Barbara Pym, Excellent Women

« Perhaps I really enjoyed other people’s lives more than my own. »

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Que n’ai-je lu plus tôt Barbara Pym ! Et comme ses « excellent women » éclipsent toutes les autres vieilles filles de la littérature anglaise ! Ceci dit sans froisser personne évidemment (je t’aime bien aussi Agatha…). Mais comment ne pas craquer devant les indécrottables catherinettes croquées par miss Pym, irrémédiablement plongées dans le bénitier, avec leur sens de l’autodérision pour seule bouée de sauvetage. Mildred Lathbury, fille de clergyman et narratrice de ce roman, en est une. Logée dans un bas quartier de Londres quelque part après la guerre (la seconde), elle partage sa vie entre son travail dans un bureau d’aide aux gentlewomen en délicatesse financière, et sa paroisse où elle suit journellement les offices, se voue aux mille et une activités de cette fourmilière dévouée, et prend le thé avec le vicaire Julian Malory et sa soeur Winnifred. Son quotidien millimétré mais un peu terne va subitement changer lorsqu’un couple des plus extravagants (pour elle) s’installe dans l’appartement au-dessous du sien. C’est le partage de la salle-de-bain commune qui va enclencher ses rapports tumultueux avec Helena et Rockingham Napier, une anthropologue et un officier de la Navy, personnages qui envoient valser les certitudes qu’elle s’était forgée sur elle-même. Mildred n’est pas insensible au charme du beau Rocky, mais elle n’est pas la seule célibataire de son entourage à succomber aux attraits du sexe opposé…

« She called out, ‘I think I must have been using your toilet paper. I’ll try and remember to get some when it’s finished.’ ‘Oh that’s quite all right’, I called back, rather embarrassed. I come from a circle that does not shout aloud about such things, but I nevertheless hoped that she would remember. The burden of keeping three people in toilet paper seemed to me rather a heavy one. »

Résultat de recherche d'images pour "barbara pym des femmes remarquables"On a comparé Barbara Pym à Jane Austen pour sa capacité affûtée à croquer un petit monde qu’elle connaît bien. Mais j’ai l’impression qu’Austen est LA référence obligée quand on lit une romancière anglaise qui décrit finement un milieu social (surtout pour les critiques français). Si Austen il y a, ce serait une Jane sans beau mariage à la fin, ce qui lui confère un charme très mature, une mélancolie amusée, un regard un peu fataliste bien qu’indulgent, une conscience existentielle de la futilité de nos attachements. J’ai littéralement savouré chacune des pages de ce roman, depuis la première jusqu’à la dernière – au début je les cornais même frénétiquement pour retenir les passages qui me faisaient sourire avec un petit pincement au coeur. Mildred m’a immédiatement fait penser au personnage de Chummy dans la série « Call the Midwife » (il faudrait que j’en parle de cette série d’ailleurs…) : aussi grande en taille que son taux d’auto-estime est bas, un accent upper-class à couper au couteau à huîtres dans le quartier populaire où elle est obligée de vivre. La propre mère de Chummy, d’ailleurs, se retrouve à un moment acculée à recourir aux services d’une association de ladies dans l’embarras, comme celle où travaille Mildred ! Ce n’est pas le seul personnage qui paraît tout droit sorti de Call the Midwife : il y a aussi une réjouissante Sister Blatt, dont le caractère bourru et caustique, et la silhouette imposante juchée toute voile dehors sur la bicyclette en fait la soeur naturelle de Sister Evangelina ! A croire que les scénaristes de la série ont lu Pym, ce qui ne m’étonnerait absolument pas.

Là où Pym peut s’assimiler à Austen (mais aussi à toute une tradition qui inclurait Elisabeth Von Arnim ou Nancy Mitford entre autres), outre la haute fréquence des tea-times, c’est dans la façon dont elle compose des scènes pleines de verve à partir de petits riens, de personnages humains, trop humains, qui se rencontrent, se heurtent, se méjugent, ne se comprennent jamais vraiment et tentent tous de trouver un sens à leur vie à leur façon. Une réflexion anecdotique peut soudain avoir une portée bien plus large, révéler une vérité qu’en tant que lecteur nous avons pu aussi ressentir sans savoir l’exprimer.

« Did we really need a cup of tea? I even said as much to miss Statham and she looked at me with a hurt, almost angry look. ‘Do we need tea?’ she echoed. ‘But miss Lathbury…’ She sounded puzzled and distressed and I began to realise that my question had struck at something deep and fundamental. It was the kind of question that starts a landslide in the mind. I mumbled something about making a joke and that of course one needed tea always, at every hour of the day or night. »

La paroisse offre des tas d’occasions de ce genre : lors de la braderie par exemple, les responsables murés dans la salle de vente s’apprêtent à subir la ruée des acheteurs que Sister Blatt compare aux commandos débarquant sur les plages de Normandie en 44. Ce genre de détail est d’ailleurs la seule concession de Pym au contexte politique et social de l’époque, que l’on devine en filigrane. En parlant de paroisse, il y a ce clivage qui file le roman entre ceux qui vont à l’église et ceux qui n’y vont pas (et puis entre les anglicans et les catholiques, et au sein des anglicans, entre les high et les low church…) Un peu exotique pour un lecteur non averti, mais on ne peut s’empêcher de penser à l’immense rôle social de la religion (en plus du spirituel). Qui n’a jamais assisté au sermon d’un prêtre en lui attribuant mentalement une note comme le fait la collègue de Mildred ?

« I began piling cups and saucers on to a tray. I suppose it was cowardly of me, but I felt that I wanted to be alone, and what better place to choose than the sink, where neither of the men would follow me? (…) My thoughts went round and round and it occured to me that if I ever wrote a novel it would be of the ‘stream of consciousness’ type and deal with an hour in the life of a woman at the sink. » (Une référence parodique à Woolf et Zweig dans la même phrase, ça, ça vaut son pesant de cakes !)

Il y a aussi un discret féminisme affleurant de temps en temps à la surface, un féminisme pratique de femmes un peu méprisées par la société – une société qui les taxe d' »excellentes » pour ne pas dire qu’elle les rejette hors des sentiers de la fortune amoureuse et de la réussite sociale pour les cantonner aux tâches subalternes et à l’observation de la vie des autres. Des femmes qui s’attachent à leur dignité, dans le rang desquelles se place d’elle-même Mildred, dont la lucidité désenchantée, la bonté profonde et la bonne éducation en font un personnage d’emblée très attachant. Les auteures anglaises excellent à donner vie à ce genre de personnage de femme entre deux eaux, en demi-teinte, décalée en somme, et immunisée contre le premier degré et la vaine ambition (je repense à ma chère Rose-Marie Schmidt…). Bonne poire en surface, plus acide en-dessous : la compagne rêvée de nos propres introspections, celle qui nous apprend à rire ou sourire de nos illusions déçues, de nos ridicules et nos réactions absurdes dans des moments incongrus, comme peut l’être celui où l’on se fait larguer tout en gardant la raquette de ping-pong à la main avec laquelle on jouait un instant plus tôt.

« Perhaps long spaghetti is the kind of thing that ought to be eaten quite alone with nobody to watch one’s struggles. Surely many a romance must have been nipped in the bud by sitting opposite somebody eating spaghetti?« 

Et il ne faut pas croire, même (et surtout ?) dans les microcosmes il y a des coups de théâtre, des chassés-croisés amoureux dignes du vaudeville et des quiproquos. Barbara Pym a su marier subtilité, réflexions existentielles et comédie pour mon plus grand bonheur, et j’espère le vôtre !

♥ Coup de Coeur ♥

Allez flâner sur le blog de Keisha pour lire d’autres billets sur Pym… Je crois que j’ai bel et bien grâce à elle rejoint le club des pymistes 😉

Image may contain: 3 people, people smiling, food and indoor3e participation à l’excellent Mois Anglais (même si c’est un peu poussif en ce moment de mon côté et que je regrette de ne pouvoir lire vos billets autant que je le souhaiterais…)

 

Excellent Women de Barbara Pym, Virago Modern Classics, 2013 (rééd. 1952).

Ed. française : Des femmes remarquables, traduit de l’anglais par Sabine Porte, éd. Belfond, coll. Vintage, 2016, 316 p.

 

M.C. Beaton, Agatha Raisin 1. The Quiche of Death

Est-il encore besoin de présenter la célébrissime célibataire des Cotswolds, ex-star des relations publiques à Londres, qui fait son installation fracassante dans un adorable petit village du sud-ouest de l’Angleterre ? Pour qui a déjà participé au mois anglais, certes non, mais pour les profanes…

Agatha Raisin 1

Allez, Agatha Raisin c’est le personnage-clé d’une série policière à succès créée dans les années 1990 par M.C. Beaton. Dans ce premier tome elle vient tout juste de vendre son agence pour prendre une retraite anticipée dans le cottage de la campagne anglaise de ses rêves. Son nom fait évidemment un clin d’œil appuyé à Agatha Christie, et le cadre villageois, avec ses rumeurs, ses mesquineries et son microcosme où tout le monde connaît tout sur tout le monde, fait bien-sûr penser à celui de miss Marple. Mais les ressemblances s’arrêtent là. Agatha Raisin est une femme moderne de 53 ans, grande gueule, avec une tendance à ne penser qu’à son intérêt, un penchant pour la boisson, et qui en fait de cuisine ne sait qu’appuyer sur la touche « on » de son micro-onde. Et c’est ce qui fait tout son charme. Avec son franc-parler, elle détonne dans le petit village suranné de Carsely où elle a choisi de s’installer – surtout quand elle rabroue quiconque lui parle du climat : so shocking m’dear! Après une carrière passée à côtoyer des VIP et les grands de ce monde, elle se sent bien seule dans ce trou, certes ravissant, mais où elle ne connaît personne… Elle s’inscrit donc à un « concours de quiche » avec un seul objectif : le gagner, afin que tout Carsely « sit down and take notice of her » ! Le problème c’est qu’elle y connaît macache en cuisine, comme on l’a dit. Sans une once de culpabilité, elle court acheter une quiche dans l’excellent « delicatessen » de Monsieur Economides à Londres et la fait passer pour sienne. Or le soir du concours, l’arbitre du concours décède en goûtant précisément une part de « sa » quiche… Pas le meilleur moyen pour se rendre populaire ! Est-ce vraiment un accident ? Agatha se décide à enquêter sur les dessous de l’affaire, tout en découvrant peu à peu les gens du village : le jeune et sympathique policier Bill Wong, sa détestable voisine Mrs Barr, les habitués du pub le « Red Lion », la présidente de la Ladies’ Society et épouse du vicaire Mrs Bloxby, et toute une galerie de personnages hauts en couleur dont les tics provinciaux sont savoureux (d’où l’intérêt de la VO pour les courageux les héros ceux qui lisent l’anglais à mon humble avis).

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Mais j’aime bien la couv’ de l’édition française perso… Ah, c’est peut-être culturel me souffle-t-on dans l’oreillette…

Je crois qu’on a ici affaire à un « cozy mystery« , ce genre de policier où les meurtres à la truelle sont bannis et où seuls comptent l’enquête, ainsi que des personnages et un cadre attachants. Ici l’enquête ne m’a pas tenue en haleine et se dénoue assez vite dans le dernier tiers du livre. Restent des personnages et un cadre effectivement attachants, des situations cocasses (où les ventes aux enchères, les concours de tout et n’importe quoi et les activités « culturelles » de la ladies’ society règnent en maître), et une Agatha Raisin en plein syndrome de l’ex-hyperactive récemment retraitée. Quelques détails glissés ici et là font des allusions intéressantes à l’époque (les rapports sociaux et hommes-femmes notamment). On a le plaisir de voir Agatha évoluer humainement et devenir un personnage finalement central de Carsely. Ses rapports avec Roy, son ancien jeune collaborateur punk, sur la voie de la yuppie-isation, donnent lieu à des comparaisons amusantes entre la vie à Londres et la vie à la campagne, que mille lieues semblent séparer tant géographiquement que mentalement.

Pas un suspense haletant, donc, plus une étude de mœurs cachée sous la forme d’une pochade humoristique comme seuls les Anglais savent nous en pondre. Un peu lent par moments, parfois répétitif et agaçant, mais réjouissant très souvent !

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Et voici à quoi ressemble un village des Cotswolds… Pas mal, je dois dire qu’Agatha a bien choisi son coin !

Edition originale : « Agatha Raisin and the quiche of death » de M.C. Beaton, Constable, 2014

Edition française : « Agatha Raisin enquête – tome 1 : la quiche fatale » de M.C. Beaton, Albin Michel, 2016

No automatic alt text available.Participation à la LC « Agatha Raisin » du fabulous Mois Anglais chez Lou et Cryssilda.

 

 

 

 

Tonino Benacquista, Saga

Afficher l'image d'origineLe talent d’un scénariste se mesure à sa capacité à créer un monde autonome, avec ses lois, ses lignes de force, ses personnages principaux, ses retournements, son esprit propre. Bref, il arrive qu’un scénariste se prenne pour Dieu lui-même !

C’est un peu l’histoire de Saga qui raconte la saga de quatre scénaristes sur le carreau attelés à la scénarisation d’un feuilleton télévisé appelé « Saga ». Seule contrainte qui leur est imposée : le feuilleton étant destiné à « remplir » les grilles de la chaîne par de la « création française » pour respecter des quotas, il passera entre 4 et 5 heures du matin, ne sera vu que par une poignée de gens et ne doit donc exiger qu’un budget réduit au minimum : scènes exclusivement en intérieur, huit personnages au maximum. A partir de là, Louis le quinqua has-been, Mathilde la romancière à l’eau de rose, Jérôme le créateur plagié et Marco le narrateur, jeune poulain voulant à tout prix entrer dans la profession ont carte blanche, ils peuvent faire littéralement « n’importe quoi ». Et ils ne vont pas s’en priver ! Partant du schéma classique de deux familles voisines de palier dont le profil social s’oppose, ils vont progressivement dévier vers les situations les plus invraisemblables, au grand bonheur de leurs fans qui ne font que s’accroître, contre toute attente.

C’est un peu l’histoire de Tonino Benacquista, lui-même scénariste pour la télévision et le cinéma. Il en profite pour épingler avec bonheur le petit monde des scénaristes, des producteurs et des patrons de chaîne, les phénomènes d’identification de masse suscitées par certaines séries TV dans le public, et tout le pataquès intellectuel qui est servi par les sciences sociales autour de ces émissions cultes, cherchant des sens profonds et cachés à des histoires qui n’étaient au départ écrites que pour amuser la galerie ou satisfaire un cahier des charges. A dessein ou à son insu, Benacquista nous offre un aperçu saisissant du pouvoir transformant de la fiction, mais aussi de sa capacité à prévoir l’avenir : ses scénaristes n’imaginent-ils pas une scène de catastrophe apocalyptique s’abattant sur New York dans leur « Saga », alors que Saga – le livre – a été publié trois ans avant un certain 11 septembre 2001 ?

Si j’ai vraiment beaucoup aimé toute la première partie concernant le processus de création de « Saga », j’avoue que la deuxième partie me semble « partie en vrille » dans une forme de surenchère scénaristique (retrouvant ici le même phénomène qui atteint les créateurs de la série dans le roman !). L’auteur prend visiblement plaisir à malmener et balader ses propres personnages vers des destins inattendus et pour le moins surprenants, comme l’ont fait les quatre mousquetaires avec leur « Saga ». Le final m’a quand même vaguement renvoyé à la thématique développée par Antoine Bello dans Les Falsificateurs, ce qui m’a fait sourire. Et je me suis rendue compte que ces deux romans, qui mettent en scène des scénaristes mettant en scène le monde, provoquaient un peu le même genre d’effet légèrement addictif chez le lecteur, peut-être parce qu’on se retrouve catapulté dans des univers bien particuliers et un peu fermés dont les personnages deviennent extrêmement attachants, et les lois propres génèrent sans peine des rebondissements mais aussi des réflexions plus sérieuses sur certains aspects de notre monde actuel, dont ils sont le miroir grossissant : le CFR ou les coulisses de « Saga », des sortes de micro-sociétés observées au microscope par des auteurs un peu démiurges ? Chiche !

Oups, je risque de tomber dans le travers de la surinterprétation intello de ce qui est surtout un bon divertissement qui fleure bon les années 1990 et les délires fin-de-siècle et fin-de-millénaire qui me semblent caractériser cette période a posteriori.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jeffrey Eugenides, Middlesex

Je ne sais pas si Google nous rend idiots, ou si j’ai changé mes habitudes de lecture avec le temps (et mes goûts ?). Le fait est que je ne termine pas un roman sur deux. Voilà, c’est dit. Je lis environ les deux tiers, et puis je passe à un autre livre. Ça m’arrive même avec des livres qui m’ont plu et que j’ai chroniqué sur le blog, mais… Au bout d’un moment, mon intérêt pour l’histoire n’est plus assez fort pour que je continue à en suivre le fil. Souvent il s’agit d’histoires touffues, avec plein de personnages, et des situations qui se succèdent à un bon rythme. C’est ce que j’appellerais des romans-loukoums, délicieux mais un poil trop sucrés, et écœurants sur la fin. J’avoue cependant que cela m’arrive aussi avec des livres assez exigeants (comme Virginia Woolf, hem). Bref, j’ai décidé d’être honnête sur ce point à partir de maintenant. Comme vous pouvez le deviner, ça m’est arrivé avec « Middlesex » de Jeffrey Eugenides. En même temps, je me demande si je ne l’ai pas lâché parce qu’il fait partie d’un (trop) grand lot de livres tentateurs que j’ai emprunté à la bibliothèque et que je dois rendre pour dans deux semaines (c’est sûr, je n’arriverai pas à tous les lire dans ce laps de temps, mais je crois que j’ai voulu maximiser mes lectures !).

Afficher l'image d'origineBref, « Middlesex » est l’histoire rocambolesque de Callie Stephanides, une jeune fille américaine d’origine grecque qui découvre à l’adolescence qu’elle est en réalité un garçon. Mais je devrais dire que c’est en fait l’histoire de sa famille, une smala haute en couleurs, dont les premiers arrivants aux Etats-Unis sont les grands-parents de Callie, Desdemona et Lefty, fuyant les représailles turques à Smyrne en 1922. Ces grands-parents sont un peu les responsables de la « faute originelle » qui touche la famille de Callie. Avec cette fresque gréco-américaine, l’auteur modernise le mythe d’Hermaphrodite, symbole de la différence et de la complémentarité.

J’ai parfois pensé à cette comédie hollywoodienne que j’avais tellement aimée quand j’étais adolescente « Mariage à la grecque« . La référence au cinéma n’est d’ailleurs pas anodine. Eugenides a un vrai don de la mise en scène et de la formule : avec des images très visuelles et panoramiques il nous fait traverser l’histoire de cette famille qui traverse aussi le XXe siècle américain, depuis l’industrieuse ville de Detroit, la fameuse « Motor Town » et sa ségrégation raciale explosive. Ainsi, la transmission des gènes de la famille de génération en génération ressemble à une formidable course-marathon, avec comme point d’arrivée la naissance de la petite Callie en 1960. Certains passages sur les relations familiales, le rapport à la religion, la vie d’immigré, les situations inénarrables dans lesquelles se retrouvent les personnages (Desdemona travaillant pour la « nation de l’islam » par exemple) m’ont franchement fait glousser. D’autres passages sont beaucoup plus graves : le massacre des Grecs de Smyrne sous les yeux impassibles des Français et des Anglais est d’autant plus tragique qu’il est raconté de façon très extérieure, avec des zooms sur certains personnages par moments, et une grande économie de moyens. L’un des morceaux de bravoure est aussi la description du travail à la chaîne dans les usines Ford : on se croirait projeté dans le film « Les temps modernes » de Chaplin, avec l’emballement des phrases, le regard très mobile suivant les différentes phases de la construction d’une voiture, et la répétition lancinante de la même phrase à intervalles réguliers : « Wierzbicki fraise un palier et Stephanides meule un palier et O’Malley fixe un palier à un arbre à cames ».

Bref, un bon roman, original, fouillé, que j’ai pourtant arrêté au moment de l’entrée dans l’adolescence de Callie. Je crois que le narrateur (Cal, qui parle à la première personne et intervient régulièrement pour donner son avis), insiste tellement sur la transformation qu’il va connaître à la puberté que ma curiosité s’est estompée. J’ai juste lu les 20 pages de fin pour savoir comment tout ça finissait (un peu mollement, faut-il le dire, malgré une course-poursuite complètement barrée).

Je remercie quand même Titine qui m’a donné envie de connaître cet auteur en commençant par ce titre, lors du mois américain. 😉

Julian Barnes, Love, etc

« Ok, you’ve got a friend, he gets married, and the day he gets married you fall in love with his wife. » (p. 79)

BarnesL’auteur propose ici la figure assez classique du trio amoureux : Stuart et Oliver sont amis et ils aiment tous les deux Gillian, sauf que c’est Stuart qui se marie avec elle. « Jules et Jim » est une référence qui vient d’autant plus facilement qu’elle apparaît dans la bouche des personnages. Mais il est une autre référence qui s’immisce, celle du lièvre et de la tortue : Stuart et Oliver sont des amis d’enfance que tout oppose. Oliver est un flambeur spirituel, cultivé, coureur et bon à rien, il est le « lièvre » qui se moque de la lenteur de la « tortue », c’est-à-dire Stuart, sérieux, « working-class », pataud, tranquille en apparence. Et pourtant c’est Stuart, le citoyen lambda, qui a gagné le cœur de la belle. Mais qui gagnera à la fin de la partie ?

Le procédé est original : à tour de rôle les personnages parlent, expliquent leurs actions, se justifient, digressent, philosophent, commentent les actions des autres, se livrent intimement et prennent à partie le lecteur-spectateur comme face à une caméra. Des personnages secondaires interviennent, telle la mère de Gillian. Les versions diffèrent selon la subjectivité des personnages. Ça donne beaucoup de relief et de dynamisme à l’histoire d’autant plus que l’amitié de Stuart et Oliver est tissée d’admiration, de mépris, de pitié, de condescendance et de mensonge. On a l’impression d’être devant une émission de télé-réalité avant l’heure (le livre est sorti en 1991), le QI en plus. Les variations du sentiment amoureux sont disséquées sous toutes leurs coutures dans cette partie de poker menteur. Tous ces petits mensonges qu’on se raconte à soi-même, en voulant être à tout prix sincère, n’aboutissent-ils pas à des comportements irrationnels, voire inconsciemment pervers ? Le mariage est-il une assurance tout-risque contre la passion ? Peut-on vivre avec la culpabilité ? Les perdants doivent-ils toujours perdre ? Y a-t-il une justice en ce monde ?

« You don’t know exactly when you fall in love with someone, do you? There isn’t that sudden moment when the music stops and you look into one another’s eyes for the first time, or whatever. Well, maybe it’s like that for some people, but not me. I had a friend who told me she fell for a boy when she woke up in the morning and realize he didn’t snore. It doesn’t sound much, does it? Except it sounds true. » (p.73)

Bref, la fin s’écrit plus avec des points de suspension qu’un point final bien gras, vous imaginez bien.

L’humour anglais et l’understatement fonctionnent à plein régime dans ce roman de Julian Barnes, un auteur que je découvrais pour la première fois. Mais j’ai eu un peu de mal à en terminer la lecture, notamment parce que je l’ai lu en VO et que certains passages sont truffés d’argot, de mots savants et d’expressions tarabiscotées en plusieurs langues. La construction du récit est très enlevée, stylisée comme il faut, mais je n’ai pas complètement accroché avec les personnages et ce qui leur arrive. Peut-être parce que c’est un portrait d’époque, peut-être parce que je n’ai pas tellement cru à leurs sentiments. Mais c’est justement parce que je n’ai pas adhéré à tous les développements de l’histoire que je souhaiterais lire la suite, publiée en français sous le titre « Dix ans après » (« Love, etc » dans la version anglaise, pour compliquer les choses !), au risque d’être encore légèrement déçue.

« People sit at home thinking Some Day My Prince Will Come. But that’s no good unless you’ve got a sign up saying Princes Welcome Here. » (p. 173)

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« Talking It over » de Julian Barnes, éd. Picador, 1992, 273 p.