Le Seigneur des Anneaux (1) La communauté de l’anneau

Se lancer dans la lecture – puis dans l’écriture d’un billet à propos – du Seigneur des Anneaux peut représenter une vraie gageure. Que dire de plus d’un monument de la fantasy qui a conquis un droit de cité inébranlable dans le coeur de millions de lecteurs depuis pas moins de 70 ans, et occupé des centaines, voire des milliers de critiques, d’analystes littéraires et de fans à le décortiquer ? Je me sens d’autant moins légitime que je ne lis pas de fantasy – à quelques rares exceptions près – et qu’il a bien fallu tout le charme tentateur de ma copinette lectrice pour me décider à me lancer moi aussi dans la lecture du chef-d’oeuvre de J.R.R.

Voire, oserais-je dire qu’avant je fuyais cet univers en pensant qu’il n’était pas fait pour moi ? trop de créatures bizarres dedans, trop de merveilleux, trop de tribulations rasoir faisant office de repoussoir… Bref mon a-priori négatif était aussi énorme que la réputation mythique de la trilogie.

Verdict ?

Eh bien premièrement, je confirme : il y a beaucoup de créatures bizarres dedans, beaucoup de merveilleux et beaucoup de tribulations. Mais, est-ce trop ? Ça dépend de quel point de vue on se place. Si on se place du point de vue du lecteur cartésien habitué à des intrigues carrées, aux page-turners, aux romans contemporains, oui, la quête de Frodon, Gandalf, Aragorn, Legolas et les autres peut sembler bien longue ; pire : sans but précis, autre que celui de se débarrasser on ne sait trop comment d’un anneau très encombrant dans l’antre d’un redoutable Seigneur des Ténèbres qui fait planer son ombre sur toute la Terre du Milieu. L’intrigue est linéaire et ressemble à celle, à rallonge, des romans de chevalerie du Moyen Âge. Interviennent tout un tas de personnages qu’on ne revoit plus forcément par la suite et surtout, des créatures qui ne sont pas décrites et que j’ai du mal à m’imaginer : genre, quid des orques franchement ? Moi je vois des gros poissons noir et blanc qui sautent à travers un cerceau dans une piscine, perso. Apparemment ce sont de redoutables monstres, mais je ne saurais dire s’ils ont des pattes ou s’ils volent. Heureusement mes quelques rares souvenirs du film de Peter Jackson me permettent d’imaginer assez bien l’elfe Legolas (coeur) ou ce vilain bouffon de Gollum. Quant à savoir se repérer dans le temps et l’espace inventés par Tolkien je tire mon chapeau à ceux qui y parviennent. J’ai renoncé assez vite pour ma part à situer précisément les lieux traversés par la communauté de l’anneau, que ce soit les Terres sauvages, les Monts brumeux, les Hauts de Galgal, la Forêt noire, l’Anduin, et même la Moria et la Lorien… tout se mélange un petit peu. De même pour les repères temporels : je n’ai même pas cherché à me rappeler en quelle année se place l’intrigue, ni les généalogies compliquées des différents rois déchus et disparus qui se sont succédés sur ces différentes terres.

Et pourtant, pourtant. Malgré les longueurs, les péripéties qui se suivent et se ressemblent, je me suis laissée envoûter par le charme de cette histoire. Il y a ce quelque chose d’intemporel, de mythique, de poétique qui m’a puissamment ensorcelée, a parlé à mon imaginaire, je ne sais trop comment le dire autrement. Ça tient sans doute aux paysages traversés, pleins de splendeur : ces forêts profondes aux arbres animés, ces prairies fleuries au pays des elfes (et leurs maisons construites dans les arbres), ces fleuves et ces chutes d’eau coulant au milieu des falaises, ces montagnes pierreuses et brumeuses… Mais il n’y a pas que ça : il y a aussi cette touche d’humour, que l’on retrouve notamment dans les conversations entre Hobbits, qui n’est vraiment pas désagréable ! Au plan symbolique, le fait qu’un maléfique instrument, symbole d’un pouvoir absolu et sans partage (l’Anneau) échoie à la créature la plus inoffensive et faible en apparence (un Hobbit) est d’une grande portée. Cela montre la force des faibles (très évangélique tout ça) et les limites de la toute-puissance. La mission reçue (contre son gré) par Frodon renverse complètement un système de valeur qui ferait primer la force brute, la domination, la loi de la jungle, et met en lumière une autre forme de force qui peut sembler parfois bien fragile, voire en péril : celle née de l’amitié, de la concorde, de la solidarité. Je comprends que le Seigneur des Anneaux ait pu être interprété de façon politique, car l’auteur montre la corruption engendrée par le pouvoir, y compris sur les meilleurs des êtres ; même Frodon n’est pas exempt de l’influence maléfique de l’Anneau, il est parfois tenté par les ténèbres. Certains de ses compagnons le convoitent aussi, dans un but sans doute altruiste (sauver une communauté face aux assauts de Sauron), mais l’Anneau fait ressortir leurs mauvais penchants, c’est-à-dire la tentation de tout faire par soi-même, par force. Ce que semble montrer l’auteur c’est qu’au contraire, seules la fraternité liant un petit groupe et l’innocence d’un coeur pur ne poursuivant pas de vaines ambitions peuvent l’emporter sur le mal. Cela suppose un chemin d’humilité, de sagesse, de dévouement. Bref, tout un tas de mots vachement à la mode (humour) mais qui me semblent très lumineux personnellement.

« J’ai souvent eu envie de voir un bout de magie comme on en raconte dans les vieux contes, mais je n’ai jamais entendu parler d’un meilleur pays que celui-ci. C’est comme d’être à la maison et en vacances en même temps, si vous me comprenez. Je n’ai pas envie de partir. »

(Sam Gamegie)

Alors oui, même si j’ai mis deux mois à lire ce premier tome (près de 700 pages tout de même), même si à certains moments j’ai été tentée d’arrêter, j’ai envie de rempiler pour le suivant : Les deux tours. Je ne sais pas trop où tout cela va m’emmener, sachant qu’il y a encore un troisième tome (l’été sera probablement fini quand je l’aurai terminé) mais je veux continuer à faire partie de l’épopée de Frodon Sacquet, me sentir un peu Hobbit moi aussi dans ce monde de brutes, mais si beau, qu’a créé Tolkien. Et enfin, je pourrai voir la trilogie cinématographique du Seigneur des Anneaux avec des yeux avertis (j’ai hâte).

(Concernant mon édition Folio Junior empruntée à la bibliothèque et datant des années 80, elle n’est pas si dégueulasse. Les illustrations de Philippe Munch en têtes de chapitre rendent bien l’atmosphère de l’histoire, même si les Hobbits sont dessinés comme des petits gros alors que j’avais plutôt le modèle fluet type Elijah Wood en tête. N’ayant pas lu la nouvelle traduction de Daniel Auzon, je ne peux me prononcer sur les avantages et désavantages de l’ancienne, mais maintenant que je me suis attachée à lire « Frodon Sacquet » ou « LA Comté », je pense que je ne pourrais me résoudre à les voir transformés en « Frodo Bessac » ou « LE Comté ». Sorry!)

Et ici, y a-t-il des fans du Seigneur des Anneaux ? Du livre, du film ?

« Le Seigneur des Anneaux I. La communauté de l’Anneau » de J.R.R. Tolkien, traduit de l’anglais par Francis Ledoux, illustrations de Philippe Munch, Christian Bourgeois éditeur, Folio Junior, 2000 (rééd.), 688 p.

Aller « Vers le phare » en compagnie de Virginia Woolf

Commencer l’année en lisant Virginia Woolf, c’est prendre le temps d’être présent au temps : le temps qu’il fait, le temps qui passe, le temps intérieur. C’est l’assurance de ne pas être pris pour un gogol par les têtes de gondole de l’industrie culturelle. C’est débrancher la télé, sortir du train de la série Netflix en cours, faire la nique aux poncifs. C’est un assouplissement de l’esprit, comme un exercice de méditation. 

Une phrase du roman s’applique à merveille au bienfait que procure la lecture de l’autrice anglaise : « Des hommes, et des femmes aussi, oubliant pour un temps la complexité des choses, avaient connu auprès d’elle le soulagement de la simplicité. »

Vers le phare n’est pas un lieu commun. C’est un voyage. 

La traversée jusqu’à cette terre fabuleuse où s’anéantissent nos plus belles espérances, où nos frêles esquifs s’abîment dans les ténèbres, est un voyage qui exige avant tout courage, probité, et patience dans l’épreuve.

Nous voilà sur une île écossaise, à la veille de la Première Guerre mondiale. La famille Ramsay est en villégiature. Le plus jeune fils rêve d’une expédition au phare. Sa mère dit oui ; pour son père il n’en est pas question. Ravissement et déception se succèdent brutalement : « … elle était sûre qu’il pensait : demain on ne va pas au Phare ; et elle pensa : il s’en souviendra toute sa vie. » 

À partir du choc d’un désir d’enfant contre l’implacable réalité, Virginia Woolf déroule la trame intime de la vie de ses personnages, membres de la moyenne bourgeoisie ; avec en ligne de mire, la rayonnante Mrs Ramsay ; et en ligne de fuite, le phare qui se détache au loin. L’autrice semble ainsi se concentrer sur un détail grossi à la loupe d’un tableau plus vaste, celui de « La » vie elle-même.

Portrett av forfatteren Virginia Woolf

Son génie consiste à capter, au niveau le plus primitif, les vibrations d’être de chacun de
ses personnages, pour nous les faire voir sous un jour nouveau, amusant à force d’étrangeté : un mari insatisfait qui n’en finit pas de tourner d’un bout à l’autre de la terrasse pour obtenir ce qu’il veut ; une femme forte et vertueuse mais avec un faible pour l’amour ; un couple qui se forme, un autre qui restera platonique ; des enfants qui courent ou rêvent dans leur chambre ; un pauvre étudiant dont la raideur compassée est la cible du mépris social ; une jeune fille qui perd sa broche (et sa vertu ?) à la plage ; toutes les pensées non formulées d’une grande tablée, semblables à un nuage bigarré qui planerait au-dessus des têtes des convives ; une mère qui endort son enfant en lui susurrant des mots qui font rêver comme « antilope » ; des personnages qui lisent ; une vieille fille qui peint, tourmentée par son sujet.

Deux mois... l'éternité !
Ce qui me permet de faire un clin d’oeil à ce beau livre illustré par une amie talentueuse

Le sujet principal, c’est le temps. La première partie fleure bon l’intemporalité des vacances, de l’enfance. « Le temps dure longtemps / Et la vie sûrement / Plus d’un million d’années » chante Nino Ferrer dans Le Sud, une chanson qui pourrait être un peu la BO de Vers le phare. Virginia relativise à sa façon : « Le moindre caillou que l’on frappe du bout de sa chaussure survivra à Shakespeare ». Mais il y a aussi une certaine angoisse : « Elle se disait : la vie – et aussitôt un petit ruban de temps se présentait à ses yeux ».

Puis la vie semble s’arrêter dans la deuxième partie : rideau. C’est alors le temps de la guerre, point de rupture de l’harmonie que faisait régner Mrs Ramsay. La maison de vacances se dégrade insensiblement sans ses occupants. Cette partie, la plus courte, ressemble à ces séquences de cinéma qui veulent montrer en peu de temps le passage de plusieurs années, avec des images qui tournent très vite et des ellipses. La troisième et dernière partie a des parfums de « temps retrouvé », de renaissance. Certains personnages parviennent finalement au bout de leurs désirs, des années après. 

Quel est le sens de la vie ? Rien d’autre – question simple, qui semblait se faire plus pressante au fil des années. La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’étaient plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir.

Mais dites-moi : faites-vous partie de la team La promenade au phare (titre français le plus couramment retenu) ou de la team Vers le phare (titre de la traduction de Françoise Pellan) ?  En anglais, le titre original est To the Lighthouse, donc la première option, retenue par les éditions Folio, paraît la plus adéquate. D’autant que l’appel du Phare, qui s’exerce plus ou moins sur tous les membres du cercle des Ramsay, ne s’accomplit jamais totalement. Ce n’est pas une simple promenade, une partie de plaisir, mais une réponse sans cesse ajournée à l’appel du large, un combat contre les forces de mort et pour la vie en germe. Les personnages sont toujours mouvement, en évolution,  et le titre Vers le phare traduit bien cette progressivité. Ou alors, on pourra choisir Voyage au phare des éditions du Livre de Poche, qui évacue au moins le côté anodin de la promenade. Sauf que, j’ai lu dans la préface ou ailleurs, que « To the lighthouse » peut être lu comme une adresse, une dédicace, comme on mettrait « à mon cher époux » au début d’un livre. Du coup, faudrait-il traduire Au Phare comme les éditions Stock ? On aurait en plus cette notion d’allant, comme les sans-culottes auraient pu dire « à la Bastille ! » Mais je trouve ce titre moins euphonique, plus sec, c’est même pour moi un contresens car finalement le lieu même du phare n’occupe qu’une place minime dans le livre (d’ailleurs, toutes les couvertures n’affichent pas l’image du phare – à ce propos, j’aime bien celle du Livre de Poche où l’on voit Lily Briscoe en train de peindre).

Au phareLa Promenade au phare par WoolfPromenade au phare par [Woolf, Virginia]To the LighthouseCover for To the Lighthouse

Lily Briscoe. Pendant de Mrs Ramsay, autre spécimen d’humanité féminine (elle serait Lilith quand Mrs Ramsay serait Ève), elle va me permettre de redire combien Virginia Woolf est moderne – et drôle.

Virginia Woolf est moderne car elle nous parle de la force du désir, et des chemins détournés par lesquels il opère. Chacun peut se sentir touché personnellement. Elle est moderne en créant le personnage de Lily Briscoe (son avatar ?), femme célibataire qui lutte pour exister et créer en tant que telle. Il lui faut passer outre les réflexions misogynes de son entourage : « … et voici qu’elle entendait Mr Tansley lui murmurer à l’oreille : ‘Les femmes sont incapables de peindre, incapables d’écrire…’ » et chérir sa liberté comme un joyau, le seul qu’elle possède face à Mrs Ramsay et sa couronne d’enfants (elle en a eu huit !) : « … elle revendiquait le droit d’échapper à la loi universelle ; se faisait éloquente ; elle aimait être seule ; elle aimait être elle-même…».

J.-J. SEMPÉ, Adolescente sur le rivage

Enfin, elle est drôle, si drôle, quand elle croque malicieusement les petits ridicules de ses personnages – un peu comme le ferait un Sempé anglais. Leurs interactions, leurs quiproquos, leur quant-à-soi, mis en miroir, arrachent un sourire, voire un rire, au détour d’une phrase plus ou moins innocente. Par là, Virginia nous montre qu’elle est bien anglaise, dans la tradition de Jane Austen !

Et il allait visiter les galeries de peinture, disaient-ils, et il vous demandait si sa cravate vous plaisait. Dieu sait que non, disait Rose.

« Vers le phare » de Virginia Woolf, texte traduit, présenté et annoté par Françoise Pellan, Folio Classique, 1996, 363 p.

Tendres silences, d’Angela Huth

On est d’accord pour dire que le 1er juillet, c’est un peu un 31 juin absent du calendrier ? Non parce que cela me permettrait de glisser in extremis ce billet dans le cadre du mois anglais, et ça, vous comprenez, ça me rassurerait sur le fait que oui, j’appartiens toujours à la blogo littéraire, malgré mes trois mois de black-out. (On remarquera qu’il n’y a plus guère que les mois thématiques pour me faire revenir poussivement sur la Toile. Ahem.)

Me voici donc revenue avec la petite pépite qu’est « Tendres silences » d’Angela Huth (une autrice populaire parmi les pratiquants du mois anglais et que je découvre enfin). William et Grace Handle pourraient à eux deux former le modèle d’un monument d’hommage au Couple Harmonieux. Après quelques décennies de vie commune, chacun connaît, comprend et anticipe les besoins de l’autre, sans nul besoin de longues conversations. William est violoniste et fondateur d’un quatuor à cordes à la réputation respectable ; Grace peint un album de fleurs pour enfants qui ne la passionne guère. Ils vivent une vie tranquille, réglée comme du papier à musique (évidemment) et exempte de surprises. Mais pleine d’une tendresse sincère.

En ces occasions où les Handle se trouvaient confrontés à des gens désireux de connaître le secret de leur bonheur conjugal, Grace et William n’étaient pas d’un grand secours. Contraints et forcés d’y réfléchir, ils estimaient que c’était un art en soi d’observer l’autre et de se comporter en conséquence. Il existait entre eux un mutuel désir d’éluder querelles ou conflits et un désir plus vif encore d’éviter de remettre leurs vies en question avec l’éternel déballage et mise au clair de leurs problèmes, de leurs pensées, de leurs sentiments, un passe-temps populaire contemporain qu’ils détestaient par-dessus tout. Aux yeux de Grace et William, pareil divertissement était écoeurant, épuisant, on pouvait employer à meilleur escient un temps précieux. De par leur façon de voir, ils étaient conscients d’être étiquetés comme appartenant à la vieille école très britannique qui exigeait que l’on gardât son flegme. Si l’on insistait, ils n’hésitaient pas à ajouter que la tolérance à l’égard des manies de l’autre contribuait à l’harmonie conjugale, sans jamais toutefois, par souci de fidélité, révéler ces manies. Ainsi, le rituel de la bataille du lit était une de celles-ci.

Ce ronron conjugal connaît des turbulences quand chacun de leur côté, ils rencontrent une personne du sexe opposé – et opposée en tout à leur meilleure moitié (une musicienne pulpeuse et fantaisiste pour William, un voisin ténébreux et tourmenté pour Grace) – qui bouleverse les fondations du pacte implicite qui régnait entre eux. Avec une facilité déconcertante, le ver entre dans le fruit du profond amour qui les lie, et va jusqu’à ronger leurs valeurs les plus solidement établies. Jusqu’à envisager des mesures plus ou moins radicales pour atteindre un but incertain et fantasmatique. Le tout accompagné des morceaux joués en quatuor ou en duo (envie de tous les écouter !)…

Ce qui est formidable dans ce roman, c’est qu’Angela Huth ne nous dépeint pas un couple vieillissant en pleine crise – crise ouverte du moins. Grace est toujours profondément amoureuse et admirative de son William, tandis que ce dernier est convaincu que son « cher Coeur » est la meilleure épouse qui soit. C’est justement cette absence quasi-complète de frottements entre eux, cette douce petite musique du quotidien, qui est propice à leur envoûtement par des personnalités plus acérées.

C’est donc avec beaucoup de perspicacité que l’autrice dépeint la montée de l’obsession, le réveil des sens, et le dévoilement de la face cachée de l’être. William est parfait en gentleman tatillon rendu fou par une jeune femme expansive. Mais j’ai trouvé Grace encore plus finement croquée, son côté « bobonne » qui vit à l’ombre de son mari masquant une personnalité forte et de discrètes désillusions.

Accessoirement, le comique éclate à chaque page, l’alternance entre les états d’âme des deux époux faisant naître des décalages savoureux que c’en est presque épuisant de malice. Quant au comique de situation, il n’est pas en reste. Mention spéciale à la soirée de Noël ratée ou au rituel du pliage des draps du lit conjugal. D’autres passages au contraire tirent vers le gothique de pacotille, le grotesque, voire le carrément glauque (genre « Psychose » de Hitchcock). Mais tout cela est tellement subtilement dosé, le verbe tellement tempéré, le passage de l’action, des sentiments, des ambiances allegro-adagio-allegretto tellement fluide, qu’à la fin on a surtout l’impression d’avoir assisté à une comédie douce-amère à l’anglaise, avec un soupçon de grinçant, de non-dit et de nonsense.

Il regardait Grace, sa femme, puis l’effaçait de son esprit. Elle n’existait tout simplement plus à sa place, de l’autre côté de la table. Cela revenait à jouer sur un ordinateur intérieur. Clic !

Et clac ! Me voilà conquise.

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Juin, mois anglais ♥

« Tendres silences » d’Angela Huth, traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek et Henri Robillot, Folio, 2001, 531 p.

L’île des morts, de P.D. James

Avec trois neurones azimutés et deux bras squattés par Junior, j’ai eu cent fois le début du commencement d’une velléité de venir rédiger un article ici, pour renoncer aussitôt devant l’ampleur insurmontable de la tâche (pensez, aligner trois phrases à peu près correctes quand on a fait une nuit fragmentée en périodes de 15 minutes…). Alors pour recommencer doucement, bébé bien calé en bandoulière dans son sling (et non pas son string, je vous rassure), je me suis dit que parler d’un bon vieux petit polar des familles était tout indiqué pour mon premier billet post-partum. 

P.D. James (la baronne Phyllis Dorothea de son p’tit nom) est peu présente sur la blogosphère  littéraire. Elle n’est plus tellement à la mode. Et pourtant cette grande dame du polar british coche les bonnes cases, dont la moindre n’est pas d’être une fan de Jane Austen (sa dernière oeuvre est une austenerie policière). Elle a aussi eu l’idée de créer une jeune détective, fille de révolutionnaire marxiste élevée au couvent, ce qui nous change des vieux de la vieille du crime. Enfin, elle a le goût d’être une adepte du combo gazon-et-vieilles-pierres, et une romancière subtile et pleine d’humour… I say, this is a very tempting cocktail, isn’t it? (but be careful, it could be poisoned). 

Voilà donc notre jeune Cordelia Gray à la tête d’une agence de détective dont les affaires relèvent plus des chats perdus que de la rubrique judiciaire. Or elle se retrouve un beau jour embauchée par un baronnet pour veiller sur sa femme, une célèbre comédienne de théâtre, le temps d’un week-end. Clarissa va en effet jouer le rôle principal de La duchesse de Malfi de John Webster dans un château situé sur une petite île au large du Dorset, appartenant à un vieux célibataire baba de la période victorienne, Ambrose. 

Décor idyllique, invités de choix : tout serait parfait, n’étaient-ce de fâcheux petits messages anonymes que Clarissa reçoit depuis un certain temps. Surmontés d’une tête de mort, ces messages reprennent des vers de Shakespeare ou Webster qui tous parlent de la mort d’une façon ou d’une autre (ces chers dramaturges élisabéthains étant, ô combien, des spécialistes de la chose). Clarissa est persuadée que quelqu’un cherche à la tuer et requiert la protection d’un « privé » déguisé en innocente secrétaire : Cordelia donc. Après tout, chacun des hôtes d’Ambrose a une bonne raison d’en vouloir à sa vie : de l’ex-amant amer au bord de la mort, à la cousine jalouse au bord de la faillite, en passant par le beau-fils mal dans sa peau écrasé par la personnalité étouffante de sa belle-mère. 

Sous peine de mort, que personne ne me parle de mort. C’est là un mot infiniment terrible.

Huis-clos, atmosphère gothique, galerie de personnages typés : en apparence, on a affaire au vrai polar british, déjà vu chez Agatha Christie. Ajoutez à cela l’ambiance victorienne – Ambrose est un collectionneur maniaque des objets de cette époque avec un penchant prononcé pour le morbide, genre photographie des morts – et un château hanté par une histoire sanglante – depuis le seigneur du lieu adepte du droit de cuissage en pleine épidémie de peste, jusqu’au camp de prisonniers nazis établi là en 1940 – et vous aurez une petite idée du genre d’aura maléfique que l’auteur cherche à faire souffler sur l’île (fictive, il faut bien le dire) de Courcy. 

Arnold Boecklin, L’île des morts (1883) : une source d’inspiration ?

Mais on n’est pas dans les Dix petits nègres non plus. L’intrigue ne parvient ni à se dévider à la manière virtuose d’Agatha Christie, ni à atteindre le point de tension extrême auquel les polars récents nous ont habitués. La 4e de couverture est à ce propos complètement à côté de la plaque (pour changer…). Tout le potentiel terrifiant est vite banalisé devant une bonne tasse de thé bien serré. Cordelia elle-même semble plus profiter des charmes du lieu que de faire fonctionner ses petites cellules grises à plein régime devant la mort qui frappe l’île une nouvelle fois dans son histoire. Ni héroïne, ni anti-héros, comme je l’ai lu sur une critique Babelio, il est vrai qu’elle n’emporte pas la conviction.

Et pourtant je n’ai pas boudé mon plaisir. L’originalité du roman tient au goût de P.D. James pour l’art, l’histoire et la littérature. L’action est truffée de vers de théâtre et d’anecdotes historiques (ça peut être un défaut pour d’autres). Et puis la fin est une des plus étranges que j’ai jamais lue dans un policier : la détermination de qui est le coupable ne tient qu’à la capacité de persuasion narrative de l’un ou l’autre personnage. Un clin d’oeil à la supériorité du mensonge romanesque sur la réalité ?

Bref, si vous croisez L’île des morts dans un vide-grenier ou une bibliothèque partagée, n’hésitez pas, c’est de la bonne came pour qui aime le genre.

« L’île des morts » de P.D. James, Le Livre de poche, 1987.


Miniaturiste, de Jessie Burton

Une friandise littéraire, voilà de quoi il s’agit ; l’équivalent des repas saturés en lipides et glucides des fêtes de fin d’année. D’ailleurs, l’un des enjeux principaux du roman est précisément la vente d’un stock de sucre venu tout droit du Surinam vers l’opulente Amsterdam du XVIIe siècle. Celui à qui échoit cette tâche est un riche marchand de la VOC, la Compagnie des Indes néerlandaises, que l’on découvre à travers les yeux naïfs de sa jeune épouse, Nella. Fraîchement arrivée de sa campagne natale, elle est confrontée aux comportements bizarres des membres de la maisonnée (un mari insaisissable, une belle-soeur célibataire et autoritaire, une servante sans-gêne et, ô stupeur, un serviteur dévoué et… noir). La seule carte qui lui est donnée pour se retrouver dans ce dédale est une réduction en miniature de sa nouvelle maison et les menus objets que lui envoie un miniaturiste aussi prodigieux qu’énigmatique…a

On peut dire que Jessie Burton a trouvé un sujet en or. Le contexte historique et social se prête admirablement à une intrigue à la Thomas Hardy : on visite de l’intérieur une famille bourgeoise et ses secrets bien gardés – à quoi s’ajoutent les rapports avec les subordonnés, les artisans et les bourgmestres, les féroces rivalités avec les autres notables de la ville, d’enivrants relents d’orientalisme recouverts sous d’épaisses couches de vêtements à cols montants (l’austère puritanisme de la cité s’accommodant sans problème avec l’enrichissement phénoménal de ses élites). On se régale des détails historiques, comme cette vogue du sucré ramenée dans les cales des vaisseaux du grand port de la mer du Nord. Ou bien cette guerre aux images (et au sucre bien-sûr) lancée par les prédicateurs calvinistes. Sur tout cela plane un soupçon de mystère, presque de magie. Et puis, il existe vraiment une maison de poupées du XVIIe siècle ayant appartenu à une Petronella Oortman au Rijksmuseum d’Amsterdam ! Pour moi qui en ai eu une dans mon enfance, fabriquée par mon grand-père, ça ne pouvait que me faire rêver…

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La fameuse maison de poupée…

Bref, il y avait matière à en faire – en plus contemporain bien-sûr – un de ces romans fleuve du XIXe siècle dont parlait Lili à propos des Grandes Espérances de Dickens, un truc qui vous tienne au corps et au coeur, qui prend le temps de vous installer dans un récit courant sur de longues années, et dont les personnages restent inoubliables. 

Malheureusement, l’auteur a manifestement choisi de privilégier les sucres rapides aux sucres lents. Que les (nombreux) fans de Jessie Burton me pardonnent si je vais leur sembler méchante mais je trouve qu’elle a racorni un sujet prometteur, comme si elle avait mis un superbe pull en cachemire dans un cycle de lavage à 60°. Ou pour le dire plus diplomatiquement : voilà un joli roman que j’ai apprécié sur le moment mais dont les défauts me sont vite apparus. Le fait d’avoir choisi de concentrer l’histoire sur quelques semaines à peine fait que je ne me suis pas attachée aux personnages, pas plus que je n’ai frémi aux catastrophes qui leur tombent tout soudain sur la tête. La relation entre Nella et son mari, péniblement esquissée, pas crédible pour un florin, s’étire fatalement en guimauve sur la fin. Les autres personnages sont caricaturaux, ce qui n’est pas forcément un défaut en terre romanesque. Mais leur évolution narrative peu cohérente ne m’a apporté que de l’insatisfaction. Je n’ai pas compris l’intérêt du personnage d’Hannah non plus (qu’apporte à l’histoire sa relation ancienne avec Cornelia, la servante de Nella ? On nous promet du mystère là où il n’y en a pas une once !) Enfin, THE miniaturiste, ce personnage si fantasmé tout au long du livre, est le plus beau « MacGuffin » que j’ai jamais vu dans un roman qui n’est pas un polar.

Enfin voilà, je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé ce roman, vu que je l’ai lu jusqu’au bout avec un certain plaisir (pour les raisons citées plus haut), mais je l’ai trouvé décevant dès la dernière page refermée. Dites-moi, Les filles au lion de la même auteur a-t-il les mêmes défauts ?

« Miniaturiste » de Jessie Burton, Gallimard, 2015, 512 p.