Elégie pour un Américain, de Siri Hustvedt

J’étais désireuse de lire un autre roman de Siri Hustvedt, après Un été sans les hommes qui m’avait tellement plu, histoire de confirmer mon goût pour cette auteure. C’est donc avec une certaine curiosité mêlée d’appréhension que j’ai commencé cette lecture.

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Verdict ? Elle m’a au départ complètement embarquée dans l’intimité d’Erik Davidsen, ce psychanalyste new-yorkais dont le père vient de mourir. C’est l’occasion pour lui et sa soeur Inga (veuve d’un écrivain célèbre) de replonger dans le passé de leur père, documenté par des extraits du journal du défunt. Fils d’immigrés norvégiens, grandi dans une ferme très pauvre du Minnesota, combattant de la Seconde Guerre mondiale, devenu à force de travail et de volonté un respectable professeur d’histoire à l’université, Lars Davidsen cachait un secret que ses enfants souhaitent à présent élucider. Dans le même temps, Erik accueille chez lui une nouvelle locataire affriolante et sa fillette de 5 ans, que menace l’ombre d’un ex-compagnon, photographe déséquilibré et vrai « stalker ». Ses patients lui prennent beaucoup d’énergie et d’espace mental. Quant à Inga, elle se débat avec ses propres ombres, dont le souvenir d’un mari adoré – pas que par elle -, et le traumatisme du 11 septembre 2001 qu’elle et sa fille ont vécu de tout près.

Avec finesse, Siri Hustvedt tisse la chronique douce-amère d’un homme entre deux âges, divorcé et sans enfants, à qui la mort de son père fait remonter des souvenirs anciens qui vont se mêler de façon énigmatique à la série d’événements plus ou moins désagréables qui lui tombent dessus. Comme dans Un été sans les hommes, mais de façon plus prégnante, nous sommes enserrés dans un réseau de considérations et théories psychologiques portées par des personnages, réels ou fictionnels. On y croise une tripotée de psychiatres, historiens de la médecine, neurologues, psychanalystes, et même neuro-psychanalystes (donc si le sujet vous emm****, il vaut mieux passer votre chemin). Comme l’indique la rituelle page de remerciements à la fin, l’auteure participe à de nombreux séminaires consacrés au sujet et anime des ateliers à destination de malades psychiques. Elle connaît donc bien son sujet et certaines anecdotes sont visiblement tirées de sa propre expérience ou de celle de collègues thérapeutes. La mise en scène de la confrontation praticien/patient dans les séances de thérapie d’Erik est à ce titre fascinante car on y assiste du point de vue du psychanalyste, dont on voit que l’inconscient est complètement perméable à celui du psychanalysé.

Ce qui rend également un son de vérité, ce sont les extraits du journal de guerre de Lars Davidsen. Je me demandais comment l’auteure avait pu se glisser à ce point dans la peau d’un jeune combattant américain de la Seconde Guerre mondiale. La page de remerciements, toujours, m’a appris qu’elle avait carrément inséré des extraits du journal de son propre père (lui aussi fils d’immigrés norvégiens), avec son autorisation et après sa mort.

C’est pourquoi ce roman dégage une tonalité effectivement élégiaque. Je ne sais jusqu’à quel point Siri Hustvedt l’a écrit en mémoire de son père et de sa famille, en mémoire des immigrés pauvres du début du 20e siècle, en mémoire des morts de la Seconde Guerre mondiale, du 11 septembre et des futurs morts de la Guerre d’Irak qui débutait. Ce roman fait-il partie d’un travail de deuil personnel (avec une visée collective que désigne l' »Américain » du titre) ? Ce n’est pas vraiment important pour le lecteur de le savoir, mais toujours est-il que ce récit m’a un peu larguée en route. Les personnages principaux, notamment Erik, m’ont semblé plats, éteints, voire un peu « morts ». Ils ont peine à prendre de l’épaisseur, malgré la richesse de leur histoire personnelle, comme s’ils étaient des masques plaqués sur des faits réels. Au milieu du livre, je m’ennuyais gentiment et j’avais du mal à retenir les noms des proches de la famille Davidsen et ce qui les reliait (rappelons qu’Erik et Inga procèdent à une sorte d’enquête principale, à laquelle se mêlent des enquêtes secondaires concernant leurs vies privées). Les conversations feutrées entre représentants de la classe intellectuelle supérieure n’arrivaient plus à m’émouvoir, malgré les sentiments violents des personnages.

Ce qui m’a retenu, c’est tout de même une grande qualité d’écriture, fluide, intime, chaleureuse – en gros tout ce qui me plaisait déjà chez elle. L’auteure m’emporte malgré moi dans les arcanes de ses personnages et de ses dadas (psychologie donc, mais aussi philosophie, linguistique, questions identitaires). Je suis donc partagée : ce n’est pas le coup de coeur vécu quand je l’ai découverte avec Un été sans les hommes, mais ce n’est pas un ratage non plus. Un entre-deux tout en camaïeu de gris domine dans ce roman à entrées multiples (l’illustration de couverture est à ce titre très bien trouvée), ce qui ne m’empêchera pas de récidiver avec mon amie Siri !

« Elégie pour un Américain » de Siri Hustvedt, traduit de l’anglais par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2008, 393 p.

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Milena Agus / Paul Auster

Résultat de recherche d'images pour "jachère"Ce blog est un peu en jachère, vous l’aurez remarqué… C’est à l’image de mon expérience de lectrice du moment, devenue plus insouciante. J’abandonne certains livres, j’y reviens, je passe un long moment sur un autre… Plus de méthode qui tienne ! Plus de statistiques à alimenter ! Cela se passe juste entre moi et mes livres. Bref, j’ai fait l’école buissonnière et je m’en suis bien portée.

Mais maintenant c’est la rentrée, l’heure des bonnes résolutions, des cartables tout neufs et des règles qui brillent. Alors me revoilou, et pour me racheter de ces plages de silence (qui m’ont fait tant de bien), j’ai décidé de rédiger de petites chroniques de romans lus il y a quatre mois. Ne comptez pas sur l’exhaustivité ni sur une analyse très fine. Il m’est assez peu resté de ces deux auteurs que je souhaitais (enfin) découvrir, Milena Agus la Sarde, et Paul Auster le New-Yorkais. Et pourtant, ils ont imprimé leur petite marque dans mon esprit.

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« Mal de pierres » de Milena Agus, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, éd. Liana Levi, 2007, 128 p. 

Un mince roman pour découvrir une auteur au nom et au pedigree bien intriguant : Milena Agus, dont la famille est « sarde depuis le paléolithique » précisait la 4e de couverture.

Dans une Sardaigne solaire mais bien isolée, l’héroïne attend le grand amour qui ne vient pas. Dans son village, certains la trouvent étrange et sa mère pense qu’elle est maudite. Ce n’est que pendant la Seconde Guerre mondiale qu’elle trouve à épouser un veuf qui a fui les bombardements sur Cagliari, mais elle le fait par raison. La passion attendra le Continent, au début des années 1950, où elle va soigner son « mal de pierre ». Et c’est au sanatorium qu’elle trouvera à célébrer la chair avec le Rescapé. Racontée par sa petite-fille, cette femme en manque d’amour reste un mystère tout au long du livre, même à la fin, quand une brèche dévoile un pan de réalité qui vient corriger le mythe familial. Son portrait par touches flamboyantes et fragiles l’entoure d’une aura d’exception, toute en dissonances. Le récit a des allures simples et retenues, sauf quand il lâche la bride aux sentiments et aux passions. Comme le feu qui couve sous la braise. Il m’a un peu déstabilisée par sa construction légèrement de guingois, sa concision. Je suis restée en-dehors de cette histoire, appréciée de l’extérieur comme une belle carte postale de la Sardaigne… (Les descriptions de la nature sauvage et de la gastronomie font bien envie !)

SEUL-DANS-LE-NOIR-–-PAUL-AUSTER

« Seul dans le noir » de Paul Auster, traduit de l’anglais par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2009, 192 p.

Ma bibliothèque m’a fourni un titre de Paul Auster (le seul en rayon), le grand romancier américain que-l’on-se-doit-d’avoir-lu-au-moins-une-fois, plus mince toutefois que son dernier opus 4321. (Et tant mieux, parce que moi les pavés en ce moment, ça me lourde).

« Seul dans le noir », un vieil homme ressasse des idées noires. August Brill est veuf, infirme, il s’est installé chez sa fille divorcée, qui héberge aussi sa propre fille traumatisée par la mort de son ex en Irak. Autant dire que l’ambiance est plutôt plombée. Avec un ton lucide et plein de recul, il analyse son parcours de critique littéraire, sa vie amoureuse et familiale. Fatigué d’entretenir les mêmes obsessions qui l’empêchent de dormir, il s’invente pour changer une fiction (lui qui a toujours critiqué celles des autres), une uchronie : dans une Amérique qui n’a pas connu la tragédie du 11 septembre, une terrible guerre civile ravage le pays. Un homme, venu du monde « réel » (c’est-à-dire post-11 septembre), est parachuté dans cette terrible réalité parallèle, chargé d’une mission bien spéciale. Evidemment, rêve et réalité s’entremêlent dans la tête d’August Brill et la fiction a la prétention de déborder de ses propres limites. Le problème c’est que ça s’est aussi un peu emmêlé dans ma tête avec le recul du temps, et je serais bien en peine de me rappeler des liens certainement hyper pertinents entre les divagations d’August sur la guerre ou l’amour, et sa « réalité » à lui, avec toute la distance qu’il y a entre lui – après tout, il est lui aussi une fiction ! – et moi (a priori je crois que je suis réelle, si vous êtes d’accord, tapez 1, si vous avez un doute, tapez 2…). Bref, c’est borgesien en diable ! J’ai bien aimé cependant les passages où le narrateur revenait sur son parcours, ça m’a fait penser au roman de sa femme, je veux dire, de la femme de Paul Auster (Un été sans les hommes).

L’ensemble m’a paru un peu décousu et finalement assez oubliable, mais je ne serais pas contre retenter un roman de Paul Auster. Auriez-vous un titre à me conseiller ?

 

Les revenants, de Laura Kasischke

41WTefcVvuL._SX325_BO1,204,203,200_Cela fait quelques années que je suis de loin cette auteure, depuis que je l’avais découverte avec Esprit d’hiver dont la blogo avait beaucoup parlé. Depuis j’ai lu Un oiseau blanc dans le blizzard. C’est une auteure qui me fascine et me repousse à la fois. En effet, par les thèmes qu’elle aborde (la mort, mais aussi les filiations tendues, les relations amoureuses foireuses…) et la façon dont elle en parle (un ton froid et clinique, flirtant avec le trash avec élégance), elle peut vite donner le cafard ou la nausée. Mais il faut lui reconnaître un certain talent pour agencer des histoires créant le malaise, mêlant psychologie et suspense, où fantastique et réalisme sont en concurrence.

Dans Les revenants, Laura Kasischke pose la question qui hante toutes les chaumières américaines : les morts peuvent-ils revenir dans le monde des vivants ? Mais nul zombie ne pointe le bout de ses doigts crochus par ici, oh non, ce n’est pas du tout le style. La question est présentée de manière scientifique par un des personnages, Mira Polson, une anthropologue spécialiste de la mort et professeure temporaire dans une université du Midwest. Elle inventorie le folklore associé au mythe du mort-vivant dans les Balkans, et propose un séminaire sur la mort très apprécié par les étudiants (où l’on y apprend des tas d’anecdotes horribles et délectables).

Parallèlement, le campus est secoué par la mort accidentelle de la jeune et belle Nicole Werner, brillante étudiante de première année, alors qu’elle se trouvait dans la voiture conduite par son petit copain. Dès le départ, une différence est faite entre ce qu’a vu Shelly, témoin de l’accident, et ce qu’en ont relaté les journaux. Certains étudiants parlent de phénomènes étranges survenus dans leur résidence. Ce concentré d’hystérie, de fantasmes et de morbidité, que l’on suit avec la distance temporelle de quelques mois avant, et de quelques mois après l’accident, n’est pas sans attirer l’attention de Mira, mais aussi d’autres personnages liés au drame.

« La scène de l’accident était exempte de sang et empreinte d’une grande beauté. » (incipit)

Le fil rouge (sang) de cette histoire – soit la mort et la croyance en la possibilité d’un retour des défunts – était tout indiqué pour Laura Kasischke. L’idée de le transposer dans le contexte d’un campus américain anonyme de nos jours, en lieu et place de la chaîne des Carpates au XVIIe siècle, n’est pas sans attraits ; d’autant plus que l’auteure a enseigné l’art poétique au niveau universitaire et qu’elle croque à loisir les usages particuliers de ce milieu : ses fraternités et surtout ses sororités estudiantines toutes-puissantes, ses bizutages, ses bâtiments néogothiques, son puritanisme – et les tics des étudiants américains (le coup des jeunes gens qui se baladent en tongs en plein hiver a dû énormément la choquer, ça revient plusieurs fois). Où l’on se dit avec un frisson que jamais, au grand jamais, on n’aurait souhaité intégrer une sororité : au-secours l’enfermement mental, le sadisme et l’uniformisation des esprits.

Les petits détails font parfois plus que des visions horrifiques pour planter le décor : exemple, ce corbeau empaillé à moitié en lambeaux, dans le bureau d’un doyen tout ce qu’il y a de plus conventionnel.

Certains personnages sont attachants, d’autres mystérieux, pathétiques, ou carrément détestables. Chacun est important. Mention spéciale à la fine approche psychologique de Shelly. On voit nettement le piège se fermer sur certains personnages, la dissonance cognitive qui les guette, ce qui nous tord un peu le ventre durant les deux premiers tiers du livre. Le tour de passe-passe final donne une explication partielle mais le duel réalisme/fantastique n’est jamais vraiment tranché, chacun choisit la voie qu’il préfère. Comme le dit la citation placée en exergue (d’un certain Montague Summers, auteur de The Vampire : His Kith and Kin) : « On s’empêtre dans un pénible dilemme quand on se demande si ces apparitions sont naturelles ou bien miraculeuses ». L’épilogue nous laisse un peu sur notre faim (comme tous les épilogues).

J’ai cependant ressenti un certain ennui au milieu du roman : trop de longueurs (près de 600 pages tout de même), trop de flash-backs et de détours vers des intrigues secondaires qui auraient presque pu relever de petites nouvelles dans le roman (ah Mira et ses ennuis avec sa famille qui tournent insidieusement au vinaigre… ). Contrairement aux deux premiers romans que j’avais lus d’elle, celui-ci est un peu moins introspectif car il n’a pas véritablement un seul personnage principal. Il m’a semblé également un peu moins cru dans ses descriptions olfactives, même si certains passages font tout-à-fait froid (littéralement) dans le dos.

Bref une bonne lecture de vacances (préférez-la l’été), plutôt facile à lire si vous aimez les pavés, mais instructive, légèrement addictive. Une critique du Chicago Tribune sur la 4e de couv’ parle d’une « prose splendide » ; je l’ai trouvée d’un niveau correct, mais pas parfait pour ma part, alors j’en déduis que la traduction n’est pas excellente.

« Les revenants » de Laura Kasischke, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille, Christian Bourgois, 2011, 590 p.

Dans le silence du vent, de Louise Erdrich

Coucou, c’est la revenante ! Voilà, c’est la fin de la canicule, je peux raccrocher ma serviette de plage et mon maillot une-pièce noir en lycra de femme enceinte (comment je vous balance mon scoop l’air de rien ! Respect hein ? 😉)

Allez j’avoue, recommencer à bloguer au creux du mois d’août on a fait mieux comme retour fracassant (c’est pas ma faute, mon dir’ com’ est en vacances) mais on va dire que ça recommençait à me titiller, ce besoin irrépressible de parler de mes lectures et d’aller voir celles des autres… Ce côté exhibitionniste des gros lecteurs. Un fâcheux dilemme me paralysait cependant (parenthèse : au cas où vous vous demanderiez si l’hyperbolite est un effet secondaire de la grossesse, je vous répondrais que mes hormones vous envoient poliment vous faire cuire un oeuf, et toc).

Or ce dilemme, le voici : chroniquerais-je mes dernières lectures dans l’ordre chronologique (ce qui nous remonte au mois de mai, voire… à plus loin), avec le risque de ne jamais rattraper mon retard, ou bien parlerais-je de celle qui ont laissé leur empreinte la plus fraîche dans ma mémoire ? J’ai opté pour la seconde solution, la plus facile évidemment.

La plus facile parce que ce roman, Dans le silence du vent de Louise Erdrich, m’a vraiment envoûtée, ce qui confirme une fois de plus l’excellent choix de ma copine Lili qui me l’a offert. Alors voilà, une fois de plus je découvre un auteur qui est pourtant bien dans la place depuis un certain temps, maintes fois récompensé et tout. Mais tout ça, c’est du vent, ai-je envie de dire (hem). L’important, c’est la découverte de ce monde qui évoque des temps retirés, douloureux et spécifiques de l’histoire américaine : une réserve indienne ojibwé dans le Dakota du nord. Et ce qui est le plus important encore : ce monde, que l’auteure dépeint vers la fin des années 1980, est banal en fait. Les coiffures en plumes, les hommes médecine, la cabane à sudation, les danses, les pipes, les mythes, tout ce qui ressemble de près ou de loin au folklore qu’on a en tête à propos des Indiens d’Amérique quand on n’a lu que Lucky Luke, tout cela n’apparaît qu’au détour d’un passage au supermarché, de virées à vélos entre copains, et d’un petit job à la station service. Et puis, il n’y a pas que des Indiens qui vivent dans une réserve (d’ailleurs, l’indianité est un critère autant culturel qu’à proprement parler ethnique). Et puis, ils ont des maisons, un hôpital, un tribunal, une église… A priori peu de choses les distinguent du reste de l’Amérique, y compris dans leur façon de parler, de se vêtir et de consommer.

Et pourtant. Pourtant si. L’apparence de normalité de la vie du jeune Joe Coutts, 13 ans, va se craqueler sous l’effet d’un événement horrible, et malheureusement banal en termes statistiques : le viol d’une femme indienne, sa propre mère, Geraldine. Cette fracture va révéler l’humiliation culturelle sous-jacente qui marque l’ethos indien aux Etats-Unis. L’onde de choc se répercute sur la famille élargie, la communauté, et le cercle soudé des trois amis de Joe. Durant l’été sauvage qui suit le drame, les quatre adolescents se jettent à corps perdu dans la quête du coupable et dans la vengeance.

Ecrit à la première personne du singulier, ce roman initiatique d’une sortie de l’enfance est à la fois l’épopée moderne d’un jeune garçon en croisade contre l’injustice, mais aussi le récit coloré, à la Huckleberry Finn, de ses aventures rocambolesques en compagnie de ses copains Zack, Angus et surtout son cher Capy (la scène du curé, ancien GI, qui pourchasse Capy dans toute la ville vaut son pesant de cacahuètes). En fait, ce roman n’est clairement pas univoque. Il aborde toute une série de thèmes en miroir : l’éveil de la sensualité, les relations filiales, l’arrière-plan social et spirituel des habitants de la réserve, et bien-sûr la trame écorchée des rapports entre femmes et hommes, entre indiens et blancs. Louise Erdrich propose un ton accessible dont l’écho ne se résume pas aux actions des personnages, mais porte loin et profond. Des personnages inoubliables émaillent le tableau : le père de Joe en vieil homme bedonnant, dépassé, dont le courage digne force l’admiration – le vieux Mooshum rescapé du temps des cow-boys et des indiens – la blonde Sonja au passé trouble – Linda Wishkob, blanche adoptée par des indiens – Capy, l’ami que tout le monde rêverait d’avoir, et j’en passe…

Quand je le lisais, j’avais en tête un autre roman qui me semblait proche par le thème et le ton. Mais trop d’eau de mer a dû me rentrer par les oreilles dans le cerveau : j’ai oublié lequel c’était. Tant pis, si je retrouve le titre, je mettrai un edit.

En attendant, c’est un roman qui transporte, tient en haleine et fait réfléchir. Le combo gagnant des bons bouquins.

« Dans le silence du vent » de Louise Erdrich, Albin Michel, Le Livre de Poche, 2013, 490 p.

Les oiseaux morts de l’Amérique, de Christian Garcin

Les oiseaux morts de l'AmériqueC’est fou comme le fait de bloguer peut vous changer vos habitudes de lecture et vous pousser à sortir de votre zone de confort. Tenez, moi par exemple. Il y a quelques années j’aurais très rarement bougé d’un iota de mes auteurs fétiches. Et voilà-t-y pas que, comme l’a fait Lili récemment, je saute dans l’inconnu, j’ose, je me montre d’une audace folle : j’emprunte à la bibliothèque un livre qui vient de paraître, d’un auteur inconnu au bataillon (enfin, le mien de bataillon, car il est tout de même reconnu dans le milieu, Garcin), et dont je n’ai encore lu aucune critique. La révolution, en quelque sorte.

Eh bien figurez-vous que la révolution me va bien au teint car j’ai frôlé le coup de coeur pour ce roman taille S (un tour de tranche qui convient bien à la fille qui marine dans son Proust depuis des mois). C’est l’histoire d’un homme qui tient peu de place en ce bas-monde : à 70 berges passées, Hoyt Stappleton vit dans un collecteur d’eau à la périphérie de Las Vegas. Sa « petite vie misérable et paisible » est à l’antipode de la capitale du fric et de la débauche. Ses possessions personnelles tiennent dans un baluchon et il ne parle qu’aux grillons et à une famille de mulots qui campent à proximité. Ses compagnons d’infortune en savent peu sur lui, si ce n’est qu’il est un aficionado des voyages dans le futur : non seulement il a lu tous les ouvrages de prospective sur le sujet, mais il se transporte lui-même en pensée dans les siècles, voire les millénaires à venir, et ce qui est sûr, c’est que le pire peut arriver.

« Du centre-ville de Las Vegas jusqu’à la périphérie, les voies ferrées désertes, les no man’s land et les échangeurs autoroutiers, tout un réseau d’égouts et de collecteurs d’eau de pluie traversait la ville de part en part, trois cent vingt kilomètres en tout, des canalisations allant de tuyaux de soixante centimètres de diamètre à des tunnels de trois mètres de haut sur six de large dont beaucoup étaient habités, dessinant un monde souterrain en partie inexploré et secret, une ville bis, un envers du décor à l’ombre des lumières et des paillettes clignotantes du Strip. » (p. 11)

Ce voyageur sans bagage explore aussi l’envers d’une cité mégalo plantée en plein désert du Nevada : avec lui, on arpente les perspectives nues et poussiéreuses des avenues éloignées du centre, les arrières délabrés des motels anonymes, les terrains vagues. Plusieurs vétérans de plusieurs guerres se retrouvent pour partager le même bout de tunnel en guise de toit, boire, évoquer les séquelles des combats et se bagarrer. Hoyt, lui, a fait le Vietnam. Il ne parle jamais de son passé. Mais quand il se décide à emprunter le sens inverse dans ses voyages temporels, ses souvenirs le ramènent à une belle matinée de 1950 dans une cuisine ensoleillée, assis à boire son bol de chocolat, sa mère à ses côtés. Et de cette exploration du passé, il rapporte des pépites tout comme de troublantes trouvailles, enfouies depuis longtemps dans son inconscient. Sous les auspices bienveillants d’une fée bleue plantée au sommet d’un motel en ruine, les différentes strates de temporalité semblent vouloir se tordre, le passé remonte à la surface et embrasse le présent, les coïncidences abondent, et les apparitions sont aussi fugaces que les vérités sont enchevêtrées les unes aux autres.

« Peut-être la ville était-elle à présent truffée d’intersections entre passé et présent, de filons dans la niche temporelle qui ne demandaient qu’à être forés. Pendant quelques secondes, il demeura installé dans la plénitude de cette évidence, si aléatoire pourtant, hésitante et fragile comme un vol de chauve-souris. Puis il secoua la tête, et fit demi-tour. Le trafic et les bruits de la rue se réinstallèrent progressivement. Il passa le portail, rejoignit Sahara Avenue et se dirigea vers les lumières du Strip. » (p. 77)

Sans emphase, avec une grande économie de moyens, comme ces scènes anodines de SDF prenant leur café au soleil à côté d’une autoroute, Christian Garcin ouvre mine de rien quantité de « dossiers » dans cette histoire d’un vieil homme et l’amer : conscience écologique, avec la mise en scène de la surconsommation et du dépouillement, de l’angoisse apocalyptique ; considérations physiques et métaphysiques sur le temps et l’espace par où s’engouffre une part de magie ; récits croisés d’anciens combattants dont les guerres tracent chacune un sillon dans l’éternel champ de bataille de l’histoire ; roman familial d’amour et d’amitié aux personnages attachants ; intrigue à rebondissements ; morceaux de poèmes… Et pourtant, il ne s’agit ni d’une épopée, ni d’une saga, ni d’un roman-fleuve, juste d’un conte américain à la Steinbeck.

« Dessiner le silence : c’était son vrai projet. » (p. 107)

La morale de cette histoire est évanescente et se prête à plusieurs interprétations. Et c’est pourquoi on a envie de prolonger un peu notre séjour au bord d’un collecteur d’eau, sous un soleil de plomb, en compagnie de Hoyt et des autres…

La jolie critique de Télérama, celle de Charybde

« Les oiseaux morts de l’Amérique » de Christian Garcin, Actes Sud, janvier 2018, 220 p.