Thomas B. Reverdy, Les évaporés

« Les Japonais avaient le chic pour vous faire vous sentir un rustre. Analphabète. Ce devrait être un handicap reconnu. » (p. 159)

Je commence ce billet en précisant que celui-là, de livre, je l’ai lu de A à Z 😉

J’ai donc lu mon troisième roman « japonais » (comble des combles, écrit par un auteur français), et bien qu’il diffère tant du ton « young adult » de La Cigale du huitième jour que des mondes parallèles de Murakami, il partage avec eux un trait commun frappant : il y a un personnage central qui fuit, fugue, disparaît dans la nature. Dans La Cigale du huitième jour, c’est la narratrice elle-même, après avoir volé un bébé. Dans les Chroniques de l’oiseau à ressort, c’est la femme du narrateur. Dans les Évaporés, c’est le père de la jeune Yukiko. Serait-ce un caractère marquant de la société japonaise ? Thomas Reverdy, avec son regard distancié d’étranger qu’il transmet à son personnage principal, l’Américain Richard B. (inspiré du poète Richard Brautigan), s’attache à comprendre le phénomène de ces johatsu (« évaporés » en japonais).

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Richard Brautigan (1935-1984)

« Il faut que vous sachiez d’abord qu’ici, au Japon, un adulte a légalement le droit de disparaître.

– Il n’y a pas d’enquête de police.

– C’est comme une fugue. On dit yonige, ça veut dire ‘fuite de nuit’. Dans le fond c’est une sorte de déménagement, mais sans laisser d’adresse. » (p. 173)

Mais il ne faut nullement voir dans ce roman une enquête « pittoresque » d’un Occidental au Japon. Le Japon, ce pays si étrange pour des yeux étrangers, nous est livré petit à petit, sous forme de courts chapitres que l’auteur déploie comme des éventails japonais ornés de miniatures stylisées : brèves entrées dans le quotidien des travailleurs pauvres de San’ya à Tokyo et des « déchargeux » qui nettoient la zone irradiée par la catastrophe nucléaire de Fukushima (nous sommes en 2012), images fugitives et extrêmement poétiques de « rêves japonais » qui invoquent tout un pan du passé, des paysages et des us locaux, , virées dans les bas-fonds de Tokyo états d’âmes d’un Richard B. un peu perdu dans ce pays si policé, avec sa dégaine de cow-boy de l’ouest, en mal d’amour de sa Yukiko…

Par exemple, à propos de son apprentissage du japonais : « En fait, cela semblait plus facile d’apprendre le violon. Par exemple, il était impossible de savoir rapidement compter jusqu’à dix. Les chiffres – ou plutôt les mots – changeaient selon qu’on voulait compter des objets ronds, des objets plats, des gens, des enfants, des petits animaux, des grands, des animaux qui volent ou qui rampent ou qui nagent, des machines, des tubes, des carrés. Cela faisait une bonne douzaine de façons de compter jusqu’à dix. » (p. 137)

Et une belle description d’un monastère : « Des pins étagés avec science laissaient voir, à travers leur feuillage de dentelle, les bosses moussues, les pierres et les arbustes d’azalées qui dessinaient, si l’on fermait à demi les yeux, des paysages entiers de montagnes et de vallées, se succédant dans une profondeur sans échelle, vibrant de toutes les nuances du vert qui font ici la forêt, du jade clair des bambous au pétrole sombre des conifères, en passant par l’émeraude des érables d’avril, tout le Japon, par plans, détails et flous de brume, comme dans un paravent d’Héian. Une rivière invisible serpentait uniquement, semblait-il, pour combler l’oeuvre et lui donner vie en laissant entendre partout le bruit léger, changeant et régulier de l’eau. Et cette perfection la calma soudain, alors qu’elle était entrée ici pleine d’inquiétude. » (p. 151)

Le Japon m’est apparu comme un « monde flottant » perdu entre passé immémorial, irréductibles particularités et modernité tirée vers l’absurde. Et le groupe social qui fait le pont entre tout ces éléments, c’est le « syndicat », c’est-à-dire les clans de yakuzas, les shoguns de l’ère moderne, dont je n’imaginais pas, avant la lecture de ce roman, l’étendue de leur emprise sur toutes les activités du pays. Mais les façades des gratte-ciels et les machinations des grandes compagnies n’effacent pas les rites et les modes de vie très structurés de la société japonaise : même les clochards et les étudiants sans le sou sont « intégrés » (les seconds en se faisant parfois payer pour habiter des maisons de johatsu considérées comme marquées par le malheur) et les survivants de la triple catastrophe de mars 2011 (séisme-tsunami-accident nucléaire) paient encore les traites de leurs maisons saccagées par la vague. En fait, ceux qui n’arrivent plus à s’intégrer « s’évaporent » comme s’ils démissionnaient de leur vie officielle, et se refont une nouvelle vie loin des radars, ailleurs.

« Le ‘monde flottant’, vois-tu, ce n’est pas qu’une image. C’est ainsi qu’on appelle la société des vagabonds, des brigands, des prostitués et des moines errants, des comédiennes comme moi, mais, au fond, tous les Japonais s’accrochent en titubant aux rochers de leur île comme sur le pont d’un très gros bateau. Il y a toujours eu des catastrophes. Des gens meurent, des maisons sont écrasées ou s’effondrent, des villes sont anéanties par le feu, emportées par les tsunamis… Et puis il y a ceux qui n’étaient pas là et n’osent pas revenir. Ceux qui se sont enfuis. il y a tous les survivants, les riches et les pauvres, remis à égalité par le malheur… Ce sont des temps où chacun peut refaire sa vie, repartir de zéro. Les cartes du temps sont rebattues, ce sont des temps d’espoir, malgré tout. On les voyait ainsi autrefois. » (p.105)

C’est donc ce qui arrive à Kazehiro, le père de Yukiko. Je vous laisse découvrir ses raisons à la lecture du livre. Cela a un lien avec la catastrophe de 2011, bien-sûr. J’ai été marquée par les descriptions post-apocalyptiques de la région touchée par le tsunami. Volontairement l’auteur nous dépeint une ambiance morne et rendue à une solitude et un désarroi plus qu’archaïques. Les victimes ont vraiment été laissées sans rien, dépouillées de tout, ce qui les a parfois fait redescendre toute l’échelle sociale, comme le jeune Akainu, 14 ans.

« C’est une décharge. Elle s’étend à des kilomètres. Chaque tas est destiné à recueillir un type de matériau. Il y a des coteaux de frigidaires et autres lave-vaisselles, des dômes de gravats de béton, des sommets de plastique, jouets, bassines, des volcans de vêtements, de rideaux et de canapés, et d’autres de voitures, des assifs de poutres, de portes et de meubles, sous la neige on dirait des drumlins constitués de moraines de fonds qui auraient convergé ici par la force inouïe d’un glacier. Toute une ville en débris, consciencieusement triés, entreposés, monstrueux et inutiles. Les survivants avaient tout perdu, alors ils avaient tout laissé. » (p. 185)

Tous ces éléments dissonants, plus une petite musique seventies agréablement anachronique, plus des petites « perles » d’étrangeté, composent un récit prenant qui m’a beaucoup plu. Accessoirement, j’ai aussi découvert un poète bien réel, dont voici un poème cité dans le livre :

L’attendre, elle…

Rien à faire à part écrire un poème.

Elle a 5 minutes de retard maintenant. 

J’ai l’impression qu’elle va avoir au moins

15 minutes de retard.

Il est 21 heures, passées de 6 minutes, à présent, à Tokyo.

– MAINTENANT précisément MAINTENANT –

la sonnette du palier retentit.

Elle est sur le seuil :

6 minutes, après 21 heures

à Tokyo.

Rien n’a changé

sauf qu’elle est là.

Merci à Mior de m’avoir donné envie de lire ce livre : allez vite lire son billet ici.

Haruki Murakami, Chroniques de l’oiseau à ressort

« Reprenant mes esprits, je remarquai un vrombissement léger et monotone dans l’air, comme des ailes d’insectes. Non, le son était trop artificiel, trop mécanique pour être produit par un insecte. La fréquence variait de façon subtile, vers le grave ou l’aigu, comme une radio réglée sur ondes courtes. Je retins mon souffle, tendis l’oreille, essayant de savoir d’où venait ce bruit. Il semblait venir d’un point dans les ténèbres et en même temps de l’intérieur de ma propre tête. La frontière entre ces deux mondes était vraiment difficile à déterminer dans cette profonde obscurité. » (p. 868).

Coucou !

Je suis là !

Oui, oui, je sais, ça fait longtemps que je n’ai point pointé mon nez par ici.

murakamiMais j’ai une excuse, et de taille : je me farcissais les 950 pages de « mon » Murakami. Et c’est une lecture qui prend son temps, avec des embardées brusques et des pannes moteur.

Et puis, depuis mon dernier billet, l’ignoble a eu lieu en plein cœur de Paris et… je n’ai pas eu la force d’ajouter ma voix aux torrents de mots qui se sont déversés sur le net, comme des milliers de larmes pleurant les morts de la nation. Non pas que je n’ai pas communié, et vibré, à certains textes emplis de peine abyssale, de (stu)peur, de colère, d’espérance aussi, et de force. Mais quand notre réalité change si brusquement comme ça, et qu’elle ne sera jamais plus vraiment la même qu’avant (j’ai l’impression de parler comme Murakami), j’ai besoin d’un temps de recul et de silence.

Bref, revenons au sujet du jour : mon premier Murakami !

C’est l’histoire d’un homme de trente ans (quel bel âge n’est-ce pas) qui s’appelle Toru Okada, habite à Tokyo et est au chômage. Un beau matin, il commence à recevoir d’étranges coups de téléphone de femmes inconnues et des visites aussi, une voyante, un vétéran de la guerre de Mandchourie, sa jeune voisine, qui lui racontent leur vie. Et puis sa femme, Kumiko, disparaît. Et après quelques plongées dans les profondeurs de son inconscient (et du puits de ses voisins), il se décide à se mettre à sa recherche. Il y a aussi un personnage maléfique dans l’histoire, c’est le frère de sa femme. Ah oui, et un « oiseau à ressort » dont le symbolisme m’a un peu échappé, mais qui semble lié au passage du temps, aux rapprochements parfois insolites entre événements du passé et événements du présent.

Murakami, il faut accepter de rentrer et de se laisser guider dans les méandres de son univers. Les éléments de l’histoire, qui nous semblent disparates au début, se rejoignent ensuite pour former un ensemble cohérent, sinon très réaliste. Ainsi Toru va devoir apprendre de ses nouveaux amis des histoires qui vont parfois se révéler des clés de l’énigme de la disparition de Kumiko ou des moyens de découvrir la vérité, une vérité forcément fuyante sous le vernis de la réalité. Mais on est d’accord, certaines histoires restent complètement obscures. Il y a une bonne dose de tao là-dedans : une vérité à découvrir par l’immersion de soi dans un espace vide, le ying et le yang… Toru a un peu le caractère de l’eau qui dort : il semble passif jusqu’à ce qu’il se mette à agir, avec persévérance et parfois impulsivement.

Je ne dirais pas que j’ai été conquise, mais oui, ce roman m’a quand même bien pris par la main et embarquée dans son monde, un monde où un chat disparu, une jupe qui manque au pressing ou un chapeau en plastique rouge ont un sens propre qui dépasse leur simple apparence. Les Chroniques, c’est un peu le monde de Narnia de la vie de banlieue, un grossissement de la réalité qui la rend étrange et enchanteresse et peut basculer par moment dans une para-réalité un peu fantastique. Mais contrairement au monde féerique de C.S. Lewis, il y a des scènes assez crues, sur lesquelles malheureusement, je tombais systématiquement le soir au moment de m’endormir (un viol, et des scènes insoutenables de la guerre russo-japonaise en Mandchourie lors de la Seconde Guerre mondiale), et vous savez, j’ai l’imagination galopante et le cœur tendre (je ne supporte même plus les scènes où les animaux souffrent maintenant, ça a à voir avec ma lecture du moment). Une autre chose qui m’a chiffonnée, c’est de ne pas savoir si l’histoire de Toru a lieu dans les années 1980 ou 1990, or en plus d’avoir un cœur de guimauve, j’ai une certaine psychorigidité sur les dates (qui est la seule blogueuse à afficher les dates d’édition dans ses titres de billet, hein ? 😉 ).

Je suis contente d’avoir découvert cet auteur si connu, en commençant par une de ses œuvres moins connues. Je vais laisser reposer (au moins un an) et poursuivrai peut-être avec L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage. Malgré tout, il y a des choses qui, maintenant que je suis sortie de cette lecture depuis 3-4 jours me semblent de plus en plus « mystico-gazeuses » comme dirait mon cher et tendre, et sans grand intérêt (heu, le pouvoir « chamanique » qu’une riche femme d’affaires découvre en Toru, ça j’avoue, je n’ai pas trop compris).

Mitsuyo Kakuta, La cigale du huitième jour

cigaleEt voilà, ça arrive sans prévenir. Le coup de cœur, le coup de foudre de l’été. Mon libraire peut se vanter de m’avoir transformée en Madeleine avec ce bouquin qu’il m’a conseillé (le brave homme).

(Non, pas une madeleine comme ça : … Je sais que Galéa repopularise Proust, mais quand même. Non, une Madeleine qui pleure).

Kiwako est une jeune femme de 30 ans qui vit à Tokyo, au milieu des années 80. Sans préméditation, elle vole le bébé d’un couple qu’elle semble connaître. S’ensuit une cavale pour échapper aux radars. Elle trouve refuge successivement chez une amie, chez une vieille dame revêche, puis dans une communauté bizarre, puis sur l’île Shodo… La petite Kaoru grandit comme sa fille.

Je n’en dis pas plus pour préserver l’atmosphère de suspense qui surplombe ce roman d’une vie en fuite. Avec une grande économie de moyens, qui m’a fait penser aux romans de Kazuo Ishiguro, ce roman m’a poigné le cœur. C’est le roman d’un sentiment maternel immense, submergeant comme l’océan, d’une grande puissance et d’une grande délicatesse.

C’est la première fois que je lis un roman dont le personnage principal est un bébé : Kaoru est très finement observée, dans ses mimiques, ses gestes, ses petites manies. Qu’elle baille, qu’elle pleure sans que Kiwako sache pourquoi, qu’elle ouvre de grands yeux, qu’elle soulève son petit derrière pour faire du quatre pattes, elle a une vraie épaisseur. Elle n’est pas reléguée au rang des artefacts du récit. Je crois que je me suis beaucoup identifiée à la relation mère-bébé du roman.

« Kiwako serra l’enfant sur son cœur. Elle enfouit son visage dans les cheveux vaporeux du bébé en inspirant profondément. C’était doux. C’était chaud. De ce petit corps si souple qu’il en semblait si fragile émanait pourtant une robustesse inébranlable. Si frêle et si fort. Une petite main effleura la joue de Kiwako. Un contact humide et chaud. Kiwako se dit qu’elle ne devait pas le laisser. Moi je ne te laisserai jamais tout seul, comme ça. Je vais te protéger. De tous les ennuis, de toutes les tristesses, de la solitude, de l’inquiétude et de la peur, je te protégerai. » (p.10).

On prend donc fait et cause pour Kiwako alors qu’objectivement, elle est coupable, très coupable. Quel parent pourrait supporter qu’on lui vole son enfant ? Comment souhaiter que les parents naturels (même peu attrayants…) soient privés de leur fille ? Comme problème éthique, ça se pose là.

En parlant d’éthique, tout un pan du roman concerne une sorte de communauté féminine new age qui frise avec la secte. C’est extrêmement bien agencé, plausible, ça donne lieu à des types psychologiques bien particuliers, aborde le thème-clé de l’enfermement et ajoute une touche de mystère. Le huis clos de la communauté reflète la situation de Kiwako et de Kaoru : sans issue.

Car il y a toute une atmosphère de secret, d’expédients pour s’en sortir, de fausses identités, de questionnements angoissants : comment faire pour scolariser Kaoru alors qu’elle n’a pas d’acte de naissance ? comment cacher son identité pour ne pas qu’on la retrouve, jamais ? Et en filigrane : qui sera-t-elle plus tard ? apprendra-t-elle la vérité ?

Ça c’est le lecteur qui se pose la question dans la première partie du roman. Dans la deuxième partie, les zones d’ombres de l’histoire sont révélées – = moment où j’ai lâché les vannes – la sobriété du récit mettant en valeur tout le côté tragique de l’histoire, mais aussi son côté rédempteur. Les conséquences de cette histoire peu banale sur l’identité – fragmentée – de Kaoru/Erina/Rebecca. Son acceptation de ce qui s’est passé, et de la vie qui grandit en elle, promesse d’avenir et d’ancrage. Le pardon, 20 ans après. C’est elle, la cigale du huitième jour.

Et puis il y a toute cette beauté nippone. Les couchers de soleil, les temples, la mer, les montagnes… opposés au désordre urbain. La délicatesse exquise de la politesse à la japonaise. Tout cela sublime la violence des sentiments.

Un beau, un très beau roman (dit-elle, en se mouchant). Dommage que la presse en ait peu parlé. Il paraît qu’il a fait un tabac au Japon.

« A partir d’aujourd’hui, je vais tout te donner. Tout ce que je t’ai volé, je vais te le rendre. La mer et la montagne, les fleurs au printemps et la neige en hiver. Les éléphants gigantesques et le chien qui attend son maître indéfiniment. Les contes qui finissent mal et la musique si belle qui nous arrache des soupirs. Au bas de la côte, on apercevait les lumières de la ville et les phares des voitures qui se croisaient sur la route. N’aie pas peur, Kaoru. Maman est là, tu n’as rien à craindre. Rien qui puisse te faire peur, ai-je murmuré en continuant à avancer, tandis que je commençais à avoir mal aux pieds. » (p. 148)

Tokukiri, Temple de Kameyama