Claude Izner, Mystère rue des Saints Pères

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C’est jour de fête en ce 23 juin 1889 : pensez donc, elle vient d’être inaugurée ! Qui donc ? Mais LA tour évidemment, celle imaginée par Monsieur Eiffel pour être le clou de l’Exposition universelle de Paris ! Dans la ville-lumière en ébullition, les neveux de la brave Eugénie Patinot traînent la pauvre femme engoncée dans son corset jusqu’aux cinquante hectares de l’Expo. Ils veulent être parmi les premiers à se presser aux étages de la tour. Eugénie croit défaillir dans l’ascenseur qui lui fait penser au canon imaginé par Jules Verne pour se rendre De la terre à la lune. Elle se promet de déposer un cierge dès qu’elle sera sortie de cette tour infernale. Mais une mystérieuse piqûre la transportant illico dans un monde meilleur l’empêche d’accomplir son dessein. Cette mort subite n’échappe pas à l’attention de Victor Legris, jeune libraire de la rue des Saints-Pères, et de l’équipe du journal Le Passe-Partout qui trinquaient à ce moment-là sur la première plateforme de la tour. Les jours suivants, d’autres morts attribuées à des abeilles attirent les soupçons de Victor Legris. Aiguillonné par les beaux yeux de la dessinatrice russe Tasha Kherson, troublé par le comportement de son associé japonais Kenji Mori, il n’en faut pas plus pour le lancer dans une enquête entre les hauteurs de Montmartre, le quartier latin, le parc Monceau et les bas-fonds de Saint-Michel…

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Claude Izner est le pseudonyme de deux sœurs bouquinistes, romancières et réalisatrices. Ce Mystère rue des Saints-Pères est le premier d’une série consacrée au personnage de Victor Legris, libraire-enquêteur à la Belle Epoque. Et il est ma foi très plaisant.

Amis des livres, vous allez vous régaler en parcourant les rayons de la librairie Elzévir remplis de trésors (comme les Caprices de Goya), en croisant « Monsieur France » (Anatole !) en personne, en entendant Legris se moquer des « ismes » (romantisme, naturalisme, réalisme, symbolisme…) et menacer de les jeter dans « l’isthme de Panama », en lisant par-dessus l’épaule du commis Joseph les romans policiers que celui-ci dévore, ou en vous ébaudissant du goût de la Comtesse de Salignac pour les bluettes conventionnelles d’auteurs aujourd’hui oubliés mais ayant vraiment existé. Les amateurs d’art se réjouiront des querelles opposant les tenants de la peinture officielle et les avant-gardes comme les obscurs Cézanne, Gauguin ou Van Gogh et suivront avec intérêt les pas de Victor en tant que photographe amateur.

« – Vincent Van Gogh, un génie, incompris de même que tous les génies, je parie que vous n’en avez jamais entendu parler. Les fleurs, voyez-vous, personne ne rend ça mieux que lui. C’est si beau ! Chaque fois que je les admire, je reçois un choc. Dire qu’il ne vend rien ! Pas une toile ! On le traite de fou. Un fou pareil, on aimerait le recevoir à sa table. Et Cézanne ! Encore un laissé-pour-compte, à croire que tous ceux que j’admire et qui me déposent leurs oeuvres en échange de couleurs ne me rapporteront pas le moindre fifrelin. » (p. 139)

Plus largement, ce roman est une expérience immersive dans le Paris de la fin du XIXe car nos deux auteures ont soigné le décor : que ce soit les pavillons de l’exposition, la foule bigarrée, l’argot, les différents « villages » de Paris et les villages factices de l’exposition, la bohème montmartroise, les cafés, les chansons à la mode, la réception des découvertes scientifiques par les masses ou l’attente vaine du retour du Général Boulanger, tout est d’époque, jusqu’au moindre bec de gaz !

« Philomène Lacarelle ramassa mollement deux ou trois papiers gras abandonnés par les pique-niqueurs et marqua une pause à quelques pas d’un sanglier dont la hure mitée la fixait avec malveillance.

– Qu’est-ce que t’as à me lorgner de traviole, toi ? Tu ferais une belle descente de lit ! T’es rien qu’un gros cochon bourré de crin, marmotta-t-elle en sortant son attirail. Il paraît que nos ancêtres, ils logeaient là-dedans. J’suis sûre que les miens y s’débrouillaient mieux qu’ça. L’avantage, c’est qu’à l’époque on n’avait pas inventé le loyer… Cro-Magnon qu’ils s’appelaient, tu parles d’un nom ! Ça veut dire quoi, Cro-Magnon ? J’ai les crocs, magnons-nous ? Allez, Philomène, huile de coude et cœur au ventre ! » (p. 237)

C’est ce qui fait tout le sel de cette aventure digne des ambiances du Chat Noir, des tableaux de Toulouse-Lautrec ou des nouvelles de Maupassant. L’univers sensible de cette fin de siècle, avec sa fièvre, ses différences sociales, son attrait pour la nouveauté et l’exotisme, et pour le progrès scientifique, mais aussi sa misère cachée sous les ors de la jeune IIIe République confiante dans le progrès, tout cela est rendu de façon très attrayante. Tout cela stimule l’imagination, presque trop, comme si le duo d’auteures avaient voulu fignoler le moindre détail, et fait passer au second plan une intrigue qui reste assez classique, à la manière du genre policier de l’époque. Comme le pauvre Joseph, on se perd un peu à suivre Victor Legris dans ses incessants va-et-vient.

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« Bal au Moulin Rouge » de Toulouse-Lautrec, 1890

Qu’à cela ne tienne, je n’ai pas boudé mon plaisir, bien au contraire !

Un livre découvert grâce à Florence.

« Mystère rue des Saints-Pères » de Claude Izner, Editions 10-18, 2003, 283 p.

 

Sébastien Japrisot, La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil

Comme j’ai laissé « La chartreuse de Parme » en stand-by (je suis officiellement en pause de Stendhal, je n’ai pas renoncé) pour me plonger dans « La guerre et la paix » de ce cher Tolstoï (1er tome = 982 pages en poche), comme par ailleurs bébé number two devrait bouleverser débarquer dans nos vies d’ici peu, je n’ai pas tellement eu la tête ni la matière nécessaire pour publier de nouveaux billets sur ce blog. Je vous laisse donc, jusqu’à l’accomplissement de mes missions actuelles, avec ce vieeeuuux billet (6 mois de fermentation) que je n’avais toujours pas publié, car j’attendais de finir la dernière histoire (que je n’ai finalement jamais terminée car je ne l’ai toujours pas réemprunté à la bibliothèque…).

J’aime les bibliothèques municipales, leurs rayons recelant un potentiel varié et (plus ou moins) fourni de lectures, leur atmosphère feutrée, leur gratuité. Souvent on y entre avec une ou deux idées de livres bien précises, et on en ressort avec une pile de 8-10 bouquins de tout formats, dont très peu correspondent à nos projets bien arrêtés. Un peu comme dans les brocantes. Mais c’est tellement bon ! Et l’on peut y découvrir de telles pépites !

Parfois cependant, un titre rêvé mais que l’on ne cherchait même pas, prend les devants et se présente à nous, tout guilleret, avec l’air de nous faire une bonne surprise. C’est ce qui m’est arrivé avec les romans de Sébastien Japrisot.

Afficher l'image d'origineTout a commencé avec la lecture du scénario du dernier film de Johann Sfar, « La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil« , qui m’avait fort intriguée, l’histoire d’une jeune secrétaire parisienne à qui son patron confie sa somptueuse décapotable pour qu’elle la ramène au garage. Sur un coup de tête, elle décide de prolonger un peu cette occasion unique de conduire le bolide et sans se l’avouer elle prend la fameuse « route des vacances », la mythique nationale 7, et décide d’aller à la mer qu’elle n’a jamais vue. La classe à Dallas (ou à Palavas). Mais tout ne se passe pas comme prévu : un inconnu l’agresse dans une station service et la blesse au poignet, et les gens sur qui elle tombe, le garagiste, un policier à moto, une aubergiste, jurent l’avoir vue la nuit précédente avec exactement la même blessure au poignet. Or la nuit précédente, elle était à Paris en train de taper un rapport urgent à la machine… avec ses deux poignets en bonne santé ! De coïncidences troublantes en rencontres imprévues, elle frôle la folie et la paranoïa mais poursuit son équipée sauvage jusqu’à Marseille. Car la dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil n’a pas épuisé toutes ses cartouches…

J’ai ensuite su que ce scénario était en fait inspiré d’un roman d’un certain Sébastien Japrisot, publié dans les années 60 et déjà porté à l’écran. Or je préfère toujours lire le roman original avant de voir le film qui en est adapté. Dès lors je l’ai inscrit sur ma petite liste (très longue en fait) de « livres à lire ». Mais je ne pensais pas le trouver de sitôt. Et voilà-t-y pas qu’en vadrouille à la fameuse bibliothèque, encombrée de ma poussette et de ma fille qui dormait dedans, empêchée d’accéder l’étage des romans inaccessible par ascenseur, mais ayant déjà fait main basse sur quelques ouvrages d’histoire (ma marotte et mon gagne-pain) et de psychologie (pour garantir à ma fille une éducation à peu près correcte), j’ai découvert dans le bac des « livres rendus » un recueil de tous les romans policiers de Sébastien Japrisot ! Il me faisait signe avec sa large tranche et le nom de l’auteur se découpant en grosses lettres noires et… il contenait « La dame dans l’auto… » ! Comme j’aime ces moments de grâce que le train-train quotidien peut nous offrir 🙂

A12919J’ai d’abord dévoré « La dame… ». Puis j’ai lu tranquillement le reste des romans du recueil. Malheureusement pas assez vite pour finir « l’été meurtrier » (je devais le rendre) qui vaut son pesant de cacahuètes pourtant, popularisé par l’adaptation cinéma avec Adjani et Galabru.

Petite précision préliminaire, seul l’un des récits, « Compartiment tueur », mérite vraiment le nom de roman policier. Les autres s’apparentent plus aux genres du roman à suspense, roman noir, thriller, roman psychologique. Autre précision, tous ont été portés à l’écran, et trois d’entre eux sont même des scénarios que Sébastien Japrisot (nom d’auteur de Jean-Baptiste Rossi) a directement écrits pour le cinéma.

Je crois que j’ai eu un coup de ♥ pour l’oeuvre de l’auteur, même si certains textes (notamment les scénarios) sont moins littérairement aboutis. Il a une écriture nerveuse, maîtrisée, épousant parfaitement l’esprit et le langage des années 60-70. Il a surtout une prédilection pour les jeunes femmes, mi-vamps, mi-dactylos, à la personnalité ambiguë, souvent affectées d’un passif familial assez chargé, dont il fait des héroïnes inoubliables, notamment « La dame dans l’auto » et Éliane de « L’été meurtrier ». Leurs aventures s’apparentent souvent à des thérapies de choc de leurs traumatismes. D’où un entremêlement d’action, de psychologie, voire d’onirisme, qui étonne et détonne. J’aime aussi la place que prend Marseille et « le sud » dans ses livres, lui qui en est originaire. (Pour info, c’est aussi l’auteur d' »Un long dimanche de fiançailles »).

Compartiment tueurs (1962)

Une jeune femme est retrouvée morte étranglée au matin dans le compartiment du train de nuit reliant Marseille à Paris. L’inspecteur Grazzi flanqué de son jeune collègue Jean-Loup Gabert sont mis sur le coup. Leur premier réflexe est de regarder la liste des voyageurs qui ont partagé le compartiment de la malheureuse. L’un d’eux les contacte. Ils recueillent le témoignage de certains autres. Mais les jours suivants, ces passagers sont assassinés un à un. La clé réside peut-être dans la jeune Bambi, 20 ans, passagère introuvable, et le mystérieux passager que personne n’a vraiment vu et dont personne ne sait si c’est un homme ou une femme.

Un roman policier au rythme enlevé, un inspecteur Grazzi à mi-chemin entre Maigret et le commissaire Adamsberg de Vargas, une PJ bien dans son jus au 36 quai des orfèvres, et une histoire d’amour touchante qui s’ébauche entre deux jeunes provinciaux un peu perdus sur le pavé parisien. Et bien-sûr, une révélation tonitruante !

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Piège pour Cendrillon (1963)

Une jeune fille s’éveille d’un long coma dans un hôpital parisien. Elle est amnésique, elle est riche et elle a survécu à l’incendie de sa villa dans le sud qui a complètement changé son apparence. Sa compagne du même âge n’a pas eu la même chance, elle a péri dans l’incendie. La survivante s’appelle Mi (Michelle), la morte s’appelait Do (Domenica). Ces deux jeunes filles maintenaient une relation complexe depuis l’enfance, marquée par l’inégalité sociale, des caprices d’enfant gâtée et un arrivisme forcené soigneusement dissimulé. Peu à peu, Mi commence à se poser des questions sur son identité : ne serait-elle pas plutôt Do ? Le voile des apparences laisse lentement apparaître l’ombre d’un drame effroyable.

C’est un roman très psychologique (forcément), avec des bribes de passé qui remontent comme d’un cauchemar. Prenant, mais semé d’invraisemblances. L’intérêt réside vraiment dans l’abîme vertigineux dans lequel plonge l’héroïne : est-elle Mi ? est-elle Do ? Comment concilier deux personnalités antagonistes ? A en devenir complètement schizo ! (On retrouve le thème du dédoublement dans le récit suivant).

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La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil (1966)

J’ai déjà raconté l’histoire. Et c’est définitivement mon préf’ de tout le recueil ! La mécanique de l’intrigue et de son dénouement sont mathématiquement ficelés. Le lecteur est saisi par le suspense, mais surtout par l’équation qui semble impossible à résoudre : Dany, la conductrice, était-elle à Paris en train de taper un rapport, ou sur la route Paris-Marseille, la nuit précédant sa virée complètement imprévue sur cette même route, au volant de la voiture de son patron ? Incompréhension, peur, exaspération, sentiment d’irréalité… La tension est à son comble ! Est-il possible qu’elle ait mené une double vie sans le savoir elle-même ? Qu’une part d’elle-même ignorait ce que l’autre faisait ?

L’héroïne est très attachante : un physique de rêve (blonde et élancée), mais du caractère, du courage et de l’obstination malgré ses fêlures (sa myopie, son passé d’orpheline, ses névroses). J’ai apprécié cette atmosphère très sixties qui mêlait archaïsme et modernité : on mangeait déjà des sushis à Montparnasse (!), dans les bureaux les employés ne pensaient qu’au pont du 14 juillet, et on pouvait mener une vie sexuelle très libre, tout en cousant son trousseau et en se prenant une beigne de son amoureux comme qui rigole. Le style d’écriture est somptueux et baroque, l’auteur donne vie à cette jeune femme qui parle comme un gavroche, puis s’en distance pour prendre un point de vue neutre, ça claque, ça piaffe, et puis de temps en temps des pensées inquiétantes, presque subconscientes, ponctuent ce road trip féminin mené sans temps morts.

Extraits : « Les Marseillais sont des gens très bien. D’abord, ils ne vous insultent pas plus que les autres, si vous essayez de leur passer dessus, mais en plus ils prennent la peine de regarder votre numéro d’immatriculation, et quand ils voient que vous êtes un 75, ils se disent qu’évidemment, il ne faut pas trop vous en demander, ils se tapent la tempe de l’index, comme ça, mais sans méchanceté ni rancœur, seulement pour faire ce qu’il faut, et si à ce moment vous déclarez: « Je suis perdue, je n’y comprends rien à votre ville pourrie, il y a plein de stops partout qui me veulent du mal, et moi je cherche la Gare Routière à Saint-Lazare, est-ce que seulement ça existe? », ils compatissent, ils s’en prennent à la Bonne Mère de votre infortune, ils s’agglomèrent une douzaine pour vous renseigner. »

« Deux gendarmes en uniforme kaki étaient arrêtés devant. Je ne les ai vus qu’au dernier moment, presqu’en arrivant sur eux. Je regarde toujours au sol en marchant, par crainte de buter sur un éléphant quelconque qui échapperait à ma vue. Jusqu’à l’âge de dix-huit ans, j’ai porté des verres qui étaient loin d’être aussi bons que ceux que j’ai à présent, j’étais plus souvent jambes en l’air que debout, on m’appelait : « l’avion-suicide ». L’un de mes cauchemars préférés aujourd’hui encore, c’est une bonne grosse poussette de bébé abandonnée dans une entrée d’immeuble. Une fois il a fallu trois personnes pour nous séparer. »

« Est-ce que ça existe, de faire un pas aussi banal que tous les pas qu’on a faits dans sa vie, et sans se rendre compte, de franchir une frontière de la réalité, de rester soi, vivante et parfaitement éveillée, mais dans le rêve nocturne de mettons sa voisine de dortoir? Et de continuer à marcher avec la certitude qu’on n’en sortira plus, qu’on est prisonnière d’un monde calqué sur le vrai mais totalement inepte, un monde monstrueux parce qu’il peut s’évanouir à tout instant dans la tête de la copine, et vous avec? »

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 Je n’ai pas noté sur le moment mes impressions sur les autres histoires, mais en vrac :

Le passager de la pluie : scénario écrit pour le cinéma. J’ai aimé cette confrontation d’une femme violée un soir de pluie, et un détective américain. Très film d’action mais aussi histoire d’amour sans suite. Le personnage de Mélie est très touchant dans sa vulnérabilité et sa force, et le thème du viol vécu comme une honte sociale rendrait presque cette lecture féministe.

Adieu l’ami : là encore, un scénario de film. La seule histoire où les femmes ne tiennent pas le premier rôle. C’est un duel entre deux hommes qui cherchent tous les deux un trésor (mais lequel ?) enfermés dans les locaux d’une entreprise pendant un week-end prolongé. Traîtrises, suspense, machinations et amitié virile rythment le récit. C’est la seule histoire que j’aurais en fait préféré voir au cinéma (avec Charles Bronson et Alain Delon !). J’imagine bien les locaux de cette entreprise impersonnelle et moderne, à la sauce Jacques Tati dans « Playtime ».

La course du lièvre à travers champs : Un autre scénario, inepte à la lecture, je ne l’ai pas terminé. Peut-être sa version filmée est-elle meilleure ?

L’été meurtrier : Je n’ai pas pu en finir la lecture mais l’écriture est géniale, extrêmement prenante, crue, chaque personnage prenant la parole à tour de rôle avec sa façon de parler et de voir les choses dans ce petit village provençal pas si tranquille de la fin des années 70… Eliane et « Pin-Pon » sont des personnages fascinants, très bien campés, la « culture locale » est rendue de façon presque naturaliste. On s’achemine vers une vengeance sanglante !

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#clubtignasses

Patrick Modiano, Rue des boutiques obscures

modianoUn homme remonte le cours de son passé, qu’il a oublié. Pour l’aider, d’improbables témoins, qui peut-être le reconnaîtront, ou lui fourniront des photographies jaunies, des souvenirs épars, de vieux papiers sur lesquels sont parfois griffonnés de vieux numéros de téléphone : AUTeuil 26-48 ; ou des noms aux sonorités envoûtantes : Sonachitzé, Denise Coudreuse, Rubirosa, Freddie Howard de Luz, Gay Orlow…

Tout dans ce roman est empreint de nostalgie, pour ce qui a été et n’est plus. Les traces que les hommes et les femmes laissent sur le grand livre du destin ne sont guère plus que des pattes de mouches qui sont peu à peu recouvertes par la poussière du temps. Mais Guy Roland, homme sans passé, parvient peu à peu à entrapercevoir une silhouette, le destin d’un homme en contre-jour, destin qui connut une brutale embardée durant les temps obscurs de l’Occupation.

Ce livre est une vraie exploration du temps mais aussi de l’espace : boulevards, quais, rues et ruelles de Paris, halls d’immeubles auxquels Modiano rend toute leur poésie, parc d’un château décati ou gare de province, on est introduit dans un univers palpable qui possède le grain des vieilles photographies.

J’ai beaucoup apprécié ma première incursion dans le monde de Modiano, qui me fait penser, un peu, à celui d’un auteur que j’affectionne particulièrement même si je n’en ai jamais parlé ici (il serait temps) : André Dhôtel. Dhôtel aussi aime faire disparaître ses personnages, lui aussi mêle réalisme et onirisme, mais il est plus souriant que Modiano, plus « rat des champs » et Modiano plus « rat des villes » (me semble-t-il).

Rendons à César ce qui est à Jules (comme dirait quelqu’un qui se reconnaîtra 😉 ) : je n’aurais pas lu Modiano sans la plus modianesque des blogueuses : Galéa.

Marcel Pagnol, Le Schpountz

Affiche du film Le Schpountz (1938)
Affiche du film Le Schpountz (1938)

Marcel Pagnol. En prononçant ce nom, on croit déjà entendre grésiller les cigales et glouglouter le pastis dans un café du vieux port. On croit tout savoir de ce fleuron de la provençalité (la provençalitude ?), ce héraut de l’assent, ce troubadour des collines, tout ça parce qu’on a lu La Gloire de mon père et Le Château de ma mère quand on était petite (et vu le très beau film qui en a été tiré dans les années 1990 avec les sublimes mélodies de Vladimir Cosma, surtout celle-là), ri de « Pomponnette » dans La Femme du boulanger, et pleuré devant la tragédie à la grecque de Marius et Fanny (dans l’avion – sic – en regardant coup sur coup les deux films réalisés par Daniel Auteuil).

Mais a-t-on vraiment lu et compris Pagnol ? Question snob qui fait très magazine littéraire intello-prout-prout, je sais, mais je profite du fait d’avoir récupéré gratuitement un stock de titres de Pagnol (don d’une collègue dans un lycée sinistre il y a trois ans) pour parfaire ma connaissance de celui qu’on range facilement dans la bonne vieille catégorie de la culture populaire et du folklore régional.

Et avant d’aborder les oeuvres immortelles, Jean de Florette et compagnie, je veux parler d’un scénario de film de Pagnol écrit sous forme de pièce de théâtre, lu en deux heures, et dont le rôle principal est destiné tout exprès à Fernandel (on y évoque même ses longues dents !). Il s’agit du Schpountz.

Qu’est-ce qu’un Schpountz ? Tout le comique de la pièce repose sur ce terme inventé pour correspondre à une certaine catégorie d’individus parfaitement sains d’esprit mais qui perdent les pédales dès qu’on aborde le sujet du cinéma car ils se croient destinés à une brillante carrière d’acteurs quand ils en sont en réalité très éloignés. Le prototype du genre c’est Irénée Fabre, le (anti-)héros de la pièce, jeune gandin bon à rien et imbu de « son don ». Un grand badigasse, aurait dit ma grand’ mère provençale. A part repousser les attaques ironiques de son oncle, épicier marseillais, aux crochets duquel il vit, il n’a encore rien fait de sa vie, encore moins cherché à obtenir la gloire au cinéma car elle est censée lui arriver toute cuite dans le bec. Et c’est bien ce qui va arriver, quand il croise par hasard les joyeux drilles d’une équipe de tournage d’un film… mais non sans de nombreux quiproquos, gags, rebondissements, coups de théâtre, et sous les traits du comique de farce plus que sous ceux du jeune premier que le pauvre Irénée avait imaginé.

Ce qui est très plaisant dans cette pièce-scénario, même lue, c’est la description du milieu du cinéma des années 1930, bien connu de Pagnol le cinéaste, qui en profite pour glisser le nom de ses égéries, Raimu par exemple. Ce qui est plaisant aussi, pour ceux qui l’apprécient, c’est le regard bienveillant que Pagnol porte sur ce petit monde. Chez lui, la lutte des classes a des fleurs dans la barbe : le riche producteur Meyerboom fraternise avec la petite secrétaire et conjure les techniciens de l’inclure dans leurs coups pendables. Les épiciers radins et arnaqueurs ont du coeur et les naïfs sont récompensés de leur naïveté.

Pour finir, je vous livre ces deux répliques qui m’ont frappée par leur vérité :

Françoise : « Alors, tu crois que pour celui qui vous aime, on est toujours belle ?

Astruc : – C’est la même chose, parce que belle, ça veut dire aimée. »

Alors d’accord, c’est plein de bons sentiments, mais par les temps qui courent, c’est très plaisant (je me répète, oui oui !).

Georges Simenon – La Folle de Maigret

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Contexte de lecture : Samedi, premier jour de soleil, après un tunnel de jours gris. Je sors rejoindre le square, dont le carré de pelouse me fait signe depuis ma porte-fenêtre. Un Simenon en poche.

Image extraite du téléfilm « La Folle de Maigret » (1975)

Une frêle vieille dame rôde autour de l’entrée du 36, quai des Orfèvres. Chaque jour elle s’enhardit un peu plus, jusqu’au jour où elle demande à voir le commissaire Maigret. Ce dernier s’y refuse et c’est le jeune inspecteur Lapointe qui s’y colle, pour s’entendre dire par Mme Antoine que des objets sont légèrement déplacés chez elle durant ses absences. La prenant une folle, l’inspecteur exécute quand même une visite de rigueur à son domicile où elle vit seule, et ne trouve rien de suspect. Quelques jours plus tard, Maigret tombe nez à nez avec la vieillarde, qui l’a attendu dans la rue. Comptant sur lui comme sur son unique sauveur, elle le prie de venir en personne chez elle, constater les faits. Gêné, il promet mais reporte plusieurs fois la visite. Au 36, tout le monde la nomme déjà « la folle de Maigret ». Deux jours plus tard, on retrouve la vieille dame assassinée dans son appartement.

Je ne connaissais pas vraiment Simenon avant de commencer cette lecture. Mais il y a comme un retour en grâce de Simenon actuellement, encouragé par la réédition de ses succès par Le Monde et la publication de l’Autodictionnaire Simenon par Pierre Assouline. Je me suis laissée aller à acheter un tome de 3 Maigret dans un kiosque. J’y voyais une lecture sociologique, une plongée dans le « milieu » parisien cinquante ans en arrière.

C’est un peu de ça dont il s’agit : un petit maquereau à la manque entretenu par une femme mûre qui a été fille mère dans le temps, « l’indic de la bande des Corses », un ancien malfrat rangé des affaires dans sa villa de la Côte d’Azur, un intermédiaire barman à Toulon…

Mais ce n’est pas cela qui a retenu mon attention. Je me plais, bien-sûr, à glaner les « nouveautés » de l’époque, que Simenon campe sans ostentation : les « hippies » dépenaillés qui inspirent la crainte au bourgeois, les juke box, les parties de guitare dans les bars qu’on improvise avec un groupe d’Anglais de passage.

Ce que j’aime dans un roman, même court comme celui-ci, c’est quand il rejoint directement mon ressenti du moment. Dans ce Simenon-là, il fait beau, on est en mai, « le ciel était d’un rose légèrement bleuté, les feuilles des arbres d’un vert encore tendre, et les oiseaux pépiaient à l’envi » (p.225). Le commissaire est guilleret quand il rentre chez lui à pied ou se promène bras dessus bras dessous avec madame Maigret. Le temps qu’il fait est régulièrement évoqué, comme pour rendre compte du temps qui passe. Quand je détournais la tête de ma page, je pouvais apercevoir des découpes de ciel bleu à travers le feuillage de l’arbre sous lequel j’étais étendue. « Paris avait les couleurs d’un décor d’opérette » (p. 187). Le comble de la satisfaction ! J’étais Maigret.

Oui, on colle bien le commissaire à la trace ; heureusement, ce n’est pas un hyper-actif. On est avec lui, derrière son bureau. Avec lui, au bar de la brasserie Dauphine, en train de siroter un petit blanc pétillant des bords de Loire. On lui emboîte le pas, dans le wagon-lit, sur le lieu du crime ou aux funérailles de la victime, comme les inspecteurs Lapointe, Lourtie, Torrence. Par le processus d’identification opérée par le lecteur, Maigret me fait penser à un autre fin limier du XXe, Tintin, mais un Tintin mâtiné de Haddock, ne rechignant pas à un plat d’andouillettes ou à un verre de calvados contre l’avis de son médecin. On l’imagine légèrement renfrogné, avec le visage de Gabin.

Et l’on est touché de voir affleurer son humanité en des instants fugaces. Son remord de n’avoir pas pris la vieille dame au sérieux, et elle est morte. Son regret de n’avoir pas de fils. Ses petits plaisirs. Son entente domestique avec sa femme. Tout l’art de Simenon est de suggérer ces brèches d’humanité l’air de rien, d’un point de vue très proche du commissaire sans être totalement interne.

Bilan : il ne faut pas s’attendre à un roman policier à gros suspense et ficelles nouées avec virtuosité. L’intérêt ne vient pas de la découverte du coupable mais de l’enquête, plus profonde, sur la vie humaine. Tout cela dans un langage simple et sobre, sans effets de manche (l’équivalent de la ligne claire d’Hergé ?). Un plaisir subtil.