P.D. James, An Unsuitable Job for a Woman

Afficher l'image d'origineQuand elle  retrouve un beau matin Bernie Pryde, son associé, suicidé dans son bureau, la jeune Cordelia se retrouve seule avec la Pryde’s Detective agency sur les bras et des tas de factures impayées. Ce suicide ne suscite aucune conjecture : Bernie a très clairement indiqué dans une lettre qu’il se donnait la mort car il ne voulait pas supporter le traitement de son cancer. C’est un autre suicide qui va occuper Cordelia. Une semaine après, un biologiste renommé de Cambridge la fait venir pour qu’elle enquête sur la mort de son fils Mark à l’âge de 21 ans. Celui-ci a été retrouvé pendu dans son cottage de jardinier, quelques semaines après avoir lâché ses études universitaires. La police a conclu à un suicide, mais Cordelia va vite s’orienter vers la piste du meurtre…

Je n’ai pas beaucoup lu P.D. James, l’une des reines du polar anglais (le seul livre dont je me souvienne est « La mort s’invite à Pemberley », une austenerie policière qu’elle a commise dans les dernières années de sa vie). Autant dire que cette lecture a été une jolie (re-)découverte.

Le personnage de Cordelia Gray est plaisamment croqué : fille d’anarchiste, ayant partagé son enfance entre différentes marâtres, le couvent et les vagabondages avec son père et ses « camarades » sur les routes de l’Europe révolutionnaire, elle a les pieds sur terre, un grand sang froid, une vivacité d’esprit bien utile pour ses enquêtes, mais aussi un zeste de sensibilité qui la rend très humaine.

Le contexte est enchanteur : la ville universitaire de Cambridge que P.D. James a bien connue, avec sa rivière sur laquelle canoter, ses bâtiments de pierre séculaire, sa lumière si particulière, son chœur… L’ambiance seventies, les façons d’être des étudiants d’alors sont aussi un atout charme de ce livre. Le superintendant Dalgliesh, inspecteur de Scotland Yard que P.D. James a créé avant Cordelia Gray, fait figure de statue du commandeur : plusieurs fois invoqué par le défunt Bernie Pryde (qui avait pourtant pâti de son intransigeance quand il travaillait encore dans la police), il apparaît à la fin pour tenter de faire la lumière sur toute cette histoire.

L’intrigue est bien ficelée sans être hallucinante. Mais j’ai quand même été captive. Je crois vraiment cependant que cette enquête « policière » est plus attrayante par l’âme de ses personnages principaux que par sa complexité.

Challenge « A year in England« 

Niccolo Ammaniti, Je n’ai pas peur

Afficher l'image d'origineBon, je me suis un peu payé la honte quand j’ai commenté, sur le blog italophile et raffiné de Florence, que je n’avais jamais lu d’auteurs italiens (alors que je partais pour Rome le surlendemain). Puis je me suis souvenu que j’avais lu « Le Guépard » de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Quand même. Et vu le film aussi, évidemment, avec des acteurs aussi mythiques !

Bref, j’emportais Haruki Murakami dans mes bagages, mais étrangement, à Rome je n’ai pas eu l’envie de l’ouvrir ne serait-ce que d’un millimètre, alors qu’il me plaisait bien pourtant. Je n’ai eu d’autre choix que de me rabattre sur la librairie française (à côté de Saint-Louis-des-Français), et acheter ce livre dont Florence parlait. Eh bien je n’ai pas été déçue ! Coup « di cuore » ! ❤

Un été de plomb, dans un coin perdu des Pouilles, à la fin des années 1970. Ces années 1970 qu’on a aussi appelées « années de plomb » en Italie. Michele, 9 ans, sa petite soeur, 5 ans, et leur bande d’amis partent souvent à l’aventure, sur leurs vélos tandis que les adultes restent tapis à l’intérieur des quatre maisons que compte en tout et pour tout Aqua Traverse, leur « village ». Ce jour-là, Michele fait une découverte étonnante qui va changer à jamais son rapport au monde et aux adultes…

Le personnage de Michele est une grande réussite. Peut-être l’un des enfants les plus attachants de la littérature, avec Scout Finch, la petite fille de « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » à qui il ressemble d’ailleurs étrangement. Il est droit, il est fidèle, il est pur, il est courageux, il aime sa maman, il admire son papa, il protège sa petite sœur, il a une imagination débordante mais il combat vaillamment ses « monstres », hybrides de la culture populaire et de la religiosité du sud de l’Italie. Il est un être lumineux qui traverse la bassesse, la cupidité, la lâcheté et la trahison de ses pairs et des adultes qui l’entourent.

« Qu’aurait fait Tiger Jack à ma place ? Il rebroussait pas chemin même si le Grand Manitou en personne le lui ordonnait. Tiger Jack. Voilà quelq’un de sérieux. Tiger Jack, l’ami indien de Tex Willer. (…) Moi je suisTiger Jack, ou mieux, je suis le fils italien de Tiger, je me suis dit. » (p. 56).

L’histoire est racontée par lui et elle acquiert une grande intensité, du fait de l’isolement total d’Aqua Traverse et du drame qui se noue et dont on se demande bien comment il finira. L’auteur a très bien su rendre la naïveté de l’enfant pauvre, confronté à des événements qui le dépassent. Il ne maîtrise pas tout le contexte que nous connaissons, en tant que lecteur, ce qui rend ses questionnements d’autant plus désarmants. Tout le dénouement final m’a fait battre le cœur avec intensité !

C’est simple, si j’ai un fils, j’aimerais qu’il ressemble à Michele*. (Mais j’espère ne pas ressembler à sa mère).

Merci Florence, pour cette jolie découverte. 🙂

*Vous avez remarqué comme certains prénoms un peu désuets en français, comme Michel ou Marcel, voire carrément plus du tout usités comme Ange (sauf en Corse !), sont très classes en italien : Michele, Marcello, Angelo ? 😉

Niccolo Ammaniti, Je n’ai pas peur, Collection 10-18, éd. Robert Laffont, 2012, 232 p.

Rohinton Mistry, Un si long voyage

un si long voyageDans le Khodadad Building de Bombay, je demande d’abord la famille Noble : Gustad le père, sa femme Dilnavaz et leurs trois enfants, Sohrab, Darius et la petite Roshan. Ils sont Parsis, comme l’auteur, et comme tous les autres habitants de l’immeuble : le vieux Cavasji qui invective les dieux depuis sa fenêtre, l’inspecteur Bamji, Mr Rabadi, ennemi de Gustad, la vieille Miss Kutpitia que tout le monde croit un peu sorcière, Tehmul le simple d’esprit… et puis le major Bilimoria, grand ami de Gustad, dont le départ inexpliqué de Khodadad, antérieur au début de l’histoire, tracasse beaucoup notre héros.

L'entrée d'un temple du feu parsi à Bombay
L’entrée d’un temple parsi à Bombay

Point culture : Les Parsis sont une petite minorité parmi la grande mosaïque de peuples et de religions d’Inde. Leurs ancêtres ont fui la Perse au moment de la conquête musulmane car ils étaient des adeptes de la religion de Zarathoustra le prophète. Je sais, ça ne dit pas grand chose à pas grand monde, à moi non plus d’ailleurs (à part le titre du livre de Nietzsche, « Ainsi parla Zarathoustra ») et le roman ne se centre pas sur les spécificités parsies, même s’il en dévoile quelques rites : la prière du kusti, la croyance que si l’on profère des malédictions des petits anges viendront les accomplir, et surtout, le rite mortuaire (âmes sensibles, s’abstenir) : le corps nu du défunt est emmené en haut d’une haute tour, la tour du silence, et laissé à l’appétit des vautours jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de lui (les Parsis ne pratiquent pas la crémation comme les hindous car ils révèrent le feu). Les Parsis vivent de façon très communautaire, on les retrouve surtout à Bombay et dans le secteur bancaire. (Au fait, saviez-vous que Freddy Mercury, le chanteur de Queen, était parsi ??).

L'entrée du sanctuaire Sainte Marie du Mont de Bombay
L’entrée du sanctuaire Sainte Marie du Mont de Bombay

Mais l’on croise d’autres religionnaires dans ce roman : des chrétiens venus de la Goa voisine qui vénèrent la Vierge au Mont-Marie (Malcolm Saldanha y emmène Gustad pour demander des guérisons), un musulman, les sikhs sont évoqués, et des hindous bien-sûr… Cette grande diversité de religions et la place énorme que tient la spiritualité dans la vie quotidienne des Indiens pourraient être illustrées par l’histoire du mur d’enceinte du Khodadad Building, une sorte de running gag qui file durant tout le roman : ce mur sert de toilettes en plein air à tout le quartier, entraîne puanteur et moustiques et fait le malheur des habitants de l’immeuble. Jusqu’à ce que Gustad ait une idée lumineuse : il propose à un artiste de rue peindre les dieux de toutes les religions sur le mur d’enceinte. A partir de là, non seulement les passants n’osent plus se soulager sur l’image des dieux mais ils apportent fleurs, bougies et encens pour les honorer, ce qui embaume l’atmosphère des habitants du Khodadad et les délivre des moustiques… Les miracles existent bel et bien !

L’histoire en bref : on est en 1971, à la veille de la partition du Pakistan en deux (donnant naissance au Bangladesh) et d’une nouvelle guerre entre le Pakistan et l’Inde. Indira Gandhi est au pouvoir. Gustad Noble est employé de banque et son ancien ami, le major Bilimoria, dont il ne sait plus rien, lui envoie un jour une lettre mystérieuse qui va lui poser un gros dilemme. Il « va voir sa modeste existence bouleversée par une série de tourmentes qui le laisseront pauvre comme Job… Des événements dont Gustad ne soupçonne pas l’ampleur et qui marquent pour lui le début d’un long voyage : celui d’un cœur vertueux dans un monde en pleine turbulence » nous dit la 4e de couverture. Mouais. Je m’attendais à un roman trépidant, en fait, j’ai plutôt eu l’impression de lire une fresque familiale et un portrait du Bombay des années 70, avec ses gros problèmes de voirie, le rationnement de la nourriture, le nationalisme indien teinté de socialisme, l’essor du Shiv Sena (ces « fascistes » hindous, comme dit l’un des personnages parsis), le souvenir récent de la guerre contre la Chine qui marqua le déclin de l’ère Nehru (père d’Indira), la montée du coût de la vie, les marchés bourdonnants, la survivance de pratiques anciennes et le développement du capitalisme… une période de transition.

Tout cela est entrecoupé de façon très sympathique par des anecdotes de voisinage ou de bureau, des réminiscences du passé de Gustad, des aléas de la vie de famille (le fils aîné qui refuse d’entrer dans une école d’ingénieur, se brouillant avec son père, le second qui conte fleurette à la fille du voisin détesté, remake indien de Roméo et Juliette, la petite dernière qui tombe malade…), des personnages cocasses (comme Miss Kutpitia, détentrice du seul téléphone de l’immeuble et de recettes magiques qu’elle délivre au compte-goutte à une Dilnavaz éplorée par le départ de son fils, ou le vendeur de « paan » à l’entrée de la « maison des cages » – je n’en dis pas plus pour titiller votre curiosité)… Le ton est tendre et humoristique.

C’est donc un roman agréable à lire, à l’écriture circulaire faite de va et vient entre le passé et le présent, entre les pensées de Gustad et l’action, entre les différents personnages, mais ce n’est pas non plus transcendantal. D’ailleurs, je n’ai pas trop compris à quoi renvoyait ce « si long voyage ». Je m’attendais à un peu plus de souffle. Je l’ai lu avec plaisir mais sans grande ferveur car je n’ai pas trop réussi à m’attacher aux personnages. La fin cependant, avec la juste dose de dramatisme, de mythique et de burlesque a suscité chez moi l’émotion pour la première et seule fois dans cette lecture, grâce au personnage pathétique de Tehmul.

Ce livre est le premier que je lis dans le cadre de mon auto-challenge « romans d’Inde ».

Challenge Romans d'Inde(s)