Les oiseaux morts de l’Amérique, de Christian Garcin

Les oiseaux morts de l'AmériqueC’est fou comme le fait de bloguer peut vous changer vos habitudes de lecture et vous pousser à sortir de votre zone de confort. Tenez, moi par exemple. Il y a quelques années j’aurais très rarement bougé d’un iota de mes auteurs fétiches. Et voilà-t-y pas que, comme l’a fait Lili récemment, je saute dans l’inconnu, j’ose, je me montre d’une audace folle : j’emprunte à la bibliothèque un livre qui vient de paraître, d’un auteur inconnu au bataillon (enfin, le mien de bataillon, car il est tout de même reconnu dans le milieu, Garcin), et dont je n’ai encore lu aucune critique. La révolution, en quelque sorte.

Eh bien figurez-vous que la révolution me va bien au teint car j’ai frôlé le coup de coeur pour ce roman taille S (un tour de tranche qui convient bien à la fille qui marine dans son Proust depuis des mois). C’est l’histoire d’un homme qui tient peu de place en ce bas-monde : à 70 berges passées, Hoyt Stappleton vit dans un collecteur d’eau à la périphérie de Las Vegas. Sa « petite vie misérable et paisible » est à l’antipode de la capitale du fric et de la débauche. Ses possessions personnelles tiennent dans un baluchon et il ne parle qu’aux grillons et à une famille de mulots qui campent à proximité. Ses compagnons d’infortune en savent peu sur lui, si ce n’est qu’il est un aficionado des voyages dans le futur : non seulement il a lu tous les ouvrages de prospective sur le sujet, mais il se transporte lui-même en pensée dans les siècles, voire les millénaires à venir, et ce qui est sûr, c’est que le pire peut arriver.

« Du centre-ville de Las Vegas jusqu’à la périphérie, les voies ferrées désertes, les no man’s land et les échangeurs autoroutiers, tout un réseau d’égouts et de collecteurs d’eau de pluie traversait la ville de part en part, trois cent vingt kilomètres en tout, des canalisations allant de tuyaux de soixante centimètres de diamètre à des tunnels de trois mètres de haut sur six de large dont beaucoup étaient habités, dessinant un monde souterrain en partie inexploré et secret, une ville bis, un envers du décor à l’ombre des lumières et des paillettes clignotantes du Strip. » (p. 11)

Ce voyageur sans bagage explore aussi l’envers d’une cité mégalo plantée en plein désert du Nevada : avec lui, on arpente les perspectives nues et poussiéreuses des avenues éloignées du centre, les arrières délabrés des motels anonymes, les terrains vagues. Plusieurs vétérans de plusieurs guerres se retrouvent pour partager le même bout de tunnel en guise de toit, boire, évoquer les séquelles des combats et se bagarrer. Hoyt, lui, a fait le Vietnam. Il ne parle jamais de son passé. Mais quand il se décide à emprunter le sens inverse dans ses voyages temporels, ses souvenirs le ramènent à une belle matinée de 1950 dans une cuisine ensoleillée, assis à boire son bol de chocolat, sa mère à ses côtés. Et de cette exploration du passé, il rapporte des pépites tout comme de troublantes trouvailles, enfouies depuis longtemps dans son inconscient. Sous les auspices bienveillants d’une fée bleue plantée au sommet d’un motel en ruine, les différentes strates de temporalité semblent vouloir se tordre, le passé remonte à la surface et embrasse le présent, les coïncidences abondent, et les apparitions sont aussi fugaces que les vérités sont enchevêtrées les unes aux autres.

« Peut-être la ville était-elle à présent truffée d’intersections entre passé et présent, de filons dans la niche temporelle qui ne demandaient qu’à être forés. Pendant quelques secondes, il demeura installé dans la plénitude de cette évidence, si aléatoire pourtant, hésitante et fragile comme un vol de chauve-souris. Puis il secoua la tête, et fit demi-tour. Le trafic et les bruits de la rue se réinstallèrent progressivement. Il passa le portail, rejoignit Sahara Avenue et se dirigea vers les lumières du Strip. » (p. 77)

Sans emphase, avec une grande économie de moyens, comme ces scènes anodines de SDF prenant leur café au soleil à côté d’une autoroute, Christian Garcin ouvre mine de rien quantité de « dossiers » dans cette histoire d’un vieil homme et l’amer : conscience écologique, avec la mise en scène de la surconsommation et du dépouillement, de l’angoisse apocalyptique ; considérations physiques et métaphysiques sur le temps et l’espace par où s’engouffre une part de magie ; récits croisés d’anciens combattants dont les guerres tracent chacune un sillon dans l’éternel champ de bataille de l’histoire ; roman familial d’amour et d’amitié aux personnages attachants ; intrigue à rebondissements ; morceaux de poèmes… Et pourtant, il ne s’agit ni d’une épopée, ni d’une saga, ni d’un roman-fleuve, juste d’un conte américain à la Steinbeck.

« Dessiner le silence : c’était son vrai projet. » (p. 107)

La morale de cette histoire est évanescente et se prête à plusieurs interprétations. Et c’est pourquoi on a envie de prolonger un peu notre séjour au bord d’un collecteur d’eau, sous un soleil de plomb, en compagnie de Hoyt et des autres…

La jolie critique de Télérama, celle de Charybde

« Les oiseaux morts de l’Amérique » de Christian Garcin, Actes Sud, janvier 2018, 220 p.

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Les braves gens ne courent pas les rues, de Flannery O’Connor

Des chutes qui cinglent comme des coups de triques. Un ton grinçant comme les essieux d’une carriole mal huilée. Une Amérique peuplée de personnages rusés, avides,  et de quelques rares innocents (pas forcément les enfants). Des barrières raciales qui paraissent d’autant plus infranchissables qu’elles sont peu questionnées. Voilà le monde auquel nous donne accès l’écrivaine américaine Flannery O’Connor (1926-1965). Je ne me rappelle plus comment j’ai entendu parler d’elle pour la première fois, mais dès lors j’ai eu immédiatement envie de la lire. Sa vie interrompue à 39 ans par la maladie, presque intégralement déroulée dans une ferme de sa Géorgie natale, entourée de paons qu’elle affectionnait, m’a semblé à la fois décalée et romantique. Je croyais avoir affaire à une autre Harper Lee (l’auteure de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur étant également originaire du vieux sud). Et puis elle est l’écrivaine qui en a inspiré d’autres parmi les plus grands, comme Joyce Carol Oates par exemple. Une sacrée aura, donc.

J’ai donc acheté son recueil le plus connu, Les braves gens ne courent pas les rues (A Good Man is Hard to Find en anglais), par le titre alléchée. J’ai fait la connaissance d’une grand-mère  peu éclairée qui part en vacances en Floride avec sa famille alors que rôde un serial killer. D’un petit garçon submergé par le prêche d’un prédicateur debout dans un fleuve. D’une mère et sa fille simple d’esprit dont on se sait si elles sont abusées ou prises en pitié par un vagabond. D’une femme qui se ment à elle-même en raison de son passé honteux (arrivera-t-elle à monter jusque chez elle ??). De deux adolescentes écervelées et d’une petite fille pleine de sagesse qui font la rencontre de la différence à une foire (une de mes nouvelles préférées, avec cet usage du style indirect et du parler familier portés à un point d’incandescence). D’un grand-père qui emmène son petit-fils à la ville pour la première fois, où les deux subissent une telle désorientation qu’ils agissent de façon totalement insensée (mon autre préférée : une tension qui s’accroît, des rapports psychologiques complexes, une grande portée symbolique). D’enfants qui squattent une ferme au grand dam de sa propriétaire (hyper tendu). D’un « brave garçon de la campagne » et d’une philosophe unijambiste athée : la clairvoyance n’est pas toujours là où on la cherche. D’un vieux général qui a fait la guerre de Sécession, ne se souvient de rien, que l’on exhibe comme un trophée et qui aime ça. D’employés d’une ferme confrontés à l’arrivée à de « déplacés » polonais pendant la guerre (cela résonne curieusement ces temps-ci).

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Bref, des gens que croisait peut-être Flannery O’Connor à l’époque, tous croqués avec ironie, mais qui m’ont paru plus qu’exotiques. Il est vrai qu’il y en a peu de foncièrement bons parmi eux, même s’ils éprouvent parfois des élans de compassion ou de remord. La plupart d’entre eux restent opaques, j’ai ressenti peu d’empathie pour eux, ce qui ne semble d’ailleurs pas le but de l’auteure. Catholique fervente (même si cela affleure peu dans ses textes), je pense que Flannery O’Connor cherche plutôt à montrer que de si « pauvre gens » ne peuvent espérer de rédemption que de façon surnaturelle. Et que quand bien même nous serions tentés de faire les pharisiens face aux cas humains présentés ici, nous avons nous-même nos propres zones d’ombres. A deux reprises apparaît en filigrane la figure christique.

Je n’ai pas encore vraiment parlé des rapports raciaux. Ils apparaissent évidemment, puisqu’ils font partie de la photographie en noir et blanc de l’Amérique ségrégationniste dans laquelle elle vivait. Même si elle montre (et dénonce peut-être implicitement) la situation de subordination des Noirs par rapport aux Blancs (qu’ils soient valets de ferme traités en inférieurs, ou Afro-Américains à l’élégance marquée, tournés en dérision par un péquenaud) l’auteure n’en fait pas un point central de ses récits. Son sujet, c’est plutôt l’Amérique blanche, de petite classe moyenne, superstitieuse, remplie de préjugés mesquins, du vieux Sud. Ridicule et grotesque en deux mots. Mais elle déborde souvent sur les marges, des marges d’une « inquiétante étrangeté ». Et c’est en cela qu’elle est fascinante.

Une lecture dérangeante en résumé, dans sa façon de dévoiler les aspects les plus sombres de la nature humaine, mais qui restera marquante pour moi.

Lire l’enthousiaste et délicieux avis de Nébal qui vous en parle avec beaucoup de verve.

Lu en VO : « A Good Man is Hard to Find » de Flannery O’Connor, A Harvest Book, Harcourt Brace & Company, 1983, 251 p.

En VF : « Les braves gens ne courent pas les rues », de Flannery O’Connor, traduit de l’anglais par Henri Morisset, Gallimard, coll. Folio, 2010, 277 p.

Participation au challenge « Petit Bac » d’Enna dans la catégorie « mot positif » (BRAVES GENS).

Un été sans les hommes, de Siri Hustvedt

Comme un bon verre de vin jeté derrière la cravate, le bonheur de se découvrir des affinités avec un auteur ensoleille nos pensées et gonfle nos veines d’un sang nouveau. Notre monde chaotique retrouve un peu de sa queue et de sa tête. L’auteur met des mots sur nos ressentis indicibles et les actions incompréhensibles de nos congénères trouvent leur place dans la grande mécanique universelle. Tout cela par le truchement de personnages en apparence très éloignés de nous. C’est là le miracle (roulements de tambour) de la littérature.

Le caractère éphémère du sentiment humain est proprement risible. Les fluctuations de mes humeurs dans le courant d’une seule soirée me donnèrent l’impression d’avoir un caractère en chewing-gum(P. 77)

Par cette péroraison, je l’espère, pas trop éléphantine, vous aurez compris que j’ai eu le coup de cœur pour « Un été sans les hommes » de Siri Hustvedt. J’ai suivi sans barguigner cette femme de 50 ans quittée de la plus hypocrite des façons par un mari qui souhaite faire une « pause » dans sa vie conjugale trois fois décennale. Mais comme il ne s’agit pas de n’importe quelle femme (c’est une poétesse) (sic), ni de n’importe quel mari d’ailleurs (c’est un neurobiologiste), on évite le pathos habituel sur ce genre de sujet. Le pire est déjà passé (une bouffée délirante soldée par une semaine en séjour psychiatrique) et Mia, la narratrice, décide de quitter Brooklyn pour passer l’été dans son Minnesota natal. Contrairement aux apparences, ce n’est pas un enterrement de première classe dans un trou paumé du midwest américain. Sa vie retrouve un contenu grâce aux femmes qu’elle va y fréquenter, qui toutes lui présentent des miroirs d’elle-même, de son passé et de son avenir : du cercle d’amies octogé-nonagé-centenaires de sa mère, aux sept adolescentes à qui elle donne des cours de poésie, en passant par sa jeune voisine, mère de deux enfants en bas âge et délaissée par un mari instable. Sans les hommes donc, le roman respecte son intitulé programmatique, à la notable exception de Simon, le nourrisson.

De la phénoménologie du coucher de petit enfant (ô combien je m’identifie ! ) : Pendant ce temps, Lola menait une campagne parallèle avec son petit moulin à paroles déluré de même pas quatre ans, Flora, qui lambinait, faisait le singe et négociait son parcours vers ce que Sir Thomas Browne a un jour appelé « le frère de la Mort ». Vaillamment, oh, comme elle combattait vaillamment la perte de conscience en recourant à toutes les ruses possibles : histoires pour s’endormir, verres d’eau et juste encore une chanson, jusqu’à ce que, épuisée elle aussi par les rigueurs de la bataille, elle s’abandonne, l’articulation d’un index recourbé dans la bouche… (p. 76).

L’humour de la femme délaissée devrait compter au rang du patrimoine culturel, au même titre que l’humour anglais ou l’humour juif. Il est à la fois spécialement corrosif, subtilement désenchanté et pourtant toujours très tendre. Mia ne déclare pas la guerre aux hommes, loin de là ; elle s’analyse, ainsi que son couple failli, avec la distance amusée d’un entomologiste qui étudierait la sexualité des gendarmes (les insectes, pas les gardiens de la paix). Les aléas de ses compagnes de 13 à 102 ans lui permettent de dresser un portrait à vif de la condition féminine aujourd’hui. De la furtivité du harcèlement entre filles à l’occultation de leurs désirs profonds, les femmes sont elles condamnées à se détourner sans cesse de leur être ? À vivre pour et par les autres ? Les affres sentimentaux des ‘jeunes » viennent se superposer aux trajectoires conjugales des « anciennes », en un palimpseste sans cesse réécrit que ne renierait pas Jane Austen, qui fait ici plusieurs apparitions pour notre plus grand bonheur (d’autant que c’est dans le cadre d’un club de lecture du troisième âge).

Et qui d’entre nous reprocherait à Jane Austen ses dénouements heureux ou affirmerait que Cary Grant et Irene Dunne ne devraient pas se réconcilier à la fin de Cette sacrée vérité ? Il y a des comédies et il y a des tragédies, pas vrai ? Et elles se ressemblent plus souvent qu’elles ne sont différentes, un peu comme les hommes et les femmes, si vous voulez mon avis. Une comédie, c’est quand on arrête l’histoire exactement au bon moment. (P. 214)

Pourtant l’auteur ne tombe pas dans la fatalité. Elle intercale de manière amusante (je suis fan du procédé) des appartés sur différentes théories neuro-cognitives cherchant à expliquer, sans succès définitif, les raisons des écarts entre femmes et hommes. L’élan vital et créateur de Mia jaillit également à travers ses poèmes qui parsèment le livre en compagnie de poèmes écrits par des poètes « réels », qui investissent ainsi clandestinement le champ de la prose (une solution à la désaffection pour la forme poétique dans le public des lecteurs ?).

Un passage qui parlera sans doute à beaucoup de blogueuses littéraires : Le club de lecture, c’est très important. Il en pousse partout, comme des champignons, et c’est une forme culturelle presque entièrement dominée par des femmes. En réalité, la lecture de fiction est souvent considérée comme une activité féminine, de nos jours. Beaucoup de femmes lisent de la fiction. La plupart des hommes, non. Les femmes lisent des fictions écrites par des femmes et par des hommes. La plupart des hommes, non. Si un homme ouvre un roman, il aime avoir sur la couverture un nom masculin ; cela a quelque chose de rassurant. On ne sait jamais ce qui pourrait arriver à cet appareil génital externe si l’on s’immergeait dans des faits et gestes imaginaires concoctés par quelqu’un qui a le sien à l’intérieur. (p. 175). Messieurs, faites-la mentir !

Pour tout dire, je suis tombée sous le charme de cette écriture faussement désinvolte qui rit d’elle-même, s’arrête un moment pour adresser un message d’affection au lecteur, se répond d’un paragraphe à l’autre et se demande comment elle va faire pour parler d’événements distincts mais néanmoins simultanés. Ce côté théorie littéraire en action m’enchante, tout comme les autres genres littéraires qui d’habitude courent parallèles au genre romanesque (la neurologie, la psychologie, la philosophie, la linguistique et même le dessin) mais sont ici fondus allègrement dans l’histoire racontée. Cela me rejoint plus que 100 traités savants car les personnages et les situations croqués avec la jovialité du désespoir insuflent un courant de vie dans nos interrogations existentielles.

Mia, dans mes bras, vieille amie.

Siri, dans mon panthéon, chère écrivain.

Le temps nous embrouille, vous ne trouvez pas ? Les physiciens savent jouer avec mais, en ce qui nous concerne, il faut nous accommoder d’un présent fugace qui devient un passé incertain et, si confus que puisse être ce passé dans nos têtes, nous avançons toujours inexorablement vers une fin. En esprit, cependant, tant que nous sommes vivants et que nos cerveaux peuvent encore établir des connexions, il nous est possible de sauter de l’âge adulte, puis en sens inverse, et de dérober, dans l’époque de notre choix, un petit morceau savoureux ici, un autre plus amer là. Rien ne peut jamais redevenir comme avant, mais uniquement comme une réincarnation ultérieure. Ce qui était autrefois l’avenir est maintenant le passé, mais le passé revient au présent à l’état de souvenir, il est ici et maintenant dans le temps de l’écriture. (P. 211).

« Un été sans les hommes » de siri Hustvedt, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 2011, 216 p.

Americanah

A14235C’est une des alchimies secrètes telles qu’en concocte parfois le petit dieu des lecteurs, que celle d’avoir lu Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie (j’ai le droit de dire que je fais encore des fautes à son nom ? #shame) juste après avoir lu Bakhita. Après la petite esclave soudanaise échouée en Italie, l’étudiante nigériane émigrée aux États-Unis. Entre les deux, pas grand chose de commun à première vue, à part leur africanité. La première est née dans un village reculé du Darfour en 1869 ; la seconde est une enfant de la classe moyenne de Lagos grandie dans les 70’s et 80’s du XXe siècle. La première ne maîtrise aucune langue vraiment ; la seconde parle un anglais châtié mâtiné d’expressions igbos. La première est religieuse en Italie ; la seconde est une blogueuse en vue aux États-Unis. La première ressent en son corps et son âme l’injustice suprême ; la seconde la prend comme objet d’observation et la vit sur un mode forcément mineur en vue des souffrances de l’esclavage. Mais en dépit des différences notables, le « signe de Caïn » qu’elles portent toutes les deux les unit : celui d’arborer une peau noire dans un monde culturellement blanc, ce signe inscrit sur elle qui leur vaut des traitements différents, des préjugés peu favorables et de se situer dans « l’oeil d’une psychose », collective et hystérique, notamment aux USA.

Dans le roman fleuve d’Adichie, nous suivons la trajectoire de la jeune Ifemelu, depuis ses années d’écoliere dans un établissement huppé de la capitale Lagos, jusqu’à son arrivée aux États-Unis à l’âge de 19 ans, et son retour au pays natal, 13 ans après. On croise ses amis, ses parents, sa tante elle-même émigrée en Amérique. Son histoire d’amour avec Obinze file tout le roman, poignante comme l’est la nostalgie d’un lieu évanoui où l’on se sentirait vraiment chez soi. L’auteur nous plonge dans la fièvre lagosienne où tout le monde semble dévoré par l’ambition, dans les problèmes du pays, ses inégalités, mais aussi la saveur sans filtre des échanges humains. On croise une mère qui se convertit chaque mois à une nouvelle secte protestante, un père au chômage et dépressif, une tante médecin et entretenue par un général proche du régime, un groupe d’amis obsédés par l’idée de l’exil, la réussite sociale et les peaux claires. Les années de jeunesse nigériane occupent toute la première partie du roman, quand une Ifemelu déjà adulte, installée depuis longtemps aux États-Unis et songeant au retour, se souvient, tandis qu’elle est installée dans un salon de coiffure africain miteux.

Toute la deuxième partie se concentre sur l’exil américain d’Ifemelu et là… ça barde ! C’est un incroyable roman sur le déracinement mais surtout sur la condition noire aux États-Unis. L’auteur ne fait pas, ou peu, dans la théorie. À travers une Ifemelu très consciente et à la forte personnalité, elle observe les décalages, les non-dits, les angles morts et les tabous du rêve américain, vu d’une « Noire non-américaine » comme l’inscrit Ifemelu dans le titre de son blog « sur la race » qui devient extrêmement populaire. Elle met le doigt sur des situations parfois cocasses, souvent désolantes, le ton est ironique, et les vérités, cinglantes. Revendiquant sa subjectivité, et le droit pour les noirs en Amérique d’être en colère (ce qui fait peur aux autres reconnaît-elle), elle évite pourtant l’écueil du manichéisme : il n’y a pas les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Les noirs ne forment pas un « bloc », chacun a sa manière de vivre avec la couleur de sa peau (ou de l’ignorer), et il y a une ligne de fracture notable entre noirs américains et noirs africains émigrés récemment en Amérique. Bien que vigoureuse, la critique développée par l’auteur à travers Ifemelu et ses billets de blog englobe pleinement la complexité du monde.

« Cher noir non-américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir. Cesse de discuter. Cesse de dire je suis jamaïcain ou je suis ghanéen. L’Amérique s’en fiche. Quelle importance si tu n’es pas « noir » chez toi ? Tu es en Amérique à présent. (…) Quand tu décris les femmes noires que tu admires, emploie toujours le mot « forte » parce que c’est ce que les Noires sont censées être en Amérique. Si tu es une femme, ne dis pas ce que tu penses comme tu le ferais dans ton pays. Parce que en Amérique, les femmes noires qui réfléchissent font peur. Et si tu es un homme, sois super-détendu, ne t’excite jamais, sinon quelqu’un pourrait craindre que tu sortes un pistolet. (…) Si tu racontes à un non-noir l’incident raciste dont tu as été victime, ne montre aucune amertume. Ne te plains pas. Sois indulgent. Si possible, drôle. Avant tout, ne te mets pas en colère. Les Noirs ne sont pas supposés s’emporter sur des questions racistes. Sinon tu n’attires pas la sympathie. » (P. 332)

Mais bien que l’enjeu principal de la partie américaine soit la question de la race, le roman aborde bien d’autres sujets : les questions d’intégration, d’éducation, d’inégalité économique, de culture, le féminisme et l’engagement politique (l’élection d’Obama est vécue de l’intérieur). Mais c’est aussi simplement un roman envoûtant et fascinant qui nous immerge complètement dans les aléas de ses personnages et nous fait naviguer entre des scènes croquées avec justesse et humour. Au plus pourrait-on regretter quelques longueurs. En miroir, nous avons également l’expérience d’Obinze en Angleterre.

« Alexa, et les autres invités, peut-être même Georgina, comprenaient tous la fuite devant la guerre, devant la pauvreté qui broyait l’âme humaine, mais ils étaient incapables de comprendre le besoin d’échapper à la léthargie pesante du manque de choix. » (P. 409)

Il y a donc du roman d’aventure et d’apprentissage dans « Americanah », le terme employé par les Nigérians pour qualifier ceux d’entre eux qui ont émigré aux États-Unis. Des réflexions précieuses et actuelles sur la condition noire, qui n’est pas une question de gènes mais de façon d’être perçu et d’y réagir. Et au fil des pages, une nostalgie en filigrane pour le pays de l’enfance. Sort-on hors de soi quand on émigre ? Toute la trajectoire d’Ifemelu montre sa difficile conquête d’elle-même après les « trahisons » de la migration, et ainsi, elle atteint l’universel.

« Les larmes lui piquaient les yeux. Il prit sa main, la garda serrée dans la sienne sur la table et le silence s’alourdit entre eux, un silence ancien qui leur était familier. Elle était à l’intérieur de ce silence et elle y était en sûreté. » (P. 633)

Si vous voulez en savoir plus sur Adichie et son dernier roman, lisez l’article qui la qualifie de « Tolstoï africain et féminin ».

« Americanah »de Chimamanda Ngozi Adichie, Galimard, Folio, 2014, 685 p.

L’homme de la montagne

« Été 1979. J’avais 13 ans et deux mois, et je venais de terminer ma cinquième. Je n’avais pas d’amies intimes, mais j’aimais ma sœur plus que tout au monde, juste avant mon père. J’étais aussi amoureuse de Peter Frampton et de John Travolta, et je voulais être écrivain quand je serais grande. Ou bien espionne internationale, ou peut-être la première femme pilote de course. J’avais lu, quatre fois, le Journal d’Anne Frank, cornant les pages qui parlaient de sexualité et de sa colère envers sa mère, et je tenais moi-même un journal, sauf qu’au lieu d’y raconter des faits vrais, j’inventais des histoires avec deux thèmes principaux : de tragiques histoires d’amour et de folles aventures dans des pays que je découvrais grâce au National Geographic. » (p. 58)

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Il est des livres qui nous font respirer plus au large, une bouffée d’air pur et piquant. C’est le cas de ce merveilleux roman de Joyce Maynard qui évoque la vie de deux sœurs, jeunes adolescentes dans la Californie des seventies. Le récit à la première personne prend le temps de revenir sur l’enfance de Rachel, 13 ans, et sa petite soeur Patty, 11 ans, qui ont la chance (et la malchance) de vivre au pied des monts Tamalpais, au nord de San Francisco, dans ce qui est une formidable réserve naturelle au bord de l’océan Pacifique. Vous la sentez déjà, cette brise marine parfumée aux herbes, chatouiller votre nez de lecteur ? Bercé par la bande-son de ces années-là (Carpenters, Knacks, Leonard Cohen, Dolly Parton…), le récit m’a captivée dès les premières lignes. Il prend le temps de musarder, se raconte au ras de l’adolescence, ce temps des premiers émois amoureux et de l’imagination débridée, celle de Rachel surtout, qui entraîne Patty dans d’extraordinaires équipées sauvages dans « la montagne ».

Grandes gamines poussées comme des herbes folles, élevées aux boîtes de soupe Campbell par une mère neurasthénique, choyées par intermittence par un père italo-américain qu’elles adorent mais qui a délaissé le foyer, elles ont la chance extraordinaire de vivre leurs aventures en toute liberté, sans horaires fixés, et comme bon le leur semble – un fait qui semble déjà exceptionnel dans les États-Unis des années soixante-dix (sans parler d’aujourd’hui). Rachel et Patty, elles, n’ont pas la télé car leur mère ne peut payer la redevance ; elles la regardent donc en cachette depuis dehors, à travers la baie vitrée des living-rooms du voisinage, inventant les dialogues qu’elles n’entendent pas. C’est une activité qu’elles nomment « télé-plein air » ! C’est sur un de ces écrans muets qu’un soir elles voient apparaître le visage de leur propre père, l’inspecteur Torricelli. Il intervient à la télé en tant que responsable de l’enquête policière sur l’assassinat d’une jeune fille dont le cadavre a été découvert dans les monts Tamalpais, précisément le terrain de jeu favori de ses deux filles. Rachel se met en tête d’aider à tout prix son père dans son enquête, ce père-héros qui lui fait gagner un prestige inédit dans la cour de l’école. Une tragédie en plusieurs actes s’enclenche alors, qui ne laissera indemnes ni l’inspecteur, ni ses deux filles chéries. Une fois adulte, Rachel revient sur cet épisode traumatique de sa vie.

Inutile de dire que j’ai eu le coup de cœur pour ce roman. Il a suscité en moi de nombreux sentiments contradictoires : tendresse, malaise, rire, mélancolie… Comme tous les bons romans il ne se contente pas d’explorer un seul thème, mais fait jaillir d’une histoire marquante tout un tas d’étincelles, comme d’un silex : la sublime relation entre les deux sœurs, « l’hymne à l’adolescence, à ses outrances et à ses rêves » (comme le dit la 4e de couverture), la figure du père aimée et idéalisée, la pression du groupe au collège, les premières grandes désillusions, l’art de raconter des histoires, la poétique chorégraphie du basket-ball…

La mère pâtit de la surexposition flamboyante du père et de ses filles, très effacée, peu travaillée. Dommage car elle est sympathique pourtant cette ex-Mme Torricelli, dactylo qui aurait voulu aller à l’université et qui compense en squattant la bibliothèque municipale d’où elle rapporte tout un tas de livres (notamment un recueil de Sylvia Plath) qu’elle lit dans sa chambre en fumant des cigarettes. En échange de quoi elle fiche une paix royale à ses filles, même avec un tueur qui rôde dans la montagne au pied de chez elle… Je dois avouer que ça m’a fait travailler du chapeau, moi qui suis mère de deux petites filles (plus jeunes certes) : faut-il être une mère comme Mme Torricelli, libérale, limite distante, ou une helicopter-mom envahissante, ne lâchant son gamin que devant la porte d’entrée de l’école ou du cours de poterie ???

Seule la fin, un peu expéditive, ne m’a pas paru à la hauteur du reste. Un peu facile, elle rompt l’équilibre délicat, les émotions à fleur de peau, les sentiments tout en retenue de la partie « adolescence ». Mais qu’importe.

Bref, un coup de cœur. Merci au blogoclub, à Florence et vive le mois américain qui débute !

« L’homme de la montagne » de Joyce Maynard, traduit par Françoise Adelstain, Philippe Rey, 2014, 320 p.