Antoine Bello, Les producteurs

bello producteursTroisième et dernier volet de la trilogie des Falsificateurs, les Producteurs narrent les nouvelles aventures de l’Islandais Sliv Dartunghuver et ses amis du Consortium de Falsification du Réel (CFR), cette fois de 2008 à 2012. On les avait quittés bien penauds dans le tome précédent (les Eclaireurs) car indirectement responsables du 11 septembre et de la guerre d’Irak. L’ambiance morose de ce second tome n’est plus de mise ici, on retrouve même toute la légèreté et l’euphorie du premier ! Il faut dire que le CFR a frappé très fort en favorisant l’élection d’Obama…

Eh oui, Obama, c’était il y a dix ans chers lecteurs…De là à en conclure que le CFR est derrière l’élection de Trump, ou que c’est un gros raté de leur part (si c’est le cas, Yacoub a dû être viré du Comex !), il n’y a qu’un pas à franchir, celui qui sépare réalité et fiction, que Bello contribue drôlement à flouter.

Et en effet, ce qui m’a le plus retenu à la lecture de ce 3e tome, c’est le thème de l’art de raconter une histoire. Non seulement cela devient un enjeu pour Sliv à travers sa rencontre avec Ignacio Vargas, l’as du storytelling qui conseille magnats de l’industrie pharmaceutique, patrons de l’immobiliers ou producteurs d’Hollywood, et facture ses services à prix d’or, à la hauteur des résultats sonnants et trébuchants que peut rapporter une bonne histoire diffusée à bon escient. Mais les ficelles du métier qu’Ignacio enseigne à Sliv, Antoine Bello les utilise lui-même pour nous raconter son histoire de CFR : l’art de bien camper ses personnages afin de les rendre attachants, l’art de trousser des rebondissements au bon moment, de créer de la tension, de favoriser l’identification, de produire du mythe, de retenir l’attention, d’émouvoir… Bello en somme montre que la réalité n’existe pas, seules les bonnes histoires existent. Nos souvenirs ? Ce sont des assemblages de faits que notre esprit coordonne pour en faire une histoire cohérente, apte à satisfaire nos besoins psychologiques. L’idée peut sembler grossière à première vue mais ne constatons-nous pas, chaque jour, combien nous ne sommes pas d’accord avec nos contemporains sur une foule de sujets, petits ou grands, y compris par exemple sur la couleur du canapé que mon mari s’obstine à voir bleue quand je la vois grise (hahaha). La réalité, semble dire Bello, est soit la version du plus fort, soit le résultat d’un compromis entre toutes les parties. Evidemment, il soutient la deuxième solution et tout le roman (mais déjà, avant lui, les deux premiers tomes où Sliv s’échinait à découvrir la finalité du CFR) est une ode aux valeurs de la concorde, de l’empathie, du consensus et du multiculturalisme.

Cette concorde, Lena et Sliv, nos deux « jumeaux antagonistes », sont résolus à enfin la produire ici et maintenant en créant une fabuleuse civilisation maya où la concorde était le maître mot de la vie en commun. A travers une rocambolesque mise en scène de la découverte d’une épave au large de Veracruz, dans le golfe du Mexique, le monde entier a les yeux rivés sur le dévoilement de deux (faux) codex mayas expliquant les règles de cette société imaginaire plus vraie que nature… et qui expliquerait le vrai sens de la fatidique date du 21 décembre 2012 : non pas la fin du monde mais le début d’un nouveau cycle (un baktun en langage maya) que Sliv et Lena espèrent placer sous le signe de la concorde universelle. Mais ils sont menacés dans l’agenda médiatique par l’explosion du volcan islandais impossible à se rappeler le nom et par le naufrage d’un pétrolier de la BP au large de la Floride.

Amusant de se remémorer ces événements pas si anciens que l’actualité a pourtant si vite chassé de nos esprits. L’entrelacement entre fiction et réalité est si bien réalisé que je ne peux m’empêcher, maintenant, de relire chaque événement d’actualité sous l’angle d’un bon « scénario » du CFR ! Cela permet notamment de relativiser la manière dont l’information nous est transmise par les médias (voire nous faire basculer dans le côté obscur du complotisme). Les réseaux sociaux qui font leur grande apparition dans ce tome sont évidemment mis à l’honneur pour « produire » le réel. Il n’est pas jusqu’à un « macguffin » qui entretient le suspense durant tout le roman, qui contribue encore à montrer combien la réalité s’inspire de la fiction (et la dépasse parfois !)

La réconciliation de Lena et de Sliv (et le dévoilement du passé de la Danoise) est un autre thème sympathique du 3e tome, ainsi que les nouveaux personnages, solaires et loufoques, qui apparaissent dans ce récit. Mais j’avoue que je me suis moins sentie émotionnellement attachée à eux, peut-être parce que je m’apprêtais à leur faire mes adieux à la fin de ce livre, mais plus sûrement parce qu’ils ne m’apparaissaient plus que comme des pions soumis au bon vouloir de leur auteur, ce cher Antoine Bello.

Bref un tome qui clôt agréablement la trilogie même si la fin, qui relève de la pirouette, m’a laissée un peu sur ma faim. Si j’apprécie énormément l’art romanesque de Bello, je trouve que, comme un Tonino Benacquista par exemple, il ne me touche que jusqu’à un certain degré. Finalement le message qu’il veut graver dans le cœur du lecteur reste assez basique : parvenir à la concorde en sachant se mettre à la place des gens… C’est déjà une magnifique ambition vous me direz, mais pour moi cela ne résume pas le sens de la vie comme semble le penser l’auteur, et sa façon presque publicitaire de mettre son message en scène m’amuse sans m’émouvoir plus que ça.

« Les producteurs » d’Antoine Bello, Gallimard Folio, 2016, 576 p.

Angeles Mastretta, L’histoire très ordinaire de la générale Ascencio

20170306_141347La Révolution mexicaine commencée en 1910 a ouvert une nouvelle ère dont le pays commence à peine à sortir aujourd’hui. Elle a ouvert la voie du pouvoir à des « hommes nouveaux », souvent d’origines modestes, avides de se tailler la part du gâteau dans un pays bouleversé par les réformes du droit du sol, du droit du travail, de l’éducation, de la place de la religion, etc.

Et les femmes ? Ont-elles fait la (ou leur) révolution ? En ont-elles été des bénéficiaires à la marge (ou pas) ? La révolution mexicaine a certes créé l’archétype de la soldadera, la femme en armes sanglée de sa cartouchière prête à s’élancer du train ou s’entraînant au tir (ou plus prosaïquement en train de préparer la popotte pour les hommes). Il y a bien eu des générales dans les armées révolutionnaires. Mais après la phase armée, que sont-elles devenues ? Pendant longtemps elles furent renvoyées à leur anonymat (ou plus prosaïquement à leur foyer) et c’est tout l’intérêt du passionnant roman d’Angeles Mastretta, paru en 1985, que de donner corps et parole à une jeune femme qui trace sa voie dans le Mexique en pleine transition des années 30 et 40.

Habitante de l’opulente Puebla, Catalina a une quinzaine d’années quand elle rencontre le « général » Andrés Ascencio, de 20 ans son aîné, en pleine ascension sociale et politique. Il a fait la révolution du côté des vainqueurs et il est en passe de devenir gouverneur de l’Etat de Puebla. Elle l’épouse, ou plutôt elle est épousée par lui sans qu’il lui ait explicitement demandé son avis, mais elle se se laisse faire car elle a toujours rêvé qu’il lui « arrive des choses ». Ainsi, la fille du fromager et le fils du muletier deviennent le couple de « gobernadores » de Puebla, remplaçant la vieille aristocratie de la cité. Lui s’applique surtout à neutraliser ses ennemis (je ne vous dirai pas comment) et elle à présider des galas de charité.

Catalina raconte sa vie domestique, à élever les enfants d’Andrés qui ont pratiquement son âge, à chevaucher à travers la campagne, à pagayer dans le marécage des commères de Puebla et à se tenir les coudes avec ses amies. Une vie très ordinaire en apparence. Mais le domestique est politique aussi : on la suit aussi bien lors de la campagne électorale de son mari ou de ses nombreuses rencontres politico-mondaines, que lors de ses cours de cuisine qui donnent l’eau à la bouche (Puebla est réputée pour sa gastronomie épicée, notamment pour son « mole », sauce au chocolat, aux arachides et aux piments qui nappe de nombreuses viandes – mon plat préféré si vous voulez savoir !!!). Catalina espionne aussi son mari. Bref, c’est l’envers de la révolution qui nous est révélée par sa narration à la première personne ; d’aucuns diraient que c’est la grande Histoire vue par le petit bout de la lorgnette ; je dirais plutôt que Catalina nous dévoile la face cachée de l’histoire, celle vécue par les femmes dans l’ombre des hommes.

On devine les nombreuses infidélités d’Andrés, sorte de mâle alpha qui s’adresse à tout un chacun avec un rude franc-parler (même au président de la république qui se trouve être son témoin de mariage). Mais il faut avouer qu’il est assez drôle. Catalina ne fait pas spécialement pitié : même si elle est soumise en bien des façons à son mari, elle a la langue bien pendue et lui tient tête, elle n’a pas peur de grand chose, trompe Andrés à l’occasion et intrigue de plus en plus au sein de la sphère politique, se révélant une collaboratrice hors pair pour son politicien de mari (qui devient ministre en 1940).

On présente souvent ce récit comme le roman d’apprentissage d’une femme qui s’émancipe progressivement de la tutelle masculine. La deuxième partie est vraie : Catalina devient une femme de tête et forge peu à peu sa propre vie et son propre avis. Le point d’orgue en est son coup de foudre pour le chef d’orchestre Carlos Vives. Celui-ci lui ouvre des horizons nouveaux et le goût pour la liberté d’esprit… à quel prix ? Mais je n’ai pas trouvé que Catalina « apprenait » grand chose de plus que de servir ses propres intérêts : on a surtout affaire ici à une femme opportuniste et un peu blasée, et même si elle est fichtrement sympathique avec son parler truculent, elle n’est pas spécialement attachante. Elle n’a pas l’étoffe des « générales » et des « coronelas » de la révolution.

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L’affiche du film qui a adapté le roman en 2008

« L’histoire (pas si) ordinaire de la (pas tant) générale Ascencio » est un récit haut en couleur, très vivant, brassant des quantités de thèmes : place des femmes dans une société machiste, mais aussi relations maîtres-serviteurs, corruption politique, répression des paysans et des indiens réclamant leurs terres promises, persécution de l’Eglise catholique, panique anticommuniste à partir des années 40… C’est pas le monde des bisounours, vous l’aurez compris !

J’ai l’impression que Mastretta a « coché » toutes les cases des événements de cette époque pour peindre une fresque effervescente, pleine de personnages baroques, à la manière des fameuses fresques murales de Diego Rivera & co. Ça manque peut-être un peu de profondeur de champ, mais je vous conseille ce formidable voyage dans le temps et dans un pays fascinant.

Pour quelqu’un qui s’intéresse à l’histoire du Mexique dans ces années-là, c’est très drôle de croiser tous les personnages historiques (masqués sous des pseudonymes) prenant subitement chair et laissant voir leur (trop grande) humanité, notamment aux yeux d’une femme peu complaisante sur les travers des hommes. Ça change de la version officielle de l’histoire, tellement mise en avant par l’Etat mexicain.

Je tiens à remercier ma chère Rosa de m’avoir prêté ce roman culte dans sa version originale, sous le titre Arrancame la vida, c’est-à-dire « Arrache-moi la vie » : le titre d’une chanson du compositeur mexicain Agustin Lara que les personnages chantent à un moment-clé, l’un des meilleurs du roman. Une bonne partie du plaisir de ma lecture a tenu au style oral plein de mexicanismes qui m’a rappelé bien des souvenirs !

logo-challenge-42e participation au Challenge Latino hébergé sur ce blog.

Pour faire partie du groupe Facebook du Challenge (sans obligation de participation), c’est ici.

« Arrancame la vida » d’Angeles Mastretta, editorial Planeta, 2012 (1e éd. 1985), 268 p.

En français : « L’histoire très ordinaire de la générale Ascencio », trad. Michel Bibard, Gallimard, 1989.

Elizabeth Von Arnim, Fräulein Schmidt and Mr Anstruther

20170201_170419Ne vous laissez pas rebuter par ce titre ingrat. C’est une vraie petite pépite 1900 à laquelle nous avons ici affaire. Que je sache, ce roman n’a pas été traduit en français, et c’est bien dommage pour le lectorat non anglophone ! C’est devenu rare que je m’attache si affectueusement à un personnage de roman, mais là, la « Fräulein Schmidt » du titre m’est allée droit au cœur ! J’ai fait la connaissance de Rose-Marie Schmidt, 25 ans, allemande évidemment (mais anglaise par sa défunte mère), native de Jena, ville illustrée par les faveurs du grand Goethe en son temps, dont le patronage glorieux recouvre de ses rayons toute la cohorte d’universitaires que la ville abrite, jusqu’à l’obscur professeur que Rose-Marie a pour papa chéri.

Le roman est composé des lettres que Rose-Marie envoie à un certain Mr Anstruther, jeune aristocrate anglais – dont on n’a pas les réponses, ce qui donne tout le sel à certains passages. Au début, Rose-Marie est folle amoureuse de Roger Anstruther, qui vient de passer un an à Jena, hébergé dans la maison du père et de la belle-mère de la jeune fille, une pratique prisée par les jeunes Anglais bien nés de l’époque pour apprendre la langue de… Goethe justement. Or Anstruther vient de repartir pour l’Angleterre, la laissant avec un baiser et une promesse de mariage. Les premières lettres sont donc empreintes de l’euphorie sentimentale de la jeune fille qui découvre un monde nouveau, l’amour, et des horizons plus vastes l’extirpant de la vie monotone et modeste qu’elle mène. Et puis, et puis… les situations et les sentiments évoluent (de toutes façons la Saint-Valentin est une fête commerciale), et c’est une Rose-Marie à la tête froide et au caractère affirmé qui apparaît et qui correspond désormais non plus avec « Dearest Roger », mais avec « Dear Mr Anstruther » : une Rose-Marie d’une pétulance, d’une vivacité, d’une drôlerie, d’une ironie jubilatoires !

***Ouverture de la parenthèse « vieux jeu avant l’heure et j’assume » : on a oublié, à l’heure des sms et des réseaux sociaux, combien les gens, il y a un siècle, maîtrisaient l’art épistolaire et la faculté de mettre en scène leur quotidien de façon extrêmement vivante, bien tournée et dans les moindres détails. Evidemment il s’agit d’une fiction rédigée par une romancière consommée, mais j’imagine qu’Elizabeth Von Arnim devait se livrer dans ses lettres à la même fantaisie, à la même débauche de descriptions prises sur le vif mêlées de ses pensées et mouvements d’âme les plus fortuits, témoigner du même coup d’œil très sûr sur le grotesque de la vie et de ses congénères, tutoyer les cimes en citant des extraits de poèmes appris par cœur, et survoler en rase-motte les aspects les plus prosaïques de l’intendance, passer du coq à l’âne sans crier gare… Un exemple : Rose-Marie commence à évoquer indirectement ses peines de cœur qu’elle clôt d’un sec « Let us, Sir, get back to our vegetables« , à partir duquel elle poursuit une séquence hilarante où elle raconte comment elle et son père sont passés au régime végétarien – par conviction, car elle a lu un livre vantant le végétarisme, mais aussi par souci d’économie, son père et elle étant assez démunis sur le plan financier – et les conséquences tragicomiques de ce régime : son père déplorant par exemple le « caractère pédestre » de certains fruits provenant du verger du voisin, voulant dire par là qu’ils sont infectés de bestioles en tout genre !

Rose-Marie se révèle être une femme d’une grande force d’âme, capable de jouir de l’instant présent (notamment du spectacle de la nature) et de revendiquer sa liberté d’esprit, même dans les conditions peu enviables que l’époque et le lieu lui réservent : femme célibataire, fille d’un pauvre professeur qui n’arrive jamais à vendre les livres qu’il écrit, enfermée dans un milieu très provincial aux vues étroites (avis à celles et ceux qui font des feminist studies : intéressez-vous à ce roman dont le sous-titre indique qu’il s’agit des lettres d’une « femme indépendante »). On fait connaissance avec tout un petit monde : Johanna la bonne des Schmidt et son fiancé le joueur de trompette ; Vicki, la petite voisine, fille déchue de l’aristocratie prussienne ; les commères de Jena déblatérant dans le dos des gens ; le frère guichetier de Papa Schmidt ; Joey, le stupide fils de parvenus anglais, et j’en passe, et des meilleurs, tous croqués en finesse par Rose-Marie. Elle mêle un incontestable humour anglais (understatements en pagaille, ton pince-sans-rire, bref, les amateurs comprendront) avec un enthousiasme énergisant qui résonne de façon très germanique (allez pour une petite louche de clichés ^^) : mais après tout, Von Arnim qui était britannique de naissance, a vécu de nombreuses années en Allemagne par son mariage, et donc devait connaître d’assez près la société qu’elle décrit… Du coup je l’aime encore plus qu’après ma lecture de son beaucoup plus connu Avril enchanté !

Je ne vous révélerai pas les aléas de la relation de Rose-Marie avec Mr Anstruther, pour vous laisser la possibilité de profiter pleinement de la lecture que vous ferez, je l’espère très prochainement, de Fräulein Schmidt and Mr Anstruther. Car oui, si vous lisez l’anglais, si vous trouvez ce livre, ruez-vous dessus sans y réfléchir à deux fois : vous rirez, vous sourirez, vous vous délecterez, et vous vous ferez une grande amie de papier ! (Ça commence à faire un peu « pub des années cinquante » mon panégyrique, mais qu’importe, j’en rajoute : ) >>> sous certaines conditions, j’envisage de le prêter à qui veut, signe de l’estime que je porte à ce roman, qui gagne à être largement connu !

Premier livre de l’année 2017, premier coup de cœur ! 

« Fräulein Schmidt and Mr Anstruther » d’Elizabeth Von Arnim, Virago Press, 1983 (1e éd. 1907), 379 p.

Pearl Buck, Vent d’est, vent d’ouest

20170207_155506Dans une prose dépouillée, Pearl Buck pénètre une nouvelle fois au sein d’une maisonnée chinoise traditionnelle de haute naissance des années 1930. Ce monde clos et strictement normé, héritier d’un empire du milieu dont les cendres fument encore, c’est le vent d’est. Il s’ouvre, avec plus ou moins de bonheur, au vent d’ouest, ou plutôt à la bourrasque que représente la modernité occidentale.

Cette rencontre s’opère à deux niveaux. Tout d’abord par le mariage de Kwei Lan, jeune fille élevée pour être une bonne épouse soumise à la chinoise, avec un jeune médecin qui revient d’Amérique et ne jure que par la civilisation occidentale. C’est lui qui va l’inviter à débander ses pieds, dont la petitesse fait pourtant la plus grande fierté de la jeune femme, ce qu’elle finira par faire par amour pour lui (et finalement beaucoup de soulagement). Grâce à lui, elle conserve auprès d’elle son fils premier-né, au lieu de l’offrir à ses beaux-parents, comme premier descendant mâle de la famille. Elle découvre les bizarreries d’une maison construite à l’occidentale, comme les escaliers, qu’elle descend la première fois sur les fesses ! (Ils sont si peu faits pour des pieds bandés !) Et regrette parfois la lumière mate que laissent filtrer les persiennes de papier, si avantageuse pour son teint, contrairement aux vitres qui font miroiter une lumière drue.

Au moment où elle s’est peu à peu appropriée ces nouvelles façons de faire, et commence à apprécier la liberté dont elle jouit, elle apprend que son frère, parti étudier en Amérique, revient avec une épouse américaine ! C’est le branle-bas de combat dans la maisonnée de sa mère, tout se ligue pour faire échouer cette union jugée contre-nature et faire épouser au fils récalcitrant la fiancée qui lui avait été désignée depuis la naissance… Kwei Lan se sent écartelée entre son sentiment de devoir envers sa famille (le collectif, le lien au passé) et son attrait nouveau pour le primat de l’amour (l’individu, le futur) qui la conduit à soutenir son frère.

Qui du vent d’est ou du vent d’ouest gagnera cette partie de bras de fer ? Cette rencontre entre deux mondes doit-elle nécessairement passer par le rapport de force ?

Narrant les faits à la première personne, du point de vue de Kwei Lan, Pearl Buck arrive à merveille à opérer des jeux de miroirs entre deux civilisations très différentes, dont chacune pense qu’elle est la normalité, et l’autre la barbarie ! Quand Kwei Lan raconte simplement les us et coutumes chinois, le lecteur (occidental, et surtout actuel) peut à bon droit s’étonner. Mais c’est elle qui s’étonne des habitudes américaines : comment, on habille les bébés américains en blanc, couleur du deuil ? Et les femmes ne baissent pas les yeux devant les hommes ? Elles ne prennent pas grand soin de leur apparence, en huilant et fleurissant leurs cheveux, en adoptant une petite voix douce, mais elles courent et rient aux éclats ? La couleur de la peau et des cheveux elle-même est un motif d’étonnement, voire de frayeur.

Ce jeu d’oppositions peut sembler un peu simpliste, voire à l’avantage de l’Occident. Mais il faut se souvenir que Pearl Buck transcrit le ressenti d’une « Chine éternelle », d’une « Chine profonde » face à la pénétration, qui semble injuste, à la limite de la colonisation, de l’influence occidentale. Ce sont des choses issues de son observation, et on ne peut qu’admirer sa faculté à endosser le point de vue, subjectif, d’une jeune Chinoise qui n’était jamais sortie des murs de sa maison. Les personnages sont assez simples en apparence, et le roman lui-même a tout l’air d’un fabliau sur la rencontre entre deux mondes, qui a priori sont insolubles l’un dans l’autre… a priori.

Expo Mexique X Le labyrinthe de la solitude d’Octavio Paz

mexique-1900-1950Pour mon premier billet consacré au Challenge Latino, j’ai décidé de coupler ma description de l’Expo Mexique avec des citations de la célèbre oeuvre de l’essayiste mexicain Octavio Paz, Le Labyrinthe de la solitude. Un billet 2 en 1 en somme !

C’est le dernier jour (!) de l’exposition sur les artistes mexicains de 1900 à 1950 que je me suis finalement rendue au Grand Palais pour y découvrir les trésors de « Diego Rivera, Frida Kahlo, José Clemente Orozco et les avant-gardes » comme le dit la présentation. Il était moins une ! J’aurais raté gros, et notamment des œuvres d’artistes plus méconnus, comme ces Baigneuses très art déco, très aériennes :

Jorge Gonzalez Camarena, Baigneuses, 1935

1900-1950 est un demi-siècle chamboulé par la Révolution mexicaine de 1910, la première révolution du siècle, la première à avoir été abondamment photographiée, filmée et relayée par la presse mondiale. On a presque tous en tête les images de Pancho Villa caracolant à cheval, d’Emiliano Zapata avec sa cartouchière en bandoulière et son regard christique, et du sonore cri « Viva la Revolucion ! » (vous reconnaîtrez une catégorie du challenge latino 😉 ). La Révolution a créé un formidable répertoire d’images dans lequel les artistes ont infiniment puisé. Certains ont été des témoins directs des affrontements.

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Francisco Goitia, Paysage de Zacatecas avec pendus II, vers 1914

Le plus souvent formés en Europe, à Paris surtout, ou aux États-Unis, ces artistes synthétisent les courants avant-gardistes, comme le cubisme, le fauvisme, le symbolisme, avec une expression artistique nationale visant à exprimer l’essence même de la mexicanité, que les élites nées de la révolution s’attellent à définir.

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Diego Rivera, Paysage zapatiste – la guérilla (1915)

C’est donc un métissage artistique qui vise ici à exprimer le métissage culturel et ethnique du Mexique (indiens/européens). Ici notre Diego Rivera national, qui a pourtant été absent lors de la Révolution armée (il était à Paris !), occupe le devant de la scène, ou plutôt des échafaudages, avec ses fresques murales que l’Etat révolutionnaire lui commande pour ses bâtiments publics à partir des années 1920. José Clemente Orozco, David Alfaro Siqueiros et lui sont les « Trois Grands » ayant porté le mouvement du muralisme, art officiel servant à éduquer les masses par l’image. Comme Sartre qui pensait qu’il n’y avait pas d’autres voies que le socialisme pour le développement humain, Siqueiros pensait qu’hors le muralisme, il n’y avait pas d’autres voies pour exprimer le nationalisme mexicain. Alors, évidemment, il n’y avait pas de fresque murale à l’exposition mais de jolis tableaux et une série de panneaux amovibles de Rivera…

Diego Rivera, La rivière Juchitan, 1953-1956 : merci Dandylan pour les crédits photo
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Diego Rivera, Le canoë fleuri, 1931

J’avoue préférer Diego Rivera, dont j’aime les personnages de bronze, qui semblent plongés dans une atemporalité hiératique, et José Clemente Orozco avec sa sensibilité un peu tourmentée, à David Alfaro Siqueiros dont j’apprécie moins le progressisme technologique béat.

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José Clemente Orozco, Las Indias (los Teules), 1947

[Ces Indiennes ont un petit air des Baigneuses de Renoir, avec un côté macabre, non ?]

Au moment où les « trois Grands » (et d’autres) tapissaient les bâtiments publics de leurs représentations de la marche du Mexique vers le progrès, des intellectuels se posaient la question de base : qu’est-ce qu’un Mexicain ? qu’est-ce qui le différencie du reste du monde ? d’où vient-il, où va-t-il ? José Vasconcelos parlait de la « race cosmique », Samuel Ramos et Manuel Gamio invoquaient « l’âme nationale » paraphrasant Renan. Le plus connu de ces intellectuels est Octavio Paz qui a obtenu une renommée internationale grâce à la publication de son Labyrinthe de la solitude en 1950. Dans le Labyrinthe… Paz couche le peuple mexicain sur un divan et ausculte les formes de son être. D’après lui, tout comme les adolescents, les peuples passent par une phase de questionnement autour de leur identité. Bon, ce qu’il dit n’est pas forcément nouveau, mais il campe un certain nombre de concepts qui sont devenus de véritables lieux communs : la « solitude » inhérente des Mexicains, coupés du monde, qui explique leur « retard » de croissance – la figure du « pachucho », jeune immigrant aux États-Unis en rupture totale avec les codes sociaux et vestimentaires de son pays d’accueil, personnification de l’étrangeté – la figure de la Malinche, la femme indienne qui a trahi son peuple en s’alliant avec le conquistador Cortés, et son corollaire, la « chingada », la femme « ouverte » et « violée », dont tous les Mexicains portent le poids de la faute originelle (ce qui expliquerait le fameux machisme mexicain) – la « fête » comme parenthèse cathartique, explosion de vie entraînant souvent la mort, car vie et mort se côtoient étroitement au Mexique… Dans la seconde partie de l’oeuvre, il revient sur l’histoire du Mexique depuis la conquête espagnole, la subordination coloniale pouvant expliquer l’insoutenable solitude de l’être mexicain et sa condamnation à ne faire que copier les modèles européens et nord-américains qui le rejettent (son aliénation en fait). A la fin, la Révolution mexicaine c’est un peu le « temps retrouvé », l’épisode grâce auxquels les Mexicains ont pu se retrouver eux-mêmes, même s’ils restent un pays « sous-développé » . Il conclut par ces mots : « nous sommes, pour la première fois dans notre histoire, contemporains des autres hommes. » Si je cherchais à résumer l’essai d’Octavio Paz, je dirais qu’il s’agit d’un manifeste pour tracer une voie d’expression originale au Mexique, à un moment historique où d’autres peuples revendiquent leur autonomie et leur émancipation. En cela, il peut être considéré comme une oeuvre majeure, aux résonances multiples.

Le Labyrinthe de la solitude contient des assertions parfois un peu unilatérales, dont on se demande si l’auteur les fait siennes, s’il les a observées ou s’il les attribue simplement à un « Mexicain » mythique, mais qui sont sources d’images très poétiques, voire cryptiques. Elles se marient parfois admirablement avec certains tableaux de l’exposition. Octavio Paz dit que les Mexicains professent un grand amour pour la Forme : nous pouvons voir ici que la forme peut aussi être éclairée par un sens, un contenu.

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Alberto Garduño, Le sarape rouge, 1918

« Vieux ou adolescent, créole ou métis, général, ouvrier ou diplômé, le Mexicain m’apparaît comme un être qui s’enferme et se préserve : masque son visage et masque le sourire. Planté dans une solitude farouche, à la fois épineux et courtois, tout lui sert pour se défendre : le silence et la parole, la courtoisie et le mépris, l’ironie et la résignation.« 

Ángel Zárraga
Angel Zarraga, Le Mexique face à sa frontière nord, 1927

« La solitude du Mexicain, sous la grande nuit de pierre du haut plateau, encore peuplée de dieux insatiables, est différente de celle du Nord-Américain, perdu dans un monde abstrait de machines, de concitoyens et de principes moraux. »

Jean Charlot, Danse des Malinches

« Il est significatif que dans un pays aussi triste que le nôtre, il y ait de si nombreuses et si joyeuses fêtes… parce que nous n’osons pas ou que nous ne pouvons pas affronter notre propre être, nous avons recours à la fête. Elle nous lance dans le vide, ivresse qui se consume elle-même, coup en l’air, feu d’artifice. »

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José Clemente Orozco, Défilé zapatiste, 1931

« Par la Révolution, le peuple mexicain rentre en lui-même, dans son passé et dans sa substance, pour extraire de son intimité, de ses entrailles, sa filiation. De là sa fertilité… la fertilité culturelle et artistique de la Révolution dépend de la profondeur avec laquelle ses héros, ses mythes et ses bandits ont marqué pour toujours la sensibilité et l’imagination de tous les Mexicains. » « Le Mexique ose être. L’explosion révolutionnaire est une fête tonitruante où le Mexicain, ivre de lui-même, connaît enfin, dans un mortel embrassement, l’autre Mexicain. »

José Clemente Orozco, Soldats

« [Le macho] est le pouvoir, isolé dans sa puissance, sans relation ni compromis avec le monde extérieur. C’est l’incommunication pure, la solitude qui se dévore elle-même, et dévore ce qu’elle touche. Il n’appartient pas à notre monde, il n’est pas de notre ville, il ne vit pas dans notre quartier. C’est l’Etranger. »

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Ramon Cano Manillas, Indienne de Oaxaca, 1928

« La Mexicaine oppose un certain hiératisme, une sérénité faite à la fois d’attente et de dédain… Comme toutes les idoles, elle est maîtresse de forces magnétiques, dont l’efficacité et le pouvoir croissent dans la mesure où le foyer émetteur est passif et secret. Analogie cosmique : la femme ne cherche pas mais attire ».

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David Alfaro Siqueiros, Mère prolétaire, 1929

« Qui est la « Chingada » ? Avant tout, c’est la Mère. Non une mère en chair et en os, mais une figure mythique. La Chingada est une des représentations mexicaines de la Maternité, comme la Pleureuse ou la « très patiente mère mexicaine » que nous fêtons le 10 mai. »

Mais que dirait Octavio Paz de cette footballeuse de 1926, si moderne et androgyne ?

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Angel Zarraga, La footballeuse, 1926

Et surtout, n’oblitère-t-il pas tout un courant de « femmes fortes » comme les appelle l’exposition, que j’aimerais plutôt qualifier de « fortes têtes » : soldaderas, artistes, militantes de tous bords, simples paysannes ou filles de bonne famille, exilées, « femmes de » devenues presque plus connues que leur mari… L’expo fait la part belle aux artistes féminines, mais les amoureux de Frida auront peut-être été déçus car il y a peu de tableaux d’elle. En revanche, on découvre des œuvres colorées, riches de symboles et de représentations intimistes de la figure féminine (avec beaucoup d’autoportraits).

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Oga Costa, La marchande de fruits, 1951
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Maria Izquierdo, La fillette indifférente, 1947
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Rosa Rolanda, Autoportrait, 1952

Et j’ai beaucoup aimé le regard de cette fillette peinte par Frida :

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Frida Kahlo, Enfant tehucana, Lucha Maria ou Soleil et Lune, 1942

Dans un autre texte, Octavio Paz disait que le Mexique était le « miroir magnétique du surréalisme ». Bien des surréalistes des années 30 furent attirés par ce pays, comme Breton lui-même, ou Antonin Artaud. Certaines œuvres de l’expo ressortissaient clairement du surréalisme (même si celui-ci est en fait diffus dans la plupart des œuvres à mon sens), tandis que d’autres se réclamaient du « réalisme magique ». N’oublions pas le stridentisme, mouvement qui fusionne les apports du dadaïsme et du futurisme. Tout ça pour dire que le muralisme, s’il était hégémonique, ne résume pas à lui seul l’expression artistique mexicaine de l’époque…

Roberto Montenegro, L’épicerie du bon poète, 1939

Il m’a semblé que ce tableau de Montenegro pourrait parfaitement figurer dans les cartes du jeu de société Dixit (si vous ne le connaissez pas, je vous invite fortement à le découvrir !)

Et ces gros yeux littéralement plantés sur les jambes des danseuses de cancan m’ont bien fait sourire :

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Gabriel Fernandez Ledesma, La passerelle

J’ai été aussi attirée par l’expressivité de cette sculpture de Francisco Arturo Marin, représentant le cortège mortuaire du héros révolutionnaire Zapata – les grands yeux, les grandes bouches, notamment celle grande ouverte du personnage de droite !

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Francisco Arturo Marin, Deuil pour Zapata, 1957

« La contemplation de l’horreur, ainsi que la familiarité et la complaisance en sa compagnie, constituent l’un des traits les plus notables du caractère mexicain. »

En fouillant sur internet, j’ai découvert son travail et j’aime beaucoup la puissance de vie qui se dégage de ses statues (voir ici la femme buvant la pluie ou la femme en travail !)

Enfin, j’aimerais conclure ce billet déjà très long et un peu fourre-tout par ma découverte de trois artistes fascinants.

La première c’est Nahui Ollin, fille de générale née Carmen Mondragon,  élevée à Paris, d’une beauté à couper le souffle et dont les yeux verts subjuguèrent toute une génération. Peintre, poète, mais surtout muse, c’est une femme hors normes, même dans le contexte sulfureux des années folles.

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Gerardo Murillo dit Dr Atl, Nahui Ollin, 1922 (détail)

Nahui Olin, aka Carmen Mondragon

Et enfin, j’ai découvert le couple de photographes, Manuel et Lola Alvarez Bravo. Tombée sous le charme des prises de vue tendrement ironiques de Manuel (mort en 2002 à l’âge de 100 ans !), et des collages de Lola…

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Manuel Alvarez Bravo, « Anges dans un camion »
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Lola Alvarez Bravo, Le rêve des pauvres, 1935

Voilà, cette expo contenait tellement d’œuvres, avec un parcours parfois un peu labyrinthique (!), zigzaguant entre salles thématiques et chronologie, artistes et courants, que ce résumé est forcément réducteur et subjectif. J’espère néanmoins qu’elle a pu être une porte d’entrée vers ce fantastique pays qu’est le Mexique, qui est loin, encore une fois, de se réduire aux œuvres ici présentées. D’ailleurs, la grande absente de l’expo c’était la « Imagen » la plus représentée au Mexique, que ce soit dans l’espace privé ou l’espace public, j’ai nommé la Virgen de Guadalupe :

Crédit : santafe.org/blog

Première participation au Challenge Latino.

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Pour voir d’autres oeuvres de l’expo : ici.

Et pour faire partie du groupe Facebook du Challenge Latino (même si vous ne participez pas directement), c’est : ici.