Moi qui n’ai pas connu les hommes, de Jacqueline Harpman

Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Que puis-je ? À ces questions, il est bien difficile de répondre avec certitude. Mais imaginez que vous soyez, comme la narratrice, enfermée dans une cave avec trente-neuf autres femmes, sans savoir où vous êtes ni pourquoi on vous mis là. Vous êtes servie en nourriture deux fois par jour par des gardiens impassibles qui ne répondent pas à vos questions. Ils vous surveillent 24 heures sur 24, vous empêchent de vous toucher physiquement et de hausser le ton, et vous êtes même obligée de faire vos besoins et votre toilette en public. Comme, de plus, vous êtes la plus jeune du groupe, vous ne vous rappelez plus du « monde d’avant » dont parlent les autres femmes, ni même de votre nom. Ça ressemble à une honnête version de l’enfer, n’est-ce pas ? (Je ne dis même pas totalitaire, vu que dans le totalitarisme il existe au moins une idéologie, si délirante soit-elle, qui sert de support et d’explication à l’expérience vécue. Ici, non. Peut-on faire pire que le 1984 d’Orwell ? Apparemment, oui.)

L’audace de ma pensée me suffoquait. Depuis des années, nous étions ici, réduites à une impuissance totale, déchues, démunies de tout même des outils pour se tuer, déféquant en pleine lumière sous les yeux de tout le monde, sous leurs yeux : moi, je voulais gêner un gardien et je pensais en avoir trouvé le moyen.

Imaginez à présent que par un hasard des plus sidérants, vous soyez amenée à sortir de la prison où vous avez été retenue tant d’années avec votre groupe, et que vous sortiez enfin à l’air libre : que ressentiriez-vous ? Que diriez-vous à la vue d’un désert pratiquement vide, seulement peuplé d’autres caves analogues d’où vous tirez la nourriture (surgelée en quantité astronomique) et le matériel de survie de base ? Comment faire société quand on est que quarante femmes ? Et comment se sentir exister dans le temps quand, au fur et à mesure des années, vous devenez la seule survivante dans un monde vide ?

L’élan qui venait de m’emporter réveilla des choses confuses en moi : se donner la main, marcher en se tenant par la taille, se serrer dans les bras, ces mots étaient dans mon vocabulaire, ils désignaient des gestes que je n’avais jamais faits.

Vous l’aurez compris, ce récit à teneur fortement dystopique pose beaucoup de questions fondamentales, sans apporter de réponses toutes faites. Au lecteur de se projeter, et c’est terriblement vertigineux. Cela ressemble à l’expérience particulièrement machiavélique d’un savant fou qui aurait décidé de catapulter des groupes humains non reliés en parenté ni en amitié sur une planète inconnue, pour voir ce qu’ils deviennent, et s’ils restent humains malgré tout. Dans le cas de la narratrice, cela m’a aussi fait penser à ces cas (réels ou inventés) de petits enfants perdus dans la jungle et qui ont grandi sans connaître ce qu’est une famille, l’amour, l’expérience sociale de base dans un monde aussi technique et sophistiqué que le nôtre. Peut-on être humain sans avoir de rapport avec d’autres humains ou une société diversifiée ? Est-on humain autrement ? Naît-on humain ou le devient-on ? Pour la narratrice, l’insensé est son lot commun depuis son plus jeune âge, contrairement aux autres femmes plus âgées ; elle a donc moins de mal à s’adapter à cette vie si éloignée de la nôtre et elle trouve certaines ressources en son for intérieur pour se sentir exister. Elle nous est pourtant aussi étrangère qu’une Alien venue d’une autre planète.

… le temps est affaire d’être humain et, vraiment !, comment pourrais-je me considérer comme un être humain, moi qui n’ai connu que trente-neuf personnes et toutes des femmes ?

Ce court roman m’a fait penser à une foultitude d’autres oeuvres du même acabit. La quatrième de couverture évoque Kafka, Paul Auster ou Le désert des tartares, que je n’ai pas ou peu lus ; moi j’ai surtout et d’abord pensé au Mur invisible de Marlen Haushofer : même cas d’une femme qui doit apprendre à vivre et à se débrouiller sous une immense « cloche » invisible qui la sépare d’un monde extérieur pétrifié sur une place, à la suite d’un cataclysme inexpliqué. Dans le genre de robinsonnades post-apocalyptique, il y a aussi Malevil de Robert Merle (grande lecture de mon adolescence) ou Station Eleven de Emily St-John Mandel. Du côté dystopique, ou conte métaphysique, j’ai aussi pensé à Cristallisation secrète (le côté totalitaire, inexplicable d’un monde qu’on ne maîtrise pas) mais aussi Madrapour, toujours de Robert Merle (12 personnes sont dans un avion sans personnel de bord, et sans savoir où il va), voire à La servante écarlate de Margaret Atwood. Mais en fait, ça ne joue pas pour ce dernier, car contrairement à ce que l’on pourrait croire au début, le propos de Moi qui n’ai pas connu les hommes n’est pas féministe mais « simplement » humaniste. Il y a aussi un côté science-fiction dans cette oeuvre, puisque les femmes se demandent si elles n’ont pas été transportées sur une autre planète à la suite d’un terrible événement dont elles ne se souviendraient pas.

La force de ce texte est qu’il n’apporte aucune réponse claire ; comme la narratrice, on ne peut qu’émettre des suppositions. Le sens de son existence solitaire devient dès lors dangereusement fuyant, surtout si on le met en perspective avec le mouvement impersonnel des planètes au-dessus de sa tête. Il force à chercher ce qui apporte du sens, ce qui nous inscrit dans le temps et dans l’espace : la relation avec les autres, notre famille, notre couple, nos amis, mais aussi avec ce qui nous est différent (les inconnus du métro ou de l’autre bout du monde) – et la chaîne des événements qui compose la trame de notre vie et de l’histoire. Pourtant, ce récit n’est pas complètement triste ni violent, il transmet une forme de sérénité mélancolique, d’acceptation. Toutefois sa tonalité cauchemardesque – cet état que vous voulez quitter à tout prix, dont vous croyez parfois être parvenu à sortir, mais en fait non – est assez oppressante. On est plus dans le registre « poil-à-gratter » que « feel-good », cela va sans dire, ce qui en fait une lecture marquante, et osons le mot, bouleversante à bas bruit.

… et je me dis que je suis seule sur cette terre qui n’a plus ni geôliers ni prisonniers, ignorant ce que je suis venue y faire, maîtresse du silence, propriétaire de caves et de cadavres, je me dis que j’ai marché des milliers d’heures et que bientôt je ferai mes derniers dix pas pour aller déposer ces feuilles sur la table et revenir me coucher sur mon lit de mort, vieille femme toute desséchée dont les yeux que nulle main ne fermera regarderont toujours vers la porte.

J’ai lu Jacqueline Harpman pour la LC qui lui est consacrée aujourd’hui dans le cadre du mois belge.

« Moi qui n’ai pas connu les hommes » de Jacqueline Harpman, Le livre de Poche, Stock, 1995, 192 p.

Publicités

Chien-loup, de Serge Joncour

9782081421110Juillet 1914. Jamais de tels cris n’étaient descendus depuis les collines. Jamais on n’avait entendu beugler comme ça. Vers minuit, au village, les premiers hurlements résonnèrent depuis les hauteurs, des hurlements lointains, qui à l’évidence se rapprochaient. Les anciens eux-mêmes ne déchiffrèrent pas tout de suite ce hourvari, à croire que les bois d’en haut étaient le siège d’un furieux sabbat, une rixe barbare dont tous les acteurs seraient venus vers eux.

(Incipit)

Été 1914 – été 2017.

Un siècle sépare ces deux époques et pourtant, à Orcières dans le Lot-et-Garonne, le temps semble s’être arrêté. Quand Lise et Franck parviennent au gîte qu’ils ont loué, niché au sommet d’un mont presque infranchissable, ils se retrouvent face à la nature la plus sauvage qui soit : pas de voisin, pas de réseau, une vieille maison de pierres inhabitée depuis longtemps et un silence « cosmogonique » que viennent seulement troubler des bruits d’animaux la nuit. Tout de suite un étrange chien-loup semble les adopter. Au village de Limogne, on est plutôt réticents de les savoir à Orcières. Et pour cause, ce mont est réputé porter malheur. Pendant la guerre de 14, un dompteur allemand et ses huit fauves ont créché là-haut, du temps où le village d’Orcières-le-bas existait encore…

Alternant la narration entre les deux époques, Serge Joncour recrée un univers sensoriel livré aux pulsions les plus primitives : feulements des lions et des tigres, odeurs musquées, flamboiement de la végétation livrée à elle-même, instincts de chasse avivés, peurs ancestrales, désirs vitaux, complicité entre l’homme et l’animal… Dans le causse, tout y passe.

Les chapitres consacrés au temps de la guerre vécu par les femmes, les vieux et les enfants au village (et par les animaux !) sont des pépites d’histoire culturelle, par le bas, le biais, voire le non-humain. L’auteur se saisit merveilleusement de ce courant actuel qui cherche à faire l’histoire des corps, de tous les corps : les millions de corps de soldats malmenés dans les tranchées et exposés à la présence incessante de la mort sont mis en miroir avec les corps épuisés des femmes qui doivent se charger du travail des hommes et de perpétuer la vie à bout de bras. Quant aux corps animaux en tout genre, on voit combien ils sont étrangers aux calculs humains dans leurs instincts (y compris carnassiers) mais pourtant pris dans les rets de la guerre, ou des appétits humains : bétail livré au feu du champ de bataille, vieilles carnes, boeufs voire éléphants que l’on utilise pour le labour, tendres brebis que l’on dissimule dans l’estive pour les soustraire aux gendarmes, loups que l’on craint toujours au début du 20e siècle… Et ces corps puissants de fauves dont la menace comme l’attrait magnétique planent sur Orcières et viennent troubler le corps réprimé de la veuve de guerre… Où l’on voit que, quoi qu’on y fasse, le lien homme-animal est très profondément ancré.

« Du jour au lendemain, les hommes basculèrent dans la barbarie et la fureur, et la mort, ce microbe peu subtil qui enjambe allègrement la barrière des espèces, faucha en quatre ans de guerre des générations d’hommes en même temps que des millions de chevaux, de boeufs et de mules, tout autant que des chiens, des pigeons et des ânes, sans compter tous les gibiers coincés dans la démence des feux, toute la faune sauvage surprise par les bombardements, les légions de proies immolées sans même avoir eu l’honneur d’être chassées, aussi bien des chevreuils que des renards, des lièvres anéantis dans les territoires incendiés, alors que les autres se faisaient braconner par des ombres qui cherchaient de quoi manger. »

Ce contexte archaïque de la guerre contraste avec la narration de 2017, bien évidemment, et vient apporter un suspense légèrement inquiétant sur l’issue des vacances de Lise et Franck, ce couple de quinquagénaires parisiens bien de leur époque. On rit de la scène d’arrivée au gîte, où un Franck en panique quadrille le mont malgré les broussailles qui le lacèrent, à la recherche d’une connexion réseau pour son smartphone. Lise est pour sa part enchantée de l’absence totale de civilisation car elle veut retrouver l’état de Nature. Eh oui, au début du 21e siècle, on n’a plus peur du loup mais des ondes, des OGM et des ogres que sont Netflix et Amazon pour un petit producteur de cinéma comme Franck. L’auteur a le chic pour épingler nos manies, nos réflexes et nos gestes bien modernes. Ceci étant, les instincts ataviques reprennent le dessus au fil des jours passés à Orcières… Saviez-vous que les chevreuils aboient un peu comme des chiens ? Chassera bien qui chassera le dernier !

« Sans plus le moindre sang-froid il se mit à marcher de long en large pour essayer d’attraper du réseau quelque part, il tenait le téléphone tendu devant lui, comme une télécommande pour rallumer le monde. »

Je savais déjà combien la prose de Joncour était goûtue et son personnage principal masculin d’emblée sympathique ; et combien cela s’harmonisait avec son propos qui tourne autour du surgissement d’un désir super-vital au coeur de notre monde über-virtuel. On touche là à une façon d’écrire qui fait attention à la prosodie, à la cadence de son mouvement, et c’est aussi savoureux à lire que d’imaginer des galets roulant sans fin dans du velours. Mais son précédent roman, Repose-toi sur moi, m’avait un peu perdue dans les méandres de son intrigue apprêtée. Ici cette histoire tenue et tenace d’un coin maudit du Lot m’a davantage captivée, ainsi que la correspondance entre deux époques, et le décalage du point de vue en direction d’un monde à la lisière de la sauvagerie. Mais la véritable sauvagerie, est-elle animale ou humaine ? Telle est la question qui traverse tout le livre. En tout cas, aucun personnage (humain s’entend) n’est vraiment inoubliable, tous semblant finalement superficiels au regard de l’intensité minérale, végétale et animale de l’endroit.

Je n’avais vu passer ce roman de la rentrée littéraire, ni sur les blogs, ni sur les étals des libraires. C’est finalement ma petite bibliothèque de village dont je me ris si souvent qui me l’a mis sous les yeux et je l’en remercie. Joncour est décidément un auteur à guetter, mais qui me surprend à chaque fois.

Et vous, l’avez-vous lu ?

« Chien-loup » de Serge Joncour, Flammarion, 2018, 476 p. 

Aurélien, de Louis Aragon

« La marque de ces journées, c’était une façon de stupeur, une inconscience. Le temps s’en va, comme si on avait l’éternité à soi, comme si ce qui faisait son prix eût été qu’on le gâchât. »

51dSP6L50NL._SX301_BO1,204,203,200_Je n’ose vous dire le temps que j’ai mis à lire ce roman débordant « d’amour et de déchirure », cela nuirait à ma réputation sur la blogosphère. Pourtant, ma lenteur n’a rien à voir avec le plaisir douloureux que j’en ai pris à la lecture. Oh et puis si quand même un peu, avouons-le : je savais dès le départ que le roman se destinait à moduler le fameux refrain « Il n’y a pas d’amour heureux » du poème d’Aragon (publié la même année qu’Aurélien, en 1944). Donc je reculais un peu l’échéance. Au passage, quelle belle crétinerie que cette quatrième de couverture qui annonçait platement la fin comme si de rien n’était ! On a condamné des éditeurs au pilori pour moins que ça… #aubûcher #éditionde1989

Quand on a aimé passionnément un livre, tout ce qu’on peut en dire peut très vite s’apparenter à une trahison. J’ai tant aimé de choses dans la lecture d’Aurélien, à commencer par Aurélien lui-même, ce héros qui arrive à conjuguer une virilité pleine de douceurs maladroites et une insaisissable réserve. Aurélien, c’est l’oiseau de nuit du Pigalle et du Montmartre des années 1920, le rentier ancien combattant de la Grande Guerre qui n’a aucun but dans la vie et n’a jamais vraiment aimé avant de rencontrer Bérénice. Bérénice qu’il trouve « franchement laide » au tout début. Pauvre Aurélien qui se laisse tellement berner par son ancien compagnon d’arme, ce sournois playboy d’Edmond Barbentane, qu’il n’a pas compris que celui-ci le jetait dans les bras de Bérénice pour se venger d’une affaire privée. Et pourtant, du marais fangeux des basses passions humaines peut surgir ce pur diamant de l’amour (oui ça y est, je me prends pour Saint Augustin là).

« Pour la première fois de sa vie, Aurélien éprouvait, avec cette acuité de sentiment qu’on n’a, en général, qu’un peu avant le réveil, dans la dernière période du sommeil, Aurélien éprouvait le vide absolu de sa vie. »

Je ne vous raconte pas comment la scène au bar du Lulli’s, lieu de la cristallisation de l’amour entre Aurélien et Bérénice, m’a prise de court par son intensité, au milieu des phrases légères parfumées au jazz. Génie de l’écrivain qui parvient à transmettre, sans en faire des patacaisses, toute la naïveté et la fulgurance étrange d’un amour naissant.  Jeune adulte, je me souviens avoir été bouleversée par les poèmes d’amour d’Aragon. Je découvrais pour la première fois l’emprise directe de la poésie sur mes émotions. J’ai retrouvé un peu de ce pouvoir dans le roman, bien que d’une manière très différente. L’art romanesque d’Aragon ne me fait pas penser à la poésie mais au cinéma. Ou plutôt, disons que toutes les scènes de rencontre entre Aurélien et Bérénice sont pour moi comme des scènes de cinéma en noir et blanc de la Nouvelle Vague (au risque d’être légèrement anachronique).

« Ils se trouvèrent sur le balcon : « C’est beau », murmura-t-elle. Paris bleuissait déjà. Elle était appuyée contre lui, tout naturellement, elle ne se dérobait pas. Il l’entoura de ses bras comme s’il avait peur qu’elle eût le vertige. Il avait bien le vertige, lui… »

D’autant que le roman ne serait pas le même s’il ne se confondait pas si intimement avec Paris ! La Seine et ses sortilèges délétères (le thème de la nage et de la noyade dans le fleuve est omniprésent) donnent à l’histoire une tonalité inquiétante, grise.  Comme si les personnages étaient condamnés à être engloutis par leur destin. Mais il y a aussi le côté flamboyant de la ville-lumière ; il faut se promener avec Bérénice dans les rues de Paris pour goûter à la magie du Paris 1920’s d’Aragon. C’est un vrai régal ce tour-operator dans le temps !

« La Seine n’avait pas de distractions, elle. Cette suite dans les idées qu’ont les rivières ! Couler comme ça, dans le même sens, sans jamais oublier, sans se tromper… »

(Petite parenthèse, James Cameron a honteusement plagié Aragon avec sa fameuse scène où Jack et Rose s’enlacent sur le proue du Titanic ; on retrouve la même avec Aurélien et Bérénice en guest-stars surplombant la Seine ! #jesuisoutrée).

Mais il n’y a pas que du cinéma dans Aurélien. Il y a aussi des scènes de pur vaudeville, notamment toutes les scènes concernant Edmond et sa femme Blanchette, ou sa maîtresse la grande (comédienne !) Rose Melrose. Les dialogues ciselés pourraient être retranscrits tels quels dans une pièce de théâtre comique, d’autant qu’ils se produisent souvent dans des intérieurs cossus.

Et puis, chez Aragon, l’amour côtoie souvent la guerre. Aurélien s’inscrit dans le cycle du Monde réel qui part de la Belle Epoque pour aboutir à la Seconde Guerre mondiale et à ses suites. La politique n’est jamais bien loin. Il décrit de façon très vivante l’ambiance des banquets d’anciens combattants, et les hiérarchies sociales, un temps bousculées par la guerre, qui se reforment à peu près comme avant, à la plus grande amertume de ceux qu’elle a laissé sur le bord du chemin. Le monde capitaliste et ses affaires interlopes en prennent aussi pour leur grade (c’est là qu’on se rappelle qu’Aragon est un communiste convaincu), tout comme le milieu de l’art, joyeusement brocardé avec la figure de l’imaginaire Zamora, qui se pose en rival de Picasso. La génération Montparnasse défile pour notre plus grand plaisir : à part Picasso, il y a les dadas, Cocteau, Mistinguett, Diaghilev, les Américains de la génération perdue, et une allusion à peine transparente au groupe des surréalistes dont Aragon a fait partie. Un monde qui se berce d’illusions, ce que vient révéler l’année 1940 dans la dernière partie du roman.

Pensez, même le vieux Monet fait son apparition, et une partie de l’histoire se passe à Giverny !

« — Impossible. Nous avons rendez-vous… Je désirais depuis longtemps… Bébé a pris pour moi rendez-vous avec Claude Monet…

— Claude Monet ? Tu te prends pour un nymphéa ? » 

Il y a Proust aussi…

« Adrien prit le gros livre, comme si on lui avait refilé l’annuaire du téléphone. Ça n’avait pas l’air de l’enchanter, Proust. Chez le coiffeur, on vous donne La vie parisienne. »

Et Bérénice alors ? Parlons-en. Elle n’est pas pleinement aimable, elle coupe les cheveux en quatre, et l’on peut vite être agacé de son acharnement réussi à contrecarrer son propre bonheur. Mais elle est touchante dans ses efforts éperdus de se libérer du poids des traditions et des convenances. Elle est la femme énigmatique, « l’Inconnue de la Seine » aux deux visages si différents selon qu’elle a les yeux ouverts ou les yeux fermés, ainsi que l’a portraiturée Zamora. Et en effet, elle est déchirée entre son attachement à son mari et son amour pour Aurélien, entre sa soif de s’abandonner et son goût de l’absolu, de la liberté. Une vraie héroïne moderne, aussi tragique que son alter ego classique.

« Et Bérénice. Et les rêves de Bérénice. Rien maintenant ne retenait plus ces rêves. Personne. Ni Paul, ni Archie, ni le sourire complice des Vanhout, ni le banjo de Molly. Bérénice rêvait. Oublieuse de ses griefs. Possédée d’une chanson jamais chantée. Parmi les fleurs bleues, le gravier luxueux, devant la maison pareille à toutes les maisons dans les rêves. Et dans ce rêve-ci, il y avait un homme lent et indécis, avec un doux mouvement roulant des épaules, des cheveux noirs… un homme qui emportait le coeur, un homme qui parlait peu, qui souriait bien… Aurélien… mon amour… Aurélien… »

(Rha, ce style merveilleusement versatile d’Aragon, tour à tour lyrique, tendre, primesautier, ironique, sarcastique, grassement comique, argotique… L’exubérance du style indirect libre, et ses phrases courtes qui se déposent une à une comme les plumes d’un oiseau blessé…)

A la fin, ce qu’il reste de sublime dans cette histoire, au milieu de l’agitation vaine du monde, c’est bien l’amour d’Aurélien et de Bérénice, même s’il s’inscrit sous le signe de la mélancolie désabusée de l’auteur. Avec le poète, on peut bien s’exclamer : « Ce qu’il faut de regret pour payer un frisson » !

Comme à la fin des films, j’adresse un grand merci, premièrement à Galéa qui m’a la première donné le goût de ce roman (et je ne suis pas la seule si j’en crois cette émission des bibliomaniacs consacrée entre autres à Aurélien), mais aussi à Lili et Nathalie, sans le rendez-vous desquelles ce livre serait sans doute resté encore longtemps oublié dans ma PAL…

Allez voir aussi le billet de Rosa consacré à Aurélien ce jour.

Je ne pouvais évidemment clore ce billet sans ceci :

« Aurélien » de Louis Aragon, Folio Gallimard, 1989, 696 p.

Les oiseaux morts de l’Amérique, de Christian Garcin

Les oiseaux morts de l'AmériqueC’est fou comme le fait de bloguer peut vous changer vos habitudes de lecture et vous pousser à sortir de votre zone de confort. Tenez, moi par exemple. Il y a quelques années j’aurais très rarement bougé d’un iota de mes auteurs fétiches. Et voilà-t-y pas que, comme l’a fait Lili récemment, je saute dans l’inconnu, j’ose, je me montre d’une audace folle : j’emprunte à la bibliothèque un livre qui vient de paraître, d’un auteur inconnu au bataillon (enfin, le mien de bataillon, car il est tout de même reconnu dans le milieu, Garcin), et dont je n’ai encore lu aucune critique. La révolution, en quelque sorte.

Eh bien figurez-vous que la révolution me va bien au teint car j’ai frôlé le coup de coeur pour ce roman taille S (un tour de tranche qui convient bien à la fille qui marine dans son Proust depuis des mois). C’est l’histoire d’un homme qui tient peu de place en ce bas-monde : à 70 berges passées, Hoyt Stappleton vit dans un collecteur d’eau à la périphérie de Las Vegas. Sa « petite vie misérable et paisible » est à l’antipode de la capitale du fric et de la débauche. Ses possessions personnelles tiennent dans un baluchon et il ne parle qu’aux grillons et à une famille de mulots qui campent à proximité. Ses compagnons d’infortune en savent peu sur lui, si ce n’est qu’il est un aficionado des voyages dans le futur : non seulement il a lu tous les ouvrages de prospective sur le sujet, mais il se transporte lui-même en pensée dans les siècles, voire les millénaires à venir, et ce qui est sûr, c’est que le pire peut arriver.

« Du centre-ville de Las Vegas jusqu’à la périphérie, les voies ferrées désertes, les no man’s land et les échangeurs autoroutiers, tout un réseau d’égouts et de collecteurs d’eau de pluie traversait la ville de part en part, trois cent vingt kilomètres en tout, des canalisations allant de tuyaux de soixante centimètres de diamètre à des tunnels de trois mètres de haut sur six de large dont beaucoup étaient habités, dessinant un monde souterrain en partie inexploré et secret, une ville bis, un envers du décor à l’ombre des lumières et des paillettes clignotantes du Strip. » (p. 11)

Ce voyageur sans bagage explore aussi l’envers d’une cité mégalo plantée en plein désert du Nevada : avec lui, on arpente les perspectives nues et poussiéreuses des avenues éloignées du centre, les arrières délabrés des motels anonymes, les terrains vagues. Plusieurs vétérans de plusieurs guerres se retrouvent pour partager le même bout de tunnel en guise de toit, boire, évoquer les séquelles des combats et se bagarrer. Hoyt, lui, a fait le Vietnam. Il ne parle jamais de son passé. Mais quand il se décide à emprunter le sens inverse dans ses voyages temporels, ses souvenirs le ramènent à une belle matinée de 1950 dans une cuisine ensoleillée, assis à boire son bol de chocolat, sa mère à ses côtés. Et de cette exploration du passé, il rapporte des pépites tout comme de troublantes trouvailles, enfouies depuis longtemps dans son inconscient. Sous les auspices bienveillants d’une fée bleue plantée au sommet d’un motel en ruine, les différentes strates de temporalité semblent vouloir se tordre, le passé remonte à la surface et embrasse le présent, les coïncidences abondent, et les apparitions sont aussi fugaces que les vérités sont enchevêtrées les unes aux autres.

« Peut-être la ville était-elle à présent truffée d’intersections entre passé et présent, de filons dans la niche temporelle qui ne demandaient qu’à être forés. Pendant quelques secondes, il demeura installé dans la plénitude de cette évidence, si aléatoire pourtant, hésitante et fragile comme un vol de chauve-souris. Puis il secoua la tête, et fit demi-tour. Le trafic et les bruits de la rue se réinstallèrent progressivement. Il passa le portail, rejoignit Sahara Avenue et se dirigea vers les lumières du Strip. » (p. 77)

Sans emphase, avec une grande économie de moyens, comme ces scènes anodines de SDF prenant leur café au soleil à côté d’une autoroute, Christian Garcin ouvre mine de rien quantité de « dossiers » dans cette histoire d’un vieil homme et l’amer : conscience écologique, avec la mise en scène de la surconsommation et du dépouillement, de l’angoisse apocalyptique ; considérations physiques et métaphysiques sur le temps et l’espace par où s’engouffre une part de magie ; récits croisés d’anciens combattants dont les guerres tracent chacune un sillon dans l’éternel champ de bataille de l’histoire ; roman familial d’amour et d’amitié aux personnages attachants ; intrigue à rebondissements ; morceaux de poèmes… Et pourtant, il ne s’agit ni d’une épopée, ni d’une saga, ni d’un roman-fleuve, juste d’un conte américain à la Steinbeck.

« Dessiner le silence : c’était son vrai projet. » (p. 107)

La morale de cette histoire est évanescente et se prête à plusieurs interprétations. Et c’est pourquoi on a envie de prolonger un peu notre séjour au bord d’un collecteur d’eau, sous un soleil de plomb, en compagnie de Hoyt et des autres…

La jolie critique de Télérama, celle de Charybde

« Les oiseaux morts de l’Amérique » de Christian Garcin, Actes Sud, janvier 2018, 220 p.

En toute impunité, de Jacqueline Harpman (et joyeuses Pâques)

Résultat de recherche d'images pour "pâques"Avant de commencer ce billet, laissez-moi vous souhaiter une bonne fête de Pâques. Juifs et chrétiens cette année fêtent Pâques le même jour, c’est un symbole fort dans une actualité qui voit en France des gens être tués parce qu’ils sont juifs…🕊

Malgré ce sombre tableau, Pâques nous invite à espérer quand toute espérance semble déchue. Pâques est un mot qui signifie « Passage » en hébreu : il rappelle le passage de la Mer Rouge par le peuple d’Israël ; et l’événement incommensurable de la mort et la résurrection de Jésus pour les chrétiens. Cela prend une résonance particulière quand on a vu un homme donner sa vie pour sauver celle d’une autre. Que nous soyons croyants ou non, nous avons tous besoin de renouveau dans nos vies (surtout au terme d’un hiver bien longuet). Je crois que cette fête nous invite à franchir un seuil pour nous rapprocher de (au choix) : Dieu – nos proches – le mendiant du métro – le collègue ch**** comme la pluie – les victimes de catastrophe et de guerre – nos potes blogueurs (tant qu’à faire), etc, afin de faire grandir la paix, la joie et l’amour dans ce monde plus que tourmenté.

Et non, pas de poisson d’avril aujourd’hui, mais de l’agneau au menu ! 😋

CVT_En-toute-impunite_3521Voilà, voilà… Après ce petit sermon en bonne et due forme (appelez-moi soeur Ellettres), je vais vous parler d’un conte moderne et joyeusement immoral écrit par Jacqueline Harpman, un bijou absolu pour bien démarrer ce mois belge !

Son intrigue puise à la source des Diaboliques de Barbey d’Aurevilly. Et franchement, quel meilleur patronage que « Le Bonheur dans le crime » cité dans le roman pour parler de femmes exquises qui parviennent à trouver le plus parfait bonheur sur terre en employant des moyens… pas très catholiques ? (La vache, je viens d’apprendre qu’il est de tradition, en Norvège, de lire des histoires de crimes à Pâques… Tant d’à-propos de ma part me sidère).

Un homme (le narrateur) tombe en panne la nuit en rase campagne belge. Obligé de demander l’hospitalité aux plus proches voisins, il fait la connaissance de cinq femmes d’une même famille vivant dans une gentilhommière du XVIIIe siècle magnifique mais très délabrée et dépouillée de son mobilier, vendu au fil des ans. Au cours des jours suivants, il s’éprend du charme naturel mais raffiné de ces femmes qui tiennent à bout de bras et au prix d’efforts surhumains le domaine de la Diguière qu’elles ont hérité de leurs ancêtres. Au point d’échafauder un plan insensé pour trouver l’argent qui réparera la toiture…

« Elles ne mentaient pas du tout : elles peaufinaient le piège que cet homme qu’elles n’avaient jamais vu avait ouvert lui-même sous ses pas. Je prenais une honnêteté inhabituelle pour du cynisme parce que j’avais été élevé dans la bienséance, donc l’hypocrisie ordinaire. Je n’avais jamais eu à défendre que moi-même : elles défendaient leur héritage. Je suis un homme sans passé et sans descendance : elles sont au milieu des siècles, deux à l’arrière et mille devant et ne veulent pas quitter l’étroit sentier où elles cheminent. » (p. 104)

J’ai découvert Jacqueline Harpman grâce aux précédents mois belges, je leur dois reconnaissance éternelle. Son écriture est un régal de précision et d’élégance classique, les imparfaits du subjonctifs alignés comme des majordomes au garde-à-vous, les références littéraires du meilleur goût, l’humour cristallin. Cet habillement de la langue n’étouffe pas la vie des personnages et ne fait pas (trop) anachronique. J’ai tout de suite été conquise par Albertine, Sarah, Charlotte, Clémence et Adèle (sans oublier la brave Madeleine), leur courage effronté, leur mépris des conventions, leur solidarité à toute épreuve et leur attachement sans bornes pour leur maison. Elles sont au centre du récit, petites reines soleil aux pieds nus qui se passent des hommes, lesquels ne peuvent s’empêcher de graviter autour d’elles, fascinés.

« Charlotte et Sarah n’eurent jamais les exigences propres à l’adolescence. Par une bienheureuse occurence, la mode était aux jeans déchirés et à ce que l’on nommait les chemises grand-père, qui s’achetaient pour trois sous aux Puces : à l’école, on les envia d’avoir une mère qui permettait une vêture jugée choquante par les dames de la paroisse ! Elles prenaient des airs supérieurs et se tordaient de rire en rapportant ces propos à Albertine et Madeleine. Elles ne connurent pas les cours de danse classique, les leçons de tennis ou d’équitation de leurs compagnes et s’en moquèrent : elles avaient la Diguière. Princesses déguenillées couronnées de liseron, elles régnaient sur les orties, changeaient les citrouilles en Rolls-Royce, les chats en princes et la pauvreté en fantaisie. » (p. 55)

L’auteure aborde finement la question des liens qui lient certains êtres à un passé incarné en vieilles pierres et quelques arpents de terre, à travers les yeux d’un narrateur qui est lui, dépourvu de liens transgénérationnels. La transmission familiale peut être pesante dans un monde qui favorise le bonheur immédiat sans entrave… à moins de posséder de l’imagination pour concilier goût du présent et continuité. Et les femmes de la Diguière n’en manquent pas, de l’imagination, et vont s’y entendre pour transformer le conte de princesse en fable picaresque !

« Je pensais à la joyeuse tablée de la veille, aux plaisanteries, aux rires, et me dis qu’elles pratiquaient la gaité comme on s’exerce à l’escrime, pour être prêtes au moment de la bataille, dures combattantes qui ignoraient tout de la reddition, mais aussi que ce domaine était leur bonheur, comme l’amant est le bonheur de l’amante, qu’elles riaient car elles étaient heureuses d’être là, entre les bras de l’objet aimé, dans les murs de leur maison, si dénudée qu’elle fût, parcourant la cour pavée comme avaient fait leurs ancêtres, les pas dans leurs pas, sentant dans leur poitrine battre le coeur des générations, elles étaient chez elles comme on est chez soi dans son corps, l’unique bien que l’on puisse posséder jusqu’à ce que mort s’ensuive, et que leurs enfants, et les enfants de leurs enfants y vivent à leur tour. » (p. 63)

J’ai presque été déçue du mince volume du roman (220 pages). Le contexte et les personnages fouillés permettaient de commettre un gros pavé sur les aventures d’une drôle de famille. Mais Jacqueline Harpman a semble-t-il préféré s’en tenir à son intention de départ, écrire une fable. Et le livre se referme sur une vision idyllique, que même la conscience du forfait accompli ne viendra pas entacher…

Pour finir, ces quelques lignes sur le bonheur d’écrire à la main (ça ne vous donne pas envie de lâcher votre clavier pour empoigner votre écritoire et votre plus belle plume  ??)

« C’est là que je pris mes premières notes. Je suis grand écriveur – terme sorti d’usage, mais que mon vieux Larousse de 1906 définit encore : qui écrit beaucoup, qui aime écrire -, j’aime à jouer avec la syntaxe et la grammaire, mais j’aime aussi le mouvement de la plume sur le papier, le plaisir sensuel de former les lettres, bien alignées, arrondies, reliées. » (p. 37)

C’est grâce aux fameuses notes à la plume du narrateur que nous saurons tout sur les dessous de cette famille, dans la grande tradition de Barbey ou Maupassant…

Aucun texte alternatif disponible.Ce billet participe au mois belge d’Anne et Mina

« En toute impunité », de Jacqueline Harpman, Grasset, Le Livre de poche, 2005.