Les revenants, de Laura Kasischke

41WTefcVvuL._SX325_BO1,204,203,200_Cela fait quelques années que je suis de loin cette auteure, depuis que je l’avais découverte avec Esprit d’hiver dont la blogo avait beaucoup parlé. Depuis j’ai lu Un oiseau blanc dans le blizzard. C’est une auteure qui me fascine et me repousse à la fois. En effet, par les thèmes qu’elle aborde (la mort, mais aussi les filiations tendues, les relations amoureuses foireuses…) et la façon dont elle en parle (un ton froid et clinique, flirtant avec le trash avec élégance), elle peut vite donner le cafard ou la nausée. Mais il faut lui reconnaître un certain talent pour agencer des histoires créant le malaise, mêlant psychologie et suspense, où fantastique et réalisme sont en concurrence.

Dans Les revenants, Laura Kasischke pose la question qui hante toutes les chaumières américaines : les morts peuvent-ils revenir dans le monde des vivants ? Mais nul zombie ne pointe le bout de ses doigts crochus par ici, oh non, ce n’est pas du tout le style. La question est présentée de manière scientifique par un des personnages, Mira Polson, une anthropologue spécialiste de la mort et professeure temporaire dans une université du Midwest. Elle inventorie le folklore associé au mythe du mort-vivant dans les Balkans, et propose un séminaire sur la mort très apprécié par les étudiants (où l’on y apprend des tas d’anecdotes horribles et délectables).

Parallèlement, le campus est secoué par la mort accidentelle de la jeune et belle Nicole Werner, brillante étudiante de première année, alors qu’elle se trouvait dans la voiture conduite par son petit copain. Dès le départ, une différence est faite entre ce qu’a vu Shelly, témoin de l’accident, et ce qu’en ont relaté les journaux. Certains étudiants parlent de phénomènes étranges survenus dans leur résidence. Ce concentré d’hystérie, de fantasmes et de morbidité, que l’on suit avec la distance temporelle de quelques mois avant, et de quelques mois après l’accident, n’est pas sans attirer l’attention de Mira, mais aussi d’autres personnages liés au drame.

« La scène de l’accident était exempte de sang et empreinte d’une grande beauté. » (incipit)

Le fil rouge (sang) de cette histoire – soit la mort et la croyance en la possibilité d’un retour des défunts – était tout indiqué pour Laura Kasischke. L’idée de le transposer dans le contexte d’un campus américain anonyme de nos jours, en lieu et place de la chaîne des Carpates au XVIIe siècle, n’est pas sans attraits ; d’autant plus que l’auteure a enseigné l’art poétique au niveau universitaire et qu’elle croque à loisir les usages particuliers de ce milieu : ses fraternités et surtout ses sororités estudiantines toutes-puissantes, ses bizutages, ses bâtiments néogothiques, son puritanisme – et les tics des étudiants américains (le coup des jeunes gens qui se baladent en tongs en plein hiver a dû énormément la choquer, ça revient plusieurs fois). Où l’on se dit avec un frisson que jamais, au grand jamais, on n’aurait souhaité intégrer une sororité : au-secours l’enfermement mental, le sadisme et l’uniformisation des esprits.

Les petits détails font parfois plus que des visions horrifiques pour planter le décor : exemple, ce corbeau empaillé à moitié en lambeaux, dans le bureau d’un doyen tout ce qu’il y a de plus conventionnel.

Certains personnages sont attachants, d’autres mystérieux, pathétiques, ou carrément détestables. Chacun est important. Mention spéciale à la fine approche psychologique de Shelly. On voit nettement le piège se fermer sur certains personnages, la dissonance cognitive qui les guette, ce qui nous tord un peu le ventre durant les deux premiers tiers du livre. Le tour de passe-passe final donne une explication partielle mais le duel réalisme/fantastique n’est jamais vraiment tranché, chacun choisit la voie qu’il préfère. Comme le dit la citation placée en exergue (d’un certain Montague Summers, auteur de The Vampire : His Kith and Kin) : « On s’empêtre dans un pénible dilemme quand on se demande si ces apparitions sont naturelles ou bien miraculeuses ». L’épilogue nous laisse un peu sur notre faim (comme tous les épilogues).

J’ai cependant ressenti un certain ennui au milieu du roman : trop de longueurs (près de 600 pages tout de même), trop de flash-backs et de détours vers des intrigues secondaires qui auraient presque pu relever de petites nouvelles dans le roman (ah Mira et ses ennuis avec sa famille qui tournent insidieusement au vinaigre… ). Contrairement aux deux premiers romans que j’avais lus d’elle, celui-ci est un peu moins introspectif car il n’a pas véritablement un seul personnage principal. Il m’a semblé également un peu moins cru dans ses descriptions olfactives, même si certains passages font tout-à-fait froid (littéralement) dans le dos.

Bref une bonne lecture de vacances (préférez-la l’été), plutôt facile à lire si vous aimez les pavés, mais instructive, légèrement addictive. Une critique du Chicago Tribune sur la 4e de couv’ parle d’une « prose splendide » ; je l’ai trouvée d’un niveau correct, mais pas parfait pour ma part, alors j’en déduis que la traduction n’est pas excellente.

« Les revenants » de Laura Kasischke, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille, Christian Bourgois, 2011, 590 p.

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Dans le silence du vent, de Louise Erdrich

Coucou, c’est la revenante ! Voilà, c’est la fin de la canicule, je peux raccrocher ma serviette de plage et mon maillot une-pièce noir en lycra de femme enceinte (comment je vous balance mon scoop l’air de rien ! Respect hein ? 😉)

Allez j’avoue, recommencer à bloguer au creux du mois d’août on a fait mieux comme retour fracassant (c’est pas ma faute, mon dir’ com’ est en vacances) mais on va dire que ça recommençait à me titiller, ce besoin irrépressible de parler de mes lectures et d’aller voir celles des autres… Ce côté exhibitionniste des gros lecteurs. Un fâcheux dilemme me paralysait cependant (parenthèse : au cas où vous vous demanderiez si l’hyperbolite est un effet secondaire de la grossesse, je vous répondrais que mes hormones vous envoient poliment vous faire cuire un oeuf, et toc).

Or ce dilemme, le voici : chroniquerais-je mes dernières lectures dans l’ordre chronologique (ce qui nous remonte au mois de mai, voire… à plus loin), avec le risque de ne jamais rattraper mon retard, ou bien parlerais-je de celle qui ont laissé leur empreinte la plus fraîche dans ma mémoire ? J’ai opté pour la seconde solution, la plus facile évidemment.

La plus facile parce que ce roman, Dans le silence du vent de Louise Erdrich, m’a vraiment envoûtée, ce qui confirme une fois de plus l’excellent choix de ma copine Lili qui me l’a offert. Alors voilà, une fois de plus je découvre un auteur qui est pourtant bien dans la place depuis un certain temps, maintes fois récompensé et tout. Mais tout ça, c’est du vent, ai-je envie de dire (hem). L’important, c’est la découverte de ce monde qui évoque des temps retirés, douloureux et spécifiques de l’histoire américaine : une réserve indienne ojibwé dans le Dakota du nord. Et ce qui est le plus important encore : ce monde, que l’auteure dépeint vers la fin des années 1980, est banal en fait. Les coiffures en plumes, les hommes médecine, la cabane à sudation, les danses, les pipes, les mythes, tout ce qui ressemble de près ou de loin au folklore qu’on a en tête à propos des Indiens d’Amérique quand on n’a lu que Lucky Luke, tout cela n’apparaît qu’au détour d’un passage au supermarché, de virées à vélos entre copains, et d’un petit job à la station service. Et puis, il n’y a pas que des Indiens qui vivent dans une réserve (d’ailleurs, l’indianité est un critère autant culturel qu’à proprement parler ethnique). Et puis, ils ont des maisons, un hôpital, un tribunal, une église… A priori peu de choses les distinguent du reste de l’Amérique, y compris dans leur façon de parler, de se vêtir et de consommer.

Et pourtant. Pourtant si. L’apparence de normalité de la vie du jeune Joe Coutts, 13 ans, va se craqueler sous l’effet d’un événement horrible, et malheureusement banal en termes statistiques : le viol d’une femme indienne, sa propre mère, Geraldine. Cette fracture va révéler l’humiliation culturelle sous-jacente qui marque l’ethos indien aux Etats-Unis. L’onde de choc se répercute sur la famille élargie, la communauté, et le cercle soudé des trois amis de Joe. Durant l’été sauvage qui suit le drame, les quatre adolescents se jettent à corps perdu dans la quête du coupable et dans la vengeance.

Ecrit à la première personne du singulier, ce roman initiatique d’une sortie de l’enfance est à la fois l’épopée moderne d’un jeune garçon en croisade contre l’injustice, mais aussi le récit coloré, à la Huckleberry Finn, de ses aventures rocambolesques en compagnie de ses copains Zack, Angus et surtout son cher Capy (la scène du curé, ancien GI, qui pourchasse Capy dans toute la ville vaut son pesant de cacahuètes). En fait, ce roman n’est clairement pas univoque. Il aborde toute une série de thèmes en miroir : l’éveil de la sensualité, les relations filiales, l’arrière-plan social et spirituel des habitants de la réserve, et bien-sûr la trame écorchée des rapports entre femmes et hommes, entre indiens et blancs. Louise Erdrich propose un ton accessible dont l’écho ne se résume pas aux actions des personnages, mais porte loin et profond. Des personnages inoubliables émaillent le tableau : le père de Joe en vieil homme bedonnant, dépassé, dont le courage digne force l’admiration – le vieux Mooshum rescapé du temps des cow-boys et des indiens – la blonde Sonja au passé trouble – Linda Wishkob, blanche adoptée par des indiens – Capy, l’ami que tout le monde rêverait d’avoir, et j’en passe…

Quand je le lisais, j’avais en tête un autre roman qui me semblait proche par le thème et le ton. Mais trop d’eau de mer a dû me rentrer par les oreilles dans le cerveau : j’ai oublié lequel c’était. Tant pis, si je retrouve le titre, je mettrai un edit.

En attendant, c’est un roman qui transporte, tient en haleine et fait réfléchir. Le combo gagnant des bons bouquins.

« Dans le silence du vent » de Louise Erdrich, Albin Michel, Le Livre de Poche, 2013, 490 p.

Mrs Dalloway, de Virginia Woolf

Woolf-Dalloway.inddJe continue mon mois « Virginia Woolf » (le mois anglais étant ici presque un prétexte pour m’en repaître) avec ce qui est peut-être son oeuvre la plus connue, celle que je  désirais lire depuis si longtemps – et que je dus me résigner à ne trouver, ni dans ma petite bibliothèque villageoise, ni dans les rayons familiaux, ni dans les brocantes (la F**C m’a sauver). Bref, Mrs Dalloway.

Mais avant cela, j’ai envie de revenir un peu sur les racines de cet intérêt que j’ai développé pour l’oeuvre de cette sacrée Anglaise du début du 20e siècle. Au début était donc Virginia Woolf, un personnage que j’ai longtemps cru être de fiction, la faute à un extrait de la pièce de théâtre Qui a peur de Virginia Woolf ?, inséré dans un de mes manuels scolaires. Plus tard, une amie qui lisait Mrs Dalloway justement m’a dessillée les yeux, mais… l’étincelle n’a pas pris (ce n’était pas le moment). Il a fallu un billet de Romanza du mois anglais 2015 pour me jeter à l’eau (et ce furent Les Vagues). Puis successivement, je tombais sur un exemplaire des Années à la bibliothèque spécialisée jeunesse près de chez moi (Mrs Woolf est parfois là où on ne pense pas la trouver) ; je découvrais une édition d’Orlando chez ma grand-mère (avec ses notes au crayon, émotion) ; plus récemment je goûtais à deux de ses nouvelles lues par Emmanuelle Riva (de pures merveilles). C’est ainsi que j’avais, un peu au hasard des « rencontres » avec des livres placés sur mon chemin, commencé à me promener dans cette oeuvre subtile et complexe, d’une poésie intense. Entretemps, la prédilection woolfienne de Lili avait fait son effet puissamment didactique sur moi, et je me languissais de lire enfin ses oeuvres les plus connues (parce qu’il me semblait que dire, ‘ouiii j’ai lu Woolf’, sans avoir lu Mrs Dalloway et La promenade au phare, ça faisait un peu toc – on a de ces snobismes parfois, j’vous jure).

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Yelena Bryksenkova, Mrs Dalloway’s party

Après cette introduction légèrement égomaniaque, place à l’oeuvre. Nous voici projetés dans une belle matinée de juin 1923 (ben oui, c’est le mois anglais !). Clarissa Dalloway est une femme élégante de Londres, versant doucement dans la cinquantaine, qui se prépare à donner une réception chez elle le soir. La narration se concentre sur une journée entière, faisant de cette soirée à l’enjeu si faible, l’apogée de toute l’intrigue. Donc l’essentiel est ailleurs.

Toute la journée de Clarissa est traversée par les souvenirs de ses étés de jeunesse à Bourton et d’un, voire deux, êtres qu’elle a passionnément aimés, ce qui la conduit à remettre en question son mariage avec le plat Richard Dalloway. Rythmée par les heures sonnées par Big Ben, cette journée se fait le symbole d’une vie, avec ses futilités routinières et ses drames qui passent souvent inaperçus. Car n’allez pas penser qu’il ne se passe rien dans la vie d’une mondaine respectable : ce jour-là précisément, Mrs Dalloway retrouve en chair et en os les spectres de son passé. Cela provoque en elle une lancinante réflexion sur la fin de l’existence.

Mais tout cela qui fait la chair intime de Mrs Dalloway est fondu dans les mille et unes choses qui composent une journée printanière. Au milieu d’un dédale de pensées sur l’amour, elle va se mettre à penser au menu du soir ou à sa robe décousue. C’est dans ce nuage de pensées divergentes que nous vivons, n’est-ce pas ? Je trouve merveilleux que Woolf saisisse l’embrouillamini des productions de nos neurones comme sur la plaque sensible d’une pellicule photographique (elle ne le savait peut-être pas mais elle a bien illustré le fait que nous créons près de 60 000 pensées par jour !).

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Yelena Bryksenkova, Mrs Dalloway’s party

Et puis, par un effet de zoom, Clarissa elle-même ne devient que la petite partie d’un tout. Ses flux de conscience vont se mêler à ceux des personnes qu’elle croise : un vieil ami, un commerçant, un inconnu, passant de l’un à l’autre de façon fluide. Scoop : Mrs Dalloway n’est pas tant le personnage principal de cette histoire qu’un point d’entrée pour observer un microcosme. Clins d’oeil en miroir : les personnages nous sont d’abord connus par ce qu’en pensent les autres… l’écart avec la réalité peut être amusant (c’est seulement dans le cas du fat Hugh Whitbread que nous n’avons pas accès à ses flux de conscience, c’est vous dire s’il a l’intériorité d’une huître !). Ce procédé, développé dans les oeuvres postérieures, me semble ici atteindre un point d’équilibre parfait. J’ai admiré la façon que l’auteure a de mêler étroitement la vie matérielle (la circulation dans la rue, l’affairement des domestiques dans les cuisines, les achats dans les magasins) et la sphère abstraite des pensées ou la confusion violente des émotions.

« Mais, disait-elle, assise dans l’omnibus qui remontait Shaftesbury Avenue, elle se sentait présente partout ; pas « ici, ici, ici » (et elle tapotait le dossier de son siège), mais partout. Elle agitait la main, vers Shaftesbury Avenue. Elle était tout cela. » (p. 264)

085fc3ad2ae5e5768ceb49a1ae246d23--virginia-woolf-vintage-illustrationAu départ, je n’ai pas compris pourquoi on s’attardait autant sur le personnage de Septimus Warren Smith, un jeune homme revenu de la guerre et souffrant de désordres post-traumatiques (ses hallucinations sont d’autant plus troublantes qu’on se dit que Virginia Woolf parle peut-être d’expérience). Et puis la fin, la soirée de Mrs Dalloway – ce flop magnifique – me l’a brillamment fait comprendre. Il est caractéristique du côté sombre du roman, qui se manifeste de façon terrifiante chez le docteur Bradshaw (sincèrement, Virginia Woolf devait avoir la phobie des médecins). Mais le personnage que j’ai peut-être préféré c’est celui que personne n’aime : Doris Kilman, cette préceptrice revêche, est un chef-d’oeuvre d’ambiguïté.

Je n’ai pas trouvé ce roman difficile à lire. Certes, il y a un style Woolf dans lequel il faut entrer. Il faut accepter certaines métaphores audacieuses, des parallèles étonnants, un discours indirect libre débridé. Elle nous emmène parfois sur des chemins de traverse. J’ai accepté de ne pas comprendre certains passages. Mais la narration est tellement fluide, les personnages tous intéressants dans leur genre, l’ironie si fine (contre tous les polichinelles qui se donnent de l’importance), que j’ai savouré presque chacune de ses pages. Ce n’est pas une lecture vide-tête, mais un mets très fin  et revigorant à la fois. Comme le dit Lili, pour apprécier ce roman, « il faut soi-même être ouvert à tous ces petits éléments silencieux et d’une infime délicatesse ». J’avais noté pour ma part que l’auteure sollicite beaucoup la mémoire de nos propres sensations intimes afin que l’on puisse identifier celles des personnages.

Un mot sur la traduction, due à Marie-Claire Pasquier : pour avoir parcouru quelques lignes d’autres traductions trouvées en ligne, je l’ai trouvée extrêmement réussie. Elle restitue vraiment le côté ailé, naturel (mais d’une grande précision), faussement insouciant et légèrement inquiétant qui plane sur cette oeuvre. Je crois que c’est celle qui a été retenue pour l’édition de la Pléiade.

Ouf, je peux le dire maintenant, j’ai aimé Mrs Dalloway, elle va même entrer dans le cercle très fermé de mes oeuvres cultes, de celles que j’aimerais relire plus tard pour saisir tout ce qui m’a échappé à la première lecture.

603798_10201054393153035_989092313_nUne 4e participation de justesse au mois anglais (publiée le 30 juin à 23h passées), censée avoir été postée pour la journée « Virginia Woolf »

« Mrs Dalloway » de Virginia Woolf, traduction de Marie-Claire Pasquier, Folio classiques, 2017, 321 p.

 

Toute passion abolie, de Vita Sackville-West

81+bXUnmSNLVous aimez les histoires de vieilles ladies qui enfument gentiment leur monde ? Ici vous serez servis. Veuve depuis quelques jours du très respecté comte de Slane, lady Slane décide de tout envoyer valser : la grande maison, les obligations, les conventions. Pas question pour elle d’être accueillie chez ses ennuyeux enfants, plus gourmés que des cornets à piston. A 88 ans, elle décide de mener enfin sa vie comme elle l’entend.

« Jusqu’à quel point la mort de Henry l’avait libérée, Lady Slane n’arrivait pas encore à le réaliser. »

Rien de foufou dans les décisions de lady Slane. Le changement le plus notable est son installation dans une charmante petite maison entourée de pêchers dans le calme faubourg de Hampstead…

« Toutes sortes de vieilles dames vivent très bien seules à Hampstead. En fait, je me suis trop longtemps préoccupée de l’opinion des autres, j’ai droit à des vacances. Si on ne se fait pas plaisir à mon âge, quand le fera-t-on ? »

Autre « fantaisie » déplorable aux yeux de ses enfants, elle n’ouvrira sa porte qu’aux personnes « plus proches de la mort que de leur naissance », ce qui exclut les visites de ses petits-enfants et arrière-petits-enfants… A ce stade, je crois bien que l’on peut la qualifier de « vieille dame indigne », pour notre plus grand plaisir !

« Je peux à peine supporter la compagnie de quelqu’un de moins de soixante-dix ans. »

Lady Slane entend passer le reste de sa vie à s’immerger dans ses souvenirs. Des souvenirs de jeunesse qui mettent en lumière l’enfermement du mariage pour une jeune fille de l’aristocratie, à l’époque où une femme se devait d’abdiquer de ses propres désirs pour se mouler à ceux de son mari. Pourtant Lady Slane, Deborah Lee de son nom de jeune fille, n’est pas une Emma Bovary : elle a joui de ce qu’on peut qualifier d’une union heureuse et d’une vie confortable, sans responsabilité d’aucune sorte. Mais le sentiment de vacuité d’une telle vie l’interroge : est-ce cela le bonheur ? qu’a-t-elle fait des rêves de sa jeunesse ? par quel enchaînement de faits s’est-elle laissée enchaîner par les normes sociales ? Toute la subtilité de l’auteure se révèle dans la description du basculement de la jeune fille vers la femme mariée.

« Et pendant qu’elle se tenait ainsi, se sentant aussi stupide qu’une reine de mai au milieu des serpentins qui voltigent autour d’elle, elle distingua dans le lointain tout un peuple qui s’avançait, portant des cadeaux, se dirigeant sur elle comme des vassaux livrant leur tribut. Henry avec une bague – quand il la glissa à son doigt ce fut un véritable cérémonial -, ses soeurs avec un nécessaire de toilette, sa mère avec suffisamment de linge pour gréer un voilier (…). Alors elle se sentit définitivement perdue, noyée par l’écume et les flots de soie, de satin, de popeline et d’alpaga. »

Ce roman est bien-sûr infusé d’humour léger et piquant, d’une ironie piquetée d’une légère mélancolie. La déconfiture des enfants de Lady Slane devant les décisions (et les nouvelles relations) de leur mère se boit comme du petit lait. (« Au fond, elle avait tout simplement envie de savourer cette merveilleuse sensation : être enfin débarrassée de Carrie. » (= sa fille !)). Les regrets de Lady Slane concernant sa vie passée ne sont que des ombres qui rident imperceptiblement la surface d’un lac. Elle envisage la mort avec sagesse. Sa vieille et fidèle servante française nommée « Genoux » (!) est, avec sa tendresse bourrue, le Sancho Panza, le complément terre-à-terre de son idéaliste maîtresse. Et même si Lady Slane n’attend que la mort, sa vie n’est pas finie pour autant, et des surprises viennent boucler la boucle en quelque sorte…

« Mais ceux que j’aime ne pensent pas à la mort, ils ne sont préoccupés que de la vie présente. La mort est un incident. La vie aussi d’ailleurs. »

Il faut parler aussi de cette écriture fluide et dansante de Vita Sackville-West. Sous sa plume, Lady Slane a la clarté d’une héroïne de ballet, elle fait en effet très peu son âge ! Quelle libération de mettre en exergue ce genre de personnage en 1931 (et même en 2018, me murmure-t-on dans l’oreillette…). C’est le genre d’écriture qui se prête très bien à l’exercice des citations, j’aurais pu en relever toutes les trois phrases. Par moments on sent une lointaine parenté avec le style de sa tendre amie à laquelle on la réfère inévitablement (par exemple ici : « Elle se souvint qu’une ombre sur un mur lui procurait un plus grand plaisir que la vision du mur lui-même… ») (après, c’est peut-être moi qui extrapole). Mais Vita a un style à la fois classique et moderne, qui me fait davantage penser à celui d’Elizabeth Von Arnim (avec un thème finalement assez proche d’Avril enchanté).

« Inlassablement, désormais, elle prenait le temps de pénétrer jusqu’au coeur même de sa vie, comme on parcourt l’immensité d’une campagne qui devient ainsi un vaste paysage et non plus une mosaïque de champ, d’années et de jours, pouvant dès lors en saisir l’unicité, en avoir une vue d’ensemble, et peut-être même se rapprocher à son gré d’un des champs… »

J’ai apprécié cette invitation de Sackville-West (d’une grande modernité) à vivre sa vie simplement, mais comme on l’entend. Une fois fini, ce roman me fait l’effet d’une pirouette. Il a été délicieux à lire, incontestablement. Certains passages me resteront en mémoire et son discret manifeste féministe et épicurien ne m’a pas laissée insensible. Mais vous dire s’il m’a marquée, c’est une autre paire de manches (en dentelle). Ce fut une lecture un peu « bonbon », « feel-good » avant l’heure (l’intelligence en prime), un badinage effleurant les thèmes de la vieillesse, de l’amour, de l’amitié et de la mort avec la légèreté et l’élégance d’une plume d’un cygne. Une partie de plaisir à laquelle il manquerait une touche de profondeur selon moi

C’est un billet de Mior qui m’avait fourni l’urgence de lire ce roman (qui a attendu trois ans tout de même).

L’image contient peut-être : 3 personnes3e participation au Mois anglais, journée « humour et ironie à l’anglaise » (so lol !)

« Toute passion abolie » de Vita Sackville-West, Le Livre de Poche, 2009 (éd. originale 1931), 221 p.

Six nouvelles de Virginia WOOLF

G01268Il y a quelques temps, Florence m’a proposé la lecture commune d’un joli recueil de nouvelles de Virginia Woolf qui vient de paraître chez Folio sous le titre « Rêves de femmes ». J’ai sauté sur l’occasion de lire des récits courts de la dame, tant j’avais apprécié ceux écoutés en podcast. Accessoirement, c’est une jolie manière de s’initier aux écrits de Woolf pour ceux à qui elle fait peur : le recueil est très mince, d’un prix minime, et il comporte des notes éclairantes de la traductrice Michèle Rivoire.

Au début du recueil, un court essai de Virginia Woolf sur le thème faussement simple « des femmes et du roman » articule la façon dont les femmes sont représentées dans la fiction, et la littérature qu’elles écrivent. Elle pointe des idées qu’elle développera dans « Une chambre à soi ».

« … non seulement les femmes se prêtent moins aisément à l’analyse que les hommes, mais ce qui fait leur vie échappe aux méthodes habituelles par lesquelles nous examinons et sondons l’existence. » (Et donc Virginia va employer des moyens narratifs nouveaux pour parler des femmes).

« Rêves de femmes » est un joli titre. Vu que nous sommes au début de la semaine du Bac, arrêtons-nous sur les deux termes : ‘rêves’ et ‘femmes’. Qui mieux que Virginia Woolf pouvait décrire les rêves, les désirs et les épanchements des femmes ? Qui mieux qu’elle pouvait traduire la soif des femmes de son époque d’être et d’avoir plus que la quote-part qui leur est concédée dans une société dominée par les hommes ? Car les rêves des femmes qui affleurent dans ces nouvelles sont de deux natures : songerie et idéal personnel (et voilà ma problématique !).

Tamara de Lempicka, Jeune fille en vert (1930)

Du côté de la songerie, il y a la première nouvelle du recueil : « Un collège de jeunes filles vu de l’extérieur ». Elle commence à la nuit, dans le calme apparent d’un sage pensionnat. C’est le moment propice pour libérer toute une fantaisie d’images, de souvenirs et d’émotions émanant de la jeune Angela. Au milieu des rires étouffés et des bribes de conversations de pensionnaires censées dormir, elle se remémore une scène qui l’a bouleversée… Nous sommes placés au centre du carrousel de pensées vagues qui tournoient autour de l’insomniaque, jusqu’à la fixation sur le souvenir qui tient le sommeil à distance. Il faut se laisser porter sur les ailes de ce texte poétique sans chercher à tout maîtriser.

« … et Angela, absolument incapable de rester tranquillement assise, le coeur comme dévasté par une tempête, se mit à faire les cent pas dans la pièce (témoin de la scène), bras tendus pour soulager cette fièvre, cette stupeur qui l’avait saisie quand s’était incliné l’arbre miraculeux, un fruit d’or à la cime – ne lui était-il pas tombé dans les bras ? » (p. 29)

« Dans le verger » appartient aussi au sens premier du mot « rêve » puisque « Miranda dormait dans le jardin… » Les choses qui l’entourent la traversent comme si tout s’interpénétrait : rayons du soleil, brise, arbre, cloches, écoliers qui répètent leurs tables de multiplication… Quand brusquement son rêve s’arrête. Mais était-elle vraiment endormie ? N’était-elle pas plongée dans une sorte d’extase, dans un état de demi-sommeil ? L’auteure excelle à nous faire voir la face cachée de la conscience.

« (« Oh, je vais être en retard pour le thé ! » s’écria Miranda), et les pommes reprirent aussitôt leur place contre le mur. » (p.59)

Les quatre autres nouvelles interprètent le rêve comme désir subversif de chose proprement à soi qui ne serait pas définie par les hommes ou la société (même s’il est difficile parfois de séparer le rêve-rêverie, du rêve-désir). Avec beaucoup d’humour, l’auteure démasque les hypocrisies sociales et l’écart entre réalité et préjugés.

« Une société » est le récit picaresque d’un club de jeunes femmes qui décident d’enquêter sur les fondements supposés de la supériorité masculine qu’elles ont intégré malgré elles dans leurs schémas mentaux. Armée, université, clubs, science, littérature, politique, aucune sphère masculine de l’époque n’échappe à leurs regards aiguisés. Et puis certains événements font revoir les ambitions de certaines… Un récit empreint d’un féminisme joyeux et impertinent.

« N’est-ce pas nous qui les élevons ainsi, depuis la nuit des temps, les nourrissant et assurant leur confort afin qu’ils puissent être intelligents à défaut d’autre chose ? C’est notre faute ! » (p. 52)

« Moment d’être : ‘Les épingles de chez Slater ne piquent pas' » décrit une sorte de contemplation intérieure provoquée chez une jeune femme par une phrase anodine de sa professeure de piano. Elle suscite une exploration par petites touches de la personnalité mystérieuse de cette professeure célibataire, et parvient à révéler tout en finesse une vie vécue en-dehors des normes sociales.

« L’espace d’un instant, tout parut transparent à ses yeux, comme si, au-delà de Miss Craye, Fanny Wilmot apercevait la source d’où son être jaillissait en pures gouttes d’argent. » (p. 70)

Je rejoins Florence (l’intérêt de publier mon billet en retard) sur le fait que « Lappin et Lapinova » est le conte cruel d’un couple de jeunes mariés, pris dans les rets d’une fiction infantile. Les désillusions du mariage sont ainsi abordées par Virginia (qui s’en est fait une spécialité).

« ‘Prise au piège, dit-il, tuée’, et il s’assit pour lire le journal. » (p. 85)

Et de fait, « Le legs » qui clôt le recueil montre qu’on peut fortement s’illusionner sur les apparences de son propre mariage. C’est une nouvelle différente des autres, plus classique avec ses personnages semblant sortis d’un théâtre et sa chute fracassante. Presque une mini-intrigue à la Agatha Christie !

« Et pourtant, comme c’est étrange, se répéta-t-il, qu’elle ait tout laissé en si bon ordre. » (p. 86)

Un régal que de picorer ces textes courts et lumineux, reflétant chacun les différentes facettes d’une même agathe !

Filez voir le billet de Florence avec qui j’ai fait cette lecture commune. (Et qui est-ce qui a loupé le jour de la publication qu’elle avait elle-même fixé ? C’est Bibi ! :/ )

L’image contient peut-être : 1 personne, bébé et texteDeuxième participation au mois anglais, pour le jour « Vintage Classics » (so chic, isn’t it?)

« Rêves de femmes » de Virginia Woolf, Folio classique, 2018, 144 p.