Marcel Proust, Du côté de chez Swann

Proust et son roman-fleuve-culte A la recherche du temps perdu. Qui ne rêve de l’inscrire à son palmarès de lecteur sérieux ? Quel meilleur marqueur que « la Recherche » pour afficher sa prétention culturelle ? Je l’avoue, longtemps je l’ai vu comme cela, et pour cette raison, il m’effrayait. Je n’aurais pas eu l’idée de commencer à le lire, il y a une petite dizaine d’années, si mon petit frère n’avait pas lui-même lu Du côté de chez Swann dans une édition de la Pléiade s’il vous plaît. Quoi ? Mon petit frère lisait Proust, et moi, la « littéraire-de-la-famille » je n’osais même pas m’en approcher ? Ça ne pouvait plus durer. Saisie de snobisme, j’empoignais donc ledit exemplaire de la Pléiade et, avec surprise, je plongeais dedans avec délice. Mais voilà, au fil de ma lecture j’avais sauté pas mal de passages, et notamment toute la troisième partie, « Noms de pays : le nom » (je crois que ce titre ne m’inspirait guère) pour passer directement au deuxième tome, A l’ombre des jeunes filles en fleur. Puis je l’abandonnais à sa moitié (trop de tournicotages autour de Gilberte m’ayant probablement donné le tournis), et enterrais Proust pour quelques années.

Dernièrement, j’ai voulu recommencer à lire A l’ombre des jeunes filles en fleur, mais je me suis dit qu’auparavant, je gagnerais peut-être à lire enfin la troisième partie du premier tome. Et cette partie, une fois lue (avec un plaisir extraordinaire de me replonger dans cet univers), je me suis rendue compte que je ne me rappelais plus de rien des deux premières parties de Du côté de chez Swann. J’ai donc relu « Combray » et « Un amour de Swann ». Et finalement, j’ai trouvé que ma méthode de lecture, circulaire, correspondait assez bien à la façon d’écrire de Proust, circulaire aussi, où tout se répond, où un détail semé au début peut se trouver un écho, une forme de confirmation dans un autre fait, au milieu ou à la fin du livre.

Par où commencer mes impressions de lecture du coup ? Par son épisode de la madeleine sans doute, si mythique qu’elle s’est convertie en lieu commun : par une bouchée de madeleine, le narrateur adulte revit soudainement un épisode de son enfance. La Recherchec’est donc une archéologie, une expédition destinée à retrouver le continent englouti du temps, la quête de l’Atlantide. Et son vaisseau d’exploration, ce sont les cinq sens et les émotions. La nature aussi, dans laquelle il « lit » à livre ouvert. A ce propos, je vous livre cette phrase qui vaut son pesant de cacahuètes : « Car souvent j’ai voulu revoir une personne sans discerner que c’était simplement parce qu’elle me rappelait une haie d’aubépines… » (!) 😂

Toute la première partie est ainsi un sauvetage de souvenirs que le narrateur – Proust ? La question à 10000 anciens francs – a passé, étant jeune garçon, en vacances chez sa grand mère à Combray (quelque part à côté de Reims même si ce lieu imaginaire a été inspiré par un village à côté de Chartres). Cette séquence est entrecoupée de réminiscences de la vie parisienne, de réflexions philosophiques et littéraires et de coups de projecteur sur certains personnages clés : ce snob de Legrandin, cet empêché de Vinteuil (et sa vilaine fille), ce vieux garçon d’oncle Adolphe, la mystérieuse « dame en rose », la tante Léonie en redite du malade imaginaire, ce monument de domestique qu’est Françoise, cette péronnelle de Gilberte, et bien-sûr, ce dandy mondain mais modeste, original et coureur de Swann… Cela n’a pas vraiment de début, ni de milieu ni de fin, d’où une impression d’immersion presque hypnotique. Avec son célébrissime incipit « Longtemps je me suis couché de bonne heure… », la première partie commence par toute une réflexion sur les chambres à coucher que le narrateur a connues et auxquelles il a dû s’habituer. On comprend de suite qu’il a une sensibilité peu commune, presque synesthésique, aux lieux, aux formes et aux couleurs. Diagnostic de Dr Ellettres ? Cette hyper sensibilité explique son besoin maladif de recevoir le doux baiser du soir de sa maman afin de bien dormir. Et puis on assiste aux visites de Swann en voisin à la famille du narrateur à Combray, toujours avec un panier de fraises à la main, une bonne bouteille du vin d’Asti ou une recette de perdreaux à la crème – car Swann n’est pas « fier » et ses voisins, loin de se douter de ses hautes fréquentations parisiennes, le traitent un peu par-dessus la jambe (la grand-tante du narrateur : « Comment, elle connaît Swann ? Pour une personne que tu prétendais parente du maréchal de Mac-Mahon ! »). Mais on a aussi des considérations sur le clocher de l’église de Combray, la mécanique domestique de la maison, les manies de tante Léonie, l’heure des repas, la « tyrannie » de Françoise dans les cuisines, les paroissiens qui s’espionnent à la messe, la grandiloquence de Legrandin (à mourir de rire), les lectures du narrateur et de son camarade Bloch à l’humour très « Alphonse Allais », et bien-sûr, les promenades « du côté de chez Swann » et « du côté de Guermantes ». Voilà pour « Combray » où les fleurs et l’architecture, les lectures et les relations de famille (et déjà un vif attrait pour l’aristocratie de la part du narrateur) tiennent le haut du pavé. Proust, où l’art de donner une épaisseur extraordinaire aux riens qui peuplent nos vies.

Avec « Un amour de Swann », on passe à la satire sociale des salons de la IIIe République, immortalisés par le « noyau de fidèles » du couple Verdurin. Proust tape très fort sur la vulgarité, la suffisance, le ridicule, le grotesque, l’égoïsme, l’arrogance et la méchanceté de tout ce petit monde : les inénarrables Verdurin bien-sûr, le stupide et velléitaire docteur Cottard dont les « bons mots » tombent toujours à côté, le peintre et le pianiste érigés en serviteurs de l’Art suprême par Mme Verdurin alors que ce sont des tâcherons, et bien-sûr Odette, la petite Odette, la cocotte dont Swann tombe éperdument  amoureux (et jaloux !) alors qu’elle n’est « même pas son genre » ! Entre la raillerie du bourgeois et les méandres existentiels de l’âme humaine, cette partie ne manque pas de sel même si on peut la trouver un peu datée parfois (et lassante).

Dans la troisième partie « Noms de pays : le nom », le narrateur fait toute une réflexion sur la puissance d’évocation des noms de lieux comme Venise, Florence, Parme en Italie, mais aussi Balbec (rappelons que ce lieu est aussi imaginaire que Combray), Bayeux, Coutances, Vitré, Questambert, Pontorson, Quimperlé (où je passe, moi, beaucoup de vacances !)… On a ainsi le parallèle avec tout le développement sur les chambres dans la première partie. Le narrateur est littéralement « capturé » par son imaginaire, au point qu’il tombe malade quand son père lui annonce qu’il projette de lui faire passer des vacances en Italie. C’est ballot ! Le voyage ne se fera pas, mais qu’à cela ne tienne, le narrateur passe à une autre obsession : son amour pour Gilberte, la fille de Swann et Odette, avec qui il joue sur les Champs Elysées. Il ne pense qu’à elle, du matin au soir, ne guette que les instants où il pourra la voir, et même son cocher, son institutrice ou sa rue lui semblent emplis d’une grâce particulière car… ce sont ceux de Gilberte. Quant à la mère de Gilberte, elle ne le laisse pas insensible non plus. On en saura plus dans A l’ombre des jeunes filles en fleur

« Et il y eut un jour aussi où elle me dit : ‘Vous savez, vous pouvez m’appeler Gilberte, en tout cas moi, je vous appellerai par votre nom de baptême. C’est trop gênant.’ Pourtant elle continua encore un moment à se contenter de me dire ‘vous’ et comme je le lui faisais remarquer, elle sourit et composant, construisant une phrase comme celles qui dans les grammaires étrangères n’ont d’autre but que de nous faire employer un mot nouveau, elle la termina par mon petit nom. Et me souvenant plus tard de ce que j’avais senti alors, j’y ai démêlé l’impression d’avoir été tenu un instant dans sa bouche, moi-même, nu, sans plus aucune des modalités sociales qui appartenaient aussi, soit à ses autres camarades, soit, quand elle disait mon nom de famille, à mes parents, et dont ses lèvres – et l’effort qu’elle faisait, un peu comme son père, pour articuler les mots qu’elle voulait mettre en valeur – eurent l’air de me dépouiller, de me dévêtir, comme de sa peau un fruit dont on ne peut avaler que la pulpe, tandis que son regard, se mettant au même degré nouveau d’intimité que prenait sa parole, m’atteignait aussi plus directement, non sans témoigner la conscience, le plaisir et jusque la gratitude qu’il en avait, en se faisant accompagner d’un sourire. » (p. 396).

Les phrases de Proust, il faut que j’en parle vu que c’est bien la deuxième chose à laquelle on pense à son propos, après l’épisode mythique de la madeleine. Et c’est vrai, elles sont longues ses phrases (cf. l’extrait plus haut), au point qu’il faut parfois les lire trois fois pour emboîter touts les tiroirs et en saisir tout le sens. Mais s’y attarder, muser le long de ses phrases pour voir jusqu’où il nous mène, comme une promenade à mille détours, c’est un plaisir ! Proust a le génie des images. Tous ses sentiments subjectifs sur les choses qui l’entourent, sur ses ressentis, il arrive à les transcrire de façon lumineuse, chatoyante, mille fois nuancée. Je prends pour exemple un paragraphe où il raconte ses ressentis de lecture (ça me rejoint particulièrement, cette expérience universelle de la lecture d’un livre ) et l’impact de son environnement (une après-midi dans le jardin) sur eux, qui révèle l’élasticité du temps…

« Dans l’espèce d’écran diapré d’états différents que, tandis que je lisais, déployait simultanément ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondément cachées en moi-même jusqu’à la vision tout extérieure de l’horizon que j’avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu’il y avait d’abord en moi, de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, c’était ma croyance en la richesse philosophique, en la beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel que fût ce livre. (…) Enfin, en continuant à suivre du dedans au dehors les états simultanément juxtaposés dans ma conscience, et avant d’arriver jusqu’à l’horizon réel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs d’un autre genre, celui d’être bien assis, de sentir la bonne odeur de l’air, de ne pas être dérangé par une visite ; et quand une heure sonnait au clocher de Saint-Hilaire, de voir tomber morceau par morceau ce qui de l’après-midi était déjà consommé, jusqu’à ce que j’entendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total et après lequel le long silence qui le suivait semblait faire commencer dans le ciel bleu toute la partie qui m’était encore concédée pour lire jusqu’au bon dîner qu’apprêtait Françoise et qui me réconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, à la suite de son héros. » (p. 83 et 86)

Mais malgré tout le « fétichisme » que peut engendrer la lecture de la Recherche, malgré toute la prétention culturelle dont j’ai parlé au début, il ne faut pas hésiter à désacraliser cette lecture et s’y embarquer car on peut vite y développer une certaine addiction. Comme pour Woolf d’ailleurs. Les deux ont en commun, non seulement un rapport particulier au temps mais aussi un sens de l’humour méconnu. Celle qui m’a incontestablement le plus fait rire dans la première partie, c’est Léonie, la vieille chochotte clouée dans son lit, pour qui les détails les plus triviaux (le spectacle de la rue du paisible Combray entraperçue derrière le rideau de sa fenêtre) prennent une coloration dramatique extraordinaire. Avec sa domestique Françoise, elle personnifie toute l’insignifiance de la vie de province, vie immobile, mesquine, pétrifiée de préjugés, mais aussi attendrissante dans sa naïveté.

« On connaissait tellement bien tout le monde, à Combray, bêtes et gens, que si ma tante avait vu par hasard passer un chien ‘qu’elle ne connaissait point’, elle ne cessait d’y penser et de consacrer à ce fait incompréhensible ses talents d’induction et ses heures de liberté.

‘Ce sera le chien de Mme Sazerat’, disait Françoise, sans grande conviction, mais dans un but d’apaisement et pour que ma tante ‘ne se fende pas la tête’.

‘Comme si je ne connaissais pas le chien de Mme Sazerat !’ répondait ma tante dont l’esprit critique n’admettait pas facilement un fait.

‘Ah ! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporté de Lisieux.

– Ah ! à moins de ça.

– Il paraît que c’est une bête bien affable’, ajoutait Françoise qui tenait le renseignement de Théodore… » (p. 57-58).

J’ai beaucoup aimé la grand mère du narrateur aussi, amoureuse du naturel, de l’éducation au grand air, des herbes folles et de la beauté sans apprêt. Avec Françoise, ce sont peut-être les deux personnages les plus attendrissants de ce premier tome (à ne pas confondre avec la grand tante, vraisemblablement la sœur de la grand mère, qui est une vraie tête à claque).

« Mais ma grand-mère, elle, par tous les temps, même quand la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les précieux fauteuils d’osier de peur qu’ils ne fussent mouillés, on la voyait dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses mèches désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la salubrité du vent et de la pluie. Elle disait : ‘Enfin, on respire !’ et parcourait les allées détrempées – trop symétriquement alignées à son gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps s’arrangerait – de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les mouvements divers qu’excitaient dans son âme l’ivresse de l’orage, la puissance de l’hygiène, la stupidité de mon éducation et la symétrie des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d’elle d’éviter à sa jupe prune les tâches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu’à une hauteur qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir et un problème. » (p. 11).

Et quelques pages plus loin : « … on envoyait en éclaireur ma grand-mère, toujours heureuse d’avoir un prétexte pour faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop aplatis. » (p. 14). Voilà exactement ce genre de petits détails (la grand-mère qui n’aime pas la trop grande symétrie du jardin et qui trois pages plus loin arrache en cachette des tuteurs de rosiers) qui rend la lecture de Proust si croustillante.

Pour découvrir des avis éclairés sur Proust, il faut aller sur le blog de Mark et Marcel dont le titre est lui-même révélateur, ou consulter les billets de Keisha (qui est d’accord avec moi au sujet de la grand mère) et d’Irène.

« Du côté de chez Swann » de Marcel Proust, 1er tome d’A la recherche du temps perdu, Folio Gallimard, 1988, 420 p.

Patrick Modiano, Villa triste

Afficher l'image d'origineCe livre, je l’ai lu d’une traite entre l’aéroport de Rome-Fiumicino et l’avion qui me ramenait en France. Petit clin d’œil, sur mon chemin pour l’aéroport, je suis passée par la « Via delle botteghe oscure », la rue des boutiques obscures qui a donné au livre éponyme de Modiano (chroniqué ici).

Un jeune homme de 18 ans se faisant passer pour le « comte Victor Chmara » se terre dans une petite ville d’eau savoyarde à la frontière avec la Suisse. Nous sommes au début des années soixante, la Guerre d’Algérie n’est pas terminée, et le narrateur, juif apatride, ressent la sourde angoisse d’être emmené par la police. Là-bas il traîne entre les halls des palaces cosmopolites, le salon de sa pension de famille, les parcs et les terrasses des cafés, où il puise une certaine sérénité dans son insignifiant anonymat. Jusqu’au jour où il fait la connaissance d’un duo aussi fascinant qu’étrange, la jeune Yvonne Jacquet, actrice en herbe, et son ami le docteur René Meinthe, un peu plus âgé. Il devient vite l’amant de la première tandis que le deuxième l’intrigue par ses activités récurrentes à Genève, dont il ne parle jamais. De quoi alimenter les rêveries immobiles mais violentes d’un cœur de 18 ans, assoiffé d’enracinement. 

Difficile de rendre compte d’un roman de Modiano, à l’écriture tellement impressionniste et subtile. Dans mon esprit, elle se confond avec les brumes roses et bleues accrochées aux montagnes du golfe ligure que mon avion survolait. Il faut s’appeler Galéa et connaître son Modiano par coeur pour se le permettre (je vous renvoie à son magnifique billet sur « Villa triste »).

J’ai aimé… la narration décousue d’un narrateur qui arrache des bribes de souvenirs d’un été qui a eu lieu douze ans auparavant. On retrouve la marque de fabrique de Modiano, cette litanie des noms propres semés au vent, dont la musicalité désuète recrée un monde parti en fumée : le Sporting, le Windsor, l’Hermitage, la pension des Tilleuls, la coupe d’élégance Hooligant, le cinéaste Rolf Madéja (tous totalement inventés, et tous aussi fascinants que de vrais souvenirs)…

J’ai accepté, comme le narrateur, de ne faire que subodorer les activités louches du Dr Meinthe et du mystérieux Henri Kustiker, dont seule la voix parvient à Victor à travers une ligne téléphonique embrouillée. De même que le destin du père d’Yvonne reste obscur, malgré les efforts de Victor pour soulever le voile qui lui cache de grandes parties de la vie de son aimée, tandis que l’on sait que celui de René est mort en héros de la Résistance. L’Occupation est un « trou noir » de ce roman, comme la Guerre d’Algérie est un tabou. Au milieu de tous ces non-dits, la visite à l’oncle d’Yvonne acquiert un relief saisissant dans son petit meublé, justement grâce à la grande économie de moyens dont use l’auteur. Du coup l’effet qu’il cause à Victor est presque disproportionné par rapport à la réalité.

J’ai goûté la fin en mode « tombé du rideau » d’une Yvonne qui s’envole… et d’un Victor qui reste sur le carreau. J’ai trouvé que l’ensemble relevait du roman d’apprentissage. Donc je me permets de contredire le titre, en trouvant que cette histoire est plus nostalgique que triste, finalement. (Seul le chien Oswald étant vraiment triste). Tous se mentent – j’allais dire meinthe – dans cette histoire, et seul le temps permet de faire tomber les illusions.

Modiano : une lecture qui prend plaisir à la lenteur, aux images mentales associées à des odeurs et des sons, au grappillage d’informations minuscules, dont le seul sens semble être d’avoir été arrachées à l’oubli et valorisées en tant que telles par le narrateur (et par le lecteur s’il est conquis par cette quête du passé – ce qui est mon cas).

Patrick Modiano, Rue des boutiques obscures

modianoUn homme remonte le cours de son passé, qu’il a oublié. Pour l’aider, d’improbables témoins, qui peut-être le reconnaîtront, ou lui fourniront des photographies jaunies, des souvenirs épars, de vieux papiers sur lesquels sont parfois griffonnés de vieux numéros de téléphone : AUTeuil 26-48 ; ou des noms aux sonorités envoûtantes : Sonachitzé, Denise Coudreuse, Rubirosa, Freddie Howard de Luz, Gay Orlow…

Tout dans ce roman est empreint de nostalgie, pour ce qui a été et n’est plus. Les traces que les hommes et les femmes laissent sur le grand livre du destin ne sont guère plus que des pattes de mouches qui sont peu à peu recouvertes par la poussière du temps. Mais Guy Roland, homme sans passé, parvient peu à peu à entrapercevoir une silhouette, le destin d’un homme en contre-jour, destin qui connut une brutale embardée durant les temps obscurs de l’Occupation.

Ce livre est une vraie exploration du temps mais aussi de l’espace : boulevards, quais, rues et ruelles de Paris, halls d’immeubles auxquels Modiano rend toute leur poésie, parc d’un château décati ou gare de province, on est introduit dans un univers palpable qui possède le grain des vieilles photographies.

J’ai beaucoup apprécié ma première incursion dans le monde de Modiano, qui me fait penser, un peu, à celui d’un auteur que j’affectionne particulièrement même si je n’en ai jamais parlé ici (il serait temps) : André Dhôtel. Dhôtel aussi aime faire disparaître ses personnages, lui aussi mêle réalisme et onirisme, mais il est plus souriant que Modiano, plus « rat des champs » et Modiano plus « rat des villes » (me semble-t-il).

Rendons à César ce qui est à Jules (comme dirait quelqu’un qui se reconnaîtra 😉 ) : je n’aurais pas lu Modiano sans la plus modianesque des blogueuses : Galéa.

Robert Goddard – Par un matin d’automne

thiepval

Par un matin d’automne dans les années 80, une mère septuagénaire et sa fille arrivent de Londres pour se rendre au cimetière militaire franco-anglais de Thiepval en Picardie. La plus âgée cherche un nom parmi les 73 367 morts de la Grande guerre commémorés ici. L’ayant trouvé, Leonora narre pour la première fois à sa fille l’histoire de sa jeunesse. Une jeunesse définitivement pas comme les autres : ni père, ni mère. Mais encore pire : des parents dont on ne lui parle jamais. Une grande maison aristocratique, Meongate. Un grand’père distant, Lord Powerstock. Une grand’mère haineuse qui n’est pas la sienne, Olivia, deuxième Lady Powerstock. Une enfance malheureuse, et des mystères, plein de mystères. Pourquoi Leonora est-elle née dix mois et demi après la mort de son père au champ d’honneur ? Pourquoi ne lui parle-t-on jamais de ses parents ? Pourquoi Olivia la hait-elle et lui inculque l’idée de son illégitimité ? Qui était cet homme qui fut assassiné à Meongate peu avant sa naissance et qui l’a assassiné ? Quel est le sens de ces deux tableaux malsains peints par le premier mari d’Olivia ? L’horizon est bouché et la petite fille s’est débattue contre les ombres de son passé, en vain.

Jusqu’au jour où…

Cottage - Keith Hornblower
Cottage – Keith Hornblower

J’en ai déjà trop dit. Voilà un roman envoûtant, qui court sur toute l’étendue fatale et tragique du dernier siècle. Un drame se noue lors de la Première Guerre mondiale. De nombreux protagonistes liés à la famille Powerstock y sont mêlés. Les retombées du drame s’enchaînent comme les pièces d’un domino, avec des conséquences parfois inattendues. Au fil du temps et de la vie de Leonora, fille du malheur mais aussi témoin de la revanche de la vie sur la mort, des témoins du passé réapparaissent au moment où elle s’y attend le moins. A partir de là, des récits s’enchâssent et chacun éclaire une partie du mystère, répondant en partie aux autres. Leonora n’est pas en reste, et à certains moments décisifs, mène l’enquête et provoque le retour du passé.

Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’on est fabuleusement mystifiés, et les différents narrateurs prenant la parole peuvent garder leur part d’ombre… qui, ne vous inquiétez pas, se dissipe presque en entier à la fin du roman. Presque…

La reconstitution des différentes périodes historiques est frappante d’authenticité, sans trop en faire, ce qui conserve le naturel de l’histoire. Un climat légèrement inquiétant pèse sur toute la longue et sinueuse histoire. La construction du récit est virtuose, à une ou deux petites invraisemblances près dues à certains tours de force narratifs. Un ou deux personnages manquent un peu de relief, par rapport à d’autres qui prennent une place démesurée… mais c’est sans doute ainsi que l’on doit comprendre l’ethos (ou le non-ethos) de chacun.

La dernière page retournée, la puissance évocatrice de l’histoire d’une famille pas comme les autres sur le temps long du siècle, est restée un moment marquée dans mon esprit, au point que j’ai eu du mal à m’endormir le soir !

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