Une ardente patience, d’Antonio Skarmeta

9788497595230

Résultat de recherche d'images pour "une ardente patience antonio skarmeta points seuil 2016"

 

En VO : Ardiente Paciencia/El cartero de Neruda d’Antonio Skarmeta, Debolsillo, 2014 (1ère éd. 1985), 140 p.

En VF : Une ardente patience d’Antonio Skarmeta, traduit par François Maspero, Points Seuil, 2016 (1ère éd. 1987), 160 p.

 

Décor : San Antonio, un petit port de pêche perdu sur l’immense côte Pacifique du Chili.

Personnages : un jeune facteur naïf et idéaliste, une ravissante serveuse et son dragon de mère, un postier socialiste, et Pablo Neruda.

Contexte : de 1969 à 1973, dans l’effervescence pop-rock-ouvriériste que connaît le Chili ces années-là.

Mario Jimenez est un jeune bon à rien chevelu qui finit par trouver le job en or : distribuer le courrier à un seul client, mais quel client ! Rien moins que Pablo Neruda, que Gabriel Garcia Marquez qualifiait de « plus grand poète du XXe siècle, toute langue confondue« . A son humble niveau, la vie de Mario va être chamboulée par ces contacts quotidiens avec le poète bourru mais débonnaire. Une amitié se noue entre eux. Sous la houlette du poète, le jeune facteur s’initie à l’art des métaphores, puis s’enhardit à faire la cour à la belle Beatriz Gonzalez, qui sert les clients au café de sa mère. Neruda sera même, un peu malgré lui, l’entremetteur des deux tourtereaux et leur témoin de mariage. Le prix Nobel de Neruda, obtenu en 1971, est célébré en grande pompe au café des Gonzalez et donne lieu à des réjouissances presque orgiaques. Quand Neruda est envoyé à Paris en tant qu’ambassadeur, il demande à son jeune ami de lui enregistrer le bruit de la mer et des mouettes de sa maison d’Isla Negra. La campagne présidentielle de Salvador Allende, proéminent leader socialiste, est ardemment soutenue par Pablo Neruda, un temps pressenti comme candidat lui-même, et donc par Mario et ses amis travailleurs. Mais le joli conte de fées aux allures de comédie à l’italienne prend fin avec le coup d’Etat et la chute d’Allende en 1973.

– Pourquoi ouvrez-vous cette lettre en premier ?
– Parce qu’elle vient de Suède.
– Et qu’est-ce que la Suède a de spécial, à part les Suédoises ?
Bien que Pablo Neruda possédât une paire de paupières imperturbables, il cligna des yeux.
– Le Prix Nobel de Littérature, gamin.

(Traduction de ma pomme)

Au risque de filer la métaphore bijoutière (cf. post précédent), ce mince roman est une pépite d’humour tendre, de situations drolatiques, et de dialogues hilarants. J’ai ri du début à la fin – enfin, presque. L’amitié entre Mario et Neruda est particulièrement touchante, dépassant la simple relation de maître à élève : Mario voue un respect sans borne au poète, qui en retour semble beaucoup apprécier la fraîcheur du jeune homme, son éveil à la poésie et s’attachant à ses heurs et malheurs. Mais il y a aussi toute une galerie de personnages secondaires, bien typés, qui forment comme le chœur chantant de cette histoire. On assiste à la montée des revendications ouvrières, à la domination des Beatles et autres groupes de musique anglo-saxons sur l’imaginaire de la jeunesse, à la fièvre idéaliste de l’arrivée d’Allende au pouvoir mais aussi à la raréfaction des vivres dues à la mise en place d’une économie socialiste. Tout semble possible, même l’amitié d’un jeune facteur inconnu et du plus grand poète du XXe siècle. Mais la comédie à l’italienne prend des teintes néoréalistes, au moment où les élans révolutionnaires se fracassent sur le mur de la réaction…

– Ce que j’ai à vous dire est trop grave pour que je parle assise.
– De quoi s’agit-il Madame ?
– Depuis quelques mois ce Mario Jiménez rôde autour de mon café. Ce monsieur s’est permis des insolences à l’égard de ma fille d’à peine seize ans.
– Que lui a-t-il dit ?
La veuve cracha entre ses dents :
– Des métaphores.
Le poète avala sa salive :
– Et ?
– Eh bien avec des métaphores, Don Pablo, il rend ma fille plus chaude qu’une termite !

Cette histoire est totalement inventée mis à part les faits historiques, mais le Neruda de Skarmeta emporte la conviction (le dernier ayant eu des contacts avec le premier dans une situation plutôt cocasse racontée en prologue). Le titre lui-même est extrait d’Une saison en enfer de Rimbaud que Pablo Neruda prononça dans son discours de réception du Nobel, exprimant toute l’attente eschatologique de lendemains qui chantent :

Et à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.

Se plonger dans l’ambiance primesautière du roman est un rayon de soleil dans notre monde plutôt désenchanté, même si à la fin, l’auteur montre bien la naïveté des principaux protagonistes, Neruda compris.

Comme le dit si bien Mario après le coup d’État : « à partir de maintenant on n’utilisera la tête que pour porter la casquette ».

Je vous laisse avec la chanson qu’offre Neruda à Mario en lui affirmant que c’est l’hymne mondial des facteurs. 😂

Résultat de recherche d'images pour Edit : je comprends mieux pourquoi ce roman me faisait l’effet d’un film italien : il a d’abord été mis en scène dans un film de 1983 dirigé par Skarmeta lui-même avant d’être publié, puis adapté dans un contexte italien par Michael Radford en 1994 sous le titre Il Postino.

Coup de coeur pour ce roman que j’inscris au Challenge latino dans la catégorie Chili.

Merci Lili de me l’avoir offert !

logo-challenge-1

Publicités

Un an de lectures en vrac

Voici venu le temps de vous faire un petit récapitulatif de mes lectures de l’année 2017. Cela fait plusieurs semaines au bas mot que je souhaitais m’y coller, mais pour tout un tas de raisons indépendantes de ma volonté (dont d’agressifs microbes post-festifs, sans compter l’immersion dans un bain de collectivité familiale dont il était dur de s’extraire pour s’adonner aux joies narcissiques du blogging)… où en étais-je ? Ah oui en train de vous baratiner vous expliquer pourquoi j’avais disparu des écrans radars depuis la mi-décembre. Eh bien maintenant, me voilà !

2017 a été une année de lectures très satisfaisantes. Sans me concerter avec moi-même, il se trouve que j’ai lu plusieurs romans tournant autour de la question raciale, dans la deuxième moitié de l’année, qui se sont révélés être des coups de coeur : « Bakhita » de Véronique Olmi*, « Americanah » de Chimamanda Ngozi Adichie – et cela continue en ce moment avec « Le Temps où nous chantions » de Richard Powers. Plus largement, les auteures américaines ont la cote en ce moment avec moi : j’ai découvert Joyce Maynard et Siri Hurstvedt depuis cet été (en plus de Chimamanda Adichie, qui n’est qu’à moitié américaine je vous l’accorde), et je pressens que ce n’est pas la dernière fois que les lirai !  Edit : j’ai oublié de mentionner la nouvelliste américaine Flannery O’Connor dont je parlerai bientôt. L’automne a été aussi fertile en coups de coeur qu’en coups de vent : 5 coups de coeurs sur 9 pour l’année écoulée. C’est comme si le petit dieu des lecteurs avait voulu m’accompagner durant cette transition de vie vers la Suisse

* C’était un de mes choix pour le Grand Prix des Blogueurs et je suis ravie de voir qu’elle a gagné la première place tandis que mon autre choix, « Légende d’un dormeur éveillé » est arrivé en 5e ! #RazDeMaréeBloguesque

En revanche, il est un mien challenge latino dont l’étoile pâlit un petit peu. Force est de constater que la littérature latino n’ait pas rameuté les foules. Heureusement mes chères Rosa et Lili étaient là pour m’encourager de leurs participations : merci les filles ! Rosa s’est tournée vers ses auteures fétiches, Laura Esquivel et Isabel Allende, si aptes à saisir et transmuer en histoires mythiques la chair vive des sentiments humains. Lili a découvert un grand auteur péruvien que j’affectionne, Vargas Llosa, le maître de la narration. Mais seules mes 6 participations me donnent le droit de crier « Viva la RevoluciÓn! », la catégorie la plus haute du challenge (la fille qui s’éclate toute seule dans son trip 😅). Mais je dois avouer que la Rrrrevoloucione elle-même ne m’a pas apporté de vrai coup de coeur latino cette année, même si « La mort lente de Luciana B. » m’a beaucoup plu dans le genre thriller, et que la redécouverte de Borges m’incite à continuer l’exploration des méandres de ses labyrinthes mentaux. Les auteurs argentins ont un truc qui marche toujours avec moi, une combinaison magique de spéculation rationnelle et d’excentricité un poil délirante, semblable à nulle autre. Je suis loin d’avoir fait le tour du continent, puisque je n’ai fait halte qu’au Mexique (mon pays de coeur) et en Argentine. Le Brésil notamment est prévu en 2018. Et ça tombe bien, car je ne laisse pas tomber justement ! Le challenge latino est de nouveau « on » cette année, nonchalamment ouvert à qui voudra y faire un petit tour, une seule participation étant déjà l’occasion d’échanger et d’élargir notre connaissance de cette région. Aucune obligation, juste du plaisir. Que la fiesta recommence !

Le-nouveau-nom

Je ne pouvais pas finir sans évoquer la série de « L’amie prodigieuse » dont j’ai lu le deuxième tome en apnée cet été. Cette série est marquante à tout point de vue pour moi (j’ai déjà lu le troisième tome, un billet sortira pronto). La puissance séminale de ce récit confine au mythe tout en brassant une quantité de thèmes passionnants, ou rendus tels par l’attachement émotionnel : une époque de transition, des mentalités archaïques face à la révolution frelatée de la modernité, la culture des pauvres vs. la culture des riches, les jeux et enjeux de pouvoir, l’envers du miracle italien, l’anti-dolce vita à de rares exceptions près, des destins croisés, des personnages inoubliables, et même un nappage de théories féministes et de l’éducation… Ce parcours initiatique de deux Napolitaines douées de talents exceptionnels dans l’Italie d’après-guerre me révèle des pans insoupçonnés de moi-même et de ma vie de femme. Une sorte de psychanalyse par la lecture, ce ne serait pas la première fois 😅 Cette série est un tournant dans ma vie de lectrice, elle restera gravée en moi à tout jamais (ça, c’était grandiloquent : Malraux, sors de ce corps !), quels que soient ses défauts (qui me sont apparus plus nettement à la lecture du troisième tome).

J’ai toute sorte d’envies de lectures pour cette année 2018 (normal me direz-vous, pour une blogueuse littéraire, c’est ma came après tout). Je fais le voeu de vivre un début d’année « à l’ombre des jeunes filles en fleurs ». En parlant de classiques, je veux depuis plusieurs mois lire « Notre-Dame de Paris » de Victor-Hugo et « Les hauts de Hurlevent » d’Emily Brontë (déjà dans ma Pal). Edit : et « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf (aussi dans ma Pal). Je veux finir les classiques que j’ai laissé tomber pour une raison ou une autre, notamment « Madame Bovary » de Flaubert dont il ne me reste que 10% au plus à lire, « La fortune des Rougon » de Zola, « Raison et Sentiment » de Jane Austen. Plus généralement j’aimerais m’atteler à lire ma Pal qui comporte des bouquins fantastiques (je le sais avant même de les lire qu’ils ont l’air formidables), notamment des cadeaux d’amis lecteurs avisés. Je fais juste le souhait de pouvoir mettre la main sur un roman de mon cher André Dhôtel (si rare dans les librairies et les bibliothèques 😢) qui faisait déjà partie de mes envies du début de l’année dernière. Mais qui sait vers quel récif les sirènes de la littérature me mèneront cette année ? (Comment insuffler de l’aventure dans son train-train sans quitter son fauteuil à oreillettes… )

A tous, lecteurs réguliers ou de passage, je souhaite une belle année pleine d’aventures humainement riches. Et que vive la république libre de la littérature et de ses lecteurs ! (Rrrevoloucione, maestro !)

kertesz-man-and-abandoned-books
(c) André Kertesz, « Man and Abandoned Books »

 

Légende d’un dormeur éveillé, de Gaëlle Nohant

Je me revois ânonnant « Une fourmi de dix-huit mètres, avec un chapeau sur la tête… » et ajoutant mes propres vers à ceux du poète pour obéir aux consignes de la maîtresse. Comme tous les écoliers de France et de Navarre, j’ai croisé le nom de Robert Desnos au détour d’un poème, mais il fallait tout le talent de Gaëlle Nohant pour rendre à la vie cet homme, ses rêves, ses combats et la flamme de la poésie qui l’a consumé toute sa vie, comme l’amour.

Dès les premières pages, je suis tombée sous le charme de « Robert ». On le rencontre en 1928, au retour d’un voyage à Cuba. Dans ses malles, il ramène le poète Alejo Carpentier. On le suit dans les rues de Paris qu’il connaît comme sa poche, au gré des bars où il rencontre ses nombreux amis, à commencer par les surréalistes, Breton, Aragon, Prévert, Éluard, avec qui il a si souvent mis à profit son fabuleux talent pour « rêver » quand bon lui semble. On croise au détour d’un zinc ou d’un atelier d’autres légendes du Paris bohème de l’époque : le photographe Man Ray, sa muse Kiki de Montparnasse, les peintres Foujita, Pascin et Picasso, le comédien Jean-Louis Barrault qui interpréta l’inoubliable mime Debureau des « Enfants du paradis », la chanteuse Yvonne George, l’étoile opiomane et tuberculeuse dont il est éperdument amoureux sans retour, et Youki enfin, la « sirène » de sa vie. Il y a aussi des noms moins connus, médecins, hommes de presse, de radio et de cinéma… Bref, ceux qui incarnèrent les années folles, ceux qui faisaient la bringue à la brasserie des Lilas, saccageaient les monuments du conformisme, dansaient la biguine au « bal nègre » et expérimentaient des formes nouvelles d’art et d’expression.

« Quand ses doigts engourdis demandent grâce, que son corps est un vertige de faim et de fatigue, il s’arrête et enfile ses chaussures de pauvre, tellement rafistolées que Man Ray pourrait les faire figurer dans la prochaine exposition surréaliste. C’est en marchant qu’il disperse les brumes de l’écriture et retrouve ses bonheurs quotidiens : respirer l’aube parisienne, saluer un ami, boire un café au comptoir en parcourant le journal, croiser Picasso aux abords du passage Jouffroy ou de la gare Saint-Lazare et se demander pourquoi ils sont aimantés par les mêmes lieux, savourer cette rencontre rituelle qui les relie mystérieusement. » (p. 103)

L’écriture de l’auteure est rythmée et vibrante, comme s’il y avait eu contagion poétique entre son objet et elle. Elle nous transporte  dans cette atmosphère effervescente. À la fin des années vingt, Robert Desnos est à un carrefour, sa trajectoire bifurque des deux pôles qui ont orienté son existence antérieure : il rompt avec André Breton dont il ne supporte plus les diktats, il s’éloigne d’Yvonne qui n’a jamais correspondu à son amour et qui meurt en 1930. Il tombe pour toujours amoureux de la solaire Youki, ce qui ne signe pas la fin de ses ennuis. La belle n’est point la femme d’un seul, entend bien rester le papillon de nuit aux nombreux amants qu’elle a toujours été avec un panache qui frise l’insensibilité, et Desnos accepte par amour de lui laisser sa liberté. Lui est fidèle et patient, ce qui nous fait un peu mal pour lui, il faut le dire, surtout quand la cruelle Youki néglige les petits poèmes qu’il lui glisse sous sa porte… À cette époque, il souffre donc surtout du manque d’amour et du manque d’argent.

« Il ne renonce pas, il sait que l’amour exige loyauté et patience. Sa voix où roulent le tonnerre et l’apothéose, qui allume des constellations et réveille les morts, cette voix ne lui est d’aucun secours pour être aimé d’elle. C’est pourtant à elle qu’il s’adresse, usant d’images dont la beauté déguise ce qu’il n’ose lui dire : son désespoir et son impuissance, la tragédie rejouée d’un amour prodigué à celle qui n’en veut pas. Mais peut-être faut-il aller plus loin dans le don de soi, puiser plus profond pour que les mots atteignent leur cible, ouvrent une brèche dans son armure de femme poisson. Alors il déchaîne un ouragan poétique, sa colère déchire les alexandrins, la beauté du monde est dévastée, minée par l’omniprésence de la mort. » (p. 102)

Dans les années trente, il trempe sa plume dans les projets les plus modernes de l’époque. En particulier le feuilleton radiophonique « La complainte de Fantomas » qui remporte un grand succès. Itou une émission d’interprétation des songes qu’il anime avec brio sous le pseudonyme d’Hormidas Beloeil. Sa poésie ne dédaigne même pas les slogans publicitaires, où pharmacie rime avec facétie. Il collabore à des scénarios de film, fait du journalisme, écrit des romans. Il peut emménager avec Youki dans un bel appartement rue Mazarine, point de ralliement d’une joyeuse bande d’amis, partir en vacances à Belle-Île ou en Espagne. C’est un homme qui ne peut rester inactif, a toujours mille projets sur le feu, côtoie des gens très différents, n’appartient à personne. Il dégage une énergie et une force de volonté à toute épreuve. Il est d’une incroyable lucidité vis-à-vis de la montée des fascismes, mais cette sombre perspective, loin de l’abattre, décuple son énergie combative. C’est un résistant avant l’heure, ne s’avouant jamais vaincu. Belle leçon pour nous. De ce portrait il émane à la fois de la chaleur humaine, de la douceur même, mais aussi un sens aigu de la justice qui l’entraîne volontiers à faire le coup de poing (c’est l’époque qui veut ça) et une infinie liberté.

Sous le charme je suis, vous dis-je, de ce « dormeur éveillé » aux « yeux d’huître » (sic : Youki). Gaëlle Nohant a très bien su transmettre sa passion pour le personnage, tout en l’enchâssant dans son époque, son entourage, avec subjectivité bien-sûr, puisqu’il s’agit d’un roman et de « son » Robert.

La dernière partie couvre l’Occupation dans un Paris qui a la gueule de bois. Époque sombre mais non dénuée d’espoir à tout crin pour Robert Desnos qui est persuadé que les nazis ne peuvent gagner. Voir la force de sa poésie de guerre qui se combine sans contradiction avec le recueil pour enfants qu’il compose alors… et à cette occasion on en apprend de bonnes sur la fourmi de 18 mètres ! Voir aussi son courage qui le mène dans des actions de résistance de plus en plus poussées. Qui le mèneront ultimement dans les camps… Sa fin héroïque et digne m’a tiré des larmes. Cet homme méritait de vivre 100 ans.

La fin racontée par Youki ne m’a pas dérangé, malgré la rupture dans la narration qu’elle provoque. Cela m’a permis de la comprendre un peu plus. J’ai juste regretté que l’auteure n’ait pas commencé sa narration avant 1928 (Desnos est né en 1900). Bien qu’elle introduise de nombreux flash-backs, c’était aussi une période féconde, celle de la découverte surréaliste, des premiers essais poétiques, des rencontres décisives. Mais il aurait fallu un livre de plus ! A la fin, Gaëlle Nohant propose les ouvrages qui l’ont aidée à écrire ce livre, notamment une biographie de très bonne facture par Marie-Claire Dumas.

« En toutes choses il cherche le rythme, le battement, la musique. » (p. 203).

Et la poésie desnosienne ? Elle participe du charme. Les petits extraits parsemés par l’auteure tombent toujours juste et nous font entendre sa voix. Beaucoup aimé cette poésie cadencée et ludique, jouant sur les répétitions et les images les plus banales, mais qui produit ce je-ne-sais-quoi de déchirant.

Tu diras au-revoir pour moi à la petite fille du pont

à la petite fille qui chante de si jolies chansons

à mon ami de toujours que j’ai négligé

à ma première maîtresse

à ceux qui connurent celle que tu sais

à mes vrais amis et tu les reconnaîtras aisément

à mon épée de verre

à ma sirène de cire

à mes monstres à mon lit

quant à toi que j’aime plus que tout au monde

je ne te dis pas encore au-revoir

je te reverrai

même si j’ai peur de n’avoir plus longtemps à te voir

Est-il besoin que je précise qu’il s’agit s’un autre coup de cœur de la saison ? Anticipé par le magnifique billet de ma copinaute Lili qui m’a gentiment prêté son exemplaire lors de notre rencontre lyonnaise : merci à toi ❤

Pour Valérie aussi c’est un coup de cœur. Et Hélène a également été transportée.

« Légende d’un dormeur éveillé » de Gaëlle Nohant, Editions Héloïse d’Ormesson, 532 p.

Un été sans les hommes, de Siri Hustvedt

Comme un bon verre de vin jeté derrière la cravate, le bonheur de se découvrir des affinités avec un auteur ensoleille nos pensées et gonfle nos veines d’un sang nouveau. Notre monde chaotique retrouve un peu de sa queue et de sa tête. L’auteur met des mots sur nos ressentis indicibles et les actions incompréhensibles de nos congénères trouvent leur place dans la grande mécanique universelle. Tout cela par le truchement de personnages en apparence très éloignés de nous. C’est là le miracle (roulements de tambour) de la littérature.

Le caractère éphémère du sentiment humain est proprement risible. Les fluctuations de mes humeurs dans le courant d’une seule soirée me donnèrent l’impression d’avoir un caractère en chewing-gum(P. 77)

Par cette péroraison, je l’espère, pas trop éléphantine, vous aurez compris que j’ai eu le coup de cœur pour « Un été sans les hommes » de Siri Hustvedt. J’ai suivi sans barguigner cette femme de 50 ans quittée de la plus hypocrite des façons par un mari qui souhaite faire une « pause » dans sa vie conjugale trois fois décennale. Mais comme il ne s’agit pas de n’importe quelle femme (c’est une poétesse) (sic), ni de n’importe quel mari d’ailleurs (c’est un neurobiologiste), on évite le pathos habituel sur ce genre de sujet. Le pire est déjà passé (une bouffée délirante soldée par une semaine en séjour psychiatrique) et Mia, la narratrice, décide de quitter Brooklyn pour passer l’été dans son Minnesota natal. Contrairement aux apparences, ce n’est pas un enterrement de première classe dans un trou paumé du midwest américain. Sa vie retrouve un contenu grâce aux femmes qu’elle va y fréquenter, qui toutes lui présentent des miroirs d’elle-même, de son passé et de son avenir : du cercle d’amies octogé-nonagé-centenaires de sa mère, aux sept adolescentes à qui elle donne des cours de poésie, en passant par sa jeune voisine, mère de deux enfants en bas âge et délaissée par un mari instable. Sans les hommes donc, le roman respecte son intitulé programmatique, à la notable exception de Simon, le nourrisson.

De la phénoménologie du coucher de petit enfant (ô combien je m’identifie ! ) : Pendant ce temps, Lola menait une campagne parallèle avec son petit moulin à paroles déluré de même pas quatre ans, Flora, qui lambinait, faisait le singe et négociait son parcours vers ce que Sir Thomas Browne a un jour appelé « le frère de la Mort ». Vaillamment, oh, comme elle combattait vaillamment la perte de conscience en recourant à toutes les ruses possibles : histoires pour s’endormir, verres d’eau et juste encore une chanson, jusqu’à ce que, épuisée elle aussi par les rigueurs de la bataille, elle s’abandonne, l’articulation d’un index recourbé dans la bouche… (p. 76).

L’humour de la femme délaissée devrait compter au rang du patrimoine culturel, au même titre que l’humour anglais ou l’humour juif. Il est à la fois spécialement corrosif, subtilement désenchanté et pourtant toujours très tendre. Mia ne déclare pas la guerre aux hommes, loin de là ; elle s’analyse, ainsi que son couple failli, avec la distance amusée d’un entomologiste qui étudierait la sexualité des gendarmes (les insectes, pas les gardiens de la paix). Les aléas de ses compagnes de 13 à 102 ans lui permettent de dresser un portrait à vif de la condition féminine aujourd’hui. De la furtivité du harcèlement entre filles à l’occultation de leurs désirs profonds, les femmes sont elles condamnées à se détourner sans cesse de leur être ? À vivre pour et par les autres ? Les affres sentimentaux des ‘jeunes » viennent se superposer aux trajectoires conjugales des « anciennes », en un palimpseste sans cesse réécrit que ne renierait pas Jane Austen, qui fait ici plusieurs apparitions pour notre plus grand bonheur (d’autant que c’est dans le cadre d’un club de lecture du troisième âge).

Et qui d’entre nous reprocherait à Jane Austen ses dénouements heureux ou affirmerait que Cary Grant et Irene Dunne ne devraient pas se réconcilier à la fin de Cette sacrée vérité ? Il y a des comédies et il y a des tragédies, pas vrai ? Et elles se ressemblent plus souvent qu’elles ne sont différentes, un peu comme les hommes et les femmes, si vous voulez mon avis. Une comédie, c’est quand on arrête l’histoire exactement au bon moment. (P. 214)

Pourtant l’auteur ne tombe pas dans la fatalité. Elle intercale de manière amusante (je suis fan du procédé) des appartés sur différentes théories neuro-cognitives cherchant à expliquer, sans succès définitif, les raisons des écarts entre femmes et hommes. L’élan vital et créateur de Mia jaillit également à travers ses poèmes qui parsèment le livre en compagnie de poèmes écrits par des poètes « réels », qui investissent ainsi clandestinement le champ de la prose (une solution à la désaffection pour la forme poétique dans le public des lecteurs ?).

Un passage qui parlera sans doute à beaucoup de blogueuses littéraires : Le club de lecture, c’est très important. Il en pousse partout, comme des champignons, et c’est une forme culturelle presque entièrement dominée par des femmes. En réalité, la lecture de fiction est souvent considérée comme une activité féminine, de nos jours. Beaucoup de femmes lisent de la fiction. La plupart des hommes, non. Les femmes lisent des fictions écrites par des femmes et par des hommes. La plupart des hommes, non. Si un homme ouvre un roman, il aime avoir sur la couverture un nom masculin ; cela a quelque chose de rassurant. On ne sait jamais ce qui pourrait arriver à cet appareil génital externe si l’on s’immergeait dans des faits et gestes imaginaires concoctés par quelqu’un qui a le sien à l’intérieur. (p. 175). Messieurs, faites-la mentir !

Pour tout dire, je suis tombée sous le charme de cette écriture faussement désinvolte qui rit d’elle-même, s’arrête un moment pour adresser un message d’affection au lecteur, se répond d’un paragraphe à l’autre et se demande comment elle va faire pour parler d’événements distincts mais néanmoins simultanés. Ce côté théorie littéraire en action m’enchante, tout comme les autres genres littéraires qui d’habitude courent parallèles au genre romanesque (la neurologie, la psychologie, la philosophie, la linguistique et même le dessin) mais sont ici fondus allègrement dans l’histoire racontée. Cela me rejoint plus que 100 traités savants car les personnages et les situations croqués avec la jovialité du désespoir insuflent un courant de vie dans nos interrogations existentielles.

Mia, dans mes bras, vieille amie.

Siri, dans mon panthéon, chère écrivain.

Le temps nous embrouille, vous ne trouvez pas ? Les physiciens savent jouer avec mais, en ce qui nous concerne, il faut nous accommoder d’un présent fugace qui devient un passé incertain et, si confus que puisse être ce passé dans nos têtes, nous avançons toujours inexorablement vers une fin. En esprit, cependant, tant que nous sommes vivants et que nos cerveaux peuvent encore établir des connexions, il nous est possible de sauter de l’âge adulte, puis en sens inverse, et de dérober, dans l’époque de notre choix, un petit morceau savoureux ici, un autre plus amer là. Rien ne peut jamais redevenir comme avant, mais uniquement comme une réincarnation ultérieure. Ce qui était autrefois l’avenir est maintenant le passé, mais le passé revient au présent à l’état de souvenir, il est ici et maintenant dans le temps de l’écriture. (P. 211).

« Un été sans les hommes » de siri Hustvedt, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 2011, 216 p.

Americanah

A14235C’est une des alchimies secrètes telles qu’en concocte parfois le petit dieu des lecteurs, que celle d’avoir lu Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie (j’ai le droit de dire que je fais encore des fautes à son nom ? #shame) juste après avoir lu Bakhita. Après la petite esclave soudanaise échouée en Italie, l’étudiante nigériane émigrée aux États-Unis. Entre les deux, pas grand chose de commun à première vue, à part leur africanité. La première est née dans un village reculé du Darfour en 1869 ; la seconde est une enfant de la classe moyenne de Lagos grandie dans les 70’s et 80’s du XXe siècle. La première ne maîtrise aucune langue vraiment ; la seconde parle un anglais châtié mâtiné d’expressions igbos. La première est religieuse en Italie ; la seconde est une blogueuse en vue aux États-Unis. La première ressent en son corps et son âme l’injustice suprême ; la seconde la prend comme objet d’observation et la vit sur un mode forcément mineur en vue des souffrances de l’esclavage. Mais en dépit des différences notables, le « signe de Caïn » qu’elles portent toutes les deux les unit : celui d’arborer une peau noire dans un monde culturellement blanc, ce signe inscrit sur elle qui leur vaut des traitements différents, des préjugés peu favorables et de se situer dans « l’oeil d’une psychose », collective et hystérique, notamment aux USA.

Dans le roman fleuve d’Adichie, nous suivons la trajectoire de la jeune Ifemelu, depuis ses années d’écoliere dans un établissement huppé de la capitale Lagos, jusqu’à son arrivée aux États-Unis à l’âge de 19 ans, et son retour au pays natal, 13 ans après. On croise ses amis, ses parents, sa tante elle-même émigrée en Amérique. Son histoire d’amour avec Obinze file tout le roman, poignante comme l’est la nostalgie d’un lieu évanoui où l’on se sentirait vraiment chez soi. L’auteur nous plonge dans la fièvre lagosienne où tout le monde semble dévoré par l’ambition, dans les problèmes du pays, ses inégalités, mais aussi la saveur sans filtre des échanges humains. On croise une mère qui se convertit chaque mois à une nouvelle secte protestante, un père au chômage et dépressif, une tante médecin et entretenue par un général proche du régime, un groupe d’amis obsédés par l’idée de l’exil, la réussite sociale et les peaux claires. Les années de jeunesse nigériane occupent toute la première partie du roman, quand une Ifemelu déjà adulte, installée depuis longtemps aux États-Unis et songeant au retour, se souvient, tandis qu’elle est installée dans un salon de coiffure africain miteux.

Toute la deuxième partie se concentre sur l’exil américain d’Ifemelu et là… ça barde ! C’est un incroyable roman sur le déracinement mais surtout sur la condition noire aux États-Unis. L’auteur ne fait pas, ou peu, dans la théorie. À travers une Ifemelu très consciente et à la forte personnalité, elle observe les décalages, les non-dits, les angles morts et les tabous du rêve américain, vu d’une « Noire non-américaine » comme l’inscrit Ifemelu dans le titre de son blog « sur la race » qui devient extrêmement populaire. Elle met le doigt sur des situations parfois cocasses, souvent désolantes, le ton est ironique, et les vérités, cinglantes. Revendiquant sa subjectivité, et le droit pour les noirs en Amérique d’être en colère (ce qui fait peur aux autres reconnaît-elle), elle évite pourtant l’écueil du manichéisme : il n’y a pas les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Les noirs ne forment pas un « bloc », chacun a sa manière de vivre avec la couleur de sa peau (ou de l’ignorer), et il y a une ligne de fracture notable entre noirs américains et noirs africains émigrés récemment en Amérique. Bien que vigoureuse, la critique développée par l’auteur à travers Ifemelu et ses billets de blog englobe pleinement la complexité du monde.

« Cher noir non-américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir. Cesse de discuter. Cesse de dire je suis jamaïcain ou je suis ghanéen. L’Amérique s’en fiche. Quelle importance si tu n’es pas « noir » chez toi ? Tu es en Amérique à présent. (…) Quand tu décris les femmes noires que tu admires, emploie toujours le mot « forte » parce que c’est ce que les Noires sont censées être en Amérique. Si tu es une femme, ne dis pas ce que tu penses comme tu le ferais dans ton pays. Parce que en Amérique, les femmes noires qui réfléchissent font peur. Et si tu es un homme, sois super-détendu, ne t’excite jamais, sinon quelqu’un pourrait craindre que tu sortes un pistolet. (…) Si tu racontes à un non-noir l’incident raciste dont tu as été victime, ne montre aucune amertume. Ne te plains pas. Sois indulgent. Si possible, drôle. Avant tout, ne te mets pas en colère. Les Noirs ne sont pas supposés s’emporter sur des questions racistes. Sinon tu n’attires pas la sympathie. » (P. 332)

Mais bien que l’enjeu principal de la partie américaine soit la question de la race, le roman aborde bien d’autres sujets : les questions d’intégration, d’éducation, d’inégalité économique, de culture, le féminisme et l’engagement politique (l’élection d’Obama est vécue de l’intérieur). Mais c’est aussi simplement un roman envoûtant et fascinant qui nous immerge complètement dans les aléas de ses personnages et nous fait naviguer entre des scènes croquées avec justesse et humour. Au plus pourrait-on regretter quelques longueurs. En miroir, nous avons également l’expérience d’Obinze en Angleterre.

« Alexa, et les autres invités, peut-être même Georgina, comprenaient tous la fuite devant la guerre, devant la pauvreté qui broyait l’âme humaine, mais ils étaient incapables de comprendre le besoin d’échapper à la léthargie pesante du manque de choix. » (P. 409)

Il y a donc du roman d’aventure et d’apprentissage dans « Americanah », le terme employé par les Nigérians pour qualifier ceux d’entre eux qui ont émigré aux États-Unis. Des réflexions précieuses et actuelles sur la condition noire, qui n’est pas une question de gènes mais de façon d’être perçu et d’y réagir. Et au fil des pages, une nostalgie en filigrane pour le pays de l’enfance. Sort-on hors de soi quand on émigre ? Toute la trajectoire d’Ifemelu montre sa difficile conquête d’elle-même après les « trahisons » de la migration, et ainsi, elle atteint l’universel.

« Les larmes lui piquaient les yeux. Il prit sa main, la garda serrée dans la sienne sur la table et le silence s’alourdit entre eux, un silence ancien qui leur était familier. Elle était à l’intérieur de ce silence et elle y était en sûreté. » (P. 633)

Si vous voulez en savoir plus sur Adichie et son dernier roman, lisez l’article qui la qualifie de « Tolstoï africain et féminin ».

« Americanah »de Chimamanda Ngozi Adichie, Galimard, Folio, 2014, 685 p.