Elégie pour un Américain, de Siri Hustvedt

J’étais désireuse de lire un autre roman de Siri Hustvedt, après Un été sans les hommes qui m’avait tellement plu, histoire de confirmer mon goût pour cette auteure. C’est donc avec une certaine curiosité mêlée d’appréhension que j’ai commencé cette lecture.

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Verdict ? Elle m’a au départ complètement embarquée dans l’intimité d’Erik Davidsen, ce psychanalyste new-yorkais dont le père vient de mourir. C’est l’occasion pour lui et sa soeur Inga (veuve d’un écrivain célèbre) de replonger dans le passé de leur père, documenté par des extraits du journal du défunt. Fils d’immigrés norvégiens, grandi dans une ferme très pauvre du Minnesota, combattant de la Seconde Guerre mondiale, devenu à force de travail et de volonté un respectable professeur d’histoire à l’université, Lars Davidsen cachait un secret que ses enfants souhaitent à présent élucider. Dans le même temps, Erik accueille chez lui une nouvelle locataire affriolante et sa fillette de 5 ans, que menace l’ombre d’un ex-compagnon, photographe déséquilibré et vrai « stalker ». Ses patients lui prennent beaucoup d’énergie et d’espace mental. Quant à Inga, elle se débat avec ses propres ombres, dont le souvenir d’un mari adoré – pas que par elle -, et le traumatisme du 11 septembre 2001 qu’elle et sa fille ont vécu de tout près.

Avec finesse, Siri Hustvedt tisse la chronique douce-amère d’un homme entre deux âges, divorcé et sans enfants, à qui la mort de son père fait remonter des souvenirs anciens qui vont se mêler de façon énigmatique à la série d’événements plus ou moins désagréables qui lui tombent dessus. Comme dans Un été sans les hommes, mais de façon plus prégnante, nous sommes enserrés dans un réseau de considérations et théories psychologiques portées par des personnages, réels ou fictionnels. On y croise une tripotée de psychiatres, historiens de la médecine, neurologues, psychanalystes, et même neuro-psychanalystes (donc si le sujet vous emm****, il vaut mieux passer votre chemin). Comme l’indique la rituelle page de remerciements à la fin, l’auteure participe à de nombreux séminaires consacrés au sujet et anime des ateliers à destination de malades psychiques. Elle connaît donc bien son sujet et certaines anecdotes sont visiblement tirées de sa propre expérience ou de celle de collègues thérapeutes. La mise en scène de la confrontation praticien/patient dans les séances de thérapie d’Erik est à ce titre fascinante car on y assiste du point de vue du psychanalyste, dont on voit que l’inconscient est complètement perméable à celui du psychanalysé.

Ce qui rend également un son de vérité, ce sont les extraits du journal de guerre de Lars Davidsen. Je me demandais comment l’auteure avait pu se glisser à ce point dans la peau d’un jeune combattant américain de la Seconde Guerre mondiale. La page de remerciements, toujours, m’a appris qu’elle avait carrément inséré des extraits du journal de son propre père (lui aussi fils d’immigrés norvégiens), avec son autorisation et après sa mort.

C’est pourquoi ce roman dégage une tonalité effectivement élégiaque. Je ne sais jusqu’à quel point Siri Hustvedt l’a écrit en mémoire de son père et de sa famille, en mémoire des immigrés pauvres du début du 20e siècle, en mémoire des morts de la Seconde Guerre mondiale, du 11 septembre et des futurs morts de la Guerre d’Irak qui débutait. Ce roman fait-il partie d’un travail de deuil personnel (avec une visée collective que désigne l' »Américain » du titre) ? Ce n’est pas vraiment important pour le lecteur de le savoir, mais toujours est-il que ce récit m’a un peu larguée en route. Les personnages principaux, notamment Erik, m’ont semblé plats, éteints, voire un peu « morts ». Ils ont peine à prendre de l’épaisseur, malgré la richesse de leur histoire personnelle, comme s’ils étaient des masques plaqués sur des faits réels. Au milieu du livre, je m’ennuyais gentiment et j’avais du mal à retenir les noms des proches de la famille Davidsen et ce qui les reliait (rappelons qu’Erik et Inga procèdent à une sorte d’enquête principale, à laquelle se mêlent des enquêtes secondaires concernant leurs vies privées). Les conversations feutrées entre représentants de la classe intellectuelle supérieure n’arrivaient plus à m’émouvoir, malgré les sentiments violents des personnages.

Ce qui m’a retenu, c’est tout de même une grande qualité d’écriture, fluide, intime, chaleureuse – en gros tout ce qui me plaisait déjà chez elle. L’auteure m’emporte malgré moi dans les arcanes de ses personnages et de ses dadas (psychologie donc, mais aussi philosophie, linguistique, questions identitaires). Je suis donc partagée : ce n’est pas le coup de coeur vécu quand je l’ai découverte avec Un été sans les hommes, mais ce n’est pas un ratage non plus. Un entre-deux tout en camaïeu de gris domine dans ce roman à entrées multiples (l’illustration de couverture est à ce titre très bien trouvée), ce qui ne m’empêchera pas de récidiver avec mon amie Siri !

« Elégie pour un Américain » de Siri Hustvedt, traduit de l’anglais par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2008, 393 p.

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La mort lente de Luciana B.

Pour m’arracher à l’univers très immersif d’Elena Ferrante (cf. mon précédent billet), il me fallait quelque chose de fort différent à lire, un antidote en quelque sorte. Et j’ai eu le pot de tomber juste en empoignant ce roman relativement court de Guillermo Martínez (après un semi-échec il est vrai, un livre pourtant prometteur sur Frida Kahlo qui m’est tombé des mains). Un jouet pour l’esprit : tel est ce « polar » inclassable, limpide comme le cristal, ouvrant de multiples portes, et jouant avec les limites de notre raison raisonnante.

Dix ans après avoir travaillé pour Kloster, le mystérieux écrivain de romans noirs, il ne reste plus rien de la jeune, belle et allègre Luciana. Terrée chez elle, paranoïaque, elle est obsédée par une idée fixe : celle d’être au coeur de la spirale d’une vengeance implacable. Ses êtres les plus chers sont mort au fil des ans de mort violente, et elle y voit l’oeuvre d’un seul et même assassin restant savamment dans l’ombre. Le problème c’est qu’elle est la seule à le penser. Au bord du désespoir et de la folie, elle a recours à la seule personne susceptible de l’aider, le narrateur, lui-même écrivain.

Avec sa capacité à créer une histoire bien charpentée à partir de concepts poussés à leur extrémité, Guillermo Martínez est incontestablement influencé par Borges, son illustre compatriote. L’histoire tourne en effet autour de la notion de hasard, ce qui permet de tout remettre en question n’est-ce pas ? Y compris le postulat de Luciana : s’agit-il vraiment de crimes prémédités par un justicier comme elle le pense, ou d’accidents regrettables qui l’ont brisée psychologiquement ? Le narrateur lui-même, à travers une subtile mise en abyme, est-il totalement fiable ?

Nul hasard dans cet héritage borgesien : l’auteur a une formation en mathématiques et a écrit un essai sur… la fascination de Borges pour l’activité préférée de messieurs Pythagore et Thalès. Il lui fait d’ailleurs un petit clin d’oeil avec la « loterie de Babylone ».

Mais je ne voudrais pas faire fuir les allergiques aux chiffres et aux calculs de probabilités ! C’est même le grand talent de l’auteur de nous scotcher à ce récit tendu, nerveux et plein de suspense, dans un Buenos-Aires fantomatique. L’histoire tragique de Luciana (le supplice chinois de croire que la mort est imminente sans savoir quand elle va frapper) permet aussi de réfléchir à la façon « juste » de se rendre justice, à la figure de l’écrivain démiurgique et à sa capacité à modeler le réel. Kloster m’a parfois fait penser à Stanislas Cordova, le cinéaste à la réputation démoniaque créé par Marisha Pessl dans « Intérieur nuit« .

Et à la fin, quelle est la clé du mauvais sort s’acharnant sur Luciana ? Quelque soit l’explication que l’on préfère, on ne peut se départir d’un sentiment de doute et de malaise ! Au passage, vous apprendrez un détail vraiment curieux sur Henry James, qui le rapproche de façon inédite du Horla de Maupassant !

L’avis de Cléanthe qui m’a donné envie de lire ce livre il y a quelques années.

« La muerte lenta de Luciana B. » de Guillermo Martínez, ed. Destino, 2007.

« La mort lente de Luciana B. » de Guillermo Martínez, traduit par Eduardo Jiménez, éd. Robert Laffont, 2011.

logo-challenge-35e participation à mon challenge latino

Catégorie Argentine

Thomas B. Reverdy, Les évaporés

« Les Japonais avaient le chic pour vous faire vous sentir un rustre. Analphabète. Ce devrait être un handicap reconnu. » (p. 159)

Je commence ce billet en précisant que celui-là, de livre, je l’ai lu de A à Z 😉

J’ai donc lu mon troisième roman « japonais » (comble des combles, écrit par un auteur français), et bien qu’il diffère tant du ton « young adult » de La Cigale du huitième jour que des mondes parallèles de Murakami, il partage avec eux un trait commun frappant : il y a un personnage central qui fuit, fugue, disparaît dans la nature. Dans La Cigale du huitième jour, c’est la narratrice elle-même, après avoir volé un bébé. Dans les Chroniques de l’oiseau à ressort, c’est la femme du narrateur. Dans les Évaporés, c’est le père de la jeune Yukiko. Serait-ce un caractère marquant de la société japonaise ? Thomas Reverdy, avec son regard distancié d’étranger qu’il transmet à son personnage principal, l’Américain Richard B. (inspiré du poète Richard Brautigan), s’attache à comprendre le phénomène de ces johatsu (« évaporés » en japonais).

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Richard Brautigan (1935-1984)

« Il faut que vous sachiez d’abord qu’ici, au Japon, un adulte a légalement le droit de disparaître.

– Il n’y a pas d’enquête de police.

– C’est comme une fugue. On dit yonige, ça veut dire ‘fuite de nuit’. Dans le fond c’est une sorte de déménagement, mais sans laisser d’adresse. » (p. 173)

Mais il ne faut nullement voir dans ce roman une enquête « pittoresque » d’un Occidental au Japon. Le Japon, ce pays si étrange pour des yeux étrangers, nous est livré petit à petit, sous forme de courts chapitres que l’auteur déploie comme des éventails japonais ornés de miniatures stylisées : brèves entrées dans le quotidien des travailleurs pauvres de San’ya à Tokyo et des « déchargeux » qui nettoient la zone irradiée par la catastrophe nucléaire de Fukushima (nous sommes en 2012), images fugitives et extrêmement poétiques de « rêves japonais » qui invoquent tout un pan du passé, des paysages et des us locaux, , virées dans les bas-fonds de Tokyo états d’âmes d’un Richard B. un peu perdu dans ce pays si policé, avec sa dégaine de cow-boy de l’ouest, en mal d’amour de sa Yukiko…

Par exemple, à propos de son apprentissage du japonais : « En fait, cela semblait plus facile d’apprendre le violon. Par exemple, il était impossible de savoir rapidement compter jusqu’à dix. Les chiffres – ou plutôt les mots – changeaient selon qu’on voulait compter des objets ronds, des objets plats, des gens, des enfants, des petits animaux, des grands, des animaux qui volent ou qui rampent ou qui nagent, des machines, des tubes, des carrés. Cela faisait une bonne douzaine de façons de compter jusqu’à dix. » (p. 137)

Et une belle description d’un monastère : « Des pins étagés avec science laissaient voir, à travers leur feuillage de dentelle, les bosses moussues, les pierres et les arbustes d’azalées qui dessinaient, si l’on fermait à demi les yeux, des paysages entiers de montagnes et de vallées, se succédant dans une profondeur sans échelle, vibrant de toutes les nuances du vert qui font ici la forêt, du jade clair des bambous au pétrole sombre des conifères, en passant par l’émeraude des érables d’avril, tout le Japon, par plans, détails et flous de brume, comme dans un paravent d’Héian. Une rivière invisible serpentait uniquement, semblait-il, pour combler l’oeuvre et lui donner vie en laissant entendre partout le bruit léger, changeant et régulier de l’eau. Et cette perfection la calma soudain, alors qu’elle était entrée ici pleine d’inquiétude. » (p. 151)

Le Japon m’est apparu comme un « monde flottant » perdu entre passé immémorial, irréductibles particularités et modernité tirée vers l’absurde. Et le groupe social qui fait le pont entre tout ces éléments, c’est le « syndicat », c’est-à-dire les clans de yakuzas, les shoguns de l’ère moderne, dont je n’imaginais pas, avant la lecture de ce roman, l’étendue de leur emprise sur toutes les activités du pays. Mais les façades des gratte-ciels et les machinations des grandes compagnies n’effacent pas les rites et les modes de vie très structurés de la société japonaise : même les clochards et les étudiants sans le sou sont « intégrés » (les seconds en se faisant parfois payer pour habiter des maisons de johatsu considérées comme marquées par le malheur) et les survivants de la triple catastrophe de mars 2011 (séisme-tsunami-accident nucléaire) paient encore les traites de leurs maisons saccagées par la vague. En fait, ceux qui n’arrivent plus à s’intégrer « s’évaporent » comme s’ils démissionnaient de leur vie officielle, et se refont une nouvelle vie loin des radars, ailleurs.

« Le ‘monde flottant’, vois-tu, ce n’est pas qu’une image. C’est ainsi qu’on appelle la société des vagabonds, des brigands, des prostitués et des moines errants, des comédiennes comme moi, mais, au fond, tous les Japonais s’accrochent en titubant aux rochers de leur île comme sur le pont d’un très gros bateau. Il y a toujours eu des catastrophes. Des gens meurent, des maisons sont écrasées ou s’effondrent, des villes sont anéanties par le feu, emportées par les tsunamis… Et puis il y a ceux qui n’étaient pas là et n’osent pas revenir. Ceux qui se sont enfuis. il y a tous les survivants, les riches et les pauvres, remis à égalité par le malheur… Ce sont des temps où chacun peut refaire sa vie, repartir de zéro. Les cartes du temps sont rebattues, ce sont des temps d’espoir, malgré tout. On les voyait ainsi autrefois. » (p.105)

C’est donc ce qui arrive à Kazehiro, le père de Yukiko. Je vous laisse découvrir ses raisons à la lecture du livre. Cela a un lien avec la catastrophe de 2011, bien-sûr. J’ai été marquée par les descriptions post-apocalyptiques de la région touchée par le tsunami. Volontairement l’auteur nous dépeint une ambiance morne et rendue à une solitude et un désarroi plus qu’archaïques. Les victimes ont vraiment été laissées sans rien, dépouillées de tout, ce qui les a parfois fait redescendre toute l’échelle sociale, comme le jeune Akainu, 14 ans.

« C’est une décharge. Elle s’étend à des kilomètres. Chaque tas est destiné à recueillir un type de matériau. Il y a des coteaux de frigidaires et autres lave-vaisselles, des dômes de gravats de béton, des sommets de plastique, jouets, bassines, des volcans de vêtements, de rideaux et de canapés, et d’autres de voitures, des assifs de poutres, de portes et de meubles, sous la neige on dirait des drumlins constitués de moraines de fonds qui auraient convergé ici par la force inouïe d’un glacier. Toute une ville en débris, consciencieusement triés, entreposés, monstrueux et inutiles. Les survivants avaient tout perdu, alors ils avaient tout laissé. » (p. 185)

Tous ces éléments dissonants, plus une petite musique seventies agréablement anachronique, plus des petites « perles » d’étrangeté, composent un récit prenant qui m’a beaucoup plu. Accessoirement, j’ai aussi découvert un poète bien réel, dont voici un poème cité dans le livre :

L’attendre, elle…

Rien à faire à part écrire un poème.

Elle a 5 minutes de retard maintenant. 

J’ai l’impression qu’elle va avoir au moins

15 minutes de retard.

Il est 21 heures, passées de 6 minutes, à présent, à Tokyo.

– MAINTENANT précisément MAINTENANT –

la sonnette du palier retentit.

Elle est sur le seuil :

6 minutes, après 21 heures

à Tokyo.

Rien n’a changé

sauf qu’elle est là.

Merci à Mior de m’avoir donné envie de lire ce livre : allez vite lire son billet ici.

Ian McEwan, Opération Sweet Tooth

Afficher l'image d'origine« La vie de Serena Frome, apprentie espionne », tel pourrait être le sous-titre du roman. On suit la jeune Serena, fille d’évêque (anglican…) fraîchement émoulue de Cambridge où elle est passée entre les mains du professeur Alan Carding (dans tous les sens du terme) qui l’a préparée au concours d’entrée du MI5. Nous sommes en 1972. Les femmes viennent à peine d’obtenir le droit d’intégrer la célèbre agence de renseignement britannique mais restent cantonnées aux plus bas échelons. La crise économique secoue les plumes de la vieille Angleterre qui se voit même obligée de rationner son électricité et doit faire face, de surcroît, aux attentats terroristes d’un nouveau genre commis dans les pubs et les supermarchés par une organisation sans pitié, l’IRA (où l’on constate combien l’histoire se répète). Mais au MI5, on continue à privilégier l’action anticommuniste. A cette fin, Serena, lectrice vorace, est chargée d’approcher Tom Haley, un jeune écrivain prometteur, critique du marxisme culturel qui sévit chez les élites. Sous couvert d’une bourse délivrée par une fondation indépendante, le MI5 compte que cet auteur, discrètement manipulé par Serena, continuera de délivrer des messages libéraux dans ses écrits, pour servir le camp de l’ouest à son insu. Mais les choses ne se passent pas toujours comme prévu, surtout quand l’amour s’en mêle…

Pour le dire tout net, L’Opération Sweet Tooth est bien en-dessous du niveau d’Expiation du même auteur. L’histoire est linéaire, le style ne témoigne pas d’une recherche particulière, les sentiments du personnage principal y sont exprimés de manière bien moins raffinée au point qu’on s’ennuie parfois des états d’âme et des mésaventures d’une écervelée sans réelle épaisseur. Le retournement final cher à l’auteur est bien là, amusant, littéraire, sans révélation étourdissante (du moins ne m’a-t-il pas fait me retourner cent fois dans mon lit les trois nuits suivantes comme celui d’Expiation). On a là en fait une agréable pochade sur ces années déprimantes et chaotiques que furent les Seventies au Royaume-Uni : tout semble aller à vau-l’eau ! Rien ne va plus au royaume de Dame Elizabeth : ni les institutions, ni la classe politique, ni l’économie, ni la crédibilité internationale du pays, ni même les idéaux rénovateurs des hippies (dont la sœur de Serena est l’illustration, hélas peu réussie littérairement parlant – elle n’apporte rien à l’histoire).

Ce qui m’a le plus plu dans ce roman finalement, ce sont les détails qui « font vrai », tout droit sortis des souvenirs de l’auteur (qui avait à peu près le même âge que son héroïne au même moment) : l’arrivée du jetable (comme les kleenex) et de la cuisine « exotique » (la roquette et les croissants), les coupures d’électricité, les petits groupes de rock surdoués jouant dans les pubs londoniens, Idi Amin Dada le président ougandais offrant une aide alimentaire aux Britanniques (oui le même bouffon sanguinaire que dans Le dernier roi d’Ecosse), la saleté du Londres de l’époque…

J’ai aimé aussi que soit présente dans un roman la « guerre froide culturelle » que se livraient pays de l’est et pays de l’ouest, à coup de subventions déguisées, de comités d’action « indépendants », d’écrivains et penseurs soudoyés par le pouvoir, de journaux ouest-européens captifs des dollars de la CIA, car c’est un sujet sur lequel j’ai travaillé il y a peu. L’atmosphère feutrée et kafkaïenne des services secrets, leurs petites guéguerres, sont un sujet qui donne facilement lieu à d’ironiques envolées. Symbolique, l’amour effréné et platonique que Serena voue à Soljenitsyne est tordant, même s’il est complètement insolite.

Et c’est parce que le personnage de Serena est ainsi, éparpillé, incolore, sans raison d’être, artificiel en un mot, que ce roman n’a été rien de plus qu’un moment de plaisir, sans que le cœur y soit vraiment. Peut-être cela tient-il à la vérité que nous révèle la fin justement ? Le côté éthique de l’histoire (la manipulation d’un auteur) et son clash avec l’amour et ses raisons que la raison ne connaît pas, son contrepoint avec l’art du roman, tout cela m’a laissée de marbre, peut-être parce que j’ai eu le sentiment que Ian McEwan ne faisait qu’effleurer son sujet.

« Opération Sweet Tooth » de Ian McEwan, Gallimard, 2014, 448 pages.

Challenge « A year in England« 

Joël Dicker, La vérité sur l’affaire Harry Quebert

Afficher l'image d'origineBon, j’avais doublement la pression à l’heure de rédiger ce billet. Déjà, Dicker l’écrivain aux 3 millions d’exemplaires vendus (pour le présent livre) est du genre clivant : il y a les inconditionnels et les fines bouches, les uns se retrouvant plutôt au sein de son lectorat majoritaire, les autres dans les rédactions de presse. Et puis, c’était quand même ma première lecture commune dans la blogosphère (j’ai l’impression d’annoncer que j’ai mis le pied sur la Lune !), réalisée avec Lili, la talentueuse tenancière du blog « La petite marchande de prose« , dont j’apprécie toujours les billets plein de finesse, de justesse et d’humour. Pression, vous-dis-je ! Concernant le premier point, mon verdict est digne de mes origines normandes : je suis partagée ! J’ai tenté de purifier mon appréciation de toutes les scories des préjugés… Mais je n’ai pas pu m’empêcher de goguenarder sans vergogne à propos des défauts évidents du bouquin 😀 .

Nous sommes d’accord : si ce livre se résumait à la liaison entre Harry, écrivain de 34 ans, et Nola, lycéenne de 15 ans, dans une petite ville du New Hampshire au milieu des années 70, il est certain que j’aurai lâché l’affaire au bout de 150 pages car je n’aurai pas eu la force d’en supporter 650 autres sur une love story dont l’intensité atteint son zénith avec cette phrase consternante : « Il (ou elle) l’aimait tellement » (égrenée plusieurs fois le long du livre pour enfoncer le clou). Quant aux dialogues des deux tourtereaux illégaux, ils sont d’une niaiserie qui frise le surnaturel. Juste pour le plaisir, voilà en gros à quoi ils se résument :

Nola : Oh Harry, vous êtes si beau, si élégant, je vous aime tellement ! Je me sens tellement petite à côté de vous ! Je veux être votre femme et prendre soin de vous.

Harry : Dis pas ça Nola…

Nola : Quoi ? Vous ne m’aimez pas ? Je suis laide c’est ça ?

Harry : Non je… notre différence d’âge…

Nola : Oh je vous déteste !

Ajoutez à cela des personnages globalement caricaturaux, des phrases totalement convenues sur le métier d’écrivain, des pointes de vulgarité et un style ciselé à la truelle, et vous aurez à peu près le tableau de « La vérité sur l’affaire Harry Quebert ».

Oui mais… pour être honnête, Jojo Dicker, comme l’appelle affectueusement Galéa, a plus d’un tour dans son sac. Et il sait drôlement bien nous mener par le bout du nez.  La vérité dans « La vérité… » est plus fuyante qu’une anguille. Et on a bien envie de connaître le dernier mot : qui a bien pu tuer Nola, ce fatal été 1975 ? Le mystère reste opaque jusqu’aux dernières pages, et ceci est la marque de fabrique des bons polars. Le clou de l’enquête est qu’elle navigue entre passé et présent, entre 1975 et 2008, année où l’affaire resurgit brusquement avec la découverte du corps de Nola dans le jardin d’Harry, année où Marcus Goldman, jeune écrivain en panne d’écriture, ami et disciple de Harry, décide de dénicher le vrai coupable… Et les énigmes ne manquent pas : qui est Harry, un écrivain respectable et respecté ou un séducteur de gamine ? quelles étaient les relations de Nola, fille du pasteur, avec les autres habitants d’Aurora ? qui savait à propos de leur histoire d’amour clandestine et menaçait Harry en 1975 puis recommence à menacer Marcus qui progresse dans son enquête en 2008 ? Etc.

Dicker/Goldman (car l’auteur s’est un peu mis en scène sous les traits de son personnage principal, il faut le dire : jeune écrivain de best-sellers, beau, ambitieux…) arrive à nous prendre au jeu de l’enquête, des relations complexes tissées par les habitants d’Aurora, des secrets, des flash-backs… et des innombrables rebondissements. Le cadre est bien ficelé, on finit par devenir totalement familier de la petite ville d’Aurora, ses quartiers, son diner, ses plages, sa forêt… Et Goose Cove, la maison de bord de plage d’Harry est LA maison que je rêverais d’habiter.

Et puis finalement, ces personnages à la psychologie taillée à la hache (de bûcheron), peut-être sont-ils simplement… américains ?! (Amis de l’Amérique, bonjour !)

Bref, je me suis attachée à cette histoire et à ses personnages, tout artificiels soient-ils. Mais je ne suis pas sûre d’avoir tellement envie de lire le nouveau livre de Dicker, celui qui vient de sortir. Je suis quand même très sensible au style, aux belles descriptions et aux réflexions subtiles… et tout cela m’a manqué dans « La vérité… ».

En y repensant, je crois que les lieux communs assénés par les personnages (notamment sur l’art d’écrire, c’est-à-dire de vendre beaucoup de livres, car les deux sont équivalents pour Goldman/Dicker) font partie de l’espèce de sympathie amusée qu’on éprouve pour le roman. La cerise sur le muffin, c’est la phase de pré-promotion du livre de Goldman : l’agitation surexcitée des différents services de la grande maison d’édition, de l’éditeur aux dents qui rayent le parquet jusqu’à l’équipe de « nègres », en passant par le marketing, est totalement jubilatoire.

Mais le style, monsieur Dicker, je fais une sérieuse fixette sur votre style. Peaufinez-le je vous en prie, « vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage etc », et vous serez tout-à-fait potable pour les lecteurs amateurs de belles lettres, tout en restant aimé de vos fans de la première heure. Mais alors, vous ne vous appelleriez plus Joël Dicker, je l’admets.

[Question subsidiaire : les vénérables Immortels ont-ils fumé leur jaquette à parements verts le jour où ils ont décidé d’attribuer le prix du Roman de l’Académie Française à Joël Dicker ? La Dicker-mania des ados qui ont décerné le Goncourt des lycéens à « La vérité… » a-t-elle contaminé leurs aînés de l’Académie ? Les yeux bleus du jeune écrivain en auraient-ils fait tourner la tête à quelques-un(e)s ?!]

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Joël Dicker, top model pour Calvin Klein dans une autre vie.