La neuvième heure, d’Alice McDermott

Il fut un temps lointain où des femmes cumulaient les fonctions d’assistantes sociales, pompiers, médecins, infirmières, aides-soignantes à domicile, femmes de ménage, blanchisseuses, cuisinières, éducatrices, voire mères de substitution, et tout ça gratuitement. C’étaient les bonnes soeurs.

Il y avait les Petites Soeurs des Pauvres, les Petites Soeurs de l’Assomption, les Soeurs soignantes des Pauvres Malades de la Congrégation de l’Enfant-Jésus, les Soeurs des Pauvres de Saint-François, les Soeurs dominicaines des Pauvres Malades de l’Immaculée Conception, les Pauvres Clarisses, la Petite Compagnie de Marie. Il y avait les Soeurs de la Divine Compassion, de la Divine Providence, du Sacré-Coeur. Il y avait les Petites Soeurs des Pauvres Malades de la Congrégation de Marie devant la Croix, Stabat Mater, leur ordre.

Au début du XXe siècle, il y en avait des dizaines et des dizaines de milliers, appartenant à des milliers de congrégations, oeuvrant sur les cinq continents. Elles avaient renoncé à un époux terrestre pour épouser le Christ et se mettre au service de leur prochain, selon le commandement d’amour de leur divin époux. C’était aussi pour elles une façon de gagner une certaine forme d’autonomie et de compétence socialement reconnue, dans un monde encore très patriarcal. Certaines quittaient leur pays natal sans espoir de retour, pour gagner les contrées les plus lointaines.

J’en ai croisé beaucoup de ces bonnes soeurs jamais inactives, à la pointe du progrès social de leur temps sous leur cornette et leur scapulaire, quand je faisais ma thèse d’histoire sur les femmes catholiques au Mexique dans l’Entre-deux-guerres. La série Call the midwife a braqué le projecteur sur elles, en mettant en scène une communauté de religieuses sages-femmes opérant dans les quartiers pauvres du Londres des années cinquante. Il manquait un roman sur ces héroïnes mal connues ; Alice McDermott l’a fait. Elle a même inventé sa propre congrégation religieuse pour l’occasion : les « Petites Soeurs des Pauvres Malades de Marie devant La Croix » !

La neuvième heure, c’est celle du milieu de l’après-midi, quand les religieuses présentes au couvent arrêtent leurs activités pour prier ensemble à la chapelle. Après une journée à quêter dans le grand magasin Woolworth, soeur Saint-Sauveur a largement dépassé la neuvième heure, mais elle n’aspire qu’à rentrer dans son couvent de Brooklyn pour soulager sa vessie et reposer ses vieilles jambes gonflées. C’était sans compter l’incendie d’un immeuble sur son chemin du retour. Elle se sent appelée à secourir Annie, jeune Irlandaise pauvre et enceinte de son premier enfant, dont le mari vient de se suicider au gaz (d’où la cause du sinistre). Dès lors Annie est employée à la blanchisserie du couvent tandis que sa fille Sally grandit entourée des robes bruissantes des religieuses, dans les vapeurs de la buanderie du sous-sol, bercée par les histoires de rédemption racontées par la jeune et enthousiaste soeur Jeanne.

Soeur Saint-Sauveur avait pour vocation d’entrer chez des gens qu’elle ne connaissait pas, surtout des malades et des personnes âgées, de pénétrer dans leur foyer et de circuler comme si elle était chez elle, d’ouvrir l’armoire à linge, leur vaisselier ou les tiroirs de leur commode…

Plus tard, Sally se croit une vocation religieuse. La sévère soeur Lucy se charge de l’éprouver. Issue d’une famille aisée, soeur Lucy est entrée dans cette congrégation soignante par devoir, pour aider les souffrants en qui elle voit le Christ en Croix. Sensible aux violences faites aux femmes, elle les prévient contre les grossesses rapprochées et les maris brutaux. À sa suite, Sally pénètre au coeur de la misère humaine, qu’elle découvre sous ses aspects les plus repoussants – comme cette femme unijambiste, geignarde et en pleine période menstruelle (youpi tralalala) qu’elle doit laver et coiffer. Sally serre les dents et tient bon. Elle est prête à embrasser cette misère-là pour racheter le péché de son père. Mais elle n’est pas au bout de son voyage au bout de la nuit…

Comme l’indique sa quatrième de couverture, ce roman emprunte au gothique irlandais. Des fantômes y croisent une fondatrice de congrégation catholique dépossédée de son oeuvre (Jeanne Jugan, pour ne pas la nommer) ; une famille nombreuse et bohème côtoie un ancien de la Guerre de Sécession ; les rues populeuses du Brooklyn du début XXe pullulent de chiens errants, d’immigrés descendus du bateau, d’enfants négligés, de mères poussant de lourds landaus, et de bonnes soeurs empressées.

Pendant des années, nous crûmes que les Petites Soeurs soignantes des Pauvres Malades de la Congrégation de Marie devant La Croix apparaissaient dans tous les foyers chaque fois qu’une crise ou qu’une maladie en perturbait la routine, chaque fois qu’un substitut était nécessaire pour Celle Qui Ne Pouvait Pas Être Remplacée.

J’ai été profondément touchée par l’atmosphère de ce roman, tissée de détails très texturés – à l’image d’un rayon de soleil sur du mobilier verni, d’images saisissantes (comme ces deux vieilles poupées sur la cheminée d’une morte) et d’une certaine forme de mélancolie, car c’est raconté par les petits-enfants d’Annie sur le ton d’une perte irrémédiable. Mais ce qui m’a le plus touchée, ce sont ces religieuses dont la foi impétueuse, parfois doloriste, naïve ou hygiéniste, déplaçait les montagnes. Certaines vont jusqu’à braver les interdits, affronter un monstre ou risquer leur paradis pour sauver la mise à leurs amis.

« Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ». Ces religieuses-là l’illustrent bien, à leur manière. Il était peut-être risqué d’en faire les personnages d’un roman ; on aurait pu craindre l’écueil hagiographique, le portrait à charge (façon Magdalene Sisters) ou simplement l’ennui mortel, avouons-le. Mais Alice McDermott a pleinement relevé le défi en livrant un récit nuancé et humain, où aucun personnage n’est de trop.

Premier livre lu en 2020 (oui, je ne suis pas en avance dans mes chroniques), et je peux le dire, premier coup de coeur de l’année !

Et je ne l’ai pas fait exprès, mais la thématique tombe pile avec le premier jour du Carême aujourd’hui 😉

Charlotte a trouvé ce roman « absolument magnifique », pour Dominique c’est un roman « très vivant, plein d’humour, de chaleur et de réalisme », Virginie a été touchée.

« La neuvième heure » d’Alice McDermott, Traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Arnaud, Quai Voltaire, 2018, 288 p.

La Survivance, de Claudie Hunzinger

Il est des livres qui vous font signe, discrètement mais avec insistance. Découverts au détour d’un blog, presque aussitôt achetés et lus dans la foulée, sans passage par le purgatoire de nos bibliothèques personnelles (j’ai nommé la « PAL », pile, purgatoire ou pilori à livres, dans lequel les pauvrets passent parfois de longues années sans être ouverts).

La Survivance est de ceux-là. Je l’ai repéré sur le blog de Dominique à partir de son récent billet sur Les grands cerfs de la même autrice. J’ai immédiatement accroché au titre de celui-ci, sa tonalité grave (la survie) mais aussi très poétique avec son final en « ance » (oh la nuance seule fiance le rêve au rêve… hello Verlaine). Et puis le résumé me tentait bien : Jenny et Sils étaient libraires, et ne le sont plus. Maintenant ils sont un (vieux) couple d’idéalistes ruinés qui n’ont d’autres recours que d’aller s’installer dans leur cabanon perché dans le massif du Brézouard (dans les Vosges et c’est très rude) en compagnie de leur chienne Betty et de leur ânesse Avanie, et des piles de livres. Quarante ans plus tôt, ils avaient tenté la même aventure avec une ânesse nommée Utopie, pour abandonner au bout de sept mois. L’écart entre le nom des deux ânesses illustre le passage du temps et des illusions.

J’avais rapporté pour Avanie une brassée de foin qui datait du temps d’Utopie. Jamais je n’aurais pensé nourrir un jour la mélancolie avec la dinguerie d’autrefois.

J’aime ces récits de lutte pour la vie, de confrontation à la nature quasi sauvage : « Il y a quelque chose d’excitant, de suffocant dans la lutte pour la vie : plus d’écran entre elle et nous. On devient la vie. » Et ce côté saugrenu : tout ça se passe en France et non pas dans de lointaines contrées exotiques ; il est donc possible de vivre à la marge de notre société contrôlante, techno et aseptisée.

Mais cette liberté a un coût. Jenny et Sils sont des clandestins dans leur propre chez-eux, le maire de la commune la plus proche ne se doutant même pas de leur présence dans cette zone classée inhabitable car dangereuse (et zone de chasse). Chaque geste du quotidien devient une véritable aventure, voire une peine de galérien, quand on n’a ni eau ni électricité : dégager la neige, couvrir le toit qui baille, produire sa nourriture, pomper l’eau, se laver, protéger les récoltes, s’éclairer à la lueur de la lampe à huile, se réchauffer à la chaleur d’Avanie, dont les longues oreilles sont un langage en soi. Quand la vie est trop rude, il y a toujours les livres et la tendresse qui les unit.

En retour la nature leur offre des moments de grâce absolue. L’acmé en est la rencontre d’un clan de cerfs sur la piste desquels Jenny se lance avec patience, respect, et même admiration amoureuse… Cela en fait un beau texte de nature-writing.

Le couple n’est pas complètement coupé du monde. Il y a les descentes en ville pour faire les courses indispensables. Cette retraite « forcée » de la civilisation s’accompagne d’un vague sentiment catastrophique : climat détraqué, attentats qui couvent au loin… L’autrice symbolise ce sentiment apocalyptique par l’incendie du Musée Unterlinden de Colmar, dans lequel l’inestimable retable d’Issenheim peint par Grünewald a péri… (Eh bien figurez-vous que je me suis faite avoir comme une bleue : cet incendie est imaginaire !!! Ouf !!!) Le compagnon de la narratrice est inconsolable et se lance dans des recherches acharnées et alchimiques sur les pigments naturels utilisés par le maître allemand, qui aurait séjourné dans le Brézouard.

Retable d’Issenheim, la Crucifixion

D’après lui, une chose était sûre : Grünewald avait respiré l’air d’ici. Il s’était lavé dans l’eau du torrent. Il avait bouffé du sanglier aux cèpes, de l’omelette aux mûres, celle de l’histoire que raconte Walter Benjamin, d’un enfant-roi, forcé à fuir avec sa cour, et qui sur la route de l’exil trouve refuge dans la forêt. Une vieille femme les accueille. Elle leur prépare une omelette aux mûres. Ayant retrouvé son royaume, le roi, devenu vieux, demande à son cuisinier de lui refaire une omelette pareille, la meilleure de sa vie. Impossible, répond le cuisinier, « car comment pourrais-je l’assaisonner avec tout ce dont tu t’es délecté jadis avec elle : le danger de la bataille et l’esprit en alerte du fugitif, la chaleur du foyer et la douceur du repos, le présent étrange et le sombre avenir ? »

Ce récit est pour moi un petit bréviaire philosophique. Parce que Claudie Hunzinger ne se contente pas de narrer les aléas de ses personnages (ses avatars ?) Elle parle aussi de livres, d’auteurs et d’art, par petites touches. Je retiens cette citation « en forme de grand huit » de Robert Filliou, qui me semble résumer tout l’esprit du roman : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Elle délivre des leçons de vie au détour d’un sentier : la force d’âme que requiert une telle vie dépouillée, quand on a soixante ans et pas toutes ses dents ; la joie qui en découle aussi.

J’ai corné des tas de pages.

Hélène a aussi aimé cette « ode à la vie », Keisha a dévoré ce livre très beau et assez inclassable, Aifelle recommande absolument ce curieux roman à « l’écriture puissante et poétique », Ritournelle salue ce « magnifique plaidoyer pour la littérature », À Fleur de mot a d’abord été déstabilisée, puis séduite par l’écriture chaleureuse et le dynamisme communicatif de la narratrice.

« La Survivance » de Claudie Hunzinger, J’ai Lu, 2014, 251 p. 

Aller « Vers le phare » en compagnie de Virginia Woolf

Commencer l’année en lisant Virginia Woolf, c’est prendre le temps d’être présent au temps : le temps qu’il fait, le temps qui passe, le temps intérieur. C’est l’assurance de ne pas être pris pour un gogol par les têtes de gondole de l’industrie culturelle. C’est débrancher la télé, sortir du train de la série Netflix en cours, faire la nique aux poncifs. C’est un assouplissement de l’esprit, comme un exercice de méditation. 

Une phrase du roman s’applique à merveille au bienfait que procure la lecture de l’autrice anglaise : « Des hommes, et des femmes aussi, oubliant pour un temps la complexité des choses, avaient connu auprès d’elle le soulagement de la simplicité. »

Vers le phare n’est pas un lieu commun. C’est un voyage. 

La traversée jusqu’à cette terre fabuleuse où s’anéantissent nos plus belles espérances, où nos frêles esquifs s’abîment dans les ténèbres, est un voyage qui exige avant tout courage, probité, et patience dans l’épreuve.

Nous voilà sur une île écossaise, à la veille de la Première Guerre mondiale. La famille Ramsay est en villégiature. Le plus jeune fils rêve d’une expédition au phare. Sa mère dit oui ; pour son père il n’en est pas question. Ravissement et déception se succèdent brutalement : « … elle était sûre qu’il pensait : demain on ne va pas au Phare ; et elle pensa : il s’en souviendra toute sa vie. » 

À partir du choc d’un désir d’enfant contre l’implacable réalité, Virginia Woolf déroule la trame intime de la vie de ses personnages, membres de la moyenne bourgeoisie ; avec en ligne de mire, la rayonnante Mrs Ramsay ; et en ligne de fuite, le phare qui se détache au loin. L’autrice semble ainsi se concentrer sur un détail grossi à la loupe d’un tableau plus vaste, celui de « La » vie elle-même.

Portrett av forfatteren Virginia Woolf

Son génie consiste à capter, au niveau le plus primitif, les vibrations d’être de chacun de
ses personnages, pour nous les faire voir sous un jour nouveau, amusant à force d’étrangeté : un mari insatisfait qui n’en finit pas de tourner d’un bout à l’autre de la terrasse pour obtenir ce qu’il veut ; une femme forte et vertueuse mais avec un faible pour l’amour ; un couple qui se forme, un autre qui restera platonique ; des enfants qui courent ou rêvent dans leur chambre ; un pauvre étudiant dont la raideur compassée est la cible du mépris social ; une jeune fille qui perd sa broche (et sa vertu ?) à la plage ; toutes les pensées non formulées d’une grande tablée, semblables à un nuage bigarré qui planerait au-dessus des têtes des convives ; une mère qui endort son enfant en lui susurrant des mots qui font rêver comme « antilope » ; des personnages qui lisent ; une vieille fille qui peint, tourmentée par son sujet.

Deux mois... l'éternité !
Ce qui me permet de faire un clin d’oeil à ce beau livre illustré par une amie talentueuse

Le sujet principal, c’est le temps. La première partie fleure bon l’intemporalité des vacances, de l’enfance. « Le temps dure longtemps / Et la vie sûrement / Plus d’un million d’années » chante Nino Ferrer dans Le Sud, une chanson qui pourrait être un peu la BO de Vers le phare. Virginia relativise à sa façon : « Le moindre caillou que l’on frappe du bout de sa chaussure survivra à Shakespeare ». Mais il y a aussi une certaine angoisse : « Elle se disait : la vie – et aussitôt un petit ruban de temps se présentait à ses yeux ».

Puis la vie semble s’arrêter dans la deuxième partie : rideau. C’est alors le temps de la guerre, point de rupture de l’harmonie que faisait régner Mrs Ramsay. La maison de vacances se dégrade insensiblement sans ses occupants. Cette partie, la plus courte, ressemble à ces séquences de cinéma qui veulent montrer en peu de temps le passage de plusieurs années, avec des images qui tournent très vite et des ellipses. La troisième et dernière partie a des parfums de « temps retrouvé », de renaissance. Certains personnages parviennent finalement au bout de leurs désirs, des années après. 

Quel est le sens de la vie ? Rien d’autre – question simple, qui semblait se faire plus pressante au fil des années. La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’étaient plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir.

Mais dites-moi : faites-vous partie de la team La promenade au phare (titre français le plus couramment retenu) ou de la team Vers le phare (titre de la traduction de Françoise Pellan) ?  En anglais, le titre original est To the Lighthouse, donc la première option, retenue par les éditions Folio, paraît la plus adéquate. D’autant que l’appel du Phare, qui s’exerce plus ou moins sur tous les membres du cercle des Ramsay, ne s’accomplit jamais totalement. Ce n’est pas une simple promenade, une partie de plaisir, mais une réponse sans cesse ajournée à l’appel du large, un combat contre les forces de mort et pour la vie en germe. Les personnages sont toujours mouvement, en évolution,  et le titre Vers le phare traduit bien cette progressivité. Ou alors, on pourra choisir Voyage au phare des éditions du Livre de Poche, qui évacue au moins le côté anodin de la promenade. Sauf que, j’ai lu dans la préface ou ailleurs, que « To the lighthouse » peut être lu comme une adresse, une dédicace, comme on mettrait « à mon cher époux » au début d’un livre. Du coup, faudrait-il traduire Au Phare comme les éditions Stock ? On aurait en plus cette notion d’allant, comme les sans-culottes auraient pu dire « à la Bastille ! » Mais je trouve ce titre moins euphonique, plus sec, c’est même pour moi un contresens car finalement le lieu même du phare n’occupe qu’une place minime dans le livre (d’ailleurs, toutes les couvertures n’affichent pas l’image du phare – à ce propos, j’aime bien celle du Livre de Poche où l’on voit Lily Briscoe en train de peindre).

Au phareLa Promenade au phare par WoolfPromenade au phare par [Woolf, Virginia]To the LighthouseCover for To the Lighthouse

Lily Briscoe. Pendant de Mrs Ramsay, autre spécimen d’humanité féminine (elle serait Lilith quand Mrs Ramsay serait Ève), elle va me permettre de redire combien Virginia Woolf est moderne – et drôle.

Virginia Woolf est moderne car elle nous parle de la force du désir, et des chemins détournés par lesquels il opère. Chacun peut se sentir touché personnellement. Elle est moderne en créant le personnage de Lily Briscoe (son avatar ?), femme célibataire qui lutte pour exister et créer en tant que telle. Il lui faut passer outre les réflexions misogynes de son entourage : « … et voici qu’elle entendait Mr Tansley lui murmurer à l’oreille : ‘Les femmes sont incapables de peindre, incapables d’écrire…’ » et chérir sa liberté comme un joyau, le seul qu’elle possède face à Mrs Ramsay et sa couronne d’enfants (elle en a eu huit !) : « … elle revendiquait le droit d’échapper à la loi universelle ; se faisait éloquente ; elle aimait être seule ; elle aimait être elle-même…».

J.-J. SEMPÉ, Adolescente sur le rivage

Enfin, elle est drôle, si drôle, quand elle croque malicieusement les petits ridicules de ses personnages – un peu comme le ferait un Sempé anglais. Leurs interactions, leurs quiproquos, leur quant-à-soi, mis en miroir, arrachent un sourire, voire un rire, au détour d’une phrase plus ou moins innocente. Par là, Virginia nous montre qu’elle est bien anglaise, dans la tradition de Jane Austen !

Et il allait visiter les galeries de peinture, disaient-ils, et il vous demandait si sa cravate vous plaisait. Dieu sait que non, disait Rose.

« Vers le phare » de Virginia Woolf, texte traduit, présenté et annoté par Françoise Pellan, Folio Classique, 1996, 363 p.

Le déclin de l’empire Whiting, de Richard Russo

Dur fut le choix du livre que j’allais lire pour le mois américain en septembre. Je me doutais que je n’arriverais pas à en lire des masses durant le mois – mais de là à finir ma seule lecture américaine après la fin du mois, c’est ce qui s’appelle un beau raté. Mais je ne m’en soucie guère ; ce mois de rentrée a été tellement frénétique chez moi que je suis déjà bien heureuse d’avoir trouvé du temps pour lire, après les folles journées passées à courir entre l’école, le travail, la nounou, le docteur, les anniversaires, les activités extra-scolaires, etcetera.

<Je sais bien que je suis loin d’être la seule à vivre ce tourbillon, et que tout cela n’est que banalités aux yeux de beaucoup, mais néanmoins cela s’en ressent fortement sur ma vie de lectrice – comme sur mon équilibre tout court d’ailleurs, mais ceci est une autre question>.

Les soucis de la vie, Miles Roby, ça le connaît. Gérant de l’Empire Grill, seul restaurant de la petite ville d’Empire Falls dans le Maine, il aurait même une fâcheuse tendance à les collectionner : un commerce qui vivote, des clients pénibles, une fille adolescente confrontée aux affres de son âge, un père indigne et filou, un flic ripou qui lui colle aux basques, et son divorce par-dessus le marché. Quant à la « veuve Whiting », richissime douairière qui possède de la moitié des commerces et des usines qui furent autrefois la gloire de la ville (et n’en sont plus que l’ombre), elle ne lui arrange pas les choses en lui refusant la licence de consommation d’alcool, comme si elle ne souhaitait pas la prospérité du restaurant alors qu’elle en est la propriétaire – et Miles ne peut se départir de l’idée qu’elle lui cache un secret le concernant.

Depuis combien de temps utilisaient-ils le même lave-vaisselle ? Vingt ans ? Vingt-cinq ? Il avait suggéré à Mrs Whiting de le remplacer, mais c’était un matériel coûteux et la vieille dame s’y était refusée tant qu’il fonctionnerait. Quand Miles était d’humeur clémente, il voulait bien se rappeler que les femmes de plus de soixante-dix ans n’aimaient pas qu’on leur parle d’une machine âgée, épuisée, qui avait déjà duré plus que leur espérance normale de vie.

J’avais lu un billet de Lilly sur Richard Russo et quand je suis tombée sur ce livre, prix Pulitzer 2002, j’ai eu aussitôt l’envie de voir de quoi il retournait. Je ne suis pas déçue. Jouant habilement du double sens du nom de la commune Empire Falls (Chutes de l’Empire), l’auteur dépeint avec brio le morne déclin d’une petite ville qui fut bâtie autour des usines textiles de la bourgeoise famille des Whiting (au passage, ce nom signifie « blanchiment »…) et qui connaît le marasme économique depuis la fermeture d’icelles vers les années 70-80. Parallèlement au récit principal, des chapitres en italiques reviennent en arrière, et nous font comprendre que les familles Whiting et Roby sont liées par un terrible non-dit, jusque dans la mort de deux de leurs membres.

Les hommes de la famille Whiting, tous nés apparemment avec un solide sens des affaires, avaient invariablement gravité, comme des papillons vers la lumière, vers la seule et unique femme au monde qui épouserait avec eux la noble mission de leur pourrir la vie. Des femmes qui resteraient attachées à leur mari avec la même ténacité macabre qui lie les religieuses au Christ éternellement souffrant.

J’ai tout de suite été séduite par la galerie de personnages entourant le bon et gentil Miles, sorte de spécimen masculin de la bonne poire qui se fait avoir par tout son entourage (l’amant de sa femme étant son pilier de comptoir le plus envahissant, pour exemple) ; une série de bras cassés attendrissants et de petites crapules de bas étages comme seules les provinces déshéritées savent en produire à la pelle – car ils ne pourraient survivre ailleurs. Le comique de situation, l’ironie tendre affleurent à chaque page. L’auteur a un don pour observer et croquer les travers de ses contemporains. Les dialogues claquent et les réparties fusent comme dans un film de « buddies ». Mention toute spéciale à Max, le père déplorable mais néanmoins hilarant de Miles.

Paradoxalement, l’ambiance du lycée de Tick, la fille de Miles, est plus noire, digne des teen movies les plus impitoyables : « nases » vs. « populaires », tel est le nouveau darwinisme des high school, et Tick se retrouve violemment projetée d’une catégorie à l’autre après avoir rompu avec le capitaine de l’équipe de foot. Cela la conduit à fréquenter les élèves les plus rejetés de l’école et à effectuer un étrange voyage au coeur de la condition humaine, un peu comme son père au même âge…

On pourrait croire à une banale saga américaine, qui promeut les bonnes valeurs tout en s’occupant de faire alternativement rire et peur ; mais non. Il y a presque du Zola dans ce grand (j’ose le mot) roman de Richard Russo. Les générations se suivent et se ressemblent, les personnages se croisent, se débattent avec leurs conditions de vie (économiques mais aussi culturelles, voire sexuelles) et prétendent parfois y remédier, pour le plus souvent retomber dans la vie moyenne où ils végètent. J’y ai aussi vu un zeste d’Une place à prendre de J.K. Rowling : petite ville fermée sur elle-même, différences de classes, un personnage pivot entre les uns et les autres – avec ce même sentiment qu’un désastre annoncé va avoir lieu. Mais ce roman, pour être mélancolique, voire cru, ne sombre ni dans le pathos ni dans la caricature, mais joue habilement de divers registres. In fine, l’auteur semble dire qu’il existe une échappatoire si on rompt avec le cercle infernal des destins tout tracés, si on ose franchir le pas des relations humaines prédéterminées. En un mot, si on reprend sa liberté d’esprit.

Mais c’est ainsi que nous avançons, barque luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé.

Dernière chose, plus anecdotique peut-être. J’ai apprécié la place de la religion dans ce roman. Mineure certes, elle est tout de même présente à travers le portrait du père Mark et du vieux (et sénile) père Tom, curés de la paroisse de « Sainte-Cath' » dont le clocher écaillé symboliserait presque l’inconscient de Miles, tiraillé entre ses désirs et ce qu’il croit être son devoir. Accessoirement, j’ai appris qu’il existait une communauté de Canadiens-Français dans le Maine, ce qui explique la forte présence du catholicisme, d’un reste de francophonie et de noms français.

La seule bonne chose qu’ait apportée la séparation de ses parents, avait déclaré Tick, était qu’au moins elle n’avait plus besoin d’aller à l’église, maintenant que sa mère avait troqué la religion catholique contre l’aérobic.

Ah ! j’ai aussi aimé que la lumière ne soit pas complètement faite sur certains mystères. Par exemple, un petit détail troublant pour ceux qui l’ont lus (ou le liront sûrement après cette chronique enthousiaste n’est-ce pas) : que mange John Voss qui sent si fort dans son Tupperware ? Y a-t-il un lien avec sa grand-mère ?  Pour ma part, j’ai une hypothèse peu appétissante !

Bref, j’avais choisi ce livre pour « coller » au mois américain, auquel je n’ai finalement même pas participé ; ce fut donc un raté, mais un raté magnifique puisque je suis tombée sur un coup de coeur ! ♥

La viduité a lu avec un immense plaisir ce roman « saturé d’humanité », Liza Lou aussi a beaucoup aimé, Papillon est mitigée.

« Le déclin de l’empire Whiting » de Richard Russo, traduit de l’anglais par Jean-Luc Piningre, Coll. Quai Voltaire, La Table Ronde, 2002, 528 p.

Les brumes du passé, de Leonardo Padura

Seré en tu vida lo mejor de la neblina del ayer cuando me llegues a olvidar, como es mejor el verso aquel que no podemos recordar.

(Paroles du boléro « Vete de mi »)

 

En espagnol, le titre est « La neblina del ayer » qui se traduit littéralement par « La brume de l’hier », que je trouve plus poétique et collant mieux au sujet du roman que le titre français : une chanteuse de boléro !

Me voici donc, mille ans après tout le monde, à découvrir Mario Conde, l’ex-flic de La Havane devenu revendeur de livres anciens. Et comme tout le monde ou presque (à commencer par ma chère Lili qui m’a offert le livre ♥), je suis tombée sous le charme de cet homme ballotté entre le présent et le passé, entre deux métiers aux antipodes, et aux prises de sentiments contradictoires à l’égard de son île, Cuba.

Mais de quel hier parle-t-on ? De l’âge d’or du boléro, quand la Révolution castriste n’avait pas encore eu lieu et que tous les riches Américains venaient s’encanailler dans les innombrables cabarets de La Havane : les flamboyantes années cinquante. C’est en tombant sur une vieille coupure de presse retrouvée dans les tréfonds d’une fabuleuse bibliothèque que Mario Conde plonge dans ce passé brumeux. Là, se croisent une mystérieuse chanteuse de boléro disparue des écrans radar, l’héritier d’une vieille famille de l’aristocratie cubaine, une strip-teaseuse, un journaliste trop mondain, le propre père de Conde, et même l’ombre de  J.D. Salinger !

Avec une prescience digne du commissaire Adamsberg, additionnée d’une culture lettrée et d’un goût pour la dive bouteille qui le rapprocheraient plutôt de l’adjoint Danglard (vous aurez reconnu le duo d’enquêteurs cher à Fred Vargas), Mario Conde  parcourt les bas-fonds de la capitale cubaine à la recherche d’indices, si ténus soient-ils, qui lui permettraient de reconstituer l’histoire de la chanteuse disparue, dont la voix rescapée d’un vieux microsillon l’émeut si fort. Ce faisant, il n’oublie pas ses amis, avec qui il partage quelques agapes inespérées entre deux périodes de rationnement, et ne peut s’empêcher de constater mélancoliquement l’état de délabrement avancé dans lequel la Crise avec un grand C de la fin des années 1990 a plongé l’île.

Ce roman policier tropical se fait donc aussi enquête sociologique et presque ethnographique, au détour d’un quartier traversé ou d’un souvenir qui remonte à la surface. La langue employée, c’est-à-dire l’espagnol de la version originale, truffé de cubanismes, d’une précision baroque, chargé d’images, est une ode vivante à la liberté et à la rage gourmande de vivre, envers et contre tout. Quant au passage du temps, dont rend compte le titre lui-même, il est sans arrêt ressassé et remonté. Il y a bien sûr le pivot avant/après la Révolution, période cruciale sur laquelle enquête Mario dans ce livre, mais aussi les différences entre la génération de Mario et de ses vieux amis du lycée qui ont partagé la sueur des camps de coupe de la canne à sucre des années 1970 et le jargon de leurs manuels marxistes, et celle de son jeune associé « Yoyi el palomo » qui fait du fric avec tout ce qui lui tombe sous la main et qui n’hésiterait pas à émigrer de Cuba pour aller n’importe où, « Madagascar compris », si l’occasion s’en présentait. Je ne peux m’empêcher de penser que l’auteur met beaucoup de lui-même dans le personnage de Mario Conde qui a son âge, et, je me plais à l’imaginer, ses idées et son style de vie, y compris l’amour des livres.

Car oui, au milieu de cette enquête, il y a aussi cet eldorado bibliophile, cette bibliothèque de légende dénichée par hasard par Conde dans une ancienne maison de maître fortement décrépite, qui contient les trésors de la bibliographie cubaine et universelle, dont des premières éditions du XVIIIe siècle. Pour un peu, on se croirait dans Le nom de la Rose !

Les brumes du passé ne sont qu’un titre parmi d’autres de la série policière autour de Mario Conde. En avez-vous lu ? Si oui, lesquels ? Ou quels autres romans, hors-série, de Leonardo Padura ?

Il était temps que je participe à mon propre challenge latino cette année !

VO : « La neblina del ayer » de Leonardo Padura, Maxi-Tusquets, 2013, 368 p.

VF : « Les brumes du passé » de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol par Elena Zayas, Métailié, 2015, 352 p.