Virginia Woolf, Orlando

« Heureuse la mère qui porte un tel être ! Plus heureux encore le biographe qui raconte sa vie ! L’une n’aura jamais à s’affliger, ni l’autre à demander le secours du romancier ou du poète ! « 

Ma version, un recueil annoté au crayon par ma grand-mère 😍

Je me dépêche d’écrire un petit billet sur « Orlando », que je n’ai pas encore fini, mais je souhaitais absolument participer à la LC Virginia Woolf de l’incontournable mois anglais ! Il faut dire que je l’ai commencé il y a 4 jours et Mrs Woolf n’est pas le premier page-turner venu, que l’on engloutit en un après midi. Mrs Woolf tisse une soie miroitante et pleine de détails que l’on a plaisir à découvrir avec lenteur et émerveillement. Et pourtant, et pourtant, « Orlando » est un roman virevoltant, sautillant et plein d’autres qualificatifs en « an » qui font penser au vent qui soufflète dans les feuilles (mon Dieu ! Ça y est, la folie des comparaisons dont parle le narrateur d’Orlando me guette !)
Il faut dire que j’en suis arrivée au moment où Orlando, d’homme est devenu femme. J’ai atteint le coeur du propos de la « biographie » écrite par Woolf, à savoir l’androgynie. Biographie certes complètement fantaisiste, puisque Orlando traverse les siècles aussi bien que la barrière des sexes. Jeune et beau gentilhomme de l’ère élizabétaine, il ou elle atteint à la fin l’époque de sa biographe, 1928. Mais il ne faudrait pas penser que la mention de la biographie n’est qu’un accessoire sans importance. Woolf a beaucoup mis d’elle-même dans ce personnage il me semble, même s’il paraît que c’est un portrait de son amie de coeur (et un peu plus), Vita Sackville-West. Orlando est gauche et timide, même s’il remporte de grands succès à la cour et en amour. Il est pétri de contradictions : atteint du « mal de la littérature », il ambitionne d’entrer au panthéon des lettres anglaises, puis comprend que l’obscurité lui laisse plus de liberté que la pleine lumière. Son devenir femme ne simplifie pas les choses mais lui permet de comprendre enfin l’attitude de son premier grand amour, la jolie Sacha, et les ruses auxquelles doivent se livrer les femmes qui veulent vivre selon leur bon plaisir. C’est la cause de la vie même de Virginia Woolf qui aimerait joindre en elle-même les avantages des deux sexes (sans leurs inconvénients !)
Woolf, prenant la voix à la fois docte et amusée d’un biographe courant après son modèle, nous entraîne à notre tour sur les pas d’Orlando, en Angleterre, en Turquie ou en Grèce, en ville ou à la campagne, mêlant pensées profondes et notes d’humour. C’est hautement fantaisiste, on sent que Woolf a laissé courir sa plume sans contrainte, et pourtant j’ai sauté dedans à pieds joints ! Le tout dans une langue toujours gracieuse. Peut-être vaut-il mieux que je lui laisse la parole…

« La lande était à eux et la forêt ; le faisan et le daim était à eux ; le renard, le blaireau et le papillon. »

« Ainsi, sa lanterne à la main, après avoir vérifié que tous les ossements étaient en ordre – car si Orlando était romanesque il était aussi singulièrement méthodique et ne détestait rien tant qu’une pelote de ficelle sur le sol, à plus forte raison le crâne d’un ancêtre…« 

« Sur l’homme obscur est répandue la très gracieuse effusion de l’ombre. (…) Longtemps il resta perdu dans sa méditation sur la valeur de l’obscurité, la joie de n’avoir point de nom, d’être comme une vague qui revient se confondre avec le corps profond de l’océan… »

« Elle se souvint que, jeune homme, elle avait exigé des femmes qu’elles fussent obéissantes, chastes, parfumées et revêtues d’atours délicieux. « Pour ces désirs d’antan, réfléchit-elle, je devrai désormais payer de ma propre personne, car les femmes (si j’en crois mon expérience naissante, ne sont naturellement ni obéissantes, ni chastes, ni parfumées, ni revêtues d’atours délicieux.« 

« Mon seul droit, dès que j’aurai posé le pied sur le sol anglais, sera de servir le thé en demandant à ces messieurs comment ils l’aiment. « Le sucrez-vous, Monsieur ? Avez-vous accoutumé d’y mêler de la crème ?« 

Je joins ici le billet consacré à Orlando par Lili, mon maître à penser pour tout ce qui concerne Woolf ! Ce billet est d’ailleurs éblouissant et va bien plus loin que le mien sur tout ce qui fait le sel de ce roman.

No automatic alt text available.Participation à la LC Virginia Woolf du marvellous Mois Anglais.

 

Sylvie Germain, Le livre des nuits

livre des nuits

C’est du limon de la rivière Escaut que jaillit la dynastie des Péniel, une famille de bateliers au XIXe siècle. Dès le départ, la langue de Sylvie Germain, drue, chantante, avec ses mots étranges (comme « griseur », « transfondu », « blanchoyant »…) nous happe dans une sorte de mélopée apte à traduire des existences qui se déploient au ras de l’eau et du ciel. Sylvie Germain, c’est un peu une sorte de « réalisme magique » à la française. Comme dans Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, nous suivons les personnages d’une famille à la fois inscrite dans l’histoire, et hors du temps comme dans les légendes. Les hommes vont à la guerre : celle de 70, celle de 14, celle de 39, et en reviennent couturés de blessures internes et externes. Les femmes mettent au monde des enfants, mais parfois ceux-ci sont des statues de sel, ou des nuées de sauterelles. Elles peuvent perdre toute pilosité ou manger de la terre – comme dans Cent ans de solitude.

« C’était un de ces lieux perchés aux confins du territoire et qui, comme toutes les zones frontalières, semble perdu au bout du monde dans l’indifférence et l’oubli – sauf lorsque les maîtres des royaumes jouent à la guerre et les décrètent alors enjeux sacrés. » (p. 77).

Et comme dans Cent ans de solitude, c’est dans un hameau perdu et solitaire que Victor-Flandrin, dit Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup, quittant les gens de l’eau-douce, va s’enraciner – dans cette partie de France régulièrement convoquée « au balcon de l’histoire en flammes ». Avec ses pépites d’or dans les prunelles et son ombre blonde, Victor-Flandrin prend la tête de la Ferme-Haute, la plus riche du village. Mais il reste auréolé de mystère, ami des loups, s’attachant par quatre fois à une femme, mais quatre fois veuf, engendrant une grande descendance, toute marquée par la gémellité. Touché plusieurs fois en plein cœur par l’épreuve, il se relève à chaque fois de la perte de ses proches, et continue de braver le ciel, « à l’aplomb de Dieu ». Car la vie, nuit après nuit, toujours continue.

« Sa mémoire était longue et profonde, – il n’était pas un seul de ces milliers de jours qui bâtissaient sa vie dont il ne gardât un souvenir aigu. Nombre de ces jours lui avaient été souffrance et deuils, mais Ruth jetait une clarté si vive, une joie si forte, sur le présent que tout le passé en était rédimé. Loin même de lui faire oublier celles qu’il avait aimé autrefois, la présence de Ruth clarifiait leurs visages pour les fixer, non en portraits, mais en paysages illimités. » (p. 263)

Gothique ? Fantastique ? Surréaliste ? Surnaturel ? Merveilleux ? Sacré ? Il y a un peu de tous ces ingrédients dans cette histoire à l’attrait puissant. Qui lit les pages consacrées au château du marquis Archibald Merveilleux du Carmin et à son institution des « Petites soeurs de la bienheureuse Adolphine » ne pourra pas s’empêcher de penser aux films de Tim Burton par exemple. C’est un conte de fées moderne.

« En ce temps-là les loups erraient encore par les nuits glacées d’hiver à travers la campagne et s’en venaient chercher pâture jusque dans les villages… Ainsi vivaient les gens d’à-terre, dans l’alarme toujours ressurgissante de cette insatiable faim… » (p. 67)

C’est ainsi que l’auteur parvient à nous faire envisager, du point de vue d’une campagne presque mythologique, comme peuplée de demi-dieux, les soubresauts d’une histoire terriblement charnelle et réaliste : les guerres et leur cortège d’invasions et de pillages qui remontent à la nuit des temps, le passage de l’ère des veillées au coin du feu à l’ère du cinéma, de la radio et des automobiles… jusqu’à une terrible scène qui m’a longtemps hantée, d’autant plus qu’elle fait immédiatement penser à une image insoutenable du film Le vieux fusil avec Philippe Noiret (qui l’a vu comprendra peut-être à laquelle je pense). Et les mots tels que Sachsenhausen viennent remplacer celui des loups dans le grand registre des terreurs humaines. Mais il y a aussi les faits intimes qui tissent l’histoire des hommes : les amours, les mariages, les liens familiaux, l’école avec son apprentissage central de la géographie et de l’histoire, la mort, le spirituel… On pense à plusieurs sources : au-delà de Garcia Marquez, il y a la tradition mystique (de Thérèse de Lisieux citée explicitement, à Marthe Robin, modèle de sœur Violette-du-Saint-Suaire, elle-même carmélite), mais j’ai aussi pensé au « fantastique rural » de mon cher André Dhôtel et au travail historien d’Eugen Weber sur La France de nos aïeux. On ne peut s’empêcher de chercher à rattacher Germain à une quelconque filiation littéraire, tant ce premier roman, couronné de prix littéraires à sa sortie, est véritablement unique et original, très abouti et très visuel dans sa forme.

« Comme autrefois les paysans suspendaient les dépouilles des loups qu’ils avaient réussi à tuer aux branches des arbres à l’entrée de leurs villages pour mettre en garde leurs compètes et les tenir éloignés de leurs fermes, Nuit-d’Or accrocha la tête du cheval au fronton du porche de la cour. Mais ce défi ne s’adressait à aucun autre animal ni même aux hommes, – il ne visait que Celui à l’aplomb duquel la mort surgissait toujours sans rime ni raison, se permettant de saccager d’une simple ruade la lente et laborieuse construction du bonheur des hommes. Pendant des jours le porche de la ferme de Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup ouvrit le bal aux busards, aux vautours et aux milans. » (p. 116).

Le livre des nuits : peut-être parce que c’est la nuit qui nous enfante, nous transforme puis nous accueille dans la mort, en un cycle générationnel perpétuellement renouvelé. Les nuits scandent ce récit s’étalant sur près d’un siècle et cinq générations : un livre portant sur les éclosions, les passages de flambeaux, les moments de vérité, les déchirements, le mal et les absurdités de l’histoire, toute l’âcreté et la douceur à la fois des complexes rapports humains. En fait, je me rends compte que j’ai du mal à en parler. Même si ce livre m’a parfois déroutée, parfois agacée par une certaine prédilection pour le grotesque, j’en ressors éblouie, comme en pleine lumière après une longue nuit de veille…

« Sang-Bleu aimait ce cri, elle l’aimait plus encore que le chant fantastique qui habitait son corps tant il retentissait avec force en elle, faisant lever au-dedans de sa chair un grand frémissement pareil à celui des effraies blanches battant des ailes à la nuit dans la volière du château du Carmin. Le monde alors réaffleurait en archipels de présence sur le fond de désert sur lequel elle s’était retirée et elle redécouvrait les choses. » (p. 220)

Je comprends donc pourquoi c’est un des livres-fétiches de Lili, qui nous pressait de le lire urgemment, et je la remercie de m’y avoir aidée en me l’offrant via notre swap ! J’ai une question pour toi Lili : as-tu lu la suite, Nuit d’ambre, et est-elle à la hauteur du premier ?

Quelques autres avis sur le roman : Sylire, Lili Galipette (qui nous propose même un arbre généalogique de la famille Péniel !), Asphodèle

« Le livre des nuits » de Sylvie Germain, Folio Gallimard, 1e éd. 1985, 337 p.

Angeles Mastretta, L’histoire très ordinaire de la générale Ascencio

20170306_141347La Révolution mexicaine commencée en 1910 a ouvert une nouvelle ère dont le pays commence à peine à sortir aujourd’hui. Elle a ouvert la voie du pouvoir à des « hommes nouveaux », souvent d’origines modestes, avides de se tailler la part du gâteau dans un pays bouleversé par les réformes du droit du sol, du droit du travail, de l’éducation, de la place de la religion, etc.

Et les femmes ? Ont-elles fait la (ou leur) révolution ? En ont-elles été des bénéficiaires à la marge (ou pas) ? La révolution mexicaine a certes créé l’archétype de la soldadera, la femme en armes sanglée de sa cartouchière prête à s’élancer du train ou s’entraînant au tir (ou plus prosaïquement en train de préparer la popotte pour les hommes). Il y a bien eu des générales dans les armées révolutionnaires. Mais après la phase armée, que sont-elles devenues ? Pendant longtemps elles furent renvoyées à leur anonymat (ou plus prosaïquement à leur foyer) et c’est tout l’intérêt du passionnant roman d’Angeles Mastretta, paru en 1985, que de donner corps et parole à une jeune femme qui trace sa voie dans le Mexique en pleine transition des années 30 et 40.

Habitante de l’opulente Puebla, Catalina a une quinzaine d’années quand elle rencontre le « général » Andrés Ascencio, de 20 ans son aîné, en pleine ascension sociale et politique. Il a fait la révolution du côté des vainqueurs et il est en passe de devenir gouverneur de l’Etat de Puebla. Elle l’épouse, ou plutôt elle est épousée par lui sans qu’il lui ait explicitement demandé son avis, mais elle se se laisse faire car elle a toujours rêvé qu’il lui « arrive des choses ». Ainsi, la fille du fromager et le fils du muletier deviennent le couple de « gobernadores » de Puebla, remplaçant la vieille aristocratie de la cité. Lui s’applique surtout à neutraliser ses ennemis (je ne vous dirai pas comment) et elle à présider des galas de charité.

Catalina raconte sa vie domestique, à élever les enfants d’Andrés qui ont pratiquement son âge, à chevaucher à travers la campagne, à pagayer dans le marécage des commères de Puebla et à se tenir les coudes avec ses amies. Une vie très ordinaire en apparence. Mais le domestique est politique aussi : on la suit aussi bien lors de la campagne électorale de son mari ou de ses nombreuses rencontres politico-mondaines, que lors de ses cours de cuisine qui donnent l’eau à la bouche (Puebla est réputée pour sa gastronomie épicée, notamment pour son « mole », sauce au chocolat, aux arachides et aux piments qui nappe de nombreuses viandes – mon plat préféré si vous voulez savoir !!!). Catalina espionne aussi son mari. Bref, c’est l’envers de la révolution qui nous est révélée par sa narration à la première personne ; d’aucuns diraient que c’est la grande Histoire vue par le petit bout de la lorgnette ; je dirais plutôt que Catalina nous dévoile la face cachée de l’histoire, celle vécue par les femmes dans l’ombre des hommes.

On devine les nombreuses infidélités d’Andrés, sorte de mâle alpha qui s’adresse à tout un chacun avec un rude franc-parler (même au président de la république qui se trouve être son témoin de mariage). Mais il faut avouer qu’il est assez drôle. Catalina ne fait pas spécialement pitié : même si elle est soumise en bien des façons à son mari, elle a la langue bien pendue et lui tient tête, elle n’a pas peur de grand chose, trompe Andrés à l’occasion et intrigue de plus en plus au sein de la sphère politique, se révélant une collaboratrice hors pair pour son politicien de mari (qui devient ministre en 1940).

On présente souvent ce récit comme le roman d’apprentissage d’une femme qui s’émancipe progressivement de la tutelle masculine. La deuxième partie est vraie : Catalina devient une femme de tête et forge peu à peu sa propre vie et son propre avis. Le point d’orgue en est son coup de foudre pour le chef d’orchestre Carlos Vives. Celui-ci lui ouvre des horizons nouveaux et le goût pour la liberté d’esprit… à quel prix ? Mais je n’ai pas trouvé que Catalina « apprenait » grand chose de plus que de servir ses propres intérêts : on a surtout affaire ici à une femme opportuniste et un peu blasée, et même si elle est fichtrement sympathique avec son parler truculent, elle n’est pas spécialement attachante. Elle n’a pas l’étoffe des « générales » et des « coronelas » de la révolution.

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L’affiche du film qui a adapté le roman en 2008

« L’histoire (pas si) ordinaire de la (pas tant) générale Ascencio » est un récit haut en couleur, très vivant, brassant des quantités de thèmes : place des femmes dans une société machiste, mais aussi relations maîtres-serviteurs, corruption politique, répression des paysans et des indiens réclamant leurs terres promises, persécution de l’Eglise catholique, panique anticommuniste à partir des années 40… C’est pas le monde des bisounours, vous l’aurez compris !

J’ai l’impression que Mastretta a « coché » toutes les cases des événements de cette époque pour peindre une fresque effervescente, pleine de personnages baroques, à la manière des fameuses fresques murales de Diego Rivera & co. Ça manque peut-être un peu de profondeur de champ, mais je vous conseille ce formidable voyage dans le temps et dans un pays fascinant.

Pour quelqu’un qui s’intéresse à l’histoire du Mexique dans ces années-là, c’est très drôle de croiser tous les personnages historiques (masqués sous des pseudonymes) prenant subitement chair et laissant voir leur (trop grande) humanité, notamment aux yeux d’une femme peu complaisante sur les travers des hommes. Ça change de la version officielle de l’histoire, tellement mise en avant par l’Etat mexicain.

Je tiens à remercier ma chère Rosa de m’avoir prêté ce roman culte dans sa version originale, sous le titre Arrancame la vida, c’est-à-dire « Arrache-moi la vie » : le titre d’une chanson du compositeur mexicain Agustin Lara que les personnages chantent à un moment-clé, l’un des meilleurs du roman. Une bonne partie du plaisir de ma lecture a tenu au style oral plein de mexicanismes qui m’a rappelé bien des souvenirs !

logo-challenge-42e participation au Challenge Latino hébergé sur ce blog.

Pour faire partie du groupe Facebook du Challenge (sans obligation de participation), c’est ici.

« Arrancame la vida » d’Angeles Mastretta, editorial Planeta, 2012 (1e éd. 1985), 268 p.

En français : « L’histoire très ordinaire de la générale Ascencio », trad. Michel Bibard, Gallimard, 1989.

Dennis Lehane, Shutter Island

Comme Le meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie, ou La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil de Sébastien Japrisot, Shutter Island fait partie de ces thrillers génialement construits dont le twist final donne derechef envie de relire le bouquin sous un nouveau jour. Mais comme les deux livres susmentionnés, ce twist empêche d’en dire grand chose sous peine de le divulgâcher (que j’aime ce néologisme !).

Et ça me convient très bien car je suis un peu paresseuse en ce moment.

shutter-island

Nous suivons le marshall fédéral Teddy Daniels et son coéquipier Chuck Aule qui, par une belle matinée de 1954 se rendent à Shutter Island, une petite île au large de Boston qui abrite un établissement mi-pénitentiaire, mi-psychiatrique (d’emblée, ce côté fort Boyard vous rend claustrophobe !) Les marshalls enquêtent sur la disparition d’une patiente, façon « Mystère de la chambre jaune ». Une fois sur l’île, on se trouve dans un monde réellement à part. Le labyrinthe des pavillons ponctué par un phare aussi mystérieux que sinistre, les protocoles de sécurité qui défaillent à l’occasion, et les motivations de chaque personnage qui se révèlent par étapes – patients, médecins, aide-soignants, marshalls – se nouent pour créer une énigme de plus en plus sombre et oppressante.

Ne cherchez pas plus loin : si vous voulez faire vibrer vos nerfs au rythme de la guirlande clignotante de votre sapin – la délicate métaphore que voilà – édit : j’ai rédigé ce billet avant Noël – cet opus de Dennis Lehane est une « master piece », contrairement à Mystic River qui m’avait beaucoup déçue. Nous sommes « enfermés » dans cette île sinistre avec Teddy Daniels, et la pression monte, monte, monte, comme cet ouragan qui se déchaîne au même moment. Nous voyons l’étau se refermer sur l’enquêteur et jusqu’au bout nous nous demandons s’il ne va pas se « faire avoir » par les méchants médecins. Son caractère taciturne et son côté « Action Man » qui défie les forces des hommes et de la nature m’a fait jubiler.

Et puis, cerise sur la camisole, nous glissons dans l’univers fascinant de la psychiatrie et des grandes tendances qui le traversent dans les années 1950, entre les partisans du traitement des patients par électrochocs/lobotomies, ceux qui penchent pour les neuroleptiques, ou encore ceux qui privilégient la psychanalyse. Les échantillons de patients qui pointent le bout de leur nez ont l’air fichtrement zinzins ou terriblement rationnels, mais surtout complètement crédibles, au point que l’on oscille constamment entre l’horreur de leurs actes et la pitié. J’ai eu l’impression d’être moi-même un peu schizo à la lecture, et de voir des signes partout, sans même parler des codes chiffrés semés sur le chemin des deux marshalls. La peur de la contagion de la folie nous guette ! La structure du roman, avec les va-et-vient des marshalls et leur rapprochement progressif du cœur des bâtiments C (les détenus les plus dangereux) y sont sûrement pour quelque chose.

Cette histoire m’a hantée, sans qu’il n’y ait rien de gore (à part les colonies de rats sur la plage…) Et pourtant je n’avais pas vu venir le coup de massue final qui m’a dessillé les yeux comme un bon traitement par électrochocs.

Et, marque d’un thriller qui transcende le genre, il y a beaucoup d’humour dans les dialogues, une histoire d’amour tragique, et des histoires de guerre en Europe mémorables.

Je n’ai pas vu le film, qui est bon paraît-il mais reste abscons. Je ne peux que conseiller la lecture de ce thriller génial… et très humain en somme.

L’avis de Belette qui m’avait donné envie de le lire.

Patrick Modiano, Dimanches d’Août

« Je me suis rapproché d’elle et bientôt son parfum était plus fort que l’odeur de la chambre, un parfum lourd dont je ne pouvais plus me passer, quelque chose de doux et de ténébreux, comme les liens qui nous attachaient l’un à l’autre. »

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Nice, sa promenade des Anglais, ses passants désœuvrés errant le long d’avenues bordées de palmiers, ses cafés ouverts sur la mer, abritant toute une faune un peu paumée attendant Dieu sait quoi. Le narrateur est de ceux-la. Il vit chichement dans un hôtel. Bien que seul, il ne peut se résoudre à quitter cette ville, car la figure de la femme aimée et perdue continue de le hanter ici. Huit ans auparavant il fuyait les bords de la Marne en compagnie de Sylvia. Les amants se retrouvaient à Nice, avant de sortir de France. Mais auparavant il leur fallait écouler un précieux diamant, la « Croix du sud », qu’il était trop risqué de conserver. Ils ne connaissaient personne, ils étaient tout l’un pour l’autre et seul leur amour donnait du sens à leur existence. Ils passaient leurs journées à se promener, à s’asseoir dans les cafés et à lire des policiers dans leur meublé qui sentait le renfermé (que de « é » !). Et puis un couple fatal croisa leur route : les Neal… Américains, riches apparemment, propriétaires d’une villa en ruines. Que cherchaient-ils donc en se liant au jeune couple ? Simplement l’amitié, le désir de les aider en rachetant le diamant, une forme d’oisiveté ? Les retrouvailles du narrateur avec Villecourt, un homme de leur passé à tous, va le pousser à revenir sur cette histoire simple mais tragique.

Modiano manie le clair-obscur avec génie, et particulièrement dans ce mince roman : la lumière intense de la Méditerranée se conjugue avec les ombres du mystère qui plane sur le destin de Sylvia et l’identité des Neal ; le narrateur lui-même est un ancien photographe d’art fasciné par les « plages fluviales » de la Marne ; les images employées par l’auteur/le narrateur font souvent référence à la lumière, jusqu’à la description du fameux diamant miroitant contre le pull noir de Sylvia. Quelle scène bouleversante celle où les deux amants se retrouvent dans leur minable chambre louée à Nice, qui sent mauvais donc, dans laquelle les stries de lumière des volets viennent zébrer le visage de la femme aimée. Au fait, je sors cette scène de ma mémoire, peut-être n’est-elle pas exactement racontée ainsi : je fais ma Modiano, moi aussi j’extrais des souvenirs déformés par le temps.

C’est un roman presque gothique, sombre et lumineux, angoissant, nostalgique… Un dosage parfait des divers ingrédients employés par l’auteur, roman après roman.

Alors certes, les personnages ont une consistance à peine moins légère qu’une plume, on les croit volontiers capables de s’évaporer un beau jour dans la nature, il n’empêche, voici une déchirante histoire d’amour qui se lit d’un trait, de la Côte d’Azur aux abords bourbeux de la Marne, du vide de l’absence à la fulgurance de la rencontre…

« Dimanches d’août » de Patrick Modiano, Folio, 2001 (rééd.), 185 p.

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