Elena Ferrante, L’amie prodigieuse

« Lila va trop loin, comme d’habitude, ai-je pensé. Elle élargissait outre mesure le concept de trace. Non seulement elle voulait disparaître elle-même, maintenant, à soixante-six ans, mais elle voulait aussi effacer toute la vie qu’elle laissait derrière elle. Je me suis sentie pleine de colère. Voyons qui l’emporte cette fois, me suis-je dit. J’ai allumé mon ordinateur et ai commencé à écrire notre histoire dans ses moindres détails, tout ce qui me restait en mémoire. » (p. 22)

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Ô prodige… Le rendez-vous du blogoclub sur le thème de l’amitié tombait aujourd’hui et… j’ai lu les dernières pages de ce livre définitivement génial ce matin, je ne pouvais donc rationnellement pas ne pas venir vous faire un petit compte-rendu tout frais pondu, garanti sans OGM, sans conservateurs, ici-même chez Ellettres, ce recoin d’internet délaissé depuis un bon mois. (Que je vous dise, ce n’est pas par manque de motivation que je n’écris plus de billet, c’est par manque de temps, incroyable non ?) 😀

Cela servira-t-il à quelqu’un que je résume le premier tome de la fameuse saga napolitaine d’Elena Ferrante, quand bon nombre de mes collègues l’ont fait avant moi avec talent (au hasard Florence et Lili) ? Allez, je m’y colle rapido, au cas où l’un d’entre vous serait sorti de sa grotte n’en aurait pas entendu parler : « l’amie prodigieuse », c’est l’autre, c’est Lila Cerullo, la meilleure amie de Lenù (Elena…) Greco, la narratrice. Telles des Tom Sawyer et Huckleberry Finn féminins, elles arpentent leur bout de quartier napolitain des années 1950, jouent à se faire peur, se lancent des défis, confrontent la violence inhérente à leur milieu marqué par la pauvreté : la violence des pères et des maris, des mères, des fiancés jaloux, des garçons et filles dès le plus jeune âge, et celle qui est plus cachée : celle du conflit entre classes sociales, celle de la sinistre Camorra qui fait sentir ses rets de façon subreptice sur les commerces du quartier, et celle qui prend sa source dans des conflits inter-familiaux liés à la Seconde Guerre mondiale, « l’avant » que les deux amies n’ont pas connu et qui fascine Lila.

Pour conjurer le mauvais sort, Lila et Lenù se racontent d’interminables histoires et rêvent de devenir riches en les publiant, comme l’auteur des « Quatre filles du docteur March ». Lila impressionne la gentille Lenù par la vivacité de son intelligence, sa « méchanceté » qui couve comme le Vésuve et son courage sans faille. Son monde tourne désormais autour de son amie, et tout ce qu’elle fait de beau (ses bonnes notes, son entrée au collège, puis au lycée), elle le fait pour et par rapport à Lila. Lila quant à elle n’est pas autorisée à poursuivre sa scolarité bien qu’elle soit très douée. De rage elle se débat pour sortir du carcan qui l’emprisonne, en apprenant latin et grec toute seule et en poussant son frère et son père cordonniers à produire de magnifiques chaussures. De psychodrames en « réalisme social » italien mêlant rire, tendresse et cruauté, on suit les deux amies jusqu’à l’adolescence et… allez je n’en dirai pas plus.

On ne va pas tourner autour du pot : ce livre est une incroyable fresque de la vie d’un quartier qui entre dans les trente glorieuses italiennes. On croirait entendre les réparties que se lancent les mammas italiennes d’une fenêtre à l’autre tout en étendant leur linge 10 mètres au-dessus de la rue. Les Fiat et les Lambrettas commencent à sillonner le quartier. Les garçons aguichent les filles qui se gardent bien de leur répondre de peur de susciter les représailles de leurs pères ou frères et de démarrer des cycles de vengeance à n’en plus finir. Les adultes s’insultent à mots couverts (ou pas) : communiste ! nazi-fasciste ! Ils peinent bien souvent à joindre les deux bouts, et certains doivent tout au parrain du quartier. Pour vous dire, tout le temps de ma lecture je voyais des images de Naples en noir et blanc !

Dans cette pagaille, le talent proprement unique de Lila phosphore comme une étoile dure tombée dans la boue. Son personnage, surtout enfantin, est inoubliable. Mais à mesure que les deux filles grandissent, c’est Lenù, je trouve, qui devient plus intéressante : par son entrée au lycée elle entre dans un nouveau monde dont elle ne connaît encore rien. Bien que celui-ci ne soit en fait que la petite bourgeoisie, c’est déjà une avancée par rapport à son quartier. Elle voit la mer enfin (!), part pour la première fois en vacances à Ischia, découvre les jeunes des beaux quartiers. Elle acquiert progressivement sa voix propre, une furieuse envie d’exister vis-à-vis du monde (et de se sentir ainsi l’égale de Lila). Comme Lila, elle emploie les moyens à sa disposition pour fuir son milieu d’origine.

Un duo d’amie très attachant, plein d’ambivalences dans le genre « je t’aime, moi non plus », qui nous ouvre sur tout un monde d’hier, ses tares, ses faiblesses, mais aussi ses générosités, ses drôleries. Un monde tiraillé entre ses réflexes archaïques (son patriarcat exacerbé, ses jalousies) et son désir de se hisser dans la modernité. Une histoire inoubliable, parfois presque trop touffue, qui « m’colle au cœur et au corps » comme aurait dit Voulzy.

Merci au blogoclub qui a fait remonter ce livre de ma PAL, il était temps que je me mette à l’heure d’Elena Ferrante.

Les billets de : Sylire, Lecturissime, Titine, Zarline, ClaudiaLucia, Christelle

PS : La photo de couverture de l’édition française est très bien choisie, en particulier la
petite fille de gauche a les traits que j’imagine être ceux de Lila.A46612_L_amie_prodigieuse.indd

« L’amie prodigieuse » d’Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, 2014, 430 p.

photo-libre-plan-orsec-2Participation au Plan Orsec pour le mois de novembre.

Jaume Cabré, Confiteor (2013)

« Ugh » dirait l’indien Aigle-Noir. Violent, je  dirais. Difficile pour moi de parler de ce livre-jungle, ce livre-somme (théologique), ce roman « Sagrada Familia de Barcelone » à laquelle il me faisait penser par sa taille, son côté baroque, ses strates, la profusion de ses figures, son inachèvement. Autant commencer par le commencement :

confiteor,M118831Il était une fois un petit garçon solitaire nommé Adria Ardévol qui grandissait dans la Barcelone des années 50, entre un père despote et distant et une mère froide et soumise, entre la présence phénoménale de milliers de livres et le pizzicato introuvable du violon, entre l’espionnage du moindre fait et geste de la maison et l’apprentissage compulsif d’un paquet de langues mortes ou vives, entre l’amitié réelle du jeune Bernat et l’amitié imaginaire du shérif Carson et l’indien Aigle Noir.

Si on tirait le fil de la pelote, ou la corde du violon inestimable acquis par le père d’Adria dans des conditions douteuses à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce serait pourtant des monceaux de secrets et d’histoires inextricablement liées remontant du passé le plus lointain qui viendraient avec le fil, s’effilochant au gré de la mémoire vacillante d’Adria, parvenu au seuil de la mort.

Confiteor, c’est donc bien plus que la « confession » d’un enfant du siècle : c’est une fresque échevelée de l’histoire européenne depuis le Moyen-Âge, dont les fragments perdus remontent de la mémoire, s’entrechoquent et se recollent grâce aux objets qu’accumule avec un soin jaloux le père d’Adria dans son magasin d’antiquités.

Cette cacophonie d’histoires de malheurs, de traîtrise, de cruauté, d’amours, de concupiscence, d’épisodes burlesques, de petites lâchetés ordinaires, de courage aussi, de l’Inquisition à Auschwitz, va jusqu’à faire exploser la syntaxe : Adria parle de lui à la première et à la troisième personne au sein d’une même phrase, un discours indirect peut très vite devenir direct et nous catapulter sans crier gare dans l’atelier d’un luthier italien du XVIIe siècle, un couvent de dominicains à Rome ou la maison d’un boutiquier égyptien des années 1890, un dialogue se passer dans plusieurs espaces-temps différents. C’est assez déroutant au début, il faut s’y faire, mais il faut reconnaître que ça donne une extraordinaire plasticité à l’ (aux) histoire(s). Un des points de tension extrême culmine selon moi dans ce chapitre hallucinant et halluciné mettant en parallèle un inquisiteur catalan du XIVe siècle brûlant juifs et hérétiques, et le délirant, paranoïaque et mégalomane directeur d’Auschwitz, Rudolf Höss. Exagéré ? Oui. Grotesque ? Sans doute. Mais ça produit un effet frappant. Quelques centaines de pages plus loin n’est pas épargnée au lecteur une situation similaire de distorsion de la justice au nom de « l’Idée », avec une épouvantable scène de lapidation.

(c) ale-ale.net

Cette histoire fiévreuse et chaotique, malaxant destins individuels et collectif, va intimement imprimer le destin d’Adria jusqu’à son terme, comme une expiation qu’il aurait à subir pour le compte des fautes des autres, son père en premier lieu, cette famille « dans laquelle il n’aurait pas dû naître », tous ces personnages auxquels il est lié par-delà le temps et l’espace et qui empiètent sur son libre arbitre.

On le voit, Confiteor est un monument d’effroi et d’incompréhension devant l’énigme de la prégnance du mal, causé notamment par les fanatiques pour qui « l’Idée » passe avant la vie humaine. Mais c’est aussi le roman de personnes qui, par leur position singulière dans l’écheveau des coupables et des victimes, tentent tout particulièrement de répondre à cette énigme monstrueuse. Si l’idée de pardon divin semble plutôt battue en brèche et la justice des hommes n’y pouvoir grand-chose, Adria croit que la beauté et l’amour permettent de bâtir des remblais contre le mal. Certains subliment les séquelles du mal par l’art, tandis que d’autres le défient les yeux grands ouverts, au cœur même de leur faiblesse. Il en est aussi qui cherchent à réparer le mal qu’ils ont commis ou auquel ils ont acquiescé passivement, même si cela s’apparente parfois à vouloir combler la fosse des Mariannes à la petite cuillère. Une forme de croyance à la transcendance et aux liens invisibles entre vivants et morts n’est pas absente de ce roman si pessimiste sur la nature humaine. L’amitié et ses remèdes est ainsi un thème qui file le roman de façon très subtile. Mais comment expliquer que d’autres poursuivent littéralement leur descente aux enfers ? On en est réduit à se demander, comme la petite Amelietje aux lèvres bleuies par la mort : « Waarom ? », pourquoi ?

Ne me demandez pas si j’ai aimé ou pas, je crois que ce roman a une portée qui va bien au-delà. J’ai mis du temps à le lire, et pas seulement parce qu’il fait 771 pages. J’avais besoin de me détacher de temps en temps d’Adria et Bernat, de fra Julia et de la belle Amani, de Daniela Amato et de Monsieur Berenguer, de Maman et Papa Ardévol, de fra Nicolau Eimeric et de Rudolf Höss, de Lola Xica et de la tante Leo, de Tito Carbonell et de Coseriu, de Jachiam de Pardac et de Mathias Alpaerts, de Laura et de Tecla, du père Morlin et du signor Falegnami, de Drago Gradnic et de Franz Grübbe, du docteur Müss et d’Ali Bahr, de Kamenek et Isaiah Berlin, de l’évanescente Sara Voltes-Epstein enfin… Et de ne pas trop focaliser mon imaginaire sur certaines scènes peu recommandables à mon état de femme enceinte de 5 mois (voilà, c’est dit ! 😉 ).

A la rigueur on pourrait presque dire qu’il règne dans Confiteor une certaine obsession pour les moments-les-plus-sombres-de-notre-histoire, même si étrangement, la guerre civile espagnole et le franquisme sont très peu évoqués. Et il y a une opposition très nette qui est faite par l’auteur entre l’institution de l’Eglise catholique, présentée très souvent sous l’angle de sa culpabilité dans divers épisodes historiques, et la figure du juif errant, ou du moine errant. C’est un biais, mais quel livre n’en a pas ?

Mais faudrait pas croire que tout n’est que sang, sueur et larmes dans ce livre. Il y a aussi un tas de scènes charmantes, humoristiques, émouvantes ou douces-amères concernant Adria qui m’ont doucement euphorisée. Comme quand il entreprend de ranger ses innombrables livres avec son inséparable Bernat, chaque pièce ayant sa spécialité, même les toilettes et la buanderie : l’histoire, la linguistique, la philosophie, la théologie, la géographie, l’art, la philologie, les livres d’enfance… un rangement prométhéen qui s’apparente à la création divine de l’univers. Cet épisode m’a fait penser à un ami brésilien que je connais depuis dix ans, fou amoureux de livres et qui s’était mis en tête d’apprendre tout seul toutes les langues romanes. Et il y arrivait très bien puisqu’il me chantait par cœur les chansons de Brassens avec l’accent de Brassens quand il n’avait encore jamais mis le pied en France. Ses livres tapissaient les murs de sa chambre de haut en bas, il y en avait par terre et même sur le lit. Il a récemment soutenu sa thèse en catalan à l’université de Barcelone sur un auteur français de romans de gare des années 1920 😉 . (Parabens Thiago).

Peut-être est-ce par ce courant de vie que le mal et la mort sont vaincus ? Evidemment, difficile de se positionner pour un lecteur qui n’a pas été confronté au summum de l’inhumanité. Mais lire Confiteor, c’est déjà s’y confronter un peu. Alors si vous vous sentez prêts, allez-y, lisez-le, c’est un livre hors du commun.

« Confiteor » de Jaume Cabré, traduit du catalan par Edmond Raillard, Actes Sud, 2013, 771 p.

Niccolo Ammaniti, Je n’ai pas peur

Afficher l'image d'origineBon, je me suis un peu payé la honte quand j’ai commenté, sur le blog italophile et raffiné de Florence, que je n’avais jamais lu d’auteurs italiens (alors que je partais pour Rome le surlendemain). Puis je me suis souvenu que j’avais lu « Le Guépard » de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Quand même. Et vu le film aussi, évidemment, avec des acteurs aussi mythiques !

Bref, j’emportais Haruki Murakami dans mes bagages, mais étrangement, à Rome je n’ai pas eu l’envie de l’ouvrir ne serait-ce que d’un millimètre, alors qu’il me plaisait bien pourtant. Je n’ai eu d’autre choix que de me rabattre sur la librairie française (à côté de Saint-Louis-des-Français), et acheter ce livre dont Florence parlait. Eh bien je n’ai pas été déçue ! Coup « di cuore » ! ❤

Un été de plomb, dans un coin perdu des Pouilles, à la fin des années 1970. Ces années 1970 qu’on a aussi appelées « années de plomb » en Italie. Michele, 9 ans, sa petite soeur, 5 ans, et leur bande d’amis partent souvent à l’aventure, sur leurs vélos tandis que les adultes restent tapis à l’intérieur des quatre maisons que compte en tout et pour tout Aqua Traverse, leur « village ». Ce jour-là, Michele fait une découverte étonnante qui va changer à jamais son rapport au monde et aux adultes…

Le personnage de Michele est une grande réussite. Peut-être l’un des enfants les plus attachants de la littérature, avec Scout Finch, la petite fille de « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » à qui il ressemble d’ailleurs étrangement. Il est droit, il est fidèle, il est pur, il est courageux, il aime sa maman, il admire son papa, il protège sa petite sœur, il a une imagination débordante mais il combat vaillamment ses « monstres », hybrides de la culture populaire et de la religiosité du sud de l’Italie. Il est un être lumineux qui traverse la bassesse, la cupidité, la lâcheté et la trahison de ses pairs et des adultes qui l’entourent.

« Qu’aurait fait Tiger Jack à ma place ? Il rebroussait pas chemin même si le Grand Manitou en personne le lui ordonnait. Tiger Jack. Voilà quelq’un de sérieux. Tiger Jack, l’ami indien de Tex Willer. (…) Moi je suisTiger Jack, ou mieux, je suis le fils italien de Tiger, je me suis dit. » (p. 56).

L’histoire est racontée par lui et elle acquiert une grande intensité, du fait de l’isolement total d’Aqua Traverse et du drame qui se noue et dont on se demande bien comment il finira. L’auteur a très bien su rendre la naïveté de l’enfant pauvre, confronté à des événements qui le dépassent. Il ne maîtrise pas tout le contexte que nous connaissons, en tant que lecteur, ce qui rend ses questionnements d’autant plus désarmants. Tout le dénouement final m’a fait battre le cœur avec intensité !

C’est simple, si j’ai un fils, j’aimerais qu’il ressemble à Michele*. (Mais j’espère ne pas ressembler à sa mère).

Merci Florence, pour cette jolie découverte. 🙂

*Vous avez remarqué comme certains prénoms un peu désuets en français, comme Michel ou Marcel, voire carrément plus du tout usités comme Ange (sauf en Corse !), sont très classes en italien : Michele, Marcello, Angelo ? 😉

Niccolo Ammaniti, Je n’ai pas peur, Collection 10-18, éd. Robert Laffont, 2012, 232 p.

Mitsuyo Kakuta, La cigale du huitième jour

cigaleEt voilà, ça arrive sans prévenir. Le coup de cœur, le coup de foudre de l’été. Mon libraire peut se vanter de m’avoir transformée en Madeleine avec ce bouquin qu’il m’a conseillé (le brave homme).

(Non, pas une madeleine comme ça : … Je sais que Galéa repopularise Proust, mais quand même. Non, une Madeleine qui pleure).

Kiwako est une jeune femme de 30 ans qui vit à Tokyo, au milieu des années 80. Sans préméditation, elle vole le bébé d’un couple qu’elle semble connaître. S’ensuit une cavale pour échapper aux radars. Elle trouve refuge successivement chez une amie, chez une vieille dame revêche, puis dans une communauté bizarre, puis sur l’île Shodo… La petite Kaoru grandit comme sa fille.

Je n’en dis pas plus pour préserver l’atmosphère de suspense qui surplombe ce roman d’une vie en fuite. Avec une grande économie de moyens, qui m’a fait penser aux romans de Kazuo Ishiguro, ce roman m’a poigné le cœur. C’est le roman d’un sentiment maternel immense, submergeant comme l’océan, d’une grande puissance et d’une grande délicatesse.

C’est la première fois que je lis un roman dont le personnage principal est un bébé : Kaoru est très finement observée, dans ses mimiques, ses gestes, ses petites manies. Qu’elle baille, qu’elle pleure sans que Kiwako sache pourquoi, qu’elle ouvre de grands yeux, qu’elle soulève son petit derrière pour faire du quatre pattes, elle a une vraie épaisseur. Elle n’est pas reléguée au rang des artefacts du récit. Je crois que je me suis beaucoup identifiée à la relation mère-bébé du roman.

« Kiwako serra l’enfant sur son cœur. Elle enfouit son visage dans les cheveux vaporeux du bébé en inspirant profondément. C’était doux. C’était chaud. De ce petit corps si souple qu’il en semblait si fragile émanait pourtant une robustesse inébranlable. Si frêle et si fort. Une petite main effleura la joue de Kiwako. Un contact humide et chaud. Kiwako se dit qu’elle ne devait pas le laisser. Moi je ne te laisserai jamais tout seul, comme ça. Je vais te protéger. De tous les ennuis, de toutes les tristesses, de la solitude, de l’inquiétude et de la peur, je te protégerai. » (p.10).

On prend donc fait et cause pour Kiwako alors qu’objectivement, elle est coupable, très coupable. Quel parent pourrait supporter qu’on lui vole son enfant ? Comment souhaiter que les parents naturels (même peu attrayants…) soient privés de leur fille ? Comme problème éthique, ça se pose là.

En parlant d’éthique, tout un pan du roman concerne une sorte de communauté féminine new age qui frise avec la secte. C’est extrêmement bien agencé, plausible, ça donne lieu à des types psychologiques bien particuliers, aborde le thème-clé de l’enfermement et ajoute une touche de mystère. Le huis clos de la communauté reflète la situation de Kiwako et de Kaoru : sans issue.

Car il y a toute une atmosphère de secret, d’expédients pour s’en sortir, de fausses identités, de questionnements angoissants : comment faire pour scolariser Kaoru alors qu’elle n’a pas d’acte de naissance ? comment cacher son identité pour ne pas qu’on la retrouve, jamais ? Et en filigrane : qui sera-t-elle plus tard ? apprendra-t-elle la vérité ?

Ça c’est le lecteur qui se pose la question dans la première partie du roman. Dans la deuxième partie, les zones d’ombres de l’histoire sont révélées – = moment où j’ai lâché les vannes – la sobriété du récit mettant en valeur tout le côté tragique de l’histoire, mais aussi son côté rédempteur. Les conséquences de cette histoire peu banale sur l’identité – fragmentée – de Kaoru/Erina/Rebecca. Son acceptation de ce qui s’est passé, et de la vie qui grandit en elle, promesse d’avenir et d’ancrage. Le pardon, 20 ans après. C’est elle, la cigale du huitième jour.

Et puis il y a toute cette beauté nippone. Les couchers de soleil, les temples, la mer, les montagnes… opposés au désordre urbain. La délicatesse exquise de la politesse à la japonaise. Tout cela sublime la violence des sentiments.

Un beau, un très beau roman (dit-elle, en se mouchant). Dommage que la presse en ait peu parlé. Il paraît qu’il a fait un tabac au Japon.

« A partir d’aujourd’hui, je vais tout te donner. Tout ce que je t’ai volé, je vais te le rendre. La mer et la montagne, les fleurs au printemps et la neige en hiver. Les éléphants gigantesques et le chien qui attend son maître indéfiniment. Les contes qui finissent mal et la musique si belle qui nous arrache des soupirs. Au bas de la côte, on apercevait les lumières de la ville et les phares des voitures qui se croisaient sur la route. N’aie pas peur, Kaoru. Maman est là, tu n’as rien à craindre. Rien qui puisse te faire peur, ai-je murmuré en continuant à avancer, tandis que je commençais à avoir mal aux pieds. » (p. 148)

Tokukiri, Temple de Kameyama

André Dhôtel, Le pays où l’on n’arrive jamais

dhotel« – Il cherche son pays, à ce que disent les gens.

– Son pays ? Quel pays ?

– Voilà ce qu’il faudrait savoir, mademoiselle Fernande. S’il cherche son pays, c’est que là où il était, il n’était pas chez lui, et, de toute façon, c’est une histoire bizarre.

– Monsieur Aurélien, répliqua la servante, lorsqu’on cherche un pays on le trouve, et on sait dire au moins de quel pays il s’agit. Moi, je suis native de Saint-Omer… » (p. 26)

Ce livre, je ne me rappelais plus si je l’avais lu. Il restait au fond de moi comme un sédiment au fond de la mer, un coquillage brillant qui a refait surface un jour devant un rayon de librairie, quand le nom « André Dhôtel » et le souvenir qui lui était attaché, une aura de mystère, se sont imposés à moi. Je me souvenais que ma mère m’avait parlé de ce livre quand j’étais enfant. Du coup je croyais avoir déjà lu Le pays où l’on n’arrive jamais sans en avoir aucun souvenir précis pourtant. Je me suis donc tournée vers d’autres titres les uns après les autres : L’honorable Monsieur Jacques (un pur chef d’oeuvre, le premier que j’ai lu et mon préféré à ce jour, Souram en parle ici), Les disparus (fin et subtil), Bernard le Paresseux (simple et émouvant) et le recueil de nouvelles Idylles (un petit bijou de drôlerie et de finesse).

André Dhôtel est un auteur un peu oublié, souvent je le cherche en vain dans les rayons des libraires, mais il vaut franchement le détour, voire le séjour d’hôtel (je sais, elle est navrante, mais je n’ai pas pu m’empêcher de la faire, celle-là !)

André Dhôtel interprété par Jean Dubuffet (1947)
… Et ce à quoi il ressemblait en vrai.

Finalement j’ai voulu revenir à ce titre qui a fait toute la renommée de l’auteur. Ou plutôt, je l’ai trouvé dans la vieille édition de la bibliothèque verte, au fond d’une caisse d’un vide-grenier (Vous aurez compris que je fais le tour des vide-greniers ! Je ne suis pas une as de la chine, les vieilleries poussiéreuses bien souvent me rebutent ou m’interloquent, mais pour ce qui est des livres des mythiques collections verte et rose, je suis une bonne cliente ! J’en reparlerai).

Eh bien figurez-vous que je ne l’avais jamais lu ! C’est drôle quand même, les dédales de la mémoire… Peut-on se souvenir d’un livre qu’on a jamais lu ? C’est comme si Proust se souvenait d’une madeleine qu’il n’avait jamais mangée ! Mais ça me plaît, cette lecture manquée à deux temps, parce que ça correspond tellement à l’esprit des romans de Dhôtel, justement. Le pays où l’on n’arrive jamais, c’est peut-être l’immense champ de la mémoire, avec ses terra incognita, ses reliefs, ses dépressions, une topographie que Dhôtel excelle à décrire dans le cadre naturel des Ardennes…

Ne vous fiez pas à sa parution dans une édition jeunesse. En fait il a reçu le prix Femina à sa sortie. A l’époque, les éditeurs prenaient au sérieux les enfants en leur proposant des textes d’une grande qualité, lisibles aussi bien par eux que par des adultes. D’ailleurs, la prose dhôtelienne est faussement simple : on croit assister à une banale aventure-fugue d’adolescents, mais derrière se pose la question de la liberté de choisir qui l’on est par rapport au monde.

Gaspard Fontarelle est un jeune garçon de 17 ans un peu délaissé par les siens au village de Lominval dans les Ardennes. Cantonné à un travail de forçat à l’hôtel dirigé par sa tante, Mlle Berlicaud, il aime flâner dans les environs du village et les jardins des habitants, le seul horizon géographique qu’il connaisse. Un jour il surprend un communiqué radiophonique émanant d’une maison voisine. Un enfant d’une quinzaine d’années aurait fugué de la maison familiale en Belgique, la gendarmerie est à ses trousses, il serait dans les parages. Juste après, Gaspard tombe nez à nez avec un enfant aux yeux magnifiques, à la longue chevelure et aux vêtements déchirés, correspondant en tous points au portrait détaillé dans le communiqué. Leurs regards se croisent, juste avant que l’enfant ne soit appréhendé par le garde champêtre. L’enfant est enfermé dans la plus haute chambre de l’hôtel de Mlle Berlicaud, mais Gaspard, sans le connaître, l’aide à fuir. L’enfant lui confie « rechercher son pays ». Mais quel pays ? Un pays où les bouleaux et les chênes côtoient les palmiers et la mer. Peu de temps après, Gaspard fuit lui-même Lominval sans vraiment le vouloir consciemment, sur le dos d’un cheval pie providentiel qui semble savoir où il l’emmène. Après quelques aléas, il retrouve l’enfant à Anvers… pour être embarqué vers de nouvelles aventures.

Pour tout dire, j’ai moins ressenti de choc amoureux pour ce roman que pour les autres. (J’en attendais peut-être trop). Le talent d’insérer du merveilleux dans le quotidien et les détails les plus banals, qui enchante toutes les autres œuvres que j’ai lues de lui, est encore embryonnaire dans ce roman. Mais on retrouve les grands traits dhôteliens que j’aime tant :

– La description de la flore et de la topographie de son « plat » pays d’une précision toute poétique : on serpente parmi les futaies, les prairies, les graminées, les trouées, les fourrés de troènes, les ormaies, les taillis, les talus, les clairières semées de campanules et les sous-bois marécageux… Dhôtel, c’est le « nature writing » avant l’heure.

– Des héros au cœur simple comme je les aime, mais toujours un peu inadaptés au monde qui les entoure, des citoyens de l’imaginaire : Gaspard provoque des catastrophes sans le vouloir et de ce fait est marginalisé dans son village, le fugueur cherche le pays auquel il appartient, à l’encontre des rêves de gloire mondaine que son mentor nourrit pour lui… Ce sont des elfes perdus dans le monde moderne, entre les mille forêts des Ardennes, les sentiers buissonniers, les usines et les beffrois, les yachts transatlantiques. Mais évidemment, ça n’a rien à voir avec de la fantasy, car les détails les plus prosaïques enchâssent la narration. On pourrait peut-être le rapprocher du courant du « réalisme magique » de la littérature latino-américaine, un terme créé sur mesure pour Gabriel Garcia Marquez. Mais non, c’est moins flamboyant que ça, tout en pastels et demi-teintes.

– On touche presque à la psychanalyse : une fois que Gaspard sort de son village, et entreprend la mission pour laquelle il se sent appelé, il ne commet plus de catastrophes mais il provoque le destin par des actions qui touchent leur but. C’est un pro du kairos, de la destruction créatrice. Comme par hasard, chaque fois qu’il cherche à revenir à Lominval un événement extérieur ou une décision de son for intérieur l’en empêchent. Comme par hasard, lui est aussi est coupé de sa vraie famille, de ses racines.

– Il y a toujours une nostalgie du pays perdu, du jardin d’Eden chez Dhôtel, un attrait pour ce qui est caché, oublié, des lieux sublimés que ses personnages recherchent avec passion à travers la « forêt de signes » du monde qui les entoure. En fait, c’est un roman symboliste. Mais ce pays perdu se confond avec l’histoire la plus concrète puisque sa trace a été perdue dans les affres de la Seconde Guerre mondiale. C’est pourquoi je rapprochais Dhôtel de Modiano.

– Tout cela a un petit côté roman d’apprentissage, quête du Graal, dans laquelle les héros doivent aussi apprendre à surmonter leurs faiblesses.

 « L’horizon du grand pays recule sans cesse au fond de l’espace et du temps. C’est le pays où l’on s’éloigne toujours ensemble, et l’on ne parvient à en un lieu désert, que pour en trouver d’autres plus beaux. » (p. 252)

Dans son style il fait un peu (légèrement) penser aux romans scouts de la collection « Signe de Piste » notamment La forêt qui n’en finit pas de Jean-Louis Foncine, un roman où les héros sont des filles (pour une fois) et qui se déroule à peu près au même endroit. La différence, c’est que le roman de Dhôtel a plusieurs niveaux de lecture.

J’ai été moins happée par ce roman que par les précédents, comme vous l’aurez compris, car ce que je préfère ce sont ses romans qui se déroulent tout entiers dans un cadre géographique restreint (les Ardennes, les Alpes…). Ici on touche encore un peu au roman d’aventures pour ados (d’où la reprise du texte dans la collection verte) puisque nos héros vont jusqu’aux Caraïbes et certains détails sont franchement fantaisistes.

Mais je vous engage, je vous enjoins, je vous adjure : filez découvrir Dhôtel !

Edit : on peut en savoir plus sur lui grâce l’association des amis d’André Dhôtel : andredhotel.org

Ce roman est le premier lu de ma liste d’été dans le cadre du challenge « Destination PAL » chez Lili Galipette.

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