Principe de réalité

Les gens, je crois qu’il va falloir que j’en rabatte de mes prétentions. Comment ai-je pu croire que j’allais pouvoir continuer à bloguer tranquille (ce qui, ne nous leurrons pas, est quand même un passe-temps plutôt prenant, mine de rien) avec trois enfants en bas âge, dont un bébé d’à peine un mois (❤️️), alors que j’ai déjà du mal à trouver du temps pour lire, voire à disposer de temps pour satisfaire mes besoins les plus élémentaires ?! (Genre me shooter au café ou prendre ma douche).

Mais, que voulez-vous, je suis atteinte du syndrome de la pensée magique. Quand j’étais ado, je rêvais que le temps s’arrête ; par exemple, une minute aurait duré une heure ; et ce, juste au moment où mon réveil sonnait le matin, afin de prolonger mon temps de sommeil racorni par les heures de lecture du soir. Rassurez-moi, nous sommes nombreux dans ce cas, à courir après le temps comme le lapin d’Alice ?

Brrrrreeeef, tout ça pour dire : ne vous attendez pas à une grande activité sur ce blog ces temps-ci. Toutefois, je suis tellement accro à ma drogue (3615 mes livres-mon blog) que je pense quand même essayer de dégager un peu de temps pour des billets par-ci par-là. Mais alors, il ne faut pas s’attendre à de l’analyse fine et détaillée, je n’aurais sans doute pas le temps de fignoler. (Telle que vous me voyez, je profite, pour vous écrire tout ça, que les deux grandes jouent au bébé dans le couffin de leur petit frère – alors que clairement c’est l’heure de leur dîner – tandis que ledit petit frère passe son temps d’éveil à les observer attentivement depuis son transat) (j’oubliais le fameux tag : #mèreindigne) (N.B. : l’état de grâce n’a duré que 8 minutes et demie).

Je vais donc vous faire un rapide tour d’horizon des livres lus pendant ma période post-accouchement (celle où je bénéficiais de la présence diligente des deux grands mères de ma couvée, et n’avais qu’à m’occuper de nourrir le petit dernier : donc celle où j’ai beaucoup lu).

« L’éducation sentimentale » de Flaubert, Préface d’Albert Thibaudet, contient « À propos du style de Flaubert » par Marcel Proust, Folio Classiques, 2005, 512 p.

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Oui, je balance du lourd là. J’ai commencé à le lire au début de l’année 2019, en même temps que je couvais Junior pour son dernier mois in utero, et je dois dire que le rythme assez lent du roman fleuve de Flaubert collait bien à l’ambiance neigeuse et expectative de cette période. Bon, je n’en ai lu que la moitié, mais je compte bien le finir un de ces jours. L’éducation sentimentale (j’aime tellement ce titre !), c’est celle d’un jeune bachelier, Frédéric Moreau, dans le Paris des années 1840. Autour de lui les esprits s’échauffent, les étudiants manifestent sur la montagne Sainte-Geneviève, les socialistes et les « doctrinaires » se disputent dans les cafés, la bohème et la petite bourgeoisie se mêlent dans des salons plus ou moins respectables, la révolution de 1848 couve. Mais on dirait que tout ce tintouin glisse sur Frédéric comme un cours magistral de droit sur un auditoire endormi. Toutes ses pensées, tous ses efforts, et tout l’argent qu’il réussit à obtenir sont tournés vers les beaux yeux graves de la vertueuse Madame Arnoux. Ainsi, les années passent, les situations sociales et amoureuses se font et se défont, la révolution de 48 éclate, mais Frédéric reste cet éternel amoureux platonique, plein de velléités qu’il n’accomplit jamais.

Et elle, Mme Arnoux, comment la revoir maintenant ? Cela, d’ailleurs, était complètement impossible, n’ayant que trois mille francs de rente !

C’était drôle de lire L’éducation sentimentale après L’été des quatre rois, puisque du point de vue chronologique, le premier est un peu la suite du second : après avoir éjecté Charles X, les Parisiens se préparent à virer son successeur Louis-Philippe du trône. Mais évidemment, le point de vue est tout différent, et pas seulement parce qu’un siècle sépare les deux auteurs (Flaubert a écrit et publié son roman sous le Second Empire). Loin d’écrire une chronique détaillée d’un changement de régime, Flaubert se centre sur le personnage assez médiocre de Frédéric, comme le rai de lumière traverse un prisme pour refléter toute une ambiance. Frédéric lui-même n’a guère plus d’épaisseur qu’une potiche de salon ; il est agi par les événements, plus qu’il n’agit sur eux ; et par là, Flaubert nous montre qu’il a bien le génie littéraire qu’on lui reconnaît, car toute son écriture vise à créer ce halo d’impuissance qui entoure Frédéric, à travers l’usage des temps verbaux (beaucoup d’imparfait) et de la forme passive notamment. Bon j’avoue, je n’ai pas trouvé ça toute seule : cette édition Folio a eu la bonne idée d’inclure un court essai de mon cher Proust qui explique tout ça bien mieux que moi ; il montre par exemple que les collines, les maisons et les objets sont parfois plus souvent les sujets des phrases que les êtres humains dans ce roman. (Petite parenthèse de groupie pâmée d’écrivains morts : j’adoooore quand un génie littéraire parle d’un autre génie littéraire, et encore plus quand je vois l’influence de l’un sur l’autre ; car je trouve qu’il y a un peu du caractère velléitaire du héros de « L’Éducation » dans le héros de « la Recherche » (son approche d’Albertine ressemble vraiment à l’approche de Mme Arnoux par Frédéric). Mais j’ai conscience que quand je dis ça, je réinvente l’eau chaude).

il n’existait au monde qu’un seul endroit pour faire valoir (ses talents) : Paris ! car, dans ses idées, l’art, la science et l’amour (ces trois faces de Dieu comme eût dit Pellerin) dépendaient exclusivement de la capitale.

En fin de compte, je ne peux pas dire que l’histoire en elle-même m’ait vraiment intéressée, malgré quelques morceaux de bravoure fort sympathiques, notamment les passages de fêtes (il faut dire qu’il me manque à lire toute la troisième partie, celle où l’Histoire avec un grand H s’accélère). On est loin du roman d’apprentissage, malgré son titre, car Frédéric semble ne rien retenir des événements qui coulent sur lui. Mais ce que j’ai adoré, vraiment, c’est le style. Dès l’incipit je me suis délectée des phrases gourmandes de Flau-Flau, de leur tournure à la fois solide et élégante, de leur allure faussement naturelle. Je me l’imaginais même fort bien ce grand homme, carré dans un fauteuil à oreillettes de sa maison de Croisset, ses yeux de crapaud mi-clos, en train de marmotter des bribes de cette histoire entre deux bouffées de pipe, toute ironie rentrée.

Voilà qui m’a conduite à écrire une chronique plus longue que prévue ; que voulez-vous, quand on aime, on ne compte pas.

Je passe donc rapidement sur les livres suivants, dont la consistance est à l’oeuvre flaubertienne ce que les amuse-bouche sont au ragoût de sept heures, mais qui étaient sans doute plus adaptées au chamboulement post-accouchement :

« Les filles de l’ouragan » de Joyce Maynard, traduit de l’américain par Simone Arous, Éditions 10-18, Littérature étrangère, 2013, 357 p.

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Deux voix alternent dans ce roman : celles de Ruth et de Dana, toutes deux nées dans le même hôpital d’un coin rural du New Hampshire le 4 juillet 1950. Hormis leur date et leur lieu de naissance, rien ne semble apparement les réunir. Ruth est la cinquième et dernière fille d’un ménage de fermiers enracinés dans la région depuis l’arrivée des premiers colons anglais sur le sol américain ; Dana a un grand frère et des parents complètement déconnectés de la réalité qui passent leur temps à déménager de région en région. Et pourtant, un secret les lie. De l’enfance à l’âge mûr, elles font face à un schéma familial qui n’est pas fait pour elles, se battent pour pouvoir vivre de leur passion (la peinture pour Ruth, l’agriculture pour Dana) et finissent enfin par faire la lumière sur leur origine.

Dès le début on pressent le tour de passe-passe qui entoure la naissance des deux « soeurs de naissance » (un filon que l’on connaît bien depuis Un long fleuve tranquille) et dès lors, une seule interrogation demeure : comment cela s’est-il produit ? Hormis ce petit mystère, l’ensemble de l’histoire manque singulièrement de souffle. L’auteur tourne autour du pot pendant tout le roman, délayant les états d’âmes des deux dames sur 350 pages, sans parvenir à provoquer l’étincelle magique qui entourait l’histoire des deux soeurs de L’homme de la montagne que j’avais tant aimée. Même l’équipée de Ruth à Woodstock manque de peps (un comble !) Il y a bien quelques passages émouvants, comme la relation passionnée de Ruth et de Ray, mais la flamme s’éteint assez vite. Reste un éclairage intéressant sur la vie de fermiers américains dans la seconde moitié du XXe siècle, et un personnage touchant, le père de Ruth.

« Le confident » d’Hélène Grémillon, Folio, 2012, 320 p.

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À la mort de sa mère en 1975, Camille Werner reçoit d’étranges lettres non signées qui lui narrent l’histoire d’une jeune fille passionnée nommée Annie, dont la jeunesse se déroule dans un petit village campagnard à la fin des années trente. À la faveur de l’installation d’un couple bourgeois dans le village, Annie se lie avec la jeune femme, Madame M., qui n’arrive pas à avoir d’enfant. Spontanément, Annie lui propose une solution aussi généreuse qu’insensée. Ceci va l’embarquer dans une aventure secrète qui se transforme en machination intime, dans le théâtre d’un Paris occupé par les Allemands, chaque acteur du drame se croyant piégé et cherchant à « avoir » l’autre. La deuxième partie du roman contient les « confidences » d’un des personnages principaux, confidences qui jettent une lumière autre, terrible, sur ce qui s’est noué dans ces années de guerre au sein de la famille Werner. Assez vite, Camille comprend qu’il y a un lien entre elle, cette Madame M. et cette Annie inconnues.

Cette lecture m’a bien divertie par son intrigue faite de faux-semblants et d’effets dominos, et les agissements parfois féroces de ses personnages féminins. Elle m’a fortement rappelé les romans labyrinthiques de Sébastien Japrisot, l’auteur d’Un long dimanche de fiançailles et de La femme dans l’auto avec des lunettes et un fusil. Je vais d’ailleurs le citer parce que je trouve que cette citation s’applique bien au premier roman d’Hélène Grémillon et à son héroïne :

J’aime les personnages qui sont dépassés par les événements et qui, finalement, gagnent sur les événements. C’est d’autant plus intéressant quand c’est une héroïne, qu’on croit plus vulnérable, en tout cas plus fragile physiquement que les hommes, et qui est protégée par le lecteur qui a peur pour elle plus que pour un héros masculin. » (Citation trouvée ici).

Je reconnais sinon que question style, profondeur historique et psychologique, on repassera, mais franchement, pour un premier roman, c’est pas mal.

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Celle qui fuit et celle qui reste, d’Elena Ferrante

Celle-qui-fuit-et-celle-qui-resteLenu et Lila semblaient être parvenues à un point de non-retour à la fin du Nouveau Nom, le second tome de la saga d’Elena Ferrante. Dans une symétrie perverse, le destin souriait enfin à Lenu la bûcheuse, sous la forme d’un premier livre publié et d’un fiancé, tandis que Lila se brûlait les ailes à l’usine de salaisons après son mariage raté. On était en 1968 et le feu couvait sous la braise. Les choses étaient au bord de l’implosion et le destin comme toujours, se devait de rebattre les cartes de ce poker menteur entre les deux amies.

Au début de ce troisième tome, nous voyons Lila donner un grand coup de pied dans l’usine de son ancien pote Bruno Soccavo, où elle trime comme une bête en compagnie des autres ouvriers. Lors d’une réunion ouvrière, elle tacle la situation infra-humaine vécue à l’usine Soccavo. Comme toujours elle s’exprime bien et ses propos font mouche, au point qu’elle devient la nouvelle passionaria ouvrière de Naples et que son aura attise les luttes entre ouvriers, étudiants et fascistes à la solde du patron. Mais elle déjoue les pronostics, quitte l’usine et… finit par atteindre une position sociale enviée. Je vous laisse découvrir laquelle et comment.

Lenu quant à elle se marie avec Pietro Airota, et ils s’installent à Florence où il a obtenu une chaire universitaire. Et… elle ne fait pas grand chose d’autre, à part les devoirs immémoriaux d’une bonne épouse. Nous sommes dans les années 1970 et le monde entier autour d’elle commence à bouger beaucoup, à commencer par son Nino chéri. Tout le monde sauf elle. Serait-elle celle qui reste (sur le carreau), bien qu’elle ait fui le quartier et les conditions misérables de son enfance ?

Ce tome est aussi bon, aussi puissant que les précédents. La narratrice atteint une maturité qui lui permet de creuser assez profondément la condition féminine de son époque. Elle montre l’incomplétude de son être enchaîné dans un mariage qui malmène ses désirs profonds. A la faveur des tâtonnements de Lenu pour se sortir de sa bulle d’irréalité, j’ai découvert la féministe italienne Carla Lonzi, célèbre dans les années 1970. Avec son essai-phare « Crachons sur Hegel », elle théorise la nécessité de sortir des cadres de pensée forgés par et pour des hommes afin de laisser jaillir « l’être imprévu » féminin. Cet être imprévu, ce sont tour à tour Lenu et Lila, dont les décisions nous prennent toujours au dépourvu.

Parmi les choses qui m’ont plu dans ce troisième tome, il y a aussi ce personnage secondaire, Gigliola, que nous ne connaissions jusque-là que par sa condition d’éternelle fiancée du mafieux fascisant Michele Solara. Le tome commence littéralement à ses pieds comme pour symboliser son impuissance sur le destin, dont le côté grotesque n’a d’égal que son tragique (à l’inverse des deux amies qui elles cherchent à le maîtriser, le destin).

J’ai aussi aimé le fait que le roman laisse percevoir le changement de l’air du temps, la façon dont le cours historique façonne les individus. L’ambiance dans les facs italiennes, les étudiants idéalistes qui se rêvent en prolétaires, les changements de moeurs incarnés par Mariarosa, la soeur de Pietro. J’ai aimé que les itinéraires croisés de Lenu et Lila fassent des boucles chez l’ancienne prof de Lenu, Mme Galiani et sa fille, la diaphane Nadia. Les jeux de miroir auxquels s’adonnent les deux amies, entre elles et vis-à-vis d’autres modèles féminins, donnent toujours autant de force au récit.

Et pourtant, ce troisième tome m’a aussi laissé voir plus distinctement les défauts qui lui pendent au nez. Sur la forme tout d’abord. J’ai clairement eu l’impression de lire le premier jet d’un écrivain très pressé. Les phrases, les paragraphes s’enchaînent sans reprendre leur souffle, me donnant toujours plus l’impression de lire ce roman en apnée. Mais je vous l’accorde, cette construction est certainement voulue pour produire un tel effet.

En revanche je me pose des questions sur la traduction française du texte : est-elle responsable d’une certaine lourdeur du style que je n’ai pu m’empêcher de remarquer assez régulièrement cette fois-ci ? Florence, toi qui l’as lu en italien, qu’en dis-tu ? Je vous donne comme exemple le passage suivant, qui est aussi paradoxalement un passage introspectif de Lenu que j’aime beaucoup et que j’avais noté pour cette raison-même (et non pour « bitcher » sur le dos d’Elena Ferrante, que je révère toujours autant) :

« Je finis par conclure que je devais commencer par mieux comprendre ce que j’étais. (Dites-moi si je pinaille ou si l’association finir/commencer vous titille aussi ?) Enquêter sur ma nature de femme. J’étais allée trop loin et m’étais seulement efforcée d’acquérir des capacités masculines. Je croyais devoir tout savoir et devoir m’occuper de tout. Mais en réalité, que m’importaient la politique et les luttes ? Je voulais me faire valoir auprès des hommes, être à la hauteur. Mais à la hauteur de quoi ? De leur raison – ce qu’il y a de plus déraisonnable. » (p. 322)

Enfin, dans ce tome, la vie conjugale d’Elena m’a semblé mortellement ennuyeuse (ce qui était bien l’intention de l’auteur évidemment) mais du coup, son personnage qui fait du surplace, n’arrête pas de geindre et de rejeter la faute sur son mari, m’a passablement agacée. Il n’y avait pas de longue parenthèse enchantée, comme les vacances à Ischia dans le second tome, pour venir rompre la monotonie des jours et offrir un peu de suspense. Le seul suspense était ici : Lenu va-t-elle quitter son mari, oui ou non ?

… Mais chut !

Allez, ne fais donc pas tant la fine bouche, Ellettres, et avoue-le : tu as quand même dévoré ce troisième tome avec bonheur, ton électrocardiogramme épousant les sinusoïdes des trajectoires de ce duo infernal, Lila&Lenu. Tu es toujours aussi accro à cette saga napolitaine qui t’emmène si loin, dans des vies si différentes de la tienne,  auxquelles tu crois et tu tiens avec passion. Certes, tu chipotes un peu sur l’étiquette « coup de coeur »  pour cet opus, mais tu sais que tu te rueras sur le 4e tome dès que tu le pourras ! (Avec le dilemme familier de l’amateur des séries : se jeter sur la suite ou attendre un peu pour faire durer le plaisir et en ajourner la fin ??)

« Celle qui fuit et celle qui reste » d’Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, collection Du monde entier, Gallimard, janvier 2017.

Edit : Participation de ce billet au Challenge « Petit Bac 2018 » d’Enna dans la catégorie « Déplacement ».

 

Les dieux ont soif, d’Anatole France

received_10214568798352465.jpegDe moi-même, je n’aurais jamais songé à ouvrir un livre d’Anatole France. L’occasion m’en a pourtant été fournie par le conseil enthousiaste d’un ami. Il fait bon suivre les conseils parfois (parfois).

Les dieux ont soif (de sang, s’entend), c’est un mot de Camille Desmoulins. Anatole France l’a choisi pour intituler son roman sur la Terreur : celle qui enfle en 1793 quand la jeune République née de la Révolution se retrouve assiégée par tous les monarques européens et confrontée aux rébellions de ses marges, et décide de se doter d’un tribunal révolutionnaire pour annihiler ses ennemis intérieurs. En à peine plus d’un an, des milliers de personnes périrent sous la guillotine pour des motifs de plus en plus fallacieux mais soit-disant toujours pour conspiration anti-révolutionnaire, qu’ils soient coupables ou innocents, royalistes ou fédéralistes, girondins ou « accapareurs », enragés ou modérés, aristocrates ou sans-culottes, ci-devant reine de France ou fille du peuple, et bientôt les partisans de Danton, d’Hébert et des révolutionnaires montagnards les plus convaincus.

Avec une écriture élégante, l’auteur nous fait revivre cette spirale de violence paranoïaque que seule vient clôre l’arrestation de Robespierre et de ses partisans en juillet 1794. Il choisit de nous la faire vivre sous les traits du jeune Évariste Gamelin. Peintre de son état, fervent révolutionnaire, il est nommé juré du tribunal révolutionnaire pour son ardeur à la cause (et par l’entremise d’une intrigante qui aurait mieux fait d’y songer à deux fois). Il est pauvre et pur, dans le genre de l’Incorruptible, c’est-à-dire à la fois froid comme la glace et désintéressé, attentif au bien-être de l’humanité qu’il entend servir en la débarrassant de la lie qui la gangrène (« La révolution fera pour les siècles le bonheur du genre humain » déclame-t-il sans ciller, p. 42). Il se prend à vénérer Robespierre comme la conscience même de la Révolution, l’être suprême capable de discerner le bien du mal. D’abord circonspect dans l’exercice de la justice, il est peu à peu pris dans l’engrenage de la Terreur, et comme ses co-jurés, il condamne de plus en plus les accusés (toujours plus nombreux) à la mort, sans pitié, estimant que leur seule accusation suffit pour les rendre coupables.

Même l’amour de la sensuelle Élodie, les liens familiaux ou amicaux avec ses anciens compagnons d’infortune ne suffiront pas à le faire dévier de sa trajectoire funeste qu’il envisage comme un devoir sacré. Avec une ironie et une clarté de glace, l’auteur nous fait mesurer le péril des idéologies qui entendent réformer l’humanité quand elles sont au pouvoir. Elles engendrent l’enfant monstrueux du fanatisme (il est fabuleux que ce roman ait été écrit au début du terrible 20e siècle… et que je publie ce billet en ce triste jour anniversaire). Le roman se lit facilement, les chapitres s’enchaînent et avec eux, on grimpe chaque fois un échelon de plus dans la terreur qui telle une bête immonde, finit par avaler ses propres enfants. Quand une faction est exterminée, elle doit trouver sa prochaine proie. Et pourtant, ces jurés étaient des gens normaux…

« Les jurés, divers d’origine et de caractère, les uns instruits, les autres ignares, lâches ou généreux, doux ou violents, hypocrites ou sincères, mais qui tous, dans le danger de la patrie et de la République, sentaient ou feignaient de sentir les mêmes angoisses, de brûler des mêmes flammes, tous atroces de vertu ou de peur, ne formaient qu’un seul être, une seule tête sourde, irritée, une seule âme, une bête mystique, qui par l’exercice naturel de ses fonctions, produisait abondamment la mort. Bienveillants ou cruels par sensibilité, secoués soudain par un brusque mouvement de pitié, ils acquittaient avec des larmes un accusé qu’ils eussent, une heure auparavant, condamné avec des sarcasmes. À mesure qu’ils avançaient dans leur tâche, ils suivaient plus impétueusement les impulsions de leur coeur. » (P. 178).

Mais ce roman n’est pas seulement une mise en garde de la part d’un auteur réputé pour ses positions de gauche. On vit la vie quotidienne des Parisiens sous la Terreur. On voit notamment comme l’enthousiasme révolutionnaire de 1789 est bien retombé en 1793, avec les privations qu’endure le peuple. Mention spéciale pour la mère d’Évariste qui n’a pas son pareil pour entrecouper les déclarations exaltées de son fils par des considérations fort pratiques : « À force de manger des châtaignes, nous deviendrons châtaignes. » (p. 40).

On croise des personnages très attachants, en particulier l’ancien noble et richissime Maurice Brotteaux des Ilettes, locataire du grenier de l’immeuble d’Évariste et réduit à fabriquer des pantins pour survivre. Athée et bon vivant, très sceptique sur la Révolution, il ne se sépare jamais d’un volume de Lucrèce qu’il porte dans sa « redingote puce » trouée. Il accepte sa situation avec bonhommie, dans la pure tradition stoïcienne. Ses positions libertines ne l’empêchent pas de venir en aide à un moine, le père de Longuemarre, lui aussi très touchant. Ensemble, avec l’inoubliable jeune Athénaïs, ils affronteront les coups du sort.

Brotteaux, à propos d’un cardinal : « C’était un aimable homme et, bien qu’il fît métier de débiter des fables, il y avait dans son petit doigt plus de saine philosophie que dans la tête de tous vos jacobins qui veulent nous envertueuser et nous endéificoquer. » (P. 127)

Et après ? L’histoire ne se termine pas trop mal pour certains personnages que l’on aime. Le calme après la tempête… l’amour, la fête et la « fureur de vivre » post-terreur l’emportent (la coupe de cheveux « à la victime » est en grande vogue). Faut-il que tout change pour que rien ne change, comme disait un autre grand révolutionnaire ?

⇒ Petit plus : si vous avez aimé les références à la Révolution contenues dans « Temps glaciaires » de Fred Vargas, ce roman devrait vous plaire.

« Les dieux ont soif » d’Anatole France, Le Livre de Poche Classiques, préface de Pierre Citti, 1989, 268 p. 

La bicyclette de Léonard, de Paco Ignacio Taibo II

Un livre sous le soleil provençal…

« Il était un personnage de fiction et il ne le savait pas. » (Traduction perso)

Quoi de commun entre Léonard de Vinci, inventeur de la première bicyclette de l’histoire ; un auteur de polars habitant à Mexico au début des années 90 et grand fan de basket-ball féminin ; un ancien de la CIA qui a vécu les dernières heures de la guerre du Vietnam  en direct de Saïgon ; et un journaliste anarchiste sillonnant le Barcelone révolutionnaire des années 20 (toute ressemblance avec une situation actuelle étant bien-sûr fortuite) ? Pas grand chose on s’en doute, même si c’est dans les liens ténus entre les différents écheveaux spatio-temporels du roman que se trouve le fin mot de la sombre histoire de cette Américaine retrouvée dans un parking avec un rein en moins dans la pire ville-frontière du Mexique, la chaotique Ciudad Juarez.

« Il avait donc décidé de tuer son assassin. Un cas de règlement de comptes métaphysique. « 

L’auteur ne craint pas d’allier les contraires et les improbables pour créer les contrastes les plus incongrus. Il ne faut pas craindre à son tour de se perdre dans les dédales des différents personnages, époques et situations qui se font lointainement écho. Pour s’y retrouver on peut prendre la main d’un vieux praticien de la prose du crime, José Daniel Fierro, qui se trouve être en train d’écrire non pas un, mais deux romans, dont les chapitres composent une bonne moitié de « La bicyclette de Léonard ». D’où des mises en abyme poilantes d’un auteur qui est en même temps son propre personnage (puisque l’un de ses romans recompose ses aventures rocambolesques à la frontière avec les Etats-Unis) et qui se pose des questions sur les limites de son action et son impuissance relative à écrire le roman qu’il veut. JDF étant par ailleurs : un fin connaisseur du genre policier, de Dashiell Hammet à Simenon en passant par Eugene Sue, Philip K. Dick ou Agatha Christie, et un idolâtre de Carlos Santana, le génial guitariste des 70s.

« Si le roman servait à quelque chose, c’était pour nous raconter comment étaient les autres que nous ne pouvions pas être. »

On comprend que le roman vaut plus par les nombreuses passions de Paco Ignacio Taibo II – pour les anars des 1920s et Léonard de Vinci (et Carlos Santana) (et la poésie espagnole, voire l’art cubain des explosifs) – qu’il met en scène avec une chaleur communicative, que par la résolution de l’énigme en elle-même. J’ai retrouvé avec bonheur et délectation les interjections les plus fleuries de l’argot mexicain dont mon environnement acoustique était imbibé quand j’étais ado (je sais, ce n’est pas le plus grand argument de vente pour qui le lira en français…).

« Ce ne seront pas n’importe quelles bottes, ce seront de fausses bottes texanes, c’est-à-dire mexicaines »

Le « roman feuilleton » des syndicalistes révolutionnaires tout comme les aventures à la Apocalypse Now qui ponctuent le roman peuvent passionner ; mais aussi lasser il faut bien le dire, par les coupures, longueurs et ramifications qu’ils introduisent dans le récit, créant des sous-, para- et méta-récits. Paco m’a parfois perdue, je l’avoue, mais j’ai toujours retrouvé cette lecture avec sympathie.

« Le journalisme c’est la gloire, Angelito, tout le reste n’est que fariboles. Même quand l’anarchisme adviendra je n’arrêterai pas : alors j’écrirai sur les taureaux, le théâtre, la danse, les prisons, je ferai des feuilletons sur comment était cette merde de Barcelone, pour ceux qui n’ont pas de mémoire. »

Je ne sais pas ce que c’est que le « néo-policier latino-américain » dont l’auteur est paraît-il l’inventeur, mais ici on enfourche un vélo narratif qui zigzague entre plusieurs directions différentes, c’est foutraque et un peu braque, c’est drôle et plein d’auto-dérision, c’est grinçant et parfois scabreux, c’est érudit mais alternatif, ça joue entre plusieurs niveaux de réalités… Ce n’est pas sage ni classique, plutôt baroque voire grotesque. Welcome to Mexico amigos !

« Pardonnez-moi, je ne vous ai pas entendu, répondra le tueur, victime d’une attaque d’éducation mexicaine traditionnelle. »

Lu en VO : « La bicicleta de Leonardo » de Paco Ignacio Taibo II, ed. Planeta, 1994, 364 p.

En VF : « La bicyclette de Léonard », traduit par Anne Masè, Rivages Noir, 2016, 480 p.

6e participation à mon challenge latino. INFO : il n’est jamais trop tard pour y participer, que vous ayez un blog ou pas : vous pouvez m’indiquer vos participations en commentaire sur cette page, je ferai un point à la fin de l’année.

Angeles Mastretta, L’histoire très ordinaire de la générale Ascencio

20170306_141347La Révolution mexicaine commencée en 1910 a ouvert une nouvelle ère dont le pays commence à peine à sortir aujourd’hui. Elle a ouvert la voie du pouvoir à des « hommes nouveaux », souvent d’origines modestes, avides de se tailler la part du gâteau dans un pays bouleversé par les réformes du droit du sol, du droit du travail, de l’éducation, de la place de la religion, etc.

Et les femmes ? Ont-elles fait la (ou leur) révolution ? En ont-elles été des bénéficiaires à la marge (ou pas) ? La révolution mexicaine a certes créé l’archétype de la soldadera, la femme en armes sanglée de sa cartouchière prête à s’élancer du train ou s’entraînant au tir (ou plus prosaïquement en train de préparer la popotte pour les hommes). Il y a bien eu des générales dans les armées révolutionnaires. Mais après la phase armée, que sont-elles devenues ? Pendant longtemps elles furent renvoyées à leur anonymat (ou plus prosaïquement à leur foyer) et c’est tout l’intérêt du passionnant roman d’Angeles Mastretta, paru en 1985, que de donner corps et parole à une jeune femme qui trace sa voie dans le Mexique en pleine transition des années 30 et 40.

Habitante de l’opulente Puebla, Catalina a une quinzaine d’années quand elle rencontre le « général » Andrés Ascencio, de 20 ans son aîné, en pleine ascension sociale et politique. Il a fait la révolution du côté des vainqueurs et il est en passe de devenir gouverneur de l’Etat de Puebla. Elle l’épouse, ou plutôt elle est épousée par lui sans qu’il lui ait explicitement demandé son avis, mais elle se se laisse faire car elle a toujours rêvé qu’il lui « arrive des choses ». Ainsi, la fille du fromager et le fils du muletier deviennent le couple de « gobernadores » de Puebla, remplaçant la vieille aristocratie de la cité. Lui s’applique surtout à neutraliser ses ennemis (je ne vous dirai pas comment) et elle à présider des galas de charité.

Catalina raconte sa vie domestique, à élever les enfants d’Andrés qui ont pratiquement son âge, à chevaucher à travers la campagne, à pagayer dans le marécage des commères de Puebla et à se tenir les coudes avec ses amies. Une vie très ordinaire en apparence. Mais le domestique est politique aussi : on la suit aussi bien lors de la campagne électorale de son mari ou de ses nombreuses rencontres politico-mondaines, que lors de ses cours de cuisine qui donnent l’eau à la bouche (Puebla est réputée pour sa gastronomie épicée, notamment pour son « mole », sauce au chocolat, aux arachides et aux piments qui nappe de nombreuses viandes – mon plat préféré si vous voulez savoir !!!). Catalina espionne aussi son mari. Bref, c’est l’envers de la révolution qui nous est révélée par sa narration à la première personne ; d’aucuns diraient que c’est la grande Histoire vue par le petit bout de la lorgnette ; je dirais plutôt que Catalina nous dévoile la face cachée de l’histoire, celle vécue par les femmes dans l’ombre des hommes.

On devine les nombreuses infidélités d’Andrés, sorte de mâle alpha qui s’adresse à tout un chacun avec un rude franc-parler (même au président de la république qui se trouve être son témoin de mariage). Mais il faut avouer qu’il est assez drôle. Catalina ne fait pas spécialement pitié : même si elle est soumise en bien des façons à son mari, elle a la langue bien pendue et lui tient tête, elle n’a pas peur de grand chose, trompe Andrés à l’occasion et intrigue de plus en plus au sein de la sphère politique, se révélant une collaboratrice hors pair pour son politicien de mari (qui devient ministre en 1940).

On présente souvent ce récit comme le roman d’apprentissage d’une femme qui s’émancipe progressivement de la tutelle masculine. La deuxième partie est vraie : Catalina devient une femme de tête et forge peu à peu sa propre vie et son propre avis. Le point d’orgue en est son coup de foudre pour le chef d’orchestre Carlos Vives. Celui-ci lui ouvre des horizons nouveaux et le goût pour la liberté d’esprit… à quel prix ? Mais je n’ai pas trouvé que Catalina « apprenait » grand chose de plus que de servir ses propres intérêts : on a surtout affaire ici à une femme opportuniste et un peu blasée, et même si elle est fichtrement sympathique avec son parler truculent, elle n’est pas spécialement attachante. Elle n’a pas l’étoffe des « générales » et des « coronelas » de la révolution.

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L’affiche du film qui a adapté le roman en 2008

« L’histoire (pas si) ordinaire de la (pas tant) générale Ascencio » est un récit haut en couleur, très vivant, brassant des quantités de thèmes : place des femmes dans une société machiste, mais aussi relations maîtres-serviteurs, corruption politique, répression des paysans et des indiens réclamant leurs terres promises, persécution de l’Eglise catholique, panique anticommuniste à partir des années 40… C’est pas le monde des bisounours, vous l’aurez compris !

J’ai l’impression que Mastretta a « coché » toutes les cases des événements de cette époque pour peindre une fresque effervescente, pleine de personnages baroques, à la manière des fameuses fresques murales de Diego Rivera & co. Ça manque peut-être un peu de profondeur de champ, mais je vous conseille ce formidable voyage dans le temps et dans un pays fascinant.

Pour quelqu’un qui s’intéresse à l’histoire du Mexique dans ces années-là, c’est très drôle de croiser tous les personnages historiques (masqués sous des pseudonymes) prenant subitement chair et laissant voir leur (trop grande) humanité, notamment aux yeux d’une femme peu complaisante sur les travers des hommes. Ça change de la version officielle de l’histoire, tellement mise en avant par l’Etat mexicain.

Je tiens à remercier ma chère Rosa de m’avoir prêté ce roman culte dans sa version originale, sous le titre Arrancame la vida, c’est-à-dire « Arrache-moi la vie » : le titre d’une chanson du compositeur mexicain Agustin Lara que les personnages chantent à un moment-clé, l’un des meilleurs du roman. Une bonne partie du plaisir de ma lecture a tenu au style oral plein de mexicanismes qui m’a rappelé bien des souvenirs !

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« Arrancame la vida » d’Angeles Mastretta, editorial Planeta, 2012 (1e éd. 1985), 268 p.

En français : « L’histoire très ordinaire de la générale Ascencio », trad. Michel Bibard, Gallimard, 1989.