Alléluia

Voilà, il est (enfin) là.

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Mon petit garçon est né il y a deux semaines, pile le jour de publication de mon dernier billet, ce qui en fait, je pense, le plus jeune blogueur du monde. J’ai senti mes premières contractions au moment où j’appuyais sur la touche « publier » (véridique).

Comme quoi, ça a du bon de prendre son blog pour un défouloir, je crois que Bébé a bien saisi le message !

Bien-sûr, c’est le plus beau des bébés. Et comme nous passons une grande partie de nos journées (et de nos nuits) en tête-à-tête (quand ses soeurs veulent bien me le laisser), je n’ai plus beaucoup de temps, évidemment, à consacrer à ce blog et à ceux des copinautes. (Mais je vous lis en sous-marin sur mon portable).

En revanche, j’ai pleeeeein de temps pour lire et écluser tous les livres qui traînaient dans ma PAL. C’est ça qui est bien avec le congé maternité et ses longues plages de tétées : je reprends un rythme de lecture que je ne connaissais plus depuis le temps rêveur de mon adolescence. Et comme je ne peux plus céder aux tentations des librairies et des bibliothèques, ma PAL prend une utilité soudainement vitale.

Bref, je vous promets des billets en rafale dans quelques temps. Mais là, il faut que je ferme mon écran pour lire le plus beau des livres : le visage de mon enfant.

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L’été des quatre rois, de Camille Pascal

En lisant Miniaturiste, j’ai cru que le manque d’épaisseur de l’histoire tenait à son cadre temporel trop réduit. Eh bien j’ai ici l’exemple exactement contraire : ces quelques jours de L’été des quatre rois, en pleine canicule parisienne, m’ont paru aussi denses que des années et aussi vibratiles que des coups de canon dans un ciel bleu.

Mais dites-moi, ça vous parle, à vous, « l’été des quatre rois » ? (Pour mon concours, j’avais révisé l’année des quatre empereurs, mais pas cet été-là). Quand est-ce qu’en France, quatre rois se sont succédés sur le trône en moins de 15 jours ? Non, ce n’était pas dans une obscure période sous-mérovingienne de rois fainéants. C’était en 1830. Si, si, essayez de vous rappeler de vos cours d’histoire, souvent relégués en fin de programme de 4ème (et donc survolés) : la Révolution de Juillet, les Trois Glorieuses, Gavroche sur les barricades, la Liberté guidant le peuple… Ça y est, ça revient ?

M’enfin, me direz-vous, p’t’êt bien que notre prof nous avait parlé d’un vieux roi de la Restauration, Charles X (frère de Louis XVI !) qui se faisait saquer et remplacer par un roi moderne, dynamique, dans le sens de l’histoire (habile transition vers la lente démocratisation de notre beau pays la France et le cours d’éducation civique), Louis-Philippe quoi. Mais quand est-ce qu’il ou elle nous a parlé des deux autres rois qui sont censés avoir régné entre les deux ? Aurais-je loupé un épisode du cours en raison d’une passionnante conversation par petits papiers interposés sur les mérites comparés des garçons de 4ème B par rapport à ceux de la 4ème A avec ma voisine de table ? (Nooooon).

—> Si à la lecture de ces lignes alléchantes, votre curiosité s’ébroue telle un cocker rendu fou par un os en plastique, vous pourrez toujours la satisfaire en lisant le livre de Camille Pascal, tiens (Mais quel talent de pubarde) (Et quelle subtilité) (Vous ne savez pas ce que c’est que d’attendre un bébé et de dépasser son terme) (Alerte, ce blog respectable est en passe de se transformer en défouloir pour femme enceinte dépassée !!! 😵).

Bref, que ces apartés douteux ne vous dissuadent pas de lire cette chronique « comme si on y était » de la révolution de 1830, qui relate des choses passionnantes sur le changement de régime, plein de drame, de bouillonnement populaire, de pathétiques bouffonneries et de trahisons de salon.

Au moment de l’élévation, le roi se prosterna, priant à nouveau pour la France, pour ce frère martyrisé qui lui avait laissé une couronne tachée du sang de Saint Louis et pour son fils poignardé un soir de fête. Sa Majesté n’aimait pas à penser mais se plaisait à prier. Sur la recommandation de son directeur de conscience, il associa à ses prières sa pauvre femme morte depuis des lustres et dont il ne parvenait pas à se rappeler exactement son visage, tant il l’avait peu regardée de son vivant.

Comme dans un fil d’actualité, on suit l’action en direct, presque heure par heure, depuis le 25 juillet 1830, jour où le roi Charles X décida de commettre une sorte de coup d’Etat absolutiste, jusqu’à l’exil de la famille royale le 16 août vers l’Angleterre et l’avènement de la monarchie de Juillet qui offre un régime constitutionnel à l’anglaise. 

Grâce à une narration fluide, on se déplace entre les lieux névralgiques où s’est nouée l’Histoire en majuscule (et les petites histoires personnelles à l’ombre de la grande) : la cour de Saint-Cloud, le Palais-Royal, les ministères, les sièges des journaux, les rues et salons de Paris, ou le château des royaux cousins Orléans à Neuilly. Les acteurs principaux de ce drame d’opérette sont Charles X, le roi âgé qui n’a pas vu d’où venait le vent, son plus qu’ambigu cousin Louis-Philippe, les grands serviteurs de l’Etat. Mais il y en bien d’autres : l’opposition parlementaire ; le grand banquier Lafitte (qui ne se déplace qu’en pantoufles à cause de sa goutte) ; le petit et coriace Adolphe Thiers aux allures de Sancho Pança (qui ne sera plus pour moi juste le nom d’une avenue ou d’un lycée) ; cette « vieille poupée » de Lafayette (coucou le revoilà) ; le roué Talleyrand qui, lui, sait changer sa veste en fonction du vent qui tourne (mais dédie des heures à sa toilette chaque matin, révolution ou pas) ; Chateaubriand qui prend la pose pour la postérité (et la Récamier qui cherche à le faire redescendre sur terre)… J’ai adoré en particulier découvrir l’attachante comtesse de Boigne qui recevait le tout-Paris dans son salon, aussi bien les royalistes les plus légitimistes que les libéraux les plus maçonniques, et sans qui peut-être la monarchie de Juillet aurait peut-être avorté dans l’oeuf. 

« En rentrant chez elle, éreintée par cette journée folle qui l’avait vue tout à la fois sauver l’Europe d’une guerre continentale et Chateaubriand de ses propres démons, la comtesse de Boigne ne tenait plus debout, mais un petit sourire de triomphe ne la quittait pas. »

Mais il y a aussi et surtout le peuple parisien qui empile vieux matelas et pots de chambre pour en faire des barricades, met à sac Notre-Dame-de-Paris (tiens, salut Victor Hugo qui se promenait justement par là pour oublier l’accouchement de sa femme et trouver l’inspiration de son roman) et défile dans le Palais-Royal pour s’asseoir chacun à son tour sur le trône royal et se prendre un instant pour le souverain, comme dans un Disneyland du pouvoir. 

Dans le genre « écrivain absorbé par son oeuvre » pendant que tout s’agite autour de lui : « La bêtise du peuple le désespérait. Ce n’était pas demain la veille que l’on verrait la république régner. Stendhal referma sa fenêtre violemment, alluma une chandelle, attendit impatiemment que la cire chauffe, en recueillit quelques gouttes, se brûla les doigts puis les malaxa un long moment pour en faire des boulettes qu’il se glissa ensuite dans les oreilles. Un grand silence s’installa aussitôt… »

Si j’étais politicienne, mémorialiste ou chroniqueuse dans un grand hebdo national (en fait, c’est un peu la fonction de Camille Pascal dans le civil), je dirais que ce roman vrai de la Révolution de Juillet est aussi le parfait manuel de tout ce qu’il ne faut pas faire en politique, genre s’aveugler sur la colère populaire qui couve et penser qu’envoyer les CRS, heu la Garde, va suffire à résoudre les problèmes (allo Manu). Il est aussi l’illustration du principe qu’à la fin, quand les souris ont bien dansé, la loi du plus fort est toujours la meilleure.

Alors certes, au bout d’un moment, l’accumulation du récit événementiel peut sembler un peu too much, surtout quand on sent que l’affaire est pliée, et que Charles X se retient inutilement à de vieilles chimères (allez, lâche le morceau à la fin) (cocker emperruqué, va) (roooh, le manque de respect, va-z-y la prof, ho !…). Mais l’auteur se tire bien de l’exercice délicat de romancer avec exactitude un épisode historique, dans un genre qui sent un peu son « historien de droite » (mais c’est beaucoup mieux que Max Gallo), avec panache, humour et sympathie pour tous ses personnages, de quelques bords soient-ils. Et un style magnifique.

« L’été des quatre rois » de Camille Pascal, Plon, 2018, 662 p.

Miniaturiste, de Jessie Burton

Une friandise littéraire, voilà de quoi il s’agit ; l’équivalent des repas saturés en lipides et glucides des fêtes de fin d’année. D’ailleurs, l’un des enjeux principaux du roman est précisément la vente d’un stock de sucre venu tout droit du Surinam vers l’opulente Amsterdam du XVIIe siècle. Celui à qui échoit cette tâche est un riche marchand de la VOC, la Compagnie des Indes néerlandaises, que l’on découvre à travers les yeux naïfs de sa jeune épouse, Nella. Fraîchement arrivée de sa campagne natale, elle est confrontée aux comportements bizarres des membres de la maisonnée (un mari insaisissable, une belle-soeur célibataire et autoritaire, une servante sans-gêne et, ô stupeur, un serviteur dévoué et… noir). La seule carte qui lui est donnée pour se retrouver dans ce dédale est une réduction en miniature de sa nouvelle maison et les menus objets que lui envoie un miniaturiste aussi prodigieux qu’énigmatique…a

On peut dire que Jessie Burton a trouvé un sujet en or. Le contexte historique et social se prête admirablement à une intrigue à la Thomas Hardy : on visite de l’intérieur une famille bourgeoise et ses secrets bien gardés – à quoi s’ajoutent les rapports avec les subordonnés, les artisans et les bourgmestres, les féroces rivalités avec les autres notables de la ville, d’enivrants relents d’orientalisme recouverts sous d’épaisses couches de vêtements à cols montants (l’austère puritanisme de la cité s’accommodant sans problème avec l’enrichissement phénoménal de ses élites). On se régale des détails historiques, comme cette vogue du sucré ramenée dans les cales des vaisseaux du grand port de la mer du Nord. Ou bien cette guerre aux images (et au sucre bien-sûr) lancée par les prédicateurs calvinistes. Sur tout cela plane un soupçon de mystère, presque de magie. Et puis, il existe vraiment une maison de poupées du XVIIe siècle ayant appartenu à une Petronella Oortman au Rijksmuseum d’Amsterdam ! Pour moi qui en ai eu une dans mon enfance, fabriquée par mon grand-père, ça ne pouvait que me faire rêver…

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La fameuse maison de poupée…

Bref, il y avait matière à en faire – en plus contemporain bien-sûr – un de ces romans fleuve du XIXe siècle dont parlait Lili à propos des Grandes Espérances de Dickens, un truc qui vous tienne au corps et au coeur, qui prend le temps de vous installer dans un récit courant sur de longues années, et dont les personnages restent inoubliables. 

Malheureusement, l’auteur a manifestement choisi de privilégier les sucres rapides aux sucres lents. Que les (nombreux) fans de Jessie Burton me pardonnent si je vais leur sembler méchante mais je trouve qu’elle a racorni un sujet prometteur, comme si elle avait mis un superbe pull en cachemire dans un cycle de lavage à 60°. Ou pour le dire plus diplomatiquement : voilà un joli roman que j’ai apprécié sur le moment mais dont les défauts me sont vite apparus. Le fait d’avoir choisi de concentrer l’histoire sur quelques semaines à peine fait que je ne me suis pas attachée aux personnages, pas plus que je n’ai frémi aux catastrophes qui leur tombent tout soudain sur la tête. La relation entre Nella et son mari, péniblement esquissée, pas crédible pour un florin, s’étire fatalement en guimauve sur la fin. Les autres personnages sont caricaturaux, ce qui n’est pas forcément un défaut en terre romanesque. Mais leur évolution narrative peu cohérente ne m’a apporté que de l’insatisfaction. Je n’ai pas compris l’intérêt du personnage d’Hannah non plus (qu’apporte à l’histoire sa relation ancienne avec Cornelia, la servante de Nella ? On nous promet du mystère là où il n’y en a pas une once !) Enfin, THE miniaturiste, ce personnage si fantasmé tout au long du livre, est le plus beau « MacGuffin » que j’ai jamais vu dans un roman qui n’est pas un polar.

Enfin voilà, je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé ce roman, vu que je l’ai lu jusqu’au bout avec un certain plaisir (pour les raisons citées plus haut), mais je l’ai trouvé décevant dès la dernière page refermée. Dites-moi, Les filles au lion de la même auteur a-t-il les mêmes défauts ?

« Miniaturiste » de Jessie Burton, Gallimard, 2015, 512 p.

Bonne année 2019 !

Au seuil de cette nouvelle année, je vous souhaite à tous, ô lecteurs réguliers ou de passage, beaucoup de bonheur et de bons livres au cours des 365 prochains jours, la poursuite de l’exploration amoureuse de la vie, et de la littérature qui en est la sève.

Je me suis appuyée à la beauté du Monde 
Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains
(Anna de Noailles, Le coeur innombrable, 1901)

J’ai eu, je l’avoue, du mal à revenir au blog après la période de Noël. Manque de temps et de motivation, une vie de famille prenante, des préparatifs en série pour l’arrivée de bébé (mon baigneur devrait pointer le bout de son nez d’ici une semaine, c’est vous dire) – d’où la fatigue et des billets qui s’accumulent… A cela s’ajoute WordPress, qui a eu le mauvais goût de changer de fond en comble son éditeur de texte, et voilà-t-y pas que je n’arrive même plus à justifier mes paragraphes, bououououh !!! Bref, tous les ingrédients d’une bonne panne de blog.

Mais impossible de décrocher complètement, rien à faire, je suis une camée du blog : la pensée de l’alimenter et d’aller visiter celui des copinautes revenait me titiller de loin en loin, pour me rappeler à mes devoirs. Je m’y remets donc en douceur, par l’inventaire à la Prévert de mes lectures de l’année.

En 2018, j’ai donc lu, entre autres :

  • les deux derniers tomes d’un cycle napolitain à la réputation mondiale, plein de passion féminine et de réflexion post-moderne : Celle qui fuit et celle qui reste et L’enfant perdue.
  • des classiques, pour mon plus grand plaisir, dont quelques honnêtes pavés : A l’ombre des jeunes filles en fleur (trop hâte d’entamer Le côté de Guermantes = véridique = je crois que je vais rompre mon voeu et l’acheter sans plus tarder sur internet – pas envie de traîner mon gros ventre jusqu’au centre de Lausanne – pour le lire ces prochaines semaines, quand j’aurai un petit « têteur » – j’ai pas dit « têtard » – collé au sein toute la journée) – Mrs DallowayAurélienNotre-Dame de Paris.
  • des écrivaines nord-américaines, nouvellistes ou romancières, pour ne rien changer d’une tendance empruntée depuis quelques années : Flannery O’Connor, Louise Erdrich, Laura Kasischke, Siri Hustvedt (déception), Alice Munro (coup de coeur). Et UN écrivain américain bien connu : Paul Auster.
  • deux romancières à l’univers atypique et bien particulier : Claudie Gallay et Yôko Ogawa.
  • des coups de coeur qui ont fait mon bonheur : Une ardente patienceEn toute impunitéLes oiseaux morts de l’Amérique.
  • quelques titres des rentrées littéraires de l’année (même si je suis à des années-lumières de certains gros lecteurs sur ce chapitre) – dont un pas encore chroniqué : Le Lambeau (LE livre de l’année j’ai l’impression) – Chien-LoupL’été des quatre rois (sans oublier le Christian Garcin sus-cité).
  • … et trop peu de latinos (j’y reviendrai), dont un coup de coeur tout de même et deux non chroniqués : l’opus d’Antonio Skarmeta, Embrouille et Budapest de Chico Buarque, et enfin Artifices de Jorge Luis Borges, deuxième partie de Fictions.

En 2019, j’ai envie de lire :

  • La suite de L’amie prodigieuse, quand on a fini de lire les quatre tomes : Frantumaglia d’Elena Ferrante, qui sort cet hiver.
  • des classiques, encore : Balzac, Sand, Flaubert, Dumas, Maupassant, Colette, Aragon, et bien-sûr Proust se bousculent au portillon côté français – Jane Austen, Emily Brontë, Dickens, Elizabeth Von Arnim, E.M. Forster, Katherine Mansfield, et toujours Virginia Woolf côté anglais – Henry James côté américain (avec une envie de découvrir Edith Wharton et Carson McCullers).
  • des écrivaines nord-américaines pour continuer dans la même veine : Joyce Carol Oates, Joyce Maynard et Siri Hustvedt (je ne veux pas rester sur une déception) sont ma PAL, Louise Erdrich dans mes envies. Et UN écrivain américain dont on a beaucoup parlé cette année : L’arbre-monde de Richard Powers.
  • des écrivaines japonaises : j’ai en stock Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka et Ito Ogawa est prévue au blogoclub du 1er mars. Et UN écrivain japonais bien connu, Mishima.
  • des écrivaines atypiques à l’univers particulier, comme Jacqueline Harpman.
  • des livres de la rentrée littéraire 2018, dont Arcadie d’Emmanuelle Bayamack-Tam, La beauté des jours de Claudie Gallay (on me dit dans l’oreillette qu’il date de 2017, oups), Au loin d’herman Diaz, Trois fois la fin du monde de Sophie Divry, L’invention de la nature d’Andrea Wulf, et L’arbre-monde donc (je renvoie aux billets de blogonautes qui m’ont fait envie).
  • André Dhôtel, cet écrivain méconnu que j’appréciais tant il y a quelques années. J’ai bien envie de m’offrir La route inconnue réédité chez La Clé à molette, et D’un monde inconnu, chez Fata Morgana (beaucoup d’inconnu pour cet auteur méconnu, ça tombe bien).
  • des essais, comme Composition française et L’autre George de Mona Ozouf ou Le dialogue de François Cheng.
  • des auteurs qui me sortent de ma zone de confort : Michel Tremblay, Eric Chevillard, Franz Kafka, voire… Montaigne.
  • des livres de la rentrée de janvier 2019 que je lirai probablement l’année prochaine en fait (ou bien jamais) : Une femme regarde les hommes regarder les femmes de Siri Hustvedt (qui réunit plusieurs critères d’envie de ce début d’année : essai, rentrée littéraire, mon amie Siri) – Théorie de la bulle carrée de Sébastien Lapaque (tout simplement parce que j’avais bien aimé un de ses polars, et que j’ai déjà croisé l’auteur au comptoir d’un bistrot de mon ancienne ville de résidence, qui est aussi la sienne, sauf que je ne me rappelais plus de son nom, juste de son prénom, ce qui causa mon grand désarroi au moment de l’aborder et força mon cher et tendre à lui adresser la parole ainsi : « Vous êtes écrivain, Monsieur ? » suivi de « Quel est votre nom ? ») – Bacchantes de Céline Minard (pour rester dans le vin, à défaut de le boire dans mon état actuel, et dans le thème des femmes puissantes) – mais aussi Chacun son tour de Gaspard-Marie Janvier (le bon patronyme pour un mois qui s’avère crucial à mon échelle de mère poule, et une réflexion sur la mort pour moi qui vais être confrontée au début de la vie) – Le voyage du canapé-lit de Pierre Jourde (encore un auteur que je me promets de découvrir depuis longtemps) – La transparence du temps de Leonardo Padura (c’est un latino et on m’en a dit du bien).

J’ai bien conscience que tous ces projets de lecture sont pour la plupart des plans sur la comète, et que mes lectures emprunteront peut-être le cours d’autres nébuleuses*.

Je traverse la distance transparente, et c’est le temps même qui marche ainsi dans ce jardin, comme il marche plus haut de toit en toit, d’étoile en étoile, c’est la nuit même qui passe. Je fais ces quelques pas avant de remonter, là où je ne sais plus ce qui m’attend…
(Philippe Jacottet, A la lumière d’hiver, 1977)

Et enfin, osons aborder la question qui tue : quid du challenge latino ? Force est de constater que, à part une contribution remarquée de Maryline au mois d’avril (4 livres lus, elle crève le plafond et la catégorie Copacabana, dont L’ancêtre de Juan José Saer que je pourrais aisément placer à la tête de ma liste d’envies) – et la contribution fidèle de Lili avec notamment la première BD inscrite au challenge (Le serpent d’eau de Tony Sandoval), ce challenge n’a pas brillé par son dynamisme cette année… et en premier lieu, chez moi qui en suis l’initiatrice et l’animatrice. Je m’interroge sur mon manque d’entrain. Ma principale excuse, c’est que je ne supporte plus de lire les livres hispanophones en version traduite (je suis snob, que voulez-vous), et qu’il est assez difficile de trouver les versions originales dans les rayons des librairies et bibliothèques à ma disposition. Mais cette explication n’est pas le fond du fond, vu qu’il me serait loisible de les faire commander. Je crois que mon éloignement (temporaire je l’espère) de ce continent littéraire est aussi en partie dû à l’arrêt de ma thèse de doctorat sur l’histoire du Mexique, décidée cette année après moult douloureuses cogitations.

J’ai donc longuement hésité à relancer ce Challenge Latino (dont je vous invite à aller voir la liste des participations des deux dernières années) avant d’opter pour le statu quo : autant le laisser ouvert et voir venir. Mais cela dépend aussi de vous, chers lecteurs et copinautes, que vous ayez un blog ou non. Vos marques d’intérêt, en commentaire, seraient grandement appréciées pour me motiver moi aussi à me remettre à la littérature latino-américaine et à animer ce challenge. Êtes-vous partants pour embarquer dans un voyage en motocyclette littéraire ?? Ci-joint, des idées de titres latinos empruntés à Babelio pour vous donner des idées !!

*A special tribute to the Chanson du mal-aimé, oh yeah.

Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo

« Il est venu le temps des cathédrâââles-heu ! » 

Eh bien, en fait de cathédrale, dans le roman de Hugo, on reste un peu sur notre faim. Certes, Notre-Dame de Paris tient le haut du pavé (bam) mais sa présence est du genre fantomatique. Hugo explique qu’en cette fin de Moyen-Âge son temps est passé : le « livre de pierre » se fait détrôner progressivement par le livre imprimé (remember Gutenberg).

« Il se mit à fuir à travers l’église. Alors il lui sembla que l’église aussi s’ébranlait, remuait, s’animait, vivait, que chaque grosse colonne devenait une patte énorme qui battait le sol de sa large spatule de pierre, et que la gigantesque cathédrale n’était plus qu’une sorte d’éléphant prodigieux qui soufflait et marchait avec ses piliers pour pieds, ses deux tours pour trompes, et l’immense drap noir pour caparaçon. »

Mais rassurez-vous, les personnages principaux sont bien présents. « La Esmeralda » danse gracieusement sur toutes les places de Paris avec sa petite chèvre, et autour d’elle gravite un quatuor (plus ou moins) amoureux : le très épicurien philosophe Pierre Gringoire, le beau capitaine Phoebus, le funeste archidiacre Claude Frollo, et enfin Quasimodo, le sonneur de cloches, le fameux « bossu de Notre-Dame ».

Je n’ai jamais vu le dessin animé de Disney qui était sorti dans les années 1990 mais il me semble que Quasimodo y était représenté de façon plutôt sympathique bien que bossu (forcément, dans un Disney, me direz-vous…). Ce qui m’a frappée à la lecture du chef-d’oeuvre de Hugo c’est la monstruosité de Quasimodo qui le place en-dehors de l’humanité et l’accouple à « sa » cathédrale et à ses gargouilles. Loin d’être un « brave gars », il sublime sa sauvagerie par le pur amour qu’il porte à la belle bohémienne. On a là un très vif contraste entre la très grande beauté associée à la pureté, et la laideur la plus repoussante (qui n’en est pas moins pure dans ses sentiments) : des thèmes où le lyrisme hugolien grimpe à des sommets presque aussi hauts que les tours de Notre-Dame.

C’est ainsi que peu à peu, se développant toujours dans le sens de la cathédrale, y vivant, y formant, n’en sortant presque jamais, en subissant à toute heure la pression mystérieuse, il arriva à lui ressembler, à s’y incruster pour ainsi dire, à en faire partie intégrante.

Eh bien voilà, j’ai donc lu Notre-Dame de Paris 1482 (la date fait partie intégrante du titre) après avoir savouré de bout en bout l’émission de La compagnie des auteurs qui lui était consacrée, avec en hôte de choix le délicieux Adrien Goetz, préfacier de cette nouvelle édition Folio.

Dans ces retrouvailles avec notre « écrivain national », j’ai été agréablement surprise par la facilité avec laquelle l’écriture de l’auteur m’a immédiatement (re)conquise. Je m’attendais à de longs et pénibles prolégomènes narratifs, du genre de ceux qui m’ennuient un peu, je l’avoue, chez Balzac (encore un que je devrais relire pourtant). Certes, Hugo ne nous fait pas entrer tout de suite dans le vif du sujet. Il prend le temps de nous planter le décor, en mettant en scène, justement, la représentation d’un « mystère » sur une estrade du palais de justice. 

On fait connaissance avec toute une foule de ce peuple parisien qui fascine tant l’auteur et qu’il parvient si bien à nous restituer dans sa versatilité, sa naïveté ou sa fronde, son émotivité attisée par le spectacle de la beauté (Esmeralda) ou de la laideur (Quasimodo), ses jacqueries et son goût des gibets. Tiens, tiens, Hugo a commencé à écrire ce roman deux jours avant l’insurrection des Trois Glorieuses de juillet 1830, quand le peuple a érigé des barricades dans Paris et « dégagé » le jupitérien roi Charles X… (Toute ressemblance avec notre actualité fluorescente est évidemment fortuite, j’ai commencé à lire ce livre avant l’irruption du phénomène qui nous occupe tous les samedis).

Des personnages secondaires se détachent de la foule, comme notre ami Gringoire, auteur du mystère, Clopin Trouillefou le « roi des gueux » et l’écolier Jehan Frollo (joyeux drille et néanmoins frère du sombre archidiacre). Tout cela est décrit avec beaucoup d’humour et de facétie, ce qui fait ressortir le côté grotesque de la farce qui se joue là. Farce qui se poursuit lors de l’élection du « pape des fous » et nous conduit enfin jusqu’à une très fantasmagorique cour des miracles. 

– Comment s’appellent vos deux amis ?

– Pierre l’Assommeur et Baptiste Croque-Oison.

– Hum ! dit l’archidiacre, voilà des noms qui vont à une bonne oeuvre comme une bombarde sur un maître-autel.

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Voilà quoi ressemble le Panthéon selon Hugo 😉

Hugo restant Victor, il ne se prive pas d’entrecouper sa narration de chapitres entiers de digressions sur l’évolution de l’architecture au fil des âges et son remplacement progressif en importance symbolique par la presse imprimée ; sur la physionomie urbaine du Paris gothique et sa quasi disparition sous les couches successives de destructions-restaurations qu’il conspue. C’est un farouche partisan du vrai style gothique, et les discours méprisants qu’il tient sur l’architecture classique et néo-classique (le Panthéon, à l’époque église Sainte Geneviève, est traitée de « gâteau de Savoie ») peuvent nous surprendre, nous qui avons « momifié » Paris, mais qui raillons les « verrues urbaines » comme la tour Montparnasse ou l’Arc de La Défense (qui ont sans doute leurs partisans, pas taper…). A l’âge de 15 ans, j’aurais probablement sauté ces passages, mais là ils ne m’ont pas semblé rébarbatifs. Ils sont instructifs et ils nous plongent un peu plus dans l’atmosphère déroutante du vieux Paris médiéval (la Citacielle de Christelle Dabos, à côté, ce n’est qu’un pâté de sable).

Bref, on n’en finirait pas de tirer des traits entre notre époque, celle de Hugo et celle du roman enfin, qui se situe dans les bouleversements apocalyptiques de la fin du Moyen-Âge, à l’aube d’un monde nouveau. Hugo ne s’en prive pas d’ailleurs, bien au contraire, on sent qu’il s’amuse beaucoup.

Je vous le dis, monsieur, c’est la fin du monde. (…) Ce sont les maudites inventions du siècle qui perdent tout. Les artilleries, les serpentines, les bombardes, et surtout l’impression, cette autre peste d’Allemagne. Plus de manuscrits, plus de livres ! L’impression tue la librairie. C’est la fin du monde qui vient.

Et l’histoire qui nous est contée ? Elle est simple, elle est tragique. Trois hommes aiment une femme qui n’a d’yeux que pour un quatrième. Accessoirement, une double histoire de subtilisation d’enfants vient corser les choses et permet à Hugo de broder sur les thèmes de la maternité éprouvée et de la paternité adoptive qu’il adore (#TeamFantine #JeanValjeanRepresent). A ce propos, je m’étais autant trompée sur le personnage de Phoebus que sur celui de Quasimodo. Foin d’un beau couple sur lequel s’apitoyer ! Il en va plutôt de la Belle et la Bête (sans la fin heureuse).

J’ai été fascinée par la description du système judiciaire. On voit combien la dénonciation de l’iniquité de la justice humaine et de la peine de mort est une cause profondément enracinée en l’auteur. J’ai aussi goûté tout simplement la peinture vive des personnages – il y a un fantastique chapitre sur le roi Louis XI, lugubre en vieillard avaricieux et amateur de cages… -, l’atmosphère carnavalesque du roman, le parler de l’époque, les us et coutumes… Hugo est un très bon costumier, il nous offre un Moyen-Âge sur le déclin très vivant. (En revanche, toutes les références à l’alchimie, abondamment pointées dans l’appareil de notes, me sont largement passées au-dessus…).

– Messire, dit piteusement Gringoire, c’est en effet un prodigieux accoutrement, et vous m’en voyez plus penaud qu’un chat coiffé d’une calebasse. C’est bien mal fait, je le sens, d’exposer à messieurs les sergents du guet à bâtonner sous cette casaque l’humérus d’un philosophe. Mais que voulez-vous, mon révérend maître ? la faute en est à mon ancien justaucorps qui m’a lâchement abandonné au commencement de l’hiver, sous prétexte qu’il tombait en loques et qu’il avait besoin de s’aller reposer dans la hotte du chiffonnier.

Victor Hugo a bâti son roman comme une cathédrale, avec une armature solide, des personnages piliers et des envolées sublimes vers les cieux. À l’intérieur, il y a tout un espace disponible à l’imagination du lecteur, qui y trouve à boire et à manger…

« Notre Dame de Paris » de Victor Hugo, préface d’Adrien Goetz, édition de Benedikte Andersson, Folio Classiques, 944 p. (avec plus de 300 pages de notes et dossier).