Virginia Woolf, Les Années

« Que c’est agréable de n’être plus jeune ! Agréable de ne plus se préoccuper de ce que pensent les gens ! On peut vivre à sa guise… quand on a soixante-dix ans. » (p. 525)

woolf-annees

 

D’après mon expérience, les romans se partagent en deux catégories (avec une infinité de variations entre les deux). Il y a d’abord les romans qui nous embarquent facilement dans leur histoire ; le lecteur est plutôt passif et n’a qu’à se laisser porter par la vague ; nous avons ici affaire aux page-turner, aux romans-détente, aux romans d’aventures à rebondissements, aux polars bien troussés. Et puis il y a les romans qui exigent une participation active du lecteur, qui l’invitent à s’approprier les images, les sons, les sensations décrites, à les faire siennes. Ceux-là ne se laissent pas facilement cerner au départ, mais au bout d’un certain nombre de pages ils déploient une grande puissance d’envoûtement (s’ils sont bons évidemment). Au risque de tomber dans le comble du cliché, dans le second cas on trouve typiquement la Recherche de Proust. Les premiers peuvent nous laisser un peu sur notre faim, un peu vides, lorsqu’on les termine, car ils fonctionnent sur le mode de l’addiction. On sort des seconds plus enrichis, avec un sentiment de plénitude, comme si l’on était parvenus au sommet d’une montagne. Les deux catégories sont nécessaires à mon équilibre 😉

Si Les Années de Virginia Woolf appartient à la seconde catégorie sans hésitation (le contraire eut été étonnant), il est quand même d’une facture beaucoup plus classique que Les Vagues (qui faisaient « dialoguer » les fors internes de ses « personnages »). Les Années ce sont tout simplement les années qui s’écoulent entre 1880 et 1930 et quelques, le temps de voir vivre et se croiser trois générations d’une même famille, les Pargiter. Du grand-père colonel à sa petite-fille médecin, en passant par sa fille suffragette, son fils avocat, la fille qui a épousé un Irlandais, le fils qui est parti au loin, la fille aînée qui est restée vieille fille pour s’occuper de son père (ils sont 7 ou 8 enfants, je ne les ai pas comptés), leur cousine riche, leurs cousines pauvres, etc etc. Leur monde : Londres, Oxford, la campagne anglaise, les réceptions, le voyage aux Indes, les réunions associatives, le déclassement vers les bas quartiers de Londres.

La guerre, les nouveautés technologiques, une mèche blanche ou un embonpoint qui pointe, un décès, sont autant de signes qui forgent l’impression du temps qui passe : les heures, les jours, les années défilent comme dans un carrousel. Tout y passe, y compris les événements les plus minimes. Et d’ailleurs, les grands événements de la Grande Histoire nous sont à peine suggérés, incidemment, au même titre qu’un dé à coudre perdu dans les plis d’un fauteuil. Il faut comprendre que quand Rose se prend une pierre et fait de la prison, c’est parce qu’elle revendique le droit de vote pour les femmes (du moins j’ai cru le comprendre, mais évidemment je n’en suis pas sûre à 100%). De très nombreuses allusions percent dans ce roman fourmillant, et dévoilent autant de critiques du système social où s’insèrent les personnages, mais elles sont tellement elliptiques qu’on pourrait ne pas y prendre garde, et rire simplement de la vieille bonne congédiée et marmonnante, quand il s’agit de bien plus que cela.

L’écriture de Virginia Woolf est géniale, je crois que quiconque s’y intéresse partage cette affirmation. C’est même l’intérêt principal du roman, plus que l’histoire en elle-même. (Petite parenthèse : ce doit être une question de traduction mais ici j’ai eu l’impression que cette écriture était plus légère et anodine que dans Les Vagues traduites par Yourcenar). Toujours est-il que par son écriture, même filtrée par la traduction, Woolf porte un regard à la fois naïf et incisif sur les choses les plus triviales du quotidien, ce qui les rend tout d’un coup insolites. Elle embrasse dans une même phrase ou un même paragraphe les choses et les personnes les plus lointaines. Les flux de pensée des personnages se marient harmonieusement avec la mécanique invisible de l’univers. Elle relie des choses en apparences très différentes mais qui semblent d’un coup fonctionner en syntonie.

« Il pleuvait. Une pluie fine, une légère averse, saupoudrait les pavés et les rendait gras. Cela valait-il la peine d’ouvrir son parapluie, de faire signe à un cab ? se demandaient les gens au sortir du théâtre, en levant les yeux vers le ciel calme, laiteux, et ses étoiles ternes. (…) Cela valait-il la peine de s’abriter sous l’aubépine, sous la haie ? semblaient se demander les brebis ; et les vaches, déjà au pacage dans les champs gris, sous les buissons incolores, continuaient à ruminer, à mâchonner, d’un air endormi, avec des gouttes de pluie sur leurs flancs. » (p.99)

Elle a un don pour transcrire les dialogues : ce ne sont pas les dialogues bien écrits, enlevés, plaisants à lire, du roman romanesque de bon aloi. Ce n’est pas ainsi que nous parlons dans la vraie vie, n’est-ce pas ? Quand nous parlons, nous commençons une phrase sans la finir, nous interrompons notre interlocuteur, nous divaguons… Eh bien il semblerait que Woolf ait branché sa petite caméra secrète pour surprendre ces conversations sans queue ni tête de la vraie vie et les retranscrire… Même si en réalité, elle a dû les travailler soigneusement ! Et elle s’en amuse la coquine !

« Toutes les conversations seraient absurdes, je pense, si on les mettait par écrit », fit-elle en remuant son café. Maggie arrêta sa machine un instant et dit avec un sourire : « Même si on ne le fait pas. » (p. 240)

Voire même, elle s’immisce carrément dans le roman à la toute fin, avec cette phrase, au beau milieu d’un dialogue, comme si la romancière qu’elle est disait : « zut à la fin de me fatiguer à reproduire leurs stupides conversations ! » :

« C’est facile pour vous qui habitez Londres… », disait-elle. Mais l’ennui de noter les paroles des gens c’est qu’ils racontent tant de bêtises… des vraies bêtises. » (p. 444) Si vous le dîtes, Mrs Woolf !

Elle excelle à rendre compte des tours et détours de la pensée de quelqu’un qui rêvasse :

« Qu’elle était ignorante. Par exemple, cette tasse – elle la tint devant elle. De quoi est-elle faite ? d’atomes ? Et que sont les atomes, comment adhèrent-ils les uns aux autres ? La surface dure et unie de la porcelaine avec son motif de fleurs rouges lui apparut soudain comme un merveilleux mystère. » (p. 221)

Elle montre le sentiment d’oppression que ressentent beaucoup de femmes en société, et l’échappatoire, le sentiment de libération que représentent les transports modernes pour elles :

« Au milieu de la circulation, elle distingua un véhicule rebondi. Dieu soit loué, sa teinte était jaune. Dieu soit loué, elle n’avait pas manqué son omnibus. Elle fit un signe et grimpa sur l’impériale. Elle poussa un soupir de soulagement, lorsqu’elle remonta sur ses genoux le tablier de cuir. La responsabilité passait entre les mains du conducteur. Elle se détendit et respira la douce atmosphère de Londres. » (p. 152)

« Juste à temps, se dit Kitty, debout dans son compartiment. Elle avait peine à croire qu’un monstre si formidable pût s’élancer si doucement pour entreprendre un tel parcours. Elle vit le buffet reculer. Nous voilà partis, se dit-elle, en se laissant tomber sur la banquette. Nous voilà partis. Toute la tension de son corps se relâcha. Elle était seule ; et le train roulait. On dépassa la dernière lampe du quai. La dernière silhouette s’évanouit. Quelle joie ! se dit-elle, comme si elle était une petite fille échappée à sa nurse. Nous voilà partis ! » (p. 352)

« Eleanor ferma le livre. Je le lirai un de ces jours, se dit-elle. Lorsque j’aurai mis Crosby à la retraite et que… Prendrait-elle une autre maison ? Voyagerait-elle ? Irait-elle enfin aux Indes ? Sir William se mettait au lit dans la chambre voisine. Sa vie à lui se terminait, elle commençait la sienne. Non je ne chercherai pas à m’installer dans une autre maison. Certainement pas, songea-t-elle, considérant la tâche au plafond. De nouveau elle eut la sensation du navire qui clapote doucement à travers les vagues, du train qui se balance de côté et d’autre, le long des rails. Les choses passent, se transforment, se dit-elle, les yeux au plafond. Et où allons-nous ? Où cela ? Où cela ?… Les papillons de nuit s’élançaient autour du plafond ; le livre glissa à terre. Craster a gagné le cochon, mais qui donc a eu le plateau d’argent ? Elle rêvassait, fit un effort, se retourna pour souffler la bougie. L’obscurité régna. » p. 288

Et aussi le décalage, la brèche temporelle que produisent notamment les technologies modernes :

« Elle semblait rassembler deux images de son cousin ; sans doute celle du téléphone et celle qui lui apparaissait dans le fauteuil. Ou bien en existait-il une autre ? Cette façon de connaître les gens à demi, d’être à moitié connu soi-même, cette sensation de l’œil qui se pose sur la chair, comme une mouche qui rampe, c’est bien désagréable, se dit-il, mais impossible à éviter après tant d’années. » (p. 401)

« – J’ai dit : est-ce un oiseau ? Non, je ne crois pas. C’est trop gros. Cependant ça avance, et subitement, j’ai pensé : C’est un aéroplane. Et c’était vrai. Tu te souviens, ils avaient survolé la Manche peu de temps auparavant. J’étais avec vous dans le Dorset quand j’ai lu cela dans le journal. Alors quelqu’un, ton père je crois, a dit : ‘Le monde ne sera plus jamais le même à présent.' » (p. 419)

Et enfin, Woolf a beaucoup d’humour (si, si !) qui se manifeste soit par de l’ironie, un effet de grossissement des petites manies des gens par exemple, ou la moquerie des convenances de l’époque, soit dans certains dialogues d’une grande drôlerie, comme celui-ci :

« J’étais seule, assise, j’ai entendu la sonnette, je me suis dit : C’est la blanchisseuse. Des pas montaient l’escalier. North est apparu. North. » Sara porta la main à sa tête en manière de salut. « Il avait cet air-là… ‘Pourquoi diable ?’ ai-je demandé. ‘Je pars demain pour le front’, m’a-t-il dit en claquant les talons. ‘Je suis lieutenant du…’, je ne sais plus… régiment royal d’attrapeurs de rats ou quelque chose de ce genre. Et il a posé sa casquette sur le buste de notre grand-père. ‘Combien de morceaux de sucre réclame un lieutenant des régiments royaux des attrapeurs de rats ?’ ai-je demandé. « Un. Deux. Trois. Quatre ?‘ » (p. 370)

Voilà, voilà, j’espère, avec cette petite collection de citations, vous avoir donné l’envie de vous plonger dans ce roman, et bien d’autres, d’une romancière que je découvre petit à petit (et dans son cas, il est précieux de prendre son temps pour savourer). Merci à Lili qui donne sur son blog de passionnée woolfienne tant de clés de lecture de cette oeuvre ! Par exemple ici, ici et ici.

« Les années » de Virginia Woolf, traduction de Germaine Delamain et Colette-Marie Huet, préface de Christine Jordis, Folio classique, réédité en 2008, 452 p.

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Irène Nemirovsky, Chaleur du sang

chaleur du sang« _ Il a l’air d’un bon garçon, ce Jean Dorin, n’est-ce pas ? Ils se connaissent depuis longtemps. Ils ont pour eux toutes les chances de bonheur. Ils vivront, comme nous avons vécu avec François, une existence tranquille, unie, digne… tranquille surtout… sans secousses, sans orages… Est-ce donc si difficile d’être heureux ? Il me semble que le Moulin-Neuf a en lui quelque chose d’apaisant. J’avais toujours rêvé d’une maison bâtie près de la rivière, de me réveiller la nuit, bien au chaud dans mon lit, et d’entendre couler l’eau. Bientôt un enfant, continua-t-elle, rêvant tout haut. Mon Dieu, si on savait, à vingt ans, comme la vie est simple… » (p. 31).

Contrairement à ce que croit Hélène, épouse et mère de famille épanouie, la vie n’est pas si simple, même (surtout ?) en province. Sa fille Colette, tout juste mariée, va en faire l’expérience. Et Silvio, le vieil homme un peu sauvage ami de la famille se souvient… Que le sang est chaud quand on est jeune ! Et combien les vieilles personnes l’oublient !

J’ai été heureuse de retrouver Irène Nemirovsky à l’occasion du blogoclub, moi qui avais tant aimé Jézabel, Dimanche et autres nouvelles, et surtout, Suite française ! Cette femme m’épate : elle qui a passé sa jeunesse en Ukraine et en Finlande, elle arrive à produire un pur roman de terroir français, composé dans une langue charnelle, un peu âpre et sauvage, comme la terre du Morvan où se passe l’histoire.

Une histoire enchâssée dans la sienne : même si la Deuxième Guerre mondiale n’a pas sa place dans Chaleur du sang, puisque le roman a été commencé en 1937, Irène Nemirovsky a trouvé refuge sous l’Occupation dans le village même où elle situe son histoire. C’est là qu’elle termine ce roman et qu’elle situe (et rédige) la deuxième partie de Suite française. C’est là qu’elle sera arrêtée en 1942 pour être déportée à Auschwitz…

« _ Ah, mon ami, devant tel ou tel événement de votre vie, pensez-vous quelque fois à l’instant dont il est sorti, au germe qui lui a donné naissance ? Je ne sais comment dire… Imaginez un champ au moment des semailles, tout ce qui tient dans un grain de blé, les futures récoltes… Eh bien, dans la vie, c’est exactement pareil. (…)

_ Oui, dis-je, si on connaissait d’avance la récolte, qui sèmerait son champ ? » (p. 44).

Irène Nemirovsky aurait pu reprendre à son compte cette dernière parole.

J’ai choisi ce titre à cause de la photo de couverture, il faut bien l’avouer (à quoi ça tient… mais je crois que nous sommes nombreux dans ce cas). Dans Chaleur du sang, j’ai aimé les descriptions des mœurs paysannes, du passage des saisons et du temps dans tous les sens du terme, et des intérieurs bourgeois de province. On se croirait parfois dans du François Mauriac, de l’André Dhôtel ou du Thomas Hardy. Je ne me suis pas vraiment attachée aux personnages, sauf peut-être à ce vieil ours de Silvio, car le roman est court et ressemble à une fable sur le poids des secrets, de l’hérédité, de la fatalité qui font éclater la prude carapace des familles provinciales.

« Ce pays, au centre de la France, est à la fois sauvage et riche. Chacun vit chez soi, sur son domaine, se méfie du voisin, rentre son blé, compte ses sous et ne s’occupe pas du reste. Pas de château, pas de visites. Ici règne une bourgeoisie toute proche encore du peuple, à peine sortie de lui, au sang riche et qui aime tous les biens de la terre. Ma famille couvre la province d’un réseau étendu d’Erard, de Chapelin, de Benoît, de Montrifaut ; ils sont gros fermiers, notaires, fonctionnaires, propriétaires terriens ; leurs maisons sont cossues, isolées, bâties loin du bourg, défendues par de grandes portes revêches, à triple verrou, comme des portes de prison, précédées par des jardins plats, presque sans fleurs : rien que des légumes et des arbres fruitiers taillés en espalier pour produire davantage. Les salons sont bourrés de meubles et toujours clos ; on vit dans la cuisine pour épargner les feux. » (p.22).

Irène Nemirovsky
Irène Nemirovsky

Pour moi, Irène Nemirovsky ressemble étrangement à ses héroïnes pleines de sève qui se retrouvent cruellement frappées par le sort. Elle imprègne à ses histoires une sagesse étonnante de maturité, comme une prescience de son destin tragique. Son écriture est toujours « goûtue » – je ne trouve pas d’autres mots : évocatrice mais sans fioritures, proche de son lecteur sans être familière, portant un regard mi-amusé, mi-méprisant sur ses personnages. Son style n’a pas pris une ride et c’est toujours un plaisir rare et poignant de la lire.

Allez lire d’autres billets sur des romans d’Irène Nemirovsky chez : ClaudiaLucia, Sylire, Florence, Titine, Gambadou

blogoclub

Ian McEwan, Expiation

Ian-McEwan-ExpiationEn 1935, dans une famille de notables britanniques, la jeune Briony, 13 ans, s’éveille au plaisir d’écrire. Elle est aussi la spectatrice cachée des amours naissantes de sa grande sœur et du fils de la femme de chambre, amours qu’elle ne comprend pas et interprète de travers. La venue de ses cousins, dont une troublante Lola de 15 ans, et d’un ami de son grand frère va précipiter la survenue d’un drame qu’elle mettra une vie à expier (d’où le titre, CQFD).

Et voilà, encore une tragédie grecque, encore des traquenards sur fond de fresque historique à la Robert Goddard, encore un roman délicieusement anglais, c’est-à-dire traître ;-). Mais là en plus, Ian McEwan pousse le vice jusqu’à déjouer notre identification à la fiction, base naturelle du roman, accord implicite entre le romancier et son lecteur ! C’est du vice, ça ma bonne dame, pas autre chose !

J’ai énormément goûté la lecture de ce livre qui, pour finir, m’a haché menu mon cœur de midinette car son chapitre de fin, ah cette fin ! si elle est magistrale et virtuose, m’a indignée, non mais !

Goûté la lecture de ce livre car il est remarquablement bien écrit. La première partie, qui s’attache à Briony, retrace de près sa vie intérieure, ses sensations et sentiments de manière très juste : un petit côté proustien qui s’allie avec le déroulement fatal et régulier de l’action (dont on se demande où elle nous mène). On s’ennuie avec Briony, on ressent l’atmosphère de la grande maison silencieuse, de la chaleur estivale sur les peaux, des bruits insolites du parc… et l’on suit, le cœur battant progressivement plus vite, le dédale des relations des personnages entre eux (aile de papillon, quand tu nous tiens, c’est l’ouragan qui vient !). La deuxième partie se passe en France, lors de la Débâcle de mai 1940 où l’on suit la fuite haletante de trois soldats anglais (dont… je ne vous dirai pas qui) dans un cadre apocalyptique (brrr). Enfin la troisième partie revient à Briony, une Briony de 18 ans sous la menace des bombes du Blitz, qui a mûri, qui regrette sa faute et qui cherche à la réparer. La quatrième partie est inracontable et impensable.

Donc oui, je recommande chaudement la lecture de ce livre, mais vous courez le risque, la dernière page retournée, de jeter le livre par terre et pleurer sur les amours perdues (il faudrait un jour s’interroger sur cette propension à s’attacher à des personnes qui n’existent pas en chair et en os…).

Sur ce même livre, je signale la chronique de Galéa qui m’a donné l’envie de découvrir cet auteur.

Marcel Pagnol, Le Schpountz

Affiche du film Le Schpountz (1938)
Affiche du film Le Schpountz (1938)

Marcel Pagnol. En prononçant ce nom, on croit déjà entendre grésiller les cigales et glouglouter le pastis dans un café du vieux port. On croit tout savoir de ce fleuron de la provençalité (la provençalitude ?), ce héraut de l’assent, ce troubadour des collines, tout ça parce qu’on a lu La Gloire de mon père et Le Château de ma mère quand on était petite (et vu le très beau film qui en a été tiré dans les années 1990 avec les sublimes mélodies de Vladimir Cosma, surtout celle-là), ri de « Pomponnette » dans La Femme du boulanger, et pleuré devant la tragédie à la grecque de Marius et Fanny (dans l’avion – sic – en regardant coup sur coup les deux films réalisés par Daniel Auteuil).

Mais a-t-on vraiment lu et compris Pagnol ? Question snob qui fait très magazine littéraire intello-prout-prout, je sais, mais je profite du fait d’avoir récupéré gratuitement un stock de titres de Pagnol (don d’une collègue dans un lycée sinistre il y a trois ans) pour parfaire ma connaissance de celui qu’on range facilement dans la bonne vieille catégorie de la culture populaire et du folklore régional.

Et avant d’aborder les oeuvres immortelles, Jean de Florette et compagnie, je veux parler d’un scénario de film de Pagnol écrit sous forme de pièce de théâtre, lu en deux heures, et dont le rôle principal est destiné tout exprès à Fernandel (on y évoque même ses longues dents !). Il s’agit du Schpountz.

Qu’est-ce qu’un Schpountz ? Tout le comique de la pièce repose sur ce terme inventé pour correspondre à une certaine catégorie d’individus parfaitement sains d’esprit mais qui perdent les pédales dès qu’on aborde le sujet du cinéma car ils se croient destinés à une brillante carrière d’acteurs quand ils en sont en réalité très éloignés. Le prototype du genre c’est Irénée Fabre, le (anti-)héros de la pièce, jeune gandin bon à rien et imbu de « son don ». Un grand badigasse, aurait dit ma grand’ mère provençale. A part repousser les attaques ironiques de son oncle, épicier marseillais, aux crochets duquel il vit, il n’a encore rien fait de sa vie, encore moins cherché à obtenir la gloire au cinéma car elle est censée lui arriver toute cuite dans le bec. Et c’est bien ce qui va arriver, quand il croise par hasard les joyeux drilles d’une équipe de tournage d’un film… mais non sans de nombreux quiproquos, gags, rebondissements, coups de théâtre, et sous les traits du comique de farce plus que sous ceux du jeune premier que le pauvre Irénée avait imaginé.

Ce qui est très plaisant dans cette pièce-scénario, même lue, c’est la description du milieu du cinéma des années 1930, bien connu de Pagnol le cinéaste, qui en profite pour glisser le nom de ses égéries, Raimu par exemple. Ce qui est plaisant aussi, pour ceux qui l’apprécient, c’est le regard bienveillant que Pagnol porte sur ce petit monde. Chez lui, la lutte des classes a des fleurs dans la barbe : le riche producteur Meyerboom fraternise avec la petite secrétaire et conjure les techniciens de l’inclure dans leurs coups pendables. Les épiciers radins et arnaqueurs ont du coeur et les naïfs sont récompensés de leur naïveté.

Pour finir, je vous livre ces deux répliques qui m’ont frappée par leur vérité :

Françoise : « Alors, tu crois que pour celui qui vous aime, on est toujours belle ?

Astruc : – C’est la même chose, parce que belle, ça veut dire aimée. »

Alors d’accord, c’est plein de bons sentiments, mais par les temps qui courent, c’est très plaisant (je me répète, oui oui !).

Antoine de Saint-Exupéry – Vol de nuit

Portrait de Saint-Exupéry Auteur : J.-P. Condat
Portrait de Saint-Exupéry
Auteur : J.-P. Condat

 

Ainsi les trois avions postaux de la Patagonie, du Chili et du Paraguay revenaient du Sud, de l’Ouest et du Nord vers Buenos Aires. On y attendait leur chargement pour donner le départ, vers minuit, à l’avion d’Europe.

P. 27 « Folio » Gallimard.

Bienvenue chez le chantre de l’effort, du dépassement de soi et des sentiments pudiques. Amateurs de littérature sentimentale – j’en suis aussi – passez votre chemin ! Dans ce récit, célèbre chez les fans de l’écrivain aviateur et qui le consacra comme homme de lettres, « Saint-Ex » fait dans le bref, le nerveux, le genre « j’ai des cicatrices intimes mais je me tais ».

Comme le rappelle André Gide dans sa préface, la littérature s’appuie ici sur l’expérience vécue de l’écrivain. Antoine de Saint-Exupéry narre l’épopée des aviateurs de la compagnie française de l’Aéropostale qui ont établi la première ligne aérienne transatlantique entre l’Amérique du Sud et la France, avec un point de connexion médian localisé à Buenos-Aires. Or lui-même a été l’initiateur de la ligne de Patagonie à partir de 1929.

Dans le Vol de nuit de Saint-Exupéry, on embarque avec Rivière, le directeur inflexible de l’exploitation des lignes sud-américaines – inspiré par Didier Daurat à qui le livre est dédié, l’inspecteur Robineau, les aviateurs Fabien et Pellerin, l’ouvrier Roblet, qui vivent pour et par les airs. Un petit monde retranché et exclusivement masculin. L’extérieur, la civilisation « terrienne », Buenos Aires, Mendoza, Santiago, Montevideo, Rio, les Andes, la Patagonie, les villes et villages, les foules, les cinémas, les fermes isolées, les bourgeois et leurs kiosques à musique et « les femmes » forment un tout un peu indistinct, comme les lumières que les aviateurs aperçoivent du haut de leur carlingue quand ils sont en vol. Un tout qui entretient peu de rapports avec les combats quotidiens des tâcherons de l’Aéropostale : combats contre la montre, contre le mauvais temps et… contre la nuit.

"Des Pyrénées aux Andes" Auteur : J.-P. Condat
« Des Pyrénées aux Andes »
Auteur : J.-P. Condat

En effet, grâce à l’obstination de Rivière (qui porte bien son nom), les pilotes volent désormais la nuit afin de gagner de précieuses heures dans la délivrance du sacro-saint courrier. Je ne connais rien à l’aviation, encore moins à ses débuts frémissants. Mais j’imagine la fragilité de ces pilotes et de leurs radionavigants, la tête à l’air dans leur « Potez 25 » et qui ne distinguent même pas leur tableau de bord sous la voûte étoilée. Quand dans la nuit le cyclone s’en mêle, c’est la purée de poix, les liaisons radio coupées… un non-lieu angoissant qu’ils affrontent au péril de leur vie.

Et comme il n’apercevait plus rien du monde que l’ampoule rouge de la carlingue, il frissonna de se sentir descendre au cœur de la nuit, sans secours, sous la seule protection d’une petite lampe de mineur. (P.70)

Nous retrouvons là un peu les héros montagnards de Roger Frison-Roche qui tutoient les cimes, mais un cran au-dessus encore, et plus solitaires. Saint-Ex compare d’ailleurs les pilotes à des bergers qui redescendent des montagnes avec leur troupeau (de cartes postales ?).

Le récit, tendu d’un bout à l’autre d’une seule nuit, est rythmé par de courts chapitres, série de « moments » entrecoupés comme les clignotements d’un phare. Les monologues intérieurs des personnages sont livrés brusquement, fruits des frottements avec les éléments ou avec les rares humains qu’ils côtoient. Le fréquent usage du passé simple, les dialogues brefs, contribuent à une impression d’immédiateté, d’action bien huilée et sans temps morts.

Au milieu des allers-retours des pilotes, Rivière est comme le roc, dur et granitique, autour duquel l’organisation du service aérien s’articule. Je suppose qu’il représente symboliquement le père, qui énonce la loi, la fait respecter et veille sur ses « enfants » les pilotes et les manœuvres. Il ne tolère pas la moindre défaillance, le moindre retard, quand bien même ils seraient liés à des circonstances toutes extérieures à la volonté des hommes qu’il dirige, de mauvaises conditions météo étant fréquentes au-dessus de la cordillère des Andes. Il sanctionne (presque) sans état d’âme. « Le règlement, pensait Rivière, est semblable aux rites d’une religion absurde mais qui façonnent les hommes » (p.46). La masse des petites erreurs techniques et humaines le hantent comme ces lianes qui font s’écrouler les plus grands édifices de pierre. Il appelle cela « le mal », et il le combat avec acharnement, au point de licencier un pauvre vieil ouvrier ayant passé sa vie dans l’aviation, juste « pour l’exemple ». Pas de pitié pour les braves ! Mais il commence à ressentir une douleur secrète, les regrets d’une vie plus rangée, et même… une vague préoccupation de l’amour.

"De Santiago à Buenos Aires" Auteur : J.-P. Condat
« De Santiago à Buenos Aires »
Auteur : J.-P. Condat

La beauté et la modernité de l’écriture de Saint-Exupéry valent bien la lecture de ce classique. Mais personnellement, je n’adhère pas complètement à la sensibilité, que dis-je, à la mythologie de l’écrivain. Non seulement, elle fait des pionniers de l’aviation des héros indépassables (ils le sont d’une certaine façon) mais elle semble  aussi soutenir l’idée d’un « modelage » de l’humain un peu hors de saison : « L’homme était pour [Rivière] une cire vierge qu’il fallait modeler » (p.47). En fait, par le biais de Rivière, Saint-Ex questionne, sans forcément donner de réponse, le point de rupture entre le bonheur individuel et la grande oeuvre, accomplie au sacrifice de sa vie mais qui survivra au temps. Ces deux formes d’accomplissement humain, le bonheur individuel comme la grande oeuvre, sont déclarées incompatibles, l’une étant plutôt du ressort féminin, l’autre considérée masculine (mouais, si l’on veut). Un substrat philosophique dont on trouve justement des traces dans Citadelle, sa grande oeuvre inachevée  (d’après le peu que j’en ai lu). C’est en tout cas une lecture roborative.

Rivière « aime » (sic) ses subalternes sans le leur montrer, mais châtie trop bien pour ne pas donner des doutes sur son amour. Or la justice n’exclut pas la charité, la bienveillance, voire l’indulgence. Bref, il manque à mon goût quelques qualités dites féminines à la « cosmogonie » de Saint-Ex le géant. Ironie de l’histoire, le prix FEMINA (dont le jury est exclusivement féminin) lui fut décerné, coupant l’herbe sous le pied du jury du Goncourt (très masculin à l’époque) qui voulait également le récompenser !

Je tiens à remercier Jean-Pierre Condat dont les informations sur l’aéronautique m’ont été utiles pour cet article et qui m’a aimablement autorisée à utiliser trois de ses très beaux collages relatant l’histoire de l’Aéropostale. Si vous souhaitez voir davantage de ses illustrations (j’ai eu du mal à choisir tellement elles sont toutes très poétiques), je vous invite à aller visiter son site « Des collages du sud« .