Sylvie Germain, Le livre des nuits

livre des nuits

C’est du limon de la rivière Escaut que jaillit la dynastie des Péniel, une famille de bateliers au XIXe siècle. Dès le départ, la langue de Sylvie Germain, drue, chantante, avec ses mots étranges (comme « griseur », « transfondu », « blanchoyant »…) nous happe dans une sorte de mélopée apte à traduire des existences qui se déploient au ras de l’eau et du ciel. Sylvie Germain, c’est un peu une sorte de « réalisme magique » à la française. Comme dans Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, nous suivons les personnages d’une famille à la fois inscrite dans l’histoire, et hors du temps comme dans les légendes. Les hommes vont à la guerre : celle de 70, celle de 14, celle de 39, et en reviennent couturés de blessures internes et externes. Les femmes mettent au monde des enfants, mais parfois ceux-ci sont des statues de sel, ou des nuées de sauterelles. Elles peuvent perdre toute pilosité ou manger de la terre – comme dans Cent ans de solitude.

« C’était un de ces lieux perchés aux confins du territoire et qui, comme toutes les zones frontalières, semble perdu au bout du monde dans l’indifférence et l’oubli – sauf lorsque les maîtres des royaumes jouent à la guerre et les décrètent alors enjeux sacrés. » (p. 77).

Et comme dans Cent ans de solitude, c’est dans un hameau perdu et solitaire que Victor-Flandrin, dit Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup, quittant les gens de l’eau-douce, va s’enraciner – dans cette partie de France régulièrement convoquée « au balcon de l’histoire en flammes ». Avec ses pépites d’or dans les prunelles et son ombre blonde, Victor-Flandrin prend la tête de la Ferme-Haute, la plus riche du village. Mais il reste auréolé de mystère, ami des loups, s’attachant par quatre fois à une femme, mais quatre fois veuf, engendrant une grande descendance, toute marquée par la gémellité. Touché plusieurs fois en plein cœur par l’épreuve, il se relève à chaque fois de la perte de ses proches, et continue de braver le ciel, « à l’aplomb de Dieu ». Car la vie, nuit après nuit, toujours continue.

« Sa mémoire était longue et profonde, – il n’était pas un seul de ces milliers de jours qui bâtissaient sa vie dont il ne gardât un souvenir aigu. Nombre de ces jours lui avaient été souffrance et deuils, mais Ruth jetait une clarté si vive, une joie si forte, sur le présent que tout le passé en était rédimé. Loin même de lui faire oublier celles qu’il avait aimé autrefois, la présence de Ruth clarifiait leurs visages pour les fixer, non en portraits, mais en paysages illimités. » (p. 263)

Gothique ? Fantastique ? Surréaliste ? Surnaturel ? Merveilleux ? Sacré ? Il y a un peu de tous ces ingrédients dans cette histoire à l’attrait puissant. Qui lit les pages consacrées au château du marquis Archibald Merveilleux du Carmin et à son institution des « Petites soeurs de la bienheureuse Adolphine » ne pourra pas s’empêcher de penser aux films de Tim Burton par exemple. C’est un conte de fées moderne.

« En ce temps-là les loups erraient encore par les nuits glacées d’hiver à travers la campagne et s’en venaient chercher pâture jusque dans les villages… Ainsi vivaient les gens d’à-terre, dans l’alarme toujours ressurgissante de cette insatiable faim… » (p. 67)

C’est ainsi que l’auteur parvient à nous faire envisager, du point de vue d’une campagne presque mythologique, comme peuplée de demi-dieux, les soubresauts d’une histoire terriblement charnelle et réaliste : les guerres et leur cortège d’invasions et de pillages qui remontent à la nuit des temps, le passage de l’ère des veillées au coin du feu à l’ère du cinéma, de la radio et des automobiles… jusqu’à une terrible scène qui m’a longtemps hantée, d’autant plus qu’elle fait immédiatement penser à une image insoutenable du film Le vieux fusil avec Philippe Noiret (qui l’a vu comprendra peut-être à laquelle je pense). Et les mots tels que Sachsenhausen viennent remplacer celui des loups dans le grand registre des terreurs humaines. Mais il y a aussi les faits intimes qui tissent l’histoire des hommes : les amours, les mariages, les liens familiaux, l’école avec son apprentissage central de la géographie et de l’histoire, la mort, le spirituel… On pense à plusieurs sources : au-delà de Garcia Marquez, il y a la tradition mystique (de Thérèse de Lisieux citée explicitement, à Marthe Robin, modèle de sœur Violette-du-Saint-Suaire, elle-même carmélite), mais j’ai aussi pensé au « fantastique rural » de mon cher André Dhôtel et au travail historien d’Eugen Weber sur La France de nos aïeux. On ne peut s’empêcher de chercher à rattacher Germain à une quelconque filiation littéraire, tant ce premier roman, couronné de prix littéraires à sa sortie, est véritablement unique et original, très abouti et très visuel dans sa forme.

« Comme autrefois les paysans suspendaient les dépouilles des loups qu’ils avaient réussi à tuer aux branches des arbres à l’entrée de leurs villages pour mettre en garde leurs compètes et les tenir éloignés de leurs fermes, Nuit-d’Or accrocha la tête du cheval au fronton du porche de la cour. Mais ce défi ne s’adressait à aucun autre animal ni même aux hommes, – il ne visait que Celui à l’aplomb duquel la mort surgissait toujours sans rime ni raison, se permettant de saccager d’une simple ruade la lente et laborieuse construction du bonheur des hommes. Pendant des jours le porche de la ferme de Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup ouvrit le bal aux busards, aux vautours et aux milans. » (p. 116).

Le livre des nuits : peut-être parce que c’est la nuit qui nous enfante, nous transforme puis nous accueille dans la mort, en un cycle générationnel perpétuellement renouvelé. Les nuits scandent ce récit s’étalant sur près d’un siècle et cinq générations : un livre portant sur les éclosions, les passages de flambeaux, les moments de vérité, les déchirements, le mal et les absurdités de l’histoire, toute l’âcreté et la douceur à la fois des complexes rapports humains. En fait, je me rends compte que j’ai du mal à en parler. Même si ce livre m’a parfois déroutée, parfois agacée par une certaine prédilection pour le grotesque, j’en ressors éblouie, comme en pleine lumière après une longue nuit de veille…

« Sang-Bleu aimait ce cri, elle l’aimait plus encore que le chant fantastique qui habitait son corps tant il retentissait avec force en elle, faisant lever au-dedans de sa chair un grand frémissement pareil à celui des effraies blanches battant des ailes à la nuit dans la volière du château du Carmin. Le monde alors réaffleurait en archipels de présence sur le fond de désert sur lequel elle s’était retirée et elle redécouvrait les choses. » (p. 220)

Je comprends donc pourquoi c’est un des livres-fétiches de Lili, qui nous pressait de le lire urgemment, et je la remercie de m’y avoir aidée en me l’offrant via notre swap ! J’ai une question pour toi Lili : as-tu lu la suite, Nuit d’ambre, et est-elle à la hauteur du premier ?

Quelques autres avis sur le roman : Sylire, Lili Galipette (qui nous propose même un arbre généalogique de la famille Péniel !), Asphodèle

« Le livre des nuits » de Sylvie Germain, Folio Gallimard, 1e éd. 1985, 337 p.

Comment consulter les Archives Secrètes du Vatican sans perdre son latin

Alors voilà, comme dirait l’autre, quand je ne lis pas des livres pour le plaisir, je déchiffre des archives poussiéreuses pour ma thèse d’histoire. Atchoum !

Et là, pour la première fois, je me rends aux archives du Saint-Siège, du Vatican, de la Curie romaine, bref de la papauté. Et leur nom, c’est vraiment « les archives secrètes » ! On s’y croit, hein ??! Mais non, désolée de vous décevoir, pas de moines encapuchonné serrant un grimoire compromettant pour le brûler dans les catacombes (je ne sais pas, je n’ai pas lu ni vu « Da Vinci Code » mais j’imagine que c’est un peu le genre de cliché véhiculé par ce type de bouquin).

Non, les archives du Vatican sont accessibles comme toutes les archives nationales des Etats de droit. Y accéder n’est donc pas si compliqué que ça en réalité. Et cela se peut se révéler utile, non seulement pour les thèses d’histoire religieuse stricto sensu, évidemment (histoire de la papauté, des ordres religieux, des évêques, du clergé en général) mais aussi pour les thèses d’histoire diplomatique, d’histoire culturelle, d’histoire des idées ou d’histoire politique en général, tant la papauté entretient tout un réseau d’observateurs à travers le monde (qu’on appelle nonces ou délégués apostoliques, mais tout évêque, prêtre, voir simple fidèle peut envoyer des informations tout-à-fait intéressantes sur la situation politique de son pays au Saint-Siège ou à ses intermédiaires…). Et que dire du rôle diplomatique de la papauté dans les grands conflits du XXe siècle… (évidemment, je suis une « contemporanéiste » – il est temps de trouver un mot moins moche ! – comme mes confrères et -sœurs historiens l’auront remarqué !)

Dernier GROS avantage de ces archives : elles sont merveilleusement situées, il faut bien l’avouer ! A deux pas de Saint-Pierre, autant dire dans la ville éternelle, j’ai nommé Rome, où le climat est encore doux en octobre, les cappuccinos onctueux* et les arcades, colonnes, façades baroques foisonnantes sous les pins parasols… Antiquité, vie centralissime du catholicisme et dolce vita s’y donnent rendez-vous. Comme les archives du Vatican n’ouvrent que de 8h30 à 13 heures, cela laisse de belles plages de temps pour profiter de la ville.

(Z’êtes pas obligés d’agir comme ces demoiselles bien-sûr… quoique…)

*Oui je sais, on dit « capuccini » au pluriel en italien, et spaghetto au singulier d’ailleurs, et puis tant qu’à faire, parlons des pizze et des piani !

Si je vous ai convaincus, ô collègues doctorants d’histoire*, je vous ai concocté un petit guide à l’usage des Vaticanistes débutants. Ainsi vous serez (presque) tout-à-fait à l’aise au moment de pénétrer dans le saint des saints, le Palais apostolique…

Stéphane Compoint
Stéphane Compoint

*Mais les autres peuvent continuer à lire aussi, anecdotes garanties pur beurre à l’intérieur.

Car oui, les archives du Vatican sont installées à l’intérieur du Palais apostolique, comme une partie des musées dudit Vatican, un complexe assez énorme de bâtiments dont l’origine date du XVe siècle. On y entre par un grand portail sur la Via di porta Angelica, juste avant la colonnade du Bernin qui enserre la basilique Saint-Pierre. Là, il faut montrer patte blanche aux gardes suisses. Un petit plus pour vous, italophones non pratiquants : ils parlent en général français. Ils vous dirigeront vers une guérite sur la droite. Là il faut entrer dans un bureau, donner sa lettre de présentation de son directeur de recherche et une pièce d’identité au monsieur du guichet. Il vous rendra votre lettre et vous donnera un laissez-passer, mais il gardera votre pièce d’identité. Attention à bien la récupérer à la sortie, moi j’avais oublié ! Les prochaines fois vous n’aurez plus besoin de passer par là.

Annalisa Giusepetti (Flickr)
Annalisa Giusepetti (Flickr) : La porte d’entrée du Palais apostolique

Vous sortez, vous montez tout droit vers une grande porte en arc plein cintre. Durant le processus, vous croisez la poste vaticane, le télégraphe (???), le secrétariat pour l’économie. Si vous vous égarez un peu sur la droite, vous tombez même sur un petit supermarché dont les caissières sont des religieuses ! C’est Vatican-ville ! On croise d’ailleurs tout  un camaïeu d’habits religieux, depuis le blanc des dominicains jusqu’au noir de (? plein de congrégations) en passant par la bure marron des franciscains. Et puis des cols romains, plein de cols romains, dont certains portent de grosses croix pectorales : ce sont les évêques. Mais il y a aussi des chercheurs en civil, comme vous, vous n’êtes pas tout seul rassurez-vous.

D.B.
D.B. : Oui, c’est normal que vous vous sentiez un peu petit…

Après avoir franchi la porte, vous arrivez sur une grande cour qui s’appelle le Cortile du Belvedere. Franchement j’aimerais qu’on m’explique où est le belvédère car la cour est fermée sur ses quatre côtés de hauts murs ! Les Archives sont la deuxième GRANDE porte sur la droite, et non la première (qui est la bibliothèque apostolique). Evidemment, moi je me suis trompée, et en plus j’ai poireauté 20 minutes car la secrétaire était très occupée (« scuza, scuza » me répétait-elle tout le temps), avant de me rendre compte que j’étais au mauvais endroit.

D.B.
D.B.

Donc rebelote à la deuxième porte : vous attendez le bon vouloir du secrétaire (il est adorable et il parle français). Il va vous demander votre lettre de présentation, qu’il ne faut PAS avoir jetée après le premier bureau, ‘tention ! Il vous demandera un document prouvant que vous êtes inscrit en doctorat (ou que vous êtes un chercheur qualifié) et une photo d’identité. Il vous prend quand même en photo, pour le dossier électronique, vous fait remplir un formulaire et hop ! c’est bon, vous avez votre petite carte qui prouve que vous avez le droit d’entrer dans le Palais et que vous utiliserez désormais.

Ensuite vous revenez vers le comptoir d’entrée des Archives, le jeune Giuseppe (oui, il s’appelait comme ça quand j’y suis allée, je ne garantis pas que ce soit tout le temps lui !), donc Peppe vous tend une petite clé marquée d’un numéro : c’est celle du casier où laisser votre sac. En échange vous devez signer un registre en indiquant votre heure d’arrivée. On n’a droit qu’à un ordinateur, un cahier, des crayons de papier. Eau et nourriture interdits, et portables éteints.

D.B. : Oui, j'ai aussi pris en photo les casiers car j'étais à fond dans mon rôle de reporter !
D.B. : Oui, j’ai aussi pris en photo les casiers car j’étais à fond dans mon rôle de reporter !

Ensuite, vous prenez l’ascenseur au fond du couloir à droite. Heureusement pour moi, il Signore Segretario m’a conduite car je suis un peu étourdie par tellement d’italien résonnant à mes oreilles et ma tête commence à bourdonner tellement j’ai déjà tournicoté dans plein de bureaux.

Arrivés au troisième étage, vous vous rendez sur la gauche, dans la salle de lecture « Pie XI ». Très claire et moderne, elle est remplie de rangées tables où se penchent des têtes studieuses sur d’énormes manuscrits, certains ornés de calligraphies fort travaillées. Ô miracle, les tables disposent de prises pour les ordinateurs !

D.B.
D.B.

Le secrétaire m’adresse à ses collègues gestionnaires de l’arrivée des cartons d’archives, au fond de la salle, derrière un magnifique comptoir de buis. Ils ressemblent un peu aux hommes de la famille Soprano ! L’un d’eux vous demandera votre clé et vous devrez encore une fois signer votre nom sur un registre (au bout de deux jours vous serez rompus à cette routine !). Puis vous serez adressés dans une autre salle, à gauche, à d’autres collègues tout aussi sopranesques, derrière un autre comptoir. Pour ma part, j’ai l’impression d’être la boule de billard que chacun se renvoie dans une langue qui m’échappe à 50% ! Cette dernière salle se trouve être la salle des index et le monsieur m’explique tout, très aimablement : dans un petit guide des fonds d’archives qu’il me donne, chaque fonds a son numéro. Ensuite, il faut aller trouver l’index détaillé du fonds désiré dans cette même salle, et là, repérer les sections que l’on souhaite consulter. Simple comme buongiorno, n’est-ce pas. Et puis ensuite, on revient dans la salle précédente et l’on fait une demande sur un papier. Ça peut prendre du temps. Et puis ça arrive et vous vous installez (près des fenêtres, je ne sais pas pourquoi Messieurs Soprano ne voulaient pas que je m’installe côté mur).

Et là, au milieu d’un tas de paperasse inintéressante, vous pouvez tomber sur des choses croquignolettes, comme ce monsieur qui indique dans une lettre à son évêque qu’il a bien brûlé tous les papiers concernant la bulle Sacramentum Penitentiae, que son Excellence se rassure (Mexique, vers 1920), ou cette religieuse européenne qui se plaint de n’être pas bien accueillie par ses consœurs mexicaines après tout le bien qu’elle a fait pour elles, et que va-t-elle faire maintenant qu’elle est vieille et qu’elle ne se sent pas de rentrer dans son pays ? (Toujours Mexique, toujours vers 1920). Malheureusement ces deux lettres ne m’étaient d’aucune utilité 😉

Ah oui, et n’essayez pas de prendre en photo vos archives, même discrètement. On n’a pas le droit… Et Messieurs Soprano font des tours dans la salle pour vérifier qu’aucun galérien… heu chercheur, ne prenne des photos en douce. Il faut tout transcrire sur son ordi (ou à la main pour un style encore plus « moine copiste »).

Ne faites pas comme moi, les deux premiers jours je mourrais de faim à partir de 11 heures (alors que je m’empiffrai de cornettos, capuccino et aragostine le matin + un fruit pour équilibrer tout ça). Mais ensuite j’ai découvert… tadam ! Quand vous sortez par une porte sur la gauche, vous arrivez dans une charmante petite cour plantée de palmiers. Et là, derrière la statue de Saint Joseph, dans la tour, vous avez une petite cafétéria !!! Capuccino power ! Vous pouvez aussi commander un café ou du thé « fredo » (glacés), du jus d’oranges pressées (zuco de arancia spremuto), des panini (tiens, on dit bien un panini en français… bizarre), des barres de chocolat ou de céréales, des croissants… Bon le choix n’est pas fou, mais ça permet de tenir le coup jusqu’à 13 heures ! Alors n’oubliez pas votre monnaie.

D.B.
D.B. : vous avez vu ce ciel bleu !

Sachez que les toilettes sont accessibles à partir de la salle des index, derrière le petit comptoir de ces messieurs, en montant trois petits escaliers. Ils sont impeccables, comme partout à Rome (c’est vrai ça, les restaurants, les musées ont toujours des toilettes impeccables, et ils vous invitent gracieusement à vous en servir, même si vous ne consommez pas… Cafetiers parisiens, si vous m’entendez !). Derrière les toilettes des dames, il y a des distributeurs de nourriture et de café/boissons.

Drrrrring ! A 13 heures une sonnerie digne des cauchemars de cour de récré de notre enfance retentit. C’est l’heure ! Vous devez faire tout le trajet décrit à l’envers, en n’oubliant pas de récupérer votre clé au comptoir de buis, écrire votre heure de sortie, aller récupérer vos affaires dans votre casier, rendre la clé à Giuseppe, écrire votre heure de sortie sur son registre à lui, sortir dans le Cortile du Belvedere, repasser par la porte, dire « Arrivederci » aux carabinieri, puis aux gardes suisses et… ah, vous vous retrouvez dans le bain de foule des pèlerins/touristes qui se pressent vers Saint-Pierre… Et un ou deux vendeurs pakistanais vont vous proposer un « selfie stick ». Contraste garanti 😉

Thomas Hervouët, Les pieuses combines de Réginald

Réginald Le Vaillant est notaire de son état, catholique de surcroît. Il chérit la stabilité, la transmission du patrimoine matériel et immatériel et les bonnes mœurs peaufinées par des siècles d’aristocratie française. Mais il n’est pas contre un petit épisode de Fridge (super série américaine sur des congélations bioniques) de temps en temps, un samedi après-midi, entre deux informations télévisées sur la geste frénétique du président Jean-Pierre Starky (prêt à envahir la finance internationale incarnée par la Suisse ou à réformer les programmes d’histoire du collège – ce qui est tout autant risqué) et les commentaires de son principal adversaire politique, le Corrézien Francis Gouda. Mais ce divertissement au sens pascalien s’interrompt quand sa chère épouse lui demande de prendre leur fille Athénaïs entre quat’ yeux pour avoir, enfin, une conversation sérieuse sur le fiancé qu’elle s’est choisi. Pensez donc, cet Elton Moulard est un pur produit de la gauche caviar parisienne, ami des grands, des puissants et des paillettes, et pas catholique pour deux sous (de quête) ! Réginald va devoir prendre son courage à deux mains sans repousser à demain… Il va aussi mettre la main sur Jean-Arthur, un jeune artiste fauché mais au profil prometteur (et accessoirement héritier de la fortune d’une demoiselle de Roquefort qui lui est apparentée, sous la condition expresse d’être bon catholique – ce que personne ne sait, sauf notre Réginald bien-sûr, qui se charge de la succession), et ce pour susciter le doute dans le couple Elton-Athénaïs. Il va enfin embarquer tout ce petit monde à Lourdes sur les pas de Bernadette Soubirous et de la Vierge qui fait des miracles…

L’auteur est primo-publiant et vrai catholique pratiquant. Ce n’est pas une raison pour bouder son plaisir en lisant ce petit concentré d’humour boulevardier et pétillant, se moquant joyeusement de tout et de tous, et surtout des petits travers de la bonne bourgeoisie catholique parisienne. Pour ceux qui sont familiers de cet univers (comme moi), le portrait est réjouissant et les détails savoureux : les discussions sur le mariage, l’assemblée de prière charismatique, les tics de langage (« j’ai prié pour défaire les nœuds de cette situation »), les pèlerins bigarrés de Lourdes et les services aux malades, le jeune curé star des réseaux sociaux et des sessions de formation, et l’indépassable malentendu autour du sexe (que l’auteur ne se prive pas de touiller avec bonne humeur mais sans trancher entre qui est définitivement has been et qui est libéré quant à la chose).

Du coup, je me demande comment ce roman pourrait être reçu par des lecteurs qui sont éloignés de la sphère catho. Il est sûr que certaines allusions pourraient leur passer un peu au-dessus de la tête. Certaines situations sont franchement tirées par les cheveux (le couple Virgile-Cassandre chez le notaire ; la mort de Zénobie de Roquefort), et pour tout dire, le début du roman m’a un peu agacée. J’avais l’impression de lire un pastiche complaisant qui cultivait un certain esprit d’entre-soi avec un grand clin d’œil appuyé.

Mais finalement ce roman n’est pas une immense private joke pour cathos. Il s’est révélé être une bonne tranche de burlesque « pour tous », dont le rire va en augmentant, notamment à partir du voyage en train vers Lourdes (Jean-Arthur qui contemple le ballast à travers le trou des toilettes du train corail comme une métaphore de l’absurde fait vraiment monter la mayonnaise) ; tout cela finissant en apothéose lors du week-end à Blanpré, le domaine tourangeau des Le Vaillant, qui réunit les parents d’Athénaïs et d’Elton et tous les autres protagonistes de l’histoire. L’auteur fait aussi la part belle à d’autres archétypes sociaux (car tous les personnages sans exception sont évidemment des caricatures) et son côté « prof de lettres » se laisse entrevoir dans les digressions enjouées du narrateur qui joue avec ses personnages et convoque tour à tour les mânes de Pascal, du peintre David et de Roberto Benigni.

« Arrivé à cette étape de notre récit, il est nécessaire de faire le point sur la personnalité et l’état d’esprit de Jean-Arthur Chambourcy. Si la littérature jouissait des mêmes privilèges que la télé-réalité, on peut parier qu’à ce moment de l’émission, la main invisible du producteur retirerait le candidat Chambourcy du plateau pour l’asseoir dans un profond fauteuil mauve, et l’interroger sur son vécu, son ressenti, son questionnement, son mental. Un procédé très pratique. » (p. 135).

Donc tout le monde en prend un peu pour son grade, les cathos les premiers, souvent sommés d’en répondre de leurs dogmes vintage par des sceptiques plus que goguenards. Mais les bobos de gauche sont copieusement arrosés aussi, notamment leur façon d’utiliser leurs ni-phones comme dirait ma nièce préférée 😀

Et alors, la politique et l’image totalement loufoque qu’en donne le roman, je vous raconte même pas ! La scène du musée Grévin vaut son pesant de cacahuètes 😀

Bref, pour moi c’était une parenthèse plaisante, certes un peu convenue sur la fin comme dans tout vaudeville, mais très drôle, notamment dans ses dialogues très enlevés. Le roman dont le sujet est finalement assez peu rencontré en littérature, pourra susciter aussi la curiosité des lecteurs. Car le livre se veut aussi, en filigrane, un petit guide à l’usage de ceux souhaitant en savoir plus sur cette tribu bizarre des « cathos »…

Emmanuel Carrère, Le Royaume

le-royaume,M165128C’est la première fois que j’achète avec mes deniers un livre de la rentrée littéraire (de l’année en cours). C’est censé être un geste culturel encore prisé par les Français (de Saint-Germain-des-prés) et je me sens toute émoustillée d’y avoir communié ; en me rendant qui plus est dans une petite librairie de quartier aux hauts rayonnages et à l’atmosphère coite (et non pas en cliquant deux fois sur un écran sans âme). Et pas pour acheter n’importe quel bouquin, mais le bon pavé de l’auteur reconnu sur la place des célébrités littéraires. Je ne fais pas les choses à moitié pour une première fois ! La vendeuse m’a tendu le livre d’un air entendu et complice. « Oh le Carrère, je rêve de le lire ! » J’étais prévenue : attention, c’est du lourd !

De quoi ça cause ? De Saint Paul, Saint Luc, Saint Pierre, Saint Jean, Saint Marc, mais aussi des plus obscurs Jacques, Timothée, Barnabé, Philippe, ou encore d’illustres inconnus : Trophyme, Sopatros, Lydia… Des fondateurs du christianisme et de ses premiers disciples en somme. Mais le personnage qui ressort le plus assurément, c’est l’auteur lui-même. Curieusement, celui dont il parle le moins c’est… Jésus. Il y a une raison à cela, qu’Emmanuel Carrère cherche à excuser, expier, justifier, expliquer, décortiquer tout au long du livre : c’est qu’il a été chrétien lui-même. Oh lan lan le dossier ! Et pas que chrétien, chrétien pratiquant force one (messe tous les matins). Ce bref passage de sa vie (trois ans) lui laisse un souvenir mi-honteux, mi-perplexe qui le rend excessivement pudique à propos de Jésus.

Vingt ans après cet accès de foi, ce livre est comme une tentative pour l’auteur de creuser son expérience passée de croyant et de fournir une vaste fresque des premiers acteurs du christianisme. Je dis « acteurs » car Carrère (amoureux des allitérations, bonjour !) met en scène les apôtres comme des acteurs de western, qui se tirent dans les pattes, partent dans des contrées inconnues et repoussent toujours plus loin la frontière du paganisme (enfin, surtout Paul). Cela a l’avantage d’être un récit très vivant, fourmillant d’anecdotes, de références savantes agréablement et habilement serties dans un panorama imagé et mouvementé des premiers temps du christianisme. On ne s’ennuie pas, on s’attache aux personnages – Paul le boucanier, Luc le gentil garçon, Jacques le rugueux fondamentaliste, Hérode Agrippa le play boy débauché, Lydia la forte femme, etc – on rit de certaines descriptions très bien vues et on s’identifie aux tourments intérieurs de l’auteur (enfin pas trop quand même, car Emmanuel Carrère a vraiment un très, très net penchant pour le scrupule narcissique).

Mais – car il y a un mais – pour la croyante que je suis qui lit ce bouquin (ça y est, dès qu’on cause religion, les révélations arrivent en rafale : nooon, tu es croyant toi aussi ?!), le seul bémol – mais il est de taille – c’est que l’auteur est de parti pris (ce qui n’est pas un défaut en soi, mais il faut le savoir). Il présente Saint Luc – celui qui a écrit un des quatre évangiles (c’est-à-dire le récit des trois années de la vie publique de Jésus) mais aussi les Actes des apôtres (c’est-à-dire essentiellement les actions d’évangélisation de Paul après la mort de Jésus) – comme un écrivain qui aurait concocté son histoire en mélangeant des inventions de son cru aux témoignages de ceux qui avaient connu Jésus. En gros, Saint Luc est, selon Emmanuel Carrère, un excellent romancier, quasiment le saint patron des romanciers (je ne peux m’empêcher de penser que Carrère prêche pour sa paroisse ! Et que Luc, c’est un peu lui…). Ce qui implique que les chrétiens croient des choses inventées, une opinion qui ne posera évidemment pas problème aux 6 milliards d’êtres humains qui ne croient pas au Christ, mais qui n’est pas recevable pour le milliard qui croit à sa révélation. Mais rassurez-vous, je ne vais pas entrer dans l’interminable débat entre spécialistes de l’Ecriture sainte (peut-on croire à son historicité, etc), et encore moins dans la confrontation entre croyants, non-croyants, mal-croyants et « voulant croire ».

Je vous livre simplement mon impression de croyante : c’est très intéressant mais aussi très troublant de lire le témoignage d’un homme qui a été croyant et qui ne l’est plus, autant qu’est troublant pour Emmanuel Carrère de regarder a posteriori son expérience de croyant à laquelle il n’a plus totalement accès (ce qui faisait sens quand il était croyant lui semble aujourd’hui insensé comme une histoire d’extra-terrestres, et ridicule, comme la première amourette d’un adolescent). Je connaissais les récits de conversion (le plus connu étant celui d’André Froissart : « Dieu existe, je l’ai rencontré ») mais pas ceux de dé-conversion. Entre parenthèses, l’auteur s’est depuis mis au yoga et au taï-chi, disciplines que je trouve nettement moins passionnantes que ses folles aventures de chrétien – l’ayant conduit à se marier dans une église paumée du Caire et à engager une nounou beatnik pour ses enfants – d’ailleurs arriverait-il à pondre un livre de 600 pages sur son cours de yoga du dimanche matin ? Plus sérieusement, il est rare qu’un auteur « star » de notre époque aborde le thème de la religion catholique comme expérience vécue (si, il y avait Thierry Bizot et « Catholique anonyme » qui avait fait le buzz il y a quelques années, grâce au film qui en avait été tiré…).

Je n’ai pas trop aimé en revanche qu’il dépeigne les chrétiens pratiquants comme des fondamentalistes (ce qu’il dit en parlant de ce qu’il a été). Ce n’est pas parce qu’il ne comprend plus pourquoi il a agi comme ça qu’il est obligé de « trahir » ce qu’il a été.

Mais j’ai beaucoup aimé son récit de sa retraite au foyer de l’Arche (foyer chrétien de personnes handicapées), réalisée à un moment où il est quasiment en train de finir d’écrire ce livre (oui car il commente l’écriture de ce bouquin au sein même du bouquin, comme un journal de bord). Il ne croit plus à la révélation du Christ et pourtant il veut y croire, et admet qu’au foyer de l’Arche, en dansant avec la jeune fille trisomique, il a touché du doigt ce « Royaume » que Jésus promet à ceux qui croient en lui. C’est tiré par les cheveux ? C’est du Carrère 😛 !

C’est aussi une lecture astringente pour le croyant car l’auteur est évidemment très bien informé de toutes les thèses qui pourraient démontrer que, non, Jésus n’a pas pu faire ça, ou il n’a pas pu naître de cette façon, etc (mais ce ne sont que des thèses, et non parole d’évangile 😉 ). Certaines erreurs (y compris minimes, comme la mauvaise orthographe de « Medjugorje ») me font penser qu’il n’hésite pas à être un peu léger sur certains points pour mieux servir son histoire. D’où un doute sur la qualité de ses informations. Son livre n’est évidemment pas un travail d’exégète, ce à quoi il ne prétend pas, mais en fait, on ne sait pas trop quel est son statut : un simple essai mâtiné d’ego-histoire ? un roman ? ou un vrai travail d’enquête (comme il le revendique lui-même) ? Ce qui est sûr, et qu’il s’est totalement approprié des personnages ayant vraiment existé historiquement pour en faire des personnages de fiction  qu’on aime bien suivre dans toutes leurs aventures (à quand le tome 2 ? 😉 ).

On pourrait donc dire d’Emmanuel Carrère que, comme Alexandre Dumas, s’il brutalise l’histoire (sainte), c’est pour lui faire de beaux enfants. Mais rien ne vaut l’original : ça me donne envie de relire l’évangile et les actes des apôtres tout ça !