Les braves gens ne courent pas les rues, de Flannery O’Connor

Des chutes qui cinglent comme des coups de triques. Un ton grinçant comme les essieux d’une carriole mal huilée. Une Amérique peuplée de personnages rusés, avides,  et de quelques rares innocents (pas forcément les enfants). Des barrières raciales qui paraissent d’autant plus infranchissables qu’elles sont peu questionnées. Voilà le monde auquel nous donne accès l’écrivaine américaine Flannery O’Connor (1926-1965). Je ne me rappelle plus comment j’ai entendu parler d’elle pour la première fois, mais dès lors j’ai eu immédiatement envie de la lire. Sa vie interrompue à 39 ans par la maladie, presque intégralement déroulée dans une ferme de sa Géorgie natale, entourée de paons qu’elle affectionnait, m’a semblé à la fois décalée et romantique. Je croyais avoir affaire à une autre Harper Lee (l’auteure de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur étant également originaire du vieux sud). Et puis elle est l’écrivaine qui en a inspiré d’autres parmi les plus grands, comme Joyce Carol Oates par exemple. Une sacrée aura, donc.

J’ai donc acheté son recueil le plus connu, Les braves gens ne courent pas les rues (A Good Man is Hard to Find en anglais), par le titre alléchée. J’ai fait la connaissance d’une grand-mère  peu éclairée qui part en vacances en Floride avec sa famille alors que rôde un serial killer. D’un petit garçon submergé par le prêche d’un prédicateur debout dans un fleuve. D’une mère et sa fille simple d’esprit dont on se sait si elles sont abusées ou prises en pitié par un vagabond. D’une femme qui se ment à elle-même en raison de son passé honteux (arrivera-t-elle à monter jusque chez elle ??). De deux adolescentes écervelées et d’une petite fille pleine de sagesse qui font la rencontre de la différence à une foire (une de mes nouvelles préférées, avec cet usage du style indirect et du parler familier portés à un point d’incandescence). D’un grand-père qui emmène son petit-fils à la ville pour la première fois, où les deux subissent une telle désorientation qu’ils agissent de façon totalement insensée (mon autre préférée : une tension qui s’accroît, des rapports psychologiques complexes, une grande portée symbolique). D’enfants qui squattent une ferme au grand dam de sa propriétaire (hyper tendu). D’un « brave garçon de la campagne » et d’une philosophe unijambiste athée : la clairvoyance n’est pas toujours là où on la cherche. D’un vieux général qui a fait la guerre de Sécession, ne se souvient de rien, que l’on exhibe comme un trophée et qui aime ça. D’employés d’une ferme confrontés à l’arrivée à de « déplacés » polonais pendant la guerre (cela résonne curieusement ces temps-ci).

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Bref, des gens que croisait peut-être Flannery O’Connor à l’époque, tous croqués avec ironie, mais qui m’ont paru plus qu’exotiques. Il est vrai qu’il y en a peu de foncièrement bons parmi eux, même s’ils éprouvent parfois des élans de compassion ou de remord. La plupart d’entre eux restent opaques, j’ai ressenti peu d’empathie pour eux, ce qui ne semble d’ailleurs pas le but de l’auteure. Catholique fervente (même si cela affleure peu dans ses textes), je pense que Flannery O’Connor cherche plutôt à montrer que de si « pauvre gens » ne peuvent espérer de rédemption que de façon surnaturelle. Et que quand bien même nous serions tentés de faire les pharisiens face aux cas humains présentés ici, nous avons nous-même nos propres zones d’ombres. A deux reprises apparaît en filigrane la figure christique.

Je n’ai pas encore vraiment parlé des rapports raciaux. Ils apparaissent évidemment, puisqu’ils font partie de la photographie en noir et blanc de l’Amérique ségrégationniste dans laquelle elle vivait. Même si elle montre (et dénonce peut-être implicitement) la situation de subordination des Noirs par rapport aux Blancs (qu’ils soient valets de ferme traités en inférieurs, ou Afro-Américains à l’élégance marquée, tournés en dérision par un péquenaud) l’auteure n’en fait pas un point central de ses récits. Son sujet, c’est plutôt l’Amérique blanche, de petite classe moyenne, superstitieuse, remplie de préjugés mesquins, du vieux Sud. Ridicule et grotesque en deux mots. Mais elle déborde souvent sur les marges, des marges d’une « inquiétante étrangeté ». Et c’est en cela qu’elle est fascinante.

Une lecture dérangeante en résumé, dans sa façon de dévoiler les aspects les plus sombres de la nature humaine, mais qui restera marquante pour moi.

Lire l’enthousiaste et délicieux avis de Nébal qui vous en parle avec beaucoup de verve.

Lu en VO : « A Good Man is Hard to Find » de Flannery O’Connor, A Harvest Book, Harcourt Brace & Company, 1983, 251 p.

En VF : « Les braves gens ne courent pas les rues », de Flannery O’Connor, traduit de l’anglais par Henri Morisset, Gallimard, coll. Folio, 2010, 277 p.

Participation au challenge « Petit Bac » d’Enna dans la catégorie « mot positif » (BRAVES GENS).

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Atelier d’écriture : Face à la mer

Ce lundi, je participe à l’atelier d’écriture de Leiloona à partir de cette photographie. Rendez-vous sur cette page pour retrouver les textes des autres participants.

De là où je me trouve, j’ai une vue imprenable sur la mer. La contempler est mon passe-temps favori. Ses flots changeants, verts, bleus, mauves, or, gris, noirs, me ravissent tout le long du jour. C’est la mer et son jeu de ping-pong avec le soleil qui est ma raison d’être. Je ne pourrais m’éloigner de son manteau ourlé d’écume, dont j’aime à sentir la caresse.

J’aime aussi observer les gens. Les touristes qui se baladent sur les remparts de la citadelle, le bob vissé sur le crâne ou la glace à la main, tout comme les pêcheurs qui sillonnent le golfe à la recherche du poisson. Certains ont reconverti leur chalutier en piège à touristes. C’est de bonne guerre.

Au-dessus roulent les nuages. En ce moment, c’est l’été, ils sont légers comme des balles de coton, c’est à peine s’ils trouent l’azur. Ils ne s’attardent pas, le vent les emporte. L’hiver, c’est autre chose ; ils s’amassent  serrés-serrés, on dirait qu’ils veulent concurrencer la mer. Folie ! La mer sera toujours là, les nuages, eux, vont et viennent, tout comme les touristes. Même les pêcheurs du coin s’en vont, quittant un à un ce métier trop dur pour tenter une autre aventure, loin des flots.

Moi je resterais bien ici encore quelques siècles. Très peu de ceux qui me visitent connaissent vraiment mon histoire. C’est Vauban qui m’a installée là, pour veiller à la sécurité du royaume de France. De ma hauteur, je servais de vigie. Grâce à moi, on pouvait voir de très loin le moindre bout de voile de navire anglais.

Aujourd’hui, les temps ont changé, eux aussi. Je suis une attraction du plan touristique de la ville, comme la capitainerie. Je sers de balise au parcours des promeneurs et de point de focale aux photographes. Le comble, c’est que la majeure partie de ceux qui grimpent mes marches sont des Anglais ! Quelle ironie. Mais je suis là, fidèle, et je veille. Comme ma jeune cousine Eiffel, je me prends à penser que je suis un peu la bergère des vagues qui moutonnent dans la mer, des enfants qui bêlent dans le vent, des nuages qui paissent dans le ciel.*

Moi, la tour de pierre.

*Cf. le poème « Zone » d’Apollinaire 😉

Auteur : Ellettres/Delphine B.

Embrouille, de Chico Buarque

Chico Buarque n’est pas seulement le fils chéri de la chanson brésilienne depuis plus de 50 ans. C’est aussi un héraut de la liberté, un fin poète, et un romancier.

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« Embrouille », c’est le récit à la première personne d’un homme dont on ne connaît pas le nom, tout comme les personnages qu’il croise sur son chemin ne sont pas autrement nommés que « ma soeur », « mon beau-frère », « mon ex-femme », « mon ami », « l’homme », « la maigre », « l’indienne », « les motards », etc.

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Réveillé un matin par un homme qui sonne à sa porte et qu’il observe par l’œil de bœuf sans lui ouvrir, il se prend à fuir sans but précis à travers la ville et à battre la campagne, tel une boule de billard renvoyée d’un bout à l’autre du tapis, mise en mouvement par des forces extérieures, lisse et sans aucune aspérité. En proie à des songes vagues, il se meut dans un monde un peu flottant, comme s’il observait de loin les événements parfois fâcheux ou déconcertants qui s’abattent sur lui, ou les pulsions qui le saisissent. C’est l’homme sans qualités, le personnage qui a un point de vue externe autant sur lui-même que sur les autres, le quidam qui ne connaît de lui que ses sensation les plus basiques (la faim, la fatigue, la douleur, la peur, le plaisir).

Ou alors les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord ? Y a-t-il un plan caché, des intentions sous-jacentes dans les déambulations du narrateur ? (Ce qui expliquerait pourquoi il s’acoquine avec une bande de malfrats ?)

« Pour moi il est trop tôt, je me suis couché à l’aube, je n’arrive pas à cerner ce type dans l’œil de la porte. Je suis moulu, je ne comprend pas cet individu planté là en complet et cravate, le visage dilaté par la lentille. Ce doit être important car j’ai entendu la sonnerie retentir plusieurs fois, une fois en allant vers la porte et au moins trois autres dans mon sommeil. Mon œil fait le point, et je commence à me dire que je connais ce visage d’un temps trouble et lointain… » (incipit)

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Ce court roman est étrange comme un mélange de Kafka et de Woolf avec un zeste de réalisme magique, tropical, hypnotique. On se laisse complètement porter. L’auteur a un don pour mettre en relief des images qui sont plus parlantes que le narrateur lui-même. C’est un roman moderniste par sa forme épurée, et post-existentiel par ce monologue sans affects d’un moi réduit à un je nébuleux. Troublant.

Et puis, il y a ce plaisir que je ne boude pas, de lire le portugais et de goûter la poésie et la musicalité du texte de Chico, la sensualité du portugais brésilien.

« Hoje, é como se o jardim estivesse aprendendo arquitetura. » (p. 16)

« Eu estava na praia, olhando o mar, o mar, o mar vomitando o mar, e agora jà nao é fácil atravessar de volta a avenida » (p.99)

Lu en VO : « Estorvo » de Chico Buarque, Companhia das Letras, 1991, 140 p.

Edition française : « Embrouille » de Chico Buarque, Coll. « La nouvelle Croix du Sud », Gallimard, 1991, 160 p.

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1e participation 2018 au Challenge Latino, catégorie Brésil.

 

Ces lectures qui ont enchanté mon enfance

1b6f51f397c92e398e14c4f06c91295eVoilà un titre de billet qui fait très « comtesse de Ségur »… Il faut dire que Sophie née Rostopchine occupe une place de choix dans mes lectures d’enfance. Voilà un billet qui attendait au chaud dans mes brouillons depuis un bon moment (au moins deux ans !). Je suis une incurable nostalgique, le genre qui  adore se souvenir, donc ce billet se devait d’advenir un jour ou l’autre. Alors quand enfance se conjugue avec lectures, cela donne quoi chez Ellettres ?

Ma grand-mère m’a appris à lire à l’âge de 4 ans dit la légende. Et ma première comédie humaine à moi ce fut l’univers du pays des jouets imaginé par l’incomparable Enid Blyton pour la Bibliothèque rose, au centre duquel s’agitait un petit pantin de bois au bonnet surmonté d’un grelot, propriétaire d’une voiture jaune et meilleur ami d’un vieux sage à barbichette, je parle de… je parle de… ? *Mode question pour un champion ON*

51P7B2SS7WL._SX334_BO1,204,203,200_Oui-Oui bien-sûr ! Un enfant ne peut que s’identifier à ce petit personnage parfois pris de frustration, de jalousie ou de colère. Mais qui se dépatouillait de toutes les situations grâce à son entrain, sa bonne foi désarmante et ses nombreux amis, avec toujours une petite leçon derrière mine de rien ! J’ai lu à l’époque tous les (nombreux) exemplaires de la bibliothèque de ma grand-mère, ceux-là même que mon père avait lu avant moi. Il m’a confié récemment (à l’occasion des fêtes pour ne rien vous cacher) que Oui-Oui et le Père-Noël avait été le premier livre qu’il avait lu tout seul et que dans son souvenir, la lecture en avait été ardue mais gratifiante. J’ai exactement le même souvenir !

Peu après, j’ai enchaîné sur le Club des cinq dans la même collection culte. J’avoue être toutefois moins émotionnellement attachée que d’autres à ce quintette de détectives en herbe, mais comment ne pas le mentionner ?!

Image associéeJe garde une grande affection pour Fantômette, cette petite fille qui se la jouait un peu Superman, l’humour en plus. Ecolière le jour, justicière la nuit. J’aimais beaucoup son personnage fin et déluré (et féminin tout sauf tarte, pour ne rien gâcher !) Récemment j’ai mis la main sur tout un lot de Fantômette dans ma déchetterie (quand la corvée de déchetterie vous réserve des surprises, ou comment revenir aussi chargée au retour qu’à l’aller), j’en parlais sur IG ici.

 

Image associéeVous l’aurez compris, à l’époque, ma plus grande pourvoyeuse de livres était ma grand-mère. D’où la place de choix que tenaient les bons vieux classiques dans ma vie de lectrice junior. C’est ainsi que je dois être une des rares personnes de ma génération à avoir lu l’intégralité des aventures de Bécassine (vous aurez reconnu mon avatar). Cette bonne bretonne au grand coeur attachée au service de Loulotte, la pupille de la marquise de Grand-Air, au début du siècle dernier, me semblait si proche de moi ! Je n’étais pas le moins du monde choquée par le déphasage historique entre l’univers de Bécassine et le mien. Je ne sais pas à qui je me suis le plus identifiée, de Loulotte dont la coupe de cheveux rappelait la mienne, ou de Bécassine dont la témérité aventureuse n’avait d’égale que sa légendaire naïveté…

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Je l’annonçais en introduction, la Comtesse de Ségur était comme ma troisième grand-mère quand j’étais petite. Ah, ils ont défilé entre mes mains, les Malheurs de Sophie, les Vacances et autres Petites filles modèles ! Outre cette trilogie culte, mes titres préférés étaient :

  • Jean qui rit et Jean qui grogne : ce roman d’apprentissage de deux péquenots montés à Paris, dont la parfaite symétrie dans le bien et le mal était extrêmement jouissive.
  • François le bossu : comment vivre en société et être heureux quand on est difforme, grande question.
  • Diloy le chemineau : la confrontation presque marxiste entre un pauvre chemineau et une riche et impertinente « péronnelle » (j’ai découvert le mot à cette occasion).
  • Le diptyque L’auberge de l’ange gardien/ Le général Dourakine : où l’on découvrait les effrayantes méthodes d’éducation russes.
  • Et enfin mon préféré à ce jour, peut-être le plus « mature » de la comtesse : La fortune de Gaspard, autre roman d’apprentissage, très balzacien, d’un jeune paysan qui veut s’extraire de sa condition. J’adorais comment vers la fin il se dépouillait de son ambition avide par amour pour une jeune Allemande… Sehr romantisch.

Image associéeIl n’y a rien de tel pour combler la pensée magique d’un enfant que de lui faire lire Le pays des trente-six mille volontés d’André Maurois (1928). Suivre ces enfants embarqués dans un pays merveilleux à la Neverland, où ils obtenaient tout ce qu’ils voulaient était un vrai délice ! Puis cela sombrait dans la fable dystopique (mot à la mode). Le retour à la réalité piquait un peu… Je vous invite à lire ce joli texte d’une ancienne lectrice de ce livre.

 

Résultat de recherche d'images pour "les patins d'argent"Un peu plus tard, j’ai tant aimé lire Les patins d’argent (1865) ! Cette fois-ci c’est ma Maman qui tenait absolument à me faire lire ce classique de son enfance. On entrait dans l’univers féérique de la Hollande pétrifiée sous la glace hivernale au XIXe siècle. On se passionnait pour ces courses en patin, et ce frère et sa soeur très pauvres dont le père était affligé d’une terrible maladie… Leur seule rédemption passait par la victoire à une compétition. Ce roman est merveilleux.

Dans le domaine du merveilleux proprement dit, il y avait ce bijou de fantasy anglaise vintage pour les enfants (Ed. Bulle d’or, plus édité) : La princesse et le goblin de George MacDonald (1872). A conseiller aux amateurs de gnomes en tout genre, et à tous les amoureux de la « petite princesse » de Burnett.

Je ne peux pas faire l’impasse sur cette série-culte de mon enfance, lue la première fois pour mes 9 ans. Mes parents me vannent encore aujourd’hui pour ma passion pour la famille Ingalls que tout le monde connaît avec La petite maison dans la prairie. Avant d’être une série TV à succès, c’est une saga en 9 tomes écrite par Laura Ingalls à partir de ses souvenirs d’enfance (édités par la collection Castor poche de Flammarion dans les 1990’s). Allant de sa petite enfance à son mariage, j’étais tellement amoureuse de la vie (pourtant rude) de ces pionniers américains que j’aurais voulu me télétransporter dans le Kansas des années 1880.

Résultat de recherche d'images pour "le tour du monde en 80 jours"J’ai aussi eu ma grande période Jules Verne (mais je crois que je serais incapable d’en relire à l’heure actuelle). Mon préféré absolu était, sans originalité aucune, Le tour du monde en 80 jours (1872). Quoi de plus haletant que cette course autour du globe du plus anglais des Anglais, Sir Phileas Fogg (pour qui la température de son thé pouvait valoir le renvoi de son personnel) et de son valet français Passepartout, poursuivis par le policier Fix ? Je dois à Jules Verne une délicieuse terreur exotique grâce à sa fameuse scène du sati en Inde. J’aimais bien aussi Voyage au centre de la Terre et Les enfants du capitaine Grant.

Résultat de recherche d'images pour "sans famille hector malot"Combien de fois j’ai pleuré en lisant l’histoire de Rémi Sans-Famille ? Heu, à peu près autant de fois que je relisais les passages où son mentor Vitalis mourait, où ses singes et chiens savants mouraient, et où les mineurs mouraient dans la mine. Hector Malot, cet Emile Zola des enfants. Heureusement, après bien des mésaventures, ça se terminait bien pour lui.

Quand j’essaie de me rappeler un coup de coeur de moi pré-ado, je pense toujours à celui-là. Bonne nuit, Monsieur Tom ! (1998) de Michelle Magorian est l’histoire d’un petit garçon anglais pendant la Seconde Guerre mondiale. Evacué de Londres pendant les bombardements, il est recueilli à la campagne par un vieux monsieur bourru. Entre les deux se tisse une relation d’affection qui prend une teinte tragique quand la mère du garçon veut le récupérer. Un roman inoubliable dont le contexte historique m’avait également marquée.

Résultat de recherche d'images pour "le club du samedi livre"Un autre must-read, une autre perle, un autre bijou (j’ai de quoi remplir un coffre à trésor). Là je veux vous parler du Club du samedi d’Elizabeth Enright (1941). Une fratrie de quatre enfants new-yorkais à qui il arrive des tas d’aventures après la création d’un club mystérieusement nommé C.E.S.A.R. C’est un récit plein d’humour, à hauteur de personnage, chaque frère et soeur ayant son caractère bien à lui et des préférences affirmées. J’adorais ces frères et soeurs qui arrivaient à fonder un club et vivre des aventures (réalistes) dans la Grande Pomme ! Il n’est malheureusement plus édité en français (mais trouvable d’occasion, édition de 1972). Trois autres romans forment une suite au club du samedi, mais je ne les ai jamais lus.

Image associéeAllez, encore une perle. Ces dames au chapeau vert de Germaine Acremant (1921), vous connaissez ? C’est l’histoire d’Arlette, une jeune Parisienne moderne envoyée chez ses quatre vieilles cousines, vieilles filles caractérisées par la verdeur de leur couvre-chef et qui vivent dans « le plus vieux quartier d’une des plus vieilles villes du Pas-de-Calais » (merci Wikipédia de me rappeler ce détail). C’est une comédie de moeurs au ton piquant, une satire très drôle de la province, mais ça, je ne me rendais pas trop compte à l’époque. Ce que j’adorais, c’était les histoires de coeur qui s’entrecroisaient avec un certain parfum de mystère, et les piques que s’envoyaient Arlette et l’aînée des cousines, l’autoritaire vieux-jeu Alcide.

Acheter le livre d'occasion Le cousin du Brésil sur livrenpoche.comUne autre pépite (oui, oui) exhumée de vieux rayonnages poussiéreux : Le cousin du Brésil de Lucie Rauzier-Fontayne (bibliothèque verte, 1966). Elle m’a fait tellement battre le coeur cette histoire d’une rencontre entre deux soeurs menant une petite vie tranquille dans leur mas provençal, et leur beau et fringant cousin tout droit venu du Brésil pour réclamer une part de la succession. Dans des parfums de lavande et de bruyère, je suivais toute émoustillée l’évolution des relations de ce trio digne d’une comédie romantique.

Résultat de recherche d'images pour "les trois mousquetaires"Qui n’a jamais vibré à la lecture des Trois mousquetaires, nan mais allo quoi ?? Qui n’a jamais été transporté par la bravoure, le panache, le sens de la camaraderie de ces trois-là qui étaient en fait quatre ? Qui n’a jamais frissonné devant les méfaits de la vénéneuse Milady et les secrets de famille d’Athos ? Qui n’a jamais été happé par leurs aventures à l’ombre du roi et de Richelieu ? Celui-là, qu’il se dénonce et j’irai le provoquer en duel ! 😂

Image associéePour faire le pendant aux mousquetaires, Les quatre filles du docteur March de Louisa May Alcott (1868). Evidemment, moi aussi je suis passée par là. Moi aussi j’ai aimé leur entre-soi féminin pendant que Papa est à la guerre (de Sécession), moi aussi j’ai adoré la rebelle Jo avec ses velléités d’écriture, et détesté cette peste d’Amy. Une autre famille américaine protestante du XIXe siècle comptant quatre soeurs, comme la famille Ingalls… Strange, isn’t it?

Un roman qui a beaucoup compté pour moi : La grand-mère aux loups d’Elisabeth Bourgois (Ed. du Triomphe, 1999). Je me suis laissée dire que le style de l’auteure laissait à désirer. Soit, mais à l’époque, cela ne m’avait pas perturbée. C’est l’histoire d’une famille du nord de la France, centrée sur le personnage de Camille née en 1900, et qui court jusqu’aux années 1990. En lisant ce livre, j’avais l’impression de me prendre le grand vent de l’histoire en pleine figure et le destin de certains personnages me laissait dévastée…

Résultat de recherche d'images pour "le prince eric"Le prince Eric de Serge Dalens, une saga souvent connue que par un petit cercle abonné aux valeurs du scoutisme, lecteurs de la fameuse collection « Signes de piste ». Un parfum parfois daté mais un souffle aventureux au charme puissant, confinant au mythe, qui m’entraînait sur les traces du blond Eric Jansen, prince de l’île imaginaire de Swedenborg au nord du Danemark, et de son ami scout, le brun Christian d’Ancourt (beaucoup plus intéressant que son compère, si vous voulez mon avis). Des complots, des amis à sauver, des méchants à combattre, le tout  saupoudré d’humour (parfois) et de références culturelles, avec pour toile de fond l’Europe des années 1930 : un récit aussi captivant que devaient l’être les romans de chevalerie au moyen-âge, et en fin de compte, un très bel hymne à l’amitié (on passera sur les valeurs parfois franchement vieille France de l’auteur).

Résultat de recherche d'images pour "le journal d'anne frank"Finir sur le Journal d’Anne Frank pour clore cette trop longue liste (des titres me reviennent au fur et à mesure que j’écris), c’est proclamer une fois de plus l’universalité des écrits de cette adolescente hollandaise d’origine juive durant la Seconde Guerre mondiale. Claquemurée avec sa famille dans un endroit secret pour échapper aux rafles nazies, victime de l’inimaginable, certes, mais aussi incroyable que cela paraisse, une adolescente qui rencontrait à peu près le même genre de problèmes que moi à cinquante années de distance, et y répondait d’une manière lumineuse. J’aurais aimé être son amie (ceci est encore valable aujourd’hui).

Dans le genre classique universel, j’ai aussi lu et aimé dans mon adolescence : La Vénus d’Ille de Mérimée, Le roman de la momie de Théophile Gautier, Boule-de-Suif de Maupassant, Le monde perdu de Conan Doyle, Le père Goriot de Balzac, L’archipel aux sirènes de Somerset Maugham et last but not least, Les Misérables d’Hugo. Comme vous le voyez, j’étais plutôt branchée sur des livres « ancien régime », même si au CDI de mon collège j’ai pu dévorer à loisir les Marie-Aude Murail, Chair de poule et autres Susie Morgenstern (et Harry Potter prêté par ma copine Rosa). Mais incontestablement, ce sont les lectures listées ci-dessus qui m’ont le plus marquée au niveau émotionnel.

Et vous ? Quels sont les livres que vous lisiez enfant et dont vous vous rappelez avec le plus d’affection ? Avez-vous lu certains de ces livres ?

*Edit : à la suite de plusieurs commentaires (oraux ou écrits) à propos de cet article, je me dois de rajouter trois séries qui furent incontournables pour moi dans mon enfance-adolescence :

  • La série des « Alice » de Caroline Quine : où une sylphide blonde en cabriolet bleu dénouait des énigmes et affrontait des personnages malintentionnés. Un mélange d’Hitchcock et de club des cinq.
  • Peu après, je suis tombée amoureuse du plus romantique et du plus stupéfiant des gentlemen cambrioleurs, Arsène Lupin de son nom le plus connu (mais cet homme volage était amoureux de « Raymonde » ou de la Cagliostro si je ne m’abuse). J’ai un très vif souvenir de « l’Aiguille Creuse », avec sa plongée dans une histoire multiséculaire enracinée dans un lieu de Normandie que je connais bien et cette énigme extraordinaire… Que ce soit de Maurice Leblanc ou d’autres auteurs, les aventures d’Arsène Lupin m’ont toujours enchantée.
  • J’ai lu aussi plusieurs romans de « Trilby » (réédités par les éditions du Triomphe). Cette ardente militante des Croix-de-feu (pour vous donner le ton) avait un don pour écrire des histoires captivantes pour les enfants. De l’histoire du petit prince indien venu séjourner en France aux aventures de cette petite « reine » d’un village provençal qui doit en rabattre de sa superbe après bien des aléas ; de l’amitié entre un petit garçon riche (mais nain) et une jeune fille pauvre (mais violoniste exceptionnelle) à la dure confrontation à la réalité d’une petite fille devenue libraire après la ruine de ses parents : l’arrière-plan moral était bien présent mais l’identification aux personnages et à tout ce qui leur arrivait fonctionnait à tous les coups !

Celle qui fuit et celle qui reste, d’Elena Ferrante

Celle-qui-fuit-et-celle-qui-resteLenu et Lila semblaient être parvenues à un point de non-retour à la fin du Nouveau Nom, le second tome de la saga d’Elena Ferrante. Dans une symétrie perverse, le destin souriait enfin à Lenu la bûcheuse, sous la forme d’un premier livre publié et d’un fiancé, tandis que Lila se brûlait les ailes à l’usine de salaisons après son mariage raté. On était en 1968 et le feu couvait sous la braise. Les choses étaient au bord de l’implosion et le destin comme toujours, se devait de rebattre les cartes de ce poker menteur entre les deux amies.

Au début de ce troisième tome, nous voyons Lila donner un grand coup de pied dans l’usine de son ancien pote Bruno Soccavo, où elle trime comme une bête en compagnie des autres ouvriers. Lors d’une réunion ouvrière, elle tacle la situation infra-humaine vécue à l’usine Soccavo. Comme toujours elle s’exprime bien et ses propos font mouche, au point qu’elle devient la nouvelle passionaria ouvrière de Naples et que son aura attise les luttes entre ouvriers, étudiants et fascistes à la solde du patron. Mais elle déjoue les pronostics, quitte l’usine et… finit par atteindre une position sociale enviée. Je vous laisse découvrir laquelle et comment.

Lenu quant à elle se marie avec Pietro Airota, et ils s’installent à Florence où il a obtenu une chaire universitaire. Et… elle ne fait pas grand chose d’autre, à part les devoirs immémoriaux d’une bonne épouse. Nous sommes dans les années 1970 et le monde entier autour d’elle commence à bouger beaucoup, à commencer par son Nino chéri. Tout le monde sauf elle. Serait-elle celle qui reste (sur le carreau), bien qu’elle ait fui le quartier et les conditions misérables de son enfance ?

Ce tome est aussi bon, aussi puissant que les précédents. La narratrice atteint une maturité qui lui permet de creuser assez profondément la condition féminine de son époque. Elle montre l’incomplétude de son être enchaîné dans un mariage qui malmène ses désirs profonds. A la faveur des tâtonnements de Lenu pour se sortir de sa bulle d’irréalité, j’ai découvert la féministe italienne Carla Lonzi, célèbre dans les années 1970. Avec son essai-phare « Crachons sur Hegel », elle théorise la nécessité de sortir des cadres de pensée forgés par et pour des hommes afin de laisser jaillir « l’être imprévu » féminin. Cet être imprévu, ce sont tour à tour Lenu et Lila, dont les décisions nous prennent toujours au dépourvu.

Parmi les choses qui m’ont plu dans ce troisième tome, il y a aussi ce personnage secondaire, Gigliola, que nous ne connaissions jusque-là que par sa condition d’éternelle fiancée du mafieux fascisant Michele Solara. Le tome commence littéralement à ses pieds comme pour symboliser son impuissance sur le destin, dont le côté grotesque n’a d’égal que son tragique (à l’inverse des deux amies qui elles cherchent à le maîtriser, le destin).

J’ai aussi aimé le fait que le roman laisse percevoir le changement de l’air du temps, la façon dont le cours historique façonne les individus. L’ambiance dans les facs italiennes, les étudiants idéalistes qui se rêvent en prolétaires, les changements de moeurs incarnés par Mariarosa, la soeur de Pietro. J’ai aimé que les itinéraires croisés de Lenu et Lila fassent des boucles chez l’ancienne prof de Lenu, Mme Galiani et sa fille, la diaphane Nadia. Les jeux de miroir auxquels s’adonnent les deux amies, entre elles et vis-à-vis d’autres modèles féminins, donnent toujours autant de force au récit.

Et pourtant, ce troisième tome m’a aussi laissé voir plus distinctement les défauts qui lui pendent au nez. Sur la forme tout d’abord. J’ai clairement eu l’impression de lire le premier jet d’un écrivain très pressé. Les phrases, les paragraphes s’enchaînent sans reprendre leur souffle, me donnant toujours plus l’impression de lire ce roman en apnée. Mais je vous l’accorde, cette construction est certainement voulue pour produire un tel effet.

En revanche je me pose des questions sur la traduction française du texte : est-elle responsable d’une certaine lourdeur du style que je n’ai pu m’empêcher de remarquer assez régulièrement cette fois-ci ? Florence, toi qui l’as lu en italien, qu’en dis-tu ? Je vous donne comme exemple le passage suivant, qui est aussi paradoxalement un passage introspectif de Lenu que j’aime beaucoup et que j’avais noté pour cette raison-même (et non pour « bitcher » sur le dos d’Elena Ferrante, que je révère toujours autant) :

« Je finis par conclure que je devais commencer par mieux comprendre ce que j’étais. (Dites-moi si je pinaille ou si l’association finir/commencer vous titille aussi ?) Enquêter sur ma nature de femme. J’étais allée trop loin et m’étais seulement efforcée d’acquérir des capacités masculines. Je croyais devoir tout savoir et devoir m’occuper de tout. Mais en réalité, que m’importaient la politique et les luttes ? Je voulais me faire valoir auprès des hommes, être à la hauteur. Mais à la hauteur de quoi ? De leur raison – ce qu’il y a de plus déraisonnable. » (p. 322)

Enfin, dans ce tome, la vie conjugale d’Elena m’a semblé mortellement ennuyeuse (ce qui était bien l’intention de l’auteur évidemment) mais du coup, son personnage qui fait du surplace, n’arrête pas de geindre et de rejeter la faute sur son mari, m’a passablement agacée. Il n’y avait pas de longue parenthèse enchantée, comme les vacances à Ischia dans le second tome, pour venir rompre la monotonie des jours et offrir un peu de suspense. Le seul suspense était ici : Lenu va-t-elle quitter son mari, oui ou non ?

… Mais chut !

Allez, ne fais donc pas tant la fine bouche, Ellettres, et avoue-le : tu as quand même dévoré ce troisième tome avec bonheur, ton électrocardiogramme épousant les sinusoïdes des trajectoires de ce duo infernal, Lila&Lenu. Tu es toujours aussi accro à cette saga napolitaine qui t’emmène si loin, dans des vies si différentes de la tienne,  auxquelles tu crois et tu tiens avec passion. Certes, tu chipotes un peu sur l’étiquette « coup de coeur »  pour cet opus, mais tu sais que tu te rueras sur le 4e tome dès que tu le pourras ! (Avec le dilemme familier de l’amateur des séries : se jeter sur la suite ou attendre un peu pour faire durer le plaisir et en ajourner la fin ??)

« Celle qui fuit et celle qui reste » d’Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, collection Du monde entier, Gallimard, janvier 2017.

Edit : Participation de ce billet au Challenge « Petit Bac 2018 » d’Enna dans la catégorie « Déplacement ».