Bakhita

jEpjJ24kQuoi de mieux que d’exorciser les vieux démons de la rentrée – Tonnerre de Brest, avec l’entrée en petite section, Bambinette en a pris pour 20 ans ! – par une pépite de la rentrée littéraire ? Ceux qui connaissent ce blog doivent avoir remarqué que je suis immunisée par rapport aux sirènes des sorties littéraires, et notamment de ce phénomène bien français de la rentrée papivore. En France, nous aimons les marronniers et les feuilles qui tombent rituellement à l’automne ; nous devons être au fond un peuple épris de routine et de petites habitudes, nous qui aimons nous poser en révolutionnaires râleurs. Étant donné que je suis un peu d’ici et d’ailleurs, je n’ai jamais contracté cette habitude de courir les nouveautés ou les salons, ayant été biberonnée aux classiques et aux livres chinés en bibliothèque recelant l’odeur caractéristique du vieux papier jauni. /// Je fais une petite pause pour savourer ma madeleine de Proust, permettez...///

C’est bien mon entrée en blogosphère qui m’a convertie (un peu) à l’actualité du livre.
Bref, tout ça pour vous dire que si j’ai foncé droit sur le roman de Véronique Olmi (que je ne connaissais d’ailleurs pas), c’est bien parce que son sujet m’attirait fortement, et pas seulement parce que le livre était en tête de gondole. Bakhita, je connais, puisque c’est une sainte récemment canonisée par l’Eglise catholique. Sa légende dorée m’était vaguement familière, friande que je suis depuis mon enfance des vies de saints (ceux qui ont passé dans leur enfance des voyages en voiture entiers à écouter les cassettes audio de soeur Laure, dont la voix sirupeuse et magnétique exaltait les aventures de saint François d’Assise, saint Ignace de Loyola ou sainte Kateri Tekakwita – alias la Pocahontas chrétienne – me comprendront peut-être). Eh oui, être catho permet de connaître des personnages inconnus du grand public parfois. C’est un avantage comme un autre 😉.

Enfin, tout cela ne nous dit pas de quoi il est question dans ce livre, ni de qui est Bakhita, me direz-vous. Alors là, excusez-moi mais je vais devoir quitter mon ton léger et mondain pour aborder une tonalité beaucoup plus grave. Car voyez-vous, ce « roman vrai » de la vie de Bakhita m’a fait l’effet d’un coup de poignard dans le coeur. Peut-il en être autrement à la lecture de la vie de cette petite Soudanaise née à la fin du XIXe siècle, kidnappée de son village tranquille à l’âge de 7 ans, enlevée aux siens pour être vendue comme une bête à des marchands d’esclaves avides de chair fraîche ? Oui, la vie de Bakhita nous plonge dans la réalité inhumaine de l’esclavage. Oui l’esclavage a continué d’exister après l’abolition de la traite transatlantique. Et il cesse d’être cette sous-catégorie du programme d’histoire que les collégiens étudient en classe de 4e, qu’il est de bon ton de déplorer pour mieux nous conforter dans la morgue de notre supériorité progressiste. Il ne se réduit plus à des chiffres, des dates, des flèches sur une carte de l’Afrique et quelques grandes figures de la lutte anti-esclavagiste. Il prend un visage et une voix, ceux de Bakhita que Véronique Olmi a su capter miraculeusement, se fondant sur des archives trouvées dans le couvent où plus tard, bien plus tard, Bakhita a trouvé une forme de paix, en Italie… La vie de Bakhita nous fait croiser une foule de personnes réduites au rang de marchandises que l’on déplace avec une brutalité sans nom, que l’on abîme ou supprime pour des raisons atroces, pour ne pas les laisser au marchand concurrent par exemple ou pour le plaisir de dominer un être humain totalement à merci. Nous croisons des hommes, des femmes, des enfants, des bébés broyés dans l’engrenage mortel du trafic d’êtres humains. Des petits garçons que l’on castre pour en faire des eunuques, qui pourvoiront les harems (8 sur 10 meurent d’une telle « opération ») ; des petites filles que l’on viole ou « tatoue » en insérant du sel dans des plaies tracées au couteau. C’est vrai, c’est insoutenable, et j’ai dû sauter certains passages car j’ai plutôt l’âme sensible.

« Ce qui se passe après, le saccage, être battue dehors et dedans, elle le connaît déjà, c’est le gouffre sans fin, sans secours, c’est l’âme et le corps tenus et écrasés ensemble. Le crime dont on ne meurt pas. » (P. 127)

Mais au-dessus de ce cauchemar, il y a la grâce : cette petite Bakhita à qui on a volé jusqu’à sa langue maternelle et le prénom donné par son père. Une vie nue. Une petite fille qui parle plusieurs langues et dialectes (arabe, turc, vénitien entre autres) mais qui n’en maîtrise aucun, qui ne sait parler qu’au présent, ce qui colorera pour toujours son langage d’une naïveté enfantine. Il faut dire la force et la douceur de ce personnage que l’auteur a su faire revivre comme si elle avait eu une connexion mystique avec elle (j’ai l’air de m’emballer mais Véronique Olmi ne dit pas autre chose dans une interview que je n’arrive pas à retrouver).

« Elle comprend qu’elle a perdu sa langue maternelle. Son enfance se dérobe, comme si elle n’avait pas existé. Elle ne peut la nommer. Elle ne peut la décrire. » (P. 174)

Cette petite fille passée de maîtres en maîtres, tour à tour « jouet » des enfants d’une famille arabe, bête de somme d’une maisonnée turque impitoyable, domestique d’un consul italien humain mais détaché, jusqu’à échouer, au prix d’un incroyable concours de circonstances, en Italie, sa terre promise, a toujours su garder sa dignité profonde malgré les sévices, un regard pur, une âme d’enfant. Une rescapée de l’enfer. C’est incompréhensible. C’est grand. Cela fait espérer.

« La solitude. Bakhita n’est plus battue. Elle ne se couche pas dans la batisse des esclaves. Mais elle a, planté en elle comme un pieu, son besoin d’autre chose. Une autre lumière. Un peu de cet amour qu’elle a reçu chez Stefano et Clementina et qui, si dissemblable à son enfance, en avait pourtant la même musique. Elle garde les mains dans les poches de son tablier, alors qu’elle voudrait tendre les bras, généreusement, avec toute la force de sa jeunesse. Elle est entravée dans la nuit, alors qu’elle sait qu’une lumière existe, toute prpche, vers laquelle elle ne peut se tourner. Elle n’a jamaisoublié la voix de la consolation, la terre qui lui disait que ce n’était pas juste. Abda. Ça n’était pas juste et ça n’était pas sa faute. Alors, il doit y avoir autre chose pour elle. » (P. 244)

Bon l’histoire ne s’arrête pas avec l’arrivée de Bakhita dans un village vénitien, puisqu’elle devra passer successivement par : l’attachement maternel à la fille de sa maîtresse qu’elle a sauvé de la mort ; sa découverte de Jésus (crucifié comme les esclaves qu’elle a vus) dans un couvent de Venise ; le long chemin vers sa reconnaissance juridique en tant qu’individu libre ; son entrée en religion ; sa confrontation aux peurs que suscite sa peau d’ébène ; sa tendresse pour les petits orphelins qui lui sont confiés…
De chose « cassée » par l’esclavage, elle est redevenue femme (dont le vêtement joue beaucoup pour la réappropriation de son corps), puis « mère » de la petite Mimmina, puis « fille » de la madre Fabretti (des affections profondes qui mettent un baume sur les blessures béantes de l’esclavage mais auxquelles on va l’arracher), puis soeur « Moretta » (Mauresse, son surnom donné par les Italiens) dévouée à « el Paron » (« Le Patron » en dialecte vénitien, c’est-à-dire Dieu), puis sainte…

« … Madre Fabretti répète sans cesse : « Il t’aime. » Et elle pense que Madre Fabretti se trompe, Il ne voit pas tout. Il n’est pas tout le temps là. Et Il ne sait pas. Elle est une esclave, et personne. Aucun maître, même le meilleur, personne, jamais, n’aime son esclave. Et elle se dit qu’un jour, la Madre, d’une façon ou d’une autre, apprendra ce qu’est l’esclavage et ce jour-là, elle la punira pour avoir caché la monstrueuse existence qui a été la sienne. Une vie moins qu’une bête. Une vie qui se vole, une vie qui s’achète et s’échange, une vie qui s’abandonne dans le désert, une vie sans même savoir comment on s’appelle. » (P. 288)

On peut reprocher à Dieu d’avoir laissé l’esclavage exister (comme tout un tas d’horreurs jusqu’à aujourd’hui), et puis on peut s’émerveiller devant Bakhita, sans pouvoir mettre des mots sur tout ce qu’elle dépose en nous d’émotion. C’est la rédemption de tous les siens opprimés par un système bestial. Une lumière qui luit dans les ténèbres.
Véronique Olmi l’a captée pour nous avec des phrases courtes, répétées, entrecoupées de termes dialectals, qui forment un tempo binaire comme un rythme cardiaque fondamental. On est Bakhita et on perçoit ses peurs, sa souffrance (évidemment), mais aussi sa bonté indéracinable, son courage, sa ténacité, son espérance, sa soif d’aimer, son humilité, et je rajouterai aussi, son humour. Mais on n’est pas du tout dans la vie de saint style sulpicien, l’auteur n’occulte pas les violences y compris sexuelles, ni les réactions parfois peu charitables ou intéressées de ceux qui néanmoins, en Italie, lui ont apporté amour et liberté.

« … c’est le jour de son baptême… Mais y a-t-elle vraiment droit ? Elle est toujours une esclave. L’esclavage ne s’efface pas. Ça n’est pas une expérience. Ça n’appartient pas au passé. Mais si elle a le droit d’être aimée, alors ce jour qui vient est sa récompense. Elle a marché jusqu’à ce jour. Elle a marché des années. Marché jusqu’à el Paron. Pour ne plus jamais obéir à d’autres ordres, ne plus jamais se prosterner devant d’autres maîtres. » (P. 317)

Un livre rare et essentiel, pas toujours facile à lire on s’en doute, mais lumineux et marquant. (Les lecteurs du prix du roman Fnac ne s’y sont pas trompés). Un plaidoyer sans plaidoirie contre l’esclavage. Un maëlstrom d’humanité qui culmine autant dans les bassesses innommables que dans l’altruisme le plus sublime et le plus désarmant. Pfiouh.

« Bakhita » de Véronique Olmi, Albin Michel, 2017, 456 p., Prix du roman Fnac.

Marie, Lily et Mymy ont également aimé cette lecture.

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Monsieur le curé fait sa crise

Mes amis, je vous le dis, si j’ai réussi à publier cette semaine c’est un vrai miracle. Nous sommes en effet en partance pour le pays du fromage troué, autant vous dire que nous avons la tête dans la paperasse et les cartons quoi. Mais comme je suis hyper consciencieuse addict à mon blog (dixit le Basque), voici un billet assez typé « Versailles » je vous l’accorde, mais c’est ma ville justement et je vais la quitter dans peu de jours, donc c’est ma manière de lui dire adieu…

Dans la paroisse de Sainte-Marie-aux-fleurs, tout part en cacahuète. Les dames de la déco se chamaillent ; les cathos soixante-huitards trouvent le curé trop tradi, quand les cathos manif-pour-tous le trouvent trop laxiste. Les divers clochers rassemblés sous la même « entité pastorale » tirent à hue et à dia. Le pompon est atteint quand deux pétitions circulent contre l’abbé Benjamin Bucquoy et qu’il découvre une matière bien peu ragoûtante répandue au fond de son confessionnal… Alors quand un jeune et brillant confrère lui annonce qu’il a obtenu le poste qu’il convoitait depuis longtemps au séminaire diocésain, l’abbé Bucquoy décide tout bonnement de disparaître de la circulation…

« Mais où est-il donc passé ? se demande anxieusement Mme Basile juste avant de s’endormir, tout en laissant couler son dentier dans un verre où frétille un comprimé de Paxodent. C’est un brave prêtre. Je ne le vois pas se faire sauter la cervelle. Ni courir les filles. Il finira bien par revenir. À mon avis, ce n’est qu’une petite fugue… Sainte Vierge, ramenez-le-nous ! » (P. 59).

Publié aux mêmes éditions que Les pieuses combines de Réginald, l’opus de Jean Mercier rassemble les mêmes ingrédients : en faisant rimer catholique avec humoristique, ce roman veut rire des travers contemporains des cathos et des autres, tout en délivrant un message positif sur la religion – ce qui n’est pas rien dans une société où l’on se méfie énormément de tout ce qui est religieux, de quelque bord que cela soit.

Mais la crise de Monsieur le curé ne l’empêche pas de nous distiller en plus quelques leçons de théologie entre deux répliques drolatiques. Et il lève le voile sur la situation des prêtres en France aujourd’hui : obligés de s’ajuster à des territoires pastoraux très larges du fait du manque de confrères, écartelés entre l’administratif, la réunionite, et les exigences contrastées de leurs fidèles, de leur évêque et de l’opinion publique, on n’y pense pas forcément mais oui, les hommes de Dieu aussi font des burn-outs (comme tous ceux qui se dévouent corps et âme sans compter, qu’ils soient salariés, profession de soin ou parents : Maman BCBG, j’ai pensé à toi 😘).

Journaliste à l’hebdomadaire chrétien La Vie, Jean Mercier connaît bien la question pour avoir publié une enquête sur le célibat des prêtres, sujet ô combien polémique on le sait (mais pas traité ici, faudrait un roman tolstoïen pour ça). Tout consacrés à Dieu qu’ils soient, les prêtres sont aussi des hommes avec leurs failles et leurs fragilités. Mais à travers la figure de l’abbé Benjamin Bucquoy, l’auteur a le mérite de ne dresser un portrait ni misérabiliste, ni idéalisé des prêtres, juste humain avec ce petit supplément d’âme rien qu’à eux. Bref, ce portrait a eu le don de me toucher. Avec la limpidité d’une parabole biblique, il montre que c’est à la faveur de nos crises intérieures que Dieu se fraie une voie – et une voix.

Ceux qui, comme moi, sont de la maison, riront du portrait des piliers de sacristie, des petites manies cathos gentiment épinglées, et des prises de tête autour de l’enseignement du catéchisme (qui ressemblent tellement à celles autour des programmes de l’Éducation Nationale !). J’ai reconnu, je crois, le portrait d’une célèbre spécialiste de la modernité religieuse de l’EHESS. Il doit y avoir d’autres clins d’oeil cachés de ce genre. Et franchement c’est-y pas la classe de connaître l’un des destinataires de la dédicace, un blogueur que je suivais dans le temps ?

Et les autres ? Ceux qui ne se sentent pas faire partie de la sphère catho, qui sont plutôt côté parvis, voire pas croyants du tout ou complets indifférents, peuvent-ils lire ce roman ? Évidemment, vous vous passerez de ma permission. Comme de mon conseil d’ailleurs, je ne surestime pas ma qualité de prescriptrice. Mais je pense que c’est suffisamment humoristique, bien ficelé et court pour plaire à pas mal de monde. Après tout, les histoires de curé ne sont pas que destinées aux croyants ; Don Camillo et Léon Morin, prêtre, en savent quelque chose (autant avec la belle gueule de Bébel qu’avec la trogne de Fernandel !).

Après, on adhère ou pas aux convictions qui sont exposées sous la couche d’humour. Mais pas besoin d’avoir peur d’être happé par les rets d’un « prosélytisme » rampant (avertissez-moi quand même si cette lecture vous a convertis hein !😉).

Mention spéciale au nom du personnage Enguerrand Guerre 😂.

Et une virée rigolote dans un EHPAD de vieux prêtres :

« Du haut de ses soixante-quinze ans, soeur Marie-Eulalie veille, main d’acier dans un gant de téflon, sur le destin de la maison Saint-Joseph et de ses quarante-huit pensionnaires. Dans sa longue carrière d’infirmière, cette religieuse de l’ordre des oblates de la Sainte Épine a dirigé une kyrielle de dispensaires dans le monde entier. Tous les résidents la vénèrent et, avec une sainte déférence, les prêtres l’appellent entre eux leur « maîtresse femme ». Quand l’un de ses pensionnaires rechigne, pudeur sacerdotale oblige, à exposer son arrière-train pour une inéluctable piqûre, elle s’exclame, telle une Sarah Bernhardt dans l’Aiglon : « Mon Père, rassurez-vous, j’ai vu les fesses du monde entier. Les vôtres ressemblent sûrement à celles de Notre Seigneur. Sauf qu’il les avait plus rebondies que vous, rapport à sa jeunesse… » Pour autant, personne n’oserait imaginer que la pieuse soeur Marie-Eulalie se soit vu révéler cet aspect de l’incarnation du Christ dans une vision mystique. »

Et : « Le doyen des résidents, le père Hubert Bivort, a cent onze ans. Il a été ordonné en 1936, quelques semaines après l’arrivée au pouvoir du Front populaire. Dire sa première messe sous Léon Blum, ça pose son homme, tout de même… Il a été résistant pendant la guerre, puis déporté dans un camp de la mort. Il a encore tout son haut, mais plus son bas. Peu après ses cent ans, il a fallu l’amputer de ses deux jambes, rongées par la gangrène : « Au moins, je ne risque pas d’aller courir les filles ! » (P. 159)

« Monsieur le curé fait sa crise » de Jean Mercier, éd. Quasar, 2016, 174 p.

Sylvie Germain, Le livre des nuits

livre des nuits

C’est du limon de la rivière Escaut que jaillit la dynastie des Péniel, une famille de bateliers au XIXe siècle. Dès le départ, la langue de Sylvie Germain, drue, chantante, avec ses mots étranges (comme « griseur », « transfondu », « blanchoyant »…) nous happe dans une sorte de mélopée apte à traduire des existences qui se déploient au ras de l’eau et du ciel. Sylvie Germain, c’est un peu une sorte de « réalisme magique » à la française. Comme dans Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, nous suivons les personnages d’une famille à la fois inscrite dans l’histoire, et hors du temps comme dans les légendes. Les hommes vont à la guerre : celle de 70, celle de 14, celle de 39, et en reviennent couturés de blessures internes et externes. Les femmes mettent au monde des enfants, mais parfois ceux-ci sont des statues de sel, ou des nuées de sauterelles. Elles peuvent perdre toute pilosité ou manger de la terre – comme dans Cent ans de solitude.

« C’était un de ces lieux perchés aux confins du territoire et qui, comme toutes les zones frontalières, semble perdu au bout du monde dans l’indifférence et l’oubli – sauf lorsque les maîtres des royaumes jouent à la guerre et les décrètent alors enjeux sacrés. » (p. 77).

Et comme dans Cent ans de solitude, c’est dans un hameau perdu et solitaire que Victor-Flandrin, dit Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup, quittant les gens de l’eau-douce, va s’enraciner – dans cette partie de France régulièrement convoquée « au balcon de l’histoire en flammes ». Avec ses pépites d’or dans les prunelles et son ombre blonde, Victor-Flandrin prend la tête de la Ferme-Haute, la plus riche du village. Mais il reste auréolé de mystère, ami des loups, s’attachant par quatre fois à une femme, mais quatre fois veuf, engendrant une grande descendance, toute marquée par la gémellité. Touché plusieurs fois en plein cœur par l’épreuve, il se relève à chaque fois de la perte de ses proches, et continue de braver le ciel, « à l’aplomb de Dieu ». Car la vie, nuit après nuit, toujours continue.

« Sa mémoire était longue et profonde, – il n’était pas un seul de ces milliers de jours qui bâtissaient sa vie dont il ne gardât un souvenir aigu. Nombre de ces jours lui avaient été souffrance et deuils, mais Ruth jetait une clarté si vive, une joie si forte, sur le présent que tout le passé en était rédimé. Loin même de lui faire oublier celles qu’il avait aimé autrefois, la présence de Ruth clarifiait leurs visages pour les fixer, non en portraits, mais en paysages illimités. » (p. 263)

Gothique ? Fantastique ? Surréaliste ? Surnaturel ? Merveilleux ? Sacré ? Il y a un peu de tous ces ingrédients dans cette histoire à l’attrait puissant. Qui lit les pages consacrées au château du marquis Archibald Merveilleux du Carmin et à son institution des « Petites soeurs de la bienheureuse Adolphine » ne pourra pas s’empêcher de penser aux films de Tim Burton par exemple. C’est un conte de fées moderne.

« En ce temps-là les loups erraient encore par les nuits glacées d’hiver à travers la campagne et s’en venaient chercher pâture jusque dans les villages… Ainsi vivaient les gens d’à-terre, dans l’alarme toujours ressurgissante de cette insatiable faim… » (p. 67)

C’est ainsi que l’auteur parvient à nous faire envisager, du point de vue d’une campagne presque mythologique, comme peuplée de demi-dieux, les soubresauts d’une histoire terriblement charnelle et réaliste : les guerres et leur cortège d’invasions et de pillages qui remontent à la nuit des temps, le passage de l’ère des veillées au coin du feu à l’ère du cinéma, de la radio et des automobiles… jusqu’à une terrible scène qui m’a longtemps hantée, d’autant plus qu’elle fait immédiatement penser à une image insoutenable du film Le vieux fusil avec Philippe Noiret (qui l’a vu comprendra peut-être à laquelle je pense). Et les mots tels que Sachsenhausen viennent remplacer celui des loups dans le grand registre des terreurs humaines. Mais il y a aussi les faits intimes qui tissent l’histoire des hommes : les amours, les mariages, les liens familiaux, l’école avec son apprentissage central de la géographie et de l’histoire, la mort, le spirituel… On pense à plusieurs sources : au-delà de Garcia Marquez, il y a la tradition mystique (de Thérèse de Lisieux citée explicitement, à Marthe Robin, modèle de sœur Violette-du-Saint-Suaire, elle-même carmélite), mais j’ai aussi pensé au « fantastique rural » de mon cher André Dhôtel et au travail historien d’Eugen Weber sur La France de nos aïeux. On ne peut s’empêcher de chercher à rattacher Germain à une quelconque filiation littéraire, tant ce premier roman, couronné de prix littéraires à sa sortie, est véritablement unique et original, très abouti et très visuel dans sa forme.

« Comme autrefois les paysans suspendaient les dépouilles des loups qu’ils avaient réussi à tuer aux branches des arbres à l’entrée de leurs villages pour mettre en garde leurs compètes et les tenir éloignés de leurs fermes, Nuit-d’Or accrocha la tête du cheval au fronton du porche de la cour. Mais ce défi ne s’adressait à aucun autre animal ni même aux hommes, – il ne visait que Celui à l’aplomb duquel la mort surgissait toujours sans rime ni raison, se permettant de saccager d’une simple ruade la lente et laborieuse construction du bonheur des hommes. Pendant des jours le porche de la ferme de Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup ouvrit le bal aux busards, aux vautours et aux milans. » (p. 116).

Le livre des nuits : peut-être parce que c’est la nuit qui nous enfante, nous transforme puis nous accueille dans la mort, en un cycle générationnel perpétuellement renouvelé. Les nuits scandent ce récit s’étalant sur près d’un siècle et cinq générations : un livre portant sur les éclosions, les passages de flambeaux, les moments de vérité, les déchirements, le mal et les absurdités de l’histoire, toute l’âcreté et la douceur à la fois des complexes rapports humains. En fait, je me rends compte que j’ai du mal à en parler. Même si ce livre m’a parfois déroutée, parfois agacée par une certaine prédilection pour le grotesque, j’en ressors éblouie, comme en pleine lumière après une longue nuit de veille…

« Sang-Bleu aimait ce cri, elle l’aimait plus encore que le chant fantastique qui habitait son corps tant il retentissait avec force en elle, faisant lever au-dedans de sa chair un grand frémissement pareil à celui des effraies blanches battant des ailes à la nuit dans la volière du château du Carmin. Le monde alors réaffleurait en archipels de présence sur le fond de désert sur lequel elle s’était retirée et elle redécouvrait les choses. » (p. 220)

Je comprends donc pourquoi c’est un des livres-fétiches de Lili, qui nous pressait de le lire urgemment, et je la remercie de m’y avoir aidée en me l’offrant via notre swap ! J’ai une question pour toi Lili : as-tu lu la suite, Nuit d’ambre, et est-elle à la hauteur du premier ?

Quelques autres avis sur le roman : Sylire, Lili Galipette (qui nous propose même un arbre généalogique de la famille Péniel !), Asphodèle

« Le livre des nuits » de Sylvie Germain, Folio Gallimard, 1e éd. 1985, 337 p.

Comment consulter les Archives Secrètes du Vatican sans perdre son latin

Alors voilà, comme dirait l’autre, quand je ne lis pas des livres pour le plaisir, je déchiffre des archives poussiéreuses pour ma thèse d’histoire. Atchoum !

Et là, pour la première fois, je me rends aux archives du Saint-Siège, du Vatican, de la Curie romaine, bref de la papauté. Et leur nom, c’est vraiment « les archives secrètes » ! On s’y croit, hein ??! Mais non, désolée de vous décevoir, pas de moines encapuchonné serrant un grimoire compromettant pour le brûler dans les catacombes (je ne sais pas, je n’ai pas lu ni vu « Da Vinci Code » mais j’imagine que c’est un peu le genre de cliché véhiculé par ce type de bouquin).

Non, les archives du Vatican sont accessibles comme toutes les archives nationales des Etats de droit. Y accéder n’est donc pas si compliqué que ça en réalité. Et cela se peut se révéler utile, non seulement pour les thèses d’histoire religieuse stricto sensu, évidemment (histoire de la papauté, des ordres religieux, des évêques, du clergé en général) mais aussi pour les thèses d’histoire diplomatique, d’histoire culturelle, d’histoire des idées ou d’histoire politique en général, tant la papauté entretient tout un réseau d’observateurs à travers le monde (qu’on appelle nonces ou délégués apostoliques, mais tout évêque, prêtre, voir simple fidèle peut envoyer des informations tout-à-fait intéressantes sur la situation politique de son pays au Saint-Siège ou à ses intermédiaires…). Et que dire du rôle diplomatique de la papauté dans les grands conflits du XXe siècle… (évidemment, je suis une « contemporanéiste » – il est temps de trouver un mot moins moche ! – comme mes confrères et -sœurs historiens l’auront remarqué !)

Dernier GROS avantage de ces archives : elles sont merveilleusement situées, il faut bien l’avouer ! A deux pas de Saint-Pierre, autant dire dans la ville éternelle, j’ai nommé Rome, où le climat est encore doux en octobre, les cappuccinos onctueux* et les arcades, colonnes, façades baroques foisonnantes sous les pins parasols… Antiquité, vie centralissime du catholicisme et dolce vita s’y donnent rendez-vous. Comme les archives du Vatican n’ouvrent que de 8h30 à 13 heures, cela laisse de belles plages de temps pour profiter de la ville.

(Z’êtes pas obligés d’agir comme ces demoiselles bien-sûr… quoique…)

*Oui je sais, on dit « capuccini » au pluriel en italien, et spaghetto au singulier d’ailleurs, et puis tant qu’à faire, parlons des pizze et des piani !

Si je vous ai convaincus, ô collègues doctorants d’histoire*, je vous ai concocté un petit guide à l’usage des Vaticanistes débutants. Ainsi vous serez (presque) tout-à-fait à l’aise au moment de pénétrer dans le saint des saints, le Palais apostolique…

Stéphane Compoint
Stéphane Compoint

*Mais les autres peuvent continuer à lire aussi, anecdotes garanties pur beurre à l’intérieur.

Car oui, les archives du Vatican sont installées à l’intérieur du Palais apostolique, comme une partie des musées dudit Vatican, un complexe assez énorme de bâtiments dont l’origine date du XVe siècle. On y entre par un grand portail sur la Via di porta Angelica, juste avant la colonnade du Bernin qui enserre la basilique Saint-Pierre. Là, il faut montrer patte blanche aux gardes suisses. Un petit plus pour vous, italophones non pratiquants : ils parlent en général français. Ils vous dirigeront vers une guérite sur la droite. Là il faut entrer dans un bureau, donner sa lettre de présentation de son directeur de recherche et une pièce d’identité au monsieur du guichet. Il vous rendra votre lettre et vous donnera un laissez-passer, mais il gardera votre pièce d’identité. Attention à bien la récupérer à la sortie, moi j’avais oublié ! Les prochaines fois vous n’aurez plus besoin de passer par là.

Annalisa Giusepetti (Flickr)
Annalisa Giusepetti (Flickr) : La porte d’entrée du Palais apostolique

Vous sortez, vous montez tout droit vers une grande porte en arc plein cintre. Durant le processus, vous croisez la poste vaticane, le télégraphe (???), le secrétariat pour l’économie. Si vous vous égarez un peu sur la droite, vous tombez même sur un petit supermarché dont les caissières sont des religieuses ! C’est Vatican-ville ! On croise d’ailleurs tout  un camaïeu d’habits religieux, depuis le blanc des dominicains jusqu’au noir de (? plein de congrégations) en passant par la bure marron des franciscains. Et puis des cols romains, plein de cols romains, dont certains portent de grosses croix pectorales : ce sont les évêques. Mais il y a aussi des chercheurs en civil, comme vous, vous n’êtes pas tout seul rassurez-vous.

D.B.
D.B. : Oui, c’est normal que vous vous sentiez un peu petit…

Après avoir franchi la porte, vous arrivez sur une grande cour qui s’appelle le Cortile du Belvedere. Franchement j’aimerais qu’on m’explique où est le belvédère car la cour est fermée sur ses quatre côtés de hauts murs ! Les Archives sont la deuxième GRANDE porte sur la droite, et non la première (qui est la bibliothèque apostolique). Evidemment, moi je me suis trompée, et en plus j’ai poireauté 20 minutes car la secrétaire était très occupée (« scuza, scuza » me répétait-elle tout le temps), avant de me rendre compte que j’étais au mauvais endroit.

D.B.
D.B.

Donc rebelote à la deuxième porte : vous attendez le bon vouloir du secrétaire (il est adorable et il parle français). Il va vous demander votre lettre de présentation, qu’il ne faut PAS avoir jetée après le premier bureau, ‘tention ! Il vous demandera un document prouvant que vous êtes inscrit en doctorat (ou que vous êtes un chercheur qualifié) et une photo d’identité. Il vous prend quand même en photo, pour le dossier électronique, vous fait remplir un formulaire et hop ! c’est bon, vous avez votre petite carte qui prouve que vous avez le droit d’entrer dans le Palais et que vous utiliserez désormais.

Ensuite vous revenez vers le comptoir d’entrée des Archives, le jeune Giuseppe (oui, il s’appelait comme ça quand j’y suis allée, je ne garantis pas que ce soit tout le temps lui !), donc Peppe vous tend une petite clé marquée d’un numéro : c’est celle du casier où laisser votre sac. En échange vous devez signer un registre en indiquant votre heure d’arrivée. On n’a droit qu’à un ordinateur, un cahier, des crayons de papier. Eau et nourriture interdits, et portables éteints.

D.B. : Oui, j'ai aussi pris en photo les casiers car j'étais à fond dans mon rôle de reporter !
D.B. : Oui, j’ai aussi pris en photo les casiers car j’étais à fond dans mon rôle de reporter !

Ensuite, vous prenez l’ascenseur au fond du couloir à droite. Heureusement pour moi, il Signore Segretario m’a conduite car je suis un peu étourdie par tellement d’italien résonnant à mes oreilles et ma tête commence à bourdonner tellement j’ai déjà tournicoté dans plein de bureaux.

Arrivés au troisième étage, vous vous rendez sur la gauche, dans la salle de lecture « Pie XI ». Très claire et moderne, elle est remplie de rangées tables où se penchent des têtes studieuses sur d’énormes manuscrits, certains ornés de calligraphies fort travaillées. Ô miracle, les tables disposent de prises pour les ordinateurs !

D.B.
D.B.

Le secrétaire m’adresse à ses collègues gestionnaires de l’arrivée des cartons d’archives, au fond de la salle, derrière un magnifique comptoir de buis. Ils ressemblent un peu aux hommes de la famille Soprano ! L’un d’eux vous demandera votre clé et vous devrez encore une fois signer votre nom sur un registre (au bout de deux jours vous serez rompus à cette routine !). Puis vous serez adressés dans une autre salle, à gauche, à d’autres collègues tout aussi sopranesques, derrière un autre comptoir. Pour ma part, j’ai l’impression d’être la boule de billard que chacun se renvoie dans une langue qui m’échappe à 50% ! Cette dernière salle se trouve être la salle des index et le monsieur m’explique tout, très aimablement : dans un petit guide des fonds d’archives qu’il me donne, chaque fonds a son numéro. Ensuite, il faut aller trouver l’index détaillé du fonds désiré dans cette même salle, et là, repérer les sections que l’on souhaite consulter. Simple comme buongiorno, n’est-ce pas. Et puis ensuite, on revient dans la salle précédente et l’on fait une demande sur un papier. Ça peut prendre du temps. Et puis ça arrive et vous vous installez (près des fenêtres, je ne sais pas pourquoi Messieurs Soprano ne voulaient pas que je m’installe côté mur).

Et là, au milieu d’un tas de paperasse inintéressante, vous pouvez tomber sur des choses croquignolettes, comme ce monsieur qui indique dans une lettre à son évêque qu’il a bien brûlé tous les papiers concernant la bulle Sacramentum Penitentiae, que son Excellence se rassure (Mexique, vers 1920), ou cette religieuse européenne qui se plaint de n’être pas bien accueillie par ses consœurs mexicaines après tout le bien qu’elle a fait pour elles, et que va-t-elle faire maintenant qu’elle est vieille et qu’elle ne se sent pas de rentrer dans son pays ? (Toujours Mexique, toujours vers 1920). Malheureusement ces deux lettres ne m’étaient d’aucune utilité 😉

Ah oui, et n’essayez pas de prendre en photo vos archives, même discrètement. On n’a pas le droit… Et Messieurs Soprano font des tours dans la salle pour vérifier qu’aucun galérien… heu chercheur, ne prenne des photos en douce. Il faut tout transcrire sur son ordi (ou à la main pour un style encore plus « moine copiste »).

Ne faites pas comme moi, les deux premiers jours je mourrais de faim à partir de 11 heures (alors que je m’empiffrai de cornettos, capuccino et aragostine le matin + un fruit pour équilibrer tout ça). Mais ensuite j’ai découvert… tadam ! Quand vous sortez par une porte sur la gauche, vous arrivez dans une charmante petite cour plantée de palmiers. Et là, derrière la statue de Saint Joseph, dans la tour, vous avez une petite cafétéria !!! Capuccino power ! Vous pouvez aussi commander un café ou du thé « fredo » (glacés), du jus d’oranges pressées (zuco de arancia spremuto), des panini (tiens, on dit bien un panini en français… bizarre), des barres de chocolat ou de céréales, des croissants… Bon le choix n’est pas fou, mais ça permet de tenir le coup jusqu’à 13 heures ! Alors n’oubliez pas votre monnaie.

D.B.
D.B. : vous avez vu ce ciel bleu !

Sachez que les toilettes sont accessibles à partir de la salle des index, derrière le petit comptoir de ces messieurs, en montant trois petits escaliers. Ils sont impeccables, comme partout à Rome (c’est vrai ça, les restaurants, les musées ont toujours des toilettes impeccables, et ils vous invitent gracieusement à vous en servir, même si vous ne consommez pas… Cafetiers parisiens, si vous m’entendez !). Derrière les toilettes des dames, il y a des distributeurs de nourriture et de café/boissons.

Drrrrring ! A 13 heures une sonnerie digne des cauchemars de cour de récré de notre enfance retentit. C’est l’heure ! Vous devez faire tout le trajet décrit à l’envers, en n’oubliant pas de récupérer votre clé au comptoir de buis, écrire votre heure de sortie, aller récupérer vos affaires dans votre casier, rendre la clé à Giuseppe, écrire votre heure de sortie sur son registre à lui, sortir dans le Cortile du Belvedere, repasser par la porte, dire « Arrivederci » aux carabinieri, puis aux gardes suisses et… ah, vous vous retrouvez dans le bain de foule des pèlerins/touristes qui se pressent vers Saint-Pierre… Et un ou deux vendeurs pakistanais vont vous proposer un « selfie stick ». Contraste garanti 😉

Thomas Hervouët, Les pieuses combines de Réginald

Réginald Le Vaillant est notaire de son état, catholique de surcroît. Il chérit la stabilité, la transmission du patrimoine matériel et immatériel et les bonnes mœurs peaufinées par des siècles d’aristocratie française. Mais il n’est pas contre un petit épisode de Fridge (super série américaine sur des congélations bioniques) de temps en temps, un samedi après-midi, entre deux informations télévisées sur la geste frénétique du président Jean-Pierre Starky (prêt à envahir la finance internationale incarnée par la Suisse ou à réformer les programmes d’histoire du collège – ce qui est tout autant risqué) et les commentaires de son principal adversaire politique, le Corrézien Francis Gouda. Mais ce divertissement au sens pascalien s’interrompt quand sa chère épouse lui demande de prendre leur fille Athénaïs entre quat’ yeux pour avoir, enfin, une conversation sérieuse sur le fiancé qu’elle s’est choisi. Pensez donc, cet Elton Moulard est un pur produit de la gauche caviar parisienne, ami des grands, des puissants et des paillettes, et pas catholique pour deux sous (de quête) ! Réginald va devoir prendre son courage à deux mains sans repousser à demain… Il va aussi mettre la main sur Jean-Arthur, un jeune artiste fauché mais au profil prometteur (et accessoirement héritier de la fortune d’une demoiselle de Roquefort qui lui est apparentée, sous la condition expresse d’être bon catholique – ce que personne ne sait, sauf notre Réginald bien-sûr, qui se charge de la succession), et ce pour susciter le doute dans le couple Elton-Athénaïs. Il va enfin embarquer tout ce petit monde à Lourdes sur les pas de Bernadette Soubirous et de la Vierge qui fait des miracles…

L’auteur est primo-publiant et vrai catholique pratiquant. Ce n’est pas une raison pour bouder son plaisir en lisant ce petit concentré d’humour boulevardier et pétillant, se moquant joyeusement de tout et de tous, et surtout des petits travers de la bonne bourgeoisie catholique parisienne. Pour ceux qui sont familiers de cet univers (comme moi), le portrait est réjouissant et les détails savoureux : les discussions sur le mariage, l’assemblée de prière charismatique, les tics de langage (« j’ai prié pour défaire les nœuds de cette situation »), les pèlerins bigarrés de Lourdes et les services aux malades, le jeune curé star des réseaux sociaux et des sessions de formation, et l’indépassable malentendu autour du sexe (que l’auteur ne se prive pas de touiller avec bonne humeur mais sans trancher entre qui est définitivement has been et qui est libéré quant à la chose).

Du coup, je me demande comment ce roman pourrait être reçu par des lecteurs qui sont éloignés de la sphère catho. Il est sûr que certaines allusions pourraient leur passer un peu au-dessus de la tête. Certaines situations sont franchement tirées par les cheveux (le couple Virgile-Cassandre chez le notaire ; la mort de Zénobie de Roquefort), et pour tout dire, le début du roman m’a un peu agacée. J’avais l’impression de lire un pastiche complaisant qui cultivait un certain esprit d’entre-soi avec un grand clin d’œil appuyé.

Mais finalement ce roman n’est pas une immense private joke pour cathos. Il s’est révélé être une bonne tranche de burlesque « pour tous », dont le rire va en augmentant, notamment à partir du voyage en train vers Lourdes (Jean-Arthur qui contemple le ballast à travers le trou des toilettes du train corail comme une métaphore de l’absurde fait vraiment monter la mayonnaise) ; tout cela finissant en apothéose lors du week-end à Blanpré, le domaine tourangeau des Le Vaillant, qui réunit les parents d’Athénaïs et d’Elton et tous les autres protagonistes de l’histoire. L’auteur fait aussi la part belle à d’autres archétypes sociaux (car tous les personnages sans exception sont évidemment des caricatures) et son côté « prof de lettres » se laisse entrevoir dans les digressions enjouées du narrateur qui joue avec ses personnages et convoque tour à tour les mânes de Pascal, du peintre David et de Roberto Benigni.

« Arrivé à cette étape de notre récit, il est nécessaire de faire le point sur la personnalité et l’état d’esprit de Jean-Arthur Chambourcy. Si la littérature jouissait des mêmes privilèges que la télé-réalité, on peut parier qu’à ce moment de l’émission, la main invisible du producteur retirerait le candidat Chambourcy du plateau pour l’asseoir dans un profond fauteuil mauve, et l’interroger sur son vécu, son ressenti, son questionnement, son mental. Un procédé très pratique. » (p. 135).

Donc tout le monde en prend un peu pour son grade, les cathos les premiers, souvent sommés d’en répondre de leurs dogmes vintage par des sceptiques plus que goguenards. Mais les bobos de gauche sont copieusement arrosés aussi, notamment leur façon d’utiliser leurs ni-phones comme dirait ma nièce préférée 😀

Et alors, la politique et l’image totalement loufoque qu’en donne le roman, je vous raconte même pas ! La scène du musée Grévin vaut son pesant de cacahuètes 😀

Bref, pour moi c’était une parenthèse plaisante, certes un peu convenue sur la fin comme dans tout vaudeville, mais très drôle, notamment dans ses dialogues très enlevés. Le roman dont le sujet est finalement assez peu rencontré en littérature, pourra susciter aussi la curiosité des lecteurs. Car le livre se veut aussi, en filigrane, un petit guide à l’usage de ceux souhaitant en savoir plus sur cette tribu bizarre des « cathos »…