène, les étouffent.

On croit toujours entendre la voix de Jérôme Ferrari souffler derrière l’épaule de sa créature ses propres questionnements abstraits. Et cet affleurement permanent de l’auteur et de ses préoccupations dans le roman fait que les péripéties traversées par Antonia – y compris sa mort elle-même et l’échec de sa vie – restent extérieurs au lecteur. Même la construction élaborée du roman, calquée sur les périodes de la messe, peine à éclairer les relations existant entre la photographie et la mort, sur lesquelles Ferrari voudrait nous inviter à réfléchir.

Finalement, le roman donne l’impression de buter sur les mêmes écueils que ceux où achoppe son héroïne au cours de sa pratique de la photographie : une difficulté à exprimer. Il paraît frappé de la même impossibilité qui affecte la plupart des personnages enfermés dans des voies sans issues : impossible à Antonia de rencontrer sa vocation de photographe – elle y laissera sa vie –, impossible au parrain d’Antonia officiant le jour des funérailles de trouver la voix juste pour la remettre entre les mains de Dieu comme l’y invite sa mission. Impossible aussi, peut-être, aux amis d’enfance d’Antonia d’échapper au combat d’un nationalisme ancestral devenu stérile.« 

Ne nous méprenons pas : j’ai apprécié tout ce que j’ai pu picorer de savoureux dans ce roman (les questions techniques), mais l’ensemble m’a paru singulièrement fade, alors même qu’on sent que l’enjeu de l’auteur est d’évoquer des sujets « pointus » dans une perspective un peu originale.

S’il y avait un personnage à sauver, ce serait celui du prêtre. Cas singulier d’un homme qui a décidé sans préméditation de devenir prêtre, au retour d’une soirée arrosée. Passeur de l’âme d’Antonia dans l’au-delà. Parrain en deuil, dont la paternité spirituelle n’était pas toujours très bien acceptée par sa filleule. J’aurais préféré que Jérôme Ferrari creuse davantage cette figure-là. La Vie avait raison, il y avait bien un héros religieux, et c’est celui qui m’a le plus intéressée.

« À son image » de Jérôme Ferrari, Actes Sud, 2018, 224 p.

Session de rattrapage

Le dernier jour de l’année est arrivé. Place aux inévitables bilans et autres retours sur soi. Du côté des livres lus cette année, je propose une session de rattrapage, comme au Bac ou à la Fac. Pour rattraper tous ceux qui sont passés à travers les mailles du filet ; par flemme, manque d’envie, manque de temps, manque de goût, ou même sans raison objective. Leur qualité littéraire n’était pas (toujours) en cause, ni le plaisir que j’ai pris à les lire, mais ils n’ont tout simplement pas eu l’heur d’un billet à eux (à quoi ça tient parfois), ces livres qui font leur session de rattrapage ici.

Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai

La trajectoire de notre tragédien national, l’immense Racine, auteur notamment de Titus et Bérénice, est abordée par le prisme d’une histoire d’amour contemporaine (qui n’apporte pas grand chose à la compréhension de la vie et de l’oeuvre de Racine). Orphelin très jeune, « Jean » a été marqué par son éducation à Port-Royal-des-champs, haut lieu du jansénisme du XVIIe siècle. Autant dire qu’il n’a pas eu une enfance flamboyante ; mais pas malheureuse pour autant. Ambitieux, virtuose des mots, de la grammaire et des rimes, Jean décide de faire son chemin dans la société parisienne (la cible étant la cour du Roi Soleil) en rédigeant des pièces de théâtre. Il hésite entre comédie et tragédie, mesure la concurrence redoutable que lui opposent ses illustres aînés, Molière et Corneille, et choque ses contemporains par la manière dont il tord la syntaxe pour transmettre toute la folie incandescente de la passion amoureuse. L’amour est la focale exclusive de ses pièces, et leur principal ressort dramatique ; son inspiration puise dans les lamentations de la reine Didon dans l’Énéide de Virgile. Les femmes se pâment, il recueille d’ailleurs leurs confidences et leurs faveurs. Il connaîtra les affres de l’amour avec la comédienne Duparc. Et finalement, pari réussi, il attire l’attention de Louis XIV, en qui il reconnaît un alter ego.

J’aime le parti pris de romancer la vie d’un écrivain, pour nous le faire découvrir et aimer de l’intérieur (comme le si attachant Robert Desnos de Gaëlle Nohant, dans la Légende d’un dormeur éveillé). Nathalie Azoulai nous propose un portrait finement brossé de Racine, serti de détails psychologiques, pris dans une peinture précise de son milieu. Pourtant, la flamme racinienne n’a pas pris chez moi. Peut-être la froideur (paradoxale) du personnage, imprégnant le récit lui-même, m’a-t-elle laissée de marbre… Mais j’ai profondément goûté les vers de Racine, si beaux, disséminés ça et là.

La daronne, d’Hannelore Cayre

Tout le monde a déjà entendu parler de ce roman noir à la San-Antonio en féminin, d’un franc-parler qui dézingue tout, et d’une originalité rare dans ce milieu tellement codé. Patience Portefeux n’a plus la patience de faire le dos rond devant les mauvais coups du sort. Traductrice de la langue arabe dans les coulisses du palais de justice, quand surgit inopinément une montagne de shit dans la nature, hop elle n’hésite pas, elle fait main basse dessus, et roule ma poule ! Il faut dire qu’elle a un sacré passif familial, entre un défunt père pied-noir rompu à la navigation en eaux troubles, et une mère catastrophique rescapée des camps de la mort et désormais résidente dans un EHPAD hors de prix. L’un dans l’autre, collaboratrice de la justice dans la journée, le soir Patience devient la « daronne » dans le milieu néo-orientaliste des dealers de banlieue.

J’ai lu d’une traite cette pochade serrée comme un café bien corsé, qui raconte à la première personne la trajectoire picaresque d’une bourgeoise pas comme les autres. Rien que son histoire familiale recèle de fabuleux morceaux d’humour noir. Et on a droit à des scènes hilarantes et trépidantes, entre quiproquos, course poursuite avec l’amant policier, dialogues qui claquent comme des punchlines et rapprochement avec une impératrice de la mafia chinoise du 13e arrondissement. Mais une ou deux assertions un peu « peau-de-vache » de la part de la narratrice m’ont parfois chatouillée de manière désagréable, d’autant qu’elles semblent tout droit sorties de l’arsenal de certitudes de l’autrice. M’enfin, devant tant de talent, on s’incline sans discuter !

Claudine à l’école, de Colette

Cela faisait longtemps que j’avais envie de découvrir cette grande dame de la littérature française. C’est vrai quoi, on célèbre – à juste titre – les Jane Austen et les Brontë. Pourquoi pas Colette et Sand, de ce côté-ci de la Manche ? J’ai commencé par l’iconique Claudine à l’école, son premier roman, publié sous le pseudonyme de Willy (le nom de son mari) et qui connut un succès tel en 1901 qu’il engendra de nombreux autres Claudine.

Claudine à l’école, c’est un peu les aventures du petit Nicolas en jupons, gorgé d’hormones pubertaires en ébullition. Claudine a une douzaine d’années, elle est belle, vive, aventureuse, et n’a pas les yeux ni sa langue dans sa poche. Elle connaît tout de la vie sexuelle de ses deux institutrices, et ce qu’elle ne sait pas, elle le subodore. Quelques scènes d’anthologie – comme celle du lubrique inspecteur venu constater la « fissure » dans la chambre de la sous-maîtresse, ou le passage de l’examen du certificat d’études – sont narrées dans une langue à la fois classique, gouailleuse et pleine d’une irrésistible drôlerie. En fait d’école, c’est surtout à celle du libertinage que Claudine et ses camarades ont droit. Mais à force, je l’avoue, ces marivaudages d’écolières à nattes 1900 ont eu raison de moi, et j’ai laissé tomber au derniers tiers…

Vango, de Timothée de Fombelle

C’est une pépite de la littérature jeunesse dont je me suis régalée, plongée dedans comme au temps de ma rêveuse adolescence. Vango est un orphelin de 20 ans qui ne sait pas lui-même d’où il vient, élevé par sa nourrice sur une île éolienne, polyglotte, leste comme un chat et traqué par une puissance mystérieuse. Nous sommes en 1934 et Vango s’apprête à être ordonné prêtre sur le parvis de Notre-Dame de Paris (snif ♥) quand il se voit sur le point d’être arrêté par la police. Il s’échappe alors en escaladant la façade de la cathédrale. Dans sa fuite éperdue à travers l’Europe, il retrouve certains vieux amis, comme Hugo Eckener, la commandant de l’immense dirigeable Graf Zeppelin, ou Ethel, la petite aristocrate écossaise. Mais qui est-il vraiment, et qui est à ses trousses, voilà des questions qu’il s’emploie à résoudre, de la Sicile à l’Allemagne, en passant par New-York et Paris.

Que voilà une belle plume, aussi inventive et romanesque qu’historiquement étayée, au service de la littérature jeunesse ! J’ai adopté un nouvel auteur et compte bien lire la suite sous peu.

Tango, d’Elsa Osorio

De Vango à Tango, il n’y a qu’une lettre de différence, mais un monde les sépare. Tango est un pavé racontant l’histoire de deux familles argentines intimement liées au développement du tango, de la fin du XIXe siècle à nos jours. Au deux bouts de l’échelle sociale, des danseurs et des musiciens et chanteuses passionnés ont fait vivre et propager cette danse sensuelle au destin exceptionnel, née dans l’obscurité des bordels de Buenos-Aires et parvenue jusqu’au palais du pape – véridique ! – en passant par les thés dansants parisiens. Parallèlement, on est plongés dans le bain bouillant de l’Argentine en pleine période d’immigration. Très vivant mais un peu « tele-novela » comme style, avec en détail kitsch, les ancêtres qui observent la nouvelle génération du haut du paradis des danseurs, sobrement appelé « tango ».

Le côté de Guermantes (I), de Marcel Proust

Le problème, quand on étale une lecture sur un an, c’est qu’une fois terminée, on en a oublié les détails du début. A fortiori quand il s’agit d’une écriture aussi touffue et sinueuse que celle de Proust. Si j’interroge ma mémoire, à la façon du narrateur de la Recherche, sans tricher (= sans regarder le résumé en fin d’ouvrage), la première partie du côté de Guermantes m’apparaît comme l’effort désespéré du héros d’attirer l’attention de la duchesse de Guermantes depuis l’instant inouï où elle lui a souri du haut de sa loge d’opéra (or ses parents louent un appartement dans l’hôtel particulier des Guermantes, les mêmes qui ont leur seigneurie de « l’autre côté » de Combray – par rapport à Swann -, haut lieu des vacances du narrateur dans le premier tome). 

… je me disais que si j’avais été reçu chez Mme de Guermantes, si j’étais de ses amis, si je pénétrais dans son existence, je connaîtrais ce que sous son enveloppe orangée et brillante son nom enfermait réellement, objectivement…

Après Gilberte et Mme Swann, après Albertine, on a l’impression qu’à chaque nouveau « crush » amoureux, il monte plus haut dans l’échelle sociale. Les Guermantes, c’est la grande famille d’aristocrates imbus d’eux-mêmes, considérant tous ceux qui ne font pas partie du cercle très fermé du « faubourg Saint-Germain » comme du vil peuple. Notre jeune narrateur est donc tout déconfit de ne pas réussir à entrer dans l’intimité de la belle duchesse malgré tous ses efforts (tous les jours, il se poste sur l’itinéraire de sa promenade pour être salué d’elle – le lourd !), d’autant qu’il est familier de certains membres de sa famille, comme Robert de Saint-Loup, la marquise de Villeparisis, et même le baron de Charlus. C’est d’ailleurs lors d’une matinée chez Mme de Villeparisis que le narrateur approche un peu plus la duchesse, se fâche avec Saint-Loup, et se fait approcher d’une bien étrange façon par Charlus.

« Mais si » dit-elle avec un demi-rire que les restes de la mauvaise humeur jouée réprimaient, « tout le monde sait ça, un plumitif c’est un écrivain, c’est quelqu’un qui tient une plume. Mais c’est une horreur de mot. C’est à vous faire tomber vos dents de sagesse. »

Au fur et à mesure qu’il entre dans « le monde », le narrateur commence à perdre ses illusions, ce qui fait de la Recherche un texte de plus en plus cynique : l’amour n’est pas absolu, un duc peut s’exprimer plus mal qu’un cocher, un prince ressembler à un « concierge alsacien » et une dame usurper un nom de famille. Les noms et les choses ne concordent pas forcément, et toute la rêverie poétique du narrateur autour du nom de Guermantes, beau comme un vitrail armorié de la vieille église de Combray (qu’il voit orangé et moi vert-menthe), doit s’incliner devant une réalité plus prosaïque, donc forcément décevante. 

Nous travaillons à tout moment à donner sa forme à notre vie, mais en copiant malgré nous comme un dessin les traits de la personne que nous sommes et non de celle qu’il nous serait agréable d’être.

Il n’y a qu’avec Charlus que le narrateur garde encore sa naïveté. Il ne perçoit pas le sous-texte de son attitude alambiquée, qui oscille entre une arrogance démesurée, un souci extrême du regard des autres et une familiarité parfois presque obscène. Si le lecteur est au courant des « tendances » (cachées) de Charlus, le décalage entre l’innocence du narrateur, les non-dits de son entourage et le double sens de certaines affirmations de Charlus a de quoi faire sourire. 

Toute la scène mondaine chez Mme de Villeparisis est d’ailleurs remplie d’humour (et tant mieux, parce qu’elle est bien longue), mais d’un humour qui tourne vite au grinçant. Et ça, ça tient au contexte délétère de cette fin de siècle. La plupart des références politiques et culturelles de l’époque me sont passées au-dessus, mais celle qui est centrale, l’affaire Dreyfus (l’Affaire, comme on aurait dit), m’a particulièrement marquée. Je ne suis pas en général prompte à me scandaliser, et pourtant, à plus d’un siècle de distance, l’attitude de la coterie Guermantes à l’égard des juifs, matérialisée par le mépris ouvert que suscite Bloch, camarade juif du narrateur, m’a paru singulièrement abjecte. Le seul à relever l’honneur si l’on peut dire, c’est Saint-Loup, ardent dreyfusard, mais on peut supposer qu’il prend le contre-pied de sa famille par pur esprit de contradiction. Bref, on sent ici le vécu personnel de l’auteur à l’égard de l’antisémitisme qu’il a pu croiser maintes fois dans la « bonne » société.

« Vous n’avez pas tort, si vous voulez vous instruire, me dit M. de Charlus après m’avoir posé ces questions sur Bloch, d’avoir parmi vos amis quelques étrangers. » Je répondis que Bloch était français. « Ah ! dit M. de Charlus, j’avais cru qu’il était juif. »

Mais il y a aussi de très belles pages dans le Côté de Guermantes, profondes et justes, de cette finesse et de cette densité qui me fascinaient tant dans « Combray », la première partie du premier tome. J’ai aimé toutes ses réflexions sur les sensations, comme le son et l’absence de son, ou les « auras » de certaines personnes, mais aussi sur le sommeil, sur la dissociation entre l’espace et le temps provoquée par le téléphone. On retrouve toute l’ambiance intellectuelle de l’époque, Einstein, Bergson, Freud (même s’ils ne sont pas cités nommément – mais Charcot l’est).

Il en est du sommeil comme de la perception du monde extérieur. Il suffit d’une modification dans nos habitudes pour le rendre poétique…

Symbole du vert paradis de l’enfance, la chère grand-mère du narrateur a sa première « petite attaque » à la toute fin de ce tome, et ne va pas tarder à tirer sa révérence. Mais elle finit en beauté en comparant la « dame pipi » du bois de Boulogne qui trie ses « clients » à la société des « Guermantes et petit noyau Verdurin », tout en citant Molière et Mme de Sévigné. Et ça, c’est du grand art ! 

Voilà, je n’ai pas poursuivi sur la seconde partie du roman car j’avais envie de passer à autre chose, mais je sais bien que prochainement, l’envie me reprendra de lire Proust (une vraie drogue).

Et les autres, ils en pensent quoi ?

C’est un excellent tome pour Red Blue Moon, le livre du désenchantement pour La vie errante, un épisode addictif comme celui d’une série malgré ses lenteurs selon Le Colibri, un roman passionnant pour F., et Keisha l’a relu. (Je me rends compte à ce propos que je ne suis pas la seule à lire un tome de la Recherche par an, et cela me fait plaisir d’appartenir à cette petite secte de proustomanes invisibles) (bon c’est pas le petit noyau Verdurin ni le salon des Guermantes, mais c’est mieux !).

« Le côté de Guermantes » de Marcel Proust, préface de Thierry Laget, Folio Classiques, 2003 (1ère édition 1920), 765 p.

Arcadie, d’Emmanuelle Bayamack-Tam

C’était un peu le livre phare de la rentrée littéraire de l’année dernière, celui que je voulais absolument lire, au point d’avoir programmé une lecture commune avec Ingrid que je n’ai finalement pas honorée… #LooseToujours 

Après lecture, j’ai compris les raisons de son succès et de son « sex-appeal ». C’est en effet un roman fascinant, solaire, servi par une langue enlevée, chaleureuse et gourmande, pétrie d’expressions argotiques anciennes et nouvelles (et des titres de livres qui s’introduisent en douce, en passagers clandestins, de l’art de la joie à réparer les vivants).

Arcadie réactualise avec une vigueur jubilatoire le sujet rebattu de l’utopie. Je sais que c’est la dystopie qui est à la mode (l’utopie détournée, faussée, inquiétante, façon Margaret Atwood), mais là non, c’est bien d’une utopie qu’il s’agit – malgré les ombres – puisque Farah, la jeune narratrice, est accueillie avec ses parents à Liberty House, une communauté libertaire qui prône l’amour libre pour tous, le naturisme, le végétarisme et l’accueil inconditionnel de tous les inadaptés du monde moderne, sous la houlette du charismatique Arcady, un homme d’une cinquantaine d’années que Farah vénère immédiatement. 

Dans un merveilleux domaine de la Côte d’Azur coupé de la civilisation, zone blanche où Wifi et Smartphone sont interdits, Farah va vivre une enfance pas comme les autres, faite d’escapades sans fin dans une nature luxuriante et d’incursions secrètes dans la vénérable bibliothèque de ce qui fut autrefois un pensionnat pour jeunes filles, et jouit d’une liberté presque totale sous la tutelle bienveillante et désinvolte des adultes ; mais elle connaît aussi la scolarisation dans un établissement « normal » qui lui permet de mesurer l’écart de ses conditions de vie avec celle de ses congénères restés dans le « monde ».

C’est là, dans la stridulation lyrique des cigales, que je jouis de m’anéantir et de sentir mon être se disperser au vent comme une tête de pissenlit. (…) Et pourtant, je le sens bien, quelque chose en moi résiste à la dislocation, quelque chose tient bon. C’est ténu mais tenace, comme une promesse de resurgissement après les ardeurs de l’été ou les rigueurs de l’hiver, comme une saison fragile qui n’aurait pas de nom, à part le mien peut-être.

Son entrée dans l’adolescence signe l’arrivée de toute une série de perturbations, dont le moindre n’est pas celui de son évolution sexuelle compliquée. L’irruption d’un migrant à Liberty House remet en cause les fondements mêmes de la communauté. Farah se cherche, s’affirme, découvre l’amour et fait des choix adultes qui signent un vrai manifeste pour une autre société. 

C’est ça, aussi : à force d’être biberonnée à l’amour fou, à force d’entendre parler la langue ardente du désir, je ne pense qu’à ça.

Emmanuelle Bayamack-Tam manie avec beaucoup de malice les ambiguïtés pour mieux décontenancer le lecteur et l’amener à réviser ses certitudes ; la principale tient à la nature de la communauté d’Arcady : est-ce un petit paradis libertaire ? est-ce une secte ? Arcady est-il un apôtre de bonté, ou un gourou ? Le récit qu’en fait Farah oscille entre ces deux pôles, et nous fait tantôt craindre des dérives, tantôt entrevoir la façon dont notre regard est biaisé par les préjugés et le discours médiatique (toujours prompt à s’emballer). Tout ceci s’entremêle avec les interrogations autour du masculin et du féminin qui agitent Farah au moment de sa puberté (il y a une scène de bain de mer magnifique où on la voit littéralement flotter entre les deux alternatives qui semblent s’imposer à elle). Et puis il y a les atermoiements entre le dedans (la sécurité) et le dehors (la liberté), et une petite question que je me suis posée : l’autrice situe-t-elle son intrigue dans le présent ou dans un futur proche mais légèrement effrayant ? Ce flou temporel lui permet d’offrir un miroir grossissant et déformant de toutes les tares de notre monde d’aujourd’hui.

– Qui je suis, moi ?

La question m’a échappé, et elle nous prend pareillement de court, Arcady et moi. Il en lâche ma cuisse et son volant, et se reprend de justesse pour nous éviter une embardée fatale. Elle aurait eu le mérite de mettre fin à mes tracas existentiels, mais je n’en demande pas tant : une réponse me suffirait.

À dire vrai, je ne m’attendais pas à être emmenée à ce point hors de ma zone de confort. À partir des troubles identitaires d’une petite personne assez unique en son genre, nous sommes amenés à réfléchir sur le sort de l’humanité, en passant par les cercles plus restreints de la communauté, de la société, du pays. Toute une série de réflexions qui interrogent notre rapport à la liberté, à l’éducation, à l’amour, au genre, à l’environnement, et le regard que nous portons sur ce qui nous est différent. Sans partager les conclusions politiques qu’en tire l’autrice, je lui sais gré d’avoir su tresser ensemble ces questions qui nous travaillent collectivement en un roman à l’intrigue passionnante, porté par une narratrice très attachante et très drôle, et une galerie de personnages hauts en couleurs (je ne vous ai pas parlé de la « grand-mère LGBT » de Farah, de sa maman électrosensible, de Fiorentina la cuisinière, ou d’Epifanio, le Mexicain dépigmenté, et de tant d’autres).

Arcadie est pour moi la démonstration d’une grande force de la littérature : faire à la fois rêver et déranger le lecteur. Farah, c’est un peu l’Émile de Rousseau revisité, la page blanche qui s’ouvre sur un monde nouveau qu’elle appelle de ses voeux, ce qui fait bien d’Arcadie un roman utopique, sans rien occulter de la catastrophique situation présente, avec même une tonalité millénariste sur la fin.

Bref, une lecture roborative que je ne suis pas prête d’oublier. 

Ma lettre au monde, je l’ai déjà écrite : elle est enfouie six pieds sous terre, dans un pré en pente douce où les vaches paissent en tintinnabulant, et elle traversera le temps aussi sûrement qu’une sonde spatiale ; (…) ma lettre au monde tient en quelques mots, que mes frères humains n’auront aucun mal à traduire, quoi qu’il soit advenu de la langue dans l’intervalle qui nous sépare de son exhumation : l’amour existe.

Keisha a dévoré ce roman, Ingrid le recommande chaudement, Sans connivence a été comblé, Cuné l’a trouvé très réussi, pour Autist Reading c’est truculent et d’une drôlerie savoureuse, Brize parle d’un roman d’apprentissage étonnant et passionnant… Bref, je n’en finirais pas de recenser tous les billets de blog – unanimes – consacrés à ce roman.

« Arcadie » d’Emmanuelle Bayamack-Tam, éditions P.O.L, 2018, 440 p.