Nick Hornby, « Juliet, Naked »

Résultat de recherche d'images pour "juliet naked"Annie ne supporte plus Duncan, l’homme avec qui elle vit depuis 15 ans à Gooleness, une petite station balnéaire du nord de l’Angleterre, prisée dans les sixties et tombée depuis en désuétude (quelque chose comme Berck-sur-mer en plus glauque) (je tiens à dire que je n’ai rien contre Berck, qui m’a l’air bien sympathique, mais il y a indéniablement un effet « Bienvenue chez les Ch’tis » anglais). A 40 ans, avec une envie d’enfant qui commence à la titiller sérieusement, la passion puérile de Duncan pour Tucker Crowe, un chanteur américain des 1980’s, disparu de la scène musicale depuis 20 ans, va finir par causer la rupture du couple. Mais l’histoire ne fait que commencer…

Je ne connaissais pas Nick Hornby, et pour tout vous dire, ce roman est entré dans ma possession car il se trouvait dans une « bibliothèque de rue » où les gens déposent leurs livres pour les donner. Mais la gratuité ne s’arrête pas là, puisque cet exemplaire était déjà à l’origine destiné à être un exemplaire offert par les éditions 10/18 pour deux livres achetés. Comme gratuité n’est pas toujours synonyme de qualité, c’est vous dire si je n’avais pas de grandes attentes à son sujet. Mais mois anglais oblige, je l’ai sorti de ma PAL car je pressentais qu’il serait drôle et léger. Et je dois dire que je ne l’ai pas regretté.

Il y a d’abord la création de ce personnage de chanteur-compositeur de rock des années 70/80, dont la vraisemblance est soignée jusque dans les faux articles Wikipédia que l’auteur insère dans la trame du récit. Modèle de la star de rock déchue, du musicien maudit, Tucker Crowe alimente une communauté de « crowologues » passionnés par sa légende noire et boostés par les possibilités qu’Internet offre aux curieux et aux érudits de tout poil.

Côté existentiel, Juliet, Naked (soit Juliette nue), ce titre obscur, illustre la vanité des croyances sur laquelle se construit une vie. Hornby capte extrêmement bien les conflits intérieurs de ses personnages qui voient les années se dérober et se posent la question de la valeur de leur existence (qu’Annie s’ingénie à traduire en formules algébriques dans un moment de grand désarroi !). Cette question du temps qui passe, de ce qui a été et n’est plus, file tout le roman et se pose à divers niveaux, non seulement celui des personnages en eux-mêmes, mais aussi celui d’une ville, d’une époque ou d’un courant musical. Une (ou plusieurs) relations de couple ratée, une absence d’enfants ou des enfants qu’on ne voit jamais, des occasions manquées et des années passées à boire, à regarder la télé ou à écouter la même musique peuvent-elles être rattrapées ? L’art, ou un enfant que l’on chérit, sont-ils le remède au sentiment du manque de sens de la vie ? Oui en partie. Mais qu’est-ce que l’art au juste, si personne ne se met d’accord sur la valeur d’une musique par exemple ? Vous avez trois heures !

Mais ce livre c’est aussi bien-sûr, un monument d’humour anglais. Le décalage entre le fantasme des uns et la réalité donnent lieu à des dialogues, des quiproquos et des rencontres surprises hilarants. J’ai ri aux larmes des premiers dialogues entre Jackson, gamin de six ans bourré de névroses existentielles, et son père. J’ai adoré la vision de l’auteur sur internet, ce vaste terrain vague « où s’accumulent les débris spatiaux », comme par exemple toutes les bêtises, rumeurs et théories du complot débitées sur les sites des communautés de fans obsessionnels. Duncan, fasciné par son ordinateur qui reconnaît presque instantanément les titres des chansons du CD qu’il insère dedans, et qui imagine une sorte de Neil Amstrong cybernétique, « Neil Headphones », qu’il faudrait impressionner en lui soumettant les albums les plus obscurs et improbables afin de n’être pas pris pour un mouton qui écoute des trucs mainstream, c’est un morceau d’anthologie. La mélancolie d’Annie face à la photothèque de son ordinateur, qui lui permet de comparer toutes les photos de ses vacances, année par année, depuis dix ans, c’est plus parlant que n’importe quel traité philosophique sur la monotonie de la vie, et cela permet de comprendre aussi une révolution toujours en cours de nos modes de vie et de pensée depuis l’arrivée du digital.

Le personnage d’Annie m’a touchée au départ par sa bravoure, son côté pince-sans-rire et sa pudeur qui l’empêche de se plaindre. Mais sur la fin ses sempiternelles hésitations, regrets, indécisions m’ont laissée insatisfaite de ce personnage. J’aime toutefois la grande décision – implicite – qu’elle prend à la toute fin. J’ai appris qu’il existait un courant musical appelé le « nothern style », originaire du nord de l’Angleterre, et qui ressemblait à la Motown. Enfin j’ai adoré, bien-sûr, la finesse des observations de Nick Hornby, quelque chose que je qualifierais de « finesse expériencielle » même si ça fait un peu jargon. J’ai bien envie de découvrir les autres romans de Mr Nick du coup.

Mais on est à la fin du mois de juin, autant l’avouer, je commence à saturer un peu de tant de finesse, si caractéristique des romans anglais (au moins de ceux que j’ai lus ce mois-ci). Je crois que j’aspire à quelque chose de plus brut de décoffrage, et j’en profite pour faire un peu de pub à mon Challenge Latino que je compte bien faire revivre par quelques lectures cet été (même s’il n’y a pas nécessairement de lien entre la première proposition de ma phrase et la deuxième, la littérature latino-américaine étant très diverse et pas forcément « brute de décoffrage »).

Je vous laisse avec cet extrait :

« Cela faisait longtemps [qu’il] n’était pas allé où que ce soit pour écouter un groupe, et il n’en revint pas de constater à quel point tout lui semblait familier. Les choses n’auraient-elles pas dû changer, à l’heure qu’il était ? N’auraient-elles pas dû bouger depuis son époque ? On était encore obligés de trimbaler son matos soi-même, de vendre ses disques et des T-shirts au fond de la salle, de parler au type allumé et solitaire qui était déjà venu vous voir trois fois dans la semaine ? La pratique de la musique en live ne laissait pas une grande marge de manoeuvre, cela dit. C’était comme c’était. Les bars, et les groupes qui s’y produisaient, n’avaient que faire de l’univers immaculé d’Apple ; ce serait des tranches de fromage industriel pour dîner et des toilettes bouchées jusqu’à la nuit des temps. » (p. 159)

« Juliet, Naked » de Nick Hornby, Editions 10/18, 2009, 376 p.

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Jaume Cabré, Confiteor (2013)

« Ugh » dirait l’indien Aigle-Noir. Violent, je  dirais. Difficile pour moi de parler de ce livre-jungle, ce livre-somme (théologique), ce roman « Sagrada Familia de Barcelone » à laquelle il me faisait penser par sa taille, son côté baroque, ses strates, la profusion de ses figures, son inachèvement. Autant commencer par le commencement :

confiteor,M118831Il était une fois un petit garçon solitaire nommé Adria Ardévol qui grandissait dans la Barcelone des années 50, entre un père despote et distant et une mère froide et soumise, entre la présence phénoménale de milliers de livres et le pizzicato introuvable du violon, entre l’espionnage du moindre fait et geste de la maison et l’apprentissage compulsif d’un paquet de langues mortes ou vives, entre l’amitié réelle du jeune Bernat et l’amitié imaginaire du shérif Carson et l’indien Aigle Noir.

Si on tirait le fil de la pelote, ou la corde du violon inestimable acquis par le père d’Adria dans des conditions douteuses à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce serait pourtant des monceaux de secrets et d’histoires inextricablement liées remontant du passé le plus lointain qui viendraient avec le fil, s’effilochant au gré de la mémoire vacillante d’Adria, parvenu au seuil de la mort.

Confiteor, c’est donc bien plus que la « confession » d’un enfant du siècle : c’est une fresque échevelée de l’histoire européenne depuis le Moyen-Âge, dont les fragments perdus remontent de la mémoire, s’entrechoquent et se recollent grâce aux objets qu’accumule avec un soin jaloux le père d’Adria dans son magasin d’antiquités.

Cette cacophonie d’histoires de malheurs, de traîtrise, de cruauté, d’amours, de concupiscence, d’épisodes burlesques, de petites lâchetés ordinaires, de courage aussi, de l’Inquisition à Auschwitz, va jusqu’à faire exploser la syntaxe : Adria parle de lui à la première et à la troisième personne au sein d’une même phrase, un discours indirect peut très vite devenir direct et nous catapulter sans crier gare dans l’atelier d’un luthier italien du XVIIe siècle, un couvent de dominicains à Rome ou la maison d’un boutiquier égyptien des années 1890, un dialogue se passer dans plusieurs espaces-temps différents. C’est assez déroutant au début, il faut s’y faire, mais il faut reconnaître que ça donne une extraordinaire plasticité à l’ (aux) histoire(s). Un des points de tension extrême culmine selon moi dans ce chapitre hallucinant et halluciné mettant en parallèle un inquisiteur catalan du XIVe siècle brûlant juifs et hérétiques, et le délirant, paranoïaque et mégalomane directeur d’Auschwitz, Rudolf Höss. Exagéré ? Oui. Grotesque ? Sans doute. Mais ça produit un effet frappant. Quelques centaines de pages plus loin n’est pas épargnée au lecteur une situation similaire de distorsion de la justice au nom de « l’Idée », avec une épouvantable scène de lapidation.

(c) ale-ale.net

Cette histoire fiévreuse et chaotique, malaxant destins individuels et collectif, va intimement imprimer le destin d’Adria jusqu’à son terme, comme une expiation qu’il aurait à subir pour le compte des fautes des autres, son père en premier lieu, cette famille « dans laquelle il n’aurait pas dû naître », tous ces personnages auxquels il est lié par-delà le temps et l’espace et qui empiètent sur son libre arbitre.

On le voit, Confiteor est un monument d’effroi et d’incompréhension devant l’énigme de la prégnance du mal, causé notamment par les fanatiques pour qui « l’Idée » passe avant la vie humaine. Mais c’est aussi le roman de personnes qui, par leur position singulière dans l’écheveau des coupables et des victimes, tentent tout particulièrement de répondre à cette énigme monstrueuse. Si l’idée de pardon divin semble plutôt battue en brèche et la justice des hommes n’y pouvoir grand-chose, Adria croit que la beauté et l’amour permettent de bâtir des remblais contre le mal. Certains subliment les séquelles du mal par l’art, tandis que d’autres le défient les yeux grands ouverts, au cœur même de leur faiblesse. Il en est aussi qui cherchent à réparer le mal qu’ils ont commis ou auquel ils ont acquiescé passivement, même si cela s’apparente parfois à vouloir combler la fosse des Mariannes à la petite cuillère. Une forme de croyance à la transcendance et aux liens invisibles entre vivants et morts n’est pas absente de ce roman si pessimiste sur la nature humaine. L’amitié et ses remèdes est ainsi un thème qui file le roman de façon très subtile. Mais comment expliquer que d’autres poursuivent littéralement leur descente aux enfers ? On en est réduit à se demander, comme la petite Amelietje aux lèvres bleuies par la mort : « Waarom ? », pourquoi ?

Ne me demandez pas si j’ai aimé ou pas, je crois que ce roman a une portée qui va bien au-delà. J’ai mis du temps à le lire, et pas seulement parce qu’il fait 771 pages. J’avais besoin de me détacher de temps en temps d’Adria et Bernat, de fra Julia et de la belle Amani, de Daniela Amato et de Monsieur Berenguer, de Maman et Papa Ardévol, de fra Nicolau Eimeric et de Rudolf Höss, de Lola Xica et de la tante Leo, de Tito Carbonell et de Coseriu, de Jachiam de Pardac et de Mathias Alpaerts, de Laura et de Tecla, du père Morlin et du signor Falegnami, de Drago Gradnic et de Franz Grübbe, du docteur Müss et d’Ali Bahr, de Kamenek et Isaiah Berlin, de l’évanescente Sara Voltes-Epstein enfin… Et de ne pas trop focaliser mon imaginaire sur certaines scènes peu recommandables à mon état de femme enceinte de 5 mois (voilà, c’est dit ! 😉 ).

A la rigueur on pourrait presque dire qu’il règne dans Confiteor une certaine obsession pour les moments-les-plus-sombres-de-notre-histoire, même si étrangement, la guerre civile espagnole et le franquisme sont très peu évoqués. Et il y a une opposition très nette qui est faite par l’auteur entre l’institution de l’Eglise catholique, présentée très souvent sous l’angle de sa culpabilité dans divers épisodes historiques, et la figure du juif errant, ou du moine errant. C’est un biais, mais quel livre n’en a pas ?

Mais faudrait pas croire que tout n’est que sang, sueur et larmes dans ce livre. Il y a aussi un tas de scènes charmantes, humoristiques, émouvantes ou douces-amères concernant Adria qui m’ont doucement euphorisée. Comme quand il entreprend de ranger ses innombrables livres avec son inséparable Bernat, chaque pièce ayant sa spécialité, même les toilettes et la buanderie : l’histoire, la linguistique, la philosophie, la théologie, la géographie, l’art, la philologie, les livres d’enfance… un rangement prométhéen qui s’apparente à la création divine de l’univers. Cet épisode m’a fait penser à un ami brésilien que je connais depuis dix ans, fou amoureux de livres et qui s’était mis en tête d’apprendre tout seul toutes les langues romanes. Et il y arrivait très bien puisqu’il me chantait par cœur les chansons de Brassens avec l’accent de Brassens quand il n’avait encore jamais mis le pied en France. Ses livres tapissaient les murs de sa chambre de haut en bas, il y en avait par terre et même sur le lit. Il a récemment soutenu sa thèse en catalan à l’université de Barcelone sur un auteur français de romans de gare des années 1920 😉 . (Parabens Thiago).

Peut-être est-ce par ce courant de vie que le mal et la mort sont vaincus ? Evidemment, difficile de se positionner pour un lecteur qui n’a pas été confronté au summum de l’inhumanité. Mais lire Confiteor, c’est déjà s’y confronter un peu. Alors si vous vous sentez prêts, allez-y, lisez-le, c’est un livre hors du commun.

« Confiteor » de Jaume Cabré, traduit du catalan par Edmond Raillard, Actes Sud, 2013, 771 p.

Léonor de Récondo, Amours

Afficher l'image d'origineLe Loir-et-Cher en 1908, non pas chez Laurette, mais chez maître Anselme de Boisvaillant, notaire (décidément, cette profession me colle aux basques en matière de lectures de l’année !). Au rez-de-chaussée et au premier étage se languit sa jeune épouse Victoire. Cela fait cinq ans qu’elle espère donner un enfant à son mari. Elle se sent vide et inconsistante. Au sous-sol et sous les combles s’échine la jeune bonne Céleste. Élevée à la dure, elle n’a jamais eu une pleine conscience d’elle-même. A la faveur d’une naissance va en advenir une seconde : celle de différentes amours qui vont réchauffer la sage maison bourgeoise. 

J’avais oublié la recommandation de Lili : j’ai lu la 4e de couverture qui effectivement en dit trop long sur une histoire somme toute assez simple. Des phrases concises et claires, au présent, plantent le décor d’une sorte de vaudeville Belle Epoque pour un éternel trio amoureux : ici le mari, sa femme et la bonne.

J’en connais qui ont eu le coup de cœur pour ce roman, qui en ont parlé magnifiquement, et à raison, et je m’excuse auprès d’eux par avance de ma franchise à son propos. Mais, si le style est suffisamment fluide et clair pour m’avoir permis de lire ce roman en une heure ou deux d’insomnie, si certaines trouvailles sont belles comme une sonate de Bach jouée avec passion au piano (Léonor de Récondo n’est pas musicienne pour rien), je dois dire que je n’ai guère été touchée aux entrailles par un récit qui est tout de même censé être celui d’un éblouissement amoureux et d’une découverte du corps. Peut-être les personnages, l’époque elle-même, ne sont-ils pas suffisamment travaillés à mon goût. Je n’y ai pas cru, tout simplement. Il me manquait cette touche d’authenticité, de vérité qui font les grands romans. J’ai plutôt eu l’impression d’un exercice de style, certes joliment écrit et mis en scène, mais comportant des détails qui me gâtaient mon plaisir. Par exemple ce père Gabriel (à l’époque, je crois qu’on disait « Monsieur l’abbé ») qui promet l’enfer à l’une de ses ouailles. Comment dire… Non. Pas au début du XXe siècle. Au début du XVIe d’accord. Mais pas en 1908. (Encore que je n’en sais pas plus que l’auteur n’est-ce pas, je n’ai pas épluché les archives des curés de l’époque, mais c’est une impression, et j’en ai eu d’autres semblables. Or je suis très sensible aux impressions et aux détails qui sonnent justes !)

J’ai quand même été touchée par le personnage de Céleste. Je crois que c’est un personnage, et une histoire en général, qui gagneraient à être approfondis. La condition domestique est une grande pourvoyeuse de drames sociaux, amoureux ou satiriques comme en attestent Jane Eyre, Le Journal d’une femme de chambre ou Les Bonnes, et le cas de Céleste ne déroge pas aux deux premières catégories.

Mais pourquoi le bébé lui-même a-t-il si peu de présence ? Est-il simplement l’instrument de la rencontre ? Pourtant là aussi, je me serais attendue à ce que l’amour si particulier unissant une mère à son enfant soit davantage mis en valeur.

Alors oui, il y a la beauté des corps, l’épiphanie de l’amour, tout cela est bellement narré, mais vous l’aurez compris, je suis passée à côté…

« Amours » de Léonor de Récondo, Ed. Sabine Wespieser, 276 p.