Jeune fille à l’ouvrage, de Yôko Ogawa

Je suis revenue vers Yôko Ogawa, et vous m’en voyez la première surprise. On ne peut pourtant pas dire que ma première expérience avec elle m’avait particulièrement emballée. Son écriture très neutre, sa propension à lâcher des bombes sans crier gare, sa description impassible d’un système totalitaire, tout cela m’avait heurtée. Et en même temps, je m’étais un peu ennuyée à la lire.

Et pourtant, deux jours avant la fermeture des lieux publics, j’ai pioché un de ses bouquins à la bibliothèque. Mystères de l’inconscient… J’ai quand même pris soin de choisir un recueil de nouvelles, en me disant que la forme courte me permettrait de ressentir sur moins de pages à la suite le malaise que j’étais quasi sûre d’éprouver à la lecture. (Il faudra que je m’interroge sur cette envie de lire un texte qui me faisait aussi un peu peur… Le signe, j’ose l’espérer, d’une maturité qui m’entraîne de plus en plus en-dehors de ma zone de confort littéraire ? )

Eh bien je ne garde pas le suspense plus longtemps : malaise il y a pu avoir à l’occasion – notamment quand il fut question de vers parasites et du contenu des intestins d’un écureuil mort (voilà voilà) – mais ce n’est pas du tout le sentiment prédominant à la fin de ce livre. Il y a une forme de grâce très subtile, qui tient à un cheveu, dans ces courtes histoires à la première personne. Dans un cadre on ne peut plus banal, avec des mots très simples, elles ouvrent chacune une petite fenêtre sur un au-delà merveilleux, ou un en-deçà scabreux (parfois les deux).

La première nouvelle, qui donne son titre au recueil, m’a de suite happée. Dans un établissement de soins palliatifs, le narrateur qui accompagne sa mère en fin de vie retrouve une jeune fille qu’il a connue dans son enfance. Une brodeuse. Telle une jeune Parque, elle veille sur le passage des êtres d’un monde à l’autre.

On retrouve cette figure de passeur presque angélique dans « Autopsie de la girafe » : un vieil homme aide la narratrice à faire un deuil qu’elle ne s’avoue pas. Tout est dans le non-dit, l’implicite, l’analogie qui crée une sorte de magie fugace et diffuse.

La dernière nouvelle, « La crise du troisième mardi », m’a beaucoup plue bien qu’elle me semble différente des autres. Plus explicite, plus personnelle. On dirait un fragment autobiographique, un peu dans la veine des nouvelles d’Alice Munro dans Rien que la vie. La rencontre improbable, dans un train, d’une jeune asthmatique et d’un vendeur de bijoux. Sans faire de mauvais jeux de mot, c’est un vrai petit bijou d’humanité fragile.

Ce recueil possède une unité profonde, même si certaines nouvelles sont plus « fantastiques », et d’autres plus « réalistes ». On devine peu à peu une construction délicate de thèmes qui se croisent et se font écho : la maladie, l’amour et la mort, et tout ce que cela révèle de la matérialité de notre corps, mais aussi la présence des animaux (morts ou vifs), la nourriture, la filiation, les souvenirs d’enfance, ce qui a été et n’est plus… et le nettoyage (eh oui !). L’autrice a une prédilection pour les répétitions, les rapprochements incongrus, les mystérieuses connivences qui peuvent lier deux êtres sur un moment ponctuel, dans un lieu public et aussi impersonnel qu’une scène de concours de beauté, une usine de grues ou le terminal d’un aéroport.

Moi qui aime lire des nouvelles de temps en temps, notamment en période de stress (suivez mon regard), j’ai trouvé mon bonheur avec Yôko Ogawa. Et comme elle en a écrit beaucoup d’autres, je sais où je pourrais puiser quand j’aurais besoin de me reposer l’esprit et de me changer les idées.

Sur ce, je vous souhaite une très bonne fête de Pâques prochainement ! Je vous souhaite « tout de bon » comme on dit ici.

C’est un hasard bienvenu : le Japon est à l’honneur ce mois-ci sur les blogs de Lou et Hilde, donc j’en profite pour apposer ici un de leurs magnifiques logos, et vais m’empresser de lire les participations, ce Japon étant décidément bien fascinant.

« Jeune fille à l’ouvrage » de Yôko Ogawa, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Actes Sud, 2016, 224 p.

Sur les chemins noirs, de Sylvain Tesson

Sylvain T. est tombé à l’à-pic d’un toit suite à une cuite mémorable, et s’est retrouvé à l’horizontale sur un lit d’hôpital. Faisant serment, s’il s’en remettait, de traverser la France à pied (lui qui avait « passé vingt ans à courir le monde entre Oulan-Bator et Valparaiso »).

Les médecins, dans leur vocabulaire d’agents du Politburo, recommandaient de se « rééduquer ». Se rééduquer ? Cela commençait par ficher le camp.

Mais attention, Sylvain reste Tesson. Pas question de partir en balade digestive sur les sentiers battus. Lui il vise la France « hyper-rurale » pointée comme un handicap par un rapport sur l’aménagement des campagnes. Pour lui, cette hyper-ruralité est une merveilleuse promesse d’évasion.

L’ « hyper-ruralité » était mon occasion. Et c’était l’une des cartes du rapport que je tenais serrée contre mon coeur, comme la photo d’une fiancée. La carte promettait l’évasion. 

Notre écrivain voyageur a donc débusqué les « chemins noirs » de la France cachée, selon le titre d’un livre éponyme de René Frégni, l’écrivain cavaleur. Ce sont les voies les plus épargnées par l’ogre administratif qu’il abhorre, les sentiers les moins balisés, les traits les plus minces sur la carte. « La nature aime à se cacher », dit-il en citant Héraclite (oui, il est comme ça Tesson, il a quantité de références). Grosso modo il a suivi une « diagonale du vide » allant du Mercantour au Cotentin.

… il était absurde de connaître Samarcande alors qu’il y avait l’Indre-et-Loire.

Et il nous embarque à sa suite dans ce petit ouvrage déambulatoire et rêveur, pétri d’aphorismes et de piques à l’encontre de la modernité, nourri des quelques rencontres qu’il fait, malgré tout, dans les villages désertés : surtout des vieux et des tenanciers de café. Les premiers pas sont difficiles et réveillent des tas de douleurs dans son corps meurtri qu’il ne peut soulager par une rasade d’alcool, car il est au régime sec : c’est viandox ou grenadine au comptoir. Mais pour se rattraper il se saoule de lumière et couleurs qu’il décline en un délicat camaïeu selon les régions traversées, comme un traité de géographie à l’ancienne.

Les nuits dehors, pour peu qu’on les chérisse et les espère, lorsqu’elles couronnent les journées de mouvement, sont à accrocher au tableau des conquêtes. Elles délivrent du couvercle, dilatent les rêves.

La question qu’il martèle de ses pas têtus est simple, et pourtant si compliquée, jusqu’à la douleur : comment vivre à l’état sauvage dans une France qui ne l’est plus ? Comment retrouver l’âme d’un monde agreste disparu ? Il fait l’inventaire d’une société paysanne en voie de disparition. Parallèlement, il prône une éthique de l’évitement du monde moderne et appelle de ses voeux la formation d’une confrérie de dissidents qui attacheraient plus d’importance à la cueillette des champignons qu’aux gesticulations des puissants. Certains proches font un bout de chemin avec lui. C’est politique, mine de rien. Transparaît l’esprit d’un homme nostalgique d’un passé où un vagabond comme lui aurait pu crécher dans une grange après avoir participé aux fenaisons. Un passionné, un mystique. Un imprécateur aussi : tout panneau indicateur, tout axe routier, tout joggeur vêtu d’un sweat gore-tex se retrouve victime de ses sarcasmes.

Un rêve m’obsédait. J’imaginais la naissance d’un mouvement baptisé confrérie des chemins noirs. Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque. Dessinés sur la carte et serpentant au sol ils se prolongeraient ainsi en nous-mêmes, composeraient une cartographie mentale de l’esquive. Il ne s’agirait pas de mépriser le monde, ni de manifester l’outrecuidance de le changer. Non ! Il suffirait de ne rien avoir de commun avec lui.

L’auteur est un lettré, nous l’avons dit. La moindre graminée est un tremplin d’où il se projette vers les étoiles ; le lever du soleil après une nuit à la belle étoile fait se lever la lumière des poètes et des chercheurs de l’impossible qu’il cite à tout va, Villon, Pessoa, Herman Hesse, et tant d’autres. Moi, il m’a fait penser à des auteurs comme Thoreau, Giono, Saint-Ex, Kessel ou Romain Gary. Des idéalistes réalistes. (Et parfois même à des écrivains chouchous de la fachosphère : Vladimir Volkoff ou Jean Raspail. Oui, j’ai trouvé qu’il avait une petite touche réac parfois, et L’Express est d’accord avec moi).

À Andouillé, je m’intéressais à une innovation, installée au pied de l’église : une « machine à distribuer le pain » remplaçait la boulangerie. On mettait un euro dans la fente, on avait sa baguette. La machine avait été vandalisée. Moralité à la française : quand il manque de pain, le peuple se révolte ; quand il manque de boulangères, il casse les machines.

J’ai commencé à écrire ce billet dès le début de ma lecture, après avoir copié déjà pas moins de cinq ou six passages. C’est le genre d’auteur qui fait bouillonner en moi dix idées par page, comme autant de fenêtres qui s’ouvrent à la lumière d’un jour nouveau. Peut-être parce qu’il a longuement ruminé ses pensées au cours de sa marche solitaire et qu’il nous les livre d’un coup, polies et lourdes comme des galets. Et de leur choc naissent des étincelles.

Ainsi, malgré les régulières imprécations d’un homme exaspéré par le monde moderne (pas aussi zen qu’il le souhaiterait, le bonhomme, ça doit être le manque d’alcool), j’ai profondément savouré ce livre à la prose précise et truculente et aux envolées lyriques, surtout quand il croise le museau d’une vache ou la face cachée de la terre.

Je vous livre quelques tranches paysagères :

Les monts du Ventoux :

Les vautours étaient en chouf dans le ciel déjà blanc quand je me mis en marche. J’avais passé une bonne nuit, le nez dans le thym et, en une heure joyeuse, j’atteignis une échancrure dans une échine calcaire : le « Pas du Loup ». Les mûres faisaient baisser ma moyenne kilométrique. Je m’arrêtais à chaque buisson. La gourmandise faisait saigner mes mains. Le danger de se faire griffer pour la jouissance d’un fruit me rappelait quelque chose : une histoire d’amour. C’était le seuil d’une journée de plein feu estival, sans autre impératif que d’avancer un peu. Sans quiconque à informer, sans réponse à donner. Une journée dehors, c’est-à-dire à l’abri.

L’Aubrac :

Chaque matin, le soleil escaladait une barrière de nuages et peinait à passer la herse. À midi, c’était l’explosion. L’Aubrac, cravaché de rayons, me projetait en souvenir dans les steppes mongoles. C’était une terre rêvée pour les marches d’ivresse. (…) Le ciel roulait un air de gaz pur, lavé par les pluies de la nuit, premiers essorages de l’automne. Les herbes claquaient, électrocutées de vent, le soleil tournait et les rafales, chargées de photons, épluchaient mes idées noies, emportaient les ombres.

La Touraine :

Le moment était romanesque : un chemin se perdait et nous nous y sentions bien car il n’offrait aucun espoir. Seulement le jaillissement des songes. Beaulieu-lès-Loches, Azay-sur-Indre : la rivière déroulait ses caresses. À l’aube, les corbeaux nous réveillaient (anonymement, bien-sûr) et nous repartions dans le paysage. Il procurait l’impression d’une douceur, d’un grand secret sage, d’une indolence lointaine, c’était un pays pour oiseaux timides. Les cours d’eau eux-mêmes frôlaient les rives avec des grâces aimantes. Seules les musaraignes avaient des hardiesses quand elles grimpaient sur nos sacs, affolées par les odeurs de boulangerie.

Le Mont Saint-Michel

La Sée marqua un angle, le Mont-Saint-Michel jaillit au-dessus des herbes. Le stupa magique était là. Et des nuées de passereaux explosant dans l’air salé jetaient leurs confettis pour le mariage de la pagode avec la lagune. C’était le mont des quatre éléments. À l’eau, à l’air et à la terre s’ajoutait le feu de ceux qui avaient la foi.

Et puis, comment ne pas aimer un homme qui livre une phrase proverbiale, digne de figurer dans les pages roses du petit Larousse, sur le pays de mes aïeux : «  En Normandie, toute la question est de se trouver du bon côté de la vitre. »

Une Bruxelloise a aimé ce partage « d’une traversée inédite faite d’efforts et de plaisir », ce « voyage né d’une chute » (joli mot), Aifelle l’a trouvé « donneur de leçons » sur l’époque actuelle, Hélène salue l’invitation à sortir des chemins battus (mais goûte moins l’utopie du passé), Keisha a tout simplement « adoré ce bouquin ».

« Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson, Gallimard, 2016, 142 p.

Sur les ossements des morts, d’Olga Tokarczuk

1177428423Si comme moi, vous butez sur le nom de cette autrice, mais qu’elle vous dit malgré tout quelque chose, c’est normal. Olga Tokarczuk est la lauréate du Prix Nobel de Littérature 2018 qu’elle a reçu en 2019 (pas de chance, elle est tombée l’année du gros cafouillage au comité d’Oslo). Des femmes Prix Nobel il n’y en a pas tant que ça, alors quand ça arrive, et qu’on ne la connaît guère – mais qu’un billet de Marilyne nous allèche – eh bien on n’hésite pas, on prend. Et bien nous en prend !

C’est à la tombée du jour que se produisent les choses les plus intéressantes, car alors les différences s’estompent.

Plongée dans une Pologne à la fois mythique et grevée de bizarreries contemporaines, ce roman porte la voix inoubliable de son personnage principal, corsé et imprévisible comme on en rencontre peu en littérature. Janina Doucheyko, la soixantaine, vit seule dans un hameau perdu sur un plateau battu par les vents près de la frontière tchèque.  Elle cumule plusieurs casquettes : ancienne ingénieur des ponts et chaussées en retraite, professeur d’anglais et gardienne de maisons secondaires, passionnée par l’oeuvre de William Blake, ardente défenseur de la nature et des animaux, elle est férue d’astrologie et se sert très sérieusement des astres comme d’un instrument pour mesurer le monde et son entourage. À l’aide de savants calculs horoscopiques, elle discerne les motivations profondes des gens, et va jusqu’à déterminer la date et la cause de leur mort. Pratique quand les meurtres commencent à s’accumuler autour d’elle, d’autant qu’ils semblent avoir un lien avec la chasse et les animaux. Mais la police locale ignore ses propositions d’aide à l’enquête…

« Selon moi, c’est la preuve que le cadavre se trouvait à un stade de fermentation lactique. »

Nous étions en train de déguster des pâtes à la sauce roquefort.

Ce récit à la première personne est souvent hilarant et plein de dérision, un brin mélancolique, mais aussi déroutant. La romancière maîtrise l’art du raccourci cocasse et de la formule éloquente. Sa philosophie, ou plutôt celle de son personnage, est stimulante, même si elle est étrange, ou peut-être devrais-je dire, m’a paru à moi, petite Française bien cartésienne, exotique. Je dois d’ailleurs ajouter que Janina, avec la radicalité de ses principes et ses pas de côté, m’a progressivement mise mal à l’aise. Son « honnêteté » narrative est parfois remise en cause  par les méandres et les ellipses de son discours, ce qui produit une certaine tension. Cet effet nous conduit à nous interroger sur nos propres valeurs, notamment relatives au respect de la nature et de ses habitants, donc au végétarisme par exemple, que la narratrice met en balance avec la pratique de la chasse qu’elle considère être une barbarie. Perce ici le ton d’un texte militant sous ses dehors picaresques. Les lecteurs polonais goûtent certainement mieux les piques contre le système politique et culturel qui émergent ça et là. Il faut dire que les « méchants » sont vraiment méchants et caricaturaux.

D’une certaine façon, les gens comme elle, ceux qui manient la plume, j’entends, peuvent être dangereux. On les suspecte tout de suite de mentir, de ne pas être eux-mêmes, de n’être qu’un oeil qui ne cesse d’observer, transformant en phrases tout ce qu’il voit, tant et si bien qu’un écrivain dépouille la réalité de ce qu’elle contient de plus important : l’indicible.

Cette lecture vaut certainement le détour. Elle nous charme par la présence chuchotante et vibratile du vivant sous toutes ses formes, depuis l’humble cucujus vermillon qui crèche sous les bûches, jusqu’à Janina et sa bande d’humains un poil subversifs et marginaux (un voisin taiseux et méticuleux, un étudiant en littérature allergique à tout, un entomologiste militant, une vendeuse de fripes imberbe…). Ils n’auront pas fini de vous séduire !

Ingrid a trouvé ce roman « étrange » et « inclassable » oscillant entre les genres policier et fantastique ; pour Keisha, c’est un « chouette roman » avec « une héroïne terriblement sympathique et un peu givrée quand même » ; Philippe a grandement apprécié ce « très beau livre » (ah la scène du dentiste de rue !) ; pour Dominique c’est d’entrée de jeu un très « bon roman » dans lequel « il y a tout : l’intelligence, l’art du récit, des personnages improbables, un suspense ».

« Sur les ossements des morts » d’Olga Tokarczuk, éditions Noir sur Blanc, 2012, 301 p.

Arcadie, d’Emmanuelle Bayamack-Tam

C’était un peu le livre phare de la rentrée littéraire de l’année dernière, celui que je voulais absolument lire, au point d’avoir programmé une lecture commune avec Ingrid que je n’ai finalement pas honorée… #LooseToujours 

Après lecture, j’ai compris les raisons de son succès et de son « sex-appeal ». C’est en effet un roman fascinant, solaire, servi par une langue enlevée, chaleureuse et gourmande, pétrie d’expressions argotiques anciennes et nouvelles (et des titres de livres qui s’introduisent en douce, en passagers clandestins, de l’art de la joie à réparer les vivants).

Arcadie réactualise avec une vigueur jubilatoire le sujet rebattu de l’utopie. Je sais que c’est la dystopie qui est à la mode (l’utopie détournée, faussée, inquiétante, façon Margaret Atwood), mais là non, c’est bien d’une utopie qu’il s’agit – malgré les ombres – puisque Farah, la jeune narratrice, est accueillie avec ses parents à Liberty House, une communauté libertaire qui prône l’amour libre pour tous, le naturisme, le végétarisme et l’accueil inconditionnel de tous les inadaptés du monde moderne, sous la houlette du charismatique Arcady, un homme d’une cinquantaine d’années que Farah vénère immédiatement. 

Dans un merveilleux domaine de la Côte d’Azur coupé de la civilisation, zone blanche où Wifi et Smartphone sont interdits, Farah va vivre une enfance pas comme les autres, faite d’escapades sans fin dans une nature luxuriante et d’incursions secrètes dans la vénérable bibliothèque de ce qui fut autrefois un pensionnat pour jeunes filles, et jouit d’une liberté presque totale sous la tutelle bienveillante et désinvolte des adultes ; mais elle connaît aussi la scolarisation dans un établissement « normal » qui lui permet de mesurer l’écart de ses conditions de vie avec celle de ses congénères restés dans le « monde ».

C’est là, dans la stridulation lyrique des cigales, que je jouis de m’anéantir et de sentir mon être se disperser au vent comme une tête de pissenlit. (…) Et pourtant, je le sens bien, quelque chose en moi résiste à la dislocation, quelque chose tient bon. C’est ténu mais tenace, comme une promesse de resurgissement après les ardeurs de l’été ou les rigueurs de l’hiver, comme une saison fragile qui n’aurait pas de nom, à part le mien peut-être.

Son entrée dans l’adolescence signe l’arrivée de toute une série de perturbations, dont le moindre n’est pas celui de son évolution sexuelle compliquée. L’irruption d’un migrant à Liberty House remet en cause les fondements mêmes de la communauté. Farah se cherche, s’affirme, découvre l’amour et fait des choix adultes qui signent un vrai manifeste pour une autre société. 

C’est ça, aussi : à force d’être biberonnée à l’amour fou, à force d’entendre parler la langue ardente du désir, je ne pense qu’à ça.

Emmanuelle Bayamack-Tam manie avec beaucoup de malice les ambiguïtés pour mieux décontenancer le lecteur et l’amener à réviser ses certitudes ; la principale tient à la nature de la communauté d’Arcady : est-ce un petit paradis libertaire ? est-ce une secte ? Arcady est-il un apôtre de bonté, ou un gourou ? Le récit qu’en fait Farah oscille entre ces deux pôles, et nous fait tantôt craindre des dérives, tantôt entrevoir la façon dont notre regard est biaisé par les préjugés et le discours médiatique (toujours prompt à s’emballer). Tout ceci s’entremêle avec les interrogations autour du masculin et du féminin qui agitent Farah au moment de sa puberté (il y a une scène de bain de mer magnifique où on la voit littéralement flotter entre les deux alternatives qui semblent s’imposer à elle). Et puis il y a les atermoiements entre le dedans (la sécurité) et le dehors (la liberté), et une petite question que je me suis posée : l’autrice situe-t-elle son intrigue dans le présent ou dans un futur proche mais légèrement effrayant ? Ce flou temporel lui permet d’offrir un miroir grossissant et déformant de toutes les tares de notre monde d’aujourd’hui.

– Qui je suis, moi ?

La question m’a échappé, et elle nous prend pareillement de court, Arcady et moi. Il en lâche ma cuisse et son volant, et se reprend de justesse pour nous éviter une embardée fatale. Elle aurait eu le mérite de mettre fin à mes tracas existentiels, mais je n’en demande pas tant : une réponse me suffirait.

À dire vrai, je ne m’attendais pas à être emmenée à ce point hors de ma zone de confort. À partir des troubles identitaires d’une petite personne assez unique en son genre, nous sommes amenés à réfléchir sur le sort de l’humanité, en passant par les cercles plus restreints de la communauté, de la société, du pays. Toute une série de réflexions qui interrogent notre rapport à la liberté, à l’éducation, à l’amour, au genre, à l’environnement, et le regard que nous portons sur ce qui nous est différent. Sans partager les conclusions politiques qu’en tire l’autrice, je lui sais gré d’avoir su tresser ensemble ces questions qui nous travaillent collectivement en un roman à l’intrigue passionnante, porté par une narratrice très attachante et très drôle, et une galerie de personnages hauts en couleurs (je ne vous ai pas parlé de la « grand-mère LGBT » de Farah, de sa maman électrosensible, de Fiorentina la cuisinière, ou d’Epifanio, le Mexicain dépigmenté, et de tant d’autres).

Arcadie est pour moi la démonstration d’une grande force de la littérature : faire à la fois rêver et déranger le lecteur. Farah, c’est un peu l’Émile de Rousseau revisité, la page blanche qui s’ouvre sur un monde nouveau qu’elle appelle de ses voeux, ce qui fait bien d’Arcadie un roman utopique, sans rien occulter de la catastrophique situation présente, avec même une tonalité millénariste sur la fin.

Bref, une lecture roborative que je ne suis pas prête d’oublier. 

Ma lettre au monde, je l’ai déjà écrite : elle est enfouie six pieds sous terre, dans un pré en pente douce où les vaches paissent en tintinnabulant, et elle traversera le temps aussi sûrement qu’une sonde spatiale ; (…) ma lettre au monde tient en quelques mots, que mes frères humains n’auront aucun mal à traduire, quoi qu’il soit advenu de la langue dans l’intervalle qui nous sépare de son exhumation : l’amour existe.

Keisha a dévoré ce roman, Ingrid le recommande chaudement, Sans connivence a été comblé, Cuné l’a trouvé très réussi, pour Autist Reading c’est truculent et d’une drôlerie savoureuse, Brize parle d’un roman d’apprentissage étonnant et passionnant… Bref, je n’en finirais pas de recenser tous les billets de blog – unanimes – consacrés à ce roman.

« Arcadie » d’Emmanuelle Bayamack-Tam, éditions P.O.L, 2018, 440 p.

Moi qui n’ai pas connu les hommes, de Jacqueline Harpman

Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Que puis-je ? À ces questions, il est bien difficile de répondre avec certitude. Mais imaginez que vous soyez, comme la narratrice, enfermée dans une cave avec trente-neuf autres femmes, sans savoir où vous êtes ni pourquoi on vous mis là. Vous êtes servie en nourriture deux fois par jour par des gardiens impassibles qui ne répondent pas à vos questions. Ils vous surveillent 24 heures sur 24, vous empêchent de vous toucher physiquement et de hausser le ton, et vous êtes même obligée de faire vos besoins et votre toilette en public. Comme, de plus, vous êtes la plus jeune du groupe, vous ne vous rappelez plus du « monde d’avant » dont parlent les autres femmes, ni même de votre nom. Ça ressemble à une honnête version de l’enfer, n’est-ce pas ? (Je ne dis même pas totalitaire, vu que dans le totalitarisme il existe au moins une idéologie, si délirante soit-elle, qui sert de support et d’explication à l’expérience vécue. Ici, non. Peut-on faire pire que le 1984 d’Orwell ? Apparemment, oui.)

L’audace de ma pensée me suffoquait. Depuis des années, nous étions ici, réduites à une impuissance totale, déchues, démunies de tout même des outils pour se tuer, déféquant en pleine lumière sous les yeux de tout le monde, sous leurs yeux : moi, je voulais gêner un gardien et je pensais en avoir trouvé le moyen.

Imaginez à présent que par un hasard des plus sidérants, vous soyez amenée à sortir de la prison où vous avez été retenue tant d’années avec votre groupe, et que vous sortiez enfin à l’air libre : que ressentiriez-vous ? Que diriez-vous à la vue d’un désert pratiquement vide, seulement peuplé d’autres caves analogues d’où vous tirez la nourriture (surgelée en quantité astronomique) et le matériel de survie de base ? Comment faire société quand on est que quarante femmes ? Et comment se sentir exister dans le temps quand, au fur et à mesure des années, vous devenez la seule survivante dans un monde vide ?

L’élan qui venait de m’emporter réveilla des choses confuses en moi : se donner la main, marcher en se tenant par la taille, se serrer dans les bras, ces mots étaient dans mon vocabulaire, ils désignaient des gestes que je n’avais jamais faits.

Vous l’aurez compris, ce récit à teneur fortement dystopique pose beaucoup de questions fondamentales, sans apporter de réponses toutes faites. Au lecteur de se projeter, et c’est terriblement vertigineux. Cela ressemble à l’expérience particulièrement machiavélique d’un savant fou qui aurait décidé de catapulter des groupes humains non reliés en parenté ni en amitié sur une planète inconnue, pour voir ce qu’ils deviennent, et s’ils restent humains malgré tout. Dans le cas de la narratrice, cela m’a aussi fait penser à ces cas (réels ou inventés) de petits enfants perdus dans la jungle et qui ont grandi sans connaître ce qu’est une famille, l’amour, l’expérience sociale de base dans un monde aussi technique et sophistiqué que le nôtre. Peut-on être humain sans avoir de rapport avec d’autres humains ou une société diversifiée ? Est-on humain autrement ? Naît-on humain ou le devient-on ? Pour la narratrice, l’insensé est son lot commun depuis son plus jeune âge, contrairement aux autres femmes plus âgées ; elle a donc moins de mal à s’adapter à cette vie si éloignée de la nôtre et elle trouve certaines ressources en son for intérieur pour se sentir exister. Elle nous est pourtant aussi étrangère qu’une Alien venue d’une autre planète.

… le temps est affaire d’être humain et, vraiment !, comment pourrais-je me considérer comme un être humain, moi qui n’ai connu que trente-neuf personnes et toutes des femmes ?

Ce court roman m’a fait penser à une foultitude d’autres oeuvres du même acabit. La quatrième de couverture évoque Kafka, Paul Auster ou Le désert des tartares, que je n’ai pas ou peu lus ; moi j’ai surtout et d’abord pensé au Mur invisible de Marlen Haushofer : même cas d’une femme qui doit apprendre à vivre et à se débrouiller sous une immense « cloche » invisible qui la sépare d’un monde extérieur pétrifié sur une place, à la suite d’un cataclysme inexpliqué. Dans le genre de robinsonnades post-apocalyptique, il y a aussi Malevil de Robert Merle (grande lecture de mon adolescence) ou Station Eleven de Emily St-John Mandel. Du côté dystopique, ou conte métaphysique, j’ai aussi pensé à Cristallisation secrète (le côté totalitaire, inexplicable d’un monde qu’on ne maîtrise pas) mais aussi Madrapour, toujours de Robert Merle (12 personnes sont dans un avion sans personnel de bord, et sans savoir où il va), voire à La servante écarlate de Margaret Atwood. Mais en fait, ça ne joue pas pour ce dernier, car contrairement à ce que l’on pourrait croire au début, le propos de Moi qui n’ai pas connu les hommes n’est pas féministe mais « simplement » humaniste. Il y a aussi un côté science-fiction dans cette oeuvre, puisque les femmes se demandent si elles n’ont pas été transportées sur une autre planète à la suite d’un terrible événement dont elles ne se souviendraient pas.

La force de ce texte est qu’il n’apporte aucune réponse claire ; comme la narratrice, on ne peut qu’émettre des suppositions. Le sens de son existence solitaire devient dès lors dangereusement fuyant, surtout si on le met en perspective avec le mouvement impersonnel des planètes au-dessus de sa tête. Il force à chercher ce qui apporte du sens, ce qui nous inscrit dans le temps et dans l’espace : la relation avec les autres, notre famille, notre couple, nos amis, mais aussi avec ce qui nous est différent (les inconnus du métro ou de l’autre bout du monde) – et la chaîne des événements qui compose la trame de notre vie et de l’histoire. Pourtant, ce récit n’est pas complètement triste ni violent, il transmet une forme de sérénité mélancolique, d’acceptation. Toutefois sa tonalité cauchemardesque – cet état que vous voulez quitter à tout prix, dont vous croyez parfois être parvenu à sortir, mais en fait non – est assez oppressante. On est plus dans le registre « poil-à-gratter » que « feel-good », cela va sans dire, ce qui en fait une lecture marquante, et osons le mot, bouleversante à bas bruit.

… et je me dis que je suis seule sur cette terre qui n’a plus ni geôliers ni prisonniers, ignorant ce que je suis venue y faire, maîtresse du silence, propriétaire de caves et de cadavres, je me dis que j’ai marché des milliers d’heures et que bientôt je ferai mes derniers dix pas pour aller déposer ces feuilles sur la table et revenir me coucher sur mon lit de mort, vieille femme toute desséchée dont les yeux que nulle main ne fermera regarderont toujours vers la porte.

J’ai lu Jacqueline Harpman pour la LC qui lui est consacrée aujourd’hui dans le cadre du mois belge.

« Moi qui n’ai pas connu les hommes » de Jacqueline Harpman, Le livre de Poche, Stock, 1995, 192 p.