Claude Izner, Mystère rue des Saints Pères

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C’est jour de fête en ce 23 juin 1889 : pensez donc, elle vient d’être inaugurée ! Qui donc ? Mais LA tour évidemment, celle imaginée par Monsieur Eiffel pour être le clou de l’Exposition universelle de Paris ! Dans la ville-lumière en ébullition, les neveux de la brave Eugénie Patinot traînent la pauvre femme engoncée dans son corset jusqu’aux cinquante hectares de l’Expo. Ils veulent être parmi les premiers à se presser aux étages de la tour. Eugénie croit défaillir dans l’ascenseur qui lui fait penser au canon imaginé par Jules Verne pour se rendre De la terre à la lune. Elle se promet de déposer un cierge dès qu’elle sera sortie de cette tour infernale. Mais une mystérieuse piqûre la transportant illico dans un monde meilleur l’empêche d’accomplir son dessein. Cette mort subite n’échappe pas à l’attention de Victor Legris, jeune libraire de la rue des Saints-Pères, et de l’équipe du journal Le Passe-Partout qui trinquaient à ce moment-là sur la première plateforme de la tour. Les jours suivants, d’autres morts attribuées à des abeilles attirent les soupçons de Victor Legris. Aiguillonné par les beaux yeux de la dessinatrice russe Tasha Kherson, troublé par le comportement de son associé japonais Kenji Mori, il n’en faut pas plus pour le lancer dans une enquête entre les hauteurs de Montmartre, le quartier latin, le parc Monceau et les bas-fonds de Saint-Michel…

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Claude Izner est le pseudonyme de deux sœurs bouquinistes, romancières et réalisatrices. Ce Mystère rue des Saints-Pères est le premier d’une série consacrée au personnage de Victor Legris, libraire-enquêteur à la Belle Epoque. Et il est ma foi très plaisant.

Amis des livres, vous allez vous régaler en parcourant les rayons de la librairie Elzévir remplis de trésors (comme les Caprices de Goya), en croisant « Monsieur France » (Anatole !) en personne, en entendant Legris se moquer des « ismes » (romantisme, naturalisme, réalisme, symbolisme…) et menacer de les jeter dans « l’isthme de Panama », en lisant par-dessus l’épaule du commis Joseph les romans policiers que celui-ci dévore, ou en vous ébaudissant du goût de la Comtesse de Salignac pour les bluettes conventionnelles d’auteurs aujourd’hui oubliés mais ayant vraiment existé. Les amateurs d’art se réjouiront des querelles opposant les tenants de la peinture officielle et les avant-gardes comme les obscurs Cézanne, Gauguin ou Van Gogh et suivront avec intérêt les pas de Victor en tant que photographe amateur.

« – Vincent Van Gogh, un génie, incompris de même que tous les génies, je parie que vous n’en avez jamais entendu parler. Les fleurs, voyez-vous, personne ne rend ça mieux que lui. C’est si beau ! Chaque fois que je les admire, je reçois un choc. Dire qu’il ne vend rien ! Pas une toile ! On le traite de fou. Un fou pareil, on aimerait le recevoir à sa table. Et Cézanne ! Encore un laissé-pour-compte, à croire que tous ceux que j’admire et qui me déposent leurs oeuvres en échange de couleurs ne me rapporteront pas le moindre fifrelin. » (p. 139)

Plus largement, ce roman est une expérience immersive dans le Paris de la fin du XIXe car nos deux auteures ont soigné le décor : que ce soit les pavillons de l’exposition, la foule bigarrée, l’argot, les différents « villages » de Paris et les villages factices de l’exposition, la bohème montmartroise, les cafés, les chansons à la mode, la réception des découvertes scientifiques par les masses ou l’attente vaine du retour du Général Boulanger, tout est d’époque, jusqu’au moindre bec de gaz !

« Philomène Lacarelle ramassa mollement deux ou trois papiers gras abandonnés par les pique-niqueurs et marqua une pause à quelques pas d’un sanglier dont la hure mitée la fixait avec malveillance.

– Qu’est-ce que t’as à me lorgner de traviole, toi ? Tu ferais une belle descente de lit ! T’es rien qu’un gros cochon bourré de crin, marmotta-t-elle en sortant son attirail. Il paraît que nos ancêtres, ils logeaient là-dedans. J’suis sûre que les miens y s’débrouillaient mieux qu’ça. L’avantage, c’est qu’à l’époque on n’avait pas inventé le loyer… Cro-Magnon qu’ils s’appelaient, tu parles d’un nom ! Ça veut dire quoi, Cro-Magnon ? J’ai les crocs, magnons-nous ? Allez, Philomène, huile de coude et cœur au ventre ! » (p. 237)

C’est ce qui fait tout le sel de cette aventure digne des ambiances du Chat Noir, des tableaux de Toulouse-Lautrec ou des nouvelles de Maupassant. L’univers sensible de cette fin de siècle, avec sa fièvre, ses différences sociales, son attrait pour la nouveauté et l’exotisme, et pour le progrès scientifique, mais aussi sa misère cachée sous les ors de la jeune IIIe République confiante dans le progrès, tout cela est rendu de façon très attrayante. Tout cela stimule l’imagination, presque trop, comme si le duo d’auteures avaient voulu fignoler le moindre détail, et fait passer au second plan une intrigue qui reste assez classique, à la manière du genre policier de l’époque. Comme le pauvre Joseph, on se perd un peu à suivre Victor Legris dans ses incessants va-et-vient.

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« Bal au Moulin Rouge » de Toulouse-Lautrec, 1890

Qu’à cela ne tienne, je n’ai pas boudé mon plaisir, bien au contraire !

Un livre découvert grâce à Florence.

« Mystère rue des Saints-Pères » de Claude Izner, Editions 10-18, 2003, 283 p.

 

Tolstoï, La Guerre et la Paix (1)

« Si tout le monde ne se battait que par conviction, il n’y aurait pas de guerre« 

On se sent un peu petit à l’heure de commencer la rédaction d’un billet sur un monument pareil. Je ne saurais même comment qualifier Guerre et Paix : un roman ? Ce mot ne contient pas toutes les implications philosophiques et historiques de l’oeuvre. Fresque romanesque, historique et critique me semble déjà plus approprié. Mais il ne faudrait pas faire du compliqué là où il n’y en a pas : Tolstoï a d’abord mis en scène des personnages pris dans le tourbillon d’une histoire qu’ils ne maîtrisent pas, une histoire écrite par les Napoléon, les tsars Alexandre, les généraux Koutouzov et Mack, les grands de ce monde et les aléas de la nature voire de l’inconscient collectif dirions-nous, si le concept existait à l’époque de Tolstoï… Ce faisant il se fait le démiurge d’un monde fourmillant, rythmé par de gros effets dramatiques mais aussi pas mal d’ironie. Le premier tome (qui fait déjà 1000 pages en poche) se divise en quatre « livres » qui alternent assez régulièrement des épisodes de « guerre » et des épisodes de « paix ». La guerre, c’est celle que les Russes mènent avec les Autrichiens contre la France de « Buonaparte » comme l’appellent dédaigneusement les nobles russes (Je ne quitte pas les ennemis de Napoléon, mais j’ai migré des Italiens de Stendhal vers le nord !) La paix, c’est la fausse paix des intrigues de cour et de salon dans Saint-Pétersbourg et Moscou vers 1805, la langueur de la campagne russe et les affres de l’amour et de la haine entre, et au sein même des familles de l’aristocratie…

Les scènes de guerre sont loin d’être glorieuses, c’est même plutôt la débandade pour les Russes et les Autrichiens pris de court par Napoléon (même si Tolstoï prend soin d’en rajouter sur la défaite des Autrichiens à Ulm, et sauve un peu la bravoure russe avec la demi-victoire de Krems). Les héros ne sont pas ceux qu’on croit : un simple capitaine peut être bien plus courageux et décisif que tous les jeunes aides de camp du général en chef. L’exaltation du jeune hussard Nicolas Rostov, puis sa confrontation à la réalité du champ de bataille est très bien rendue ainsi que son évolution vers un authentique troupier. J’ai trouvé cela plus réaliste que l’attitude d’un Fabrice del Dongo, peu marqué par son expérience à Waterloo. J’ai été surprise de la vénération presque amoureuse que les soldats vouent à leur jeune tsar. Tolstoï a vraiment un regard acéré sur les mécaniques inconscientes de la guerre, sur ce qui la rend possible.

On fait connaissance – entre beaucoup d’autres – du prince André Bolkonsky, froid et rigoureux, son père irascible qui vit loin de la cour et mène la vie dure à sa fille et terrifie sa belle-fille, mais aussi Pierre, le « bâtard » maladroit reconnu par son père et soudainement devenu un comte Bézoukhov très recherché, l’ambitieux prince Kouraguine et ses odieux enfants contrastant avec la charmante marmaille du comte et de la comtesse Rostov, telle la jeune et fraîche Natacha, ainsi que quantité de soldats, des plus hauts gradés aux plus simples troufions. On a ses sympathies et ses antipathies pour les uns et les autres, comme dans la vraie vie.

Guerre et Paix ne se raconte pas, et d’ailleurs je ne l’ai pas terminé. Mais ce n’est pas grave car Guerre et Paix, c’est un peu la « série » à la mode, le Games of Thrones des années 1850. Les « livres » qui composent l’oeuvre paraissaient au fur et à mesure et les gens se précipitaient dessus dès leur parution, au point que les stocks étaient vite épuisés. On peut donc l’arrêter et le reprendre un peu plus tard… Bénéfice de notre époque, notre ami Wikipédia offre un résumé de chaque livre, ce qui permet de se rafraîchir la mémoire si on le reprend au milieu… Pour l’instant je me suis arrêtée aux préparatifs de la bataille d’Austerlitz !

« La Guerre et la Paix » de Léon Tolstoï, Folio classique, tome 1, 1024 p.

Journal de lecture : La chartreuse de Parme

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« Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. »

C’est par cet incipit plein de panache que commence La Chartreuse, et nous savons dès lors que la narration de Stendhal va adopter le rythme entraînant des victoires napoléoniennes et chanter les louanges de la bravoure, la jeunesse et la beauté. Ce sont en effet toutes les valeurs de l’auteur que porte ce grand roman classique : amour, gloire et beauté, mais aussi une certaine idée du bonheur en Italie.

Rendue à la page 200 très exactement (sur les 534 que compte mon édition poche), je vais tenter de résumer l’histoire pleine de tours et de détours que prend le roman jusque là, ce qui n’est pas une mince affaire :

En 1796, la Lombardie décrite par Stendhal ressemble à une femme sensuelle, longtemps assoupie dans la pesanteur de l’administration autrichienne, qu’un jeune amant fougueux aurait brutalement réveillée. Les victoires napoléoniennes et amoureuses sont en effet entrelacées et Stendhal prend clairement parti pour les Français et le peuple italien en plein « réveil », contre les notables réactionnaires symbolisés par le ridicule et engoncé marquis del Dongo.

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Ça m’a fait penser à ce tableau de Fragonard, un peintre que j’aime beaucoup, et qui était à l’honneur de l’exposition « Fragonard amoureux » récemment au Palais du Luxembourg.

C’est dans ce contexte de ferveur patriotique et de communion autour de la joie et la liberté (Stendhal aura pris soin d’embellir l’occupation française, qui a l’air de n’être qu’une longue fête du début jusqu’à la fin) que naît le fils cadet du marquis del Dongo, notre héros, Fabriiiiice (OK, je m’égare !). S’il n’a pas l’estime de son père, il jouit en revanche des faveurs de la nature (il est beau et brave contrairement à son frère aîné Ascagne qui est le portrait de son père – ce qui laisse d’ailleurs présumer une naissance illégitime de Fabrice probablement liée aux relations chaleureuses entretenues par la marquise del Dongo avec un officier français, le lieutenant Robert, au début de l’occupation) (ce n’est pas moi qui le dit, c’est Pierre-Louis Rey, le commentateur du texte). Il est donc le chouchou des dames de la maisonnée – sa mère, sa tante, ses sœurs – une maisonnée qui gîte entre Milan et la rive magnifique du lac de Côme (passages extatiques de Stendhal sur cet endroit pour qui c’est le plus beau du monde).

Les choses se corsent, si l’on peut dire, lorsque Fabrice, à l’âge tendre de 16 ans, part à la rescousse du Corse revenu de l’île d’Elbe et confronté à toute l’Europe sur le champ de bataille de Waterloo. Sacrilège pour papa del Dongo et son fils aîné ! Geste admirable pour toute la gent féminine qui prend le parti exactement inverse du prétendu chef de la maisonnée ! Stendhal montre décidément beaucoup de sympathie pour les dames, qu’il semble considérer comme plus libérales que leurs compagnons.

Bon, il faut le savoir, tout le chapitre sur les aventures de Fabrice à Waterloo est devenu cultissime – du moins à l’échelle des amateurs de Stendhal – car il a marqué l’histoire littéraire : pour la première fois un romancier décrivait la guerre « au ras des pâquerettes » en adoptant le point de vue d’un simple soldat, presque un quidam, qui ne comprend rien aux mouvements des armées et qui s’effraie de l’aspect particulièrement rebutant des cadavres jonchant le champ de bataille. Bienvenue dans la guerre moderne. Mais je dois dire que ce passage m’a aussi souvent fait rire car Stendhal ne se prive pas de souligner la naïveté du jeune Fabrice qui part bille en tête, persuadé qu’il va directement servir l’empereur (en fait il ne le voit même pas) et qui se fait emprisonner par des gendarmes français qui le prennent pour un traître, vu son fâcheux accent italien. Il se fait sans arrêt voler son cheval par des hussards ou autres dragons, voire par un général aux trousses duquel il se met à courir en criant « au voleur ! », ce qui est totalement bouffon, mais il dispose heureusement de l’aide d’une généreuse cantinière (encore une fois, honneur aux dames).

Fabrice arrive à sortir de ce bourbier sans avoir combattu (si, il a quand même abattu « son » Prussien comme s’il était à la chasse sur ses terres) mais son retour à la maison se révèle plus compliqué que prévu : parti sous un faux nom, son départ a quand même été dénoncé aux autorités autrichiennes qui ont repris le contrôle du nord de l’Italie, et son père le désavoue. Clandestinement, son pool de soutien féminin familial le fait « exfiltrer », et voilà notre Fabrice parti faire des études ecclésiastiques à Naples. Ah oui, parce qu’il faut dire qu’entre temps, sa jeune tante Gina, qui l’aime tellement, est devenue veuve (son mari, le comte de Pietranera a été assassiné au retour des Autrichiens car il était pro-français). Quel est le rapport ? Eh bien, pauvre mais très considérée dans la haute société milanaise, d’autant qu’elle est très belle, elle se fait courtiser par de très beaux partis, qu’elle rejette dédaigneusement. Mais arrive le comte Mosca, le super-ministre de la minuscule cour de Parme (ou règne une sorte d’Ubu roi absolutiste) et voici que ce dernier parvient à conquérir la belle. Sauf qu’il ne peut l’épouser car il est déjà marié. Qu’à cela ne tienne, il s’arrange avec le vieux duc de Sanseverina, riche à millions, qui accepte d’épouser Gina tout en la laissant entièrement libre de ses faits et gestes (un bon deal, et fort pratique pour l’histoire qui va suivre).

Bref, nous arrivons enfin à Parme, ce qui justifie la 2e partie du titre du roman. Gina est devenue « la » Sanseverina, et la coqueluche de la cour de Parme même si elle y a quelques ennemis (bizarrement, le clan « libéral »). Elle obtient pour Fabrice une bonne carrière ecclésiastique et la promesse de succéder un jour au vieil archevêque de la ville. Ça ne plaît que moyennement à notre Fabrice de 20 ans, ivre de conquêtes, mais bon, il n’a pas tellement le choix, dans sa condition de persona non grata à Milan. Le hic, c’est que ce vieux beau de comte Mosca, valet de cœur de la Sanseverina mais tout puissant premier ministre, se rend compte que les sentiments de sa maîtresse pour son neveu se font de plus en plus tendre, et il devient… jaloux ! Ouh c’est vilain. Je laisse peser le suspense de savoir s’il arrive à retenir sa fureur ou pas…

Voilà pour l’instant. Je crois que mon résumé donne l’impression d’un vrai feuilleton. Et il y a un peu de ça en effet : il y a d’un côté les « beautiful people » qui malgré les déboires s’en sortent toujours, de l’autre les méchants, les traîtres, il y a le vieux sage (l’abbé Blanés) et puis les faire-valoir… Les relations se nouent et se dénouent, semblent évoluer rapidement. On n’est pas du tout dans le roman bourgeois naturaliste. Pas tellement non plus dans le roman romantique, car il y a ce zeste d’ironie stendhalienne qui se distancie de tout moment de ferveur trop appuyé.

Les personnages sont peu décrits physiquement et leur portrait psychologique m’échappe en partie. Par exemple, je ne sais trop quoi penser du comte Mosca. On dirait que Stendhal a voulu, à travers lui, tenir ensemble des aspects contradictoires pour les besoins de son histoire : à la fois premier ministre appliquant rigoureusement la loi despotique d’un roi paranoïaque (ce qui explique la position proéminente tenue par sa maîtresse à la cour et toutes les intrigues qui s’ensuivent, mais permet aussi à Stendhal de fustiger l’absolutisme qu’il abhorre mais semble aussi le fasciner), Mosca a néanmoins un esprit libéral (!) et désabusé, prêt à tout laisser tomber pour passer une retraite dorée avec l’amour de sa vie (afin de rendre un minimum crédible sa liaison avec la jeune, belle et libérale Gina). J’ai un peu du mal à croire à son personnage, je l’avoue. Je ne connais pas grand chose à l’histoire littéraire mais j’ai l’impression que Stendhal est encore un peu un homme du XVIIIe siècle, adepte de la mentalité de cour et de ses intrigues, du jeu des titres et des positions, dont les ressorts nous semblent un peu vains, à nous hommes et femmes du XXIe siècle (qui avons aussi notre lot de vanités mondaines.

J’aime me plonger dans ce classique car la langue est pure, les anecdotes piquantes, les sentiments délicats et les aperçus de l’Italie de l’époque, directement issus des souvenirs de Stendhal, sont savoureux. J’aime aussi le fait que la lecture de la Chartreuse ait donné envie à Proust de visiter Parme (ce qu’il n’a jamais fait) car il trouvait que le nom de Parme était « lisse, compact, mauve et doux ». Mais j’avoue que je décroche un peu de l’histoire par moments, notamment pour tout ce qui a trait aux mille et un aléas de la vie de cour. Je n’arrive pas non plus à saisir tout le sens de la cour utilitaire que Fabrice fait à certaines femmes, même si je comprends qu’il s’agit, pour l’une d’entre elle, de faire dévier la jalousie de Mosca, qui le croit prêt à outrepasser la barrière des bonnes mœurs avec sa tante. Pourtant notre Fabrice n’a pas encore connu le grand amour, même s’il aime beaucoup sa tante, et il se croit imperméable à la passion… mais je crois que ça va changer lorsque les choses se compliqueront pour lui à Parme… Donc j’ai hâte qu’il soit emprisonné (oui je m’avance un peu sur la suite) et qu’il sorte de l’hypocrisie de la cour dans tous les sens du terme.

RDV le mois prochain pour la suite !

« La chartreuse de Parme » de Stendhal, Pocket Classiques, édition présentée et commentée par Pierre-Louis Rey, 1998, 570 p.

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Guy de Maupassant, Une vie

« Une vie » de Maupassant, ce n’est pas 24 heures dans la vie d’une femme mais plutôt ce temps central qui court de la période du pré-mariage à celle du veuvage, soit l’essentiel d’une vie de femme de la petite noblesse normande au début du XIXe siècle.

de287-unevieMaupassant nous introduit brillamment dans la psyché de Jeanne, jeune oie blanche de 19 ans qui retourne enfin dans son foyer après des années austères au couvent. Choyée par des parents affectueux dont elle est la fille unique, elle retrouve avec ravissement la Nature qui s’éveille au printemps dans le manoir familial, idéalement situé au bord d’une falaise, dans le pays de Caux. Les paysages, les bois et bosquets, les vallons et vallées, les aurores et les nuits, la mer (« la mer, toujours recommencée ! »), tout participe à l’éveil de ses sens. Et tout d’un coup surgit l’Homme à l’orée d’un chemin, que rapidement nous pressentons être son Destin. 

Il y a une grande modernité chez Maupassant. Certes, a priori ce roman suit le schéma classique de la femme déçue et oisive du XIXe siècle, se morfondant en une lente descente aux enfers, une sorte de Madame Bovary en herbe (Maupassant admirait beaucoup son mentor Flaubert).

Mais tout n’est pas si tragique au fond chez Maupassant, la vie suit son cours avec une certaine légèreté, et Jeanne ne finit point comme Madame Bovary. Au passage, Maupassant égratigne tout ce beau monde avec une ironie légère : les aristocrates idéalistes et ceux qui comptent les quartiers de noblesse, les hobereaux avares, les paysans rusés, les curés bons vivants et les fanatiques, la naïveté des jeunes filles pour tout ce qui a trait à l’acte conjugal, les « fins de race »…

Tout cela au milieu de descriptions splendides de la nature normande (et corse !) et des mœurs de ses habitants qui confinent au récit sociologique : les châtelains qui « règnent » en seigneurs féodaux côtoient l’arrivée du chemin de fer qui bouscule le rythme campagnard ; la pratique religieuse, volatile et superstitieuse, se marie sans trop de peine au voltairianisme du baron, le père de Jeanne ; et Jeanne se confessant volontiers à son curé, notamment à propos de sa vie conjugale la plus charnelle, ne fait pas donner les sacrements à son fils…

In fine, les personnages ne sont pas toujours là où on les attend et j’ai été charmée par les subtils revirements de situation, même s’il ne faut s’attendre à un coup de théâtre majeur. On finit cette lecture avec une légère amertume… Car tout de même, Jeanne et le comte… je n’en dis pas plus mais je le pense très fort ! Avis à ceux qui l’ont lu 😉

Cette lecture participe à mes deux challenges de l’année (bingo !) :

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  • Le Challenge Myself dans lequel je me suis fixée la lecture de classiques (traînant dans ma PAL justement).

 

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Raymond Carver VS. Guy de Maupassant

Pour pimenter un peu mon programme de lectures, j’ai lu en parallèle deux maîtres de la nouvelle, l’un américain, l’autre français, l’un « prolo » du XXe siècle, l’autre aristocrate du XIXe. Bref, la seule chose qu’ils aient en commun est leur talent pour écrire ce genre de récits courts, stylisés, dont la fin est généralement inattendue, j’ai nommé la nouvelle.

beginners-410674Avec Carver, on entre dans le monde de l’Amérique blanche pavillonnaire des années 1980, avec ses hommes qui tondent la pelouse et boivent des bières ensemble, ses femmes qui lavent la vaisselle ou préparent l’anniversaire de leurs enfants, et leur fondamentale inaptitude à communiquer.

Carver est réputé pour la concision de ses nouvelles, mais cette impression est partiellement fausse. En effet, le recueil Beginners (Débutants) est la réédition de ses textes publiés dans What We Talk About When We Talk About Love qui avaient été sabrés par l’éditeur (jusqu’à 80% parfois !) D’où des nouvelles qui peuvent se révéler assez longues finalement.maupassant

Avec Maupassant, on est projeté dans le Paris boulevardier des années 1880, avec ses cocottes, ses étudiants, ses dandys jouisseurs – même s’il lui arrive de faire des incursions dans sa Normandie rurale natale. Les hommes et les femmes s’affrontent, jouent ensemble, se tuent ou se réconcilient sur un coin d’oreiller. Un tout autre monde que celui de Carver !

Pour les comparer, j’utiliserai plusieurs critères : intrigue, style, vision du monde, qualité de la chute. Mais il va sans dire qu’il serait stupide de ma part de chercher à démontrer la supériorité de l’un sur l’autre ! Chacun a son génie propre.

Au point de vue de l’intrigue, Carver révèle sa (post-)modernité vis-à-vis de Maupassant. Chez Carver, les personnages agissent sans vraiment connaître le sens de leurs actions, d’où un sentiment déroutant : on ne sait jamais à quoi s’attendre avec eux. Aussi bien, ils quittent leurs conjoints, se suicident ou se rendorment à ses côtés après avoir pesé le pour et le contre de la séparation. Aussi bien ils tabassent ou ouvrent leur cœur au boulanger (dans « A small, good thing », l’une des nouvelles les plus déchirantes). Dans certaines nouvelles, on ne sait même pas du tout ce que les personnages ont en tête mais la situation est étrange en elle-même : comme dans « Why don’t you dance ? » où un homme vend tous ses meubles étalés dans son jardin côté rue, et accueille un jeune couple d’acheteurs comme s’il était dans son salon avec ses invités.

« That morning she pours Teacher’s scotch over my belly and licks it off. In the afternoon she tries to jump out the window. » (ainsi commence « Gazebo »).

Maupassant de son côté déroule ses intrigues comme une partition de musique classique : chaque personnage est bien identifié, et le narrateur précise le sens de leurs actions dans le chassé-croisé harmonieux des intérêts. Ce qui n’empêche pas d’être surpris par certains retournements ! Je pense notamment au réjouissant « La patronne », petit chef-d’oeuvre d’espièglerie.

Question style, chacun est délectable. Carver avec son absence affichée de style : ses phrases neutres, indicatives, concernant uniquement des actions ou des dialogues, qui prennent d’autant plus d’intensité. Il faut prêter attention à chaque phrase, car la plus petite inflexion peut indiquer un changement dramatique.

Maupassant, ah Maupassant, c’est tout simplement un plaisir de se replonger dans cette belle langue raffinée et légère « qui coule de source ». Mais aussi, comme il arrive bien à rendre la langue patoisante des paysans normands ! (Enfin, je le crois sur parole, étant trop jeune pour avoir entendu du patois !) Je ne peux m’empêcher de vous livrer cette délicieuse ode au plumard, au pieu, au lit quoi, qui raviront tous les couche-tôt (ou lève-tard, c’est selon) :

« Je tiens à mon lit plus qu’à tout. Il est le sanctuaire de la vie. On lui livre nue sa chair fatiguée pour qu’il la ranime et la repose dans la blancheur des draps et dans la chaleur des duvets. C’est là que nous trouvons les plus douces heures de l’existence, les heures d’amour et de sommeil. Le lit est sacré. Il doit être respecté, vénéré par nous, et aimé comme ce que nous avons de meilleur et de plus doux sur la terre. » (p. 10).

La vision du monde est quelque peu différente, évidemment, selon l’époque et le lieu d’où parlent nos deux auteurs. Elle est plutôt pessimiste-mélancolique chez Carver, esthète-hédoniste-ironique, voire franchement comique, chez Maupassant. Chez Carver, tous les personnages semblent impuissants à conjurer le sort. Chez Maupassant, ils arrivent à le retourner en leur faveur. Carver aime les looseurs de la classe moyenne blancheceux qui boivent trop et n’arrivent pas à coller aux standards dans une Amérique moderne fantomatique et impersonnelle, avec ses injonctions à la prospérité matérielle, au bonheur et au succès. Maupassant s’intéresse aux figures pleines de pittoresque qui en disent long sur la nature humaine. Mais ils se rejoignent tous les deux sur la fragilité des liens du mariage ou du couple. Pas très joyeux ! Mais les plus grands écrivains sont ceux qui appuient là où ça fait mal.

« ...nothing will ever really be any different. I believe that. We have made our decisions, our lives have been set in motion, and they will go on and on until they stop. But if that is true, what then? I mean, what if you believe that, but you keep it covered up, until one day something happens that should change somehing, but then you see nothing is going to change after all. What then? Meanwhile, the people around you continue to talk and act as if you were the same person as yesterday, or last night, or five minutes before, but you are really undergoing a crisis, your heart feels damaged… » (dans « So much water so close of the home », p. 122, Vintage Books).

Concernant les chutes, eh bien, je n’en dirai rien, vu que ce sont des chutes et qu’elles doivent préserver leur mystère ! Non, je blague. Les chutes, chez Maupassant, me font souvent sourire ou ricaner. Tout est si bien calculé ! La nature humaine est tellement truculente avec lui ! Ah cet aubergiste du « petit fût » ou cette Mme Luneau pas bien lunée !

Chez Carver, elles ouvrent sur autre chose, sur un point d’interrogation, sur un vide que le lecteur doit remplir avec son imagination. Que se passe-t-il après que le photographe ait appuyé sur le bouton de son appareil photo ? Le photographié saute-t-il ? Se tue-t-il du coup ? Je vous livre mes questions concernant la nouvelle « Viewfinder », mais il y en a plein d’autres comme ça. Cette nouvelle est d’ailleurs le symbole de toutes les autres : un monde où les personnages se balancent sur une ligne de crête, où les décisions qu’ils prennent ne sont pas réfléchies mais sortent du néant de l’inconscient et peuvent basculer dans l’horreur sans crier gare (comme dans l’effrayante et hyper maîtrisée « Tell the women we’re going », ou comment un barbare peut se cacher derrière les traits d’un homme ordinaire).

Conclusion : rien ne vaut la lecture des nouvelles pour se prendre un bon bain de littérature astringente ! Le seul problème, c’est qu’on quitte trop vite leurs personnages et qu’il faut sans cesse se réhabituer à d’autres (d’où l’adaptabilité des nouvelles aux transports : on risque moins de couper une scène passionnante quand le métro arrive à destination…).

Mois américainCe billet est ma 4e participation au mois américain, pour Raymond Carver of course.

Mais à la suite de la lecture de Maupassant, j’ai aussi décidé de m’inscrire au challenge « Un classique par mois » de Stephie pour revenir aux sources 😉