Session de rattrapage

Le dernier jour de l’année est arrivé. Place aux inévitables bilans et autres retours sur soi. Du côté des livres lus cette année, je propose une session de rattrapage, comme au Bac ou à la Fac. Pour rattraper tous ceux qui sont passés à travers les mailles du filet ; par flemme, manque d’envie, manque de temps, manque de goût, ou même sans raison objective. Leur qualité littéraire n’était pas (toujours) en cause, ni le plaisir que j’ai pris à les lire, mais ils n’ont tout simplement pas eu l’heur d’un billet à eux (à quoi ça tient parfois), ces livres qui font leur session de rattrapage ici.

Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai

La trajectoire de notre tragédien national, l’immense Racine, auteur notamment de Titus et Bérénice, est abordée par le prisme d’une histoire d’amour contemporaine (qui n’apporte pas grand chose à la compréhension de la vie et de l’oeuvre de Racine). Orphelin très jeune, « Jean » a été marqué par son éducation à Port-Royal-des-champs, haut lieu du jansénisme du XVIIe siècle. Autant dire qu’il n’a pas eu une enfance flamboyante ; mais pas malheureuse pour autant. Ambitieux, virtuose des mots, de la grammaire et des rimes, Jean décide de faire son chemin dans la société parisienne (la cible étant la cour du Roi Soleil) en rédigeant des pièces de théâtre. Il hésite entre comédie et tragédie, mesure la concurrence redoutable que lui opposent ses illustres aînés, Molière et Corneille, et choque ses contemporains par la manière dont il tord la syntaxe pour transmettre toute la folie incandescente de la passion amoureuse. L’amour est la focale exclusive de ses pièces, et leur principal ressort dramatique ; son inspiration puise dans les lamentations de la reine Didon dans l’Énéide de Virgile. Les femmes se pâment, il recueille d’ailleurs leurs confidences et leurs faveurs. Il connaîtra les affres de l’amour avec la comédienne Duparc. Et finalement, pari réussi, il attire l’attention de Louis XIV, en qui il reconnaît un alter ego.

J’aime le parti pris de romancer la vie d’un écrivain, pour nous le faire découvrir et aimer de l’intérieur (comme le si attachant Robert Desnos de Gaëlle Nohant, dans la Légende d’un dormeur éveillé). Nathalie Azoulai nous propose un portrait finement brossé de Racine, serti de détails psychologiques, pris dans une peinture précise de son milieu. Pourtant, la flamme racinienne n’a pas pris chez moi. Peut-être la froideur (paradoxale) du personnage, imprégnant le récit lui-même, m’a-t-elle laissée de marbre… Mais j’ai profondément goûté les vers de Racine, si beaux, disséminés ça et là.

La daronne, d’Hannelore Cayre

Tout le monde a déjà entendu parler de ce roman noir à la San-Antonio en féminin, d’un franc-parler qui dézingue tout, et d’une originalité rare dans ce milieu tellement codé. Patience Portefeux n’a plus la patience de faire le dos rond devant les mauvais coups du sort. Traductrice de la langue arabe dans les coulisses du palais de justice, quand surgit inopinément une montagne de shit dans la nature, hop elle n’hésite pas, elle fait main basse dessus, et roule ma poule ! Il faut dire qu’elle a un sacré passif familial, entre un défunt père pied-noir rompu à la navigation en eaux troubles, et une mère catastrophique rescapée des camps de la mort et désormais résidente dans un EHPAD hors de prix. L’un dans l’autre, collaboratrice de la justice dans la journée, le soir Patience devient la « daronne » dans le milieu néo-orientaliste des dealers de banlieue.

J’ai lu d’une traite cette pochade serrée comme un café bien corsé, qui raconte à la première personne la trajectoire picaresque d’une bourgeoise pas comme les autres. Rien que son histoire familiale recèle de fabuleux morceaux d’humour noir. Et on a droit à des scènes hilarantes et trépidantes, entre quiproquos, course poursuite avec l’amant policier, dialogues qui claquent comme des punchlines et rapprochement avec une impératrice de la mafia chinoise du 13e arrondissement. Mais une ou deux assertions un peu « peau-de-vache » de la part de la narratrice m’ont parfois chatouillée de manière désagréable, d’autant qu’elles semblent tout droit sorties de l’arsenal de certitudes de l’autrice. M’enfin, devant tant de talent, on s’incline sans discuter !

Claudine à l’école, de Colette

Cela faisait longtemps que j’avais envie de découvrir cette grande dame de la littérature française. C’est vrai quoi, on célèbre – à juste titre – les Jane Austen et les Brontë. Pourquoi pas Colette et Sand, de ce côté-ci de la Manche ? J’ai commencé par l’iconique Claudine à l’école, son premier roman, publié sous le pseudonyme de Willy (le nom de son mari) et qui connut un succès tel en 1901 qu’il engendra de nombreux autres Claudine.

Claudine à l’école, c’est un peu les aventures du petit Nicolas en jupons, gorgé d’hormones pubertaires en ébullition. Claudine a une douzaine d’années, elle est belle, vive, aventureuse, et n’a pas les yeux ni sa langue dans sa poche. Elle connaît tout de la vie sexuelle de ses deux institutrices, et ce qu’elle ne sait pas, elle le subodore. Quelques scènes d’anthologie – comme celle du lubrique inspecteur venu constater la « fissure » dans la chambre de la sous-maîtresse, ou le passage de l’examen du certificat d’études – sont narrées dans une langue à la fois classique, gouailleuse et pleine d’une irrésistible drôlerie. En fait d’école, c’est surtout à celle du libertinage que Claudine et ses camarades ont droit. Mais à force, je l’avoue, ces marivaudages d’écolières à nattes 1900 ont eu raison de moi, et j’ai laissé tomber au derniers tiers…

Vango, de Timothée de Fombelle

C’est une pépite de la littérature jeunesse dont je me suis régalée, plongée dedans comme au temps de ma rêveuse adolescence. Vango est un orphelin de 20 ans qui ne sait pas lui-même d’où il vient, élevé par sa nourrice sur une île éolienne, polyglotte, leste comme un chat et traqué par une puissance mystérieuse. Nous sommes en 1934 et Vango s’apprête à être ordonné prêtre sur le parvis de Notre-Dame de Paris (snif ♥) quand il se voit sur le point d’être arrêté par la police. Il s’échappe alors en escaladant la façade de la cathédrale. Dans sa fuite éperdue à travers l’Europe, il retrouve certains vieux amis, comme Hugo Eckener, la commandant de l’immense dirigeable Graf Zeppelin, ou Ethel, la petite aristocrate écossaise. Mais qui est-il vraiment, et qui est à ses trousses, voilà des questions qu’il s’emploie à résoudre, de la Sicile à l’Allemagne, en passant par New-York et Paris.

Que voilà une belle plume, aussi inventive et romanesque qu’historiquement étayée, au service de la littérature jeunesse ! J’ai adopté un nouvel auteur et compte bien lire la suite sous peu.

Tango, d’Elsa Osorio

De Vango à Tango, il n’y a qu’une lettre de différence, mais un monde les sépare. Tango est un pavé racontant l’histoire de deux familles argentines intimement liées au développement du tango, de la fin du XIXe siècle à nos jours. Au deux bouts de l’échelle sociale, des danseurs et des musiciens et chanteuses passionnés ont fait vivre et propager cette danse sensuelle au destin exceptionnel, née dans l’obscurité des bordels de Buenos-Aires et parvenue jusqu’au palais du pape – véridique ! – en passant par les thés dansants parisiens. Parallèlement, on est plongés dans le bain bouillant de l’Argentine en pleine période d’immigration. Très vivant mais un peu « tele-novela » comme style, avec en détail kitsch, les ancêtres qui observent la nouvelle génération du haut du paradis des danseurs, sobrement appelé « tango ».

Les brumes du passé, de Leonardo Padura

Seré en tu vida lo mejor de la neblina del ayer cuando me llegues a olvidar, como es mejor el verso aquel que no podemos recordar.

(Paroles du boléro « Vete de mi »)

 

En espagnol, le titre est « La neblina del ayer » qui se traduit littéralement par « La brume de l’hier », que je trouve plus poétique et collant mieux au sujet du roman que le titre français : une chanteuse de boléro !

Me voici donc, mille ans après tout le monde, à découvrir Mario Conde, l’ex-flic de La Havane devenu revendeur de livres anciens. Et comme tout le monde ou presque (à commencer par ma chère Lili qui m’a offert le livre ♥), je suis tombée sous le charme de cet homme ballotté entre le présent et le passé, entre deux métiers aux antipodes, et aux prises de sentiments contradictoires à l’égard de son île, Cuba.

Mais de quel hier parle-t-on ? De l’âge d’or du boléro, quand la Révolution castriste n’avait pas encore eu lieu et que tous les riches Américains venaient s’encanailler dans les innombrables cabarets de La Havane : les flamboyantes années cinquante. C’est en tombant sur une vieille coupure de presse retrouvée dans les tréfonds d’une fabuleuse bibliothèque que Mario Conde plonge dans ce passé brumeux. Là, se croisent une mystérieuse chanteuse de boléro disparue des écrans radar, l’héritier d’une vieille famille de l’aristocratie cubaine, une strip-teaseuse, un journaliste trop mondain, le propre père de Conde, et même l’ombre de  J.D. Salinger !

Avec une prescience digne du commissaire Adamsberg, additionnée d’une culture lettrée et d’un goût pour la dive bouteille qui le rapprocheraient plutôt de l’adjoint Danglard (vous aurez reconnu le duo d’enquêteurs cher à Fred Vargas), Mario Conde  parcourt les bas-fonds de la capitale cubaine à la recherche d’indices, si ténus soient-ils, qui lui permettraient de reconstituer l’histoire de la chanteuse disparue, dont la voix rescapée d’un vieux microsillon l’émeut si fort. Ce faisant, il n’oublie pas ses amis, avec qui il partage quelques agapes inespérées entre deux périodes de rationnement, et ne peut s’empêcher de constater mélancoliquement l’état de délabrement avancé dans lequel la Crise avec un grand C de la fin des années 1990 a plongé l’île.

Ce roman policier tropical se fait donc aussi enquête sociologique et presque ethnographique, au détour d’un quartier traversé ou d’un souvenir qui remonte à la surface. La langue employée, c’est-à-dire l’espagnol de la version originale, truffé de cubanismes, d’une précision baroque, chargé d’images, est une ode vivante à la liberté et à la rage gourmande de vivre, envers et contre tout. Quant au passage du temps, dont rend compte le titre lui-même, il est sans arrêt ressassé et remonté. Il y a bien sûr le pivot avant/après la Révolution, période cruciale sur laquelle enquête Mario dans ce livre, mais aussi les différences entre la génération de Mario et de ses vieux amis du lycée qui ont partagé la sueur des camps de coupe de la canne à sucre des années 1970 et le jargon de leurs manuels marxistes, et celle de son jeune associé « Yoyi el palomo » qui fait du fric avec tout ce qui lui tombe sous la main et qui n’hésiterait pas à émigrer de Cuba pour aller n’importe où, « Madagascar compris », si l’occasion s’en présentait. Je ne peux m’empêcher de penser que l’auteur met beaucoup de lui-même dans le personnage de Mario Conde qui a son âge, et, je me plais à l’imaginer, ses idées et son style de vie, y compris l’amour des livres.

Car oui, au milieu de cette enquête, il y a aussi cet eldorado bibliophile, cette bibliothèque de légende dénichée par hasard par Conde dans une ancienne maison de maître fortement décrépite, qui contient les trésors de la bibliographie cubaine et universelle, dont des premières éditions du XVIIIe siècle. Pour un peu, on se croirait dans Le nom de la Rose !

Les brumes du passé ne sont qu’un titre parmi d’autres de la série policière autour de Mario Conde. En avez-vous lu ? Si oui, lesquels ? Ou quels autres romans, hors-série, de Leonardo Padura ?

Il était temps que je participe à mon propre challenge latino cette année !

VO : « La neblina del ayer » de Leonardo Padura, Maxi-Tusquets, 2013, 368 p.

VF : « Les brumes du passé » de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol par Elena Zayas, Métailié, 2015, 352 p.

Une ardente patience, d’Antonio Skarmeta

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En VO : Ardiente Paciencia/El cartero de Neruda d’Antonio Skarmeta, Debolsillo, 2014 (1ère éd. 1985), 140 p.

En VF : Une ardente patience d’Antonio Skarmeta, traduit par François Maspero, Points Seuil, 2016 (1ère éd. 1987), 160 p.

 

Décor : San Antonio, un petit port de pêche perdu sur l’immense côte Pacifique du Chili.

Personnages : un jeune facteur naïf et idéaliste, une ravissante serveuse et son dragon de mère, un postier socialiste, et Pablo Neruda.

Contexte : de 1969 à 1973, dans l’effervescence pop-rock-ouvriériste que connaît le Chili ces années-là.

Mario Jimenez est un jeune bon à rien chevelu qui finit par trouver le job en or : distribuer le courrier à un seul client, mais quel client ! Rien moins que Pablo Neruda, que Gabriel Garcia Marquez qualifiait de « plus grand poète du XXe siècle, toute langue confondue« . A son humble niveau, la vie de Mario va être chamboulée par ces contacts quotidiens avec le poète bourru mais débonnaire. Une amitié se noue entre eux. Sous la houlette du poète, le jeune facteur s’initie à l’art des métaphores, puis s’enhardit à faire la cour à la belle Beatriz Gonzalez, qui sert les clients au café de sa mère. Neruda sera même, un peu malgré lui, l’entremetteur des deux tourtereaux et leur témoin de mariage. Le prix Nobel de Neruda, obtenu en 1971, est célébré en grande pompe au café des Gonzalez et donne lieu à des réjouissances presque orgiaques. Quand Neruda est envoyé à Paris en tant qu’ambassadeur, il demande à son jeune ami de lui enregistrer le bruit de la mer et des mouettes de sa maison d’Isla Negra. La campagne présidentielle de Salvador Allende, proéminent leader socialiste, est ardemment soutenue par Pablo Neruda, un temps pressenti comme candidat lui-même, et donc par Mario et ses amis travailleurs. Mais le joli conte de fées aux allures de comédie à l’italienne prend fin avec le coup d’Etat et la chute d’Allende en 1973.

– Pourquoi ouvrez-vous cette lettre en premier ?
– Parce qu’elle vient de Suède.
– Et qu’est-ce que la Suède a de spécial, à part les Suédoises ?
Bien que Pablo Neruda possédât une paire de paupières imperturbables, il cligna des yeux.
– Le Prix Nobel de Littérature, gamin.

(Traduction de ma pomme)

Au risque de filer la métaphore bijoutière (cf. post précédent), ce mince roman est une pépite d’humour tendre, de situations drolatiques, et de dialogues hilarants. J’ai ri du début à la fin – enfin, presque. L’amitié entre Mario et Neruda est particulièrement touchante, dépassant la simple relation de maître à élève : Mario voue un respect sans borne au poète, qui en retour semble beaucoup apprécier la fraîcheur du jeune homme, son éveil à la poésie et s’attachant à ses heurs et malheurs. Mais il y a aussi toute une galerie de personnages secondaires, bien typés, qui forment comme le chœur chantant de cette histoire. On assiste à la montée des revendications ouvrières, à la domination des Beatles et autres groupes de musique anglo-saxons sur l’imaginaire de la jeunesse, à la fièvre idéaliste de l’arrivée d’Allende au pouvoir mais aussi à la raréfaction des vivres dues à la mise en place d’une économie socialiste. Tout semble possible, même l’amitié d’un jeune facteur inconnu et du plus grand poète du XXe siècle. Mais la comédie à l’italienne prend des teintes néoréalistes, au moment où les élans révolutionnaires se fracassent sur le mur de la réaction…

– Ce que j’ai à vous dire est trop grave pour que je parle assise.
– De quoi s’agit-il Madame ?
– Depuis quelques mois ce Mario Jiménez rôde autour de mon café. Ce monsieur s’est permis des insolences à l’égard de ma fille d’à peine seize ans.
– Que lui a-t-il dit ?
La veuve cracha entre ses dents :
– Des métaphores.
Le poète avala sa salive :
– Et ?
– Eh bien avec des métaphores, Don Pablo, il rend ma fille plus chaude qu’une termite !

Cette histoire est totalement inventée mis à part les faits historiques, mais le Neruda de Skarmeta emporte la conviction (le dernier ayant eu des contacts avec le premier dans une situation plutôt cocasse racontée en prologue). Le titre lui-même est extrait d’Une saison en enfer de Rimbaud que Pablo Neruda prononça dans son discours de réception du Nobel, exprimant toute l’attente eschatologique de lendemains qui chantent :

Et à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.

Se plonger dans l’ambiance primesautière du roman est un rayon de soleil dans notre monde plutôt désenchanté, même si à la fin, l’auteur montre bien la naïveté des principaux protagonistes, Neruda compris.

Comme le dit si bien Mario après le coup d’État : « à partir de maintenant on n’utilisera la tête que pour porter la casquette ».

Je vous laisse avec la chanson qu’offre Neruda à Mario en lui affirmant que c’est l’hymne mondial des facteurs. 😂

Résultat de recherche d'images pour Edit : je comprends mieux pourquoi ce roman me faisait l’effet d’un film italien : il a d’abord été mis en scène dans un film de 1983 dirigé par Skarmeta lui-même avant d’être publié, puis adapté dans un contexte italien par Michael Radford en 1994 sous le titre Il Postino.

Coup de coeur pour ce roman que j’inscris au Challenge latino dans la catégorie Chili.

Merci Lili de me l’avoir offert !

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Embrouille, de Chico Buarque

Chico Buarque n’est pas seulement le fils chéri de la chanson brésilienne depuis plus de 50 ans. C’est aussi un héraut de la liberté, un fin poète, et un romancier.

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« Embrouille », c’est le récit à la première personne d’un homme dont on ne connaît pas le nom, tout comme les personnages qu’il croise sur son chemin ne sont pas autrement nommés que « ma soeur », « mon beau-frère », « mon ex-femme », « mon ami », « l’homme », « la maigre », « l’indienne », « les motards », etc.

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Réveillé un matin par un homme qui sonne à sa porte et qu’il observe par l’œil de bœuf sans lui ouvrir, il se prend à fuir sans but précis à travers la ville et à battre la campagne, tel une boule de billard renvoyée d’un bout à l’autre du tapis, mise en mouvement par des forces extérieures, lisse et sans aucune aspérité. En proie à des songes vagues, il se meut dans un monde un peu flottant, comme s’il observait de loin les événements parfois fâcheux ou déconcertants qui s’abattent sur lui, ou les pulsions qui le saisissent. C’est l’homme sans qualités, le personnage qui a un point de vue externe autant sur lui-même que sur les autres, le quidam qui ne connaît de lui que ses sensation les plus basiques (la faim, la fatigue, la douleur, la peur, le plaisir).

Ou alors les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord ? Y a-t-il un plan caché, des intentions sous-jacentes dans les déambulations du narrateur ? (Ce qui expliquerait pourquoi il s’acoquine avec une bande de malfrats ?)

« Pour moi il est trop tôt, je me suis couché à l’aube, je n’arrive pas à cerner ce type dans l’œil de la porte. Je suis moulu, je ne comprend pas cet individu planté là en complet et cravate, le visage dilaté par la lentille. Ce doit être important car j’ai entendu la sonnerie retentir plusieurs fois, une fois en allant vers la porte et au moins trois autres dans mon sommeil. Mon œil fait le point, et je commence à me dire que je connais ce visage d’un temps trouble et lointain… » (incipit)

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Ce court roman est étrange comme un mélange de Kafka et de Woolf avec un zeste de réalisme magique, tropical, hypnotique. On se laisse complètement porter. L’auteur a un don pour mettre en relief des images qui sont plus parlantes que le narrateur lui-même. C’est un roman moderniste par sa forme épurée, et post-existentiel par ce monologue sans affects d’un moi réduit à un je nébuleux. Troublant.

Et puis, il y a ce plaisir que je ne boude pas, de lire le portugais et de goûter la poésie et la musicalité du texte de Chico, la sensualité du portugais brésilien.

« Hoje, é como se o jardim estivesse aprendendo arquitetura. » (p. 16)

« Eu estava na praia, olhando o mar, o mar, o mar vomitando o mar, e agora jà nao é fácil atravessar de volta a avenida » (p.99)

Lu en VO : « Estorvo » de Chico Buarque, Companhia das Letras, 1991, 140 p.

Edition française : « Embrouille » de Chico Buarque, Coll. « La nouvelle Croix du Sud », Gallimard, 1991, 160 p.

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1e participation 2018 au Challenge Latino, catégorie Brésil.

 

La bicyclette de Léonard, de Paco Ignacio Taibo II

Un livre sous le soleil provençal…

« Il était un personnage de fiction et il ne le savait pas. » (Traduction perso)

Quoi de commun entre Léonard de Vinci, inventeur de la première bicyclette de l’histoire ; un auteur de polars habitant à Mexico au début des années 90 et grand fan de basket-ball féminin ; un ancien de la CIA qui a vécu les dernières heures de la guerre du Vietnam  en direct de Saïgon ; et un journaliste anarchiste sillonnant le Barcelone révolutionnaire des années 20 (toute ressemblance avec une situation actuelle étant bien-sûr fortuite) ? Pas grand chose on s’en doute, même si c’est dans les liens ténus entre les différents écheveaux spatio-temporels du roman que se trouve le fin mot de la sombre histoire de cette Américaine retrouvée dans un parking avec un rein en moins dans la pire ville-frontière du Mexique, la chaotique Ciudad Juarez.

« Il avait donc décidé de tuer son assassin. Un cas de règlement de comptes métaphysique. « 

L’auteur ne craint pas d’allier les contraires et les improbables pour créer les contrastes les plus incongrus. Il ne faut pas craindre à son tour de se perdre dans les dédales des différents personnages, époques et situations qui se font lointainement écho. Pour s’y retrouver on peut prendre la main d’un vieux praticien de la prose du crime, José Daniel Fierro, qui se trouve être en train d’écrire non pas un, mais deux romans, dont les chapitres composent une bonne moitié de « La bicyclette de Léonard ». D’où des mises en abyme poilantes d’un auteur qui est en même temps son propre personnage (puisque l’un de ses romans recompose ses aventures rocambolesques à la frontière avec les Etats-Unis) et qui se pose des questions sur les limites de son action et son impuissance relative à écrire le roman qu’il veut. JDF étant par ailleurs : un fin connaisseur du genre policier, de Dashiell Hammet à Simenon en passant par Eugene Sue, Philip K. Dick ou Agatha Christie, et un idolâtre de Carlos Santana, le génial guitariste des 70s.

« Si le roman servait à quelque chose, c’était pour nous raconter comment étaient les autres que nous ne pouvions pas être. »

On comprend que le roman vaut plus par les nombreuses passions de Paco Ignacio Taibo II – pour les anars des 1920s et Léonard de Vinci (et Carlos Santana) (et la poésie espagnole, voire l’art cubain des explosifs) – qu’il met en scène avec une chaleur communicative, que par la résolution de l’énigme en elle-même. J’ai retrouvé avec bonheur et délectation les interjections les plus fleuries de l’argot mexicain dont mon environnement acoustique était imbibé quand j’étais ado (je sais, ce n’est pas le plus grand argument de vente pour qui le lira en français…).

« Ce ne seront pas n’importe quelles bottes, ce seront de fausses bottes texanes, c’est-à-dire mexicaines »

Le « roman feuilleton » des syndicalistes révolutionnaires tout comme les aventures à la Apocalypse Now qui ponctuent le roman peuvent passionner ; mais aussi lasser il faut bien le dire, par les coupures, longueurs et ramifications qu’ils introduisent dans le récit, créant des sous-, para- et méta-récits. Paco m’a parfois perdue, je l’avoue, mais j’ai toujours retrouvé cette lecture avec sympathie.

« Le journalisme c’est la gloire, Angelito, tout le reste n’est que fariboles. Même quand l’anarchisme adviendra je n’arrêterai pas : alors j’écrirai sur les taureaux, le théâtre, la danse, les prisons, je ferai des feuilletons sur comment était cette merde de Barcelone, pour ceux qui n’ont pas de mémoire. »

Je ne sais pas ce que c’est que le « néo-policier latino-américain » dont l’auteur est paraît-il l’inventeur, mais ici on enfourche un vélo narratif qui zigzague entre plusieurs directions différentes, c’est foutraque et un peu braque, c’est drôle et plein d’auto-dérision, c’est grinçant et parfois scabreux, c’est érudit mais alternatif, ça joue entre plusieurs niveaux de réalités… Ce n’est pas sage ni classique, plutôt baroque voire grotesque. Welcome to Mexico amigos !

« Pardonnez-moi, je ne vous ai pas entendu, répondra le tueur, victime d’une attaque d’éducation mexicaine traditionnelle. »

Lu en VO : « La bicicleta de Leonardo » de Paco Ignacio Taibo II, ed. Planeta, 1994, 364 p.

En VF : « La bicyclette de Léonard », traduit par Anne Masè, Rivages Noir, 2016, 480 p.

6e participation à mon challenge latino. INFO : il n’est jamais trop tard pour y participer, que vous ayez un blog ou pas : vous pouvez m’indiquer vos participations en commentaire sur cette page, je ferai un point à la fin de l’année.