Marcel Proust, Du côté de chez Swann

Proust et son roman-fleuve-culte A la recherche du temps perdu. Qui ne rêve de l’inscrire à son palmarès de lecteur sérieux ? Quel meilleur marqueur que « la Recherche » pour afficher sa prétention culturelle ? Je l’avoue, longtemps je l’ai vu comme cela, et pour cette raison, il m’effrayait. Je n’aurais pas eu l’idée de commencer à le lire, il y a une petite dizaine d’années, si mon petit frère n’avait pas lui-même lu Du côté de chez Swann dans une édition de la Pléiade s’il vous plaît. Quoi ? Mon petit frère lisait Proust, et moi, la « littéraire-de-la-famille » je n’osais même pas m’en approcher ? Ça ne pouvait plus durer. Saisie de snobisme, j’empoignais donc ledit exemplaire de la Pléiade et, avec surprise, je plongeais dedans avec délice. Mais voilà, au fil de ma lecture j’avais sauté pas mal de passages, et notamment toute la troisième partie, « Noms de pays : le nom » (je crois que ce titre ne m’inspirait guère) pour passer directement au deuxième tome, A l’ombre des jeunes filles en fleur. Puis je l’abandonnais à sa moitié (trop de tournicotages autour de Gilberte m’ayant probablement donné le tournis), et enterrais Proust pour quelques années.

Dernièrement, j’ai voulu recommencer à lire A l’ombre des jeunes filles en fleur, mais je me suis dit qu’auparavant, je gagnerais peut-être à lire enfin la troisième partie du premier tome. Et cette partie, une fois lue (avec un plaisir extraordinaire de me replonger dans cet univers), je me suis rendue compte que je ne me rappelais plus de rien des deux premières parties de Du côté de chez Swann. J’ai donc relu « Combray » et « Un amour de Swann ». Et finalement, j’ai trouvé que ma méthode de lecture, circulaire, correspondait assez bien à la façon d’écrire de Proust, circulaire aussi, où tout se répond, où un détail semé au début peut se trouver un écho, une forme de confirmation dans un autre fait, au milieu ou à la fin du livre.

Par où commencer mes impressions de lecture du coup ? Par son épisode de la madeleine sans doute, si mythique qu’elle s’est convertie en lieu commun : par une bouchée de madeleine, le narrateur adulte revit soudainement un épisode de son enfance. La Recherchec’est donc une archéologie, une expédition destinée à retrouver le continent englouti du temps, la quête de l’Atlantide. Et son vaisseau d’exploration, ce sont les cinq sens et les émotions. La nature aussi, dans laquelle il « lit » à livre ouvert. A ce propos, je vous livre cette phrase qui vaut son pesant de cacahuètes : « Car souvent j’ai voulu revoir une personne sans discerner que c’était simplement parce qu’elle me rappelait une haie d’aubépines… » (!) 😂

Toute la première partie est ainsi un sauvetage de souvenirs que le narrateur – Proust ? La question à 10000 anciens francs – a passé, étant jeune garçon, en vacances chez sa grand mère à Combray (quelque part à côté de Reims même si ce lieu imaginaire a été inspiré par un village à côté de Chartres). Cette séquence est entrecoupée de réminiscences de la vie parisienne, de réflexions philosophiques et littéraires et de coups de projecteur sur certains personnages clés : ce snob de Legrandin, cet empêché de Vinteuil (et sa vilaine fille), ce vieux garçon d’oncle Adolphe, la mystérieuse « dame en rose », la tante Léonie en redite du malade imaginaire, ce monument de domestique qu’est Françoise, cette péronnelle de Gilberte, et bien-sûr, ce dandy mondain mais modeste, original et coureur de Swann… Cela n’a pas vraiment de début, ni de milieu ni de fin, d’où une impression d’immersion presque hypnotique. Avec son célébrissime incipit « Longtemps je me suis couché de bonne heure… », la première partie commence par toute une réflexion sur les chambres à coucher que le narrateur a connues et auxquelles il a dû s’habituer. On comprend de suite qu’il a une sensibilité peu commune, presque synesthésique, aux lieux, aux formes et aux couleurs. Diagnostic de Dr Ellettres ? Cette hyper sensibilité explique son besoin maladif de recevoir le doux baiser du soir de sa maman afin de bien dormir. Et puis on assiste aux visites de Swann en voisin à la famille du narrateur à Combray, toujours avec un panier de fraises à la main, une bonne bouteille du vin d’Asti ou une recette de perdreaux à la crème – car Swann n’est pas « fier » et ses voisins, loin de se douter de ses hautes fréquentations parisiennes, le traitent un peu par-dessus la jambe (la grand-tante du narrateur : « Comment, elle connaît Swann ? Pour une personne que tu prétendais parente du maréchal de Mac-Mahon ! »). Mais on a aussi des considérations sur le clocher de l’église de Combray, la mécanique domestique de la maison, les manies de tante Léonie, l’heure des repas, la « tyrannie » de Françoise dans les cuisines, les paroissiens qui s’espionnent à la messe, la grandiloquence de Legrandin (à mourir de rire), les lectures du narrateur et de son camarade Bloch à l’humour très « Alphonse Allais », et bien-sûr, les promenades « du côté de chez Swann » et « du côté de Guermantes ». Voilà pour « Combray » où les fleurs et l’architecture, les lectures et les relations de famille (et déjà un vif attrait pour l’aristocratie de la part du narrateur) tiennent le haut du pavé. Proust, où l’art de donner une épaisseur extraordinaire aux riens qui peuplent nos vies.

Avec « Un amour de Swann », on passe à la satire sociale des salons de la IIIe République, immortalisés par le « noyau de fidèles » du couple Verdurin. Proust tape très fort sur la vulgarité, la suffisance, le ridicule, le grotesque, l’égoïsme, l’arrogance et la méchanceté de tout ce petit monde : les inénarrables Verdurin bien-sûr, le stupide et velléitaire docteur Cottard dont les « bons mots » tombent toujours à côté, le peintre et le pianiste érigés en serviteurs de l’Art suprême par Mme Verdurin alors que ce sont des tâcherons, et bien-sûr Odette, la petite Odette, la cocotte dont Swann tombe éperdument  amoureux (et jaloux !) alors qu’elle n’est « même pas son genre » ! Entre la raillerie du bourgeois et les méandres existentiels de l’âme humaine, cette partie ne manque pas de sel même si on peut la trouver un peu datée parfois (et lassante).

Dans la troisième partie « Noms de pays : le nom », le narrateur fait toute une réflexion sur la puissance d’évocation des noms de lieux comme Venise, Florence, Parme en Italie, mais aussi Balbec (rappelons que ce lieu est aussi imaginaire que Combray), Bayeux, Coutances, Vitré, Questambert, Pontorson, Quimperlé (où je passe, moi, beaucoup de vacances !)… On a ainsi le parallèle avec tout le développement sur les chambres dans la première partie. Le narrateur est littéralement « capturé » par son imaginaire, au point qu’il tombe malade quand son père lui annonce qu’il projette de lui faire passer des vacances en Italie. C’est ballot ! Le voyage ne se fera pas, mais qu’à cela ne tienne, le narrateur passe à une autre obsession : son amour pour Gilberte, la fille de Swann et Odette, avec qui il joue sur les Champs Elysées. Il ne pense qu’à elle, du matin au soir, ne guette que les instants où il pourra la voir, et même son cocher, son institutrice ou sa rue lui semblent emplis d’une grâce particulière car… ce sont ceux de Gilberte. Quant à la mère de Gilberte, elle ne le laisse pas insensible non plus. On en saura plus dans A l’ombre des jeunes filles en fleur

« Et il y eut un jour aussi où elle me dit : ‘Vous savez, vous pouvez m’appeler Gilberte, en tout cas moi, je vous appellerai par votre nom de baptême. C’est trop gênant.’ Pourtant elle continua encore un moment à se contenter de me dire ‘vous’ et comme je le lui faisais remarquer, elle sourit et composant, construisant une phrase comme celles qui dans les grammaires étrangères n’ont d’autre but que de nous faire employer un mot nouveau, elle la termina par mon petit nom. Et me souvenant plus tard de ce que j’avais senti alors, j’y ai démêlé l’impression d’avoir été tenu un instant dans sa bouche, moi-même, nu, sans plus aucune des modalités sociales qui appartenaient aussi, soit à ses autres camarades, soit, quand elle disait mon nom de famille, à mes parents, et dont ses lèvres – et l’effort qu’elle faisait, un peu comme son père, pour articuler les mots qu’elle voulait mettre en valeur – eurent l’air de me dépouiller, de me dévêtir, comme de sa peau un fruit dont on ne peut avaler que la pulpe, tandis que son regard, se mettant au même degré nouveau d’intimité que prenait sa parole, m’atteignait aussi plus directement, non sans témoigner la conscience, le plaisir et jusque la gratitude qu’il en avait, en se faisant accompagner d’un sourire. » (p. 396).

Les phrases de Proust, il faut que j’en parle vu que c’est bien la deuxième chose à laquelle on pense à son propos, après l’épisode mythique de la madeleine. Et c’est vrai, elles sont longues ses phrases (cf. l’extrait plus haut), au point qu’il faut parfois les lire trois fois pour emboîter touts les tiroirs et en saisir tout le sens. Mais s’y attarder, muser le long de ses phrases pour voir jusqu’où il nous mène, comme une promenade à mille détours, c’est un plaisir ! Proust a le génie des images. Tous ses sentiments subjectifs sur les choses qui l’entourent, sur ses ressentis, il arrive à les transcrire de façon lumineuse, chatoyante, mille fois nuancée. Je prends pour exemple un paragraphe où il raconte ses ressentis de lecture (ça me rejoint particulièrement, cette expérience universelle de la lecture d’un livre ) et l’impact de son environnement (une après-midi dans le jardin) sur eux, qui révèle l’élasticité du temps…

« Dans l’espèce d’écran diapré d’états différents que, tandis que je lisais, déployait simultanément ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondément cachées en moi-même jusqu’à la vision tout extérieure de l’horizon que j’avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu’il y avait d’abord en moi, de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, c’était ma croyance en la richesse philosophique, en la beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel que fût ce livre. (…) Enfin, en continuant à suivre du dedans au dehors les états simultanément juxtaposés dans ma conscience, et avant d’arriver jusqu’à l’horizon réel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs d’un autre genre, celui d’être bien assis, de sentir la bonne odeur de l’air, de ne pas être dérangé par une visite ; et quand une heure sonnait au clocher de Saint-Hilaire, de voir tomber morceau par morceau ce qui de l’après-midi était déjà consommé, jusqu’à ce que j’entendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total et après lequel le long silence qui le suivait semblait faire commencer dans le ciel bleu toute la partie qui m’était encore concédée pour lire jusqu’au bon dîner qu’apprêtait Françoise et qui me réconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, à la suite de son héros. » (p. 83 et 86)

Mais malgré tout le « fétichisme » que peut engendrer la lecture de la Recherche, malgré toute la prétention culturelle dont j’ai parlé au début, il ne faut pas hésiter à désacraliser cette lecture et s’y embarquer car on peut vite y développer une certaine addiction. Comme pour Woolf d’ailleurs. Les deux ont en commun, non seulement un rapport particulier au temps mais aussi un sens de l’humour méconnu. Celle qui m’a incontestablement le plus fait rire dans la première partie, c’est Léonie, la vieille chochotte clouée dans son lit, pour qui les détails les plus triviaux (le spectacle de la rue du paisible Combray entraperçue derrière le rideau de sa fenêtre) prennent une coloration dramatique extraordinaire. Avec sa domestique Françoise, elle personnifie toute l’insignifiance de la vie de province, vie immobile, mesquine, pétrifiée de préjugés, mais aussi attendrissante dans sa naïveté.

« On connaissait tellement bien tout le monde, à Combray, bêtes et gens, que si ma tante avait vu par hasard passer un chien ‘qu’elle ne connaissait point’, elle ne cessait d’y penser et de consacrer à ce fait incompréhensible ses talents d’induction et ses heures de liberté.

‘Ce sera le chien de Mme Sazerat’, disait Françoise, sans grande conviction, mais dans un but d’apaisement et pour que ma tante ‘ne se fende pas la tête’.

‘Comme si je ne connaissais pas le chien de Mme Sazerat !’ répondait ma tante dont l’esprit critique n’admettait pas facilement un fait.

‘Ah ! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporté de Lisieux.

– Ah ! à moins de ça.

– Il paraît que c’est une bête bien affable’, ajoutait Françoise qui tenait le renseignement de Théodore… » (p. 57-58).

J’ai beaucoup aimé la grand mère du narrateur aussi, amoureuse du naturel, de l’éducation au grand air, des herbes folles et de la beauté sans apprêt. Avec Françoise, ce sont peut-être les deux personnages les plus attendrissants de ce premier tome (à ne pas confondre avec la grand tante, vraisemblablement la sœur de la grand mère, qui est une vraie tête à claque).

« Mais ma grand-mère, elle, par tous les temps, même quand la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les précieux fauteuils d’osier de peur qu’ils ne fussent mouillés, on la voyait dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses mèches désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la salubrité du vent et de la pluie. Elle disait : ‘Enfin, on respire !’ et parcourait les allées détrempées – trop symétriquement alignées à son gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps s’arrangerait – de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les mouvements divers qu’excitaient dans son âme l’ivresse de l’orage, la puissance de l’hygiène, la stupidité de mon éducation et la symétrie des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d’elle d’éviter à sa jupe prune les tâches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu’à une hauteur qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir et un problème. » (p. 11).

Et quelques pages plus loin : « … on envoyait en éclaireur ma grand-mère, toujours heureuse d’avoir un prétexte pour faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a trop aplatis. » (p. 14). Voilà exactement ce genre de petits détails (la grand-mère qui n’aime pas la trop grande symétrie du jardin et qui trois pages plus loin arrache en cachette des tuteurs de rosiers) qui rend la lecture de Proust si croustillante.

Pour découvrir des avis éclairés sur Proust, il faut aller sur le blog de Mark et Marcel dont le titre est lui-même révélateur, ou consulter les billets de Keisha (qui est d’accord avec moi au sujet de la grand mère) et d’Irène.

« Du côté de chez Swann » de Marcel Proust, 1er tome d’A la recherche du temps perdu, Folio Gallimard, 1988, 420 p.

Publicités

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse

« Lila va trop loin, comme d’habitude, ai-je pensé. Elle élargissait outre mesure le concept de trace. Non seulement elle voulait disparaître elle-même, maintenant, à soixante-six ans, mais elle voulait aussi effacer toute la vie qu’elle laissait derrière elle. Je me suis sentie pleine de colère. Voyons qui l’emporte cette fois, me suis-je dit. J’ai allumé mon ordinateur et ai commencé à écrire notre histoire dans ses moindres détails, tout ce qui me restait en mémoire. » (p. 22)

img_20161201_110733

Ô prodige… Le rendez-vous du blogoclub sur le thème de l’amitié tombait aujourd’hui et… j’ai lu les dernières pages de ce livre définitivement génial ce matin, je ne pouvais donc rationnellement pas ne pas venir vous faire un petit compte-rendu tout frais pondu, garanti sans OGM, sans conservateurs, ici-même chez Ellettres, ce recoin d’internet délaissé depuis un bon mois. (Que je vous dise, ce n’est pas par manque de motivation que je n’écris plus de billet, c’est par manque de temps, incroyable non ?) 😀

Cela servira-t-il à quelqu’un que je résume le premier tome de la fameuse saga napolitaine d’Elena Ferrante, quand bon nombre de mes collègues l’ont fait avant moi avec talent (au hasard Florence et Lili) ? Allez, je m’y colle rapido, au cas où l’un d’entre vous serait sorti de sa grotte n’en aurait pas entendu parler : « l’amie prodigieuse », c’est l’autre, c’est Lila Cerullo, la meilleure amie de Lenù (Elena…) Greco, la narratrice. Telles des Tom Sawyer et Huckleberry Finn féminins, elles arpentent leur bout de quartier napolitain des années 1950, jouent à se faire peur, se lancent des défis, confrontent la violence inhérente à leur milieu marqué par la pauvreté : la violence des pères et des maris, des mères, des fiancés jaloux, des garçons et filles dès le plus jeune âge, et celle qui est plus cachée : celle du conflit entre classes sociales, celle de la sinistre Camorra qui fait sentir ses rets de façon subreptice sur les commerces du quartier, et celle qui prend sa source dans des conflits inter-familiaux liés à la Seconde Guerre mondiale, « l’avant » que les deux amies n’ont pas connu et qui fascine Lila.

Pour conjurer le mauvais sort, Lila et Lenù se racontent d’interminables histoires et rêvent de devenir riches en les publiant, comme l’auteur des « Quatre filles du docteur March ». Lila impressionne la gentille Lenù par la vivacité de son intelligence, sa « méchanceté » qui couve comme le Vésuve et son courage sans faille. Son monde tourne désormais autour de son amie, et tout ce qu’elle fait de beau (ses bonnes notes, son entrée au collège, puis au lycée), elle le fait pour et par rapport à Lila. Lila quant à elle n’est pas autorisée à poursuivre sa scolarité bien qu’elle soit très douée. De rage elle se débat pour sortir du carcan qui l’emprisonne, en apprenant latin et grec toute seule et en poussant son frère et son père cordonniers à produire de magnifiques chaussures. De psychodrames en « réalisme social » italien mêlant rire, tendresse et cruauté, on suit les deux amies jusqu’à l’adolescence et… allez je n’en dirai pas plus.

On ne va pas tourner autour du pot : ce livre est une incroyable fresque de la vie d’un quartier qui entre dans les trente glorieuses italiennes. On croirait entendre les réparties que se lancent les mammas italiennes d’une fenêtre à l’autre tout en étendant leur linge 10 mètres au-dessus de la rue. Les Fiat et les Lambrettas commencent à sillonner le quartier. Les garçons aguichent les filles qui se gardent bien de leur répondre de peur de susciter les représailles de leurs pères ou frères et de démarrer des cycles de vengeance à n’en plus finir. Les adultes s’insultent à mots couverts (ou pas) : communiste ! nazi-fasciste ! Ils peinent bien souvent à joindre les deux bouts, et certains doivent tout au parrain du quartier. Pour vous dire, tout le temps de ma lecture je voyais des images de Naples en noir et blanc !

Dans cette pagaille, le talent proprement unique de Lila phosphore comme une étoile dure tombée dans la boue. Son personnage, surtout enfantin, est inoubliable. Mais à mesure que les deux filles grandissent, c’est Lenù, je trouve, qui devient plus intéressante : par son entrée au lycée elle entre dans un nouveau monde dont elle ne connaît encore rien. Bien que celui-ci ne soit en fait que la petite bourgeoisie, c’est déjà une avancée par rapport à son quartier. Elle voit la mer enfin (!), part pour la première fois en vacances à Ischia, découvre les jeunes des beaux quartiers. Elle acquiert progressivement sa voix propre, une furieuse envie d’exister vis-à-vis du monde (et de se sentir ainsi l’égale de Lila). Comme Lila, elle emploie les moyens à sa disposition pour fuir son milieu d’origine.

Un duo d’amie très attachant, plein d’ambivalences dans le genre « je t’aime, moi non plus », qui nous ouvre sur tout un monde d’hier, ses tares, ses faiblesses, mais aussi ses générosités, ses drôleries. Un monde tiraillé entre ses réflexes archaïques (son patriarcat exacerbé, ses jalousies) et son désir de se hisser dans la modernité. Une histoire inoubliable, parfois presque trop touffue, qui « m’colle au cœur et au corps » comme aurait dit Voulzy.

Merci au blogoclub qui a fait remonter ce livre de ma PAL, il était temps que je me mette à l’heure d’Elena Ferrante.

Les billets de : Sylire, Lecturissime, Titine, Zarline, ClaudiaLucia, Christelle

PS : La photo de couverture de l’édition française est très bien choisie, en particulier la
petite fille de gauche a les traits que j’imagine être ceux de Lila.A46612_L_amie_prodigieuse.indd

« L’amie prodigieuse » d’Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, 2014, 430 p.

photo-libre-plan-orsec-2Participation au Plan Orsec pour le mois de novembre.

Jaume Cabré, Confiteor (2013)

« Ugh » dirait l’indien Aigle-Noir. Violent, je  dirais. Difficile pour moi de parler de ce livre-jungle, ce livre-somme (théologique), ce roman « Sagrada Familia de Barcelone » à laquelle il me faisait penser par sa taille, son côté baroque, ses strates, la profusion de ses figures, son inachèvement. Autant commencer par le commencement :

confiteor,M118831Il était une fois un petit garçon solitaire nommé Adria Ardévol qui grandissait dans la Barcelone des années 50, entre un père despote et distant et une mère froide et soumise, entre la présence phénoménale de milliers de livres et le pizzicato introuvable du violon, entre l’espionnage du moindre fait et geste de la maison et l’apprentissage compulsif d’un paquet de langues mortes ou vives, entre l’amitié réelle du jeune Bernat et l’amitié imaginaire du shérif Carson et l’indien Aigle Noir.

Si on tirait le fil de la pelote, ou la corde du violon inestimable acquis par le père d’Adria dans des conditions douteuses à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce serait pourtant des monceaux de secrets et d’histoires inextricablement liées remontant du passé le plus lointain qui viendraient avec le fil, s’effilochant au gré de la mémoire vacillante d’Adria, parvenu au seuil de la mort.

Confiteor, c’est donc bien plus que la « confession » d’un enfant du siècle : c’est une fresque échevelée de l’histoire européenne depuis le Moyen-Âge, dont les fragments perdus remontent de la mémoire, s’entrechoquent et se recollent grâce aux objets qu’accumule avec un soin jaloux le père d’Adria dans son magasin d’antiquités.

Cette cacophonie d’histoires de malheurs, de traîtrise, de cruauté, d’amours, de concupiscence, d’épisodes burlesques, de petites lâchetés ordinaires, de courage aussi, de l’Inquisition à Auschwitz, va jusqu’à faire exploser la syntaxe : Adria parle de lui à la première et à la troisième personne au sein d’une même phrase, un discours indirect peut très vite devenir direct et nous catapulter sans crier gare dans l’atelier d’un luthier italien du XVIIe siècle, un couvent de dominicains à Rome ou la maison d’un boutiquier égyptien des années 1890, un dialogue se passer dans plusieurs espaces-temps différents. C’est assez déroutant au début, il faut s’y faire, mais il faut reconnaître que ça donne une extraordinaire plasticité à l’ (aux) histoire(s). Un des points de tension extrême culmine selon moi dans ce chapitre hallucinant et halluciné mettant en parallèle un inquisiteur catalan du XIVe siècle brûlant juifs et hérétiques, et le délirant, paranoïaque et mégalomane directeur d’Auschwitz, Rudolf Höss. Exagéré ? Oui. Grotesque ? Sans doute. Mais ça produit un effet frappant. Quelques centaines de pages plus loin n’est pas épargnée au lecteur une situation similaire de distorsion de la justice au nom de « l’Idée », avec une épouvantable scène de lapidation.

(c) ale-ale.net

Cette histoire fiévreuse et chaotique, malaxant destins individuels et collectif, va intimement imprimer le destin d’Adria jusqu’à son terme, comme une expiation qu’il aurait à subir pour le compte des fautes des autres, son père en premier lieu, cette famille « dans laquelle il n’aurait pas dû naître », tous ces personnages auxquels il est lié par-delà le temps et l’espace et qui empiètent sur son libre arbitre.

On le voit, Confiteor est un monument d’effroi et d’incompréhension devant l’énigme de la prégnance du mal, causé notamment par les fanatiques pour qui « l’Idée » passe avant la vie humaine. Mais c’est aussi le roman de personnes qui, par leur position singulière dans l’écheveau des coupables et des victimes, tentent tout particulièrement de répondre à cette énigme monstrueuse. Si l’idée de pardon divin semble plutôt battue en brèche et la justice des hommes n’y pouvoir grand-chose, Adria croit que la beauté et l’amour permettent de bâtir des remblais contre le mal. Certains subliment les séquelles du mal par l’art, tandis que d’autres le défient les yeux grands ouverts, au cœur même de leur faiblesse. Il en est aussi qui cherchent à réparer le mal qu’ils ont commis ou auquel ils ont acquiescé passivement, même si cela s’apparente parfois à vouloir combler la fosse des Mariannes à la petite cuillère. Une forme de croyance à la transcendance et aux liens invisibles entre vivants et morts n’est pas absente de ce roman si pessimiste sur la nature humaine. L’amitié et ses remèdes est ainsi un thème qui file le roman de façon très subtile. Mais comment expliquer que d’autres poursuivent littéralement leur descente aux enfers ? On en est réduit à se demander, comme la petite Amelietje aux lèvres bleuies par la mort : « Waarom ? », pourquoi ?

Ne me demandez pas si j’ai aimé ou pas, je crois que ce roman a une portée qui va bien au-delà. J’ai mis du temps à le lire, et pas seulement parce qu’il fait 771 pages. J’avais besoin de me détacher de temps en temps d’Adria et Bernat, de fra Julia et de la belle Amani, de Daniela Amato et de Monsieur Berenguer, de Maman et Papa Ardévol, de fra Nicolau Eimeric et de Rudolf Höss, de Lola Xica et de la tante Leo, de Tito Carbonell et de Coseriu, de Jachiam de Pardac et de Mathias Alpaerts, de Laura et de Tecla, du père Morlin et du signor Falegnami, de Drago Gradnic et de Franz Grübbe, du docteur Müss et d’Ali Bahr, de Kamenek et Isaiah Berlin, de l’évanescente Sara Voltes-Epstein enfin… Et de ne pas trop focaliser mon imaginaire sur certaines scènes peu recommandables à mon état de femme enceinte de 5 mois (voilà, c’est dit ! 😉 ).

A la rigueur on pourrait presque dire qu’il règne dans Confiteor une certaine obsession pour les moments-les-plus-sombres-de-notre-histoire, même si étrangement, la guerre civile espagnole et le franquisme sont très peu évoqués. Et il y a une opposition très nette qui est faite par l’auteur entre l’institution de l’Eglise catholique, présentée très souvent sous l’angle de sa culpabilité dans divers épisodes historiques, et la figure du juif errant, ou du moine errant. C’est un biais, mais quel livre n’en a pas ?

Mais faudrait pas croire que tout n’est que sang, sueur et larmes dans ce livre. Il y a aussi un tas de scènes charmantes, humoristiques, émouvantes ou douces-amères concernant Adria qui m’ont doucement euphorisée. Comme quand il entreprend de ranger ses innombrables livres avec son inséparable Bernat, chaque pièce ayant sa spécialité, même les toilettes et la buanderie : l’histoire, la linguistique, la philosophie, la théologie, la géographie, l’art, la philologie, les livres d’enfance… un rangement prométhéen qui s’apparente à la création divine de l’univers. Cet épisode m’a fait penser à un ami brésilien que je connais depuis dix ans, fou amoureux de livres et qui s’était mis en tête d’apprendre tout seul toutes les langues romanes. Et il y arrivait très bien puisqu’il me chantait par cœur les chansons de Brassens avec l’accent de Brassens quand il n’avait encore jamais mis le pied en France. Ses livres tapissaient les murs de sa chambre de haut en bas, il y en avait par terre et même sur le lit. Il a récemment soutenu sa thèse en catalan à l’université de Barcelone sur un auteur français de romans de gare des années 1920 😉 . (Parabens Thiago).

Peut-être est-ce par ce courant de vie que le mal et la mort sont vaincus ? Evidemment, difficile de se positionner pour un lecteur qui n’a pas été confronté au summum de l’inhumanité. Mais lire Confiteor, c’est déjà s’y confronter un peu. Alors si vous vous sentez prêts, allez-y, lisez-le, c’est un livre hors du commun.

« Confiteor » de Jaume Cabré, traduit du catalan par Edmond Raillard, Actes Sud, 2013, 771 p.

Niccolo Ammaniti, Je n’ai pas peur

Afficher l'image d'origineBon, je me suis un peu payé la honte quand j’ai commenté, sur le blog italophile et raffiné de Florence, que je n’avais jamais lu d’auteurs italiens (alors que je partais pour Rome le surlendemain). Puis je me suis souvenu que j’avais lu « Le Guépard » de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Quand même. Et vu le film aussi, évidemment, avec des acteurs aussi mythiques !

Bref, j’emportais Haruki Murakami dans mes bagages, mais étrangement, à Rome je n’ai pas eu l’envie de l’ouvrir ne serait-ce que d’un millimètre, alors qu’il me plaisait bien pourtant. Je n’ai eu d’autre choix que de me rabattre sur la librairie française (à côté de Saint-Louis-des-Français), et acheter ce livre dont Florence parlait. Eh bien je n’ai pas été déçue ! Coup « di cuore » ! ❤

Un été de plomb, dans un coin perdu des Pouilles, à la fin des années 1970. Ces années 1970 qu’on a aussi appelées « années de plomb » en Italie. Michele, 9 ans, sa petite soeur, 5 ans, et leur bande d’amis partent souvent à l’aventure, sur leurs vélos tandis que les adultes restent tapis à l’intérieur des quatre maisons que compte en tout et pour tout Aqua Traverse, leur « village ». Ce jour-là, Michele fait une découverte étonnante qui va changer à jamais son rapport au monde et aux adultes…

Le personnage de Michele est une grande réussite. Peut-être l’un des enfants les plus attachants de la littérature, avec Scout Finch, la petite fille de « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » à qui il ressemble d’ailleurs étrangement. Il est droit, il est fidèle, il est pur, il est courageux, il aime sa maman, il admire son papa, il protège sa petite sœur, il a une imagination débordante mais il combat vaillamment ses « monstres », hybrides de la culture populaire et de la religiosité du sud de l’Italie. Il est un être lumineux qui traverse la bassesse, la cupidité, la lâcheté et la trahison de ses pairs et des adultes qui l’entourent.

« Qu’aurait fait Tiger Jack à ma place ? Il rebroussait pas chemin même si le Grand Manitou en personne le lui ordonnait. Tiger Jack. Voilà quelq’un de sérieux. Tiger Jack, l’ami indien de Tex Willer. (…) Moi je suisTiger Jack, ou mieux, je suis le fils italien de Tiger, je me suis dit. » (p. 56).

L’histoire est racontée par lui et elle acquiert une grande intensité, du fait de l’isolement total d’Aqua Traverse et du drame qui se noue et dont on se demande bien comment il finira. L’auteur a très bien su rendre la naïveté de l’enfant pauvre, confronté à des événements qui le dépassent. Il ne maîtrise pas tout le contexte que nous connaissons, en tant que lecteur, ce qui rend ses questionnements d’autant plus désarmants. Tout le dénouement final m’a fait battre le cœur avec intensité !

C’est simple, si j’ai un fils, j’aimerais qu’il ressemble à Michele*. (Mais j’espère ne pas ressembler à sa mère).

Merci Florence, pour cette jolie découverte. 🙂

*Vous avez remarqué comme certains prénoms un peu désuets en français, comme Michel ou Marcel, voire carrément plus du tout usités comme Ange (sauf en Corse !), sont très classes en italien : Michele, Marcello, Angelo ? 😉

Niccolo Ammaniti, Je n’ai pas peur, Collection 10-18, éd. Robert Laffont, 2012, 232 p.

Mitsuyo Kakuta, La cigale du huitième jour

cigaleEt voilà, ça arrive sans prévenir. Le coup de cœur, le coup de foudre de l’été. Mon libraire peut se vanter de m’avoir transformée en Madeleine avec ce bouquin qu’il m’a conseillé (le brave homme).

(Non, pas une madeleine comme ça : … Je sais que Galéa repopularise Proust, mais quand même. Non, une Madeleine qui pleure).

Kiwako est une jeune femme de 30 ans qui vit à Tokyo, au milieu des années 80. Sans préméditation, elle vole le bébé d’un couple qu’elle semble connaître. S’ensuit une cavale pour échapper aux radars. Elle trouve refuge successivement chez une amie, chez une vieille dame revêche, puis dans une communauté bizarre, puis sur l’île Shodo… La petite Kaoru grandit comme sa fille.

Je n’en dis pas plus pour préserver l’atmosphère de suspense qui surplombe ce roman d’une vie en fuite. Avec une grande économie de moyens, qui m’a fait penser aux romans de Kazuo Ishiguro, ce roman m’a poigné le cœur. C’est le roman d’un sentiment maternel immense, submergeant comme l’océan, d’une grande puissance et d’une grande délicatesse.

C’est la première fois que je lis un roman dont le personnage principal est un bébé : Kaoru est très finement observée, dans ses mimiques, ses gestes, ses petites manies. Qu’elle baille, qu’elle pleure sans que Kiwako sache pourquoi, qu’elle ouvre de grands yeux, qu’elle soulève son petit derrière pour faire du quatre pattes, elle a une vraie épaisseur. Elle n’est pas reléguée au rang des artefacts du récit. Je crois que je me suis beaucoup identifiée à la relation mère-bébé du roman.

« Kiwako serra l’enfant sur son cœur. Elle enfouit son visage dans les cheveux vaporeux du bébé en inspirant profondément. C’était doux. C’était chaud. De ce petit corps si souple qu’il en semblait si fragile émanait pourtant une robustesse inébranlable. Si frêle et si fort. Une petite main effleura la joue de Kiwako. Un contact humide et chaud. Kiwako se dit qu’elle ne devait pas le laisser. Moi je ne te laisserai jamais tout seul, comme ça. Je vais te protéger. De tous les ennuis, de toutes les tristesses, de la solitude, de l’inquiétude et de la peur, je te protégerai. » (p.10).

On prend donc fait et cause pour Kiwako alors qu’objectivement, elle est coupable, très coupable. Quel parent pourrait supporter qu’on lui vole son enfant ? Comment souhaiter que les parents naturels (même peu attrayants…) soient privés de leur fille ? Comme problème éthique, ça se pose là.

En parlant d’éthique, tout un pan du roman concerne une sorte de communauté féminine new age qui frise avec la secte. C’est extrêmement bien agencé, plausible, ça donne lieu à des types psychologiques bien particuliers, aborde le thème-clé de l’enfermement et ajoute une touche de mystère. Le huis clos de la communauté reflète la situation de Kiwako et de Kaoru : sans issue.

Car il y a toute une atmosphère de secret, d’expédients pour s’en sortir, de fausses identités, de questionnements angoissants : comment faire pour scolariser Kaoru alors qu’elle n’a pas d’acte de naissance ? comment cacher son identité pour ne pas qu’on la retrouve, jamais ? Et en filigrane : qui sera-t-elle plus tard ? apprendra-t-elle la vérité ?

Ça c’est le lecteur qui se pose la question dans la première partie du roman. Dans la deuxième partie, les zones d’ombres de l’histoire sont révélées – = moment où j’ai lâché les vannes – la sobriété du récit mettant en valeur tout le côté tragique de l’histoire, mais aussi son côté rédempteur. Les conséquences de cette histoire peu banale sur l’identité – fragmentée – de Kaoru/Erina/Rebecca. Son acceptation de ce qui s’est passé, et de la vie qui grandit en elle, promesse d’avenir et d’ancrage. Le pardon, 20 ans après. C’est elle, la cigale du huitième jour.

Et puis il y a toute cette beauté nippone. Les couchers de soleil, les temples, la mer, les montagnes… opposés au désordre urbain. La délicatesse exquise de la politesse à la japonaise. Tout cela sublime la violence des sentiments.

Un beau, un très beau roman (dit-elle, en se mouchant). Dommage que la presse en ait peu parlé. Il paraît qu’il a fait un tabac au Japon.

« A partir d’aujourd’hui, je vais tout te donner. Tout ce que je t’ai volé, je vais te le rendre. La mer et la montagne, les fleurs au printemps et la neige en hiver. Les éléphants gigantesques et le chien qui attend son maître indéfiniment. Les contes qui finissent mal et la musique si belle qui nous arrache des soupirs. Au bas de la côte, on apercevait les lumières de la ville et les phares des voitures qui se croisaient sur la route. N’aie pas peur, Kaoru. Maman est là, tu n’as rien à craindre. Rien qui puisse te faire peur, ai-je murmuré en continuant à avancer, tandis que je commençais à avoir mal aux pieds. » (p. 148)

Tokukiri, Temple de Kameyama