Le déclin de l’empire Whiting, de Richard Russo

Dur fut le choix du livre que j’allais lire pour le mois américain en septembre. Je me doutais que je n’arriverais pas à en lire des masses durant le mois – mais de là à finir ma seule lecture américaine après la fin du mois, c’est ce qui s’appelle un beau raté. Mais je ne m’en soucie guère ; ce mois de rentrée a été tellement frénétique chez moi que je suis déjà bien heureuse d’avoir trouvé du temps pour lire, après les folles journées passées à courir entre l’école, le travail, la nounou, le docteur, les anniversaires, les activités extra-scolaires, etcetera.

<Je sais bien que je suis loin d’être la seule à vivre ce tourbillon, et que tout cela n’est que banalités aux yeux de beaucoup, mais néanmoins cela s’en ressent fortement sur ma vie de lectrice – comme sur mon équilibre tout court d’ailleurs, mais ceci est une autre question>.

Les soucis de la vie, Miles Roby, ça le connaît. Gérant de l’Empire Grill, seul restaurant de la petite ville d’Empire Falls dans le Maine, il aurait même une fâcheuse tendance à les collectionner : un commerce qui vivote, des clients pénibles, une fille adolescente confrontée aux affres de son âge, un père indigne et filou, un flic ripou qui lui colle aux basques, et son divorce par-dessus le marché. Quant à la « veuve Whiting », richissime douairière qui possède de la moitié des commerces et des usines qui furent autrefois la gloire de la ville (et n’en sont plus que l’ombre), elle ne lui arrange pas les choses en lui refusant la licence de consommation d’alcool, comme si elle ne souhaitait pas la prospérité du restaurant alors qu’elle en est la propriétaire – et Miles ne peut se départir de l’idée qu’elle lui cache un secret le concernant.

Depuis combien de temps utilisaient-ils le même lave-vaisselle ? Vingt ans ? Vingt-cinq ? Il avait suggéré à Mrs Whiting de le remplacer, mais c’était un matériel coûteux et la vieille dame s’y était refusée tant qu’il fonctionnerait. Quand Miles était d’humeur clémente, il voulait bien se rappeler que les femmes de plus de soixante-dix ans n’aimaient pas qu’on leur parle d’une machine âgée, épuisée, qui avait déjà duré plus que leur espérance normale de vie.

J’avais lu un billet de Lilly sur Richard Russo et quand je suis tombée sur ce livre, prix Pulitzer 2002, j’ai eu aussitôt l’envie de voir de quoi il retournait. Je ne suis pas déçue. Jouant habilement du double sens du nom de la commune Empire Falls (Chutes de l’Empire), l’auteur dépeint avec brio le morne déclin d’une petite ville qui fut bâtie autour des usines textiles de la bourgeoise famille des Whiting (au passage, ce nom signifie « blanchiment »…) et qui connaît le marasme économique depuis la fermeture d’icelles vers les années 70-80. Parallèlement au récit principal, des chapitres en italiques reviennent en arrière, et nous font comprendre que les familles Whiting et Roby sont liées par un terrible non-dit, jusque dans la mort de deux de leurs membres.

Les hommes de la famille Whiting, tous nés apparemment avec un solide sens des affaires, avaient invariablement gravité, comme des papillons vers la lumière, vers la seule et unique femme au monde qui épouserait avec eux la noble mission de leur pourrir la vie. Des femmes qui resteraient attachées à leur mari avec la même ténacité macabre qui lie les religieuses au Christ éternellement souffrant.

J’ai tout de suite été séduite par la galerie de personnages entourant le bon et gentil Miles, sorte de spécimen masculin de la bonne poire qui se fait avoir par tout son entourage (l’amant de sa femme étant son pilier de comptoir le plus envahissant, pour exemple) ; une série de bras cassés attendrissants et de petites crapules de bas étages comme seules les provinces déshéritées savent en produire à la pelle – car ils ne pourraient survivre ailleurs. Le comique de situation, l’ironie tendre affleurent à chaque page. L’auteur a un don pour observer et croquer les travers de ses contemporains. Les dialogues claquent et les réparties fusent comme dans un film de « buddies ». Mention toute spéciale à Max, le père déplorable mais néanmoins hilarant de Miles.

Paradoxalement, l’ambiance du lycée de Tick, la fille de Miles, est plus noire, digne des teen movies les plus impitoyables : « nases » vs. « populaires », tel est le nouveau darwinisme des high school, et Tick se retrouve violemment projetée d’une catégorie à l’autre après avoir rompu avec le capitaine de l’équipe de foot. Cela la conduit à fréquenter les élèves les plus rejetés de l’école et à effectuer un étrange voyage au coeur de la condition humaine, un peu comme son père au même âge…

On pourrait croire à une banale saga américaine, qui promeut les bonnes valeurs tout en s’occupant de faire alternativement rire et peur ; mais non. Il y a presque du Zola dans ce grand (j’ose le mot) roman de Richard Russo. Les générations se suivent et se ressemblent, les personnages se croisent, se débattent avec leurs conditions de vie (économiques mais aussi culturelles, voire sexuelles) et prétendent parfois y remédier, pour le plus souvent retomber dans la vie moyenne où ils végètent. J’y ai aussi vu un zeste d’Une place à prendre de J.K. Rowling : petite ville fermée sur elle-même, différences de classes, un personnage pivot entre les uns et les autres – avec ce même sentiment qu’un désastre annoncé va avoir lieu. Mais ce roman, pour être mélancolique, voire cru, ne sombre ni dans le pathos ni dans la caricature, mais joue habilement de divers registres. In fine, l’auteur semble dire qu’il existe une échappatoire si on rompt avec le cercle infernal des destins tout tracés, si on ose franchir le pas des relations humaines prédéterminées. En un mot, si on reprend sa liberté d’esprit.

Mais c’est ainsi que nous avançons, barque luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé.

Dernière chose, plus anecdotique peut-être. J’ai apprécié la place de la religion dans ce roman. Mineure certes, elle est tout de même présente à travers le portrait du père Mark et du vieux (et sénile) père Tom, curés de la paroisse de « Sainte-Cath' » dont le clocher écaillé symboliserait presque l’inconscient de Miles, tiraillé entre ses désirs et ce qu’il croit être son devoir. Accessoirement, j’ai appris qu’il existait une communauté de Canadiens-Français dans le Maine, ce qui explique la forte présence du catholicisme, d’un reste de francophonie et de noms français.

La seule bonne chose qu’ait apportée la séparation de ses parents, avait déclaré Tick, était qu’au moins elle n’avait plus besoin d’aller à l’église, maintenant que sa mère avait troqué la religion catholique contre l’aérobic.

Ah ! j’ai aussi aimé que la lumière ne soit pas complètement faite sur certains mystères. Par exemple, un petit détail troublant pour ceux qui l’ont lus (ou le liront sûrement après cette chronique enthousiaste n’est-ce pas) : que mange John Voss qui sent si fort dans son Tupperware ? Y a-t-il un lien avec sa grand-mère ?  Pour ma part, j’ai une hypothèse peu appétissante !

Bref, j’avais choisi ce livre pour « coller » au mois américain, auquel je n’ai finalement même pas participé ; ce fut donc un raté, mais un raté magnifique puisque je suis tombée sur un coup de coeur ! ♥

La viduité a lu avec un immense plaisir ce roman « saturé d’humanité », Liza Lou aussi a beaucoup aimé, Papillon est mitigée.

« Le déclin de l’empire Whiting » de Richard Russo, traduit de l’anglais par Jean-Luc Piningre, Coll. Quai Voltaire, La Table Ronde, 2002, 528 p.

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Le désert des Tartares, de Dino Buzzati

Après mon billet sur Moi qui n’ai pas connu les hommes, Keisha m’avait proposé de lire en commun Le désert des Tartares, souvent cité comme source d’inspiration du roman dystopique de Jacqueline Harpman.

Arrivée au bout de cette lecture qui m’aura occupée la moitié de l’été (avec juste 268 pages…), puis enfin parvenue à commettre un billet un mois après, je ne peux que confronter ce « roman majeur du XXe siècle » -dixit la 4e de couv- à l’aune de celui de l’autrice belge.

Tout d’abord, le cadre. L’un et l’autre mettent en scène un lieu vide. Les personnages se retrouvent confrontés à un espace mystérieux et angoissant, une plaine au vide implacable, un trou noir aspirant sans retour tous leurs désirs, individuels ou collectifs.

Dans le Désert des Tartares, le jeune lieutenant Giovanni Drogo reçoit comme première affectation le fort Bastiani. Quand il y parvient finalement, après un rude voyage à cheval dans une région montagneuse et austère, il est décidé à en repartir aussi sec. Et pour cause : ultime bastion face à la morne étendue dudit « désert des Tartares », le fort inspire des sentiments d’amour-haine à ses occupants. La troupe et ses officiers ne vivent que dans l’attente d’une hypothétique invasion des « Tartares » que personne n’a jamais vus mais qui légitiment leur présence. Les jours, les mois et les années passent, sans que rien ne se passe (ou presque). Pas le moindre trek tartare en vue (ou presque). Remplacez les Tartares par Godot, et on tombe dans l’absurdité du théâtre de Beckett, comme les romans de garnison savent si finement en jouer. Au point que le fort Bastiani, lieu frontière entre le connu et l’inconnu, est en passe lui-même d’être oublié par le reste du pays.

On est dans un monde d’hommes ici (ce que Harpman avait symétriquement opposé dans Moi qui n’ai pas connu les hommes, comme son titre l’indique). La question pour Drogo et ses compagnons ne se pose pas de savoir ils sont ni pourquoi, mais quand et comment l’occasion de leur vie se présentera. Jamais ils ne prennent l’initiative d’explorer le désert des Tartares, puisqu’ils se conforment à la stratégie défensive de leurs supérieurs. Leur angoisse existentielle provient moins des causes de leur présence au fort que du but qu’ils poursuivent inlassablement, tels des hamsters courant dans leur roue vers une ligne d’horizon indépassable.

En effet, certains croient fermement être appelés à servir dans un lieu aussi sinistre que paumé pour une raison précise. Cette croyance devient leur cage, invisible certes, mais non moins réelle. Ils sont tout à la fois les geôliers et les prisonniers du fort, en quelque sorte.

L’image de la roue me permet d’évoquer la question du temps. Dino Buzzati enchâsse dans son récit des petites fables qui illustrent l’écoulement non linéaire du temps, lent pendant la jeunesse puis toujours plus rapide avec le passage des années. Oui, nous sommes bien ici dans le registre du memento mori, du conte moral, pas joyeux-joyeux certes mais poétique et mélancolique. Et tant qu’à évoquer les contes, pourquoi ne pas parler d’Andersen, auquel une séquence onirico-morbide de Drogo m’a fortement fait penser (il faut dire que je lisais des contes d’Andersen en parallèle, et plus précisément Les fleurs de la petite Ida).

A travers cette atmosphère onirique, on touche à la métaphysique : par différents angles d’attaque nous sommes conduits à considérer la vie humaine comme un peu de poussière qu’un désert recouvre uniformément. Seule la foi sauve, à condition de ne pas se résigner.

Moi qui n’ai pas connu les hommes est le roman des questions identitaires : qui suis-je ? d’où viens-je ? Cela correspond bien au yin, le principe féminin, lié aux origines. Et cela emmène les femmes très loin dans l’exploration de l’inconnu qui les entoure. Elles ne peuvent compter que sur leurs propres forces pour s’en sortir et développent de ce fait un fort sentiment de sororité.

Le désert des Tartares est plutôt le roman du devenir, du sens de la vie : où vais-je ? quelle est ma mission ? Une quête davantage tournée vers le principe masculin, le yang. Et pourtant, ici, les hommes font du surplace. Leur identité militaire les conduit à s’en remettre à une autorité plus haute qu’eux ; pourtant, malgré leur corporatisme, la solitude de chacun n’en est que plus accrue. Simple paradoxe ? Pessimisme fondamental sur l’impuissance des vies humaines ?

On n’en finirait pas d’explorer toutes les différentes strates de significations – politique, psychologique, symbolique, philosophique, métaphysique – de ce roman court mais percutant comme le cri d’une sentinelle. Il fait partie de ces textes intemporels, en apparence limpides mais dont la profondeur se décante peu à peu (et j’ai eu le temps de la faire décanter, croyez-moi, depuis le mois d’août). Ce qu’on appelle un incontournable. Un peu austère au départ – faut ce qui faut – mais nourrissant pour l’esprit. Et si ça peut vous motiver à le lire, ce roman possède une chute réellement digne de ce nom.

Pour lire le billet de Keisha sur ce livre, c’est par là.

« Le désert des Tartares » de Dino Buzzati, Pocket, 2007 (1ère éd. 1940), 268 p.

 

 

Doggerland, d’Elisabeth Filhol

Il était une fois le Doggerland, l’Atlantide engloutie de la mer du Nord. Une île qui s’étendait il y a fort longtemps entre les côtes britanniques, danoises et norvégiennes, voire même s’y rattachait comme un seul et même continent avant la dernière période glaciaire (l’Angleterre n’a donc pas toujours été une île, ce qui est à mon avis le plus gros scoop de ce livre). Une sorte de paradis perdu au cœur d’une mer mal-aimée. Aujourd’hui, il n’en reste que le Dogger Bank, un banc de sable sous-marin riche en pétrole et en restes d’animaux terrestres et d’outils datant du mésolithique, que les pêcheurs remontent parfois dans leurs filets.

Margaret et Marc s’y intéressent chacun pour des raisons différentes. Elle est archéologue des fonds marins ; il effectue des relevés sismiques en mer pour le compte de sociétés travaillant dans le domaine de l’énergie. Elle est tournée vers le passé, conservatrice ; lui se projette dans un futur innovant. Ils se sont connus du temps de leurs études à l’Université de Saint-Andrews, lui le Français de la première fournée Erasmus, elle l’Écossaise introvertie, et se sont quittés sur un malentendu. Un congrès au Danemark va les réunir après plus de 20 ans de séparation, tandis qu’au même moment, la tempête Xaver balaye l’Europe du nord.

Xaver a réellement eu lieu en décembre 2013 (je n’en avais aucun souvenir, mais la France a été moins touchée sans doute ?) et de façon générale, les (nombreuses) informations scientifiques sont toutes précisément étayées. Pour être tout-à-fait honnête, la géologie, la météorologie et l’archéologie ne font pas partie de mes violons d’Ingres, je n’y connais à peu près rien et ne me doutais pas de l’existence du Doggerland avant d’avoir lu ce roman. Mais c’est justement la façon dont des sciences « brutes », a priori peu romanesques, pouvaient être traitées dans un roman qui m’intéressait.

Fabriquer une histoire à partir de sismographes, de plateformes pétrolières offshore et de débris fossiles rejetés par l’estran est une gageure.

Dramatiser poétiquement l’évolution du système dépressionnaire d’un cyclone extratropical est un pari réussi.

Me faire vibrer à la lecture de cette phrase « De l’inlandsis soufflaient les vents catabatiques » est une de ces petites épiphanies littéraires auxquelles je ne m’attendais pas.

Et puis, il faut avouer tout de même que cette histoire d’île engloutie il y a des milliers d’années est bougrement romantique.

J’y reconnais une patte contemporaine, qu’on retrouve chez une Maylis de Kerangal par exemple. La possibilité offerte au lecteur de s’inviter dans des sujets complètement abscons de prime abord est une piste féconde pour la vulgarisation scientifique (il n’est que de voir l’immense succès de la BD du professeur Moustache, qu’on ne présente plus). Avantage du roman, il n’y a pas la barrière entre sachants et profanes, il y a juste des personnages, une histoire, un style, un souffle.

Or autant le dire tout de suite, de souffle, ce roman en manque paradoxalement, mais du côté de la fiction proprement dite. Malgré l’omniprésence de la tempête et les efforts de l’autrice pour nous vendre une histoire d’amour contrariée, j’ai trouvé que les personnages étaient d’un plat barbifiant, leur histoire ne décollant à aucun moment. Bref, autant je me suis laissée embarquée de bonne volonté dans la première moitié du roman, qui s’occupe beaucoup des questions scientifiques liées au Doggerland, autant j’ai dû m’accrocher à partir du moment où Marc et Margaret se retrouvent. Il n’y a guère que l’épilogue aux accents barjavéliens (le Barjavel de la Nuit des temps) pour retrouver grâce à mes yeux.

Je classe donc ce roman au rang des semi-déceptions, car s’il m’a bien hameçonnée au début, il m’a ensuite laissée à la dérive.

(Il faut dire aussi que le style littéraire adopté par Filhol m’a laissée un peu perplexe au fil de la lecture. Pourquoi pratiquer les phrases à rallonge quand on ne les fait pas bien retomber sur leurs pieds ? Est-ce voulu ou pas ? En tout cas, ça rajoute des préciosités à une histoire qui aurait pu s’accommoder d’un emballage plus sobre, de mon point de vue.)

Je pose donc la question : peut-on écrire un roman scientifique, avec parts égales de (vraie) science et de drame romanesque ? Ou est-on condamné à investir plus l’un des éléments au détriment de l’autre, au risque de verser, soit dans la caricature scientifique, soit dans le déficit romanesque ? Avez-vous des titres de bons romans scientifiques (ou traitant de science au sens large) à me conseiller ?

« Doggerland » d’Elisabeth Filhol, P.O.L., janvier 2019,  352 p.

L’autre côté du rêve, d’Ursula Le Guin

Comment je me suis retrouvée à lire de la science-fiction, et pourquoi Ursula Le Guin en particulier, je parie que vous brûlez tous de le savoir. Et comme je suis bonne fille, je vous dirais tout bonnement que lorsque cette grande autrice américaine est décédée l’an dernier, j’en ai eu vent dans une émission de radio scientifique (à laquelle je pige que dalle, sauf quand ils causent littérature). Ce que les animateurs disaient de la capacité d’Ursula Le Guin à insuffler des questionnements éthiques dans la création de mondes d’anticipation ou de mondes parallèles m’a intéressée. Ensuite, c’est le résumé de ce roman-là qui m’a séduite (j’avoue avoir du mal à aller sur d’autres planètes, même en science-fiction, et là c’est bon, on reste sur notre bonne vieille Terre, même si elle a sacrément changé).

Dans un monde qui a lieu à peu près au tournant de l’an 2000 – rappelons que ce roman a été publié en 1971 -, George Orr fait preuve d’un don surprenant : certains de ses rêves se réalisent. Cela va du changement de décor d’une pièce à l’avènement d’une guerre ou d’un fléau, qui changent à la fois le passé et le présent. Déterminé à ne pas causer de dégâts par ses cauchemars malencontreux, George cherche à ne plus rêver. En vain. Il se retrouve entre les mains d’un onirologue nommé Haber, bienveillant au premier abord, mais qui va vite révéler des tendances mégalomanes. Comment en effet ne pas résister à la tentation d’utiliser le fabuleux don d’Orr pour débarrasser l’humanité de ses problèmes et faire advenir le meilleur des mondes ?

Vous le voyez, le questionnement éthique, là ? En gros, on a d’un côté George Orr, un homme sage selon la sagesse confucéenne (des citations de Lao-Tseu ornent la majorité des têtes de chapitres) qui cherche à vivre en harmonie avec le monde, comme un brin d’herbe caressé par le vent, et révèle en même temps la force du roseau, qui plie mais ne rompt pas. Et de l’autre, Haber qui veut faire, remodeler, se prendre pour un démiurge, faire le bien des autres malgré eux (bref, le grand méchant judéo-chrétien). La collaboration entre les deux hommes ne se fait pas sans heurts. George résiste passivement aux ordres de Haber, qui ne tarde pas à lui dire quoi rêver au moyen de l’hypnose et d’une machine compliquée appelée « l’Amplificateur ». Ses rêves tombent à côté des « suggestions » d’Haber, ou les réinterprètent… Au réveil d’Orr, c’est toujours une surprise qui les attend. Les personnages s’y perdent, et nous avec.

En effet, on éprouve le vertige temporel où nous entraînent les constants changements de réalité provoqués par les rêves d’Orr. Des catastrophes n’ayant jamais existé ont eu lieu et font sentir leurs effets (comme la disparition des 5/6e de l’humanité), ou au contraire, les conditions de vie s’améliorent. Des « continuums » se superposent, aboutissant à un drôle de bordel qui a pour cadre la ville de Portland – les Etats-Unis ayant pour président un certain Mr Merdle, ce qui m’a bien fait ricaner. Orr et Haber sont à peu près les seuls à conserver la mémoire des continuums précédents, ce qui les oblige à une gymnastique mentale intenable.

Ce qui est intéressant avec la sci-fi vintage, c’est de comparer ce que l’auteur imaginait de l’avenir proche, avec ce qui est finalement advenu (un peu l’expérience « 2001 l’Odyssée de l’espace »). Le Guin avait visé juste en ce qui concerne le réchauffement climatique, le nombre d’habitants sur terre, l’enjeu écologique plus généralement. Elle s’est bien-sûr plantée sur la plupart des autres points, mais qu’importe. Ce que j’aime un peu moins dans la sci-fi, c’est le jargon pseudo-scientifique, le bla-bla pour faire évolué techniquement. J’ai eu un peu de mal au début avec tous ces termes qui me laissaient froide. Ce n’est qu’en m’attachant au personnage principal, à sa valeur humaine intrinsèque dans un monde hyper labile, que j’ai pu goûter la saveur de cette fable, au fond, sur la fragilité de nos ambitions et la solidité de nos attachements vitaux.

Et puis il y a cette puissance du rêve, thème qui imbibe tout le roman, lui donne ses couleurs oniriques, comme s’il était lui-même un rêve que le lecteur aurait fait. Au cours de la lecture, des réflexions lunaires viennent nous lutiner comme des papillons de nuit : l’autre côté du rêve, est-ce le réel ou encore du rêve ? Suis-je le rêve de quelqu’un ? Etcetera etcetera. C’est psychédélique. C’est zen.

A savoir, le titre lui-même vient d’un poème des Contemplations de Victor Hugo : « Il descend, réveillé, l’autre côté du rêve. »

Je vous laisse avec le prologue, métaphore marine d’une grande puissance d’évocation :

Portée par les courants, poussée par les vagues, entraînée irrésistiblement par toute la force de l’océan, la méduse dérive dans les fonds marins. Là où parvient la lumière et où commence les ténèbres. Portée, poussée, entraînée de nulle part vers nulle part – car, dans les profondeurs marines, il n’y a pas d’autres repères que ‘plus près’ et ‘plus loin’, ‘plus haut’ et ‘plus bas’ -, la méduse se balance, comme suspendue ; ses pulsations sont légères et rapides, perdues dans les énormes pulsations quotidiennes qui agite l’océan attiré par la lune. Suspendue, balancée, palpitante, la plus vulnérable et la plus insubstantielle des créatures, elle a pour la défendre la violence et la puissance de tout l’océan, auquel elle a confié son être, son devenir et sa volonté.

Mais ici s’élèvent les continents obstinés. Les bancs de sable et les falaises rocheuses s’avancent dans l’air, cet espace extérieur, lumineux et instable, sec, effrayant, où la vie ne trouve aucun soutien. Et maintenant, maintenant, les courants égarent, les vagues trahissent, rompant leur pacte, brisant leur cercle perpétuel pour s’élancer dans une écume épaisse vers l’air et les rochers, brisant le cercle…

Que fera la créature marine sur le sable sec exposé à la lumière ? Que fera l’esprit, chaque matin, en s’éveillant ?

« L’autre côté du rêve » d’Ursula Le Guin, traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat, Le Livre de Poche, 1984 (1e édition 1971), 220 p.

Les brumes du passé, de Leonardo Padura

Seré en tu vida lo mejor de la neblina del ayer cuando me llegues a olvidar, como es mejor el verso aquel que no podemos recordar.

(Paroles du boléro « Vete de mi »)

 

En espagnol, le titre est « La neblina del ayer » qui se traduit littéralement par « La brume de l’hier », que je trouve plus poétique et collant mieux au sujet du roman que le titre français : une chanteuse de boléro !

Me voici donc, mille ans après tout le monde, à découvrir Mario Conde, l’ex-flic de La Havane devenu revendeur de livres anciens. Et comme tout le monde ou presque (à commencer par ma chère Lili qui m’a offert le livre ♥), je suis tombée sous le charme de cet homme ballotté entre le présent et le passé, entre deux métiers aux antipodes, et aux prises de sentiments contradictoires à l’égard de son île, Cuba.

Mais de quel hier parle-t-on ? De l’âge d’or du boléro, quand la Révolution castriste n’avait pas encore eu lieu et que tous les riches Américains venaient s’encanailler dans les innombrables cabarets de La Havane : les flamboyantes années cinquante. C’est en tombant sur une vieille coupure de presse retrouvée dans les tréfonds d’une fabuleuse bibliothèque que Mario Conde plonge dans ce passé brumeux. Là, se croisent une mystérieuse chanteuse de boléro disparue des écrans radar, l’héritier d’une vieille famille de l’aristocratie cubaine, une strip-teaseuse, un journaliste trop mondain, le propre père de Conde, et même l’ombre de  J.D. Salinger !

Avec une prescience digne du commissaire Adamsberg, additionnée d’une culture lettrée et d’un goût pour la dive bouteille qui le rapprocheraient plutôt de l’adjoint Danglard (vous aurez reconnu le duo d’enquêteurs cher à Fred Vargas), Mario Conde  parcourt les bas-fonds de la capitale cubaine à la recherche d’indices, si ténus soient-ils, qui lui permettraient de reconstituer l’histoire de la chanteuse disparue, dont la voix rescapée d’un vieux microsillon l’émeut si fort. Ce faisant, il n’oublie pas ses amis, avec qui il partage quelques agapes inespérées entre deux périodes de rationnement, et ne peut s’empêcher de constater mélancoliquement l’état de délabrement avancé dans lequel la Crise avec un grand C de la fin des années 1990 a plongé l’île.

Ce roman policier tropical se fait donc aussi enquête sociologique et presque ethnographique, au détour d’un quartier traversé ou d’un souvenir qui remonte à la surface. La langue employée, c’est-à-dire l’espagnol de la version originale, truffé de cubanismes, d’une précision baroque, chargé d’images, est une ode vivante à la liberté et à la rage gourmande de vivre, envers et contre tout. Quant au passage du temps, dont rend compte le titre lui-même, il est sans arrêt ressassé et remonté. Il y a bien sûr le pivot avant/après la Révolution, période cruciale sur laquelle enquête Mario dans ce livre, mais aussi les différences entre la génération de Mario et de ses vieux amis du lycée qui ont partagé la sueur des camps de coupe de la canne à sucre des années 1970 et le jargon de leurs manuels marxistes, et celle de son jeune associé « Yoyi el palomo » qui fait du fric avec tout ce qui lui tombe sous la main et qui n’hésiterait pas à émigrer de Cuba pour aller n’importe où, « Madagascar compris », si l’occasion s’en présentait. Je ne peux m’empêcher de penser que l’auteur met beaucoup de lui-même dans le personnage de Mario Conde qui a son âge, et, je me plais à l’imaginer, ses idées et son style de vie, y compris l’amour des livres.

Car oui, au milieu de cette enquête, il y a aussi cet eldorado bibliophile, cette bibliothèque de légende dénichée par hasard par Conde dans une ancienne maison de maître fortement décrépite, qui contient les trésors de la bibliographie cubaine et universelle, dont des premières éditions du XVIIIe siècle. Pour un peu, on se croirait dans Le nom de la Rose !

Les brumes du passé ne sont qu’un titre parmi d’autres de la série policière autour de Mario Conde. En avez-vous lu ? Si oui, lesquels ? Ou quels autres romans, hors-série, de Leonardo Padura ?

Il était temps que je participe à mon propre challenge latino cette année !

VO : « La neblina del ayer » de Leonardo Padura, Maxi-Tusquets, 2013, 368 p.

VF : « Les brumes du passé » de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol par Elena Zayas, Métailié, 2015, 352 p.