Un été sans les hommes, de Siri Hustvedt

Comme un bon verre de vin jeté derrière la cravate, le bonheur de se découvrir des affinités avec un auteur ensoleille nos pensées et gonfle nos veines d’un sang nouveau. Notre monde chaotique retrouve un peu de sa queue et de sa tête. L’auteur met des mots sur nos ressentis indicibles et les actions incompréhensibles de nos congénères trouvent leur place dans la grande mécanique universelle. Tout cela par le truchement de personnages en apparence très éloignés de nous. C’est là le miracle (roulements de tambour) de la littérature.

Le caractère éphémère du sentiment humain est proprement risible. Les fluctuations de mes humeurs dans le courant d’une seule soirée me donnèrent l’impression d’avoir un caractère en chewing-gum(P. 77)

Par cette péroraison, je l’espère, pas trop éléphantine, vous aurez compris que j’ai eu le coup de cœur pour « Un été sans les hommes » de Siri Hustvedt. J’ai suivi sans barguigner cette femme de 50 ans quittée de la plus hypocrite des façons par un mari qui souhaite faire une « pause » dans sa vie conjugale trois fois décennale. Mais comme il ne s’agit pas de n’importe quelle femme (c’est une poétesse) (sic), ni de n’importe quel mari d’ailleurs (c’est un neurobiologiste), on évite le pathos habituel sur ce genre de sujet. Le pire est déjà passé (une bouffée délirante soldée par une semaine en séjour psychiatrique) et Mia, la narratrice, décide de quitter Brooklyn pour passer l’été dans son Minnesota natal. Contrairement aux apparences, ce n’est pas un enterrement de première classe dans un trou paumé du midwest américain. Sa vie retrouve un contenu grâce aux femmes qu’elle va y fréquenter, qui toutes lui présentent des miroirs d’elle-même, de son passé et de son avenir : du cercle d’amies octogé-nonagé-centenaires de sa mère, aux sept adolescentes à qui elle donne des cours de poésie, en passant par sa jeune voisine, mère de deux enfants en bas âge et délaissée par un mari instable. Sans les hommes donc, le roman respecte son intitulé programmatique, à la notable exception de Simon, le nourrisson.

De la phénoménologie du coucher de petit enfant (ô combien je m’identifie ! ) : Pendant ce temps, Lola menait une campagne parallèle avec son petit moulin à paroles déluré de même pas quatre ans, Flora, qui lambinait, faisait le singe et négociait son parcours vers ce que Sir Thomas Browne a un jour appelé « le frère de la Mort ». Vaillamment, oh, comme elle combattait vaillamment la perte de conscience en recourant à toutes les ruses possibles : histoires pour s’endormir, verres d’eau et juste encore une chanson, jusqu’à ce que, épuisée elle aussi par les rigueurs de la bataille, elle s’abandonne, l’articulation d’un index recourbé dans la bouche… (p. 76).

L’humour de la femme délaissée devrait compter au rang du patrimoine culturel, au même titre que l’humour anglais ou l’humour juif. Il est à la fois spécialement corrosif, subtilement désenchanté et pourtant toujours très tendre. Mia ne déclare pas la guerre aux hommes, loin de là ; elle s’analyse, ainsi que son couple failli, avec la distance amusée d’un entomologiste qui étudierait la sexualité des gendarmes (les insectes, pas les gardiens de la paix). Les aléas de ses compagnes de 13 à 102 ans lui permettent de dresser un portrait à vif de la condition féminine aujourd’hui. De la furtivité du harcèlement entre filles à l’occultation de leurs désirs profonds, les femmes sont elles condamnées à se détourner sans cesse de leur être ? À vivre pour et par les autres ? Les affres sentimentaux des ‘jeunes » viennent se superposer aux trajectoires conjugales des « anciennes », en un palimpseste sans cesse réécrit que ne renierait pas Jane Austen, qui fait ici plusieurs apparitions pour notre plus grand bonheur (d’autant que c’est dans le cadre d’un club de lecture du troisième âge).

Et qui d’entre nous reprocherait à Jane Austen ses dénouements heureux ou affirmerait que Cary Grant et Irene Dunne ne devraient pas se réconcilier à la fin de Cette sacrée vérité ? Il y a des comédies et il y a des tragédies, pas vrai ? Et elles se ressemblent plus souvent qu’elles ne sont différentes, un peu comme les hommes et les femmes, si vous voulez mon avis. Une comédie, c’est quand on arrête l’histoire exactement au bon moment. (P. 214)

Pourtant l’auteur ne tombe pas dans la fatalité. Elle intercale de manière amusante (je suis fan du procédé) des appartés sur différentes théories neuro-cognitives cherchant à expliquer, sans succès définitif, les raisons des écarts entre femmes et hommes. L’élan vital et créateur de Mia jaillit également à travers ses poèmes qui parsèment le livre en compagnie de poèmes écrits par des poètes « réels », qui investissent ainsi clandestinement le champ de la prose (une solution à la désaffection pour la forme poétique dans le public des lecteurs ?).

Un passage qui parlera sans doute à beaucoup de blogueuses littéraires : Le club de lecture, c’est très important. Il en pousse partout, comme des champignons, et c’est une forme culturelle presque entièrement dominée par des femmes. En réalité, la lecture de fiction est souvent considérée comme une activité féminine, de nos jours. Beaucoup de femmes lisent de la fiction. La plupart des hommes, non. Les femmes lisent des fictions écrites par des femmes et par des hommes. La plupart des hommes, non. Si un homme ouvre un roman, il aime avoir sur la couverture un nom masculin ; cela a quelque chose de rassurant. On ne sait jamais ce qui pourrait arriver à cet appareil génital externe si l’on s’immergeait dans des faits et gestes imaginaires concoctés par quelqu’un qui a le sien à l’intérieur. (p. 175). Messieurs, faites-la mentir !

Pour tout dire, je suis tombée sous le charme de cette écriture faussement désinvolte qui rit d’elle-même, s’arrête un moment pour adresser un message d’affection au lecteur, se répond d’un paragraphe à l’autre et se demande comment elle va faire pour parler d’événements distincts mais néanmoins simultanés. Ce côté théorie littéraire en action m’enchante, tout comme les autres genres littéraires qui d’habitude courent parallèles au genre romanesque (la neurologie, la psychologie, la philosophie, la linguistique et même le dessin) mais sont ici fondus allègrement dans l’histoire racontée. Cela me rejoint plus que 100 traités savants car les personnages et les situations croqués avec la jovialité du désespoir insuflent un courant de vie dans nos interrogations existentielles.

Mia, dans mes bras, vieille amie.

Siri, dans mon panthéon, chère écrivain.

Le temps nous embrouille, vous ne trouvez pas ? Les physiciens savent jouer avec mais, en ce qui nous concerne, il faut nous accommoder d’un présent fugace qui devient un passé incertain et, si confus que puisse être ce passé dans nos têtes, nous avançons toujours inexorablement vers une fin. En esprit, cependant, tant que nous sommes vivants et que nos cerveaux peuvent encore établir des connexions, il nous est possible de sauter de l’âge adulte, puis en sens inverse, et de dérober, dans l’époque de notre choix, un petit morceau savoureux ici, un autre plus amer là. Rien ne peut jamais redevenir comme avant, mais uniquement comme une réincarnation ultérieure. Ce qui était autrefois l’avenir est maintenant le passé, mais le passé revient au présent à l’état de souvenir, il est ici et maintenant dans le temps de l’écriture. (P. 211).

« Un été sans les hommes » de siri Hustvedt, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 2011, 216 p.

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Guy de Maupassant, Une vie

« Une vie » de Maupassant, ce n’est pas 24 heures dans la vie d’une femme mais plutôt ce temps central qui court de la période du pré-mariage à celle du veuvage, soit l’essentiel d’une vie de femme de la petite noblesse normande au début du XIXe siècle.

de287-unevieMaupassant nous introduit brillamment dans la psyché de Jeanne, jeune oie blanche de 19 ans qui retourne enfin dans son foyer après des années austères au couvent. Choyée par des parents affectueux dont elle est la fille unique, elle retrouve avec ravissement la Nature qui s’éveille au printemps dans le manoir familial, idéalement situé au bord d’une falaise, dans le pays de Caux. Les paysages, les bois et bosquets, les vallons et vallées, les aurores et les nuits, la mer (« la mer, toujours recommencée ! »), tout participe à l’éveil de ses sens. Et tout d’un coup surgit l’Homme à l’orée d’un chemin, que rapidement nous pressentons être son Destin. 

Il y a une grande modernité chez Maupassant. Certes, a priori ce roman suit le schéma classique de la femme déçue et oisive du XIXe siècle, se morfondant en une lente descente aux enfers, une sorte de Madame Bovary en herbe (Maupassant admirait beaucoup son mentor Flaubert).

Mais tout n’est pas si tragique au fond chez Maupassant, la vie suit son cours avec une certaine légèreté, et Jeanne ne finit point comme Madame Bovary. Au passage, Maupassant égratigne tout ce beau monde avec une ironie légère : les aristocrates idéalistes et ceux qui comptent les quartiers de noblesse, les hobereaux avares, les paysans rusés, les curés bons vivants et les fanatiques, la naïveté des jeunes filles pour tout ce qui a trait à l’acte conjugal, les « fins de race »…

Tout cela au milieu de descriptions splendides de la nature normande (et corse !) et des mœurs de ses habitants qui confinent au récit sociologique : les châtelains qui « règnent » en seigneurs féodaux côtoient l’arrivée du chemin de fer qui bouscule le rythme campagnard ; la pratique religieuse, volatile et superstitieuse, se marie sans trop de peine au voltairianisme du baron, le père de Jeanne ; et Jeanne se confessant volontiers à son curé, notamment à propos de sa vie conjugale la plus charnelle, ne fait pas donner les sacrements à son fils…

In fine, les personnages ne sont pas toujours là où on les attend et j’ai été charmée par les subtils revirements de situation, même s’il ne faut s’attendre à un coup de théâtre majeur. On finit cette lecture avec une légère amertume… Car tout de même, Jeanne et le comte… je n’en dis pas plus mais je le pense très fort ! Avis à ceux qui l’ont lu 😉

Cette lecture participe à mes deux challenges de l’année (bingo !) :

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  • Le Challenge Myself dans lequel je me suis fixée la lecture de classiques (traînant dans ma PAL justement).

 

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Ian McEwan, Sur la plage de Chesil

« C’était encore l’époque – elle se terminerait vers la fin de cette illustre décennie – où le fait d’être jeune représentait un handicap social, une preuve d’insignificiance, une maladie vaguement honteuse dont le mariage était le premier remède. Presque inconnus l’un de l’autre, ils atteignaient, étrangement réunis, un des sommets de leur existence, ravis que leur nouveau statut promette de les hisser hors de leur interminable jeunesse – Edward et Florence, enfin libres ! » (p.14)

Sur la plage de ChesilDécidément, je ne quitte pas le secret des alcôves, et je ne quitte pas McEwan non plus, grâce à la proposition de Lili de lire ce roman en commun (je vous invite à lire son billet ici). Au passage, j’aime l’idée des lectures communes : découvrir ce que l’autre a pensé d’un livre que l’on vient de terminer, comparer les avis et les commenter… Ça apporte une dimension plus sociale à la lecture – qui est sinon, il faut bien le dire, un tête-à-tête assez exclusif entre un lecteur et un auteur qu’il ne connaît pas personnellement la plupart du temps (souvent d’ailleurs, le second est déjà mort) et des personnages qui n’existent pour ainsi dire que dans un imaginaire partagé. De là à dire que les grands lecteurs ne sont pas seuls dans leur tête… 😉

Florence et Edward s’aiment, ils viennent de se marier et sont arrivés dans l’hôtel de leur nuit de noce, au bord de la plage de Chesil. Mais ils sont jeunes et chastes et, en ce début des années 60, la prude Angleterre n’a pas encore inventé la mini-jupe. Tout ne va donc pas se passer comme chacun l’espérait…

Avec la plage de Chesil, j’ai retrouvé le romancier d’Expiation, profond, parfois tragique, mais aussi léger et ironique, même si clairement, là encore, pour moi le second titre demeure inégalé. Sur la plage de Chesil ne fait que 148 pages après tout, et n’a pas le temps de pousser des ramifications aussi profondes que celles d’Expiation.

La narration ici se concentre sur nos deux tourtereaux : le face-à-face qui précède la nuit de noce, les rappels de leur rencontre, leurs échanges, les idées que chacun se fait de l’autre, tout cela est narré de façon à ce qu’on passe subtilement de l’un à l’autre comme dans un duo de musique classique.

McEwan manie avec précision la fine pointe des sentiments humains, et il le confirme de façon magistrale ici : peur, espoir, honte, émerveillement, ennui, béatitude, colère, inhibition, orgueil, il sait exactement trouver les mots et les bonnes images pour coller au plus près de ce que ressentent ses personnages.

« Elle se souleva sur un coude pour mieux le dévisager, et ils se regardèrent droit dans les yeux. C’était encore pour eux une expérience toute neuve, vertigineuse, que de plonger le regard une minute entière dans celui d’un autre adulte, sans gêne ni retenue. » (p.58)

J’ai admiré comment il arrive à susciter notre intérêt pour tel ou tel personnage, en narrant des épisodes marquants de son passé. Je pense notamment à cette scène magnifique où le jeune Edward, à 14 ans, prend conscience de lui-même grâce à une révélation que son père lui fait à propos de sa mère. La cristallisation de sa personnalité d’adulte se fait à ce moment-là, parce que son père a su exprimer verbalement quelque chose qu’Edward sentait confusément depuis tout petit. Ce passage de l’enfant à l’adulte est bouleversant.

« Ces termes dissolvaient toute intimité, ils mesuraient froidement sa mère à l’aune de critères que tout le monde pouvait comprendre. Un fossé se creusait soudain, non seulement entre Edward et elle, mais aussi entre Edward et son environnement immédiat, et il sentit son être, ce noyau profondément enfoui dont il ne s’était jamais occupé jusqu’alors, acquérir une réalité objective, tête d’épingle incandescente dont il voulait que personne ne devine l’existence. » (p. 71)

Il est aussi le romancier de la fatalité, du grain de sable qui vient enrayer la belle mécanique de l’amour. Les non-dits, une pudeur excessive, un clair manque de communication dans ce jeune couple qui plane dans les hauteurs, la fierté offensée également, il suffit d’un rien pour faire basculer l’histoire vers une issue que l’auteur ménage comme un chausse-trappe. Contrairement à Asphodèle (qui parle magnifiquement bien de ce roman), je ne pense pas que Florence ait vraiment un problème sexuel. Dans ma vision optimiste, il aurait suffi qu’elle parle simplement de ses peurs à son fiancé. Avis aux couples qui veulent durer : com-mu-ni-quez ! (Sachez-le, si un jour je me reconvertis professionnellement, je serai conseillère conjugale !)

« La jeune mariée prenait tout son temps – encore une tactique pour retarder l’échéance, qui ne faisait en réalité que l’enferrer davantage. Elle avait conscience du regard adorateur de son mari, mais dans l’immédiat elle ne se sentait pas trop tendue ni bousculée. En changeant de pièce elle avait plongé dans un état irréel, inconfortable, aussi encombrant qu’un vieux scaphandre en eau profonde. Ses pensées ne semblaient plus lui appartenir : elles lui étaient insufflées, comme de l’oxygène par un tuyau. » (p.75)

Mais si l’auteur retrace assez bien les jeunes années d’Edward et sa personnalité, un plus grand mystère couve la vie de Florence, et l’auteur semble faire allusion très très très indirectement – peut-être l’ai-je rêvé – quoique non, puisque Lili m’a dit qu’elle avait eu la même impression que moi – à un traumatisme de son adolescence. J’eusse aimé (ah le charme désuet du conditionnel passé) en savoir un peu plus sur elle, il ne me reste plus qu’à imaginer.

In fine, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que l’auteur avait amorcé une histoire très prometteuse et qu’il la clôturait trop brusquement, en queue de poisson, sous la forme d’une fable à la morale implacable. Ce déterminisme vaut à ce livre d’échapper à mon coup de cœur. Je n’ai pu m’empêcher non plus de penser que McEwan avait mis un peu de lui dans Edward. Et enfin, sur la plage de Chesil, je n’ai pu m’empêcher d’entendre la voix d’Yves Montand chanter : « …Et la mer efface sur le sable / Les pas des amants désunis… »

« Sur la plage de Chesil » de Ian McEwan, Gallimard, 2008, 148 p.

Challenge « A year in England« 

Léonor de Récondo, Amours

Afficher l'image d'origineLe Loir-et-Cher en 1908, non pas chez Laurette, mais chez maître Anselme de Boisvaillant, notaire (décidément, cette profession me colle aux basques en matière de lectures de l’année !). Au rez-de-chaussée et au premier étage se languit sa jeune épouse Victoire. Cela fait cinq ans qu’elle espère donner un enfant à son mari. Elle se sent vide et inconsistante. Au sous-sol et sous les combles s’échine la jeune bonne Céleste. Élevée à la dure, elle n’a jamais eu une pleine conscience d’elle-même. A la faveur d’une naissance va en advenir une seconde : celle de différentes amours qui vont réchauffer la sage maison bourgeoise. 

J’avais oublié la recommandation de Lili : j’ai lu la 4e de couverture qui effectivement en dit trop long sur une histoire somme toute assez simple. Des phrases concises et claires, au présent, plantent le décor d’une sorte de vaudeville Belle Epoque pour un éternel trio amoureux : ici le mari, sa femme et la bonne.

J’en connais qui ont eu le coup de cœur pour ce roman, qui en ont parlé magnifiquement, et à raison, et je m’excuse auprès d’eux par avance de ma franchise à son propos. Mais, si le style est suffisamment fluide et clair pour m’avoir permis de lire ce roman en une heure ou deux d’insomnie, si certaines trouvailles sont belles comme une sonate de Bach jouée avec passion au piano (Léonor de Récondo n’est pas musicienne pour rien), je dois dire que je n’ai guère été touchée aux entrailles par un récit qui est tout de même censé être celui d’un éblouissement amoureux et d’une découverte du corps. Peut-être les personnages, l’époque elle-même, ne sont-ils pas suffisamment travaillés à mon goût. Je n’y ai pas cru, tout simplement. Il me manquait cette touche d’authenticité, de vérité qui font les grands romans. J’ai plutôt eu l’impression d’un exercice de style, certes joliment écrit et mis en scène, mais comportant des détails qui me gâtaient mon plaisir. Par exemple ce père Gabriel (à l’époque, je crois qu’on disait « Monsieur l’abbé ») qui promet l’enfer à l’une de ses ouailles. Comment dire… Non. Pas au début du XXe siècle. Au début du XVIe d’accord. Mais pas en 1908. (Encore que je n’en sais pas plus que l’auteur n’est-ce pas, je n’ai pas épluché les archives des curés de l’époque, mais c’est une impression, et j’en ai eu d’autres semblables. Or je suis très sensible aux impressions et aux détails qui sonnent justes !)

J’ai quand même été touchée par le personnage de Céleste. Je crois que c’est un personnage, et une histoire en général, qui gagneraient à être approfondis. La condition domestique est une grande pourvoyeuse de drames sociaux, amoureux ou satiriques comme en attestent Jane Eyre, Le Journal d’une femme de chambre ou Les Bonnes, et le cas de Céleste ne déroge pas aux deux premières catégories.

Mais pourquoi le bébé lui-même a-t-il si peu de présence ? Est-il simplement l’instrument de la rencontre ? Pourtant là aussi, je me serais attendue à ce que l’amour si particulier unissant une mère à son enfant soit davantage mis en valeur.

Alors oui, il y a la beauté des corps, l’épiphanie de l’amour, tout cela est bellement narré, mais vous l’aurez compris, je suis passée à côté…

« Amours » de Léonor de Récondo, Ed. Sabine Wespieser, 276 p.

Haruki Murakami, Chroniques de l’oiseau à ressort

« Reprenant mes esprits, je remarquai un vrombissement léger et monotone dans l’air, comme des ailes d’insectes. Non, le son était trop artificiel, trop mécanique pour être produit par un insecte. La fréquence variait de façon subtile, vers le grave ou l’aigu, comme une radio réglée sur ondes courtes. Je retins mon souffle, tendis l’oreille, essayant de savoir d’où venait ce bruit. Il semblait venir d’un point dans les ténèbres et en même temps de l’intérieur de ma propre tête. La frontière entre ces deux mondes était vraiment difficile à déterminer dans cette profonde obscurité. » (p. 868).

Coucou !

Je suis là !

Oui, oui, je sais, ça fait longtemps que je n’ai point pointé mon nez par ici.

murakamiMais j’ai une excuse, et de taille : je me farcissais les 950 pages de « mon » Murakami. Et c’est une lecture qui prend son temps, avec des embardées brusques et des pannes moteur.

Et puis, depuis mon dernier billet, l’ignoble a eu lieu en plein cœur de Paris et… je n’ai pas eu la force d’ajouter ma voix aux torrents de mots qui se sont déversés sur le net, comme des milliers de larmes pleurant les morts de la nation. Non pas que je n’ai pas communié, et vibré, à certains textes emplis de peine abyssale, de (stu)peur, de colère, d’espérance aussi, et de force. Mais quand notre réalité change si brusquement comme ça, et qu’elle ne sera jamais plus vraiment la même qu’avant (j’ai l’impression de parler comme Murakami), j’ai besoin d’un temps de recul et de silence.

Bref, revenons au sujet du jour : mon premier Murakami !

C’est l’histoire d’un homme de trente ans (quel bel âge n’est-ce pas) qui s’appelle Toru Okada, habite à Tokyo et est au chômage. Un beau matin, il commence à recevoir d’étranges coups de téléphone de femmes inconnues et des visites aussi, une voyante, un vétéran de la guerre de Mandchourie, sa jeune voisine, qui lui racontent leur vie. Et puis sa femme, Kumiko, disparaît. Et après quelques plongées dans les profondeurs de son inconscient (et du puits de ses voisins), il se décide à se mettre à sa recherche. Il y a aussi un personnage maléfique dans l’histoire, c’est le frère de sa femme. Ah oui, et un « oiseau à ressort » dont le symbolisme m’a un peu échappé, mais qui semble lié au passage du temps, aux rapprochements parfois insolites entre événements du passé et événements du présent.

Murakami, il faut accepter de rentrer et de se laisser guider dans les méandres de son univers. Les éléments de l’histoire, qui nous semblent disparates au début, se rejoignent ensuite pour former un ensemble cohérent, sinon très réaliste. Ainsi Toru va devoir apprendre de ses nouveaux amis des histoires qui vont parfois se révéler des clés de l’énigme de la disparition de Kumiko ou des moyens de découvrir la vérité, une vérité forcément fuyante sous le vernis de la réalité. Mais on est d’accord, certaines histoires restent complètement obscures. Il y a une bonne dose de tao là-dedans : une vérité à découvrir par l’immersion de soi dans un espace vide, le ying et le yang… Toru a un peu le caractère de l’eau qui dort : il semble passif jusqu’à ce qu’il se mette à agir, avec persévérance et parfois impulsivement.

Je ne dirais pas que j’ai été conquise, mais oui, ce roman m’a quand même bien pris par la main et embarquée dans son monde, un monde où un chat disparu, une jupe qui manque au pressing ou un chapeau en plastique rouge ont un sens propre qui dépasse leur simple apparence. Les Chroniques, c’est un peu le monde de Narnia de la vie de banlieue, un grossissement de la réalité qui la rend étrange et enchanteresse et peut basculer par moment dans une para-réalité un peu fantastique. Mais contrairement au monde féerique de C.S. Lewis, il y a des scènes assez crues, sur lesquelles malheureusement, je tombais systématiquement le soir au moment de m’endormir (un viol, et des scènes insoutenables de la guerre russo-japonaise en Mandchourie lors de la Seconde Guerre mondiale), et vous savez, j’ai l’imagination galopante et le cœur tendre (je ne supporte même plus les scènes où les animaux souffrent maintenant, ça a à voir avec ma lecture du moment). Une autre chose qui m’a chiffonnée, c’est de ne pas savoir si l’histoire de Toru a lieu dans les années 1980 ou 1990, or en plus d’avoir un cœur de guimauve, j’ai une certaine psychorigidité sur les dates (qui est la seule blogueuse à afficher les dates d’édition dans ses titres de billet, hein ? 😉 ).

Je suis contente d’avoir découvert cet auteur si connu, en commençant par une de ses œuvres moins connues. Je vais laisser reposer (au moins un an) et poursuivrai peut-être avec L’Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage. Malgré tout, il y a des choses qui, maintenant que je suis sortie de cette lecture depuis 3-4 jours me semblent de plus en plus « mystico-gazeuses » comme dirait mon cher et tendre, et sans grand intérêt (heu, le pouvoir « chamanique » qu’une riche femme d’affaires découvre en Toru, ça j’avoue, je n’ai pas trop compris).