Le Seigneur des Anneaux (1) La communauté de l’anneau

Se lancer dans la lecture – puis dans l’écriture d’un billet subséquent et pas trop con – du Seigneur des Anneaux peut représenter une vraie gageure. Que dire de plus d’un monument de la fantasy qui a conquis un droit de cité inébranlable dans le coeur de millions de lecteurs depuis pas moins de 70 ans, et occupé des centaines, voire des milliers de critiques, d’analystes littéraires et de fans à le décortiquer ? Je me sens d’autant moins légitime que je ne lis absolument pas de fantasy – à quelques rares exceptions près – et qu’il a bien fallu tout le charme tentateur de ma copinette lectrice pour me décider à me lancer moi aussi dans la lecture du chef-d’oeuvre de J.R.R. Et même, oserais-je dire qu’avant je fuyais cet univers en pensant qu’il n’était pas fait pour moi : trop de créatures bizarres dedans, trop de merveilleux, trop de tribulations rasoir. Verdict ?

Eh bien premièrement, je confirme : il y a beaucoup de créatures bizarres dedans, beaucoup de merveilleux et beaucoup de tribulations. Mais, est-ce trop ? Ça dépend de quel point de vue on se place. Si on se place du point de vue du lecteur cartésien habitué à des intrigues carrées, aux page-turners, aux romans contemporains, oui, la quête de Frodon, Gandalf, Aragorn, Legolas et les autres peut sembler bien longue ; pire : sans but précis, autre que celui de se débarrasser on ne sait trop comment d’un anneau très encombrant dans l’antre d’un redoutable Seigneur des Ténèbres qui fait planer son ombre sur toute la Terre du Milieu. L’intrigue est linéaire et ressemble à celle, à rallonge, des romans de chevalerie du Moyen Âge. Interviennent tout un tas de personnages qu’on ne revoit plus forcément par la suite et surtout, des créatures qui ne sont pas décrites et que j’ai du mal à m’imaginer : genre, quid des orques franchement ? Moi je vois des gros poissons noir et blanc qui sautent à travers un cerceau dans une piscine, perso. Apparemment ce sont de redoutables monstres, mais je ne saurais dire s’ils ont des pattes ou s’ils volent. Heureusement mes quelques rares souvenirs du film de Peter Jackson me permettent d’imaginer assez bien l’elfe Legolas (coeur) ou ce vilain bouffon de Gollum. Quant à savoir se repérer dans le temps et l’espace inventés par Tolkien je tire mon chapeau à ceux qui y parviennent. J’ai renoncé assez vite pour ma part à situer précisément les lieux traversés par la communauté de l’anneau, que ce soit les Terres sauvages, les Monts brumeux, les Hauts de Galgal, la Forêt noire, l’Anduin, et même la Moria et la Lorien… tout se mélange un petit peu. De même pour les repères temporels : je n’ai même pas cherché à me rappeler en quelle année se place l’intrigue, ni les généalogies compliquées des différents rois déchus et disparus qui se sont succédés sur ces différentes terres.

Et pourtant, pourtant. Malgré les longueurs, les péripéties qui se suivent et se ressemblent, je me suis laissée envoûter par le charme de cette histoire. Il y a ce quelque chose d’intemporel, de mythique, de poétique qui m’a puissamment ensorcelée, a parlé à mon imaginaire, je ne sais trop comment le dire autrement. Ça tient sans doute aux paysages traversés, pleins de splendeur : ces forêts profondes aux arbres animés, ces prairies fleuries au pays des elfes (et leurs maisons construites dans les arbres), ces fleuves et ces chutes d’eau coulant au milieu des falaises, ces montagnes pierreuses et brumeuses… Mais il n’y a pas que ça : il y a aussi cette touche d’humour, que l’on retrouve notamment dans les conversations entre Hobbits, qui n’est vraiment pas désagréable ! Au plan symbolique, le fait qu’un maléfique instrument, symbole d’un pouvoir absolu et sans partage (l’Anneau) échoie à la créature la plus inoffensive et faible en apparence (un Hobbit) est d’une grande portée. Cela montre le pouvoir des faibles (très évangélique tout ça) et les limites de la toute-puissance. La mission reçue (contre son gré) par Frodon renverse complètement un système de valeur qui ferait primer la force brute, la domination, la loi de la jungle, et met en lumière une autre forme de force qui peut sembler parfois bien fragile, voire en péril : celle née de l’amitié, de la concorde, de la solidarité. Je comprends que le Seigneur des Anneaux ait pu être interprété de façon politique, car l’auteur montre la corruption engendrée par le pouvoir, y compris sur les meilleurs des êtres ; même Frodon n’est pas exempt de l’influence maléfique de l’Anneau, il est parfois tenté par les ténèbres. Certains de ses compagnons le convoitent aussi, dans un but sans doute altruiste (sauver une communauté face aux assauts de Sauron), mais l’Anneau fait ressortir leurs mauvais penchants, c’est-à-dire la tentation de tout faire par soi-même, par force. Ce que semble montrer l’auteur c’est qu’au contraire, seules la fraternité liant un petit groupe et l’innocence d’un coeur pur ne poursuivant pas de vaines ambitions peuvent l’emporter sur le mal. Cela suppose un chemin d’humilité, de sagesse, de dévouement. Bref, tout un tas de mots vachement à la mode (humour) mais qui me semblent très lumineux personnellement.

« J’ai souvent eu envie de voir un bout de magie comme on en raconte dans les vieux contes, mais je n’ai jamais entendu parler d’un meilleur pays que celui-ci. C’est comme d’être à la maison et en vacances en même temps, si vous me comprenez. Je n’ai pas envie de partir. »

(Sam Gamegie)

Alors oui, même si j’ai mis deux mois à lire ce premier tome (près de 700 pages tout de même), même si à certains moments j’ai été tentée d’arrêter, j’ai envie de rempiler pour le suivant : Les deux tours. Je ne sais pas trop où tout cela va m’emmener, sachant qu’il y a encore un troisième tome (l’été sera probablement fini quand je l’aurai terminé) mais je veux continuer à faire partie de l’épopée de Frodon Sacquet, me sentir un peu Hobbit moi aussi dans ce monde de brutes, mais si beau, qu’a créé Tolkien. Et enfin, je pourrai voir la trilogie cinématographique du Seigneur des Anneaux avec des yeux avertis (j’ai hâte).

(Concernant mon édition Folio Junior empruntée à la bibliothèque et datant des années 80, elle n’est pas si dégueulasse. Les illustrations de Philippe Munch en têtes de chapitre rendent bien l’atmosphère de l’histoire, même si les Hobbits sont dessinés comme des petits gros alors que j’avais plutôt le modèle fluet type Elijah Wood en tête. N’ayant pas lu la nouvelle traduction de Daniel Auzon, je ne peux me prononcer sur les avantages et désavantages de l’ancienne, mais maintenant que je me suis attachée à lire « Frodon Sacquet » ou « LA Comté », je pense que je ne pourrais me résoudre à les voir transformés en « Frodo Bessac » ou « LE Comté ». Sorry!)

Et ici, y a-t-il des fans du Seigneur des Anneaux ? Du livre, du film ?

« Le Seigneur des Anneaux I. La communauté de l’Anneau » de J.R.R. Tolkien, traduit de l’anglais par Francis Ledoux, illustrations de Philippe Munch, Christian Bourgeois éditeur, Folio Junior, 2000 (rééd.), 688 p.

Regarde les lumières mon amour / Tous les matins du monde

Je suis à trente pages de finir le premier tome du Seigneur des anneaux (lecture qui me suit depuis la mi-décembre, c’est vous dire le rythme pachydermique de mes lectures en ce moment, par conséquent ma relative absence des réseaux).

Quand j’en ai un peu assez de suivre Frodon et ses compères dans leur interminable voyage, je tranche dans le lard avec des lectures très courtes, efficaces et différentes. C’est le cas avec ces deux-là, dont les titres mis côte à côte donnent un vers un peu décalé, façon cadavre exquis, qui m’a fait sourire.

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Dans Regarde les lumières, Annie Ernaux nous livre le journal de ses sorties au supermarché pendant un an. Fallait y penser. Car non seulement Annie va faire ses courses au supermarché depuis les années 60, mais en plus il s’agit d’un des plus grands hypermarchés de France ! L’Auchan des Trois-Fontaines de Cergy, dans lequel j’imagine sa silhouette frêle bataillant avec un caddie récalcitrant. Fans d’Ernaux, vous savez où la trouver maintenant pour lui faire signer un autographe entre deux boîtes de conserve, c’est le premier tourniquet à droite !

Angle aveugle de la littérature, l’hypermarché mériterait de retenir l’attention des écrivains d’après Ernaux. C’est un grand mélangeur de classes sociales, le lieu où tant de gens se croisent chaque jour pour accomplir une fonction essentielle (tirladadada) et toujours recommencée. D’où le bon petit coup de réel qu’offre la fréquentation du super- ou de l’hypermarché, une démarche qu’elle juge tout aussi essentielle pour des écrivains souvent tentés par la tour d’ivoire. Elle avoue volontiers que les courses sont une pause bienvenue lors de l’écriture de ses romans. Alors autant joindre l’utile à l’agréable, et écrire sur ses virées dans ce « temple de la consommation » (elle n’en est pas à son coup d’essai apparemment).

Les aperçus qu’elle nous offre sont plus sociologiques que proprement littéraires. Oui le rayon discount comprend plus de panneaux restrictifs, du genre « nous vous rappelons que des contrôles du poids sont effectués de manière aléatoire », que le rayon épicerie fine. Oui les couples âgés à cabas ont tendance à privilégier les horaires matinaux, tandis qu’on aura plus de chance de croiser un écolier à 16h, et des femmes voilées le soir après 20h pour éviter les regards inquisiteurs. Oui les rayons jouets ne sont pas mixtes, loin de là. Mais là où je reste un peu sceptique sur l’intérêt de l’hypermarché pour la littérature, c’est que non seulement il produit de la soumission et de l’anonymat (comme Ernaux le montre très justement) mais aussi un engourdissement des facultés critiques et un sentiment de contentement hyper individualisé qui oblitère les neurones des clients. Du coup ça en fait un matériau tellement lisse qu’il est difficile de le harponner par quelque bout que ce soit. Si littérature il y a, elle ne se trouve pas en rayon (même s’il y a un rayon livres où les meilleures ventes sont numérotées de 1 à 10 en très gros), mais sûrement à l’envers du décor, du côté des employés et de leurs patrons. Ceci dit, il peut se passer des choses cocasses au supermarché maintenant que j’y pense, il y a la première scène de Heureux les heureux de Yasmina Reza par exemple. Et puis, l’hypermarché pourrait fournir un décor de rêve pour une suite du Meilleur des mondes.

«  Ses espaces éclairés au néon sont si impersonnels et si éternels qu’il en émane du bien-être autant que de l’aliénation. »  (Rachel Cusk, citée par Annie Ernaux)

Même si j’ai trouvé le tout assez léger (bouclé en une heure), j’ai eu l’occasion de recenser les différents supermarchés que j’ai fréquentés dans ma vie – et le chapelet de souvenirs qui vont avec. Comme quoi, ces mastodontes (ou bébés mammouths) font bel et bien partie de ma vie, même si mon snobisme en est chatouillé. Le Comod – ça n’existe plus cette enseigne – du bled de Normandie qui m’a vu passer toutes mes vacances d’été de 0 à 20 ans, où notre grand-mère nous achetait subrepticement des babioles en plastique quand on l’accompagnait pour les courses (et dont l’intérêt décroissait au fur et à mesure qu’on s’éloignait du périmètre du magasin). Le Leclerc breton où je ne peux m’empêcher de lorgner sur les cirés de pluie rouges, ni de prendre un paquet de crêpes artisanales dont une bonne partie aura disparu avant le passage en caisse. Les Superama et Aurrera de ma jeunesse mexicaine, que j’ai assez peu fréquentés à part pour les ravitaillements de sorties scoutes. L’indétronâble duo Monoprix/Franprix, symboles des débuts de ma vie adulte en milieu urbain, où j’ai appris à prendre en charge les courses alimentaires sans casser tout mon Livret A (heureusement qu’il y avait Liddl pour les fins de mois difficiles). Et aujourd’hui : la Coop et la Migros, les petits Suisses, qui font un peu pâle figure par rapport à leurs homologues français question diversité et achalandage des rayons (mais il y a du fromage à fondue au rayon frais 🙂 ).

Si mon inventaire de magasins ne vous produit qu’ennui et mauvais souvenirs, alors la lecture de Regarde les lumières n’est sûrement pas faite pour vous. Si ça vous pose question, allez lire le billet du petit Carré jaune.

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« Que chez-vous, Monsieur, dans la musique ? – Je cherche les regrets et les pleurs. »

Partons maintenant sur du très différent. Quand la vie d’un être se concentre dans la musique (en l’espèce la musique baroque jouée sur la viole de gambe) il ne reste pas grand chose à donner pour les autres. C’est le cas de Monsieur de Sainte Colombe, taciturne veuf du XVIIe siècle, pour qui la musique est plus que de la musique, elle est tout simplement la vie, la mort, toussa. Il tire des sons divins de son instrument mais bien peu en profitent ; et surtout pas le roi, tout soleil qu’il soit. Ses deux filles se plient à cette vie austère, l’une s’amourachant du jeune élève de son père, puis dépérissant. Le spectre de sa défunte épouse vient parfois visiter Monsieur de Sainte Colombe dans la cabane du mûrier, au fond de son jardin, où il passe des heures à tirer des sons de sa viole.

Il est difficile de parler de l’écriture de Pascal Quignard, qui s’éprouve plus qu’elle ne se pense. Exactement comme la musique elle comporte une part d’insaisissable, et une texture qui fait penser à la peinture. Une écriture proprement synesthésique. D’autant que l’image d’une nature morte revient régulièrement, comme la variation autour d’un thème, celle de Lubin Baugin présentée de façon légèrement anachronique comme une commande du maître de viole à l’artiste, avec son verre de vin posé près d’un plat de gaufrettes, à côté desquels on imagine volontiers une platée d’ablettes aux écailles luisantes, pêchées dans la Bièvre qui coule en contrebas de la maison.

Lubin Baugin, Le dessert de gaufrettes

Une lecture comme une plongée dans un monde disparu, de sons, de passion bouillonnante et d’austère poésie. Un monde où l’on éprouve le manque. Dans mon souvenir, le film qui en avait été tiré transmettait assez fidèlement cette impression de clair-obscur un peu rugueux. Tous les matins du monde est en somme l’exact inverse de Regarde les lumières mon amour.

« Regarde les lumières mon amour » d’Annie Ernaux, Seuil, Coll. Raconter la vie, 2014, 72 p.

«  Tous les matins du monde » de Pascal Quignard, Folio Gallimard, 1991, 117 p.

Le moineau de Dieu, de Mary Doria Russell

Le Moineau de Dieu - Mary Doria Russell - SensCritique

Les scientifiques jésuites partirent apprendre et non convertir. Ils partirent parce qu’ils voulaient connaître les autres enfants de Dieu, parce qu’ils voulaient les aimer. Ils partirent pour la raison qui a toujours poussé les jésuites vers les frontières extrêmes de l’exploration humaine. Ils partirent ad majorem Dei gloriam, pour la plus grande gloire de Dieu.

Ils ne pensaient pas à mal.

Paradoxalement, cette histoire commence par un retour.

Nous sommes à Rome, à la fin de l’année 2059. Emilio Sandoz vient de revenir sur Terre à bord du « Stella Maris », après un séjour de quarante années dans l’espace (5 ans en années stellaires) et la découverte d’une autre planète peuplée : Rakhat.

Il s’agit bien d’un récit de science-fiction : le voyage dans l’espace, les extra-terrestres, la science, l’anticipation, les ingrédients y sont.

Et pourtant ce récit de science-fiction est surprenant à bien des égards. Si les poncifs du genre vous ennuient, sachez qu’ici, on n’est point envahi par les gadgets techno-baroques futuristes « m’as-tu vu ». Le fait que la narration commence en 2019, année de départ du « Stella Maris », sans paraître trop ringarde est déjà une preuve de la maîtrise soignée de l’écriture. Certains trouveront que l’autrice va un peu vite sur les détails techniques, mais moi j’ai embarqué sans façon dans l’aventure.

Mais le plus surprenant, c’est que les héros de cette épopée de l’espace soient des… jésuites. En y réfléchissant, ce n’est pas si incongru que cela. Ne sont-ce pas eux qui, aux XVIe et XVIIe siècles, ont tout quitté pour se lancer à l’assaut d’un Nouveau Monde et y faire la rencontre du radicalement Autre ?

Alternant entre l’avant, l’après, puis le pendant du voyage interstellaire, on prend le temps de découvrir les personnages, leurs liens entre eux, leurs univers, si j’ose m’exprimer ainsi. Un gamin issu de la pègre portoricaine devenu prêtre polyglotte. Un couple de retraités américains très, très cools. Une spécialiste de l’intelligence artificielle à la tête froide et au passé douloureux. Un jésuite texan et pilote de l’air. Un jeune astronome immense et amoureux. Un jésuite botaniste et sexy. Un jésuite anglais et mélomane. Voilà pour l’équipage. Certains se connaissaient de longue date, d’autres pas. C’est la Compagnie de Jésus qui gère. « Est-on dans une mission scientifique ou religieuse ? » demande l’un des personnages. Pourquoi se sont-ils mis en route, ignorant tout de leur destination ? Parce que l’astronome a capté des signaux extraterrestres provenant du système stellaire d’Alpha du Centaure. Des chants polyphoniques ! De quoi envisager de monter une chorale interplanétaire ?

L’arrivée sur Rakhat se fait en plusieurs étapes. A l’arrivée, l’équipage ne croise pas âme qui vive et se repaît plusieurs semaines dans un jardin d’Eden extraterrestre dont ils nomment à leur façon la faune et la flore, et c’est très drôle : il y a les « petits mecs en vert », les « mangez-moi » et autres «  tronches de corolle » (mais attention à ne pas manger d’espèces endogènes à tort et à travers sous peine d’attraper la « tourista extraterrestre »). Puis LA rencontre se fait, un des moments les plus forts du livre. Deux mondes se font face à face, les humains face aux « Runas », des êtres pacifiques, très grands, aux grands yeux à double iris et dotés de queues. Le linguiste Emilio établit la communication avec la petite Askama. L’équipage passera plus d’un an au village runa, avant de découvrir une autre civilisation beaucoup plus sophistiquée, et de voir l’envers du décor… Le péché originel vient d’une histoire de graines et de fruits, un subtil déséquilibre qui perturbe toute l’organisation sociale de Rakhat, extrêmement malthusienne et ségréguée.

Au retour, il n’y a qu’Emilio, en fort piteux état. Il aurait commis plusieurs crimes. Comment comprendre cela d’un homme si fin et profondément bon, un homme qui a cherché Dieu dans les étoiles et a pensé le trouver dans les habitants de Rakhat ? La quête de la vérité que mène la hiérarchie de la Compagnie de Jésus auprès d’Emilio, malade et traumatisé, va se révéler être un voyage beaucoup plus long que l’aller-retour vers Alpha du Centaure.

Ce roman a été passionnant de bout en bout. L’autrice, anthropologue de profession, bâtit une société extraterrestre parfaitement crédible, évitant l’écueil de l’utopie comme de l’apocalypse. Elle invente même la structure de deux langues extraterrestre, le runao et le ksan, avec déclinaisons et formules de politesse ! La psychologie travaillée des personnages, l’humour des dialogues, la subtilité des mises en abyme rendent cette histoire de rencontre extraordinaire très attachante et humaine. Le tragique dénouement est aussi beau que celui du film « Mission ». Chaque situation est une occasion de réflexion, une échappée métaphysique et une fulgurance poétique.

Coup de coeur cosmique !

– Alors Dieu se retire, tout simplement ? demande John (…). Il abandonne sa création ? Ça y est, les primates, à présent vous êtes tout seuls. Démerdez-vous et bonne chance.

– Non. Il observe. Il se réjouit. Il pleure. Il assiste au drame moral de la vie humaine et lui donne un sens en nous aimant passionnément, et en se rappelant.

– Matthieu, chapitre dix, verset vingt-neuf, dit doucement Vincenzo Giuliani. « Pas un moineau ne peut tomber à terre sans que votre Père le sache. »

– Mais le moineau tombe quand même, dit Felipe.

Voir les avis très intéressants sur Babelio.

« Le moineau de Dieu », de Mary Doria Russell, titre original : «  The Sparrow », traduit de l’américain par Béatrice Vierne, Pocket, Coll. Science-fiction, 1998, 575 p.

Le comte de Monte-Cristo, le Capitaine Nemo : même combat ?

Avec un titre aussi racoleur, je risque le procès pour publicité mensongère.

Non, je ne vais pas procéder à une comparaison fouillée entre ces deux chefs-d’oeuvre de la littérature d’aventures feuilletonesque du XIXe siècle. Tout simplement parce que les deux termes ne sont pas équilibrés : d’un côté, je viens enfin de terminer les 1600 pages du roman de Dumas, arrivant ainsi au bout d’une lecture qui m’aura bien tenu quatre mois tout de même (# team escargot) – de l’autre, j’ai écouté l’adaptation radiophonique de Vingt mille lieues sous les mers en une matinée sur France Culture.

Mais le confinement a ceci de bon qu’il me permet de mouliner sur à peu près tout et n’importe quoi. Alors pourquoi pas sur les similitudes entre deux célèbres héros de roman ? Pour un peu, si je me prenais pour Pierre Bayard et son « Tolstoïevski », je les fusionnerais tous les deux : le capitaine-comte de Monte-Nemo !

Parlons d’abord du Comte de Monte-Cristo. Je me demande bien comment j’ai pu louper cette lecture à l’adolescence alors que j’ai lu tant de fois Les trois Mousquetaires. Comme j’aurais suivi de grand coeur le panache blanc de la plume dumassienne dans ses mille et un détours romanesques ! Comme j’aurais vibré à l’incroyable destin d’Edmond Dantès ! Car Alexandre Dumas ne lésine pas avec son histoire de héros trahi qui prépare la vengeance du siècle, et je vais essayer de vous dire pourquoi sans tout dévoiler (en même temps, qui n’a jamais entendu parler de ce mythe de la littérature mondiale, hein ? Autant essayer de « spoiler » l’Iliade et l’Odyssée !)

Bon, trêve de points d’exclamation, revenons à Edmond : voici notre jeune marin marseillais ; il est pauvre mais un avenir radieux s’ouvre à lui, malgré les soubresauts politiques du moment (l’exil de Napoléon à l’île d’Elbe) ; méritant, aimé des siens, et surtout de la belle Mercédès, son excès de bonheur fait des envieux… Et paf ! au moment où il touchait le septième ciel, notre jeune premier est emprisonné du jour au lendemain dans un sombre cachot du sinistre château d’If, au large de Marseille. Tous ses espoirs d’en sortir se réduisant rapidement à néant, Dantès vire au héros de tragédie grecque plongé dans les enfers (en même temps, avec un nom pareil…). Devant le sort ignoble de cet innocent au coeur noble, qui expie la jalousie et l’ambition de trois sombres personnages, nous ne pouvons être que colère et compassion ! Mais au fond du gouffre, au bord de la mort, Edmond entrevoit une lueur de vie. Et cette lueur, c’est son voisin de cellule qui va la lui donner…

L’abbé Faria est un prêtre italien emprisonné pour ses opinions napoléoniennes depuis x années. Le personnel de la prison le prend pour un fou car il n’arrête pas d’évoquer un trésor fabuleux dont il serait le détenteur. On a ici le personnage du bon génie qui sort sa lampe magique pour illuminer la vie misérable d’Aladin, euh d’Edmond, et le lecteur avec. Cette lampe, c’est le savoir (tadam !). Faria est en effet un immense érudit, et il va occuper son temps libre à instruire son jeune protégé dans toutes les disciplines et langues connues.

«  Voyons, dit Dantès, que m’apprenez-vous d’abord ? J’ai hâte de commencer, j’ai soif de science.

– Tout ! » dit l’abbé.

Edmond passe de l’abattement à l’émerveillement devant le savoir mais aussi l’ingéniosité de Faria qui sait détourner les maigres ressources à sa disposition pour en fabriquer les instruments dont il a besoin (notamment : plume, encre et papier). On est là dans le récit de survie, de débrouillardise jubilatoire.

Bref, tout ça est bien joli, mais à ce moment du récit nous n’en sommes toujours qu’à un quart du récit. On s’en doute, Dantès va finir par sortir de sa prison, les yeux dessillés sur les responsables de sa condamnation, et alors sa vengeance sera terrible ! implacable !! foudroyante !!! A ce moment-là, ami lecteur, on nage en pleine fébrilité, c’est qu’on a hâte de voir les moyens qu’il va employer pour se faire justice. Mais c’est sans compter sur l’art consommé du suspense de notre romancier. La vengeance… ne sera pas immédiate (et vous me rajouterez 500 pages de plus, s’il vous plaît !).

C’est que notre Edmond veut bâtir une stratégie de très longue haleine, destinée à infliger une forme de mort lente aux coupables, lui qui a vécu les affres d’un châtiment insensé pendant quatorze longues années. C’est ainsi qu’on le perd pendant un laps de dix ans et qu’on le retrouve lors d’un long détour à Rome, en compagnie de deux jeunes Parisiens en goguette, lui-même métamorphosé en personnage immensément riche, immensément mystérieux, un cosmopolite qui a beaucoup voyagé en Orient, navigué partout, tout vu, tout lu, tout expérimenté : le comte de Monte-Cristo… Toujours aussi beau avec ses longs cheveux noirs, mais le teint étrangement pâle et le regard fixe et brillant. Il fascine tout le monde, et d’aucuns le comparent avec Lord Ruthwen, le personnage de vampire créé par Lord Byron, très à la mode à cette époque. En tout cas il a bien changé, dur dur de reconnaître en ce personnage de légende le jeune marin naïf des débuts… La partie romaine du roman est d’ailleurs très pittoresque et convoque toute une galerie de personnages de bandits italiens et corses hauts en couleur. (On sent que Dumas rallonge la sauce pour les lecteurs du feuilleton !) L’origine de la fortune du comte n’est évidemment pas sans lien avec l’abbé Faria et une petite île perdue de Méditerranée… Cette fois on est dans le mythe d’Ali Baba et sa caverne…

« … croiriez-vous la réparation que vous accorde la société suffisante, parce que le fer de la guillotine a passé entre la base de l’occipital et les muscles trapèzes du meurtrier, et parce que celui qui vous a fait ressentir des années de souffrances morales a éprouvé quelques secondes de douleur physique ? »

Enfin, telle une araignée tissant lentement sa toile, Monte-Cristo arrive à Paris. Il se rapproche ainsi de ses cibles qui habitent tous trois dans la capitale française. Après leur forfait, ils ont tous trois fait fortune, se sont fait un nom respecté et une place à Paris. Ils se fréquentent toujours, au sein de la haute société parisienne. Monte-Cristo va rapidement tourner les têtes de tout ce beau monde qui l’accueille à bras ouvert, lui et sa fortune. La mise en place des rets qui vont progressivement étouffer les trois hommes est proprement jouissive, d’autant que le comte de Monte-Cristo s’arrange pour se faire valoir la reconnaissance éternelle de ses pires ennemis (qui ne l’ont pas reconnu évidemment), grâce à des subterfuges qui le font apparaître en sauveur. En tant que lecteur, on ne perçoit pas toujours le pourquoi du comment des actions du comte, qui nous décontenancent autant que les autres personnages, ce qui contribue à donner un petit côté « énigme à tiroirs » à l’ensemble.

Mais ce récit de vengeance mathématiquement menée serait fort sec s’il n’y avait tout un contexte très « chronique mondaine » pour lui donner des couleurs. On fait connaissance avec tout un cercle de personnages attachants, comme le quatuor de dandys qui entourent Albert de Morcerf et nous offrent des types variés de personnages parisiens sous la monarchie de Juillet (le secrétaire de ministre, le journaliste, le jeune noble, le capitaine de spahis revenant d’Algérie…). On a aussi une histoire d’amour qui s’ébauche sous nos yeux, une empoisonneuse, une princesse grecque de toute beauté, un Nubien muet et très fort au lasso, un vieil impotent qui joue une part non négligeable dans toute l’histoire, un enfant trouvé dans une fosse, un ancien forçat, une jeune fille romantique, une autre qui ne veut pas se marier et se rêve en artiste indépendante (un personnage proto-féministe !), un abbé italien qui se trouve toujours au bon endroit, au bon moment… et des fêtes, des réceptions, des soirées à l’opéra, un duel… Bref, comme le dit la quatrième de couverture, on est plongés dans le Paris de Balzac fourmillant et plein de vie.

Notre Chimborazzo, c’est Montmartre ; notre Himalaya, c’est le mont Valérien ; notre Grand-Désert, c’est la plaine de Grenelle…

Arrivé au sommet de son pouvoir sur les êtres, Monte-Cristo peut bien se prendre pour Dieu, ou du moins la main de Dieu, qui punit les méchants et récompense les bons. Le personnage en arrive à égaler la puissance créative de son auteur, et ce n’est pas peu dire, vu que Dumas de son côté n’hésite pas à user de tous les artifices littéraires pour garder son lecteur en haleine, depuis les scènes d’épouvante jusqu’aux dialogues comiques, en passant par les tableaux de genre.

Et pourtant l’accomplissement de la vengeance ne comble pas le comte (ah zut ! tout ça pour ça ?!)

Et je dois avouer pour ma part, qu’après tant de pages, la vengeance avait été tellement délayée que je ne la souhaitais plus tant que ça… Certes, j’avais eu mal pour Edmond au début, quand il avait été arraché des bras de sa belle ; certes, j’avais souffert de le voir partir, le coeur encore confiant de son bon droit, en direction du cachot où il était destiné à pourrir éternellement ; certes j’en voulais à mort à ses pouilleux de compagnons qui l’avaient trahi si bassement. Mais je ne l’ai pas tant reconnu sous les traits de l’homme qui commande d’un geste à ses domestiques et paie comptant le prix d’un hôtel des Champs-Élysées (plus quelques autres « pied-à-terre » pharaoniques), rachète une esclave à prix d’or à Constantinople et infléchit le cours de l’histoire en se targuant de fumeuses théories sur la justice. Pas plus que je ne faisais le lien entre un pauvre pécheur du port de Marseille et un généralissime pair de France, ou un commis de bateau et un baron de la finance. Finalement, le seul personnage à rester lui-même de A à Z c’est le procureur du roi, un être complexe pour lequel j’ai noué une sombre sympathie, d’autant qu’il m’a semblé être celui sur qui la justice « divine » de Monte-Cristo s’exerçait le plus durement.

«  Pouvez-vous donc quelque chose contre la mort ? Êtes-vous plus qu’un homme ? Êtes-vous un ange ? Êtes-vous un Dieu ? »

À la fin le récit prend une tournure bien guimauve, mais en même temps il faut bien arriver à clore une histoire pareille, et quoi de mieux que de prôner l’amour après tant de haine ? Donc tout est bien qui finit à peu près bien pour les gentils, les personnages en demi-teinte embrassant un destin ouvert et non définitif. Monte-Cristo peut repartir voguer sur la mer le coeur en paix… en nous laissant un peu orphelins, il faut bien l’avouer, de tant de rebondissements rocambolesques (inspirés d’une histoire vraie qui semble plagier le roman).

Passons à Vingt milles lieues sous les mers de Jules Verne. Là encore, je regrette de ne l’avoir pas lu plus tôt, moi qui avais embarqué de bon coeur dans plusieurs opus des Voyages extraordinaires quand j’avais l’âge de vouloir faire le mur. Mais finalement, cela m’a permis de découvrir le superbe « concert-fiction » adapté du roman par Stéphane Michaka pour France Culture (le concert est désormais édité sous forme de livre-CD très joliment illustré, que vous pouvez feuilleter ici).

Sous les trémolos de l’Orchestre national de France, j’ai donc vaguement compris que le professeur Pierre Arronnax embarque dans le cuirassé Lincoln avec son domestique et un harponneur bourru, en quête d’un monstre marin qui déchire les coques des navires. Il penche pour l’hypothèse d’un narval. Après confrontation avec le monstre, il s’avère qu’il s’agit en fait d’un extraordinaire sous-marin. À ses commandes, le Capitaine Nemo, un être fascinant qui parle une langue inconnue avec ses hommes, dispose de tout ce qu’il lui faut pour vivre dans son sous-marin, parcourt les mers comme si c’était son jardin, et les retient tous trois prisonniers. À bord du Nautilus, Aronnax et ses compagnons vont vivre les aventures les plus extraordinaires, comme les excursions sur les planchers océaniques, le passage de l’Arabian Tunnel, la traversée de l’Antarctique ou l’attaque des poulpes géants… C’est superbe, ça ressemble à un space opéra des mers, et ça donne sacrément envie de plonger vingt mille lieues dans le livre !

J’en viens à ma comparaison entre le Comte de Monte-Cristo et le Capitaine Nemo (eh oui, moi aussi je fais patienter mes lecteurs !) Au-delà de la consonance de leurs noms, les deux hommes partagent plusieurs traits en commun.

Tout d’abord, tout simplement, le lien à la mer. Edmond Dantès est un marin de vocation, c’est la mer qui le sauve de sa captivité, sa fortune se trouve en son coeur, et sa transformation en Monte-Cristo ne l’empêche pas d’emprunter fréquemment la voie maritime sur son yacht chaque fois l’envie le prend de voyager (c’est-à-dire souvent). Nemo, lui, ne vit que par, pour, et littéralement dans la mer.

Au-delà du fait, il y a l’image de deux hommes « re-nés » par le passage dans les profondeurs, comme « Moïse sauvé des eaux ». Car tous les deux se trimballent de sacrés « cadavres » dans le sac-à-dos : le sombre passé de Monte-Cristo, on le connaît ; celui de Nemo ne nous est pas révélé, mais sa rancoeur à l’égard des terriens, son acharnement à couler certains navires croisant à proximité, son mode de vie autarcique, certaines tirades, nous montrent assez qu’il doit composer avec de lourds traumatismes.

« Monsieur le professeur, répliqua vivement le commandant, je ne suis pas ce que vous appelez un homme civilisé ! J’ai rompu avec la société tout entière pour des raisons que moi seul j’ai le droit d’apprécier. Je n’obéis donc point à ses règles, et je vous engage à ne jamais les invoquer devant moi ! »

« Tout ce qui ne tue pas nous rend plus fort » pourrait être la devise des deux hommes. Rescapés de terribles malheurs, ils ont résolu de maîtriser de bout en bout le moindre aspect de leur vie. Détenteurs de fabuleux trésors qui se trouvent toujours, comme par hasard, au fond de la mer (la grotte digne des milles et une nuits de Monte-Cristo : le Nautilus équipé de luxueux appareils, comme un orgue ou une bibliothèque garnie de milliers de volumes de Nemo), ils commandent en maîtres et ne dépendent de personne, pas même des plus hautes autorités. Doués d’une forme d’ubiquité extraordinaire, ils ont tout lu, tout vu du monde. Ce sont des êtres fascinants, capables d’infléchir le destin de tous ceux qui les croisent.

Bref, ce sont les surhommes que Nietzsche allait populariser quelques années après.

Et à votre avis, qui a dit ça, Nemo ou Monte-Cristo ? ⤵️

Je suis un de ces êtres exceptionnels, oui, monsieur, et je crois que, jusqu’à ce jour, aucun homme ne s’est trouvé dans une position semblable à la mienne. Les royaumes des rois sont limités, soit par des montagnes, soit par des rivières, soit par un changement de moeurs, soit par une mutation de langage. Mon royaume, à moi, est grand comme le monde, car je ne suis ni Italien, ni Français, ni Hindou, ni Américain, ni Espagnol : je suis cosmopolite.

Je ne peux pas terminer (enfin) ce billet sans vous renvoyer vers celle qui m’a inspiré ces deux lectures (la prof de français que j’aurais rêvé d’avoir au collège) : Le comte de Monte-Cristo et Vingt mille lieues sous les mers chez la petite marchande de prose 🙂

L’adaptation de Vingt mille lieues sous les mers en podcast sur France Culture.

Et si vous n’avez pas envie de vous taper 1600 pages, il existe une version audio du Comte de Monte-Cristo.

Et parce qu’elle m’a fait hurler de rire, allez lire le billet de Cannibal Lecteur sur Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas.

Jeune fille à l’ouvrage, de Yôko Ogawa

Je suis revenue vers Yôko Ogawa, et vous m’en voyez la première surprise. On ne peut pourtant pas dire que ma première expérience avec elle m’avait particulièrement emballée. Son écriture très neutre, sa propension à lâcher des bombes sans crier gare, sa description impassible d’un système totalitaire, tout cela m’avait heurtée. Et en même temps, je m’étais un peu ennuyée à la lire.

Et pourtant, deux jours avant la fermeture des lieux publics, j’ai pioché un de ses bouquins à la bibliothèque. Mystères de l’inconscient… J’ai quand même pris soin de choisir un recueil de nouvelles, en me disant que la forme courte me permettrait de ressentir sur moins de pages à la suite le malaise que j’étais quasi sûre d’éprouver à la lecture. (Il faudra que je m’interroge sur cette envie de lire un texte qui me faisait aussi un peu peur… Le signe, j’ose l’espérer, d’une maturité qui m’entraîne de plus en plus en-dehors de ma zone de confort littéraire ? )

Eh bien je ne garde pas le suspense plus longtemps : malaise il y a pu avoir à l’occasion – notamment quand il fut question de vers parasites et du contenu des intestins d’un écureuil mort (voilà voilà) – mais ce n’est pas du tout le sentiment prédominant à la fin de ce livre. Il y a une forme de grâce très subtile, qui tient à un cheveu, dans ces courtes histoires à la première personne. Dans un cadre on ne peut plus banal, avec des mots très simples, elles ouvrent chacune une petite fenêtre sur un au-delà merveilleux, ou un en-deçà scabreux (parfois les deux).

La première nouvelle, qui donne son titre au recueil, m’a de suite happée. Dans un établissement de soins palliatifs, le narrateur qui accompagne sa mère en fin de vie retrouve une jeune fille qu’il a connue dans son enfance. Une brodeuse. Telle une jeune Parque, elle veille sur le passage des êtres d’un monde à l’autre.

On retrouve cette figure de passeur presque angélique dans « Autopsie de la girafe » : un vieil homme aide la narratrice à faire un deuil qu’elle ne s’avoue pas. Tout est dans le non-dit, l’implicite, l’analogie qui crée une sorte de magie fugace et diffuse.

La dernière nouvelle, « La crise du troisième mardi », m’a beaucoup plue bien qu’elle me semble différente des autres. Plus explicite, plus personnelle. On dirait un fragment autobiographique, un peu dans la veine des nouvelles d’Alice Munro dans Rien que la vie. La rencontre improbable, dans un train, d’une jeune asthmatique et d’un vendeur de bijoux. Sans faire de mauvais jeux de mot, c’est un vrai petit bijou d’humanité fragile.

Ce recueil possède une unité profonde, même si certaines nouvelles sont plus « fantastiques », et d’autres plus « réalistes ». On devine peu à peu une construction délicate de thèmes qui se croisent et se font écho : la maladie, l’amour et la mort, et tout ce que cela révèle de la matérialité de notre corps, mais aussi la présence des animaux (morts ou vifs), la nourriture, la filiation, les souvenirs d’enfance, ce qui a été et n’est plus… et le nettoyage (eh oui !). L’autrice a une prédilection pour les répétitions, les rapprochements incongrus, les mystérieuses connivences qui peuvent lier deux êtres sur un moment ponctuel, dans un lieu public et aussi impersonnel qu’une scène de concours de beauté, une usine de grues ou le terminal d’un aéroport.

Moi qui aime lire des nouvelles de temps en temps, notamment en période de stress (suivez mon regard), j’ai trouvé mon bonheur avec Yôko Ogawa. Et comme elle en a écrit beaucoup d’autres, je sais où je pourrais puiser quand j’aurais besoin de me reposer l’esprit et de me changer les idées.

Sur ce, je vous souhaite une très bonne fête de Pâques prochainement ! Je vous souhaite « tout de bon » comme on dit ici.

C’est un hasard bienvenu : le Japon est à l’honneur ce mois-ci sur les blogs de Lou et Hilde, donc j’en profite pour apposer ici un de leurs magnifiques logos, et vais m’empresser de lire les participations, ce Japon étant décidément bien fascinant.

« Jeune fille à l’ouvrage » de Yôko Ogawa, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Actes Sud, 2016, 224 p.