La bicyclette de Léonard, de Paco Ignacio Taibo II

Un livre sous le soleil provençal…

« Il était un personnage de fiction et il ne le savait pas. » (Traduction perso)

Quoi de commun entre Léonard de Vinci, inventeur de la première bicyclette de l’histoire ; un auteur de polars habitant à Mexico au début des années 90 et grand fan de basket-ball féminin ; un ancien de la CIA qui a vécu les dernières heures de la guerre du Vietnam  en direct de Saïgon ; et un journaliste anarchiste sillonnant le Barcelone révolutionnaire des années 20 (toute ressemblance avec une situation actuelle étant bien-sûr fortuite) ? Pas grand chose on s’en doute, même si c’est dans les liens ténus entre les différents écheveaux spatio-temporels du roman que se trouve le fin mot de la sombre histoire de cette Américaine retrouvée dans un parking avec un rein en moins dans la pire ville-frontière du Mexique, la chaotique Ciudad Juarez.

« Il avait donc décidé de tuer son assassin. Un cas de règlement de comptes métaphysique. « 

L’auteur ne craint pas d’allier les contraires et les improbables pour créer les contrastes les plus incongrus. Il ne faut pas craindre à son tour de se perdre dans les dédales des différents personnages, époques et situations qui se font lointainement écho. Pour s’y retrouver on peut prendre la main d’un vieux praticien de la prose du crime, José Daniel Fierro, qui se trouve être en train d’écrire non pas un, mais deux romans, dont les chapitres composent une bonne moitié de « La bicyclette de Léonard ». D’où des mises en abyme poilantes d’un auteur qui est en même temps son propre personnage (puisque l’un de ses romans recompose ses aventures rocambolesques à la frontière avec les Etats-Unis) et qui se pose des questions sur les limites de son action et son impuissance relative à écrire le roman qu’il veut. JDF étant par ailleurs : un fin connaisseur du genre policier, de Dashiell Hammet à Simenon en passant par Eugene Sue, Philip K. Dick ou Agatha Christie, et un idolâtre de Carlos Santana, le génial guitariste des 70s.

« Si le roman servait à quelque chose, c’était pour nous raconter comment étaient les autres que nous ne pouvions pas être. »

On comprend que le roman vaut plus par les nombreuses passions de Paco Ignacio Taibo II – pour les anars des 1920s et Léonard de Vinci (et Carlos Santana) (et la poésie espagnole, voire l’art cubain des explosifs) – qu’il met en scène avec une chaleur communicative, que par la résolution de l’énigme en elle-même. J’ai retrouvé avec bonheur et délectation les interjections les plus fleuries de l’argot mexicain dont mon environnement acoustique était imbibé quand j’étais ado (je sais, ce n’est pas le plus grand argument de vente pour qui le lira en français…).

« Ce ne seront pas n’importe quelles bottes, ce seront de fausses bottes texanes, c’est-à-dire mexicaines »

Le « roman feuilleton » des syndicalistes révolutionnaires tout comme les aventures à la Apocalypse Now qui ponctuent le roman peuvent passionner ; mais aussi lasser il faut bien le dire, par les coupures, longueurs et ramifications qu’ils introduisent dans le récit, créant des sous-, para- et méta-récits. Paco m’a parfois perdue, je l’avoue, mais j’ai toujours retrouvé cette lecture avec sympathie.

« Le journalisme c’est la gloire, Angelito, tout le reste n’est que fariboles. Même quand l’anarchisme adviendra je n’arrêterai pas : alors j’écrirai sur les taureaux, le théâtre, la danse, les prisons, je ferai des feuilletons sur comment était cette merde de Barcelone, pour ceux qui n’ont pas de mémoire. »

Je ne sais pas ce que c’est que le « néo-policier latino-américain » dont l’auteur est paraît-il l’inventeur, mais ici on enfourche un vélo narratif qui zigzague entre plusieurs directions différentes, c’est foutraque et un peu braque, c’est drôle et plein d’auto-dérision, c’est grinçant et parfois scabreux, c’est érudit mais alternatif, ça joue entre plusieurs niveaux de réalités… Ce n’est pas sage ni classique, plutôt baroque voire grotesque. Welcome to Mexico amigos !

« Pardonnez-moi, je ne vous ai pas entendu, répondra le tueur, victime d’une attaque d’éducation mexicaine traditionnelle. »

Lu en VO : « La bicicleta de Leonardo » de Paco Ignacio Taibo II, ed. Planeta, 1994, 364 p.

En VF : « La bicyclette de Léonard », traduit par Anne Masè, Rivages Noir, 2016, 480 p.

6e participation à mon challenge latino. INFO : il n’est jamais trop tard pour y participer, que vous ayez un blog ou pas : vous pouvez m’indiquer vos participations en commentaire sur cette page, je ferai un point à la fin de l’année.

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Monsieur le curé fait sa crise

Mes amis, je vous le dis, si j’ai réussi à publier cette semaine c’est un vrai miracle. Nous sommes en effet en partance pour le pays du fromage troué, autant vous dire que nous avons la tête dans la paperasse et les cartons quoi. Mais comme je suis hyper consciencieuse addict à mon blog (dixit le Basque), voici un billet assez typé « Versailles » je vous l’accorde, mais c’est ma ville justement et je vais la quitter dans peu de jours, donc c’est ma manière de lui dire adieu…

Dans la paroisse de Sainte-Marie-aux-fleurs, tout part en cacahuète. Les dames de la déco se chamaillent ; les cathos soixante-huitards trouvent le curé trop tradi, quand les cathos manif-pour-tous le trouvent trop laxiste. Les divers clochers rassemblés sous la même « entité pastorale » tirent à hue et à dia. Le pompon est atteint quand deux pétitions circulent contre l’abbé Benjamin Bucquoy et qu’il découvre une matière bien peu ragoûtante répandue au fond de son confessionnal… Alors quand un jeune et brillant confrère lui annonce qu’il a obtenu le poste qu’il convoitait depuis longtemps au séminaire diocésain, l’abbé Bucquoy décide tout bonnement de disparaître de la circulation…

« Mais où est-il donc passé ? se demande anxieusement Mme Basile juste avant de s’endormir, tout en laissant couler son dentier dans un verre où frétille un comprimé de Paxodent. C’est un brave prêtre. Je ne le vois pas se faire sauter la cervelle. Ni courir les filles. Il finira bien par revenir. À mon avis, ce n’est qu’une petite fugue… Sainte Vierge, ramenez-le-nous ! » (P. 59).

Publié aux mêmes éditions que Les pieuses combines de Réginald, l’opus de Jean Mercier rassemble les mêmes ingrédients : en faisant rimer catholique avec humoristique, ce roman veut rire des travers contemporains des cathos et des autres, tout en délivrant un message positif sur la religion – ce qui n’est pas rien dans une société où l’on se méfie énormément de tout ce qui est religieux, de quelque bord que cela soit.

Mais la crise de Monsieur le curé ne l’empêche pas de nous distiller en plus quelques leçons de théologie entre deux répliques drolatiques. Et il lève le voile sur la situation des prêtres en France aujourd’hui : obligés de s’ajuster à des territoires pastoraux très larges du fait du manque de confrères, écartelés entre l’administratif, la réunionite, et les exigences contrastées de leurs fidèles, de leur évêque et de l’opinion publique, on n’y pense pas forcément mais oui, les hommes de Dieu aussi font des burn-outs (comme tous ceux qui se dévouent corps et âme sans compter, qu’ils soient salariés, profession de soin ou parents : Maman BCBG, j’ai pensé à toi 😘).

Journaliste à l’hebdomadaire chrétien La Vie, Jean Mercier connaît bien la question pour avoir publié une enquête sur le célibat des prêtres, sujet ô combien polémique on le sait (mais pas traité ici, faudrait un roman tolstoïen pour ça). Tout consacrés à Dieu qu’ils soient, les prêtres sont aussi des hommes avec leurs failles et leurs fragilités. Mais à travers la figure de l’abbé Benjamin Bucquoy, l’auteur a le mérite de ne dresser un portrait ni misérabiliste, ni idéalisé des prêtres, juste humain avec ce petit supplément d’âme rien qu’à eux. Bref, ce portrait a eu le don de me toucher. Avec la limpidité d’une parabole biblique, il montre que c’est à la faveur de nos crises intérieures que Dieu se fraie une voie – et une voix.

Ceux qui, comme moi, sont de la maison, riront du portrait des piliers de sacristie, des petites manies cathos gentiment épinglées, et des prises de tête autour de l’enseignement du catéchisme (qui ressemblent tellement à celles autour des programmes de l’Éducation Nationale !). J’ai reconnu, je crois, le portrait d’une célèbre spécialiste de la modernité religieuse de l’EHESS. Il doit y avoir d’autres clins d’oeil cachés de ce genre. Et franchement c’est-y pas la classe de connaître l’un des destinataires de la dédicace, un blogueur que je suivais dans le temps ?

Et les autres ? Ceux qui ne se sentent pas faire partie de la sphère catho, qui sont plutôt côté parvis, voire pas croyants du tout ou complets indifférents, peuvent-ils lire ce roman ? Évidemment, vous vous passerez de ma permission. Comme de mon conseil d’ailleurs, je ne surestime pas ma qualité de prescriptrice. Mais je pense que c’est suffisamment humoristique, bien ficelé et court pour plaire à pas mal de monde. Après tout, les histoires de curé ne sont pas que destinées aux croyants ; Don Camillo et Léon Morin, prêtre, en savent quelque chose (autant avec la belle gueule de Bébel qu’avec la trogne de Fernandel !).

Après, on adhère ou pas aux convictions qui sont exposées sous la couche d’humour. Mais pas besoin d’avoir peur d’être happé par les rets d’un « prosélytisme » rampant (avertissez-moi quand même si cette lecture vous a convertis hein !😉).

Mention spéciale au nom du personnage Enguerrand Guerre 😂.

Et une virée rigolote dans un EHPAD de vieux prêtres :

« Du haut de ses soixante-quinze ans, soeur Marie-Eulalie veille, main d’acier dans un gant de téflon, sur le destin de la maison Saint-Joseph et de ses quarante-huit pensionnaires. Dans sa longue carrière d’infirmière, cette religieuse de l’ordre des oblates de la Sainte Épine a dirigé une kyrielle de dispensaires dans le monde entier. Tous les résidents la vénèrent et, avec une sainte déférence, les prêtres l’appellent entre eux leur « maîtresse femme ». Quand l’un de ses pensionnaires rechigne, pudeur sacerdotale oblige, à exposer son arrière-train pour une inéluctable piqûre, elle s’exclame, telle une Sarah Bernhardt dans l’Aiglon : « Mon Père, rassurez-vous, j’ai vu les fesses du monde entier. Les vôtres ressemblent sûrement à celles de Notre Seigneur. Sauf qu’il les avait plus rebondies que vous, rapport à sa jeunesse… » Pour autant, personne n’oserait imaginer que la pieuse soeur Marie-Eulalie se soit vu révéler cet aspect de l’incarnation du Christ dans une vision mystique. »

Et : « Le doyen des résidents, le père Hubert Bivort, a cent onze ans. Il a été ordonné en 1936, quelques semaines après l’arrivée au pouvoir du Front populaire. Dire sa première messe sous Léon Blum, ça pose son homme, tout de même… Il a été résistant pendant la guerre, puis déporté dans un camp de la mort. Il a encore tout son haut, mais plus son bas. Peu après ses cent ans, il a fallu l’amputer de ses deux jambes, rongées par la gangrène : « Au moins, je ne risque pas d’aller courir les filles ! » (P. 159)

« Monsieur le curé fait sa crise » de Jean Mercier, éd. Quasar, 2016, 174 p.

M.C. Beaton, Agatha Raisin 1. The Quiche of Death

Est-il encore besoin de présenter la célébrissime célibataire des Cotswolds, ex-star des relations publiques à Londres, qui fait son installation fracassante dans un adorable petit village du sud-ouest de l’Angleterre ? Pour qui a déjà participé au mois anglais, certes non, mais pour les profanes…

Agatha Raisin 1

Allez, Agatha Raisin c’est le personnage-clé d’une série policière à succès créée dans les années 1990 par M.C. Beaton. Dans ce premier tome elle vient tout juste de vendre son agence pour prendre une retraite anticipée dans le cottage de la campagne anglaise de ses rêves. Son nom fait évidemment un clin d’œil appuyé à Agatha Christie, et le cadre villageois, avec ses rumeurs, ses mesquineries et son microcosme où tout le monde connaît tout sur tout le monde, fait bien-sûr penser à celui de miss Marple. Mais les ressemblances s’arrêtent là. Agatha Raisin est une femme moderne de 53 ans, grande gueule, avec une tendance à ne penser qu’à son intérêt, un penchant pour la boisson, et qui en fait de cuisine ne sait qu’appuyer sur la touche « on » de son micro-onde. Et c’est ce qui fait tout son charme. Avec son franc-parler, elle détonne dans le petit village suranné de Carsely où elle a choisi de s’installer – surtout quand elle rabroue quiconque lui parle du climat : so shocking m’dear! Après une carrière passée à côtoyer des VIP et les grands de ce monde, elle se sent bien seule dans ce trou, certes ravissant, mais où elle ne connaît personne… Elle s’inscrit donc à un « concours de quiche » avec un seul objectif : le gagner, afin que tout Carsely « sit down and take notice of her » ! Le problème c’est qu’elle y connaît macache en cuisine, comme on l’a dit. Sans une once de culpabilité, elle court acheter une quiche dans l’excellent « delicatessen » de Monsieur Economides à Londres et la fait passer pour sienne. Or le soir du concours, l’arbitre du concours décède en goûtant précisément une part de « sa » quiche… Pas le meilleur moyen pour se rendre populaire ! Est-ce vraiment un accident ? Agatha se décide à enquêter sur les dessous de l’affaire, tout en découvrant peu à peu les gens du village : le jeune et sympathique policier Bill Wong, sa détestable voisine Mrs Barr, les habitués du pub le « Red Lion », la présidente de la Ladies’ Society et épouse du vicaire Mrs Bloxby, et toute une galerie de personnages hauts en couleur dont les tics provinciaux sont savoureux (d’où l’intérêt de la VO pour les courageux les héros ceux qui lisent l’anglais à mon humble avis).

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Mais j’aime bien la couv’ de l’édition française perso… Ah, c’est peut-être culturel me souffle-t-on dans l’oreillette…

Je crois qu’on a ici affaire à un « cozy mystery« , ce genre de policier où les meurtres à la truelle sont bannis et où seuls comptent l’enquête, ainsi que des personnages et un cadre attachants. Ici l’enquête ne m’a pas tenue en haleine et se dénoue assez vite dans le dernier tiers du livre. Restent des personnages et un cadre effectivement attachants, des situations cocasses (où les ventes aux enchères, les concours de tout et n’importe quoi et les activités « culturelles » de la ladies’ society règnent en maître), et une Agatha Raisin en plein syndrome de l’ex-hyperactive récemment retraitée. Quelques détails glissés ici et là font des allusions intéressantes à l’époque (les rapports sociaux et hommes-femmes notamment). On a le plaisir de voir Agatha évoluer humainement et devenir un personnage finalement central de Carsely. Ses rapports avec Roy, son ancien jeune collaborateur punk, sur la voie de la yuppie-isation, donnent lieu à des comparaisons amusantes entre la vie à Londres et la vie à la campagne, que mille lieues semblent séparer tant géographiquement que mentalement.

Pas un suspense haletant, donc, plus une étude de mœurs cachée sous la forme d’une pochade humoristique comme seuls les Anglais savent nous en pondre. Un peu lent par moments, parfois répétitif et agaçant, mais réjouissant très souvent !

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Et voici à quoi ressemble un village des Cotswolds… Pas mal, je dois dire qu’Agatha a bien choisi son coin !

Edition originale : « Agatha Raisin and the quiche of death » de M.C. Beaton, Constable, 2014

Edition française : « Agatha Raisin enquête – tome 1 : la quiche fatale » de M.C. Beaton, Albin Michel, 2016

No automatic alt text available.Participation à la LC « Agatha Raisin » du fabulous Mois Anglais chez Lou et Cryssilda.

 

 

 

 

Claude Izner, Mystère rue des Saints Pères

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C’est jour de fête en ce 23 juin 1889 : pensez donc, elle vient d’être inaugurée ! Qui donc ? Mais LA tour évidemment, celle imaginée par Monsieur Eiffel pour être le clou de l’Exposition universelle de Paris ! Dans la ville-lumière en ébullition, les neveux de la brave Eugénie Patinot traînent la pauvre femme engoncée dans son corset jusqu’aux cinquante hectares de l’Expo. Ils veulent être parmi les premiers à se presser aux étages de la tour. Eugénie croit défaillir dans l’ascenseur qui lui fait penser au canon imaginé par Jules Verne pour se rendre De la terre à la lune. Elle se promet de déposer un cierge dès qu’elle sera sortie de cette tour infernale. Mais une mystérieuse piqûre la transportant illico dans un monde meilleur l’empêche d’accomplir son dessein. Cette mort subite n’échappe pas à l’attention de Victor Legris, jeune libraire de la rue des Saints-Pères, et de l’équipe du journal Le Passe-Partout qui trinquaient à ce moment-là sur la première plateforme de la tour. Les jours suivants, d’autres morts attribuées à des abeilles attirent les soupçons de Victor Legris. Aiguillonné par les beaux yeux de la dessinatrice russe Tasha Kherson, troublé par le comportement de son associé japonais Kenji Mori, il n’en faut pas plus pour le lancer dans une enquête entre les hauteurs de Montmartre, le quartier latin, le parc Monceau et les bas-fonds de Saint-Michel…

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Claude Izner est le pseudonyme de deux sœurs bouquinistes, romancières et réalisatrices. Ce Mystère rue des Saints-Pères est le premier d’une série consacrée au personnage de Victor Legris, libraire-enquêteur à la Belle Epoque. Et il est ma foi très plaisant.

Amis des livres, vous allez vous régaler en parcourant les rayons de la librairie Elzévir remplis de trésors (comme les Caprices de Goya), en croisant « Monsieur France » (Anatole !) en personne, en entendant Legris se moquer des « ismes » (romantisme, naturalisme, réalisme, symbolisme…) et menacer de les jeter dans « l’isthme de Panama », en lisant par-dessus l’épaule du commis Joseph les romans policiers que celui-ci dévore, ou en vous ébaudissant du goût de la Comtesse de Salignac pour les bluettes conventionnelles d’auteurs aujourd’hui oubliés mais ayant vraiment existé. Les amateurs d’art se réjouiront des querelles opposant les tenants de la peinture officielle et les avant-gardes comme les obscurs Cézanne, Gauguin ou Van Gogh et suivront avec intérêt les pas de Victor en tant que photographe amateur.

« – Vincent Van Gogh, un génie, incompris de même que tous les génies, je parie que vous n’en avez jamais entendu parler. Les fleurs, voyez-vous, personne ne rend ça mieux que lui. C’est si beau ! Chaque fois que je les admire, je reçois un choc. Dire qu’il ne vend rien ! Pas une toile ! On le traite de fou. Un fou pareil, on aimerait le recevoir à sa table. Et Cézanne ! Encore un laissé-pour-compte, à croire que tous ceux que j’admire et qui me déposent leurs oeuvres en échange de couleurs ne me rapporteront pas le moindre fifrelin. » (p. 139)

Plus largement, ce roman est une expérience immersive dans le Paris de la fin du XIXe car nos deux auteures ont soigné le décor : que ce soit les pavillons de l’exposition, la foule bigarrée, l’argot, les différents « villages » de Paris et les villages factices de l’exposition, la bohème montmartroise, les cafés, les chansons à la mode, la réception des découvertes scientifiques par les masses ou l’attente vaine du retour du Général Boulanger, tout est d’époque, jusqu’au moindre bec de gaz !

« Philomène Lacarelle ramassa mollement deux ou trois papiers gras abandonnés par les pique-niqueurs et marqua une pause à quelques pas d’un sanglier dont la hure mitée la fixait avec malveillance.

– Qu’est-ce que t’as à me lorgner de traviole, toi ? Tu ferais une belle descente de lit ! T’es rien qu’un gros cochon bourré de crin, marmotta-t-elle en sortant son attirail. Il paraît que nos ancêtres, ils logeaient là-dedans. J’suis sûre que les miens y s’débrouillaient mieux qu’ça. L’avantage, c’est qu’à l’époque on n’avait pas inventé le loyer… Cro-Magnon qu’ils s’appelaient, tu parles d’un nom ! Ça veut dire quoi, Cro-Magnon ? J’ai les crocs, magnons-nous ? Allez, Philomène, huile de coude et cœur au ventre ! » (p. 237)

C’est ce qui fait tout le sel de cette aventure digne des ambiances du Chat Noir, des tableaux de Toulouse-Lautrec ou des nouvelles de Maupassant. L’univers sensible de cette fin de siècle, avec sa fièvre, ses différences sociales, son attrait pour la nouveauté et l’exotisme, et pour le progrès scientifique, mais aussi sa misère cachée sous les ors de la jeune IIIe République confiante dans le progrès, tout cela est rendu de façon très attrayante. Tout cela stimule l’imagination, presque trop, comme si le duo d’auteures avaient voulu fignoler le moindre détail, et fait passer au second plan une intrigue qui reste assez classique, à la manière du genre policier de l’époque. Comme le pauvre Joseph, on se perd un peu à suivre Victor Legris dans ses incessants va-et-vient.

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« Bal au Moulin Rouge » de Toulouse-Lautrec, 1890

Qu’à cela ne tienne, je n’ai pas boudé mon plaisir, bien au contraire !

Un livre découvert grâce à Florence.

« Mystère rue des Saints-Pères » de Claude Izner, Editions 10-18, 2003, 283 p.

 

Carlos Fuentes, L’oranger

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Un conquistador qui ne veut pas conquérir le Mexique – un conquistador qui a eu deux fils, tous les deux nommés Martin, l’un né d’une Indienne, l’autre d’une Espagnole – un général romain (Scipion l’Africain pour ne pas le nommer) qui veut conquérir les Espagnols pour « civiliser ces barbares » – un acteur hollywoodien qui se rend à Acapulco pour noyer son désespoir – un marin génois qui prend pied sur une terre inconnue… Toutes les époques se bousculent allègrement dans ce recueil de nouvelles du grand écrivain mexicain Carlos Fuentes pour mieux souligner ce qu’elles ont en commun : la présence d’un oranger qui traîne quelque part, symbole des origines, des perpétuels recommencements et du retour aux sources.

Carlos Fuentes aime jouer avec la langue : non seulement il l’emploie avec truculence, mais il montre aussi sa grande importance dans la construction de la nation mexicaine. De doña Marina, dite la Malinche, l’Indienne qui livra au conquistador Hernan Cortés ses dons de traductrice et son corps pour qu’il puisse écrire le roman de la nouvelle nation en train de se faire (on considère que de leur union naquit le premier Mexicain de l’histoire) – à la pratique de l’albur, cette forme de calembours à double sens typique du Mexique, qui sert plus à cacher qu’à communiquer (hello Octavio Paz) et est employée comme un langage codé et une joute verbale, un espace de liberté et un moyen compensatoire que les dominés retournent contre les dominants (classes populaires vs. riches, « tiers-monde » vs. « gringos », femmes vs. hommes) et contre eux-mêmes : la nation mexicaine s’invente, justifie son existence ou au contraire s’humilie grâce à une trame complexe de discours, de mythes et de mots-clés. Maîtriser la langue, c’est la clé du pouvoir.

Dans ces nouvelles on croise l’utopie à la Rouge Brésil de Rufin, voire même l’uchronie (et si les choses s’étaient passées dans l’autre sens…) – les morts nous parlent depuis l’outre-tombe pour nous délivrer leurs leçons de vie, à la mode baroque – le péché des origines de la nouvelle Ève mexicaine (doña Marina) pèse sur tous ses descendants – la mer, immense et insondable, receleuse de trésors et d’illusions perdus, pont entre les cultures, est très présente – et entre le Mexique et les Etats-Unis se joue tout le drame des « deux Amériques » antagonistes, l’une craignant toujours d’être phagocytée par l’autre – mais les jeux restent ouverts et les issues nous surprennent toujours.

Ma nouvelle préférée est celle qui ouvre le recueil : « Les deux rives » commence par la fin supposée de l’histoire pour revenir vers le début, puis dériver vers une issue complètement inattendue. Une nouvelle longue qui nous tient en haleine sur les intentions du narrateur et nous force à réfléchir sur le caractère non inéluctable de la conquête de l’Amérique. J’ai beaucoup aimé croiser à plusieurs reprises le personnage de doña Marina, complexe et attachant par sa voracité à vouloir assimiler la langue et la culture de l’Autre, terrorisée par la cavalcade des chevaux, ces animaux inconnus des Indiens, dédaignée enfin par Cortés.

Monteczuma, Malinche, Cortés 1521, Tenochtitlán, por Diego Rivera:
L’empereur Moctezuma, la Malinche et Cortés (Diego Rivera)

Ce recueil est un excellent moyen de découvrir Carlos Fuentes, que je préfère en nouvelliste qu’en romancier. Avec des références tant à Cicéron qu’à Yeats, Pasolini ou aux premiers chroniqueurs de la conquête, on sent que l’écrivain a mûri une longue quête sur les racines collectives de son peuple, tout en l’ouvrant sur l’universel.

Wodka en parle très bien ici, mais attention, il (ou elle) spoile !

Edition française : Carlos Fuentes, L’oranger, trad. par Céline Zins, Gallimard, Du monde entier, 1995, 238 p. réédité en Folio.

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3e participation au Challenge Latino