Les dieux ont soif, d’Anatole France

received_10214568798352465.jpegDe moi-même, je n’aurais jamais songé à ouvrir un livre d’Anatole France. L’occasion m’en a pourtant été fournie par le conseil enthousiaste d’un ami. Il fait bon suivre les conseils parfois (parfois).

Les dieux ont soif (de sang, s’entend), c’est un mot de Camille Desmoulins. Anatole France l’a choisi pour intituler son roman sur la Terreur : celle qui enfle en 1793 quand la jeune République née de la Révolution se retrouve assiégée par tous les monarques européens et confrontée aux rébellions de ses marges, et décide de se doter d’un tribunal révolutionnaire pour annihiler ses ennemis intérieurs. En à peine plus d’un an, des milliers de personnes périrent sous la guillotine pour des motifs de plus en plus fallacieux mais soit-disant toujours pour conspiration anti-révolutionnaire, qu’ils soient coupables ou innocents, royalistes ou fédéralistes, girondins ou « accapareurs », enragés ou modérés, aristocrates ou sans-culottes, ci-devant reine de France ou fille du peuple, et bientôt les partisans de Danton, d’Hébert et des révolutionnaires montagnards les plus convaincus.

Avec une écriture élégante, l’auteur nous fait revivre cette spirale de violence paranoïaque que seule vient clôre l’arrestation de Robespierre et de ses partisans en juillet 1794. Il choisit de nous la faire vivre sous les traits du jeune Évariste Gamelin. Peintre de son état, fervent révolutionnaire, il est nommé juré du tribunal révolutionnaire pour son ardeur à la cause (et par l’entremise d’une intrigante qui aurait mieux fait d’y songer à deux fois). Il est pauvre et pur, dans le genre de l’Incorruptible, c’est-à-dire à la fois froid comme la glace et désintéressé, attentif au bien-être de l’humanité qu’il entend servir en la débarrassant de la lie qui la gangrène (« La révolution fera pour les siècles le bonheur du genre humain » déclame-t-il sans ciller, p. 42). Il se prend à vénérer Robespierre comme la conscience même de la Révolution, l’être suprême capable de discerner le bien du mal. D’abord circonspect dans l’exercice de la justice, il est peu à peu pris dans l’engrenage de la Terreur, et comme ses co-jurés, il condamne de plus en plus les accusés (toujours plus nombreux) à la mort, sans pitié, estimant que leur seule accusation suffit pour les rendre coupables.

Même l’amour de la sensuelle Élodie, les liens familiaux ou amicaux avec ses anciens compagnons d’infortune ne suffiront pas à le faire dévier de sa trajectoire funeste qu’il envisage comme un devoir sacré. Avec une ironie et une clarté de glace, l’auteur nous fait mesurer le péril des idéologies qui entendent réformer l’humanité quand elles sont au pouvoir. Elles engendrent l’enfant monstrueux du fanatisme (il est fabuleux que ce roman ait été écrit au début du terrible 20e siècle… et que je publie ce billet en ce triste jour anniversaire). Le roman se lit facilement, les chapitres s’enchaînent et avec eux, on grimpe chaque fois un échelon de plus dans la terreur qui telle une bête immonde, finit par avaler ses propres enfants. Quand une faction est exterminée, elle doit trouver sa prochaine proie. Et pourtant, ces jurés étaient des gens normaux…

« Les jurés, divers d’origine et de caractère, les uns instruits, les autres ignares, lâches ou généreux, doux ou violents, hypocrites ou sincères, mais qui tous, dans le danger de la patrie et de la République, sentaient ou feignaient de sentir les mêmes angoisses, de brûler des mêmes flammes, tous atroces de vertu ou de peur, ne formaient qu’un seul être, une seule tête sourde, irritée, une seule âme, une bête mystique, qui par l’exercice naturel de ses fonctions, produisait abondamment la mort. Bienveillants ou cruels par sensibilité, secoués soudain par un brusque mouvement de pitié, ils acquittaient avec des larmes un accusé qu’ils eussent, une heure auparavant, condamné avec des sarcasmes. À mesure qu’ils avançaient dans leur tâche, ils suivaient plus impétueusement les impulsions de leur coeur. » (P. 178).

Mais ce roman n’est pas seulement une mise en garde de la part d’un auteur réputé pour ses positions de gauche. On vit la vie quotidienne des Parisiens sous la Terreur. On voit notamment comme l’enthousiasme révolutionnaire de 1789 est bien retombé en 1793, avec les privations qu’endure le peuple. Mention spéciale pour la mère d’Évariste qui n’a pas son pareil pour entrecouper les déclarations exaltées de son fils par des considérations fort pratiques : « À force de manger des châtaignes, nous deviendrons châtaignes. » (p. 40).

On croise des personnages très attachants, en particulier l’ancien noble et richissime Maurice Brotteaux des Ilettes, locataire du grenier de l’immeuble d’Évariste et réduit à fabriquer des pantins pour survivre. Athée et bon vivant, très sceptique sur la Révolution, il ne se sépare jamais d’un volume de Lucrèce qu’il porte dans sa « redingote puce » trouée. Il accepte sa situation avec bonhommie, dans la pure tradition stoïcienne. Ses positions libertines ne l’empêchent pas de venir en aide à un moine, le père de Longuemarre, lui aussi très touchant. Ensemble, avec l’inoubliable jeune Athénaïs, ils affronteront les coups du sort.

Brotteaux, à propos d’un cardinal : « C’était un aimable homme et, bien qu’il fît métier de débiter des fables, il y avait dans son petit doigt plus de saine philosophie que dans la tête de tous vos jacobins qui veulent nous envertueuser et nous endéificoquer. » (P. 127)

Et après ? L’histoire ne se termine pas trop mal pour certains personnages que l’on aime. Le calme après la tempête… l’amour, la fête et la « fureur de vivre » post-terreur l’emportent (la coupe de cheveux « à la victime » est en grande vogue). Faut-il que tout change pour que rien ne change, comme disait un autre grand révolutionnaire ?

⇒ Petit plus : si vous avez aimé les références à la Révolution contenues dans « Temps glaciaires » de Fred Vargas, ce roman devrait vous plaire.

« Les dieux ont soif » d’Anatole France, Le Livre de Poche Classiques, préface de Pierre Citti, 1989, 268 p. 

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La mort lente de Luciana B.

Pour m’arracher à l’univers très immersif d’Elena Ferrante (cf. mon précédent billet), il me fallait quelque chose de fort différent à lire, un antidote en quelque sorte. Et j’ai eu le pot de tomber juste en empoignant ce roman relativement court de Guillermo Martínez (après un semi-échec il est vrai, un livre pourtant prometteur sur Frida Kahlo qui m’est tombé des mains). Un jouet pour l’esprit : tel est ce « polar » inclassable, limpide comme le cristal, ouvrant de multiples portes, et jouant avec les limites de notre raison raisonnante.

Dix ans après avoir travaillé pour Kloster, le mystérieux écrivain de romans noirs, il ne reste plus rien de la jeune, belle et allègre Luciana. Terrée chez elle, paranoïaque, elle est obsédée par une idée fixe : celle d’être au coeur de la spirale d’une vengeance implacable. Ses êtres les plus chers sont mort au fil des ans de mort violente, et elle y voit l’oeuvre d’un seul et même assassin restant savamment dans l’ombre. Le problème c’est qu’elle est la seule à le penser. Au bord du désespoir et de la folie, elle a recours à la seule personne susceptible de l’aider, le narrateur, lui-même écrivain.

Avec sa capacité à créer une histoire bien charpentée à partir de concepts poussés à leur extrémité, Guillermo Martínez est incontestablement influencé par Borges, son illustre compatriote. L’histoire tourne en effet autour de la notion de hasard, ce qui permet de tout remettre en question n’est-ce pas ? Y compris le postulat de Luciana : s’agit-il vraiment de crimes prémédités par un justicier comme elle le pense, ou d’accidents regrettables qui l’ont brisée psychologiquement ? Le narrateur lui-même, à travers une subtile mise en abyme, est-il totalement fiable ?

Nul hasard dans cet héritage borgesien : l’auteur a une formation en mathématiques et a écrit un essai sur… la fascination de Borges pour l’activité préférée de messieurs Pythagore et Thalès. Il lui fait d’ailleurs un petit clin d’oeil avec la « loterie de Babylone ».

Mais je ne voudrais pas faire fuir les allergiques aux chiffres et aux calculs de probabilités ! C’est même le grand talent de l’auteur de nous scotcher à ce récit tendu, nerveux et plein de suspense, dans un Buenos-Aires fantomatique. L’histoire tragique de Luciana (le supplice chinois de croire que la mort est imminente sans savoir quand elle va frapper) permet aussi de réfléchir à la façon « juste » de se rendre justice, à la figure de l’écrivain démiurgique et à sa capacité à modeler le réel. Kloster m’a parfois fait penser à Stanislas Cordova, le cinéaste à la réputation démoniaque créé par Marisha Pessl dans « Intérieur nuit« .

Et à la fin, quelle est la clé du mauvais sort s’acharnant sur Luciana ? Quelque soit l’explication que l’on préfère, on ne peut se départir d’un sentiment de doute et de malaise ! Au passage, vous apprendrez un détail vraiment curieux sur Henry James, qui le rapproche de façon inédite du Horla de Maupassant !

L’avis de Cléanthe qui m’a donné envie de lire ce livre il y a quelques années.

« La muerte lenta de Luciana B. » de Guillermo Martínez, ed. Destino, 2007.

« La mort lente de Luciana B. » de Guillermo Martínez, traduit par Eduardo Jiménez, éd. Robert Laffont, 2011.

logo-challenge-35e participation à mon challenge latino

Catégorie Argentine

Le jardin des sentiers qui bifurquent

Résultat de recherche d'images pour "jorge luis borges ficciones"VO : « El jardin de los senderos que se bifurcan » de Jorge Luis Borges, 1e édition 1940.

Ces huit nouvelles du grand auteur argentin sont toutes échafaudées sur des jeux de miroirs, de tiroirs et du hasard. Il y a une sorte de secte qui crée une planète imaginaire avec ses lois, ses institutions, ses langues, sa religion, sa cosmogonie, et tente d’imprimer une réalité à l’ensemble en insérant des articles à son sujet dans des encyclopédies (toute ressemblance avec les falsificateurs n’est évidemment pas fortuite, Bello s’étant ouvertement inspiré de la nouvelle de Borges pour établir le principe même du consortium de falsification du réel). Il y a un obscur érudit français qui tente d’écrire Don Quichotte, au mot près employé par Cervantes. Il y a un homme qui en crée un autre en le rêvant des jours durant. Il y a une loterie qui décide de la vie d’une cité jusque dans ses plus infimes détails. Il y a des critiques de romans et de romanciers imaginaires. Il y a une bibliothèque immense aux dimensions de l’univers. Il y a un homme qui en tue un autre pour une raison mystérieuse…

Tout dans ces textes parle de création, tout s’érige en métaphore tortueuse de la vie. Le monde est une bibliothèque où sont encodés tous les faits existants ou potentiels. Jorge Luis Borges, précurseur du big data ?

Il y a un côté tellement cérébral chez Borges que c’en est vertigineux. On a presque l’impression de voir son cerveau ouvert en pleine ébullition, comme sur le dessin de la couverture de l’édition argentine que je possède. Et il en joue. Il adore mélanger les vraies et les fausses références savantes, multiplier les paradoxes (le court comme condensé du total), tresser un réseau de liens intertextuels, égarer son lecteur dans un labyrinthe de suppositions et d’énigmes. Nous sommes plongés dans un entre-deux entre fiction et réalité (puisqu’il y a confusion entre l’auteur et le narrateur), notre cerveau dédoublé par les mises en abyme et les alternatives entre mondes parallèles.

Et quand on parvient au fin mot d’une nouvelle, on ressent la même satisfaction qu’après avoir trouvé la clé d’une équation ou fait une belle passe aux échecs.

On croise des Anglais, des Français, des Chinois, des mythes mésopotamiens… mais d’Argentine, d’Argentins ou d’Amérindiens point, ou si peu. Un cosmopolitisme universel que l’on retrouve souvent chez les auteurs latino-américains (notamment argentins), dont la position périphérique et en partie liée aux migrations les font regarder du côté des deux océans. (Même si à l’inverse, d’autres sont attachés à définir « l’essence » de leur identité et de ce que signifie être latino-américain).

Bref, pour Borges, la littérature seule compte. Tout le reste n’est que littérature.

Edit : je précise que mon cerveau a savouré avec gourmandise ces petits bijoux de concision et d’échappées métaphysiques. 

4e participation à mon Challenge Latino, catégorie Argentine.

 

 

 

1e partie de l’ouvrage « Ficciones », Alianza Emece, 1972.

En français : « Fictions », Folio Gallimard, 1983, 185 p.

Nick Hornby, « Juliet, Naked »

Résultat de recherche d'images pour "juliet naked"Annie ne supporte plus Duncan, l’homme avec qui elle vit depuis 15 ans à Gooleness, une petite station balnéaire du nord de l’Angleterre, prisée dans les sixties et tombée depuis en désuétude (quelque chose comme Berck-sur-mer en plus glauque) (je tiens à dire que je n’ai rien contre Berck, qui m’a l’air bien sympathique, mais il y a indéniablement un effet « Bienvenue chez les Ch’tis » anglais). A 40 ans, avec une envie d’enfant qui commence à la titiller sérieusement, la passion puérile de Duncan pour Tucker Crowe, un chanteur américain des 1980’s, disparu de la scène musicale depuis 20 ans, va finir par causer la rupture du couple. Mais l’histoire ne fait que commencer…

Je ne connaissais pas Nick Hornby, et pour tout vous dire, ce roman est entré dans ma possession car il se trouvait dans une « bibliothèque de rue » où les gens déposent leurs livres pour les donner. Mais la gratuité ne s’arrête pas là, puisque cet exemplaire était déjà à l’origine destiné à être un exemplaire offert par les éditions 10/18 pour deux livres achetés. Comme gratuité n’est pas toujours synonyme de qualité, c’est vous dire si je n’avais pas de grandes attentes à son sujet. Mais mois anglais oblige, je l’ai sorti de ma PAL car je pressentais qu’il serait drôle et léger. Et je dois dire que je ne l’ai pas regretté.

Il y a d’abord la création de ce personnage de chanteur-compositeur de rock des années 70/80, dont la vraisemblance est soignée jusque dans les faux articles Wikipédia que l’auteur insère dans la trame du récit. Modèle de la star de rock déchue, du musicien maudit, Tucker Crowe alimente une communauté de « crowologues » passionnés par sa légende noire et boostés par les possibilités qu’Internet offre aux curieux et aux érudits de tout poil.

Côté existentiel, Juliet, Naked (soit Juliette nue), ce titre obscur, illustre la vanité des croyances sur laquelle se construit une vie. Hornby capte extrêmement bien les conflits intérieurs de ses personnages qui voient les années se dérober et se posent la question de la valeur de leur existence (qu’Annie s’ingénie à traduire en formules algébriques dans un moment de grand désarroi !). Cette question du temps qui passe, de ce qui a été et n’est plus, file tout le roman et se pose à divers niveaux, non seulement celui des personnages en eux-mêmes, mais aussi celui d’une ville, d’une époque ou d’un courant musical. Une (ou plusieurs) relations de couple ratée, une absence d’enfants ou des enfants qu’on ne voit jamais, des occasions manquées et des années passées à boire, à regarder la télé ou à écouter la même musique peuvent-elles être rattrapées ? L’art, ou un enfant que l’on chérit, sont-ils le remède au sentiment du manque de sens de la vie ? Oui en partie. Mais qu’est-ce que l’art au juste, si personne ne se met d’accord sur la valeur d’une musique par exemple ? Vous avez trois heures !

Mais ce livre c’est aussi bien-sûr, un monument d’humour anglais. Le décalage entre le fantasme des uns et la réalité donnent lieu à des dialogues, des quiproquos et des rencontres surprises hilarants. J’ai ri aux larmes des premiers dialogues entre Jackson, gamin de six ans bourré de névroses existentielles, et son père. J’ai adoré la vision de l’auteur sur internet, ce vaste terrain vague « où s’accumulent les débris spatiaux », comme par exemple toutes les bêtises, rumeurs et théories du complot débitées sur les sites des communautés de fans obsessionnels. Duncan, fasciné par son ordinateur qui reconnaît presque instantanément les titres des chansons du CD qu’il insère dedans, et qui imagine une sorte de Neil Amstrong cybernétique, « Neil Headphones », qu’il faudrait impressionner en lui soumettant les albums les plus obscurs et improbables afin de n’être pas pris pour un mouton qui écoute des trucs mainstream, c’est un morceau d’anthologie. La mélancolie d’Annie face à la photothèque de son ordinateur, qui lui permet de comparer toutes les photos de ses vacances, année par année, depuis dix ans, c’est plus parlant que n’importe quel traité philosophique sur la monotonie de la vie, et cela permet de comprendre aussi une révolution toujours en cours de nos modes de vie et de pensée depuis l’arrivée du digital.

Le personnage d’Annie m’a touchée au départ par sa bravoure, son côté pince-sans-rire et sa pudeur qui l’empêche de se plaindre. Mais sur la fin ses sempiternelles hésitations, regrets, indécisions m’ont laissée insatisfaite de ce personnage. J’aime toutefois la grande décision – implicite – qu’elle prend à la toute fin. J’ai appris qu’il existait un courant musical appelé le « nothern style », originaire du nord de l’Angleterre, et qui ressemblait à la Motown. Enfin j’ai adoré, bien-sûr, la finesse des observations de Nick Hornby, quelque chose que je qualifierais de « finesse expériencielle » même si ça fait un peu jargon. J’ai bien envie de découvrir les autres romans de Mr Nick du coup.

Mais on est à la fin du mois de juin, autant l’avouer, je commence à saturer un peu de tant de finesse, si caractéristique des romans anglais (au moins de ceux que j’ai lus ce mois-ci). Je crois que j’aspire à quelque chose de plus brut de décoffrage, et j’en profite pour faire un peu de pub à mon Challenge Latino que je compte bien faire revivre par quelques lectures cet été (même s’il n’y a pas nécessairement de lien entre la première proposition de ma phrase et la deuxième, la littérature latino-américaine étant très diverse et pas forcément « brute de décoffrage »).

Je vous laisse avec cet extrait :

« Cela faisait longtemps [qu’il] n’était pas allé où que ce soit pour écouter un groupe, et il n’en revint pas de constater à quel point tout lui semblait familier. Les choses n’auraient-elles pas dû changer, à l’heure qu’il était ? N’auraient-elles pas dû bouger depuis son époque ? On était encore obligés de trimbaler son matos soi-même, de vendre ses disques et des T-shirts au fond de la salle, de parler au type allumé et solitaire qui était déjà venu vous voir trois fois dans la semaine ? La pratique de la musique en live ne laissait pas une grande marge de manoeuvre, cela dit. C’était comme c’était. Les bars, et les groupes qui s’y produisaient, n’avaient que faire de l’univers immaculé d’Apple ; ce serait des tranches de fromage industriel pour dîner et des toilettes bouchées jusqu’à la nuit des temps. » (p. 159)

« Juliet, Naked » de Nick Hornby, Editions 10/18, 2009, 376 p.

raison et sentiments,jane austen,elinor,marianne,dashwood,willoughby,ferrars,amour,passion,angleterre,mois anglais,argent,cottage,gentry4e participation au funky Mois Anglais 🙂

Virginia Woolf, Orlando

« Heureuse la mère qui porte un tel être ! Plus heureux encore le biographe qui raconte sa vie ! L’une n’aura jamais à s’affliger, ni l’autre à demander le secours du romancier ou du poète ! « 

Ma version, un recueil annoté au crayon par ma grand-mère 😍

Je me dépêche d’écrire un petit billet sur « Orlando », que je n’ai pas encore fini, mais je souhaitais absolument participer à la LC Virginia Woolf de l’incontournable mois anglais ! Il faut dire que je l’ai commencé il y a 4 jours et Mrs Woolf n’est pas le premier page-turner venu, que l’on engloutit en un après midi. Mrs Woolf tisse une soie miroitante et pleine de détails que l’on a plaisir à découvrir avec lenteur et émerveillement. Et pourtant, et pourtant, « Orlando » est un roman virevoltant, sautillant et plein d’autres qualificatifs en « an » qui font penser au vent qui soufflète dans les feuilles (mon Dieu ! Ça y est, la folie des comparaisons dont parle le narrateur d’Orlando me guette !)
Il faut dire que j’en suis arrivée au moment où Orlando, d’homme est devenu femme. J’ai atteint le coeur du propos de la « biographie » écrite par Woolf, à savoir l’androgynie. Biographie certes complètement fantaisiste, puisque Orlando traverse les siècles aussi bien que la barrière des sexes. Jeune et beau gentilhomme de l’ère élizabétaine, il ou elle atteint à la fin l’époque de sa biographe, 1928. Mais il ne faudrait pas penser que la mention de la biographie n’est qu’un accessoire sans importance. Woolf a beaucoup mis d’elle-même dans ce personnage il me semble, même s’il paraît que c’est un portrait de son amie de coeur (et un peu plus), Vita Sackville-West. Orlando est gauche et timide, même s’il remporte de grands succès à la cour et en amour. Il est pétri de contradictions : atteint du « mal de la littérature », il ambitionne d’entrer au panthéon des lettres anglaises, puis comprend que l’obscurité lui laisse plus de liberté que la pleine lumière. Son devenir femme ne simplifie pas les choses mais lui permet de comprendre enfin l’attitude de son premier grand amour, la jolie Sacha, et les ruses auxquelles doivent se livrer les femmes qui veulent vivre selon leur bon plaisir. C’est la cause de la vie même de Virginia Woolf qui aimerait joindre en elle-même les avantages des deux sexes (sans leurs inconvénients !)
Woolf, prenant la voix à la fois docte et amusée d’un biographe courant après son modèle, nous entraîne à notre tour sur les pas d’Orlando, en Angleterre, en Turquie ou en Grèce, en ville ou à la campagne, mêlant pensées profondes et notes d’humour. C’est hautement fantaisiste, on sent que Woolf a laissé courir sa plume sans contrainte, et pourtant j’ai sauté dedans à pieds joints ! Le tout dans une langue toujours gracieuse. Peut-être vaut-il mieux que je lui laisse la parole…

« La lande était à eux et la forêt ; le faisan et le daim était à eux ; le renard, le blaireau et le papillon. »

« Ainsi, sa lanterne à la main, après avoir vérifié que tous les ossements étaient en ordre – car si Orlando était romanesque il était aussi singulièrement méthodique et ne détestait rien tant qu’une pelote de ficelle sur le sol, à plus forte raison le crâne d’un ancêtre…« 

« Sur l’homme obscur est répandue la très gracieuse effusion de l’ombre. (…) Longtemps il resta perdu dans sa méditation sur la valeur de l’obscurité, la joie de n’avoir point de nom, d’être comme une vague qui revient se confondre avec le corps profond de l’océan… »

« Elle se souvint que, jeune homme, elle avait exigé des femmes qu’elles fussent obéissantes, chastes, parfumées et revêtues d’atours délicieux. « Pour ces désirs d’antan, réfléchit-elle, je devrai désormais payer de ma propre personne, car les femmes (si j’en crois mon expérience naissante, ne sont naturellement ni obéissantes, ni chastes, ni parfumées, ni revêtues d’atours délicieux.« 

« Mon seul droit, dès que j’aurai posé le pied sur le sol anglais, sera de servir le thé en demandant à ces messieurs comment ils l’aiment. « Le sucrez-vous, Monsieur ? Avez-vous accoutumé d’y mêler de la crème ?« 

Je joins ici le billet consacré à Orlando par Lili, mon maître à penser pour tout ce qui concerne Woolf ! Ce billet est d’ailleurs éblouissant et va bien plus loin que le mien sur tout ce qui fait le sel de ce roman.

No automatic alt text available.Participation à la LC Virginia Woolf du marvellous Mois Anglais.