Quand le diable sortit de la salle de bain

Résultat de recherche d'images pour "le diable sortit de la salle de bain"Ceci est le roman « improvisé, interruptif et pas sérieux » d’un chômage de longue durée vécu par une jeune femme écrivain de son état. Dans des chapitres pleins d’humour mais lucides, Sophie Divry s’emploie à observer les conséquences de l’absence d’emploi stable sur l’état existentiel de son personnage (son double ? son avatar ?) : le basculement vers la pauvreté avec son cortège de maux mesquins (obsession alimentaire, repli social, anomie), l’importance prise par les petits détails et les occupations gratuites (rares), la vente de menus objets sur Leboncoin – comme elle le dit plusieurs fois : quand on a besoin d’un travail ou tout simplement d’argent, la première chose que l’on fait est généralement d’allumer son ordinateur (comme pour TOUT en fait, non ?).

« Ma mère n’avait pas tort. Mais elle ignorait qu’il y avait des étapes dans la mouise. Etre pauvre un an, c’est difficile mais on s’adapte. On est même fier de montrer qu’on peut s’en sortir. Etre pauvre deux ans, c’est être assigné à résidence, mais le pli est pris, on se trouve plutôt bien dans son petit réduit. Etre pauvre trois ans et toutes les années qui suivent, c’est voir sa garde-robe tomber en ruine, perdre ses amis, ne plus savoir ce qu’est s’amuser, ne plus aller voter, ne plus distinguer ce qui pourrait vous aider. » (p. 88)

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« Ces journées se ressemblaient tellement que je suis incapable aujourd’hui de dire combien de temps elles ont duré. L’endroit le moins dangereux était le jardin du Musée des beaux-arts. J’y errais souvent. Assise sur un banc, je lisais un livre que j’avais apporté. Lire était le seul moyen de m’extraire de mon corps, même si la faim ne s’oublie jamais. Quand mes yeux ne pouvaient plus déchiffrer, je me levais et entreprenais de compter les colonnes, de compter les sculptures, de compter les gens. Je répétais l’opération toutes les heures. A midi, j’entrais dans le hall du musée, je prenais une brassée de tracts culturels pour imaginer toutes les expositions que je ne verrais jamais. C’était l’heure où les employés du quartier venaient manger leur sandwich. Les moineaux picoraient les miettes. Sans hâte, je montais feuilleter des catalogues d’exposition. Je retournais m’asseoir en espérant qu’un couple en colère prendrait place en face de moi, ils auraient parlé fort et j’aurais entendu des bribes de leur dispute, de leur vie. Mais tout était calme. » (p. 125-126).

Mais le titre montre bien qu’il ne s’agit pas d’un roman social et subjectif de facture conventionnelle. Se glissent dans le récit, tels de malicieux diablotins, des chapitres ouvertement foutraques et je-m’en-fous-de-la-typo, pour évoquer ses délires ouvertement allumés : Mlle malheurs-de-Sophie convoque son démon personnel, fait intervenir son obsédé ami Hector à la fois comme personnage et censeur du processus d’écriture, entend la voix de sa mère qui « commentapatit » ou « sursautaligna », restitue la conversation entre la bouilloire et le grille-pain, propose un manuel de « contemplage de plafond » en cas de coup dur, et donne à l’occasion son adresse e-mail pour que ses lecteurs lui envoient leurs suggestions de « mots qui manquent » dans la langue française (je lui ai envoyé les miennes, j’espère qu’elle les publiera dans son prochain livre comme promis !)

On note donc chez Sophie (oui, on a envie de parler d’elle comme d’une bonne copine un peu fofolle) un certain désir de malmener les limites du roman et la relation traditionnelle de l’auteur avec son lecteur : non plus de distance infranchissable mais d’interaction et de jeu (coucou Sophie !). C’est parfois hilarant, c’est inventif, et mêlé à des réflexions plus profondes sur l’état de notre société, le tout forme un ensemble fort plaisant. Mais pour moi, cela reste une pochade : une lecture agréable par son excentricité, mais ni emballante, ni décapante, ni révolutionnaire, ni extraordinaire, ni essentielle, ni démentielle, ni centrale ni fondamentale, ni… Bref ! (Cette petite énumération qualificative vous donnant un aperçu d’un procédé littéraire d’esprit un peu oulipo, prisé de l’auteur sur des pages entières).

–> Diable ! Je me rends compte que je publie ce billet un vendredi 13, ce qui n’était pas, mais alors absolument PAS prémédité ! HAHAHAHAHAHAAAAAAAAaaaAaaAAaAaargh….

Je suis néanmoins contente d’avoir découvert Sophie Divry, drôle de personnage et drôle d’auteur, jeune et pleine de talent, dont j’aurais plaisir à lire La cote 400 ou Rouvrir le roman (pour citer la blogueuse qui m’a une fois encore donné envie), ou Journal d’un recommencement, car ses considérations pleines de verve sur la lecture et les lecteurs ainsi que sur les cathos ne peuvent que me réjouir !

« Quand le diable sortit de la salle de bain » de Sophie Divry, Notabilia, 2015, 310 p.

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Monsieur le curé fait sa crise

Mes amis, je vous le dis, si j’ai réussi à publier cette semaine c’est un vrai miracle. Nous sommes en effet en partance pour le pays du fromage troué, autant vous dire que nous avons la tête dans la paperasse et les cartons quoi. Mais comme je suis hyper consciencieuse addict à mon blog (dixit le Basque), voici un billet assez typé « Versailles » je vous l’accorde, mais c’est ma ville justement et je vais la quitter dans peu de jours, donc c’est ma manière de lui dire adieu…

Dans la paroisse de Sainte-Marie-aux-fleurs, tout part en cacahuète. Les dames de la déco se chamaillent ; les cathos soixante-huitards trouvent le curé trop tradi, quand les cathos manif-pour-tous le trouvent trop laxiste. Les divers clochers rassemblés sous la même « entité pastorale » tirent à hue et à dia. Le pompon est atteint quand deux pétitions circulent contre l’abbé Benjamin Bucquoy et qu’il découvre une matière bien peu ragoûtante répandue au fond de son confessionnal… Alors quand un jeune et brillant confrère lui annonce qu’il a obtenu le poste qu’il convoitait depuis longtemps au séminaire diocésain, l’abbé Bucquoy décide tout bonnement de disparaître de la circulation…

« Mais où est-il donc passé ? se demande anxieusement Mme Basile juste avant de s’endormir, tout en laissant couler son dentier dans un verre où frétille un comprimé de Paxodent. C’est un brave prêtre. Je ne le vois pas se faire sauter la cervelle. Ni courir les filles. Il finira bien par revenir. À mon avis, ce n’est qu’une petite fugue… Sainte Vierge, ramenez-le-nous ! » (P. 59).

Publié aux mêmes éditions que Les pieuses combines de Réginald, l’opus de Jean Mercier rassemble les mêmes ingrédients : en faisant rimer catholique avec humoristique, ce roman veut rire des travers contemporains des cathos et des autres, tout en délivrant un message positif sur la religion – ce qui n’est pas rien dans une société où l’on se méfie énormément de tout ce qui est religieux, de quelque bord que cela soit.

Mais la crise de Monsieur le curé ne l’empêche pas de nous distiller en plus quelques leçons de théologie entre deux répliques drolatiques. Et il lève le voile sur la situation des prêtres en France aujourd’hui : obligés de s’ajuster à des territoires pastoraux très larges du fait du manque de confrères, écartelés entre l’administratif, la réunionite, et les exigences contrastées de leurs fidèles, de leur évêque et de l’opinion publique, on n’y pense pas forcément mais oui, les hommes de Dieu aussi font des burn-outs (comme tous ceux qui se dévouent corps et âme sans compter, qu’ils soient salariés, profession de soin ou parents : Maman BCBG, j’ai pensé à toi 😘).

Journaliste à l’hebdomadaire chrétien La Vie, Jean Mercier connaît bien la question pour avoir publié une enquête sur le célibat des prêtres, sujet ô combien polémique on le sait (mais pas traité ici, faudrait un roman tolstoïen pour ça). Tout consacrés à Dieu qu’ils soient, les prêtres sont aussi des hommes avec leurs failles et leurs fragilités. Mais à travers la figure de l’abbé Benjamin Bucquoy, l’auteur a le mérite de ne dresser un portrait ni misérabiliste, ni idéalisé des prêtres, juste humain avec ce petit supplément d’âme rien qu’à eux. Bref, ce portrait a eu le don de me toucher. Avec la limpidité d’une parabole biblique, il montre que c’est à la faveur de nos crises intérieures que Dieu se fraie une voie – et une voix.

Ceux qui, comme moi, sont de la maison, riront du portrait des piliers de sacristie, des petites manies cathos gentiment épinglées, et des prises de tête autour de l’enseignement du catéchisme (qui ressemblent tellement à celles autour des programmes de l’Éducation Nationale !). J’ai reconnu, je crois, le portrait d’une célèbre spécialiste de la modernité religieuse de l’EHESS. Il doit y avoir d’autres clins d’oeil cachés de ce genre. Et franchement c’est-y pas la classe de connaître l’un des destinataires de la dédicace, un blogueur que je suivais dans le temps ?

Et les autres ? Ceux qui ne se sentent pas faire partie de la sphère catho, qui sont plutôt côté parvis, voire pas croyants du tout ou complets indifférents, peuvent-ils lire ce roman ? Évidemment, vous vous passerez de ma permission. Comme de mon conseil d’ailleurs, je ne surestime pas ma qualité de prescriptrice. Mais je pense que c’est suffisamment humoristique, bien ficelé et court pour plaire à pas mal de monde. Après tout, les histoires de curé ne sont pas que destinées aux croyants ; Don Camillo et Léon Morin, prêtre, en savent quelque chose (autant avec la belle gueule de Bébel qu’avec la trogne de Fernandel !).

Après, on adhère ou pas aux convictions qui sont exposées sous la couche d’humour. Mais pas besoin d’avoir peur d’être happé par les rets d’un « prosélytisme » rampant (avertissez-moi quand même si cette lecture vous a convertis hein !😉).

Mention spéciale au nom du personnage Enguerrand Guerre 😂.

Et une virée rigolote dans un EHPAD de vieux prêtres :

« Du haut de ses soixante-quinze ans, soeur Marie-Eulalie veille, main d’acier dans un gant de téflon, sur le destin de la maison Saint-Joseph et de ses quarante-huit pensionnaires. Dans sa longue carrière d’infirmière, cette religieuse de l’ordre des oblates de la Sainte Épine a dirigé une kyrielle de dispensaires dans le monde entier. Tous les résidents la vénèrent et, avec une sainte déférence, les prêtres l’appellent entre eux leur « maîtresse femme ». Quand l’un de ses pensionnaires rechigne, pudeur sacerdotale oblige, à exposer son arrière-train pour une inéluctable piqûre, elle s’exclame, telle une Sarah Bernhardt dans l’Aiglon : « Mon Père, rassurez-vous, j’ai vu les fesses du monde entier. Les vôtres ressemblent sûrement à celles de Notre Seigneur. Sauf qu’il les avait plus rebondies que vous, rapport à sa jeunesse… » Pour autant, personne n’oserait imaginer que la pieuse soeur Marie-Eulalie se soit vu révéler cet aspect de l’incarnation du Christ dans une vision mystique. »

Et : « Le doyen des résidents, le père Hubert Bivort, a cent onze ans. Il a été ordonné en 1936, quelques semaines après l’arrivée au pouvoir du Front populaire. Dire sa première messe sous Léon Blum, ça pose son homme, tout de même… Il a été résistant pendant la guerre, puis déporté dans un camp de la mort. Il a encore tout son haut, mais plus son bas. Peu après ses cent ans, il a fallu l’amputer de ses deux jambes, rongées par la gangrène : « Au moins, je ne risque pas d’aller courir les filles ! » (P. 159)

« Monsieur le curé fait sa crise » de Jean Mercier, éd. Quasar, 2016, 174 p.

Sauveur & Fils saison 1

Résultat de recherche d'images pour "sauveur et fils saison 1"Marie-Aude Murail faisait partie des auteurs chouchous de mes récrés passées au CDI, mais depuis mes 14 ans j’avais cessé de la lire (depuis que la cour de récré avait des attraits plus puissants que les livres du CDI). Jusqu’à ce que je vois fleurir sur les blogs des billets élogieux sur cette nouvelle série « Sauveur & Fils ». Moi qui ne lis jamais de littérature jeunesse, j’ai été piquée par la curiosité (une drôle de bébête celle-là, veuillez m’en croire) ! D’ailleurs, ce phénomène de la littérature jeunesse qui est lue par des « vieux », fait plus que m’intriguer. Aurait-on besoin de fuir le monde des adultes ? Mais ce roman-ci ne fuit pas la réalité, il la nimbe juste d’une aura d’humour et de tendresse.

Quézaco ? Sauveur, c’est le prénom de Sauveur Saint-Yves, un psychologue d’Orléans originaire de la Martinique, et père veuf d’un petit Lazare de 8 ans. Côté rue, les patients entrent par la porte principale dans la maison de Sauveur qui y a installé son cabinet. En consultation, fidèle à son prénom, il tente d’apporter des solutions aux problèmes rencontrés par les jeunes Margaux, Ella, Cyrille, Marion, Lucile, Gabin et leurs parents désemparés, pratiquement tous séparés. Côté jardin, il y a la porte de la véranda où rentre Lazare après l’école et qui se retrouve bien souvent seul pour faire ses devoirs (d’où l’arrivée du hamster qui orne la page de couverture). Entre ces deux mondes, il y a une porte vitrée qui ferme mal et qui permet à Lazare d’écouter les consultations de son père. Et comme le dit très bien la 4e de couverture, « à toujours s’occuper des problèmes des autres, Sauveur oublie le sien [de problème mais aussi de fils, ai-je envie d’ajouter]. Pourquoi ne peut-il parler à son fils de sa maman morte dans un accident ? Pourquoi ne lui a-t-il jamais montré la photo de son mariage ? »

Alors voilà, je l’ai lu d’une traite ce roman. C’est vrai que j’ai été tout de suite embarquée, comme le jeune Lazare, dans la vie de ces patients en mal-être, émue de leurs galères comme de leurs victoires, amusée par l’humour affleurant sans cesse, notamment chez Sauveur pour qui le coup de cœur est immédiat. Pensez donc : grand, baraqué, une voix de velours, un flegme à toute épreuve, une ou deux pincées de mystère… je suis totalement acquise à sa cause, comme les mères de famille du roman 😉

La virtuosité de M.-A. Murail, que je retrouve bien là, c’est de capter aussi bien les naïvetés d’une classe de CE2 et de leur maîtresse de bonne volonté, que les difficultés des adolescents d’aujourd’hui, confrontés aux trop grandes attentes de leurs parents, à la pression de la mode et du regard de leurs pairs, aux pulsions autodestructrices, à l’attraction des écrans… Murail fait un sans-faute, sans aucune balourdise d’adulte-essayant-de-faire-djeune, mais sans escamoter les problèmes de fond. Tout est finement mis en scène, jusqu’à l’impact de certains événements récents sur la psyché de certains (l’histoire commençant le 19 janvier 2015…). Une telle acuité du regard, une telle prise avec la société telle qu’elle est (dont elle reprend les codes, y compris dans sa structure narrative qui rappelle celle des séries, avec des épisodes calqués sur les semaines du calendrier) est vraiment époustouflante.

Les dialogues sont ciselés comme toujours chez cette romancière, voltigeant entre ses personnages pour qui elle nourrit une affection amusée. Les consultations psychologiques de Sauveur – le psy qu’on rêve tous d’avoir – peuvent servir d’exutoire, je pense, à certains lecteurs. Les messages didactiques à caractère « sociétal » incarnés par certains personnages ne gâchent pas pour autant le pur plaisir de la narration. J’ai regretté simplement l’absence totale de parents unis et rassurants dans cette histoire, mais peut-être que les problèmes de leurs enfants auraient eu moins d’impact sur le lecteur ? Je me pose néanmoins la question de la représentation très fragilisée que l’auteur fait des parents d’aujourd’hui et qu’elle évoque dans une interview ici.

Le racisme est également évoqué par touches de façon sous-jacente, Sauveur étant noir et son fils métis. Murail ne juge pas et se contente de montrer la force de certains préjugés ancrés dans les mentalités depuis des générations. C’est encore une belle trouvaille narrative, ce psy martiniquais en butte au racisme non-dit en métropole et aux moqueries de ses compatriotes martiniquais qui le taxent de « Bounty » et de « négropolitain » : elle permet d’humaniser son personnage, évitant l’écueil du psy trop lisse. Elle dramatise également l’histoire, apportant la dose de tragédie qui fait le fond de sauce des bons récits. Le voyage de « Sauveur & Fils » à la Martinique en forme de « retour au pays natal » (spéciale dédicace Aimé Césaire) est un point d’orgue : les descriptions y sont saisissantes de naturel, entre couchers de soleil carmins, « ravets » qui cavalent sous des lits coiffés de moustiquaires, et « garden-parties » familiales à Fort-de-France. Je m’y suis crue et ai instantanément rangé un nouveau projet dans mon agenda mental : me rendre aux Antilles !

Malgré des dénouements parfois un peu faciles (le roman est quand même avant tout destiné aux ados), j’avoue m’être laissée totalement séduire par l’histoire, et je signe pour la saison 2 , les yeux fermés comme une enfant 😉

« Sauveur & Fils saison 1 » de Marie-Aude Murail, L’école des loisirs, 2016, 329 p.

Les avis enthousiastes de Jérôme, George, Saxaoul

Nick Hornby, « Juliet, Naked »

Résultat de recherche d'images pour "juliet naked"Annie ne supporte plus Duncan, l’homme avec qui elle vit depuis 15 ans à Gooleness, une petite station balnéaire du nord de l’Angleterre, prisée dans les sixties et tombée depuis en désuétude (quelque chose comme Berck-sur-mer en plus glauque) (je tiens à dire que je n’ai rien contre Berck, qui m’a l’air bien sympathique, mais il y a indéniablement un effet « Bienvenue chez les Ch’tis » anglais). A 40 ans, avec une envie d’enfant qui commence à la titiller sérieusement, la passion puérile de Duncan pour Tucker Crowe, un chanteur américain des 1980’s, disparu de la scène musicale depuis 20 ans, va finir par causer la rupture du couple. Mais l’histoire ne fait que commencer…

Je ne connaissais pas Nick Hornby, et pour tout vous dire, ce roman est entré dans ma possession car il se trouvait dans une « bibliothèque de rue » où les gens déposent leurs livres pour les donner. Mais la gratuité ne s’arrête pas là, puisque cet exemplaire était déjà à l’origine destiné à être un exemplaire offert par les éditions 10/18 pour deux livres achetés. Comme gratuité n’est pas toujours synonyme de qualité, c’est vous dire si je n’avais pas de grandes attentes à son sujet. Mais mois anglais oblige, je l’ai sorti de ma PAL car je pressentais qu’il serait drôle et léger. Et je dois dire que je ne l’ai pas regretté.

Il y a d’abord la création de ce personnage de chanteur-compositeur de rock des années 70/80, dont la vraisemblance est soignée jusque dans les faux articles Wikipédia que l’auteur insère dans la trame du récit. Modèle de la star de rock déchue, du musicien maudit, Tucker Crowe alimente une communauté de « crowologues » passionnés par sa légende noire et boostés par les possibilités qu’Internet offre aux curieux et aux érudits de tout poil.

Côté existentiel, Juliet, Naked (soit Juliette nue), ce titre obscur, illustre la vanité des croyances sur laquelle se construit une vie. Hornby capte extrêmement bien les conflits intérieurs de ses personnages qui voient les années se dérober et se posent la question de la valeur de leur existence (qu’Annie s’ingénie à traduire en formules algébriques dans un moment de grand désarroi !). Cette question du temps qui passe, de ce qui a été et n’est plus, file tout le roman et se pose à divers niveaux, non seulement celui des personnages en eux-mêmes, mais aussi celui d’une ville, d’une époque ou d’un courant musical. Une (ou plusieurs) relations de couple ratée, une absence d’enfants ou des enfants qu’on ne voit jamais, des occasions manquées et des années passées à boire, à regarder la télé ou à écouter la même musique peuvent-elles être rattrapées ? L’art, ou un enfant que l’on chérit, sont-ils le remède au sentiment du manque de sens de la vie ? Oui en partie. Mais qu’est-ce que l’art au juste, si personne ne se met d’accord sur la valeur d’une musique par exemple ? Vous avez trois heures !

Mais ce livre c’est aussi bien-sûr, un monument d’humour anglais. Le décalage entre le fantasme des uns et la réalité donnent lieu à des dialogues, des quiproquos et des rencontres surprises hilarants. J’ai ri aux larmes des premiers dialogues entre Jackson, gamin de six ans bourré de névroses existentielles, et son père. J’ai adoré la vision de l’auteur sur internet, ce vaste terrain vague « où s’accumulent les débris spatiaux », comme par exemple toutes les bêtises, rumeurs et théories du complot débitées sur les sites des communautés de fans obsessionnels. Duncan, fasciné par son ordinateur qui reconnaît presque instantanément les titres des chansons du CD qu’il insère dedans, et qui imagine une sorte de Neil Amstrong cybernétique, « Neil Headphones », qu’il faudrait impressionner en lui soumettant les albums les plus obscurs et improbables afin de n’être pas pris pour un mouton qui écoute des trucs mainstream, c’est un morceau d’anthologie. La mélancolie d’Annie face à la photothèque de son ordinateur, qui lui permet de comparer toutes les photos de ses vacances, année par année, depuis dix ans, c’est plus parlant que n’importe quel traité philosophique sur la monotonie de la vie, et cela permet de comprendre aussi une révolution toujours en cours de nos modes de vie et de pensée depuis l’arrivée du digital.

Le personnage d’Annie m’a touchée au départ par sa bravoure, son côté pince-sans-rire et sa pudeur qui l’empêche de se plaindre. Mais sur la fin ses sempiternelles hésitations, regrets, indécisions m’ont laissée insatisfaite de ce personnage. J’aime toutefois la grande décision – implicite – qu’elle prend à la toute fin. J’ai appris qu’il existait un courant musical appelé le « nothern style », originaire du nord de l’Angleterre, et qui ressemblait à la Motown. Enfin j’ai adoré, bien-sûr, la finesse des observations de Nick Hornby, quelque chose que je qualifierais de « finesse expériencielle » même si ça fait un peu jargon. J’ai bien envie de découvrir les autres romans de Mr Nick du coup.

Mais on est à la fin du mois de juin, autant l’avouer, je commence à saturer un peu de tant de finesse, si caractéristique des romans anglais (au moins de ceux que j’ai lus ce mois-ci). Je crois que j’aspire à quelque chose de plus brut de décoffrage, et j’en profite pour faire un peu de pub à mon Challenge Latino que je compte bien faire revivre par quelques lectures cet été (même s’il n’y a pas nécessairement de lien entre la première proposition de ma phrase et la deuxième, la littérature latino-américaine étant très diverse et pas forcément « brute de décoffrage »).

Je vous laisse avec cet extrait :

« Cela faisait longtemps [qu’il] n’était pas allé où que ce soit pour écouter un groupe, et il n’en revint pas de constater à quel point tout lui semblait familier. Les choses n’auraient-elles pas dû changer, à l’heure qu’il était ? N’auraient-elles pas dû bouger depuis son époque ? On était encore obligés de trimbaler son matos soi-même, de vendre ses disques et des T-shirts au fond de la salle, de parler au type allumé et solitaire qui était déjà venu vous voir trois fois dans la semaine ? La pratique de la musique en live ne laissait pas une grande marge de manoeuvre, cela dit. C’était comme c’était. Les bars, et les groupes qui s’y produisaient, n’avaient que faire de l’univers immaculé d’Apple ; ce serait des tranches de fromage industriel pour dîner et des toilettes bouchées jusqu’à la nuit des temps. » (p. 159)

« Juliet, Naked » de Nick Hornby, Editions 10/18, 2009, 376 p.

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Barbara Pym, Excellent Women

« Perhaps I really enjoyed other people’s lives more than my own. »

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Que n’ai-je lu plus tôt Barbara Pym ! Et comme ses « excellent women » éclipsent toutes les autres vieilles filles de la littérature anglaise ! Ceci dit sans froisser personne évidemment (je t’aime bien aussi Agatha…). Mais comment ne pas craquer devant les indécrottables catherinettes croquées par miss Pym, irrémédiablement plongées dans le bénitier, avec leur sens de l’autodérision pour seule bouée de sauvetage. Mildred Lathbury, fille de clergyman et narratrice de ce roman, en est une. Logée dans un bas quartier de Londres quelque part après la guerre (la seconde), elle partage sa vie entre son travail dans un bureau d’aide aux gentlewomen en délicatesse financière, et sa paroisse où elle suit journellement les offices, se voue aux mille et une activités de cette fourmilière dévouée, et prend le thé avec le vicaire Julian Malory et sa soeur Winnifred. Son quotidien millimétré mais un peu terne va subitement changer lorsqu’un couple des plus extravagants (pour elle) s’installe dans l’appartement au-dessous du sien. C’est le partage de la salle-de-bain commune qui va enclencher ses rapports tumultueux avec Helena et Rockingham Napier, une anthropologue et un officier de la Navy, personnages qui envoient valser les certitudes qu’elle s’était forgée sur elle-même. Mildred n’est pas insensible au charme du beau Rocky, mais elle n’est pas la seule célibataire de son entourage à succomber aux attraits du sexe opposé…

« She called out, ‘I think I must have been using your toilet paper. I’ll try and remember to get some when it’s finished.’ ‘Oh that’s quite all right’, I called back, rather embarrassed. I come from a circle that does not shout aloud about such things, but I nevertheless hoped that she would remember. The burden of keeping three people in toilet paper seemed to me rather a heavy one. »

Résultat de recherche d'images pour "barbara pym des femmes remarquables"On a comparé Barbara Pym à Jane Austen pour sa capacité affûtée à croquer un petit monde qu’elle connaît bien. Mais j’ai l’impression qu’Austen est LA référence obligée quand on lit une romancière anglaise qui décrit finement un milieu social (surtout pour les critiques français). Si Austen il y a, ce serait une Jane sans beau mariage à la fin, ce qui lui confère un charme très mature, une mélancolie amusée, un regard un peu fataliste bien qu’indulgent, une conscience existentielle de la futilité de nos attachements. J’ai littéralement savouré chacune des pages de ce roman, depuis la première jusqu’à la dernière – au début je les cornais même frénétiquement pour retenir les passages qui me faisaient sourire avec un petit pincement au coeur. Mildred m’a immédiatement fait penser au personnage de Chummy dans la série « Call the Midwife » (il faudrait que j’en parle de cette série d’ailleurs…) : aussi grande en taille que son taux d’auto-estime est bas, un accent upper-class à couper au couteau à huîtres dans le quartier populaire où elle est obligée de vivre. La propre mère de Chummy, d’ailleurs, se retrouve à un moment acculée à recourir aux services d’une association de ladies dans l’embarras, comme celle où travaille Mildred ! Ce n’est pas le seul personnage qui paraît tout droit sorti de Call the Midwife : il y a aussi une réjouissante Sister Blatt, dont le caractère bourru et caustique, et la silhouette imposante juchée toute voile dehors sur la bicyclette en fait la soeur naturelle de Sister Evangelina ! A croire que les scénaristes de la série ont lu Pym, ce qui ne m’étonnerait absolument pas.

Là où Pym peut s’assimiler à Austen (mais aussi à toute une tradition qui inclurait Elisabeth Von Arnim ou Nancy Mitford entre autres), outre la haute fréquence des tea-times, c’est dans la façon dont elle compose des scènes pleines de verve à partir de petits riens, de personnages humains, trop humains, qui se rencontrent, se heurtent, se méjugent, ne se comprennent jamais vraiment et tentent tous de trouver un sens à leur vie à leur façon. Une réflexion anecdotique peut soudain avoir une portée bien plus large, révéler une vérité qu’en tant que lecteur nous avons pu aussi ressentir sans savoir l’exprimer.

« Did we really need a cup of tea? I even said as much to miss Statham and she looked at me with a hurt, almost angry look. ‘Do we need tea?’ she echoed. ‘But miss Lathbury…’ She sounded puzzled and distressed and I began to realise that my question had struck at something deep and fundamental. It was the kind of question that starts a landslide in the mind. I mumbled something about making a joke and that of course one needed tea always, at every hour of the day or night. »

La paroisse offre des tas d’occasions de ce genre : lors de la braderie par exemple, les responsables murés dans la salle de vente s’apprêtent à subir la ruée des acheteurs que Sister Blatt compare aux commandos débarquant sur les plages de Normandie en 44. Ce genre de détail est d’ailleurs la seule concession de Pym au contexte politique et social de l’époque, que l’on devine en filigrane. En parlant de paroisse, il y a ce clivage qui file le roman entre ceux qui vont à l’église et ceux qui n’y vont pas (et puis entre les anglicans et les catholiques, et au sein des anglicans, entre les high et les low church…) Un peu exotique pour un lecteur non averti, mais on ne peut s’empêcher de penser à l’immense rôle social de la religion (en plus du spirituel). Qui n’a jamais assisté au sermon d’un prêtre en lui attribuant mentalement une note comme le fait la collègue de Mildred ?

« I began piling cups and saucers on to a tray. I suppose it was cowardly of me, but I felt that I wanted to be alone, and what better place to choose than the sink, where neither of the men would follow me? (…) My thoughts went round and round and it occured to me that if I ever wrote a novel it would be of the ‘stream of consciousness’ type and deal with an hour in the life of a woman at the sink. » (Une référence parodique à Woolf et Zweig dans la même phrase, ça, ça vaut son pesant de cakes !)

Il y a aussi un discret féminisme affleurant de temps en temps à la surface, un féminisme pratique de femmes un peu méprisées par la société – une société qui les taxe d' »excellentes » pour ne pas dire qu’elle les rejette hors des sentiers de la fortune amoureuse et de la réussite sociale pour les cantonner aux tâches subalternes et à l’observation de la vie des autres. Des femmes qui s’attachent à leur dignité, dans le rang desquelles se place d’elle-même Mildred, dont la lucidité désenchantée, la bonté profonde et la bonne éducation en font un personnage d’emblée très attachant. Les auteures anglaises excellent à donner vie à ce genre de personnage de femme entre deux eaux, en demi-teinte, décalée en somme, et immunisée contre le premier degré et la vaine ambition (je repense à ma chère Rose-Marie Schmidt…). Bonne poire en surface, plus acide en-dessous : la compagne rêvée de nos propres introspections, celle qui nous apprend à rire ou sourire de nos illusions déçues, de nos ridicules et nos réactions absurdes dans des moments incongrus, comme peut l’être celui où l’on se fait larguer tout en gardant la raquette de ping-pong à la main avec laquelle on jouait un instant plus tôt.

« Perhaps long spaghetti is the kind of thing that ought to be eaten quite alone with nobody to watch one’s struggles. Surely many a romance must have been nipped in the bud by sitting opposite somebody eating spaghetti?« 

Et il ne faut pas croire, même (et surtout ?) dans les microcosmes il y a des coups de théâtre, des chassés-croisés amoureux dignes du vaudeville et des quiproquos. Barbara Pym a su marier subtilité, réflexions existentielles et comédie pour mon plus grand bonheur, et j’espère le vôtre !

♥ Coup de Coeur ♥

Allez flâner sur le blog de Keisha pour lire d’autres billets sur Pym… Je crois que j’ai bel et bien grâce à elle rejoint le club des pymistes 😉

Image may contain: 3 people, people smiling, food and indoor3e participation à l’excellent Mois Anglais (même si c’est un peu poussif en ce moment de mon côté et que je regrette de ne pouvoir lire vos billets autant que je le souhaiterais…)

 

Excellent Women de Barbara Pym, Virago Modern Classics, 2013 (rééd. 1952).

Ed. française : Des femmes remarquables, traduit de l’anglais par Sabine Porte, éd. Belfond, coll. Vintage, 2016, 316 p.