Sylvie Germain, Le livre des nuits

livre des nuits

C’est du limon de la rivière Escaut que jaillit la dynastie des Péniel, une famille de bateliers au XIXe siècle. Dès le départ, la langue de Sylvie Germain, drue, chantante, avec ses mots étranges (comme « griseur », « transfondu », « blanchoyant »…) nous happe dans une sorte de mélopée apte à traduire des existences qui se déploient au ras de l’eau et du ciel. Sylvie Germain, c’est un peu une sorte de « réalisme magique » à la française. Comme dans Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, nous suivons les personnages d’une famille à la fois inscrite dans l’histoire, et hors du temps comme dans les légendes. Les hommes vont à la guerre : celle de 70, celle de 14, celle de 39, et en reviennent couturés de blessures internes et externes. Les femmes mettent au monde des enfants, mais parfois ceux-ci sont des statues de sel, ou des nuées de sauterelles. Elles peuvent perdre toute pilosité ou manger de la terre – comme dans Cent ans de solitude.

« C’était un de ces lieux perchés aux confins du territoire et qui, comme toutes les zones frontalières, semble perdu au bout du monde dans l’indifférence et l’oubli – sauf lorsque les maîtres des royaumes jouent à la guerre et les décrètent alors enjeux sacrés. » (p. 77).

Et comme dans Cent ans de solitude, c’est dans un hameau perdu et solitaire que Victor-Flandrin, dit Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup, quittant les gens de l’eau-douce, va s’enraciner – dans cette partie de France régulièrement convoquée « au balcon de l’histoire en flammes ». Avec ses pépites d’or dans les prunelles et son ombre blonde, Victor-Flandrin prend la tête de la Ferme-Haute, la plus riche du village. Mais il reste auréolé de mystère, ami des loups, s’attachant par quatre fois à une femme, mais quatre fois veuf, engendrant une grande descendance, toute marquée par la gémellité. Touché plusieurs fois en plein cœur par l’épreuve, il se relève à chaque fois de la perte de ses proches, et continue de braver le ciel, « à l’aplomb de Dieu ». Car la vie, nuit après nuit, toujours continue.

« Sa mémoire était longue et profonde, – il n’était pas un seul de ces milliers de jours qui bâtissaient sa vie dont il ne gardât un souvenir aigu. Nombre de ces jours lui avaient été souffrance et deuils, mais Ruth jetait une clarté si vive, une joie si forte, sur le présent que tout le passé en était rédimé. Loin même de lui faire oublier celles qu’il avait aimé autrefois, la présence de Ruth clarifiait leurs visages pour les fixer, non en portraits, mais en paysages illimités. » (p. 263)

Gothique ? Fantastique ? Surréaliste ? Surnaturel ? Merveilleux ? Sacré ? Il y a un peu de tous ces ingrédients dans cette histoire à l’attrait puissant. Qui lit les pages consacrées au château du marquis Archibald Merveilleux du Carmin et à son institution des « Petites soeurs de la bienheureuse Adolphine » ne pourra pas s’empêcher de penser aux films de Tim Burton par exemple. C’est un conte de fées moderne.

« En ce temps-là les loups erraient encore par les nuits glacées d’hiver à travers la campagne et s’en venaient chercher pâture jusque dans les villages… Ainsi vivaient les gens d’à-terre, dans l’alarme toujours ressurgissante de cette insatiable faim… » (p. 67)

C’est ainsi que l’auteur parvient à nous faire envisager, du point de vue d’une campagne presque mythologique, comme peuplée de demi-dieux, les soubresauts d’une histoire terriblement charnelle et réaliste : les guerres et leur cortège d’invasions et de pillages qui remontent à la nuit des temps, le passage de l’ère des veillées au coin du feu à l’ère du cinéma, de la radio et des automobiles… jusqu’à une terrible scène qui m’a longtemps hantée, d’autant plus qu’elle fait immédiatement penser à une image insoutenable du film Le vieux fusil avec Philippe Noiret (qui l’a vu comprendra peut-être à laquelle je pense). Et les mots tels que Sachsenhausen viennent remplacer celui des loups dans le grand registre des terreurs humaines. Mais il y a aussi les faits intimes qui tissent l’histoire des hommes : les amours, les mariages, les liens familiaux, l’école avec son apprentissage central de la géographie et de l’histoire, la mort, le spirituel… On pense à plusieurs sources : au-delà de Garcia Marquez, il y a la tradition mystique (de Thérèse de Lisieux citée explicitement, à Marthe Robin, modèle de sœur Violette-du-Saint-Suaire, elle-même carmélite), mais j’ai aussi pensé au « fantastique rural » de mon cher André Dhôtel et au travail historien d’Eugen Weber sur La France de nos aïeux. On ne peut s’empêcher de chercher à rattacher Germain à une quelconque filiation littéraire, tant ce premier roman, couronné de prix littéraires à sa sortie, est véritablement unique et original, très abouti et très visuel dans sa forme.

« Comme autrefois les paysans suspendaient les dépouilles des loups qu’ils avaient réussi à tuer aux branches des arbres à l’entrée de leurs villages pour mettre en garde leurs compètes et les tenir éloignés de leurs fermes, Nuit-d’Or accrocha la tête du cheval au fronton du porche de la cour. Mais ce défi ne s’adressait à aucun autre animal ni même aux hommes, – il ne visait que Celui à l’aplomb duquel la mort surgissait toujours sans rime ni raison, se permettant de saccager d’une simple ruade la lente et laborieuse construction du bonheur des hommes. Pendant des jours le porche de la ferme de Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup ouvrit le bal aux busards, aux vautours et aux milans. » (p. 116).

Le livre des nuits : peut-être parce que c’est la nuit qui nous enfante, nous transforme puis nous accueille dans la mort, en un cycle générationnel perpétuellement renouvelé. Les nuits scandent ce récit s’étalant sur près d’un siècle et cinq générations : un livre portant sur les éclosions, les passages de flambeaux, les moments de vérité, les déchirements, le mal et les absurdités de l’histoire, toute l’âcreté et la douceur à la fois des complexes rapports humains. En fait, je me rends compte que j’ai du mal à en parler. Même si ce livre m’a parfois déroutée, parfois agacée par une certaine prédilection pour le grotesque, j’en ressors éblouie, comme en pleine lumière après une longue nuit de veille…

« Sang-Bleu aimait ce cri, elle l’aimait plus encore que le chant fantastique qui habitait son corps tant il retentissait avec force en elle, faisant lever au-dedans de sa chair un grand frémissement pareil à celui des effraies blanches battant des ailes à la nuit dans la volière du château du Carmin. Le monde alors réaffleurait en archipels de présence sur le fond de désert sur lequel elle s’était retirée et elle redécouvrait les choses. » (p. 220)

Je comprends donc pourquoi c’est un des livres-fétiches de Lili, qui nous pressait de le lire urgemment, et je la remercie de m’y avoir aidée en me l’offrant via notre swap ! J’ai une question pour toi Lili : as-tu lu la suite, Nuit d’ambre, et est-elle à la hauteur du premier ?

Quelques autres avis sur le roman : Sylire, Lili Galipette (qui nous propose même un arbre généalogique de la famille Péniel !), Asphodèle

« Le livre des nuits » de Sylvie Germain, Folio Gallimard, 1e éd. 1985, 337 p.

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Virginia Woolf, Les Années

« Que c’est agréable de n’être plus jeune ! Agréable de ne plus se préoccuper de ce que pensent les gens ! On peut vivre à sa guise… quand on a soixante-dix ans. » (p. 525)

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D’après mon expérience, les romans se partagent en deux catégories (avec une infinité de variations entre les deux). Il y a d’abord les romans qui nous embarquent facilement dans leur histoire ; le lecteur est plutôt passif et n’a qu’à se laisser porter par la vague ; nous avons ici affaire aux page-turner, aux romans-détente, aux romans d’aventures à rebondissements, aux polars bien troussés. Et puis il y a les romans qui exigent une participation active du lecteur, qui l’invitent à s’approprier les images, les sons, les sensations décrites, à les faire siennes. Ceux-là ne se laissent pas facilement cerner au départ, mais au bout d’un certain nombre de pages ils déploient une grande puissance d’envoûtement (s’ils sont bons évidemment). Au risque de tomber dans le comble du cliché, dans le second cas on trouve typiquement la Recherche de Proust. Les premiers peuvent nous laisser un peu sur notre faim, un peu vides, lorsqu’on les termine, car ils fonctionnent sur le mode de l’addiction. On sort des seconds plus enrichis, avec un sentiment de plénitude, comme si l’on était parvenus au sommet d’une montagne. Les deux catégories sont nécessaires à mon équilibre 😉

Si Les Années de Virginia Woolf appartient à la seconde catégorie sans hésitation (le contraire eut été étonnant), il est quand même d’une facture beaucoup plus classique que Les Vagues (qui faisaient « dialoguer » les fors internes de ses « personnages »). Les Années ce sont tout simplement les années qui s’écoulent entre 1880 et 1930 et quelques, le temps de voir vivre et se croiser trois générations d’une même famille, les Pargiter. Du grand-père colonel à sa petite-fille médecin, en passant par sa fille suffragette, son fils avocat, la fille qui a épousé un Irlandais, le fils qui est parti au loin, la fille aînée qui est restée vieille fille pour s’occuper de son père (ils sont 7 ou 8 enfants, je ne les ai pas comptés), leur cousine riche, leurs cousines pauvres, etc etc. Leur monde : Londres, Oxford, la campagne anglaise, les réceptions, le voyage aux Indes, les réunions associatives, le déclassement vers les bas quartiers de Londres.

La guerre, les nouveautés technologiques, une mèche blanche ou un embonpoint qui pointe, un décès, sont autant de signes qui forgent l’impression du temps qui passe : les heures, les jours, les années défilent comme dans un carrousel. Tout y passe, y compris les événements les plus minimes. Et d’ailleurs, les grands événements de la Grande Histoire nous sont à peine suggérés, incidemment, au même titre qu’un dé à coudre perdu dans les plis d’un fauteuil. Il faut comprendre que quand Rose se prend une pierre et fait de la prison, c’est parce qu’elle revendique le droit de vote pour les femmes (du moins j’ai cru le comprendre, mais évidemment je n’en suis pas sûre à 100%). De très nombreuses allusions percent dans ce roman fourmillant, et dévoilent autant de critiques du système social où s’insèrent les personnages, mais elles sont tellement elliptiques qu’on pourrait ne pas y prendre garde, et rire simplement de la vieille bonne congédiée et marmonnante, quand il s’agit de bien plus que cela.

L’écriture de Virginia Woolf est géniale, je crois que quiconque s’y intéresse partage cette affirmation. C’est même l’intérêt principal du roman, plus que l’histoire en elle-même. (Petite parenthèse : ce doit être une question de traduction mais ici j’ai eu l’impression que cette écriture était plus légère et anodine que dans Les Vagues traduites par Yourcenar). Toujours est-il que par son écriture, même filtrée par la traduction, Woolf porte un regard à la fois naïf et incisif sur les choses les plus triviales du quotidien, ce qui les rend tout d’un coup insolites. Elle embrasse dans une même phrase ou un même paragraphe les choses et les personnes les plus lointaines. Les flux de pensée des personnages se marient harmonieusement avec la mécanique invisible de l’univers. Elle relie des choses en apparences très différentes mais qui semblent d’un coup fonctionner en syntonie.

« Il pleuvait. Une pluie fine, une légère averse, saupoudrait les pavés et les rendait gras. Cela valait-il la peine d’ouvrir son parapluie, de faire signe à un cab ? se demandaient les gens au sortir du théâtre, en levant les yeux vers le ciel calme, laiteux, et ses étoiles ternes. (…) Cela valait-il la peine de s’abriter sous l’aubépine, sous la haie ? semblaient se demander les brebis ; et les vaches, déjà au pacage dans les champs gris, sous les buissons incolores, continuaient à ruminer, à mâchonner, d’un air endormi, avec des gouttes de pluie sur leurs flancs. » (p.99)

Elle a un don pour transcrire les dialogues : ce ne sont pas les dialogues bien écrits, enlevés, plaisants à lire, du roman romanesque de bon aloi. Ce n’est pas ainsi que nous parlons dans la vraie vie, n’est-ce pas ? Quand nous parlons, nous commençons une phrase sans la finir, nous interrompons notre interlocuteur, nous divaguons… Eh bien il semblerait que Woolf ait branché sa petite caméra secrète pour surprendre ces conversations sans queue ni tête de la vraie vie et les retranscrire… Même si en réalité, elle a dû les travailler soigneusement ! Et elle s’en amuse la coquine !

« Toutes les conversations seraient absurdes, je pense, si on les mettait par écrit », fit-elle en remuant son café. Maggie arrêta sa machine un instant et dit avec un sourire : « Même si on ne le fait pas. » (p. 240)

Voire même, elle s’immisce carrément dans le roman à la toute fin, avec cette phrase, au beau milieu d’un dialogue, comme si la romancière qu’elle est disait : « zut à la fin de me fatiguer à reproduire leurs stupides conversations ! » :

« C’est facile pour vous qui habitez Londres… », disait-elle. Mais l’ennui de noter les paroles des gens c’est qu’ils racontent tant de bêtises… des vraies bêtises. » (p. 444) Si vous le dîtes, Mrs Woolf !

Elle excelle à rendre compte des tours et détours de la pensée de quelqu’un qui rêvasse :

« Qu’elle était ignorante. Par exemple, cette tasse – elle la tint devant elle. De quoi est-elle faite ? d’atomes ? Et que sont les atomes, comment adhèrent-ils les uns aux autres ? La surface dure et unie de la porcelaine avec son motif de fleurs rouges lui apparut soudain comme un merveilleux mystère. » (p. 221)

Elle montre le sentiment d’oppression que ressentent beaucoup de femmes en société, et l’échappatoire, le sentiment de libération que représentent les transports modernes pour elles :

« Au milieu de la circulation, elle distingua un véhicule rebondi. Dieu soit loué, sa teinte était jaune. Dieu soit loué, elle n’avait pas manqué son omnibus. Elle fit un signe et grimpa sur l’impériale. Elle poussa un soupir de soulagement, lorsqu’elle remonta sur ses genoux le tablier de cuir. La responsabilité passait entre les mains du conducteur. Elle se détendit et respira la douce atmosphère de Londres. » (p. 152)

« Juste à temps, se dit Kitty, debout dans son compartiment. Elle avait peine à croire qu’un monstre si formidable pût s’élancer si doucement pour entreprendre un tel parcours. Elle vit le buffet reculer. Nous voilà partis, se dit-elle, en se laissant tomber sur la banquette. Nous voilà partis. Toute la tension de son corps se relâcha. Elle était seule ; et le train roulait. On dépassa la dernière lampe du quai. La dernière silhouette s’évanouit. Quelle joie ! se dit-elle, comme si elle était une petite fille échappée à sa nurse. Nous voilà partis ! » (p. 352)

« Eleanor ferma le livre. Je le lirai un de ces jours, se dit-elle. Lorsque j’aurai mis Crosby à la retraite et que… Prendrait-elle une autre maison ? Voyagerait-elle ? Irait-elle enfin aux Indes ? Sir William se mettait au lit dans la chambre voisine. Sa vie à lui se terminait, elle commençait la sienne. Non je ne chercherai pas à m’installer dans une autre maison. Certainement pas, songea-t-elle, considérant la tâche au plafond. De nouveau elle eut la sensation du navire qui clapote doucement à travers les vagues, du train qui se balance de côté et d’autre, le long des rails. Les choses passent, se transforment, se dit-elle, les yeux au plafond. Et où allons-nous ? Où cela ? Où cela ?… Les papillons de nuit s’élançaient autour du plafond ; le livre glissa à terre. Craster a gagné le cochon, mais qui donc a eu le plateau d’argent ? Elle rêvassait, fit un effort, se retourna pour souffler la bougie. L’obscurité régna. » p. 288

Et aussi le décalage, la brèche temporelle que produisent notamment les technologies modernes :

« Elle semblait rassembler deux images de son cousin ; sans doute celle du téléphone et celle qui lui apparaissait dans le fauteuil. Ou bien en existait-il une autre ? Cette façon de connaître les gens à demi, d’être à moitié connu soi-même, cette sensation de l’œil qui se pose sur la chair, comme une mouche qui rampe, c’est bien désagréable, se dit-il, mais impossible à éviter après tant d’années. » (p. 401)

« – J’ai dit : est-ce un oiseau ? Non, je ne crois pas. C’est trop gros. Cependant ça avance, et subitement, j’ai pensé : C’est un aéroplane. Et c’était vrai. Tu te souviens, ils avaient survolé la Manche peu de temps auparavant. J’étais avec vous dans le Dorset quand j’ai lu cela dans le journal. Alors quelqu’un, ton père je crois, a dit : ‘Le monde ne sera plus jamais le même à présent.' » (p. 419)

Et enfin, Woolf a beaucoup d’humour (si, si !) qui se manifeste soit par de l’ironie, un effet de grossissement des petites manies des gens par exemple, ou la moquerie des convenances de l’époque, soit dans certains dialogues d’une grande drôlerie, comme celui-ci :

« J’étais seule, assise, j’ai entendu la sonnette, je me suis dit : C’est la blanchisseuse. Des pas montaient l’escalier. North est apparu. North. » Sara porta la main à sa tête en manière de salut. « Il avait cet air-là… ‘Pourquoi diable ?’ ai-je demandé. ‘Je pars demain pour le front’, m’a-t-il dit en claquant les talons. ‘Je suis lieutenant du…’, je ne sais plus… régiment royal d’attrapeurs de rats ou quelque chose de ce genre. Et il a posé sa casquette sur le buste de notre grand-père. ‘Combien de morceaux de sucre réclame un lieutenant des régiments royaux des attrapeurs de rats ?’ ai-je demandé. « Un. Deux. Trois. Quatre ?‘ » (p. 370)

Voilà, voilà, j’espère, avec cette petite collection de citations, vous avoir donné l’envie de vous plonger dans ce roman, et bien d’autres, d’une romancière que je découvre petit à petit (et dans son cas, il est précieux de prendre son temps pour savourer). Merci à Lili qui donne sur son blog de passionnée woolfienne tant de clés de lecture de cette oeuvre ! Par exemple ici, ici et ici.

« Les années » de Virginia Woolf, traduction de Germaine Delamain et Colette-Marie Huet, préface de Christine Jordis, Folio classique, réédité en 2008, 452 p.

Robert Goddard – Par un matin d’automne

thiepval

Par un matin d’automne dans les années 80, une mère septuagénaire et sa fille arrivent de Londres pour se rendre au cimetière militaire franco-anglais de Thiepval en Picardie. La plus âgée cherche un nom parmi les 73 367 morts de la Grande guerre commémorés ici. L’ayant trouvé, Leonora narre pour la première fois à sa fille l’histoire de sa jeunesse. Une jeunesse définitivement pas comme les autres : ni père, ni mère. Mais encore pire : des parents dont on ne lui parle jamais. Une grande maison aristocratique, Meongate. Un grand’père distant, Lord Powerstock. Une grand’mère haineuse qui n’est pas la sienne, Olivia, deuxième Lady Powerstock. Une enfance malheureuse, et des mystères, plein de mystères. Pourquoi Leonora est-elle née dix mois et demi après la mort de son père au champ d’honneur ? Pourquoi ne lui parle-t-on jamais de ses parents ? Pourquoi Olivia la hait-elle et lui inculque l’idée de son illégitimité ? Qui était cet homme qui fut assassiné à Meongate peu avant sa naissance et qui l’a assassiné ? Quel est le sens de ces deux tableaux malsains peints par le premier mari d’Olivia ? L’horizon est bouché et la petite fille s’est débattue contre les ombres de son passé, en vain.

Jusqu’au jour où…

Cottage - Keith Hornblower
Cottage – Keith Hornblower

J’en ai déjà trop dit. Voilà un roman envoûtant, qui court sur toute l’étendue fatale et tragique du dernier siècle. Un drame se noue lors de la Première Guerre mondiale. De nombreux protagonistes liés à la famille Powerstock y sont mêlés. Les retombées du drame s’enchaînent comme les pièces d’un domino, avec des conséquences parfois inattendues. Au fil du temps et de la vie de Leonora, fille du malheur mais aussi témoin de la revanche de la vie sur la mort, des témoins du passé réapparaissent au moment où elle s’y attend le moins. A partir de là, des récits s’enchâssent et chacun éclaire une partie du mystère, répondant en partie aux autres. Leonora n’est pas en reste, et à certains moments décisifs, mène l’enquête et provoque le retour du passé.

Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’on est fabuleusement mystifiés, et les différents narrateurs prenant la parole peuvent garder leur part d’ombre… qui, ne vous inquiétez pas, se dissipe presque en entier à la fin du roman. Presque…

La reconstitution des différentes périodes historiques est frappante d’authenticité, sans trop en faire, ce qui conserve le naturel de l’histoire. Un climat légèrement inquiétant pèse sur toute la longue et sinueuse histoire. La construction du récit est virtuose, à une ou deux petites invraisemblances près dues à certains tours de force narratifs. Un ou deux personnages manquent un peu de relief, par rapport à d’autres qui prennent une place démesurée… mais c’est sans doute ainsi que l’on doit comprendre l’ethos (ou le non-ethos) de chacun.

La dernière page retournée, la puissance évocatrice de l’histoire d’une famille pas comme les autres sur le temps long du siècle, est restée un moment marquée dans mon esprit, au point que j’ai eu du mal à m’endormir le soir !

Challenge God save the livre

Challenge-anglais

Kazuo Ishiguro, Les vestiges du jour

kazuo_ishiguroEcrivain anglophone, Kazuo Ishiguro est à lire en langue originale, oui, même par toi, le timide de l’english !

Sa langue est pure, simple et élégante. La « ligne claire » de l’écriture.

Son génie niche dans la subtilité des sentiments de ses personnages. Britannique d’origine japonaise, l’écrivain dépeint les traits de caractère avec retenue et délicatesse. En peinture, il appartiendrait au courant pointilliste. (Je me rends compte que le pointillisme entre en contradiction avec la ligne claire… Hem ! Mais rien n’oppose un style en « ligne claire » à un signifié « pointilliste », non ?).

Ses romans se déroulent soit en Angleterre, soit au Japon. Dans The Remains of the Day (Les Vestiges du jour dans l’édition française), c’est la vieille Angleterre qui resurgit, sous les traits d’un vieux majordome écrivant à la première personne, vers le milieu du siècle dernier.

Stevens (Anthony Hopkins) dans le film tiré du livre (1993)
Stevens (Anthony Hopkins) dans le film tiré du livre (1993)

Essayez de prononcer à voix haute le mot « butler » (majordome) avec le meilleur accent british que vous pouvez, faites bien sonner la courte dentale (T) pour donner de l’écho à la longue labiale (L), et vous aurez une certaine idée de la rigueur compassée et impassible du personnage. Ma parole, mais cet homme ne ressent-il donc aucune forme de sentiment ? Serait-il remonté comme un coucou pour faire irruption à heures fixes dans la bibliothèque de son maître et lui apporter son sherry ou son five-o’-clock tea ?

C’est plus compliqué que ça. James Stevens, le narrateur-majordome, procède à une sorte de réminiscence de son passé alors qu’il vient de recevoir la lettre d’une vieille connaissance, Mrs Benn, l’ancienne gouvernante de la maison où il sert, Darlington Hall. Sur une brusque impulsion, Stevens veut qu’elle revienne travailler à Darlington Hall car il pressent que Mrs Benn souffre dans sa vie conjugale. Le maître de Stevens, l’Américain Farraday (dont les usages « surprennent » Stevens – mais jamais il n’admettra qu’il est choqué), l’encourage à prendre quelques jours de vacances dans le countryside et lui prête sa voiture. Stevens décide de profiter du voyage pour aller visiter Mrs Benn. Le roman se divise selon le nombre d’étapes routières (huit) qu’il faut pour aller de Darlington Hall à Weymouth, lieu de résidence de l’ancienne gouvernante.

En ayant dit ça, on a tout dit des événements qui se déroulent dans le présent de la narration. Mais le passé et le subconscient de Stevens recèle des trésors d’informations sur toute une période – la première moitié du XXe siècle – et sur une frange de la population britannique : les aristocrates, leurs domestiques, leurs us et coutumes, leur participation à la Première Guerre mondiale, et ce qu’il en a découlé ensuite… Des informations qui font effet de bombes à retardement parfois ! (La vie est un champ de bataille, n’est-ce pas ?). Un peu comme dans la célèbre série « Downton Abbey » qui prend place dans le même type de contexte, mais avec moins de jeunes femmes dans la catégorie « maître de maison ».

Mais ne croyez pas que Stevens va vous révéler tout de go de quoi il retourne. Le vieux majordome a si longtemps vécu pour et par son maître, au nom de l’idée extrêmement élevée qu’il se fait de sa « dignité » de majordome, qu’il en devient un être impersonnel, qui ne saurait ressentir d’émotions qui déborderaient le cadre de son devoir (même envers son propre père, un ancien majordome qui lui a précisément appris la retenue en tout). Enfin, c’est ce que lui et le lecteur croient au début. Peu à peu les réminiscences se font plus précises, plus intenses et se transforment en une auto-psychanalyse qui ne dit pas son nom, avec la lettre de Mrs Benn comme madeleine-boîte de pandore. Mr Farraday n’a pas été toujours le maître de Stevens ; auparavant, et pendant plus de trente ans, ce fut Lord Darlington en personne. Mrs Benn ne s’appelait pas ainsi, c’était Miss Kenton, une charmante et compétente jeune femme. On comprend que Lord Darlington a souffert d’une obscure disgrâce après la Seconde Guerre mondiale, mais on ne sait pas pourquoi. Ces mystères sont comme les secrets que les maîtres taisent devant leurs domestiques, et qu’ils ne livrent qu’une fois les portes refermées. Stevens lui-même ferme les portes de sa conscience personnelle pour être tout entier dévoué à son maître, quoi qu’il arrive.

Stevens et Miss Kenton
Stevens et Miss Kenton

Il y a deux niveaux d’histoire, comme dans Downton Abbey : en haut, la vie du maître Lord Darlington (célibataire) qui mène une vie publique ; en bas, celle des domestiques, qui ressortit au domaine éminemment privé.

Stevens et son père
Stevens et son père

Les différences sociales, si marquées en Angleterre, sont finement soulignées. Il y a aussi deux niveaux de compréhension : ce que la subjectivité de Stevens et son refoulé nous laisse entrevoir du passé de Darlington Hall, et ce que le lecteur est invité à deviner entre les lignes. Les secrets éclosent à force de tourner autour des souvenirs, mais c’est tout en non-dits et subtilité.

La fin est simple et poignante. La carapace du vieux domestique s’ouvre mais il reste pudique. C’est un homme de l’ancien temps, un temps où le concept de « transparence » tel que nous le connaissons aujourd’hui n’avait pas de sens.

Ce livre est magnifique (mon préféré de l’auteur, avec peut-être An Artist of the Floating World qui se passe à la même époque mais au Japon). Il brasse à la fois l’histoire et les destinées individuelles (un peu comme dans La Révolution des cierges). Des destinées qui, bien qu’obscures et ratées aux yeux du monde, valent toute la peine d’être vécues. Ouf, je sors sécher ma larmichette, excusez-moi !

Edit 13/12/13 : Cet article participe au challenge « God save the livre 2013« .

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