Barbara Pym, Excellent Women

« Perhaps I really enjoyed other people’s lives more than my own. »

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Que n’ai-je lu plus tôt Barbara Pym ! Et comme ses « excellent women » éclipsent toutes les autres vieilles filles de la littérature anglaise ! Ceci dit sans froisser personne évidemment (je t’aime bien aussi Agatha…). Mais comment ne pas craquer devant les indécrottables catherinettes croquées par miss Pym, irrémédiablement plongées dans le bénitier, avec leur sens de l’autodérision pour seule bouée de sauvetage. Mildred Lathbury, fille de clergyman et narratrice de ce roman, en est une. Logée dans un bas quartier de Londres quelque part après la guerre (la seconde), elle partage sa vie entre son travail dans un bureau d’aide aux gentlewomen en délicatesse financière, et sa paroisse où elle suit journellement les offices, se voue aux mille et une activités de cette fourmilière dévouée, et prend le thé avec le vicaire Julian Malory et sa soeur Winnifred. Son quotidien millimétré mais un peu terne va subitement changer lorsqu’un couple des plus extravagants (pour elle) s’installe dans l’appartement au-dessous du sien. C’est le partage de la salle-de-bain commune qui va enclencher ses rapports tumultueux avec Helena et Rockingham Napier, une anthropologue et un officier de la Navy, personnages qui envoient valser les certitudes qu’elle s’était forgée sur elle-même. Mildred n’est pas insensible au charme du beau Rocky, mais elle n’est pas la seule célibataire de son entourage à succomber aux attraits du sexe opposé…

« She called out, ‘I think I must have been using your toilet paper. I’ll try and remember to get some when it’s finished.’ ‘Oh that’s quite all right’, I called back, rather embarrassed. I come from a circle that does not shout aloud about such things, but I nevertheless hoped that she would remember. The burden of keeping three people in toilet paper seemed to me rather a heavy one. »

Résultat de recherche d'images pour "barbara pym des femmes remarquables"On a comparé Barbara Pym à Jane Austen pour sa capacité affûtée à croquer un petit monde qu’elle connaît bien. Mais j’ai l’impression qu’Austen est LA référence obligée quand on lit une romancière anglaise qui décrit finement un milieu social (surtout pour les critiques français). Si Austen il y a, ce serait une Jane sans beau mariage à la fin, ce qui lui confère un charme très mature, une mélancolie amusée, un regard un peu fataliste bien qu’indulgent, une conscience existentielle de la futilité de nos attachements. J’ai littéralement savouré chacune des pages de ce roman, depuis la première jusqu’à la dernière – au début je les cornais même frénétiquement pour retenir les passages qui me faisaient sourire avec un petit pincement au coeur. Mildred m’a immédiatement fait penser au personnage de Chummy dans la série « Call the Midwife » (il faudrait que j’en parle de cette série d’ailleurs…) : aussi grande en taille que son taux d’auto-estime est bas, un accent upper-class à couper au couteau à huîtres dans le quartier populaire où elle est obligée de vivre. La propre mère de Chummy, d’ailleurs, se retrouve à un moment acculée à recourir aux services d’une association de ladies dans l’embarras, comme celle où travaille Mildred ! Ce n’est pas le seul personnage qui paraît tout droit sorti de Call the Midwife : il y a aussi une réjouissante Sister Blatt, dont le caractère bourru et caustique, et la silhouette imposante juchée toute voile dehors sur la bicyclette en fait la soeur naturelle de Sister Evangelina ! A croire que les scénaristes de la série ont lu Pym, ce qui ne m’étonnerait absolument pas.

Là où Pym peut s’assimiler à Austen (mais aussi à toute une tradition qui inclurait Elisabeth Von Arnim ou Nancy Mitford entre autres), outre la haute fréquence des tea-times, c’est dans la façon dont elle compose des scènes pleines de verve à partir de petits riens, de personnages humains, trop humains, qui se rencontrent, se heurtent, se méjugent, ne se comprennent jamais vraiment et tentent tous de trouver un sens à leur vie à leur façon. Une réflexion anecdotique peut soudain avoir une portée bien plus large, révéler une vérité qu’en tant que lecteur nous avons pu aussi ressentir sans savoir l’exprimer.

« Did we really need a cup of tea? I even said as much to miss Statham and she looked at me with a hurt, almost angry look. ‘Do we need tea?’ she echoed. ‘But miss Lathbury…’ She sounded puzzled and distressed and I began to realise that my question had struck at something deep and fundamental. It was the kind of question that starts a landslide in the mind. I mumbled something about making a joke and that of course one needed tea always, at every hour of the day or night. »

La paroisse offre des tas d’occasions de ce genre : lors de la braderie par exemple, les responsables murés dans la salle de vente s’apprêtent à subir la ruée des acheteurs que Sister Blatt compare aux commandos débarquant sur les plages de Normandie en 44. Ce genre de détail est d’ailleurs la seule concession de Pym au contexte politique et social de l’époque, que l’on devine en filigrane. En parlant de paroisse, il y a ce clivage qui file le roman entre ceux qui vont à l’église et ceux qui n’y vont pas (et puis entre les anglicans et les catholiques, et au sein des anglicans, entre les high et les low church…) Un peu exotique pour un lecteur non averti, mais on ne peut s’empêcher de penser à l’immense rôle social de la religion (en plus du spirituel). Qui n’a jamais assisté au sermon d’un prêtre en lui attribuant mentalement une note comme le fait la collègue de Mildred ?

« I began piling cups and saucers on to a tray. I suppose it was cowardly of me, but I felt that I wanted to be alone, and what better place to choose than the sink, where neither of the men would follow me? (…) My thoughts went round and round and it occured to me that if I ever wrote a novel it would be of the ‘stream of consciousness’ type and deal with an hour in the life of a woman at the sink. » (Une référence parodique à Woolf et Zweig dans la même phrase, ça, ça vaut son pesant de cakes !)

Il y a aussi un discret féminisme affleurant de temps en temps à la surface, un féminisme pratique de femmes un peu méprisées par la société – une société qui les taxe d' »excellentes » pour ne pas dire qu’elle les rejette hors des sentiers de la fortune amoureuse et de la réussite sociale pour les cantonner aux tâches subalternes et à l’observation de la vie des autres. Des femmes qui s’attachent à leur dignité, dans le rang desquelles se place d’elle-même Mildred, dont la lucidité désenchantée, la bonté profonde et la bonne éducation en font un personnage d’emblée très attachant. Les auteures anglaises excellent à donner vie à ce genre de personnage de femme entre deux eaux, en demi-teinte, décalée en somme, et immunisée contre le premier degré et la vaine ambition (je repense à ma chère Rose-Marie Schmidt…). Bonne poire en surface, plus acide en-dessous : la compagne rêvée de nos propres introspections, celle qui nous apprend à rire ou sourire de nos illusions déçues, de nos ridicules et nos réactions absurdes dans des moments incongrus, comme peut l’être celui où l’on se fait larguer tout en gardant la raquette de ping-pong à la main avec laquelle on jouait un instant plus tôt.

« Perhaps long spaghetti is the kind of thing that ought to be eaten quite alone with nobody to watch one’s struggles. Surely many a romance must have been nipped in the bud by sitting opposite somebody eating spaghetti?« 

Et il ne faut pas croire, même (et surtout ?) dans les microcosmes il y a des coups de théâtre, des chassés-croisés amoureux dignes du vaudeville et des quiproquos. Barbara Pym a su marier subtilité, réflexions existentielles et comédie pour mon plus grand bonheur, et j’espère le vôtre !

♥ Coup de Coeur ♥

Allez flâner sur le blog de Keisha pour lire d’autres billets sur Pym… Je crois que j’ai bel et bien grâce à elle rejoint le club des pymistes 😉

Image may contain: 3 people, people smiling, food and indoor3e participation à l’excellent Mois Anglais (même si c’est un peu poussif en ce moment de mon côté et que je regrette de ne pouvoir lire vos billets autant que je le souhaiterais…)

 

Excellent Women de Barbara Pym, Virago Modern Classics, 2013 (rééd. 1952).

Ed. française : Des femmes remarquables, traduit de l’anglais par Sabine Porte, éd. Belfond, coll. Vintage, 2016, 316 p.

 

M.C. Beaton, Agatha Raisin 1. The Quiche of Death

Est-il encore besoin de présenter la célébrissime célibataire des Cotswolds, ex-star des relations publiques à Londres, qui fait son installation fracassante dans un adorable petit village du sud-ouest de l’Angleterre ? Pour qui a déjà participé au mois anglais, certes non, mais pour les profanes…

Agatha Raisin 1

Allez, Agatha Raisin c’est le personnage-clé d’une série policière à succès créée dans les années 1990 par M.C. Beaton. Dans ce premier tome elle vient tout juste de vendre son agence pour prendre une retraite anticipée dans le cottage de la campagne anglaise de ses rêves. Son nom fait évidemment un clin d’œil appuyé à Agatha Christie, et le cadre villageois, avec ses rumeurs, ses mesquineries et son microcosme où tout le monde connaît tout sur tout le monde, fait bien-sûr penser à celui de miss Marple. Mais les ressemblances s’arrêtent là. Agatha Raisin est une femme moderne de 53 ans, grande gueule, avec une tendance à ne penser qu’à son intérêt, un penchant pour la boisson, et qui en fait de cuisine ne sait qu’appuyer sur la touche « on » de son micro-onde. Et c’est ce qui fait tout son charme. Avec son franc-parler, elle détonne dans le petit village suranné de Carsely où elle a choisi de s’installer – surtout quand elle rabroue quiconque lui parle du climat : so shocking m’dear! Après une carrière passée à côtoyer des VIP et les grands de ce monde, elle se sent bien seule dans ce trou, certes ravissant, mais où elle ne connaît personne… Elle s’inscrit donc à un « concours de quiche » avec un seul objectif : le gagner, afin que tout Carsely « sit down and take notice of her » ! Le problème c’est qu’elle y connaît macache en cuisine, comme on l’a dit. Sans une once de culpabilité, elle court acheter une quiche dans l’excellent « delicatessen » de Monsieur Economides à Londres et la fait passer pour sienne. Or le soir du concours, l’arbitre du concours décède en goûtant précisément une part de « sa » quiche… Pas le meilleur moyen pour se rendre populaire ! Est-ce vraiment un accident ? Agatha se décide à enquêter sur les dessous de l’affaire, tout en découvrant peu à peu les gens du village : le jeune et sympathique policier Bill Wong, sa détestable voisine Mrs Barr, les habitués du pub le « Red Lion », la présidente de la Ladies’ Society et épouse du vicaire Mrs Bloxby, et toute une galerie de personnages hauts en couleur dont les tics provinciaux sont savoureux (d’où l’intérêt de la VO pour les courageux les héros ceux qui lisent l’anglais à mon humble avis).

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Mais j’aime bien la couv’ de l’édition française perso… Ah, c’est peut-être culturel me souffle-t-on dans l’oreillette…

Je crois qu’on a ici affaire à un « cozy mystery« , ce genre de policier où les meurtres à la truelle sont bannis et où seuls comptent l’enquête, ainsi que des personnages et un cadre attachants. Ici l’enquête ne m’a pas tenue en haleine et se dénoue assez vite dans le dernier tiers du livre. Restent des personnages et un cadre effectivement attachants, des situations cocasses (où les ventes aux enchères, les concours de tout et n’importe quoi et les activités « culturelles » de la ladies’ society règnent en maître), et une Agatha Raisin en plein syndrome de l’ex-hyperactive récemment retraitée. Quelques détails glissés ici et là font des allusions intéressantes à l’époque (les rapports sociaux et hommes-femmes notamment). On a le plaisir de voir Agatha évoluer humainement et devenir un personnage finalement central de Carsely. Ses rapports avec Roy, son ancien jeune collaborateur punk, sur la voie de la yuppie-isation, donnent lieu à des comparaisons amusantes entre la vie à Londres et la vie à la campagne, que mille lieues semblent séparer tant géographiquement que mentalement.

Pas un suspense haletant, donc, plus une étude de mœurs cachée sous la forme d’une pochade humoristique comme seuls les Anglais savent nous en pondre. Un peu lent par moments, parfois répétitif et agaçant, mais réjouissant très souvent !

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Et voici à quoi ressemble un village des Cotswolds… Pas mal, je dois dire qu’Agatha a bien choisi son coin !

Edition originale : « Agatha Raisin and the quiche of death » de M.C. Beaton, Constable, 2014

Edition française : « Agatha Raisin enquête – tome 1 : la quiche fatale » de M.C. Beaton, Albin Michel, 2016

No automatic alt text available.Participation à la LC « Agatha Raisin » du fabulous Mois Anglais chez Lou et Cryssilda.

 

 

 

 

Virginia Woolf, Les Années

« Que c’est agréable de n’être plus jeune ! Agréable de ne plus se préoccuper de ce que pensent les gens ! On peut vivre à sa guise… quand on a soixante-dix ans. » (p. 525)

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D’après mon expérience, les romans se partagent en deux catégories (avec une infinité de variations entre les deux). Il y a d’abord les romans qui nous embarquent facilement dans leur histoire ; le lecteur est plutôt passif et n’a qu’à se laisser porter par la vague ; nous avons ici affaire aux page-turner, aux romans-détente, aux romans d’aventures à rebondissements, aux polars bien troussés. Et puis il y a les romans qui exigent une participation active du lecteur, qui l’invitent à s’approprier les images, les sons, les sensations décrites, à les faire siennes. Ceux-là ne se laissent pas facilement cerner au départ, mais au bout d’un certain nombre de pages ils déploient une grande puissance d’envoûtement (s’ils sont bons évidemment). Au risque de tomber dans le comble du cliché, dans le second cas on trouve typiquement la Recherche de Proust. Les premiers peuvent nous laisser un peu sur notre faim, un peu vides, lorsqu’on les termine, car ils fonctionnent sur le mode de l’addiction. On sort des seconds plus enrichis, avec un sentiment de plénitude, comme si l’on était parvenus au sommet d’une montagne. Les deux catégories sont nécessaires à mon équilibre 😉

Si Les Années de Virginia Woolf appartient à la seconde catégorie sans hésitation (le contraire eut été étonnant), il est quand même d’une facture beaucoup plus classique que Les Vagues (qui faisaient « dialoguer » les fors internes de ses « personnages »). Les Années ce sont tout simplement les années qui s’écoulent entre 1880 et 1930 et quelques, le temps de voir vivre et se croiser trois générations d’une même famille, les Pargiter. Du grand-père colonel à sa petite-fille médecin, en passant par sa fille suffragette, son fils avocat, la fille qui a épousé un Irlandais, le fils qui est parti au loin, la fille aînée qui est restée vieille fille pour s’occuper de son père (ils sont 7 ou 8 enfants, je ne les ai pas comptés), leur cousine riche, leurs cousines pauvres, etc etc. Leur monde : Londres, Oxford, la campagne anglaise, les réceptions, le voyage aux Indes, les réunions associatives, le déclassement vers les bas quartiers de Londres.

La guerre, les nouveautés technologiques, une mèche blanche ou un embonpoint qui pointe, un décès, sont autant de signes qui forgent l’impression du temps qui passe : les heures, les jours, les années défilent comme dans un carrousel. Tout y passe, y compris les événements les plus minimes. Et d’ailleurs, les grands événements de la Grande Histoire nous sont à peine suggérés, incidemment, au même titre qu’un dé à coudre perdu dans les plis d’un fauteuil. Il faut comprendre que quand Rose se prend une pierre et fait de la prison, c’est parce qu’elle revendique le droit de vote pour les femmes (du moins j’ai cru le comprendre, mais évidemment je n’en suis pas sûre à 100%). De très nombreuses allusions percent dans ce roman fourmillant, et dévoilent autant de critiques du système social où s’insèrent les personnages, mais elles sont tellement elliptiques qu’on pourrait ne pas y prendre garde, et rire simplement de la vieille bonne congédiée et marmonnante, quand il s’agit de bien plus que cela.

L’écriture de Virginia Woolf est géniale, je crois que quiconque s’y intéresse partage cette affirmation. C’est même l’intérêt principal du roman, plus que l’histoire en elle-même. (Petite parenthèse : ce doit être une question de traduction mais ici j’ai eu l’impression que cette écriture était plus légère et anodine que dans Les Vagues traduites par Yourcenar). Toujours est-il que par son écriture, même filtrée par la traduction, Woolf porte un regard à la fois naïf et incisif sur les choses les plus triviales du quotidien, ce qui les rend tout d’un coup insolites. Elle embrasse dans une même phrase ou un même paragraphe les choses et les personnes les plus lointaines. Les flux de pensée des personnages se marient harmonieusement avec la mécanique invisible de l’univers. Elle relie des choses en apparences très différentes mais qui semblent d’un coup fonctionner en syntonie.

« Il pleuvait. Une pluie fine, une légère averse, saupoudrait les pavés et les rendait gras. Cela valait-il la peine d’ouvrir son parapluie, de faire signe à un cab ? se demandaient les gens au sortir du théâtre, en levant les yeux vers le ciel calme, laiteux, et ses étoiles ternes. (…) Cela valait-il la peine de s’abriter sous l’aubépine, sous la haie ? semblaient se demander les brebis ; et les vaches, déjà au pacage dans les champs gris, sous les buissons incolores, continuaient à ruminer, à mâchonner, d’un air endormi, avec des gouttes de pluie sur leurs flancs. » (p.99)

Elle a un don pour transcrire les dialogues : ce ne sont pas les dialogues bien écrits, enlevés, plaisants à lire, du roman romanesque de bon aloi. Ce n’est pas ainsi que nous parlons dans la vraie vie, n’est-ce pas ? Quand nous parlons, nous commençons une phrase sans la finir, nous interrompons notre interlocuteur, nous divaguons… Eh bien il semblerait que Woolf ait branché sa petite caméra secrète pour surprendre ces conversations sans queue ni tête de la vraie vie et les retranscrire… Même si en réalité, elle a dû les travailler soigneusement ! Et elle s’en amuse la coquine !

« Toutes les conversations seraient absurdes, je pense, si on les mettait par écrit », fit-elle en remuant son café. Maggie arrêta sa machine un instant et dit avec un sourire : « Même si on ne le fait pas. » (p. 240)

Voire même, elle s’immisce carrément dans le roman à la toute fin, avec cette phrase, au beau milieu d’un dialogue, comme si la romancière qu’elle est disait : « zut à la fin de me fatiguer à reproduire leurs stupides conversations ! » :

« C’est facile pour vous qui habitez Londres… », disait-elle. Mais l’ennui de noter les paroles des gens c’est qu’ils racontent tant de bêtises… des vraies bêtises. » (p. 444) Si vous le dîtes, Mrs Woolf !

Elle excelle à rendre compte des tours et détours de la pensée de quelqu’un qui rêvasse :

« Qu’elle était ignorante. Par exemple, cette tasse – elle la tint devant elle. De quoi est-elle faite ? d’atomes ? Et que sont les atomes, comment adhèrent-ils les uns aux autres ? La surface dure et unie de la porcelaine avec son motif de fleurs rouges lui apparut soudain comme un merveilleux mystère. » (p. 221)

Elle montre le sentiment d’oppression que ressentent beaucoup de femmes en société, et l’échappatoire, le sentiment de libération que représentent les transports modernes pour elles :

« Au milieu de la circulation, elle distingua un véhicule rebondi. Dieu soit loué, sa teinte était jaune. Dieu soit loué, elle n’avait pas manqué son omnibus. Elle fit un signe et grimpa sur l’impériale. Elle poussa un soupir de soulagement, lorsqu’elle remonta sur ses genoux le tablier de cuir. La responsabilité passait entre les mains du conducteur. Elle se détendit et respira la douce atmosphère de Londres. » (p. 152)

« Juste à temps, se dit Kitty, debout dans son compartiment. Elle avait peine à croire qu’un monstre si formidable pût s’élancer si doucement pour entreprendre un tel parcours. Elle vit le buffet reculer. Nous voilà partis, se dit-elle, en se laissant tomber sur la banquette. Nous voilà partis. Toute la tension de son corps se relâcha. Elle était seule ; et le train roulait. On dépassa la dernière lampe du quai. La dernière silhouette s’évanouit. Quelle joie ! se dit-elle, comme si elle était une petite fille échappée à sa nurse. Nous voilà partis ! » (p. 352)

« Eleanor ferma le livre. Je le lirai un de ces jours, se dit-elle. Lorsque j’aurai mis Crosby à la retraite et que… Prendrait-elle une autre maison ? Voyagerait-elle ? Irait-elle enfin aux Indes ? Sir William se mettait au lit dans la chambre voisine. Sa vie à lui se terminait, elle commençait la sienne. Non je ne chercherai pas à m’installer dans une autre maison. Certainement pas, songea-t-elle, considérant la tâche au plafond. De nouveau elle eut la sensation du navire qui clapote doucement à travers les vagues, du train qui se balance de côté et d’autre, le long des rails. Les choses passent, se transforment, se dit-elle, les yeux au plafond. Et où allons-nous ? Où cela ? Où cela ?… Les papillons de nuit s’élançaient autour du plafond ; le livre glissa à terre. Craster a gagné le cochon, mais qui donc a eu le plateau d’argent ? Elle rêvassait, fit un effort, se retourna pour souffler la bougie. L’obscurité régna. » p. 288

Et aussi le décalage, la brèche temporelle que produisent notamment les technologies modernes :

« Elle semblait rassembler deux images de son cousin ; sans doute celle du téléphone et celle qui lui apparaissait dans le fauteuil. Ou bien en existait-il une autre ? Cette façon de connaître les gens à demi, d’être à moitié connu soi-même, cette sensation de l’œil qui se pose sur la chair, comme une mouche qui rampe, c’est bien désagréable, se dit-il, mais impossible à éviter après tant d’années. » (p. 401)

« – J’ai dit : est-ce un oiseau ? Non, je ne crois pas. C’est trop gros. Cependant ça avance, et subitement, j’ai pensé : C’est un aéroplane. Et c’était vrai. Tu te souviens, ils avaient survolé la Manche peu de temps auparavant. J’étais avec vous dans le Dorset quand j’ai lu cela dans le journal. Alors quelqu’un, ton père je crois, a dit : ‘Le monde ne sera plus jamais le même à présent.' » (p. 419)

Et enfin, Woolf a beaucoup d’humour (si, si !) qui se manifeste soit par de l’ironie, un effet de grossissement des petites manies des gens par exemple, ou la moquerie des convenances de l’époque, soit dans certains dialogues d’une grande drôlerie, comme celui-ci :

« J’étais seule, assise, j’ai entendu la sonnette, je me suis dit : C’est la blanchisseuse. Des pas montaient l’escalier. North est apparu. North. » Sara porta la main à sa tête en manière de salut. « Il avait cet air-là… ‘Pourquoi diable ?’ ai-je demandé. ‘Je pars demain pour le front’, m’a-t-il dit en claquant les talons. ‘Je suis lieutenant du…’, je ne sais plus… régiment royal d’attrapeurs de rats ou quelque chose de ce genre. Et il a posé sa casquette sur le buste de notre grand-père. ‘Combien de morceaux de sucre réclame un lieutenant des régiments royaux des attrapeurs de rats ?’ ai-je demandé. « Un. Deux. Trois. Quatre ?‘ » (p. 370)

Voilà, voilà, j’espère, avec cette petite collection de citations, vous avoir donné l’envie de vous plonger dans ce roman, et bien d’autres, d’une romancière que je découvre petit à petit (et dans son cas, il est précieux de prendre son temps pour savourer). Merci à Lili qui donne sur son blog de passionnée woolfienne tant de clés de lecture de cette oeuvre ! Par exemple ici, ici et ici.

« Les années » de Virginia Woolf, traduction de Germaine Delamain et Colette-Marie Huet, préface de Christine Jordis, Folio classique, réédité en 2008, 452 p.

Agatha Christie, Le major parlait trop

Afficher l'image d'origineLu en VO : A Caribbean Mystery.

Un Agatha Christie est toujours la promesse d’un bon moment, des retrouvailles avec une vieille amie dont on connaît le caractère et les manies, mais aussi l’indubitable génie pour nous raconter une énigme qui tient la route, avec un style et une ambiance inimitables.

J’avais déjà décelé ici les petites obsessions de celle que la presse appela « la duchesse de la mort » en son temps : la critique ironique des vices de la société moderne, l’apitoiement condescendant vis-à-vis des « jeunes », le regret à peine voilé de la perte de savoir-vivre et de la raréfaction d’un bon personnel de maison, toutes remarques mises dans la bouche de ses personnages fétiches mais reflétant exactement la pensée de leur auteur à mon avis. On les retrouve évidemment surtout dans ses romans tardifs, ce qui est le cas ici. Mais ce qui m’a plu dans cet opus, c’est aussi qu’on a affaire à une bonne vieille intrigue en vase clos, dans le cadre de la villégiature ou du voyage, de la même veine que ses grands succès de l’entre-deux-guerres, comme Le Crime de l’Orient-ExpressMort sur le Nil ou le Train Bleu.

Et cherry on the cake, Miss Marple est de la partie ! Une vieille miss toujours aussi charmante, babillante et tricotante, mais cette fois-ci déterrée de son enclave campagnarde de St Mary’s Mead : son neveu Raymond lui a en effet offert un séjour dans une île des Antilles, dans le luxueux Golden Palm Hotel tenu par un jeune couple avenant, Tim et Molly Kendal ! Le contraste entre la vieille Anglaise arrachée de son cottage et de ses petites habitudes, et l’éden paradisiaque des Caraïbes joue évidemment à plein : notre bonne Agatha ne se prive pas de livrer quelques tranches d’humour devant le spectacle d’une miss Marple en perte de repères, collet monté sur la plage, insensible à la grâce de la musique locale et désolée de n’être entourée que de vieux riches venus se dorer la pilule… Mais elle va vite se ressaisir et faire preuve d’une volonté de fer à l’heure où le ver s’introduit dans le fruit de ce paradis tropical…

… Très exactement au moment où l’inoffensif Major Palgrave, affecté d’une inoffensive propension à raconter à qui veut l’entendre ses exploits cynégétiques en Afrique, meurt un beau jour d’une maladie en apparence inoffensive. Personne ne s’en émeut, sauf miss Marple, tous sens en alerte. En effet, à la veille de sa mort, le Major lui avait parlé d’un meurtrier dont il détenait la photographie dans sa mallette, et de son curieux modus operandi, mais miss Marple n’y avait pas pris garde, assommée par la logorrhée de son interlocuteur…

Peu à peu elle lève certains doutes parmi la petite communauté des estivants : le vieux, caractériel et multimilliardaire Mr Rafiel, flanqué de sa secrétaire à tout faire qu’il rudoie et de son masseur douteux, le quatuor de botanistes Greg et Lucky Dyson et Edward et Evelyn Hillingdon dont les liens ne sont pas très clairs, le chanoine et sa sœur qui n’a pas ses yeux ni sa langue dans sa poche, et les autres, d’autant que la jeune et jolie propriétaire de l’hôtel se met à adopter un comportement de plus en plus étrange…

C’est un roman plein de faux-semblants, de on-dit, de rumeurs, avec une multitude de pistes possibles et de coupables éventuels pour plein de bonnes et différentes raisons. Si je me suis perdue en conjectures jusqu’au milieu du roman, je dois dire que c’est un des rares romans d’Agatha Christie où j’ai entrevu qui pouvait être le coupable avant la fin, et pourtant je l’ai lu dans les jours qui ont suivi la naissance de Mlle Z., les hormones en pagaille 😉

Ça ne m’a pas empêchée de bien savourer cet opus exotique et la transformation de miss Marple en Bond Girl casse-cou !

car_logoUne de mes rares contributions – entre deux tétées times – et tea times ! – au mois anglais (je n’attends pas le jour de la LC Agatha Christie, trop tardive !).

Avec une petite citation en guise de clin d’œil à notre temps pourri du moment : « Now that she had been here a week, Miss Marple had cured herself of the impulse to ask what the weather was like. The weather was always the same – fine. No interesting variations. « The many splendoured weather of an English day » she murmured to herself and wondered if it was a quotation, or whether she had made it up. There were, of course, hurricanes, or so she understood. But hurricanes were not weather in Miss Marple’s sense of the word. They were more in the nature of an act of God. There was rain, short violent rainfall that lasted five minutes and stopped abruptly. Everything and everyone were wringing wet, but in another five minutes they were dry again. »

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Julian Barnes, Love, etc

« Ok, you’ve got a friend, he gets married, and the day he gets married you fall in love with his wife. » (p. 79)

BarnesL’auteur propose ici la figure assez classique du trio amoureux : Stuart et Oliver sont amis et ils aiment tous les deux Gillian, sauf que c’est Stuart qui se marie avec elle. « Jules et Jim » est une référence qui vient d’autant plus facilement qu’elle apparaît dans la bouche des personnages. Mais il est une autre référence qui s’immisce, celle du lièvre et de la tortue : Stuart et Oliver sont des amis d’enfance que tout oppose. Oliver est un flambeur spirituel, cultivé, coureur et bon à rien, il est le « lièvre » qui se moque de la lenteur de la « tortue », c’est-à-dire Stuart, sérieux, « working-class », pataud, tranquille en apparence. Et pourtant c’est Stuart, le citoyen lambda, qui a gagné le cœur de la belle. Mais qui gagnera à la fin de la partie ?

Le procédé est original : à tour de rôle les personnages parlent, expliquent leurs actions, se justifient, digressent, philosophent, commentent les actions des autres, se livrent intimement et prennent à partie le lecteur-spectateur comme face à une caméra. Des personnages secondaires interviennent, telle la mère de Gillian. Les versions diffèrent selon la subjectivité des personnages. Ça donne beaucoup de relief et de dynamisme à l’histoire d’autant plus que l’amitié de Stuart et Oliver est tissée d’admiration, de mépris, de pitié, de condescendance et de mensonge. On a l’impression d’être devant une émission de télé-réalité avant l’heure (le livre est sorti en 1991), le QI en plus. Les variations du sentiment amoureux sont disséquées sous toutes leurs coutures dans cette partie de poker menteur. Tous ces petits mensonges qu’on se raconte à soi-même, en voulant être à tout prix sincère, n’aboutissent-ils pas à des comportements irrationnels, voire inconsciemment pervers ? Le mariage est-il une assurance tout-risque contre la passion ? Peut-on vivre avec la culpabilité ? Les perdants doivent-ils toujours perdre ? Y a-t-il une justice en ce monde ?

« You don’t know exactly when you fall in love with someone, do you? There isn’t that sudden moment when the music stops and you look into one another’s eyes for the first time, or whatever. Well, maybe it’s like that for some people, but not me. I had a friend who told me she fell for a boy when she woke up in the morning and realize he didn’t snore. It doesn’t sound much, does it? Except it sounds true. » (p.73)

Bref, la fin s’écrit plus avec des points de suspension qu’un point final bien gras, vous imaginez bien.

L’humour anglais et l’understatement fonctionnent à plein régime dans ce roman de Julian Barnes, un auteur que je découvrais pour la première fois. Mais j’ai eu un peu de mal à en terminer la lecture, notamment parce que je l’ai lu en VO et que certains passages sont truffés d’argot, de mots savants et d’expressions tarabiscotées en plusieurs langues. La construction du récit est très enlevée, stylisée comme il faut, mais je n’ai pas complètement accroché avec les personnages et ce qui leur arrive. Peut-être parce que c’est un portrait d’époque, peut-être parce que je n’ai pas tellement cru à leurs sentiments. Mais c’est justement parce que je n’ai pas adhéré à tous les développements de l’histoire que je souhaiterais lire la suite, publiée en français sous le titre « Dix ans après » (« Love, etc » dans la version anglaise, pour compliquer les choses !), au risque d’être encore légèrement déçue.

« People sit at home thinking Some Day My Prince Will Come. But that’s no good unless you’ve got a sign up saying Princes Welcome Here. » (p. 173)

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« Talking It over » de Julian Barnes, éd. Picador, 1992, 273 p.