Les dieux ont soif, d’Anatole France

received_10214568798352465.jpegDe moi-même, je n’aurais jamais songé à ouvrir un livre d’Anatole France. L’occasion m’en a pourtant été fournie par le conseil enthousiaste d’un ami. Il fait bon suivre les conseils parfois (parfois).

Les dieux ont soif (de sang, s’entend), c’est un mot de Camille Desmoulins. Anatole France l’a choisi pour intituler son roman sur la Terreur : celle qui enfle en 1793 quand la jeune République née de la Révolution se retrouve assiégée par tous les monarques européens et confrontée aux rébellions de ses marges, et décide de se doter d’un tribunal révolutionnaire pour annihiler ses ennemis intérieurs. En à peine plus d’un an, des milliers de personnes périrent sous la guillotine pour des motifs de plus en plus fallacieux mais soit-disant toujours pour conspiration anti-révolutionnaire, qu’ils soient coupables ou innocents, royalistes ou fédéralistes, girondins ou « accapareurs », enragés ou modérés, aristocrates ou sans-culottes, ci-devant reine de France ou fille du peuple, et bientôt les partisans de Danton, d’Hébert et des révolutionnaires montagnards les plus convaincus.

Avec une écriture élégante, l’auteur nous fait revivre cette spirale de violence paranoïaque que seule vient clôre l’arrestation de Robespierre et de ses partisans en juillet 1794. Il choisit de nous la faire vivre sous les traits du jeune Évariste Gamelin. Peintre de son état, fervent révolutionnaire, il est nommé juré du tribunal révolutionnaire pour son ardeur à la cause (et par l’entremise d’une intrigante qui aurait mieux fait d’y songer à deux fois). Il est pauvre et pur, dans le genre de l’Incorruptible, c’est-à-dire à la fois froid comme la glace et désintéressé, attentif au bien-être de l’humanité qu’il entend servir en la débarrassant de la lie qui la gangrène (« La révolution fera pour les siècles le bonheur du genre humain » déclame-t-il sans ciller, p. 42). Il se prend à vénérer Robespierre comme la conscience même de la Révolution, l’être suprême capable de discerner le bien du mal. D’abord circonspect dans l’exercice de la justice, il est peu à peu pris dans l’engrenage de la Terreur, et comme ses co-jurés, il condamne de plus en plus les accusés (toujours plus nombreux) à la mort, sans pitié, estimant que leur seule accusation suffit pour les rendre coupables.

Même l’amour de la sensuelle Élodie, les liens familiaux ou amicaux avec ses anciens compagnons d’infortune ne suffiront pas à le faire dévier de sa trajectoire funeste qu’il envisage comme un devoir sacré. Avec une ironie et une clarté de glace, l’auteur nous fait mesurer le péril des idéologies qui entendent réformer l’humanité quand elles sont au pouvoir. Elles engendrent l’enfant monstrueux du fanatisme (il est fabuleux que ce roman ait été écrit au début du terrible 20e siècle… et que je publie ce billet en ce triste jour anniversaire). Le roman se lit facilement, les chapitres s’enchaînent et avec eux, on grimpe chaque fois un échelon de plus dans la terreur qui telle une bête immonde, finit par avaler ses propres enfants. Quand une faction est exterminée, elle doit trouver sa prochaine proie. Et pourtant, ces jurés étaient des gens normaux…

« Les jurés, divers d’origine et de caractère, les uns instruits, les autres ignares, lâches ou généreux, doux ou violents, hypocrites ou sincères, mais qui tous, dans le danger de la patrie et de la République, sentaient ou feignaient de sentir les mêmes angoisses, de brûler des mêmes flammes, tous atroces de vertu ou de peur, ne formaient qu’un seul être, une seule tête sourde, irritée, une seule âme, une bête mystique, qui par l’exercice naturel de ses fonctions, produisait abondamment la mort. Bienveillants ou cruels par sensibilité, secoués soudain par un brusque mouvement de pitié, ils acquittaient avec des larmes un accusé qu’ils eussent, une heure auparavant, condamné avec des sarcasmes. À mesure qu’ils avançaient dans leur tâche, ils suivaient plus impétueusement les impulsions de leur coeur. » (P. 178).

Mais ce roman n’est pas seulement une mise en garde de la part d’un auteur réputé pour ses positions de gauche. On vit la vie quotidienne des Parisiens sous la Terreur. On voit notamment comme l’enthousiasme révolutionnaire de 1789 est bien retombé en 1793, avec les privations qu’endure le peuple. Mention spéciale pour la mère d’Évariste qui n’a pas son pareil pour entrecouper les déclarations exaltées de son fils par des considérations fort pratiques : « À force de manger des châtaignes, nous deviendrons châtaignes. » (p. 40).

On croise des personnages très attachants, en particulier l’ancien noble et richissime Maurice Brotteaux des Ilettes, locataire du grenier de l’immeuble d’Évariste et réduit à fabriquer des pantins pour survivre. Athée et bon vivant, très sceptique sur la Révolution, il ne se sépare jamais d’un volume de Lucrèce qu’il porte dans sa « redingote puce » trouée. Il accepte sa situation avec bonhommie, dans la pure tradition stoïcienne. Ses positions libertines ne l’empêchent pas de venir en aide à un moine, le père de Longuemarre, lui aussi très touchant. Ensemble, avec l’inoubliable jeune Athénaïs, ils affronteront les coups du sort.

Brotteaux, à propos d’un cardinal : « C’était un aimable homme et, bien qu’il fît métier de débiter des fables, il y avait dans son petit doigt plus de saine philosophie que dans la tête de tous vos jacobins qui veulent nous envertueuser et nous endéificoquer. » (P. 127)

Et après ? L’histoire ne se termine pas trop mal pour certains personnages que l’on aime. Le calme après la tempête… l’amour, la fête et la « fureur de vivre » post-terreur l’emportent (la coupe de cheveux « à la victime » est en grande vogue). Faut-il que tout change pour que rien ne change, comme disait un autre grand révolutionnaire ?

⇒ Petit plus : si vous avez aimé les références à la Révolution contenues dans « Temps glaciaires » de Fred Vargas, ce roman devrait vous plaire.

« Les dieux ont soif » d’Anatole France, Le Livre de Poche Classiques, préface de Pierre Citti, 1989, 268 p. 

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Antoine Bello, Les producteurs

bello producteursTroisième et dernier volet de la trilogie des Falsificateurs, les Producteurs narrent les nouvelles aventures de l’Islandais Sliv Dartunghuver et ses amis du Consortium de Falsification du Réel (CFR), cette fois de 2008 à 2012. On les avait quittés bien penauds dans le tome précédent (les Eclaireurs) car indirectement responsables du 11 septembre et de la guerre d’Irak. L’ambiance morose de ce second tome n’est plus de mise ici, on retrouve même toute la légèreté et l’euphorie du premier ! Il faut dire que le CFR a frappé très fort en favorisant l’élection d’Obama…

Eh oui, Obama, c’était il y a dix ans chers lecteurs…De là à en conclure que le CFR est derrière l’élection de Trump, ou que c’est un gros raté de leur part (si c’est le cas, Yacoub a dû être viré du Comex !), il n’y a qu’un pas à franchir, celui qui sépare réalité et fiction, que Bello contribue drôlement à flouter.

Et en effet, ce qui m’a le plus retenu à la lecture de ce 3e tome, c’est le thème de l’art de raconter une histoire. Non seulement cela devient un enjeu pour Sliv à travers sa rencontre avec Ignacio Vargas, l’as du storytelling qui conseille magnats de l’industrie pharmaceutique, patrons de l’immobiliers ou producteurs d’Hollywood, et facture ses services à prix d’or, à la hauteur des résultats sonnants et trébuchants que peut rapporter une bonne histoire diffusée à bon escient. Mais les ficelles du métier qu’Ignacio enseigne à Sliv, Antoine Bello les utilise lui-même pour nous raconter son histoire de CFR : l’art de bien camper ses personnages afin de les rendre attachants, l’art de trousser des rebondissements au bon moment, de créer de la tension, de favoriser l’identification, de produire du mythe, de retenir l’attention, d’émouvoir… Bello en somme montre que la réalité n’existe pas, seules les bonnes histoires existent. Nos souvenirs ? Ce sont des assemblages de faits que notre esprit coordonne pour en faire une histoire cohérente, apte à satisfaire nos besoins psychologiques. L’idée peut sembler grossière à première vue mais ne constatons-nous pas, chaque jour, combien nous ne sommes pas d’accord avec nos contemporains sur une foule de sujets, petits ou grands, y compris par exemple sur la couleur du canapé que mon mari s’obstine à voir bleue quand je la vois grise (hahaha). La réalité, semble dire Bello, est soit la version du plus fort, soit le résultat d’un compromis entre toutes les parties. Evidemment, il soutient la deuxième solution et tout le roman (mais déjà, avant lui, les deux premiers tomes où Sliv s’échinait à découvrir la finalité du CFR) est une ode aux valeurs de la concorde, de l’empathie, du consensus et du multiculturalisme.

Cette concorde, Lena et Sliv, nos deux « jumeaux antagonistes », sont résolus à enfin la produire ici et maintenant en créant une fabuleuse civilisation maya où la concorde était le maître mot de la vie en commun. A travers une rocambolesque mise en scène de la découverte d’une épave au large de Veracruz, dans le golfe du Mexique, le monde entier a les yeux rivés sur le dévoilement de deux (faux) codex mayas expliquant les règles de cette société imaginaire plus vraie que nature… et qui expliquerait le vrai sens de la fatidique date du 21 décembre 2012 : non pas la fin du monde mais le début d’un nouveau cycle (un baktun en langage maya) que Sliv et Lena espèrent placer sous le signe de la concorde universelle. Mais ils sont menacés dans l’agenda médiatique par l’explosion du volcan islandais impossible à se rappeler le nom et par le naufrage d’un pétrolier de la BP au large de la Floride.

Amusant de se remémorer ces événements pas si anciens que l’actualité a pourtant si vite chassé de nos esprits. L’entrelacement entre fiction et réalité est si bien réalisé que je ne peux m’empêcher, maintenant, de relire chaque événement d’actualité sous l’angle d’un bon « scénario » du CFR ! Cela permet notamment de relativiser la manière dont l’information nous est transmise par les médias (voire nous faire basculer dans le côté obscur du complotisme). Les réseaux sociaux qui font leur grande apparition dans ce tome sont évidemment mis à l’honneur pour « produire » le réel. Il n’est pas jusqu’à un « macguffin » qui entretient le suspense durant tout le roman, qui contribue encore à montrer combien la réalité s’inspire de la fiction (et la dépasse parfois !)

La réconciliation de Lena et de Sliv (et le dévoilement du passé de la Danoise) est un autre thème sympathique du 3e tome, ainsi que les nouveaux personnages, solaires et loufoques, qui apparaissent dans ce récit. Mais j’avoue que je me suis moins sentie émotionnellement attachée à eux, peut-être parce que je m’apprêtais à leur faire mes adieux à la fin de ce livre, mais plus sûrement parce qu’ils ne m’apparaissaient plus que comme des pions soumis au bon vouloir de leur auteur, ce cher Antoine Bello.

Bref un tome qui clôt agréablement la trilogie même si la fin, qui relève de la pirouette, m’a laissée un peu sur ma faim. Si j’apprécie énormément l’art romanesque de Bello, je trouve que, comme un Tonino Benacquista par exemple, il ne me touche que jusqu’à un certain degré. Finalement le message qu’il veut graver dans le cœur du lecteur reste assez basique : parvenir à la concorde en sachant se mettre à la place des gens… C’est déjà une magnifique ambition vous me direz, mais pour moi cela ne résume pas le sens de la vie comme semble le penser l’auteur, et sa façon presque publicitaire de mettre son message en scène m’amuse sans m’émouvoir plus que ça.

« Les producteurs » d’Antoine Bello, Gallimard Folio, 2016, 576 p.

Joyce Carol Oates, Carthage

livre_moyen_282Joyce Carol Oates (JCO pour aller plus vite) fait partie de ces auteurs que j’ai découvert sur les blogs. Oui, je n’étais pas très branchée avant, et quel n’a pas été mon ébahissement en constatant que non seulement elle publiait depuis les années soixante, mais qu’en plus une revue littéraire s’employait exclusivement à disséquer ses (très nombreux) écrits ! Les « JCO studies », sachez-le, ça existe. Quand un auteur obtient ça de son vivant, tout en publiant encore à un rythme effréné, plus besoin d’avoir le Nobel 😉

Bref, quant à moi, je la lisais pour la première fois et mon choix a été déterminé par ce qui se trouvait à la bibliothèque municipale. Carthage, pour résumer, montre à quel point la guerre d’Irak n’a pas seulement été une affaire géopolitique, impliquant des stratèges militaires, des conseillers du président, des relations internationales, mais aussi une affaire intime, bousculant et ravageant la vie de tranquilles citoyens américains. Ça c’est la conclusion à laquelle je suis arrivée à la fin de ma lecture. Parce qu’en réalité, l’histoire commence avec la disparition de la jeune Cressida, 19 ans, la fille de l’ancien maire de Carthage. On ne retrouve rien, pas même son corps. On commence à soupçonner Brett Kincaid, un jeune vétéran de la guerre d’Irak revenu salement amoché du combat, au mental comme au physique. C’est de plus l’ex-fiancé de la grande sœur de Cressida et on l’a aperçu la veille au soir dans un bar mal famé en compagnie de la jeune disparue…

L’histoire ne se cantonne pas à un banal mystère de disparition. Ce n’est pas un roman policier, mais un roman social et psychologique foisonnant qui pousse des ramifications extrêmement loin. JCO nous offre un aperçu saisissant de la société américaine, ses injustices criantes, sa culture criminogène, et la chosification de tout, y compris de l’humain. Elle ne nous épargne pas les aspects les plus sombres de l’Amérique des 15 dernières années, en particulier la gestion de la guerre soit disant de « libération » des Irakiens, et la gestion de l’univers carcéral qu’elle met en scène à travers une visite en direct sous haute tension (avec la présentation d’une « friteuse », comme on appelle les chaises électriques, comme si on y était), une visite particulièrement glaçante et plus parlante que toutes les études sociologiques.

JCO m’a complètement immergée dans un complexe tissu de relations humaines, mêlant toute la gamme des sentiments – horreur et folie de la perte, ingénuité adolescente, solidarité, désespoir, ténacité, travail de deuil… Tous les détails sont très vivants et prennent le lecteur à bras le corps.

J’ai été parfois un peu désarçonnée par un style d’écriture impressionniste, paragraphes courts et incisifs, sobres mais libérés de toute contrainte formelle, avec un style indirect libre visant à traduire images et sensations au ras de la réalité. Cela me semble être une caractéristique de la littérature américaine actuelle si j’en juge d’après mes lectures de Toni Morrison et Laura Kasischke. La fin m’a aussi laissée sur ma faim. Je ne veux point « divulgâcher » l’issue finale mais je trouve la conclusion un peu abrupte après des développements si foisonnants. J’aurais bien aimé retrouver le professeur Cornelius, une figure fascinante.

Il y a aussi quelques références qui m’ont échappé, et je fais appel à la culture classique de mes lecteurs pour m’aider à les décoder. Par exemple le prénom du père de Cressida, Zeno, fait référence au philosophe Zénon d’Elée dont le paradoxe est cité plusieurs fois (concevoir l’infini au sein d’un monde fini, quelque chose comme ça), mais je ne vois pas trop tout ce que ce shmilblick autour de Zénon apporte à l’histoire. Y a-t-il un message caché ? Si un spécialiste des philosophes de l’Antiquité se cache parmi vous, qu’il n’hésite pas à m’en dire plus ! (Cela m’a aussi fait penser au nom du personnage principal dans L’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar). De même le nom de Carthage, ville de l’Etat de New York (apparemment), m’interpelle. Je sais que Carthage a fait plusieurs fois la guerre à Rome dans le monde antique, avec Hannibal traversant les Alpes à dos d’éléphant, mais je ne vois pas trop le lien avec les États-Unis actuels, à part le côté impérialiste. Si quelqu’un peut éclairer ma lanterne…

« Carthage » de Joyce Carol Oates, traduit par Claude Seban, éd. Philippe Rey, 2015, 608 p.  

Antoine Bello, Les éclaireurs

Afficher l'image d'origineVoici le deuxième opus de la trilogie des Falsificateurs dont j’avais commenté le premier tome ici. J’ai eu plaisir à retrouver Sliv Dartunghuver et toute la bande du Consortium de Falsification du Réel (ou CFR), d’autant plus que le roman commence avec le mariage au Soudan des deux meilleurs amis de Sliv : Maga et Youssef. Deux musulmans de cultures très différentes : Maga vient d’une famille libérale et aisée d’Indonésie ; Youssef vient d’une famille soudanaise à la limite de l’intégrisme. Jour du mariage : 11 septembre 2001.

Faire vivre le 11 septembre à Sliv en apnée dans un milieu islamiste du tiers-monde, on peut dire qu’il fait fort, le Bello ! D’ailleurs, quasiment toute l’action de ce deuxième tome est ramassé autour de cet événement inaugurant tragiquement le troisième millénaire dont les répercussions sont gigantesques. Contrairement au premier tome qui s’étendait de 1991 à 1998, ici on se concentre sur les deux années cruciales séparant l’attaque des tours jumelles par Al-Qaida et l’attaque de l’Irak par les Etats-Unis en 2003. Le ton est donc clairement plus géopolitique que dans le premier tome, d’autant que… mais oui forcément… le CFR a partie liée avec l’attentat du 11 septembre ! Evidemment : face à un événement que le scénariste le plus brillant n’aurait eu l’audace d’imaginer, le CFR avait au moins l’obligation d’avoir trempé dans ses prolégomènes. L’auteur imagine brillamment comment le président du conseil exécutif du CFR, le Camerounais Angoua Djibo, a imposé l’idée qu’il fallait alerter les Etats-Unis de la dangerosité montante d’un nouvel ennemi après la chute de l’URSS en 1991, celle d’un certain islamisme prônant la guerre contre l’Occident. Comment il a manipulé la réalité, faisant du ramassis de moudjahidines rescapés de la guerre entre l’URSS et l’Afghanistan un groupe très structuré commandé par un certain Ben Laden. Et comment Djibo a joué la stratégie de la tension en allant jusqu’à rédiger lui-même la fatwa émise par Ben Laden contre les Américains en 1998.

Evidemment, LA grande question qui parcourt tout le roman c’est : le CFR est-il directement responsable du 11 septembre 2001 ? Et si oui, l’a-t-il provoqué pour de mauvaises raisons ? Cette question va torturer Sliv mais heureusement, il va commencer à avoir quelques réponses à ses questions en se rapprochant du sommet du CFR et donc de la révélation de sa finalité… Une révélation pleine d’enseignements qui résume selon moi toute la vision du monde de l’auteur.

Parallèlement, on se refait toute la séquence 2001-2003 avec ses réactions en chaîne : les discours de Bush et Colin Powell devant les Nations-Unies, les positionnements des autres puissances, le jeu du chat et de la souris avec Saddam Hussein et l’intoxication de l’opinion américaine autour de l’existence des armes de destruction massive en Irak, une opération de mystification qui battrait presque les analystes du CFR sur leur propre terrain ! Ça tombait bien, ce semestre avec mes étudiants, on a notamment étudié le néo-impérialisme américain en Irak à partir de 1991, et je peux vous dire que j’ai pioché dans certaines références du bouquin pour étoffer mes reprises en TD ! En prenant garde de citer des événements conformes à la réalité « vraie » !! C’est qu’il ne manquerait plus que j’enseigne à mes petits jeunes la réalité falsifiée du CFR !!! Car alors là, la fiction déborderait complètement du cadre de la littérature, ce serait borgesien en diable ! XD

Bon, le risque, c’est qu’avec tous ces détails techniques le roman devienne un peu… aride. Heureusement, il y a toujours la froide Lena pour réchauffer les aventures de Sliv. Episode passionnant et savoureux au Timor-Oriental à ce propos. Il y a aussi une nouvelle venue, Nina. Chose curieuse, elle n’appartient pas aux rangs des initiés du CFR, mais elle est employée par le cabinet d’études environnementales qui sert de couverture aux activités de Sliv en Islande. C’est une ancienne camarade de promo de Sliv, le genre de pasionaria sur laquelle tout combat politique en faveur des opprimés de la terre, même le plus désespéré, peut compter en tant que porte-parole et activiste. Contrairement à Galéa, je n’ai pas encore trop accroché à son personnage, trop caricatural, même si elle apporte une touche de fantaisie.

Bref, encore un très bon cru que ce deuxième tome de la trilogie des Falsificateurs. Bello a le mérite de nous faire réfléchir sur les grandes tendances de notre monde et quelle peut y être notre part à nous, microscopiques humains certes, mais acteurs quand même. Même si le côté un poil auto-satisfait de Sliv m’agace un peu (en plus j’ai l’impression d’entendre un double de l’auteur, car évidemment j’ai lu plein d’interviews d’Antoine Bello), il faut dire que l’auteur conjugue admirablement les lois de la fiction avec celles de la géopolitique la plus récente, en les faisant toujours coïncider parfaitement. Grâce à cela, le lecteur apprend tout en se divertissant. Chapeau !

Parce qu’ils sont excellents, je vous invite à lire les avis de Papillon (dont j’aime l’esprit d’analyse d’une précision chirurgicale) et Galéa (dont la subjectivité pleine d’humour m’enchante toujours autant – Galéa, reviens dans la blogo !).

« Les éclaireurs » d’Antoine Bello, Folio, 2007

Homeland, ou le terroriste intime (saison 1)

Comme Netflix ne me proposait « Downton Abbey » que jusqu’à la saison 4 (pleurs et grincements de dents), j’ai dû me tourner vers une autre série pour remplir ce que j’appelle mes « moments de compensation » (en gros, du chouchoutage mental après une phase intense de travail ou de dévouement total à ma fille). J’ai donc changé complètement de registre avec la série américaine « Homeland ».

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Nous sommes loin des raffinements de la civilisation britannique dans « Homeland », loin de l’univers un peu ouaté de la famille Crawley et de ses cérémonials en apparence intangibles qui lui offrent un bouclier de protection face aux bouleversements du monde. Carrie Mathison est une agente de la CIA qui revient d’une mission en Irak en 2011 avec une information cruciale : Al Qaida aurait « retourné » un prisonnier de guerre américain, converti à la cause même qu’il combattait. Quelques mois plus tard, on apprend la libération d’un Marine, retenu dans les geôles d’Al Qaida en Irak depuis 2003. Il s’appelle Nicholas Brody et il revient aux Etats-Unis en héros de la nation. Mais Carrie est persuadée, contre l’avis de la direction de la CIA, qu’il est à la solde de l’organisation terroriste dirigée par un certain Abu Nazir, et qu’il prépare un attentat de grande envergure sur le sol américain.

Voilà, on pourra encore dire que c’est la série américaine typique qui privilégie l’action et divise le monde entre les bons et les méchants, ceux-ci empêchant ceux-là de faire sauter le monde libre de justesse. A cela j’objecterais tout d’abord que les Américains sont quand même doués pour nous offrir de la bonne série d’action, bien écrite, haletante, prenant à bras le corps les grands enjeux de la vie nationale. A quand une série, en France, qui portraiturait avec brio la menace diffuse du terrorisme pesant sur nos vies depuis janvier et novembre 2015 ? Tout en restant un spectacle de divertissement (sans quoi la série perdrait sa fonction de « chouchoutage mental » n’est-ce pas).

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Mais ce qui fait l’attrait de la série, selon moi, ce sont ses personnages extrêmement bien travaillés et remarquablement interprétés pour certains. Il y a l’agente secrète dévouée obsessionnellement à sa « mission » au point de s’y noyer psychologiquement – L’ancien prisonnier dont le regard impénétrable nous cache les véritables intentions, et qui pourtant se révèle vulnérable, de retour dans sa vie « normale » de citoyen et de père de famille modèle – Saul Berenson, le mentor de Carrie à la CIA, revenu de tout, que sa femme quitte – La fille de Brody, gamine butée et intuitive, géniale vers la fin de la saison 1 – et je tiens à mentionner Virgil, ce personnage secondaire fort utile à Carrie quand elle dévie du modus operandi officiel, le « punching ball » de ses sautes d’humeur, et dont je raffole du regard de cocker battu. Il n’y a guère que Jessica, la femme de Brody, que j’ai trouvé assez mijaurée, sans parler de David Estes, le patron de la CIA, aussi crédible qu’un placard à balais, qui ne semble avoir qu’un principe directeur dans sa vie : envoyer Carrie au tapis.

Mais là où la série atteint le niveau des grandes, c’est quand elle touche à la nature humaine. Comme le dit Saul à Carrie : « il faut chercher l’homme derrière le terroriste ». Et c’est ce que montre la série : l’imbrication des enjeux intimes avec les engagements publics (voire extrémistes), la racine intime des grands problèmes géopolitiques. Ce que j’apprécie aussi c’est que les relations personnelles des personnages (entre mari et femme, entre l’agent et sa cible, entre collègues, entre père et enfants) évoluent au fil du récit, ne répètent pas les mêmes motifs archétypaux d’épisode en épisode.

Rien que pour la scène hallucinante dans le bunker lors du dernier épisode de la saison, avec un Brody oscillant entre la vie et la mort (je n’en dis pas plus pour ne pas « spoiler », mais j’aurais aimé m’étendre sur le passage à l’acte conscient), cette série vaut le coup. Et c’est en partie dû à la performance des deux interprètes principaux : Claire Danes en Carrie échevelée, souvent survoltée, hypersensible, et Damian Lewis pour le sergent Brody, dont le fait qu’il ait interprété Hamlet au théâtre n’est pas pour rien dans sa maîtrise de la dualité mortelle du personnage.

Bref, un bon spectacle que cette saison 1, où l’on n’en finit plus de discuter de la duplicité des personnages, et où le plus fort n’est pas toujours celui qui a le plus de moyens !

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