L’autre côté du rêve, d’Ursula Le Guin

Comment je me suis retrouvée à lire de la science-fiction, et pourquoi Ursula Le Guin en particulier, je parie que vous brûlez tous de le savoir. Et comme je suis bonne fille, je vous dirais tout bonnement que lorsque cette grande autrice américaine est décédée l’an dernier, j’en ai eu vent dans une émission de radio scientifique (à laquelle je pige que dalle, sauf quand ils causent littérature). Ce que les animateurs disaient de la capacité d’Ursula Le Guin à insuffler des questionnements éthiques dans la création de mondes d’anticipation ou de mondes parallèles m’a intéressée. Ensuite, c’est le résumé de ce roman-là qui m’a séduite (j’avoue avoir du mal à aller sur d’autres planètes, même en science-fiction, et là c’est bon, on reste sur notre bonne vieille Terre, même si elle a sacrément changé).

Dans un monde qui a lieu à peu près au tournant de l’an 2000 – rappelons que ce roman a été publié en 1971 -, George Orr fait preuve d’un don surprenant : certains de ses rêves se réalisent. Cela va du changement de décor d’une pièce à l’avènement d’une guerre ou d’un fléau, qui changent à la fois le passé et le présent. Déterminé à ne pas causer de dégâts par ses cauchemars malencontreux, George cherche à ne plus rêver. En vain. Il se retrouve entre les mains d’un onirologue nommé Haber, bienveillant au premier abord, mais qui va vite révéler des tendances mégalomanes. Comment en effet ne pas résister à la tentation d’utiliser le fabuleux don d’Orr pour débarrasser l’humanité de ses problèmes et faire advenir le meilleur des mondes ?

Vous le voyez, le questionnement éthique, là ? En gros, on a d’un côté George Orr, un homme sage selon la sagesse confucéenne (des citations de Lao-Tseu ornent la majorité des têtes de chapitres) qui cherche à vivre en harmonie avec le monde, comme un brin d’herbe caressé par le vent, et révèle en même temps la force du roseau, qui plie mais ne rompt pas. Et de l’autre, Haber qui veut faire, remodeler, se prendre pour un démiurge, faire le bien des autres malgré eux (bref, le grand méchant judéo-chrétien). La collaboration entre les deux hommes ne se fait pas sans heurts. George résiste passivement aux ordres de Haber, qui ne tarde pas à lui dire quoi rêver au moyen de l’hypnose et d’une machine compliquée appelée « l’Amplificateur ». Ses rêves tombent à côté des « suggestions » d’Haber, ou les réinterprètent… Au réveil d’Orr, c’est toujours une surprise qui les attend. Les personnages s’y perdent, et nous avec.

En effet, on éprouve le vertige temporel où nous entraînent les constants changements de réalité provoqués par les rêves d’Orr. Des catastrophes n’ayant jamais existé ont eu lieu et font sentir leurs effets (comme la disparition des 5/6e de l’humanité), ou au contraire, les conditions de vie s’améliorent. Des « continuums » se superposent, aboutissant à un drôle de bordel qui a pour cadre la ville de Portland – les Etats-Unis ayant pour président un certain Mr Merdle, ce qui m’a bien fait ricaner. Orr et Haber sont à peu près les seuls à conserver la mémoire des continuums précédents, ce qui les oblige à une gymnastique mentale intenable.

Ce qui est intéressant avec la sci-fi vintage, c’est de comparer ce que l’auteur imaginait de l’avenir proche, avec ce qui est finalement advenu (un peu l’expérience « 2001 l’Odyssée de l’espace »). Le Guin avait visé juste en ce qui concerne le réchauffement climatique, le nombre d’habitants sur terre, l’enjeu écologique plus généralement. Elle s’est bien-sûr plantée sur la plupart des autres points, mais qu’importe. Ce que j’aime un peu moins dans la sci-fi, c’est le jargon pseudo-scientifique, le bla-bla pour faire évolué techniquement. J’ai eu un peu de mal au début avec tous ces termes qui me laissaient froide. Ce n’est qu’en m’attachant au personnage principal, à sa valeur humaine intrinsèque dans un monde hyper labile, que j’ai pu goûter la saveur de cette fable, au fond, sur la fragilité de nos ambitions et la solidité de nos attachements vitaux.

Et puis il y a cette puissance du rêve, thème qui imbibe tout le roman, lui donne ses couleurs oniriques, comme s’il était lui-même un rêve que le lecteur aurait fait. Au cours de la lecture, des réflexions lunaires viennent nous lutiner comme des papillons de nuit : l’autre côté du rêve, est-ce le réel ou encore du rêve ? Suis-je le rêve de quelqu’un ? Etcetera etcetera. C’est psychédélique. C’est zen.

A savoir, le titre lui-même vient d’un poème des Contemplations de Victor Hugo : « Il descend, réveillé, l’autre côté du rêve. »

Je vous laisse avec le prologue, métaphore marine d’une grande puissance d’évocation :

Portée par les courants, poussée par les vagues, entraînée irrésistiblement par toute la force de l’océan, la méduse dérive dans les fonds marins. Là où parvient la lumière et où commence les ténèbres. Portée, poussée, entraînée de nulle part vers nulle part – car, dans les profondeurs marines, il n’y a pas d’autres repères que ‘plus près’ et ‘plus loin’, ‘plus haut’ et ‘plus bas’ -, la méduse se balance, comme suspendue ; ses pulsations sont légères et rapides, perdues dans les énormes pulsations quotidiennes qui agite l’océan attiré par la lune. Suspendue, balancée, palpitante, la plus vulnérable et la plus insubstantielle des créatures, elle a pour la défendre la violence et la puissance de tout l’océan, auquel elle a confié son être, son devenir et sa volonté.

Mais ici s’élèvent les continents obstinés. Les bancs de sable et les falaises rocheuses s’avancent dans l’air, cet espace extérieur, lumineux et instable, sec, effrayant, où la vie ne trouve aucun soutien. Et maintenant, maintenant, les courants égarent, les vagues trahissent, rompant leur pacte, brisant leur cercle perpétuel pour s’élancer dans une écume épaisse vers l’air et les rochers, brisant le cercle…

Que fera la créature marine sur le sable sec exposé à la lumière ? Que fera l’esprit, chaque matin, en s’éveillant ?

« L’autre côté du rêve » d’Ursula Le Guin, traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat, Le Livre de Poche, 1984 (1e édition 1971), 220 p.

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Principe de réalité

Les gens, je crois qu’il va falloir que j’en rabatte de mes prétentions. Comment ai-je pu croire que j’allais pouvoir continuer à bloguer tranquille (ce qui, ne nous leurrons pas, est quand même un passe-temps plutôt prenant, mine de rien) avec trois enfants en bas âge, dont un bébé d’à peine un mois (❤️️), alors que j’ai déjà du mal à trouver du temps pour lire, voire à disposer de temps pour satisfaire mes besoins les plus élémentaires ?! (Genre me shooter au café ou prendre ma douche).

Mais, que voulez-vous, je suis atteinte du syndrome de la pensée magique. Quand j’étais ado, je rêvais que le temps s’arrête ; par exemple, une minute aurait duré une heure ; et ce, juste au moment où mon réveil sonnait le matin, afin de prolonger mon temps de sommeil racorni par les heures de lecture du soir. Rassurez-moi, nous sommes nombreux dans ce cas, à courir après le temps comme le lapin d’Alice ?

Brrrrreeeef, tout ça pour dire : ne vous attendez pas à une grande activité sur ce blog ces temps-ci. Toutefois, je suis tellement accro à ma drogue (3615 mes livres-mon blog) que je pense quand même essayer de dégager un peu de temps pour des billets par-ci par-là. Mais alors, il ne faut pas s’attendre à de l’analyse fine et détaillée, je n’aurais sans doute pas le temps de fignoler. (Telle que vous me voyez, je profite, pour vous écrire tout ça, que les deux grandes jouent au bébé dans le couffin de leur petit frère – alors que clairement c’est l’heure de leur dîner – tandis que ledit petit frère passe son temps d’éveil à les observer attentivement depuis son transat) (j’oubliais le fameux tag : #mèreindigne) (N.B. : l’état de grâce n’a duré que 8 minutes et demie).

Je vais donc vous faire un rapide tour d’horizon des livres lus pendant ma période post-accouchement (celle où je bénéficiais de la présence diligente des deux grands mères de ma couvée, et n’avais qu’à m’occuper de nourrir le petit dernier : donc celle où j’ai beaucoup lu).

« L’éducation sentimentale » de Flaubert, Préface d’Albert Thibaudet, contient « À propos du style de Flaubert » par Marcel Proust, Folio Classiques, 2005, 512 p.

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Oui, je balance du lourd là. J’ai commencé à le lire au début de l’année 2019, en même temps que je couvais Junior pour son dernier mois in utero, et je dois dire que le rythme assez lent du roman fleuve de Flaubert collait bien à l’ambiance neigeuse et expectative de cette période. Bon, je n’en ai lu que la moitié, mais je compte bien le finir un de ces jours. L’éducation sentimentale (j’aime tellement ce titre !), c’est celle d’un jeune bachelier, Frédéric Moreau, dans le Paris des années 1840. Autour de lui les esprits s’échauffent, les étudiants manifestent sur la montagne Sainte-Geneviève, les socialistes et les « doctrinaires » se disputent dans les cafés, la bohème et la petite bourgeoisie se mêlent dans des salons plus ou moins respectables, la révolution de 1848 couve. Mais on dirait que tout ce tintouin glisse sur Frédéric comme un cours magistral de droit sur un auditoire endormi. Toutes ses pensées, tous ses efforts, et tout l’argent qu’il réussit à obtenir sont tournés vers les beaux yeux graves de la vertueuse Madame Arnoux. Ainsi, les années passent, les situations sociales et amoureuses se font et se défont, la révolution de 48 éclate, mais Frédéric reste cet éternel amoureux platonique, plein de velléités qu’il n’accomplit jamais.

Et elle, Mme Arnoux, comment la revoir maintenant ? Cela, d’ailleurs, était complètement impossible, n’ayant que trois mille francs de rente !

C’était drôle de lire L’éducation sentimentale après L’été des quatre rois, puisque du point de vue chronologique, le premier est un peu la suite du second : après avoir éjecté Charles X, les Parisiens se préparent à virer son successeur Louis-Philippe du trône. Mais évidemment, le point de vue est tout différent, et pas seulement parce qu’un siècle sépare les deux auteurs (Flaubert a écrit et publié son roman sous le Second Empire). Loin d’écrire une chronique détaillée d’un changement de régime, Flaubert se centre sur le personnage assez médiocre de Frédéric, comme le rai de lumière traverse un prisme pour refléter toute une ambiance. Frédéric lui-même n’a guère plus d’épaisseur qu’une potiche de salon ; il est agi par les événements, plus qu’il n’agit sur eux ; et par là, Flaubert nous montre qu’il a bien le génie littéraire qu’on lui reconnaît, car toute son écriture vise à créer ce halo d’impuissance qui entoure Frédéric, à travers l’usage des temps verbaux (beaucoup d’imparfait) et de la forme passive notamment. Bon j’avoue, je n’ai pas trouvé ça toute seule : cette édition Folio a eu la bonne idée d’inclure un court essai de mon cher Proust qui explique tout ça bien mieux que moi ; il montre par exemple que les collines, les maisons et les objets sont parfois plus souvent les sujets des phrases que les êtres humains dans ce roman. (Petite parenthèse de groupie pâmée d’écrivains morts : j’adoooore quand un génie littéraire parle d’un autre génie littéraire, et encore plus quand je vois l’influence de l’un sur l’autre ; car je trouve qu’il y a un peu du caractère velléitaire du héros de « L’Éducation » dans le héros de « la Recherche » (son approche d’Albertine ressemble vraiment à l’approche de Mme Arnoux par Frédéric). Mais j’ai conscience que quand je dis ça, je réinvente l’eau chaude).

il n’existait au monde qu’un seul endroit pour faire valoir (ses talents) : Paris ! car, dans ses idées, l’art, la science et l’amour (ces trois faces de Dieu comme eût dit Pellerin) dépendaient exclusivement de la capitale.

En fin de compte, je ne peux pas dire que l’histoire en elle-même m’ait vraiment intéressée, malgré quelques morceaux de bravoure fort sympathiques, notamment les passages de fêtes (il faut dire qu’il me manque à lire toute la troisième partie, celle où l’Histoire avec un grand H s’accélère). On est loin du roman d’apprentissage, malgré son titre, car Frédéric semble ne rien retenir des événements qui coulent sur lui. Mais ce que j’ai adoré, vraiment, c’est le style. Dès l’incipit je me suis délectée des phrases gourmandes de Flau-Flau, de leur tournure à la fois solide et élégante, de leur allure faussement naturelle. Je me l’imaginais même fort bien ce grand homme, carré dans un fauteuil à oreillettes de sa maison de Croisset, ses yeux de crapaud mi-clos, en train de marmotter des bribes de cette histoire entre deux bouffées de pipe, toute ironie rentrée.

Voilà qui m’a conduite à écrire une chronique plus longue que prévue ; que voulez-vous, quand on aime, on ne compte pas.

Je passe donc rapidement sur les livres suivants, dont la consistance est à l’oeuvre flaubertienne ce que les amuse-bouche sont au ragoût de sept heures, mais qui étaient sans doute plus adaptées au chamboulement post-accouchement :

« Les filles de l’ouragan » de Joyce Maynard, traduit de l’américain par Simone Arous, Éditions 10-18, Littérature étrangère, 2013, 357 p.

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Deux voix alternent dans ce roman : celles de Ruth et de Dana, toutes deux nées dans le même hôpital d’un coin rural du New Hampshire le 4 juillet 1950. Hormis leur date et leur lieu de naissance, rien ne semble apparement les réunir. Ruth est la cinquième et dernière fille d’un ménage de fermiers enracinés dans la région depuis l’arrivée des premiers colons anglais sur le sol américain ; Dana a un grand frère et des parents complètement déconnectés de la réalité qui passent leur temps à déménager de région en région. Et pourtant, un secret les lie. De l’enfance à l’âge mûr, elles font face à un schéma familial qui n’est pas fait pour elles, se battent pour pouvoir vivre de leur passion (la peinture pour Ruth, l’agriculture pour Dana) et finissent enfin par faire la lumière sur leur origine.

Dès le début on pressent le tour de passe-passe qui entoure la naissance des deux « soeurs de naissance » (un filon que l’on connaît bien depuis Un long fleuve tranquille) et dès lors, une seule interrogation demeure : comment cela s’est-il produit ? Hormis ce petit mystère, l’ensemble de l’histoire manque singulièrement de souffle. L’auteur tourne autour du pot pendant tout le roman, délayant les états d’âmes des deux dames sur 350 pages, sans parvenir à provoquer l’étincelle magique qui entourait l’histoire des deux soeurs de L’homme de la montagne que j’avais tant aimée. Même l’équipée de Ruth à Woodstock manque de peps (un comble !) Il y a bien quelques passages émouvants, comme la relation passionnée de Ruth et de Ray, mais la flamme s’éteint assez vite. Reste un éclairage intéressant sur la vie de fermiers américains dans la seconde moitié du XXe siècle, et un personnage touchant, le père de Ruth.

« Le confident » d’Hélène Grémillon, Folio, 2012, 320 p.

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À la mort de sa mère en 1975, Camille Werner reçoit d’étranges lettres non signées qui lui narrent l’histoire d’une jeune fille passionnée nommée Annie, dont la jeunesse se déroule dans un petit village campagnard à la fin des années trente. À la faveur de l’installation d’un couple bourgeois dans le village, Annie se lie avec la jeune femme, Madame M., qui n’arrive pas à avoir d’enfant. Spontanément, Annie lui propose une solution aussi généreuse qu’insensée. Ceci va l’embarquer dans une aventure secrète qui se transforme en machination intime, dans le théâtre d’un Paris occupé par les Allemands, chaque acteur du drame se croyant piégé et cherchant à « avoir » l’autre. La deuxième partie du roman contient les « confidences » d’un des personnages principaux, confidences qui jettent une lumière autre, terrible, sur ce qui s’est noué dans ces années de guerre au sein de la famille Werner. Assez vite, Camille comprend qu’il y a un lien entre elle, cette Madame M. et cette Annie inconnues.

Cette lecture m’a bien divertie par son intrigue faite de faux-semblants et d’effets dominos, et les agissements parfois féroces de ses personnages féminins. Elle m’a fortement rappelé les romans labyrinthiques de Sébastien Japrisot, l’auteur d’Un long dimanche de fiançailles et de La femme dans l’auto avec des lunettes et un fusil. Je vais d’ailleurs le citer parce que je trouve que cette citation s’applique bien au premier roman d’Hélène Grémillon et à son héroïne :

J’aime les personnages qui sont dépassés par les événements et qui, finalement, gagnent sur les événements. C’est d’autant plus intéressant quand c’est une héroïne, qu’on croit plus vulnérable, en tout cas plus fragile physiquement que les hommes, et qui est protégée par le lecteur qui a peur pour elle plus que pour un héros masculin. » (Citation trouvée ici).

Je reconnais sinon que question style, profondeur historique et psychologique, on repassera, mais franchement, pour un premier roman, c’est pas mal.

Elégie pour un Américain, de Siri Hustvedt

J’étais désireuse de lire un autre roman de Siri Hustvedt, après Un été sans les hommes qui m’avait tellement plu, histoire de confirmer mon goût pour cette auteure. C’est donc avec une certaine curiosité mêlée d’appréhension que j’ai commencé cette lecture.

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Verdict ? Elle m’a au départ complètement embarquée dans l’intimité d’Erik Davidsen, ce psychanalyste new-yorkais dont le père vient de mourir. C’est l’occasion pour lui et sa soeur Inga (veuve d’un écrivain célèbre) de replonger dans le passé de leur père, documenté par des extraits du journal du défunt. Fils d’immigrés norvégiens, grandi dans une ferme très pauvre du Minnesota, combattant de la Seconde Guerre mondiale, devenu à force de travail et de volonté un respectable professeur d’histoire à l’université, Lars Davidsen cachait un secret que ses enfants souhaitent à présent élucider. Dans le même temps, Erik accueille chez lui une nouvelle locataire affriolante et sa fillette de 5 ans, que menace l’ombre d’un ex-compagnon, photographe déséquilibré et vrai « stalker ». Ses patients lui prennent beaucoup d’énergie et d’espace mental. Quant à Inga, elle se débat avec ses propres ombres, dont le souvenir d’un mari adoré – pas que par elle -, et le traumatisme du 11 septembre 2001 qu’elle et sa fille ont vécu de tout près.

Avec finesse, Siri Hustvedt tisse la chronique douce-amère d’un homme entre deux âges, divorcé et sans enfants, à qui la mort de son père fait remonter des souvenirs anciens qui vont se mêler de façon énigmatique à la série d’événements plus ou moins désagréables qui lui tombent dessus. Comme dans Un été sans les hommes, mais de façon plus prégnante, nous sommes enserrés dans un réseau de considérations et théories psychologiques portées par des personnages, réels ou fictionnels. On y croise une tripotée de psychiatres, historiens de la médecine, neurologues, psychanalystes, et même neuro-psychanalystes (donc si le sujet vous emm****, il vaut mieux passer votre chemin). Comme l’indique la rituelle page de remerciements à la fin, l’auteure participe à de nombreux séminaires consacrés au sujet et anime des ateliers à destination de malades psychiques. Elle connaît donc bien son sujet et certaines anecdotes sont visiblement tirées de sa propre expérience ou de celle de collègues thérapeutes. La mise en scène de la confrontation praticien/patient dans les séances de thérapie d’Erik est à ce titre fascinante car on y assiste du point de vue du psychanalyste, dont on voit que l’inconscient est complètement perméable à celui du psychanalysé.

Ce qui rend également un son de vérité, ce sont les extraits du journal de guerre de Lars Davidsen. Je me demandais comment l’auteure avait pu se glisser à ce point dans la peau d’un jeune combattant américain de la Seconde Guerre mondiale. La page de remerciements, toujours, m’a appris qu’elle avait carrément inséré des extraits du journal de son propre père (lui aussi fils d’immigrés norvégiens), avec son autorisation et après sa mort.

C’est pourquoi ce roman dégage une tonalité effectivement élégiaque. Je ne sais jusqu’à quel point Siri Hustvedt l’a écrit en mémoire de son père et de sa famille, en mémoire des immigrés pauvres du début du 20e siècle, en mémoire des morts de la Seconde Guerre mondiale, du 11 septembre et des futurs morts de la Guerre d’Irak qui débutait. Ce roman fait-il partie d’un travail de deuil personnel (avec une visée collective que désigne l' »Américain » du titre) ? Ce n’est pas vraiment important pour le lecteur de le savoir, mais toujours est-il que ce récit m’a un peu larguée en route. Les personnages principaux, notamment Erik, m’ont semblé plats, éteints, voire un peu « morts ». Ils ont peine à prendre de l’épaisseur, malgré la richesse de leur histoire personnelle, comme s’ils étaient des masques plaqués sur des faits réels. Au milieu du livre, je m’ennuyais gentiment et j’avais du mal à retenir les noms des proches de la famille Davidsen et ce qui les reliait (rappelons qu’Erik et Inga procèdent à une sorte d’enquête principale, à laquelle se mêlent des enquêtes secondaires concernant leurs vies privées). Les conversations feutrées entre représentants de la classe intellectuelle supérieure n’arrivaient plus à m’émouvoir, malgré les sentiments violents des personnages.

Ce qui m’a retenu, c’est tout de même une grande qualité d’écriture, fluide, intime, chaleureuse – en gros tout ce qui me plaisait déjà chez elle. L’auteure m’emporte malgré moi dans les arcanes de ses personnages et de ses dadas (psychologie donc, mais aussi philosophie, linguistique, questions identitaires). Je suis donc partagée : ce n’est pas le coup de coeur vécu quand je l’ai découverte avec Un été sans les hommes, mais ce n’est pas un ratage non plus. Un entre-deux tout en camaïeu de gris domine dans ce roman à entrées multiples (l’illustration de couverture est à ce titre très bien trouvée), ce qui ne m’empêchera pas de récidiver avec mon amie Siri !

« Elégie pour un Américain » de Siri Hustvedt, traduit de l’anglais par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2008, 393 p.

Milena Agus / Paul Auster

Résultat de recherche d'images pour "jachère"Ce blog est un peu en jachère, vous l’aurez remarqué… C’est à l’image de mon expérience de lectrice du moment, devenue plus insouciante. J’abandonne certains livres, j’y reviens, je passe un long moment sur un autre… Plus de méthode qui tienne ! Plus de statistiques à alimenter ! Cela se passe juste entre moi et mes livres. Bref, j’ai fait l’école buissonnière et je m’en suis bien portée.

Mais maintenant c’est la rentrée, l’heure des bonnes résolutions, des cartables tout neufs et des règles qui brillent. Alors me revoilou, et pour me racheter de ces plages de silence (qui m’ont fait tant de bien), j’ai décidé de rédiger de petites chroniques de romans lus il y a quatre mois. Ne comptez pas sur l’exhaustivité ni sur une analyse très fine. Il m’est assez peu resté de ces deux auteurs que je souhaitais (enfin) découvrir, Milena Agus la Sarde, et Paul Auster le New-Yorkais. Et pourtant, ils ont imprimé leur petite marque dans mon esprit.

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« Mal de pierres » de Milena Agus, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, éd. Liana Levi, 2007, 128 p. 

Un mince roman pour découvrir une auteur au nom et au pedigree bien intriguant : Milena Agus, dont la famille est « sarde depuis le paléolithique » précisait la 4e de couverture.

Dans une Sardaigne solaire mais bien isolée, l’héroïne attend le grand amour qui ne vient pas. Dans son village, certains la trouvent étrange et sa mère pense qu’elle est maudite. Ce n’est que pendant la Seconde Guerre mondiale qu’elle trouve à épouser un veuf qui a fui les bombardements sur Cagliari, mais elle le fait par raison. La passion attendra le Continent, au début des années 1950, où elle va soigner son « mal de pierre ». Et c’est au sanatorium qu’elle trouvera à célébrer la chair avec le Rescapé. Racontée par sa petite-fille, cette femme en manque d’amour reste un mystère tout au long du livre, même à la fin, quand une brèche dévoile un pan de réalité qui vient corriger le mythe familial. Son portrait par touches flamboyantes et fragiles l’entoure d’une aura d’exception, toute en dissonances. Le récit a des allures simples et retenues, sauf quand il lâche la bride aux sentiments et aux passions. Comme le feu qui couve sous la braise. Il m’a un peu déstabilisée par sa construction légèrement de guingois, sa concision. Je suis restée en-dehors de cette histoire, appréciée de l’extérieur comme une belle carte postale de la Sardaigne… (Les descriptions de la nature sauvage et de la gastronomie font bien envie !)

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« Seul dans le noir » de Paul Auster, traduit de l’anglais par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2009, 192 p.

Ma bibliothèque m’a fourni un titre de Paul Auster (le seul en rayon), le grand romancier américain que-l’on-se-doit-d’avoir-lu-au-moins-une-fois, plus mince toutefois que son dernier opus 4321. (Et tant mieux, parce que moi les pavés en ce moment, ça me lourde).

« Seul dans le noir », un vieil homme ressasse des idées noires. August Brill est veuf, infirme, il s’est installé chez sa fille divorcée, qui héberge aussi sa propre fille traumatisée par la mort de son ex en Irak. Autant dire que l’ambiance est plutôt plombée. Avec un ton lucide et plein de recul, il analyse son parcours de critique littéraire, sa vie amoureuse et familiale. Fatigué d’entretenir les mêmes obsessions qui l’empêchent de dormir, il s’invente pour changer une fiction (lui qui a toujours critiqué celles des autres), une uchronie : dans une Amérique qui n’a pas connu la tragédie du 11 septembre, une terrible guerre civile ravage le pays. Un homme, venu du monde « réel » (c’est-à-dire post-11 septembre), est parachuté dans cette terrible réalité parallèle, chargé d’une mission bien spéciale. Evidemment, rêve et réalité s’entremêlent dans la tête d’August Brill et la fiction a la prétention de déborder de ses propres limites. Le problème c’est que ça s’est aussi un peu emmêlé dans ma tête avec le recul du temps, et je serais bien en peine de me rappeler des liens certainement hyper pertinents entre les divagations d’August sur la guerre ou l’amour, et sa « réalité » à lui, avec toute la distance qu’il y a entre lui – après tout, il est lui aussi une fiction ! – et moi (a priori je crois que je suis réelle, si vous êtes d’accord, tapez 1, si vous avez un doute, tapez 2…). Bref, c’est borgesien en diable ! J’ai bien aimé cependant les passages où le narrateur revenait sur son parcours, ça m’a fait penser au roman de sa femme, je veux dire, de la femme de Paul Auster (Un été sans les hommes).

L’ensemble m’a paru un peu décousu et finalement assez oubliable, mais je ne serais pas contre retenter un roman de Paul Auster. Auriez-vous un titre à me conseiller ?

 

Les revenants, de Laura Kasischke

41WTefcVvuL._SX325_BO1,204,203,200_Cela fait quelques années que je suis de loin cette auteure, depuis que je l’avais découverte avec Esprit d’hiver dont la blogo avait beaucoup parlé. Depuis j’ai lu Un oiseau blanc dans le blizzard. C’est une auteure qui me fascine et me repousse à la fois. En effet, par les thèmes qu’elle aborde (la mort, mais aussi les filiations tendues, les relations amoureuses foireuses…) et la façon dont elle en parle (un ton froid et clinique, flirtant avec le trash avec élégance), elle peut vite donner le cafard ou la nausée. Mais il faut lui reconnaître un certain talent pour agencer des histoires créant le malaise, mêlant psychologie et suspense, où fantastique et réalisme sont en concurrence.

Dans Les revenants, Laura Kasischke pose la question qui hante toutes les chaumières américaines : les morts peuvent-ils revenir dans le monde des vivants ? Mais nul zombie ne pointe le bout de ses doigts crochus par ici, oh non, ce n’est pas du tout le style. La question est présentée de manière scientifique par un des personnages, Mira Polson, une anthropologue spécialiste de la mort et professeure temporaire dans une université du Midwest. Elle inventorie le folklore associé au mythe du mort-vivant dans les Balkans, et propose un séminaire sur la mort très apprécié par les étudiants (où l’on y apprend des tas d’anecdotes horribles et délectables).

Parallèlement, le campus est secoué par la mort accidentelle de la jeune et belle Nicole Werner, brillante étudiante de première année, alors qu’elle se trouvait dans la voiture conduite par son petit copain. Dès le départ, une différence est faite entre ce qu’a vu Shelly, témoin de l’accident, et ce qu’en ont relaté les journaux. Certains étudiants parlent de phénomènes étranges survenus dans leur résidence. Ce concentré d’hystérie, de fantasmes et de morbidité, que l’on suit avec la distance temporelle de quelques mois avant, et de quelques mois après l’accident, n’est pas sans attirer l’attention de Mira, mais aussi d’autres personnages liés au drame.

« La scène de l’accident était exempte de sang et empreinte d’une grande beauté. » (incipit)

Le fil rouge (sang) de cette histoire – soit la mort et la croyance en la possibilité d’un retour des défunts – était tout indiqué pour Laura Kasischke. L’idée de le transposer dans le contexte d’un campus américain anonyme de nos jours, en lieu et place de la chaîne des Carpates au XVIIe siècle, n’est pas sans attraits ; d’autant plus que l’auteure a enseigné l’art poétique au niveau universitaire et qu’elle croque à loisir les usages particuliers de ce milieu : ses fraternités et surtout ses sororités estudiantines toutes-puissantes, ses bizutages, ses bâtiments néogothiques, son puritanisme – et les tics des étudiants américains (le coup des jeunes gens qui se baladent en tongs en plein hiver a dû énormément la choquer, ça revient plusieurs fois). Où l’on se dit avec un frisson que jamais, au grand jamais, on n’aurait souhaité intégrer une sororité : au-secours l’enfermement mental, le sadisme et l’uniformisation des esprits.

Les petits détails font parfois plus que des visions horrifiques pour planter le décor : exemple, ce corbeau empaillé à moitié en lambeaux, dans le bureau d’un doyen tout ce qu’il y a de plus conventionnel.

Certains personnages sont attachants, d’autres mystérieux, pathétiques, ou carrément détestables. Chacun est important. Mention spéciale à la fine approche psychologique de Shelly. On voit nettement le piège se fermer sur certains personnages, la dissonance cognitive qui les guette, ce qui nous tord un peu le ventre durant les deux premiers tiers du livre. Le tour de passe-passe final donne une explication partielle mais le duel réalisme/fantastique n’est jamais vraiment tranché, chacun choisit la voie qu’il préfère. Comme le dit la citation placée en exergue (d’un certain Montague Summers, auteur de The Vampire : His Kith and Kin) : « On s’empêtre dans un pénible dilemme quand on se demande si ces apparitions sont naturelles ou bien miraculeuses ». L’épilogue nous laisse un peu sur notre faim (comme tous les épilogues).

J’ai cependant ressenti un certain ennui au milieu du roman : trop de longueurs (près de 600 pages tout de même), trop de flash-backs et de détours vers des intrigues secondaires qui auraient presque pu relever de petites nouvelles dans le roman (ah Mira et ses ennuis avec sa famille qui tournent insidieusement au vinaigre… ). Contrairement aux deux premiers romans que j’avais lus d’elle, celui-ci est un peu moins introspectif car il n’a pas véritablement un seul personnage principal. Il m’a semblé également un peu moins cru dans ses descriptions olfactives, même si certains passages font tout-à-fait froid (littéralement) dans le dos.

Bref une bonne lecture de vacances (préférez-la l’été), plutôt facile à lire si vous aimez les pavés, mais instructive, légèrement addictive. Une critique du Chicago Tribune sur la 4e de couv’ parle d’une « prose splendide » ; je l’ai trouvée d’un niveau correct, mais pas parfait pour ma part, alors j’en déduis que la traduction n’est pas excellente.

« Les revenants » de Laura Kasischke, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chédaille, Christian Bourgois, 2011, 590 p.