Sauveur & Fils saison 1

Résultat de recherche d'images pour "sauveur et fils saison 1"Marie-Aude Murail faisait partie des auteurs chouchous de mes récrés passées au CDI, mais depuis mes 14 ans j’avais cessé de la lire (depuis que la cour de récré avait des attraits plus puissants que les livres du CDI). Jusqu’à ce que je vois fleurir sur les blogs des billets élogieux sur cette nouvelle série « Sauveur & Fils ». Moi qui ne lis jamais de littérature jeunesse, j’ai été piquée par la curiosité (une drôle de bébête celle-là, veuillez m’en croire) ! D’ailleurs, ce phénomène de la littérature jeunesse qui est lue par des « vieux », fait plus que m’intriguer. Aurait-on besoin de fuir le monde des adultes ? Mais ce roman-ci ne fuit pas la réalité, il la nimbe juste d’une aura d’humour et de tendresse.

Quézaco ? Sauveur, c’est le prénom de Sauveur Saint-Yves, un psychologue d’Orléans originaire de la Martinique, et père veuf d’un petit Lazare de 8 ans. Côté rue, les patients entrent par la porte principale dans la maison de Sauveur qui y a installé son cabinet. En consultation, fidèle à son prénom, il tente d’apporter des solutions aux problèmes rencontrés par les jeunes Margaux, Ella, Cyrille, Marion, Lucile, Gabin et leurs parents désemparés, pratiquement tous séparés. Côté jardin, il y a la porte de la véranda où rentre Lazare après l’école et qui se retrouve bien souvent seul pour faire ses devoirs (d’où l’arrivée du hamster qui orne la page de couverture). Entre ces deux mondes, il y a une porte vitrée qui ferme mal et qui permet à Lazare d’écouter les consultations de son père. Et comme le dit très bien la 4e de couverture, « à toujours s’occuper des problèmes des autres, Sauveur oublie le sien [de problème mais aussi de fils, ai-je envie d’ajouter]. Pourquoi ne peut-il parler à son fils de sa maman morte dans un accident ? Pourquoi ne lui a-t-il jamais montré la photo de son mariage ? »

Alors voilà, je l’ai lu d’une traite ce roman. C’est vrai que j’ai été tout de suite embarquée, comme le jeune Lazare, dans la vie de ces patients en mal-être, émue de leurs galères comme de leurs victoires, amusée par l’humour affleurant sans cesse, notamment chez Sauveur pour qui le coup de cœur est immédiat. Pensez donc : grand, baraqué, une voix de velours, un flegme à toute épreuve, une ou deux pincées de mystère… je suis totalement acquise à sa cause, comme les mères de famille du roman 😉

La virtuosité de M.-A. Murail, que je retrouve bien là, c’est de capter aussi bien les naïvetés d’une classe de CE2 et de leur maîtresse de bonne volonté, que les difficultés des adolescents d’aujourd’hui, confrontés aux trop grandes attentes de leurs parents, à la pression de la mode et du regard de leurs pairs, aux pulsions autodestructrices, à l’attraction des écrans… Murail fait un sans-faute, sans aucune balourdise d’adulte-essayant-de-faire-djeune, mais sans escamoter les problèmes de fond. Tout est finement mis en scène, jusqu’à l’impact de certains événements récents sur la psyché de certains (l’histoire commençant le 19 janvier 2015…). Une telle acuité du regard, une telle prise avec la société telle qu’elle est (dont elle reprend les codes, y compris dans sa structure narrative qui rappelle celle des séries, avec des épisodes calqués sur les semaines du calendrier) est vraiment époustouflante.

Les dialogues sont ciselés comme toujours chez cette romancière, voltigeant entre ses personnages pour qui elle nourrit une affection amusée. Les consultations psychologiques de Sauveur – le psy qu’on rêve tous d’avoir – peuvent servir d’exutoire, je pense, à certains lecteurs. Les messages didactiques à caractère « sociétal » incarnés par certains personnages ne gâchent pas pour autant le pur plaisir de la narration. J’ai regretté simplement l’absence totale de parents unis et rassurants dans cette histoire, mais peut-être que les problèmes de leurs enfants auraient eu moins d’impact sur le lecteur ? Je me pose néanmoins la question de la représentation très fragilisée que l’auteur fait des parents d’aujourd’hui et qu’elle évoque dans une interview ici.

Le racisme est également évoqué par touches de façon sous-jacente, Sauveur étant noir et son fils métis. Murail ne juge pas et se contente de montrer la force de certains préjugés ancrés dans les mentalités depuis des générations. C’est encore une belle trouvaille narrative, ce psy martiniquais en butte au racisme non-dit en métropole et aux moqueries de ses compatriotes martiniquais qui le taxent de « Bounty » et de « négropolitain » : elle permet d’humaniser son personnage, évitant l’écueil du psy trop lisse. Elle dramatise également l’histoire, apportant la dose de tragédie qui fait le fond de sauce des bons récits. Le voyage de « Sauveur & Fils » à la Martinique en forme de « retour au pays natal » (spéciale dédicace Aimé Césaire) est un point d’orgue : les descriptions y sont saisissantes de naturel, entre couchers de soleil carmins, « ravets » qui cavalent sous des lits coiffés de moustiquaires, et « garden-parties » familiales à Fort-de-France. Je m’y suis crue et ai instantanément rangé un nouveau projet dans mon agenda mental : me rendre aux Antilles !

Malgré des dénouements parfois un peu faciles (le roman est quand même avant tout destiné aux ados), j’avoue m’être laissée totalement séduire par l’histoire, et je signe pour la saison 2 , les yeux fermés comme une enfant 😉

« Sauveur & Fils saison 1 » de Marie-Aude Murail, L’école des loisirs, 2016, 329 p.

Les avis enthousiastes de Jérôme, George, Saxaoul

Joyce Carol Oates, Carthage

livre_moyen_282Joyce Carol Oates (JCO pour aller plus vite) fait partie de ces auteurs que j’ai découvert sur les blogs. Oui, je n’étais pas très branchée avant, et quel n’a pas été mon ébahissement en constatant que non seulement elle publiait depuis les années soixante, mais qu’en plus une revue littéraire s’employait exclusivement à disséquer ses (très nombreux) écrits ! Les « JCO studies », sachez-le, ça existe. Quand un auteur obtient ça de son vivant, tout en publiant encore à un rythme effréné, plus besoin d’avoir le Nobel 😉

Bref, quant à moi, je la lisais pour la première fois et mon choix a été déterminé par ce qui se trouvait à la bibliothèque municipale. Carthage, pour résumer, montre à quel point la guerre d’Irak n’a pas seulement été une affaire géopolitique, impliquant des stratèges militaires, des conseillers du président, des relations internationales, mais aussi une affaire intime, bousculant et ravageant la vie de tranquilles citoyens américains. Ça c’est la conclusion à laquelle je suis arrivée à la fin de ma lecture. Parce qu’en réalité, l’histoire commence avec la disparition de la jeune Cressida, 19 ans, la fille de l’ancien maire de Carthage. On ne retrouve rien, pas même son corps. On commence à soupçonner Brett Kincaid, un jeune vétéran de la guerre d’Irak revenu salement amoché du combat, au mental comme au physique. C’est de plus l’ex-fiancé de la grande sœur de Cressida et on l’a aperçu la veille au soir dans un bar mal famé en compagnie de la jeune disparue…

L’histoire ne se cantonne pas à un banal mystère de disparition. Ce n’est pas un roman policier, mais un roman social et psychologique foisonnant qui pousse des ramifications extrêmement loin. JCO nous offre un aperçu saisissant de la société américaine, ses injustices criantes, sa culture criminogène, et la chosification de tout, y compris de l’humain. Elle ne nous épargne pas les aspects les plus sombres de l’Amérique des 15 dernières années, en particulier la gestion de la guerre soit disant de « libération » des Irakiens, et la gestion de l’univers carcéral qu’elle met en scène à travers une visite en direct sous haute tension (avec la présentation d’une « friteuse », comme on appelle les chaises électriques, comme si on y était), une visite particulièrement glaçante et plus parlante que toutes les études sociologiques.

JCO m’a complètement immergée dans un complexe tissu de relations humaines, mêlant toute la gamme des sentiments – horreur et folie de la perte, ingénuité adolescente, solidarité, désespoir, ténacité, travail de deuil… Tous les détails sont très vivants et prennent le lecteur à bras le corps.

J’ai été parfois un peu désarçonnée par un style d’écriture impressionniste, paragraphes courts et incisifs, sobres mais libérés de toute contrainte formelle, avec un style indirect libre visant à traduire images et sensations au ras de la réalité. Cela me semble être une caractéristique de la littérature américaine actuelle si j’en juge d’après mes lectures de Toni Morrison et Laura Kasischke. La fin m’a aussi laissée sur ma faim. Je ne veux point « divulgâcher » l’issue finale mais je trouve la conclusion un peu abrupte après des développements si foisonnants. J’aurais bien aimé retrouver le professeur Cornelius, une figure fascinante.

Il y a aussi quelques références qui m’ont échappé, et je fais appel à la culture classique de mes lecteurs pour m’aider à les décoder. Par exemple le prénom du père de Cressida, Zeno, fait référence au philosophe Zénon d’Elée dont le paradoxe est cité plusieurs fois (concevoir l’infini au sein d’un monde fini, quelque chose comme ça), mais je ne vois pas trop tout ce que ce shmilblick autour de Zénon apporte à l’histoire. Y a-t-il un message caché ? Si un spécialiste des philosophes de l’Antiquité se cache parmi vous, qu’il n’hésite pas à m’en dire plus ! (Cela m’a aussi fait penser au nom du personnage principal dans L’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar). De même le nom de Carthage, ville de l’Etat de New York (apparemment), m’interpelle. Je sais que Carthage a fait plusieurs fois la guerre à Rome dans le monde antique, avec Hannibal traversant les Alpes à dos d’éléphant, mais je ne vois pas trop le lien avec les États-Unis actuels, à part le côté impérialiste. Si quelqu’un peut éclairer ma lanterne…

« Carthage » de Joyce Carol Oates, traduit par Claude Seban, éd. Philippe Rey, 2015, 608 p.  

Laura Kasischke, Un oiseau blanc dans le blizzard

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« J’ai seize ans lorsque ma mère se glisse hors de sa peau par un après-midi glacé de janvier – elle devient un être pur et désincarné, entouré d’atomes brillants comme de microscopiques éclats de diamants, accompagné, peut-être, par le tintement d’une cloche, ou par quelques notes claires de flûte dans le lointain – et disparaît. » (incipit).

Fascinant et repoussant. Ce sont les deux mots qui me viennent à l’esprit pour qualifier ce roman de Laura Kasischke. Fascinant car l’auteur excelle à tisser des relations complexes et opaques dans un noyau familial restreint (le père, la mère, la fille, comme dans Esprit d’hiver). Parce que Kasischke sait user avec une habileté très maîtrisée de l’analepse, cette façon de revenir constamment en arrière à partir d’un événement donné, d’enrouler le temps comme sur un écheveau, par le biais de digressions toutes sauf innocentes, et de faire miroiter le passé au regard du présent. Cet événement clé, c’est la disparition de la mère de Kat, 16 ans, qui part sans laisser de traces. C’est comme si cette mère au foyer névrosée, très « desperate housewife », glissait dans le néant. Peu à peu on se rend compte que sa vie frôlait déjà le néant, entre ses aspirations exigeantes, son mari insignifiant, et sa fille pas à la hauteur, dans une banlieue anonyme comme l’Amérique nous en produit tant. La situation ressemble tellement à un cliché que le lecteur est comme anesthésié. Comme Katrina, qui elle-même ne se pose pas plus de questions que ça sur la disparition de sa mère. Comme si la vie de cette Eve Connors, sorte de « reine des neiges » moderne, s’était effacée de la pellicule photo.

Mais j’ai aussi employé le terme « repoussant ». Laura Kasiscke sait d’emblée instaurer le malaise, à coup de métaphores animales, d’images très crues, par une certaine complaisance envers tout ce qui relève de la pourriture, de la décomposition, du suintant. Elle est la reine des comparaisons, presque trop. A force, j’ai saturé. Comme une vague envie de vomir.

Si la couleur qui domine est le blanc, symbole de la glace, et donc du degré de « chaleur » qui préside aux relations au sein de la famille Connors (un symbole qui peuple les cauchemars de Kat), il m’a semblé que le noir profond était le verso de cette histoire : obscurité de l’espace intime, du non-dit, de l’enfoui, de l’inconscient, de l’informe, l’aveuglement volontaire côtoyant l’aveuglement réel de la voisine… Kasischke c’est un peu un « digest » des théories freudiennes et jungiennes, avec ce côté qui sonne un peu faux par moments parce qu’on sent l’écriture hyper travaillée.

J’ai néanmoins admiré la virtuosité de cette anamnèse psychologique de la jeune Kat que l’on suit jusqu’à ses 20 ans. Laura Kasischke démontre à quel point elle sait emmener le lecteur exactement là où elle veut, et lui évite soigneusement les questions qu’il devrait se poser. Je l’ai trouvé moins littérairement abouti qu’Esprit d’hiver, le quart final m’a semblé un peu bâclé, mais la chute est mythique…

« Un oiseau blanc dans le blizzard » de Laura Kasischke, Christian Bourgois Éditeur / Le Livre de Poche, 2012 (1e éd. 2000), 305 p.

Mois américain2e participation au mois américain

Guy Goffette, Un été autour du cou

Un été autour du cou par GoffetteGuy Goffette est poète, et cela suffit à rendre attrayant ce roman qui est quand même le récit d’un détournement de mineur. Par une femme : « la Monette », femme mûre dans toute sa splendeur, réussit sans peine à affoler le jeune Simon, petit villageois de 12 ans, coincé entre son « roi-tabac » de père, vétéran de la guerre de Corée brutal et méprisant, sa ménagère de mère, mollement affectueuse mais effacée, et son petit frère réduit à des renifleries et des pleurnicheries. Simon est à la croisée de l’enfance et de l’âge adulte, des carcans d’une éducation à la va-comme-je-te-pousse et de la liberté à venir. Cela, l’écriture sensuelle, à la croisée de la poésie et de la prose, le rend très bien. Comme elle rend bien ce personnage de la Monette, vamp de village et furie perverse qui monte en puissance au fil du récit, utilisant le chaud et le froid, le ton tout-sucre-tout-miel et la violence, la séduction et la culpabilisation pour venir à bout du pauvre Simon, bref toutes les armes de l’authentique prédateur.

Une belle citation sur le refuge réconfortant de la littérature et de la rêverie, au moment charnière de l’adolescence :

« Au fond, je n’ai jamais rien aimé autant que de rester seul, allongé sur un sac de pommes de terre, près de la lucarne du grenier, à feuilleter les vieux illustrés dont papa se servait l’hiver pour calfeutrer les ouvertures sous le toit. Là, le monde était à ma mesure et mes jambes parfaites. Peu m’importait alors que l’information fut passée, l’image défraîchie, incomplet le feuilleton. Souvent même, mes yeux ne faisaient qu’effleurer les pages et, tandis que mes doigts continuaient de lire, je suivais les gesticulations inutiles d’une grosse mouche empêtrée dans les fils poisseux d’une toile d’araignée tissée juste à fleur de jour dans l’encadrement de la lucarne. La mouche se débattait en s’enferrant davantage pendant que madame araignée faisait son marché au-dehors, légère, insouciante, si sûre de son piège et d’y trouver au retour le repas du soir, fumant, à point. » (p. 39).

L’allusion à l’araignée est néanmoins transparente.

A la fin, la nausée m’a prise et j’ai eu du mal à terminer ce roman, qui prend trop de plaisir à se vautrer dans les bassesses de la nature humaine. Mon côté fleur bleue, que voulez-vous ! En un mot, j’ai trouvé que l’auteur étalait complaisamment la laideur étriquée des rapports humains, cisaillée brièvement par des éclairs de monstruosité dont « la Monette » est ici la cause, en digne représentante de toute une lignée de sorcières de littérature. Symboliquement, seul le couvreur, perché sur le toit de l’église, semble échapper à l’infamie, comme s’il était au-dessus de tout ça.

Et pourtant l’auteur semble prendre un si vif bonheur à manier la langue, comme s’il s’agissait d’une jolie fille qu’il ferait valser du bout de sa plume, il lui fait rendre des sons si imagés et un rythme si entraînant, que je ne lui en veux pas trop de m’avoir fait côtoyé quelques moments d’écœurement. Certes, je ne l’aurais jamais « rencontré » si le mois belge n’était passé par là. Ce sera, je le crains, ma seule contribution à ce mois consacré à la littérature d’outre-outre-Quiévrain et organisé par Mina et Anne, et ce en l’honneur de la LC consacrée à Guy Goffette. Mais j’ai noté le nom de deux romancières belges, Jacqueline Harpman et Marie Gevers, que je me réserve pour l’avenir, au-delà du mois d’avril !

« Un été autour du cou » de Guy Goffette, Gallimard, 2001.

D’autres lectures du même auteur :

Jeffrey Eugenides, Middlesex

Je ne sais pas si Google nous rend idiots, ou si j’ai changé mes habitudes de lecture avec le temps (et mes goûts ?). Le fait est que je ne termine pas un roman sur deux. Voilà, c’est dit. Je lis environ les deux tiers, et puis je passe à un autre livre. Ça m’arrive même avec des livres qui m’ont plu et que j’ai chroniqué sur le blog, mais… Au bout d’un moment, mon intérêt pour l’histoire n’est plus assez fort pour que je continue à en suivre le fil. Souvent il s’agit d’histoires touffues, avec plein de personnages, et des situations qui se succèdent à un bon rythme. C’est ce que j’appellerais des romans-loukoums, délicieux mais un poil trop sucrés, et écœurants sur la fin. J’avoue cependant que cela m’arrive aussi avec des livres assez exigeants (comme Virginia Woolf, hem). Bref, j’ai décidé d’être honnête sur ce point à partir de maintenant. Comme vous pouvez le deviner, ça m’est arrivé avec « Middlesex » de Jeffrey Eugenides. En même temps, je me demande si je ne l’ai pas lâché parce qu’il fait partie d’un (trop) grand lot de livres tentateurs que j’ai emprunté à la bibliothèque et que je dois rendre pour dans deux semaines (c’est sûr, je n’arriverai pas à tous les lire dans ce laps de temps, mais je crois que j’ai voulu maximiser mes lectures !).

Afficher l'image d'origineBref, « Middlesex » est l’histoire rocambolesque de Callie Stephanides, une jeune fille américaine d’origine grecque qui découvre à l’adolescence qu’elle est en réalité un garçon. Mais je devrais dire que c’est en fait l’histoire de sa famille, une smala haute en couleurs, dont les premiers arrivants aux Etats-Unis sont les grands-parents de Callie, Desdemona et Lefty, fuyant les représailles turques à Smyrne en 1922. Ces grands-parents sont un peu les responsables de la « faute originelle » qui touche la famille de Callie. Avec cette fresque gréco-américaine, l’auteur modernise le mythe d’Hermaphrodite, symbole de la différence et de la complémentarité.

J’ai parfois pensé à cette comédie hollywoodienne que j’avais tellement aimée quand j’étais adolescente « Mariage à la grecque« . La référence au cinéma n’est d’ailleurs pas anodine. Eugenides a un vrai don de la mise en scène et de la formule : avec des images très visuelles et panoramiques il nous fait traverser l’histoire de cette famille qui traverse aussi le XXe siècle américain, depuis l’industrieuse ville de Detroit, la fameuse « Motor Town » et sa ségrégation raciale explosive. Ainsi, la transmission des gènes de la famille de génération en génération ressemble à une formidable course-marathon, avec comme point d’arrivée la naissance de la petite Callie en 1960. Certains passages sur les relations familiales, le rapport à la religion, la vie d’immigré, les situations inénarrables dans lesquelles se retrouvent les personnages (Desdemona travaillant pour la « nation de l’islam » par exemple) m’ont franchement fait glousser. D’autres passages sont beaucoup plus graves : le massacre des Grecs de Smyrne sous les yeux impassibles des Français et des Anglais est d’autant plus tragique qu’il est raconté de façon très extérieure, avec des zooms sur certains personnages par moments, et une grande économie de moyens. L’un des morceaux de bravoure est aussi la description du travail à la chaîne dans les usines Ford : on se croirait projeté dans le film « Les temps modernes » de Chaplin, avec l’emballement des phrases, le regard très mobile suivant les différentes phases de la construction d’une voiture, et la répétition lancinante de la même phrase à intervalles réguliers : « Wierzbicki fraise un palier et Stephanides meule un palier et O’Malley fixe un palier à un arbre à cames ».

Bref, un bon roman, original, fouillé, que j’ai pourtant arrêté au moment de l’entrée dans l’adolescence de Callie. Je crois que le narrateur (Cal, qui parle à la première personne et intervient régulièrement pour donner son avis), insiste tellement sur la transformation qu’il va connaître à la puberté que ma curiosité s’est estompée. J’ai juste lu les 20 pages de fin pour savoir comment tout ça finissait (un peu mollement, faut-il le dire, malgré une course-poursuite complètement barrée).

Je remercie quand même Titine qui m’a donné envie de connaître cet auteur en commençant par ce titre, lors du mois américain. 😉