Angeles Mastretta, L’histoire très ordinaire de la générale Ascencio

20170306_141347La Révolution mexicaine commencée en 1910 a ouvert une nouvelle ère dont le pays commence à peine à sortir aujourd’hui. Elle a ouvert la voie du pouvoir à des « hommes nouveaux », souvent d’origines modestes, avides de se tailler la part du gâteau dans un pays bouleversé par les réformes du droit du sol, du droit du travail, de l’éducation, de la place de la religion, etc.

Et les femmes ? Ont-elles fait la (ou leur) révolution ? En ont-elles été des bénéficiaires à la marge (ou pas) ? La révolution mexicaine a certes créé l’archétype de la soldadera, la femme en armes sanglée de sa cartouchière prête à s’élancer du train ou s’entraînant au tir (ou plus prosaïquement en train de préparer la popotte pour les hommes). Il y a bien eu des générales dans les armées révolutionnaires. Mais après la phase armée, que sont-elles devenues ? Pendant longtemps elles furent renvoyées à leur anonymat (ou plus prosaïquement à leur foyer) et c’est tout l’intérêt du passionnant roman d’Angeles Mastretta, paru en 1985, que de donner corps et parole à une jeune femme qui trace sa voie dans le Mexique en pleine transition des années 30 et 40.

Habitante de l’opulente Puebla, Catalina a une quinzaine d’années quand elle rencontre le « général » Andrés Ascencio, de 20 ans son aîné, en pleine ascension sociale et politique. Il a fait la révolution du côté des vainqueurs et il est en passe de devenir gouverneur de l’Etat de Puebla. Elle l’épouse, ou plutôt elle est épousée par lui sans qu’il lui ait explicitement demandé son avis, mais elle se se laisse faire car elle a toujours rêvé qu’il lui « arrive des choses ». Ainsi, la fille du fromager et le fils du muletier deviennent le couple de « gobernadores » de Puebla, remplaçant la vieille aristocratie de la cité. Lui s’applique surtout à neutraliser ses ennemis (je ne vous dirai pas comment) et elle à présider des galas de charité.

Catalina raconte sa vie domestique, à élever les enfants d’Andrés qui ont pratiquement son âge, à chevaucher à travers la campagne, à pagayer dans le marécage des commères de Puebla et à se tenir les coudes avec ses amies. Une vie très ordinaire en apparence. Mais le domestique est politique aussi : on la suit aussi bien lors de la campagne électorale de son mari ou de ses nombreuses rencontres politico-mondaines, que lors de ses cours de cuisine qui donnent l’eau à la bouche (Puebla est réputée pour sa gastronomie épicée, notamment pour son « mole », sauce au chocolat, aux arachides et aux piments qui nappe de nombreuses viandes – mon plat préféré si vous voulez savoir !!!). Catalina espionne aussi son mari. Bref, c’est l’envers de la révolution qui nous est révélée par sa narration à la première personne ; d’aucuns diraient que c’est la grande Histoire vue par le petit bout de la lorgnette ; je dirais plutôt que Catalina nous dévoile la face cachée de l’histoire, celle vécue par les femmes dans l’ombre des hommes.

On devine les nombreuses infidélités d’Andrés, sorte de mâle alpha qui s’adresse à tout un chacun avec un rude franc-parler (même au président de la république qui se trouve être son témoin de mariage). Mais il faut avouer qu’il est assez drôle. Catalina ne fait pas spécialement pitié : même si elle est soumise en bien des façons à son mari, elle a la langue bien pendue et lui tient tête, elle n’a pas peur de grand chose, trompe Andrés à l’occasion et intrigue de plus en plus au sein de la sphère politique, se révélant une collaboratrice hors pair pour son politicien de mari (qui devient ministre en 1940).

On présente souvent ce récit comme le roman d’apprentissage d’une femme qui s’émancipe progressivement de la tutelle masculine. La deuxième partie est vraie : Catalina devient une femme de tête et forge peu à peu sa propre vie et son propre avis. Le point d’orgue en est son coup de foudre pour le chef d’orchestre Carlos Vives. Celui-ci lui ouvre des horizons nouveaux et le goût pour la liberté d’esprit… à quel prix ? Mais je n’ai pas trouvé que Catalina « apprenait » grand chose de plus que de servir ses propres intérêts : on a surtout affaire ici à une femme opportuniste et un peu blasée, et même si elle est fichtrement sympathique avec son parler truculent, elle n’est pas spécialement attachante. Elle n’a pas l’étoffe des « générales » et des « coronelas » de la révolution.

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L’affiche du film qui a adapté le roman en 2008

« L’histoire (pas si) ordinaire de la (pas tant) générale Ascencio » est un récit haut en couleur, très vivant, brassant des quantités de thèmes : place des femmes dans une société machiste, mais aussi relations maîtres-serviteurs, corruption politique, répression des paysans et des indiens réclamant leurs terres promises, persécution de l’Eglise catholique, panique anticommuniste à partir des années 40… C’est pas le monde des bisounours, vous l’aurez compris !

J’ai l’impression que Mastretta a « coché » toutes les cases des événements de cette époque pour peindre une fresque effervescente, pleine de personnages baroques, à la manière des fameuses fresques murales de Diego Rivera & co. Ça manque peut-être un peu de profondeur de champ, mais je vous conseille ce formidable voyage dans le temps et dans un pays fascinant.

Pour quelqu’un qui s’intéresse à l’histoire du Mexique dans ces années-là, c’est très drôle de croiser tous les personnages historiques (masqués sous des pseudonymes) prenant subitement chair et laissant voir leur (trop grande) humanité, notamment aux yeux d’une femme peu complaisante sur les travers des hommes. Ça change de la version officielle de l’histoire, tellement mise en avant par l’Etat mexicain.

Je tiens à remercier ma chère Rosa de m’avoir prêté ce roman culte dans sa version originale, sous le titre Arrancame la vida, c’est-à-dire « Arrache-moi la vie » : le titre d’une chanson du compositeur mexicain Agustin Lara que les personnages chantent à un moment-clé, l’un des meilleurs du roman. Une bonne partie du plaisir de ma lecture a tenu au style oral plein de mexicanismes qui m’a rappelé bien des souvenirs !

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« Arrancame la vida » d’Angeles Mastretta, editorial Planeta, 2012 (1e éd. 1985), 268 p.

En français : « L’histoire très ordinaire de la générale Ascencio », trad. Michel Bibard, Gallimard, 1989.

Olga Lóssky – La Révolution des cierges

Un titre saugrenu, dirions-nous au premier abord. Rien qui ne laisse présager de quoi il s’agit. Une fois les premières pages tournées, on commence lentement à comprendre. Après un « faux départ » (une vieille dame russe achète une magnifique icône de la Résurrection chez un antiquaire parisien), on se retrouve catapulté dans le temps et dans l’espace : Moscou, automne 1917.

Et là, la petite histoire, la petite musique d’Olga Lóssky se prépare à rejoindre la grande : la Révolution d’octobre, le renversement du gouvernement provisoire de Kerensky, la prise du pouvoir par les bolcheviques, et tous ces soldats qui rentrent d’une guerre conclue sans vraie paix.

Tous ces événements décisifs ne sont toutefois que bruits de fond, ils déchirent le récit et ne font irruption dans la vie des personnages que par à-coup. La trame de l’histoire, elle, s’esquisse au fur et à mesure que le moine Grégoire peint, ou plutôt écrit, son icône : en huit jours, symbolisant les sept jours de la Création et le jour de la Résurrection. Elle trouve son tragique épilogue quelques mois plus tard.

On entre petit à petit dans l’intimité des deux personnages principaux que rien ne lie, et pourtant étrangement semblables dans leurs désirs, leurs regrets et leur espérance : Grégoire, moine orthodoxe entre deux âges du monastère Saint-Andronic de Moscou, et Nadejda Ignatievna, mère de famille, épouse d’ouvrier, une très belle figure de femme.

Mais que viennent faire ici les cierges ? C’est bien là le nœud du problème. Ces tiges de cire inoffensives, universel support des prières humaines se consumant de fumée et de désirs vers le Ciel, sont en effet le point d’achoppement de l’histoire. Produits dans une fabrique appartenant aux moines, leur production est en berne car les ouvriers font grève pour réclamer une hausse de salaire. Ils accusent les moines de recéler de grasses provisions entre les murs de leur monastère et de les laisser mourir de faim en cette époque de graves restrictions. Gochka, le mari de Nadejda, est de ceux-là. Kostik, leur fils de 14 ans, aussi. Or loin de correspondre à la réalité, cette conviction vient de la propagande, distillée dans les soviets d’usine, qui fait des religieux des moines prospères se repaissant sur le dos des ouvriers. Pourtant les moines souffrent aussi des restrictions, mais ont fait le choix de garder tous les ouvriers en sacrifiant une part de leurs salaires. Peine perdue. Leur image souffre de siècles de compromission des responsables orthodoxes avec le pouvoir.

Inconscients de la tragédie qui se noue, Grégoire à l’intérieur de sa clôture, Nadejda chez elle, dans les files d’attentes des magasins ou aux offices des moines, poursuivent chacun leur destinée du mieux qu’ils le peuvent. Deux personnages en retrait des événements directs, dont les préoccupations principales sont autres, et qui seront happés, sans l’avoir vraiment anticipée, par la bourrasque de l’histoire.

Grégoire chemine : son icône, il l’a mûrement méditée. Ce sera une Résurrection, grand thème de l’art iconographique qui représente le Christ après sa mort, descendu aux enfers pour arracher de leurs tombeaux les « parents de l’humanité », Adam et Ève. Il chemine aussi dans ses souvenirs douloureux de jeunesse à l’origine de son entrée au monastère. C’est une personnalité sensible, avec des penchants narcissiques qu’il transcende par de grands élans d’imploration vers Dieu. Il attache beaucoup d’espoir dans la rénovation de l’Eglise orthodoxe russe qui prépare son concile en 1917.

Et Nadejda Ignatievna ? Si attachante qu’elle en devient presque l’idéal-type de la mère-courage. Fille de serfs affranchis, pratiquement illettrée, elle possède cette intelligence du cœur tellement fine qu’elle lui fait deviner l’arrivée imminente de son fils aîné Iourka, rentré de la guerre, alors que personne n’y croit. C’est le pivot de la famille autour duquel se réchauffent et se rassemblent, inconscients de ses sacrifices, son mari et ses cinq enfants. Elle semble loin des luttes ouvrières : sa lutte à elle, c’est la vie des siens. Son espérance jamais prise en défaut malgré les  coups durs et les regrets du passé, porte littéralement toute la famille. Elle attend beaucoup du « camarade Lénine » dont elle a épinglé la photo à côté de celle du Tsar et de l’icône familiale. Elle se rend tous les jours aux offices du soir des moines, son moment de répit, et se prend à rêver que l’espace vide de l’iconostase sera comblé par une Résurrection, symbole des lendemains meilleurs auxquels elle croit. Sa naïveté est à la mesure de sa grandeur.

Mais la tension extérieure monte…  

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Voici un roman qui possède un tel don d’observation de la nature humaine, associé à une bonne connaissance de l’histoire russe, qu’il possède un parfum de vérité, et pourquoi pas, oui, une âme. Une histoire qui ne s’arrête pas aux événements mais connaît une progression, à l’image de l’avancée de toute vie – grâce au fil d’or tracé par l’Icône entre les êtres humains, porte d’entrée vers la terre promise par Dieu.

Fille d’une lignée de théologiens et prêtres orthodoxes russes exilés, Olga Lossky met joliment à profit son riche héritage familial à travers ce deuxième livre publié après Requiem pour un clou, toujours aux éditions NRF.