Rien que la vie, d’Alice Munro

rien-que-la-vie,M170530_0Mon histoire avec Alice Munro tient du déjà-vu. J’ai découvert cette auteure à la faveur d’un article de blog, où une maman expliquait qu’elle avait donné Munro en troisième prénom à sa fille en hommage à la grande nouvelliste canadienne. Il n’en fallait pas plus pour attiser ma curiosité et j’avais donc lu un de ses derniers recueils de nouvelles, Trop de bonheur. Dans mon souvenir, j’avais apprécié cette lecture mais sans enthousiasme excessif.

Or voilà qu’au fil du temps, des bribes de ses nouvelles, des atmosphères et sensations associées me revenaient souvent en mémoire à des occasions bien précises. J’ai donc voulu lire un autre de ses recueils, que j’emprunte à la bibliothèque. Et là, paf. Je me rends compte que j’ai déjà lu ces nouvelles ! Intriguée, je regarde mon billet de blog et je constate qu’en effet, j’ai emprunté exactement le même recueil que la première fois. Dites-moi que je ne suis pas la seule à qui ce genre de mésaventure arrive ?!

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Ne m’avouant pas vaincue, j’emprunte quelques temps après un nouveau recueil d’Alice Munro en prenant garde à ce que le titre soit bien différent de celui que j’avais déjà lu. C’est donc Rien que la vie. Je commence à lire la première nouvelle. Et là je me gratte la tête. Mince, j’ai l’impression de connaître déjà l’histoire… Je la parcours et je me rends compte qu’en effet, je l’ai déjà lue ! Je survole la deuxième nouvelle, idem ! Ainsi que la troisième… Alarmée, je prends les nouvelles par la fin pour voir si ce phénomène surnaturel se répète encore. Et…

… Je ne garde pas le suspense plus longtemps : non, je n’avais pas lu les 11 nouvelles qui suivent. Mais sachez-le afin de n’en être pas trop surpris, les trois premières nouvelles de Rien que la vie se trouvent déjà dans Trop de bonheur.

Après cette petite intro en mode “est-ce moi qui devient folle, ou bien ?”, parlons maintenant du recueil. Je l’ai proprement adoré, et cette fois-ci mon sentiment est pratiquement sans mélange.

J’ai toujours aimé lire des nouvelles, depuis que la prof de français de 5e nous avait fait lire « La parure » de Maupassant et que j’avais découvert, émerveillée, le mécanisme de la chute finale. Nous avions dû rédiger chacun une nouvelle de notre cru et j’avais imaginé une sombre histoire de poisson-poison au finale ébouriffant sinon vraisemblable.

Résultat de recherche d'images pour "littré"Selon le Littré, les nouvelles sont des sortes de “romans très courts”. Je ne suis pas d’accord avec toi, Monsieur Emile. Pour moi, la nouvelle est un genre à part – et qui gagnerait à être reconnu à l’égal – du roman. Par leur format court, les nouvelles se prêtent au portrait sur le vif d’un ou deux personnages, aux instantanés de vie marquants, au tracé en pointillés d’une vie entière. La nouvelle est pleine de sous-entendus d’autant plus criants qu’ils ne sont pas exprimés. Le silence qui suit une musique de Mozart, c’est encore du Mozart ; de même, les non-dits d’une nouvelle prolongent la nouvelle par d’autres moyens que l’écriture.  Il y a une forme de cruauté innée dans la nouvelle qui se passe de mot et donc d’excuses. Et puis on est toujours à guetter l’effet de surprise, plus ou moins fort selon les cas. Bon évidemment, ces éléments-là peuvent se retrouver dans certains romans, et certaines nouvelles longues ressemblent à des petits romans. La frontière entre les deux, comme toujours, est floue. D’ailleurs, je préfère pour ma part les nouvelles plutôt courtes car elles offrent un avantage non négligeable pour la working mum débordée : elles se prêtent bien aux temps de lecture hachés que nous impose un quotidien bien rempli !

Trêve de digression, je viens en fait de vous faire le portrait des nouvelles d’Alice Munro, le Mozart de la nouvelle contemporaine (un Prix Nobel, ça ne se vole pas). Au fil des nouvelles de ce recueil, elle égrène avec parcimonie les thèmes de l’enfance, du diptyque des conventions et des marges, et de la variété des forces contraires à l’oeuvre dans les relations d’amour. Ces nouvelles s’écoulent dans un temps qui va des années 1930-40 à celui d’aujourd’hui, et se situent le plus souvent dans des petites villes isolées, microcosmes éparpillés dans l’immensité canadienne.

“Quand j’avais cinq ans mes parents produisirent de but en blanc un nourrisson, un garçon, dont ma mère dit que c’était ce que j’avais toujours désiré. D’où tirait-elle cette idée, je ne le savais pas.”

Dans « La gravière », la narratrice se remémore une période de son enfance dans les années soixante-dix, quand sa mère décida de quitter son père pour devenir hippie et les emmena vivre, sa soeur et elle, dans un mobil-home avec son nouveau compagnon. La perception de la réalité à hauteur d’enfant, en contre-plongée des adultes, offre un regard naïf sur l’étrangeté irréductible de certains de nos actes. « Havre » pose un oeil ironique sur les métamorphoses subreptices d’un couple bien traditionnel. « Fierté » se fait l’écho d’une vie terne en apparence, passée à lutter contre la peur de subir le rejet social. « Vue sur le lac » est un joli tour de passe-passe, où la question du point de vue conduit à méditer sur la question du “mentir-vrai”. « Dolly » raconte la perturbation que sème dans un vieux couple l’apparition d’une figure du passé.

« Corrie » et « Train » (la plus longue), au coeur du recueil, sont mes nouvelles préférées. Ce sont celles qui offrent les effets de surprise les plus poignants. « Corrie » jette une lumière crue sur une jeune femme “trop riche” pour être épousée dans sa petite bourgade et qui rencontre un jeune ingénieur marié. « Train » est l’épopée douce-amère d’un jeune soldat démobilisé qui saute du train qui devait le ramener chez lui et se lie à une petite bonne femme qui vit seule dans sa ferme délabrée. Dans les deux cas, nous assistons à des échanges en marge de la norme et dont l’explication n’est donnée que par la chute finale. J’ai failli pleurer à la fin de « Train », preuve qu’il n’y a pas que les romans fleuve pour nous attirer dans le lit de l’émotion (ouh la métaphore tirée par les cheveux).

Dans les quatre dernières nouvelles, l’auteure confie s’inspirer de ses propres souvenirs d’enfance dans un petit bourg qui n’était ni tout-à-fait la ville, ni tout-à-fait la campagne, entre un père éleveur de renards argentés, et une mère institutrice qui aspirait à une vie plus distinguée. Ces nouvelles ont une tonalité différente, plus douce et triviale en apparence, bien que l’amertume soit toujours le revers de ces moments significatifs (une invitation, la mort d’un proche, une période d’insomnies).

Le style d’Alice Munro peut sembler froid et sobre ; en cela le titre est programmatique : ici on ne raconte “rien que la vie”. Mais en la lisant, on se rend compte que différents registres sont subtilement maniés pour nous renseigner sur le type de personne et de situation dont il est question. Encore qu’on ne sait pas toujours bien quel point de vue est adopté : l’identité des personnages peut se diffracter dans un temps circulaire mais non immobile. Le sens du texte est parfois voilé par l’usage de litotes, d’euphémismes et d’ellipses (allez je ressors mon vocabulaire des cours de français) et il faut faire tout un travail de décryptage pour comprendre ce qui est dit entre les lignes. Elle excelle dans l’art de nous faire l’air de rien des allusions énormes. Par exemple, que comprenez-vous à l’extrait suivant, si ce n’est que Madame reçoit des avantages en nature ?

“Sa femme travaillait à plein temps, et parfois même plus, dans le bureau d’un homme politique de la province. Son salaire était infime, mais elle était heureuse. Plus heureuse qu’il ne l’avait jamais connue.”

Alice Munro, ou l’ironie qui se voile de mélancolie. Je termine donc sur un coup de coeur, même si je ne suis toujours pas décidée à donner Munro en troisième prénom à mon futur bébé ! 😁

« Rien que la vie » d’Alice Munro, traduit de l’anglais par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, Editions de l’Olivier, 2014, 313 p.

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Mrs Dalloway, de Virginia Woolf

Woolf-Dalloway.inddJe continue mon mois « Virginia Woolf » (le mois anglais étant ici presque un prétexte pour m’en repaître) avec ce qui est peut-être son oeuvre la plus connue, celle que je  désirais lire depuis si longtemps – et que je dus me résigner à ne trouver, ni dans ma petite bibliothèque villageoise, ni dans les rayons familiaux, ni dans les brocantes (la F**C m’a sauver). Bref, Mrs Dalloway.

Mais avant cela, j’ai envie de revenir un peu sur les racines de cet intérêt que j’ai développé pour l’oeuvre de cette sacrée Anglaise du début du 20e siècle. Au début était donc Virginia Woolf, un personnage que j’ai longtemps cru être de fiction, la faute à un extrait de la pièce de théâtre Qui a peur de Virginia Woolf ?, inséré dans un de mes manuels scolaires. Plus tard, une amie qui lisait Mrs Dalloway justement m’a dessillée les yeux, mais… l’étincelle n’a pas pris (ce n’était pas le moment). Il a fallu un billet de Romanza du mois anglais 2015 pour me jeter à l’eau (et ce furent Les Vagues). Puis successivement, je tombais sur un exemplaire des Années à la bibliothèque spécialisée jeunesse près de chez moi (Mrs Woolf est parfois là où on ne pense pas la trouver) ; je découvrais une édition d’Orlando chez ma grand-mère (avec ses notes au crayon, émotion) ; plus récemment je goûtais à deux de ses nouvelles lues par Emmanuelle Riva (de pures merveilles). C’est ainsi que j’avais, un peu au hasard des « rencontres » avec des livres placés sur mon chemin, commencé à me promener dans cette oeuvre subtile et complexe, d’une poésie intense. Entretemps, la prédilection woolfienne de Lili avait fait son effet puissamment didactique sur moi, et je me languissais de lire enfin ses oeuvres les plus connues (parce qu’il me semblait que dire, ‘ouiii j’ai lu Woolf’, sans avoir lu Mrs Dalloway et La promenade au phare, ça faisait un peu toc – on a de ces snobismes parfois, j’vous jure).

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Yelena Bryksenkova, Mrs Dalloway’s party

Après cette introduction légèrement égomaniaque, place à l’oeuvre. Nous voici projetés dans une belle matinée de juin 1923 (ben oui, c’est le mois anglais !). Clarissa Dalloway est une femme élégante de Londres, versant doucement dans la cinquantaine, qui se prépare à donner une réception chez elle le soir. La narration se concentre sur une journée entière, faisant de cette soirée à l’enjeu si faible, l’apogée de toute l’intrigue. Donc l’essentiel est ailleurs.

Toute la journée de Clarissa est traversée par les souvenirs de ses étés de jeunesse à Bourton et d’un, voire deux, êtres qu’elle a passionnément aimés, ce qui la conduit à remettre en question son mariage avec le plat Richard Dalloway. Rythmée par les heures sonnées par Big Ben, cette journée se fait le symbole d’une vie, avec ses futilités routinières et ses drames qui passent souvent inaperçus. Car n’allez pas penser qu’il ne se passe rien dans la vie d’une mondaine respectable : ce jour-là précisément, Mrs Dalloway retrouve en chair et en os les spectres de son passé. Cela provoque en elle une lancinante réflexion sur la fin de l’existence.

Mais tout cela qui fait la chair intime de Mrs Dalloway est fondu dans les mille et unes choses qui composent une journée printanière. Au milieu d’un dédale de pensées sur l’amour, elle va se mettre à penser au menu du soir ou à sa robe décousue. C’est dans ce nuage de pensées divergentes que nous vivons, n’est-ce pas ? Je trouve merveilleux que Woolf saisisse l’embrouillamini des productions de nos neurones comme sur la plaque sensible d’une pellicule photographique (elle ne le savait peut-être pas mais elle a bien illustré le fait que nous créons près de 60 000 pensées par jour !).

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Yelena Bryksenkova, Mrs Dalloway’s party

Et puis, par un effet de zoom, Clarissa elle-même ne devient que la petite partie d’un tout. Ses flux de conscience vont se mêler à ceux des personnes qu’elle croise : un vieil ami, un commerçant, un inconnu, passant de l’un à l’autre de façon fluide. Scoop : Mrs Dalloway n’est pas tant le personnage principal de cette histoire qu’un point d’entrée pour observer un microcosme. Clins d’oeil en miroir : les personnages nous sont d’abord connus par ce qu’en pensent les autres… l’écart avec la réalité peut être amusant (c’est seulement dans le cas du fat Hugh Whitbread que nous n’avons pas accès à ses flux de conscience, c’est vous dire s’il a l’intériorité d’une huître !). Ce procédé, développé dans les oeuvres postérieures, me semble ici atteindre un point d’équilibre parfait. J’ai admiré la façon que l’auteure a de mêler étroitement la vie matérielle (la circulation dans la rue, l’affairement des domestiques dans les cuisines, les achats dans les magasins) et la sphère abstraite des pensées ou la confusion violente des émotions.

« Mais, disait-elle, assise dans l’omnibus qui remontait Shaftesbury Avenue, elle se sentait présente partout ; pas « ici, ici, ici » (et elle tapotait le dossier de son siège), mais partout. Elle agitait la main, vers Shaftesbury Avenue. Elle était tout cela. » (p. 264)

085fc3ad2ae5e5768ceb49a1ae246d23--virginia-woolf-vintage-illustrationAu départ, je n’ai pas compris pourquoi on s’attardait autant sur le personnage de Septimus Warren Smith, un jeune homme revenu de la guerre et souffrant de désordres post-traumatiques (ses hallucinations sont d’autant plus troublantes qu’on se dit que Virginia Woolf parle peut-être d’expérience). Et puis la fin, la soirée de Mrs Dalloway – ce flop magnifique – me l’a brillamment fait comprendre. Il est caractéristique du côté sombre du roman, qui se manifeste de façon terrifiante chez le docteur Bradshaw (sincèrement, Virginia Woolf devait avoir la phobie des médecins). Mais le personnage que j’ai peut-être préféré c’est celui que personne n’aime : Doris Kilman, cette préceptrice revêche, est un chef-d’oeuvre d’ambiguïté.

Je n’ai pas trouvé ce roman difficile à lire. Certes, il y a un style Woolf dans lequel il faut entrer. Il faut accepter certaines métaphores audacieuses, des parallèles étonnants, un discours indirect libre débridé. Elle nous emmène parfois sur des chemins de traverse. J’ai accepté de ne pas comprendre certains passages. Mais la narration est tellement fluide, les personnages tous intéressants dans leur genre, l’ironie si fine (contre tous les polichinelles qui se donnent de l’importance), que j’ai savouré presque chacune de ses pages. Ce n’est pas une lecture vide-tête, mais un mets très fin  et revigorant à la fois. Comme le dit Lili, pour apprécier ce roman, « il faut soi-même être ouvert à tous ces petits éléments silencieux et d’une infime délicatesse ». J’avais noté pour ma part que l’auteure sollicite beaucoup la mémoire de nos propres sensations intimes afin que l’on puisse identifier celles des personnages.

Un mot sur la traduction, due à Marie-Claire Pasquier : pour avoir parcouru quelques lignes d’autres traductions trouvées en ligne, je l’ai trouvée extrêmement réussie. Elle restitue vraiment le côté ailé, naturel (mais d’une grande précision), faussement insouciant et légèrement inquiétant qui plane sur cette oeuvre. Je crois que c’est celle qui a été retenue pour l’édition de la Pléiade.

Ouf, je peux le dire maintenant, j’ai aimé Mrs Dalloway, elle va même entrer dans le cercle très fermé de mes oeuvres cultes, de celles que j’aimerais relire plus tard pour saisir tout ce qui m’a échappé à la première lecture.

603798_10201054393153035_989092313_nUne 4e participation de justesse au mois anglais (publiée le 30 juin à 23h passées), censée avoir été postée pour la journée « Virginia Woolf »

« Mrs Dalloway » de Virginia Woolf, traduction de Marie-Claire Pasquier, Folio classiques, 2017, 321 p.

 

Une ardente patience, d’Antonio Skarmeta

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En VO : Ardiente Paciencia/El cartero de Neruda d’Antonio Skarmeta, Debolsillo, 2014 (1ère éd. 1985), 140 p.

En VF : Une ardente patience d’Antonio Skarmeta, traduit par François Maspero, Points Seuil, 2016 (1ère éd. 1987), 160 p.

 

Décor : San Antonio, un petit port de pêche perdu sur l’immense côte Pacifique du Chili.

Personnages : un jeune facteur naïf et idéaliste, une ravissante serveuse et son dragon de mère, un postier socialiste, et Pablo Neruda.

Contexte : de 1969 à 1973, dans l’effervescence pop-rock-ouvriériste que connaît le Chili ces années-là.

Mario Jimenez est un jeune bon à rien chevelu qui finit par trouver le job en or : distribuer le courrier à un seul client, mais quel client ! Rien moins que Pablo Neruda, que Gabriel Garcia Marquez qualifiait de « plus grand poète du XXe siècle, toute langue confondue« . A son humble niveau, la vie de Mario va être chamboulée par ces contacts quotidiens avec le poète bourru mais débonnaire. Une amitié se noue entre eux. Sous la houlette du poète, le jeune facteur s’initie à l’art des métaphores, puis s’enhardit à faire la cour à la belle Beatriz Gonzalez, qui sert les clients au café de sa mère. Neruda sera même, un peu malgré lui, l’entremetteur des deux tourtereaux et leur témoin de mariage. Le prix Nobel de Neruda, obtenu en 1971, est célébré en grande pompe au café des Gonzalez et donne lieu à des réjouissances presque orgiaques. Quand Neruda est envoyé à Paris en tant qu’ambassadeur, il demande à son jeune ami de lui enregistrer le bruit de la mer et des mouettes de sa maison d’Isla Negra. La campagne présidentielle de Salvador Allende, proéminent leader socialiste, est ardemment soutenue par Pablo Neruda, un temps pressenti comme candidat lui-même, et donc par Mario et ses amis travailleurs. Mais le joli conte de fées aux allures de comédie à l’italienne prend fin avec le coup d’Etat et la chute d’Allende en 1973.

– Pourquoi ouvrez-vous cette lettre en premier ?
– Parce qu’elle vient de Suède.
– Et qu’est-ce que la Suède a de spécial, à part les Suédoises ?
Bien que Pablo Neruda possédât une paire de paupières imperturbables, il cligna des yeux.
– Le Prix Nobel de Littérature, gamin.

(Traduction de ma pomme)

Au risque de filer la métaphore bijoutière (cf. post précédent), ce mince roman est une pépite d’humour tendre, de situations drolatiques, et de dialogues hilarants. J’ai ri du début à la fin – enfin, presque. L’amitié entre Mario et Neruda est particulièrement touchante, dépassant la simple relation de maître à élève : Mario voue un respect sans borne au poète, qui en retour semble beaucoup apprécier la fraîcheur du jeune homme, son éveil à la poésie et s’attachant à ses heurs et malheurs. Mais il y a aussi toute une galerie de personnages secondaires, bien typés, qui forment comme le chœur chantant de cette histoire. On assiste à la montée des revendications ouvrières, à la domination des Beatles et autres groupes de musique anglo-saxons sur l’imaginaire de la jeunesse, à la fièvre idéaliste de l’arrivée d’Allende au pouvoir mais aussi à la raréfaction des vivres dues à la mise en place d’une économie socialiste. Tout semble possible, même l’amitié d’un jeune facteur inconnu et du plus grand poète du XXe siècle. Mais la comédie à l’italienne prend des teintes néoréalistes, au moment où les élans révolutionnaires se fracassent sur le mur de la réaction…

– Ce que j’ai à vous dire est trop grave pour que je parle assise.
– De quoi s’agit-il Madame ?
– Depuis quelques mois ce Mario Jiménez rôde autour de mon café. Ce monsieur s’est permis des insolences à l’égard de ma fille d’à peine seize ans.
– Que lui a-t-il dit ?
La veuve cracha entre ses dents :
– Des métaphores.
Le poète avala sa salive :
– Et ?
– Eh bien avec des métaphores, Don Pablo, il rend ma fille plus chaude qu’une termite !

Cette histoire est totalement inventée mis à part les faits historiques, mais le Neruda de Skarmeta emporte la conviction (le dernier ayant eu des contacts avec le premier dans une situation plutôt cocasse racontée en prologue). Le titre lui-même est extrait d’Une saison en enfer de Rimbaud que Pablo Neruda prononça dans son discours de réception du Nobel, exprimant toute l’attente eschatologique de lendemains qui chantent :

Et à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.

Se plonger dans l’ambiance primesautière du roman est un rayon de soleil dans notre monde plutôt désenchanté, même si à la fin, l’auteur montre bien la naïveté des principaux protagonistes, Neruda compris.

Comme le dit si bien Mario après le coup d’État : « à partir de maintenant on n’utilisera la tête que pour porter la casquette ».

Je vous laisse avec la chanson qu’offre Neruda à Mario en lui affirmant que c’est l’hymne mondial des facteurs. 😂

Résultat de recherche d'images pour Edit : je comprends mieux pourquoi ce roman me faisait l’effet d’un film italien : il a d’abord été mis en scène dans un film de 1983 dirigé par Skarmeta lui-même avant d’être publié, puis adapté dans un contexte italien par Michael Radford en 1994 sous le titre Il Postino.

Coup de coeur pour ce roman que j’inscris au Challenge latino dans la catégorie Chili.

Merci Lili de me l’avoir offert !

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Légende d’un dormeur éveillé, de Gaëlle Nohant

Je me revois ânonnant « Une fourmi de dix-huit mètres, avec un chapeau sur la tête… » et ajoutant mes propres vers à ceux du poète pour obéir aux consignes de la maîtresse. Comme tous les écoliers de France et de Navarre, j’ai croisé le nom de Robert Desnos au détour d’un poème, mais il fallait tout le talent de Gaëlle Nohant pour rendre à la vie cet homme, ses rêves, ses combats et la flamme de la poésie qui l’a consumé toute sa vie, comme l’amour.

Dès les premières pages, je suis tombée sous le charme de « Robert ». On le rencontre en 1928, au retour d’un voyage à Cuba. Dans ses malles, il ramène le poète Alejo Carpentier. On le suit dans les rues de Paris qu’il connaît comme sa poche, au gré des bars où il rencontre ses nombreux amis, à commencer par les surréalistes, Breton, Aragon, Prévert, Éluard, avec qui il a si souvent mis à profit son fabuleux talent pour « rêver » quand bon lui semble. On croise au détour d’un zinc ou d’un atelier d’autres légendes du Paris bohème de l’époque : le photographe Man Ray, sa muse Kiki de Montparnasse, les peintres Foujita, Pascin et Picasso, le comédien Jean-Louis Barrault qui interpréta l’inoubliable mime Debureau des « Enfants du paradis », la chanteuse Yvonne George, l’étoile opiomane et tuberculeuse dont il est éperdument amoureux sans retour, et Youki enfin, la « sirène » de sa vie. Il y a aussi des noms moins connus, médecins, hommes de presse, de radio et de cinéma… Bref, ceux qui incarnèrent les années folles, ceux qui faisaient la bringue à la brasserie des Lilas, saccageaient les monuments du conformisme, dansaient la biguine au « bal nègre » et expérimentaient des formes nouvelles d’art et d’expression.

« Quand ses doigts engourdis demandent grâce, que son corps est un vertige de faim et de fatigue, il s’arrête et enfile ses chaussures de pauvre, tellement rafistolées que Man Ray pourrait les faire figurer dans la prochaine exposition surréaliste. C’est en marchant qu’il disperse les brumes de l’écriture et retrouve ses bonheurs quotidiens : respirer l’aube parisienne, saluer un ami, boire un café au comptoir en parcourant le journal, croiser Picasso aux abords du passage Jouffroy ou de la gare Saint-Lazare et se demander pourquoi ils sont aimantés par les mêmes lieux, savourer cette rencontre rituelle qui les relie mystérieusement. » (p. 103)

L’écriture de l’auteure est rythmée et vibrante, comme s’il y avait eu contagion poétique entre son objet et elle. Elle nous transporte  dans cette atmosphère effervescente. À la fin des années vingt, Robert Desnos est à un carrefour, sa trajectoire bifurque des deux pôles qui ont orienté son existence antérieure : il rompt avec André Breton dont il ne supporte plus les diktats, il s’éloigne d’Yvonne qui n’a jamais correspondu à son amour et qui meurt en 1930. Il tombe pour toujours amoureux de la solaire Youki, ce qui ne signe pas la fin de ses ennuis. La belle n’est point la femme d’un seul, entend bien rester le papillon de nuit aux nombreux amants qu’elle a toujours été avec un panache qui frise l’insensibilité, et Desnos accepte par amour de lui laisser sa liberté. Lui est fidèle et patient, ce qui nous fait un peu mal pour lui, il faut le dire, surtout quand la cruelle Youki néglige les petits poèmes qu’il lui glisse sous sa porte… À cette époque, il souffre donc surtout du manque d’amour et du manque d’argent.

« Il ne renonce pas, il sait que l’amour exige loyauté et patience. Sa voix où roulent le tonnerre et l’apothéose, qui allume des constellations et réveille les morts, cette voix ne lui est d’aucun secours pour être aimé d’elle. C’est pourtant à elle qu’il s’adresse, usant d’images dont la beauté déguise ce qu’il n’ose lui dire : son désespoir et son impuissance, la tragédie rejouée d’un amour prodigué à celle qui n’en veut pas. Mais peut-être faut-il aller plus loin dans le don de soi, puiser plus profond pour que les mots atteignent leur cible, ouvrent une brèche dans son armure de femme poisson. Alors il déchaîne un ouragan poétique, sa colère déchire les alexandrins, la beauté du monde est dévastée, minée par l’omniprésence de la mort. » (p. 102)

Dans les années trente, il trempe sa plume dans les projets les plus modernes de l’époque. En particulier le feuilleton radiophonique « La complainte de Fantomas » qui remporte un grand succès. Itou une émission d’interprétation des songes qu’il anime avec brio sous le pseudonyme d’Hormidas Beloeil. Sa poésie ne dédaigne même pas les slogans publicitaires, où pharmacie rime avec facétie. Il collabore à des scénarios de film, fait du journalisme, écrit des romans. Il peut emménager avec Youki dans un bel appartement rue Mazarine, point de ralliement d’une joyeuse bande d’amis, partir en vacances à Belle-Île ou en Espagne. C’est un homme qui ne peut rester inactif, a toujours mille projets sur le feu, côtoie des gens très différents, n’appartient à personne. Il dégage une énergie et une force de volonté à toute épreuve. Il est d’une incroyable lucidité vis-à-vis de la montée des fascismes, mais cette sombre perspective, loin de l’abattre, décuple son énergie combative. C’est un résistant avant l’heure, ne s’avouant jamais vaincu. Belle leçon pour nous. De ce portrait il émane à la fois de la chaleur humaine, de la douceur même, mais aussi un sens aigu de la justice qui l’entraîne volontiers à faire le coup de poing (c’est l’époque qui veut ça) et une infinie liberté.

Sous le charme je suis, vous dis-je, de ce « dormeur éveillé » aux « yeux d’huître » (sic : Youki). Gaëlle Nohant a très bien su transmettre sa passion pour le personnage, tout en l’enchâssant dans son époque, son entourage, avec subjectivité bien-sûr, puisqu’il s’agit d’un roman et de « son » Robert.

La dernière partie couvre l’Occupation dans un Paris qui a la gueule de bois. Époque sombre mais non dénuée d’espoir à tout crin pour Robert Desnos qui est persuadé que les nazis ne peuvent gagner. Voir la force de sa poésie de guerre qui se combine sans contradiction avec le recueil pour enfants qu’il compose alors… et à cette occasion on en apprend de bonnes sur la fourmi de 18 mètres ! Voir aussi son courage qui le mène dans des actions de résistance de plus en plus poussées. Qui le mèneront ultimement dans les camps… Sa fin héroïque et digne m’a tiré des larmes. Cet homme méritait de vivre 100 ans.

La fin racontée par Youki ne m’a pas dérangé, malgré la rupture dans la narration qu’elle provoque. Cela m’a permis de la comprendre un peu plus. J’ai juste regretté que l’auteure n’ait pas commencé sa narration avant 1928 (Desnos est né en 1900). Bien qu’elle introduise de nombreux flash-backs, c’était aussi une période féconde, celle de la découverte surréaliste, des premiers essais poétiques, des rencontres décisives. Mais il aurait fallu un livre de plus ! A la fin, Gaëlle Nohant propose les ouvrages qui l’ont aidée à écrire ce livre, notamment une biographie de très bonne facture par Marie-Claire Dumas.

« En toutes choses il cherche le rythme, le battement, la musique. » (p. 203).

Et la poésie desnosienne ? Elle participe du charme. Les petits extraits parsemés par l’auteure tombent toujours juste et nous font entendre sa voix. Beaucoup aimé cette poésie cadencée et ludique, jouant sur les répétitions et les images les plus banales, mais qui produit ce je-ne-sais-quoi de déchirant.

Tu diras au-revoir pour moi à la petite fille du pont

à la petite fille qui chante de si jolies chansons

à mon ami de toujours que j’ai négligé

à ma première maîtresse

à ceux qui connurent celle que tu sais

à mes vrais amis et tu les reconnaîtras aisément

à mon épée de verre

à ma sirène de cire

à mes monstres à mon lit

quant à toi que j’aime plus que tout au monde

je ne te dis pas encore au-revoir

je te reverrai

même si j’ai peur de n’avoir plus longtemps à te voir

Est-il besoin que je précise qu’il s’agit s’un autre coup de cœur de la saison ? Anticipé par le magnifique billet de ma copinaute Lili qui m’a gentiment prêté son exemplaire lors de notre rencontre lyonnaise : merci à toi ❤

Pour Valérie aussi c’est un coup de cœur. Et Hélène a également été transportée.

« Légende d’un dormeur éveillé » de Gaëlle Nohant, Editions Héloïse d’Ormesson, 532 p.