Le lambeau, de Philippe Lançon

“L’attentat s’infiltre dans les coeurs qu’il a mordus, mais on ne l’apprivoise pas.”

XVMdbd6cdcc-631f-11e8-9efd-4933e144f167-200x300Philippe Lançon a vu sa vie basculer avec la tuerie du 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo, dont il est l’un des rescapés. Sacré boulet au pied qu’il a préféré transformer en un pavé de près de 500 pages, dans lequel il revient sur ce moment effroyable et sur l’année passée dans divers services hospitaliers pour se faire rafistoler son lambeau de mâchoire défoncée à la kalachnikov.

Je n’aurais sûrement pas osé lire ce témoignage qui rouvre des blessures encore fraîches dans notre conscience collective si je n’avais entendu Philippe Lançon en parler à la radio. On aurait pu craindre un accès d’émotion bien légitime, à tout le moins une énième tentative d’explication de l’inexplicable. Il n’en fut rien, et en cela je crois qu’une commune dignité caractérise en général les victimes d’attentat. Dans ce cas particulier, la lucidité, la modestie et même j’ose le dire, la sagesse du personnage m’avaient séduite à l’écoute de l’émission. Quand j’ai vu que ma micro-bibliothèque de village l’avait dans ses rayons, je n’ai pas hésité à emprunter l’ouvrage.

Dans son témoignage, Philippe Lançon revient très souvent sur sa carrière de journaliste mais aussi sur sa jeunesse, ses aïeux, ses amours, ses voyages, ses affinités culturelles, à la façon d’un entonnoir pointé sur la rupture du 7 janvier 2015. Ces jours de janvier 1991 passés à Bagdad à la veille de la première Guerre d’Irak, avec quelques rares autres occidentaux restés par amour de l’information, haine de l’Amérique ou aveuglement (ou les trois), sont un des fils qui tissent la calamité du présent à celle d’hier, traçant un motif presque inscrutable pour nos esprits effarés. Mais rien ne destinait Lançon à être un martyr de la cause arabo-musulmane. Deux jours avant les bombardements américains sur l’Irak en 1991, il prenait le dernier avion en partance Bagdad. « C’est à cause du tapis » (acheté au souk), lui dit pince-sans-rire un collègue. Depuis, amoureux de Cuba, des femmes et de la littérature latino-américaines, il était devenu critique culturel à Libé et Charlie Hebdo.

Evidemment, l’auteur évoque ce matin du 7 janvier. Quelle émotion étrange de voir revivre la conférence de rédaction de Charlie Hebdo, les vannes des uns, les désaccords des autres, mais surtout le rire communément partagé par les journalistes et dessinateurs d’un journal honni par certains et ignoré de la plupart, rire qui prélude à l’irruption des deux tueurs. Choc du familier et de l’inconcevable. Les mots peinent à décrire ce qui s’est vraiment passé, tant le passage funeste de la mort fut rapide et brutal.

“L’irruption de la violence nue isole du monde et des autres celui qui la subit.”

Finalement, l’auteur parle assez peu des « frères K » comme il les nomme ; ce sont littéralement des monstres, aussi froids et impénétrables que le métal de leurs Kalachnikovs, aussi peu consistants que les deux « K. », personnages du Procès et du Château de Kafka (aussi terrifiants que le K de Dino Buzzati ? aussi tourmentés que les frères Karamazov de Dostoïevski ? Evidemment, au petit jeu des initiales, on peut mettre Paris dans un violon). Il évoque surtout l’après, concentré qu’il est sur sa simple survie. Il explique combien dès lors plus rien n’a d’importance en-dehors de sa chambre, des soignants et des parents et amis qui viennent le visiter. La plus grande  partie de ce livre est donc le journal d’un “voyage autour de ma chambre”.

“Tout le malheur des hommes vient de ce qu’ils ne savent pas rester au repos dans une chambre.” (Pascal, cité par l’auteur).

J’ai adoré les portraits très soignés des soignants (la « marquise des langes », cette infirmière aux doigts d’ange qui lui refait son bandage à la perfection, Chloé la chirurgienne, Annie la cantatrice, Annette-aux-yeux-clairs l’anesthésiste, oui beaucoup de femmes mais il y a des hommes aussi) : ces mains et ces visages qui le raccrochent à la vie et dont il dépend complètement. L’auteur montre très bien la sensation physique de la faiblesse et du processus de guérison qui fait mal dans la mesure où il fait du bien (répare son corps). Certains détails sont vraiment touchants : les policiers qui montent la garde et l’accompagnent jusqu’au bloc vêtus de blouses et de charlottes – sa lecture et sa relecture de “la mort de la grand-mère dans la Recherche de Proust” à chaque descente au bloc (comme d’ailleurs tous ses souvenirs liés à ses “trois grands-mères” à lui Philippe Lançon) – et même la visite de François Hollande. Il dit avoir cherché à adopter une attitude la plus “dandy” possible, c’est-à-dire de l’humour et de la bonne volonté face à ce qu’il lui était impossible de maîtriser. Cela parlera peut-être à ceux qui connaissent la maladie et les séjours à l’hôpital… Finalement, cet amas d’humanité finit par combler tant bien que mal, avec les moyens du bord, l’espèce de faille béante que l’attentat a creusé entre lui et le reste du monde “normal”.

“… ma seule prière passait pour l’instant par Bach et Kafka : l’un m’apportait la paix, et l’autre, une forme de modestie et de soumission ironique à l’angoisse.” (Dans un échange avec l’aumônier d’hôpital).

Au bout du compte, il y a un côté passionnant (et universel) dans ce récit d’un homme qui remonte lentement de l’enfer, mais d’un autre côté j’ai fini par trouver ce récit un poil trop long. Sa portée dépasse la simple visée thérapeutique ; pourtant le partage de choses très intimes, aussi exemplaire soit-il dans sa simplicité de ton (eu égard à l’événement hors norme qui l’a provoqué), a fini par me blaser un peu sur la fin. C’est peut-être ce que l’auteur évoque quand il dit combien la plupart de ses proches sont incapables de comprendre ce qu’il vit.

Limites du témoignage personnel que connaissaient par ailleurs bien les combattants de la Grande Guerre quand ils revenaient à l’arrière, et à qui je souhaite rendre hommage à la veille du centenaire du 11 novembre 1918. La paix, la santé, la vie : on ne mesure leur valeur que lorsqu’on les perd (ou qu’on a été à deux doigts de les perdre). Si seulement nous n’avions pas besoin d’une guerre ou d’un attentat pour nous le rappeler !

Hasard du calendrier : je viens d’apprendre que Philippe Lançon a reçu le prix Femina pour Le Lambeau il y a trois heures ! 

Le billet de Keisha, celui de Panullum.

« Le lambeau » de Philippe Lançon, Gallimard, 2018, 510 p.

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Les braves gens ne courent pas les rues, de Flannery O’Connor

Des chutes qui cinglent comme des coups de triques. Un ton grinçant comme les essieux d’une carriole mal huilée. Une Amérique peuplée de personnages rusés, avides,  et de quelques rares innocents (pas forcément les enfants). Des barrières raciales qui paraissent d’autant plus infranchissables qu’elles sont peu questionnées. Voilà le monde auquel nous donne accès l’écrivaine américaine Flannery O’Connor (1926-1965). Je ne me rappelle plus comment j’ai entendu parler d’elle pour la première fois, mais dès lors j’ai eu immédiatement envie de la lire. Sa vie interrompue à 39 ans par la maladie, presque intégralement déroulée dans une ferme de sa Géorgie natale, entourée de paons qu’elle affectionnait, m’a semblé à la fois décalée et romantique. Je croyais avoir affaire à une autre Harper Lee (l’auteure de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur étant également originaire du vieux sud). Et puis elle est l’écrivaine qui en a inspiré d’autres parmi les plus grands, comme Joyce Carol Oates par exemple. Une sacrée aura, donc.

J’ai donc acheté son recueil le plus connu, Les braves gens ne courent pas les rues (A Good Man is Hard to Find en anglais), par le titre alléchée. J’ai fait la connaissance d’une grand-mère  peu éclairée qui part en vacances en Floride avec sa famille alors que rôde un serial killer. D’un petit garçon submergé par le prêche d’un prédicateur debout dans un fleuve. D’une mère et sa fille simple d’esprit dont on se sait si elles sont abusées ou prises en pitié par un vagabond. D’une femme qui se ment à elle-même en raison de son passé honteux (arrivera-t-elle à monter jusque chez elle ??). De deux adolescentes écervelées et d’une petite fille pleine de sagesse qui font la rencontre de la différence à une foire (une de mes nouvelles préférées, avec cet usage du style indirect et du parler familier portés à un point d’incandescence). D’un grand-père qui emmène son petit-fils à la ville pour la première fois, où les deux subissent une telle désorientation qu’ils agissent de façon totalement insensée (mon autre préférée : une tension qui s’accroît, des rapports psychologiques complexes, une grande portée symbolique). D’enfants qui squattent une ferme au grand dam de sa propriétaire (hyper tendu). D’un « brave garçon de la campagne » et d’une philosophe unijambiste athée : la clairvoyance n’est pas toujours là où on la cherche. D’un vieux général qui a fait la guerre de Sécession, ne se souvient de rien, que l’on exhibe comme un trophée et qui aime ça. D’employés d’une ferme confrontés à l’arrivée à de « déplacés » polonais pendant la guerre (cela résonne curieusement ces temps-ci).

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Bref, des gens que croisait peut-être Flannery O’Connor à l’époque, tous croqués avec ironie, mais qui m’ont paru plus qu’exotiques. Il est vrai qu’il y en a peu de foncièrement bons parmi eux, même s’ils éprouvent parfois des élans de compassion ou de remord. La plupart d’entre eux restent opaques, j’ai ressenti peu d’empathie pour eux, ce qui ne semble d’ailleurs pas le but de l’auteure. Catholique fervente (même si cela affleure peu dans ses textes), je pense que Flannery O’Connor cherche plutôt à montrer que de si « pauvre gens » ne peuvent espérer de rédemption que de façon surnaturelle. Et que quand bien même nous serions tentés de faire les pharisiens face aux cas humains présentés ici, nous avons nous-même nos propres zones d’ombres. A deux reprises apparaît en filigrane la figure christique.

Je n’ai pas encore vraiment parlé des rapports raciaux. Ils apparaissent évidemment, puisqu’ils font partie de la photographie en noir et blanc de l’Amérique ségrégationniste dans laquelle elle vivait. Même si elle montre (et dénonce peut-être implicitement) la situation de subordination des Noirs par rapport aux Blancs (qu’ils soient valets de ferme traités en inférieurs, ou Afro-Américains à l’élégance marquée, tournés en dérision par un péquenaud) l’auteure n’en fait pas un point central de ses récits. Son sujet, c’est plutôt l’Amérique blanche, de petite classe moyenne, superstitieuse, remplie de préjugés mesquins, du vieux Sud. Ridicule et grotesque en deux mots. Mais elle déborde souvent sur les marges, des marges d’une « inquiétante étrangeté ». Et c’est en cela qu’elle est fascinante.

Une lecture dérangeante en résumé, dans sa façon de dévoiler les aspects les plus sombres de la nature humaine, mais qui restera marquante pour moi.

Lire l’enthousiaste et délicieux avis de Nébal qui vous en parle avec beaucoup de verve.

Lu en VO : « A Good Man is Hard to Find » de Flannery O’Connor, A Harvest Book, Harcourt Brace & Company, 1983, 251 p.

En VF : « Les braves gens ne courent pas les rues », de Flannery O’Connor, traduit de l’anglais par Henri Morisset, Gallimard, coll. Folio, 2010, 277 p.

Participation au challenge « Petit Bac » d’Enna dans la catégorie « mot positif » (BRAVES GENS).

La bicyclette de Léonard, de Paco Ignacio Taibo II

Un livre sous le soleil provençal…

« Il était un personnage de fiction et il ne le savait pas. » (Traduction perso)

Quoi de commun entre Léonard de Vinci, inventeur de la première bicyclette de l’histoire ; un auteur de polars habitant à Mexico au début des années 90 et grand fan de basket-ball féminin ; un ancien de la CIA qui a vécu les dernières heures de la guerre du Vietnam  en direct de Saïgon ; et un journaliste anarchiste sillonnant le Barcelone révolutionnaire des années 20 (toute ressemblance avec une situation actuelle étant bien-sûr fortuite) ? Pas grand chose on s’en doute, même si c’est dans les liens ténus entre les différents écheveaux spatio-temporels du roman que se trouve le fin mot de la sombre histoire de cette Américaine retrouvée dans un parking avec un rein en moins dans la pire ville-frontière du Mexique, la chaotique Ciudad Juarez.

« Il avait donc décidé de tuer son assassin. Un cas de règlement de comptes métaphysique. « 

L’auteur ne craint pas d’allier les contraires et les improbables pour créer les contrastes les plus incongrus. Il ne faut pas craindre à son tour de se perdre dans les dédales des différents personnages, époques et situations qui se font lointainement écho. Pour s’y retrouver on peut prendre la main d’un vieux praticien de la prose du crime, José Daniel Fierro, qui se trouve être en train d’écrire non pas un, mais deux romans, dont les chapitres composent une bonne moitié de « La bicyclette de Léonard ». D’où des mises en abyme poilantes d’un auteur qui est en même temps son propre personnage (puisque l’un de ses romans recompose ses aventures rocambolesques à la frontière avec les Etats-Unis) et qui se pose des questions sur les limites de son action et son impuissance relative à écrire le roman qu’il veut. JDF étant par ailleurs : un fin connaisseur du genre policier, de Dashiell Hammet à Simenon en passant par Eugene Sue, Philip K. Dick ou Agatha Christie, et un idolâtre de Carlos Santana, le génial guitariste des 70s.

« Si le roman servait à quelque chose, c’était pour nous raconter comment étaient les autres que nous ne pouvions pas être. »

On comprend que le roman vaut plus par les nombreuses passions de Paco Ignacio Taibo II – pour les anars des 1920s et Léonard de Vinci (et Carlos Santana) (et la poésie espagnole, voire l’art cubain des explosifs) – qu’il met en scène avec une chaleur communicative, que par la résolution de l’énigme en elle-même. J’ai retrouvé avec bonheur et délectation les interjections les plus fleuries de l’argot mexicain dont mon environnement acoustique était imbibé quand j’étais ado (je sais, ce n’est pas le plus grand argument de vente pour qui le lira en français…).

« Ce ne seront pas n’importe quelles bottes, ce seront de fausses bottes texanes, c’est-à-dire mexicaines »

Le « roman feuilleton » des syndicalistes révolutionnaires tout comme les aventures à la Apocalypse Now qui ponctuent le roman peuvent passionner ; mais aussi lasser il faut bien le dire, par les coupures, longueurs et ramifications qu’ils introduisent dans le récit, créant des sous-, para- et méta-récits. Paco m’a parfois perdue, je l’avoue, mais j’ai toujours retrouvé cette lecture avec sympathie.

« Le journalisme c’est la gloire, Angelito, tout le reste n’est que fariboles. Même quand l’anarchisme adviendra je n’arrêterai pas : alors j’écrirai sur les taureaux, le théâtre, la danse, les prisons, je ferai des feuilletons sur comment était cette merde de Barcelone, pour ceux qui n’ont pas de mémoire. »

Je ne sais pas ce que c’est que le « néo-policier latino-américain » dont l’auteur est paraît-il l’inventeur, mais ici on enfourche un vélo narratif qui zigzague entre plusieurs directions différentes, c’est foutraque et un peu braque, c’est drôle et plein d’auto-dérision, c’est grinçant et parfois scabreux, c’est érudit mais alternatif, ça joue entre plusieurs niveaux de réalités… Ce n’est pas sage ni classique, plutôt baroque voire grotesque. Welcome to Mexico amigos !

« Pardonnez-moi, je ne vous ai pas entendu, répondra le tueur, victime d’une attaque d’éducation mexicaine traditionnelle. »

Lu en VO : « La bicicleta de Leonardo » de Paco Ignacio Taibo II, ed. Planeta, 1994, 364 p.

En VF : « La bicyclette de Léonard », traduit par Anne Masè, Rivages Noir, 2016, 480 p.

6e participation à mon challenge latino. INFO : il n’est jamais trop tard pour y participer, que vous ayez un blog ou pas : vous pouvez m’indiquer vos participations en commentaire sur cette page, je ferai un point à la fin de l’année.

Monsieur le curé fait sa crise

Mes amis, je vous le dis, si j’ai réussi à publier cette semaine c’est un vrai miracle. Nous sommes en effet en partance pour le pays du fromage troué, autant vous dire que nous avons la tête dans la paperasse et les cartons quoi. Mais comme je suis hyper consciencieuse addict à mon blog (dixit le Basque), voici un billet assez typé « Versailles » je vous l’accorde, mais c’est ma ville justement et je vais la quitter dans peu de jours, donc c’est ma manière de lui dire adieu…

Dans la paroisse de Sainte-Marie-aux-fleurs, tout part en cacahuète. Les dames de la déco se chamaillent ; les cathos soixante-huitards trouvent le curé trop tradi, quand les cathos manif-pour-tous le trouvent trop laxiste. Les divers clochers rassemblés sous la même « entité pastorale » tirent à hue et à dia. Le pompon est atteint quand deux pétitions circulent contre l’abbé Benjamin Bucquoy et qu’il découvre une matière bien peu ragoûtante répandue au fond de son confessionnal… Alors quand un jeune et brillant confrère lui annonce qu’il a obtenu le poste qu’il convoitait depuis longtemps au séminaire diocésain, l’abbé Bucquoy décide tout bonnement de disparaître de la circulation…

« Mais où est-il donc passé ? se demande anxieusement Mme Basile juste avant de s’endormir, tout en laissant couler son dentier dans un verre où frétille un comprimé de Paxodent. C’est un brave prêtre. Je ne le vois pas se faire sauter la cervelle. Ni courir les filles. Il finira bien par revenir. À mon avis, ce n’est qu’une petite fugue… Sainte Vierge, ramenez-le-nous ! » (P. 59).

Publié aux mêmes éditions que Les pieuses combines de Réginald, l’opus de Jean Mercier rassemble les mêmes ingrédients : en faisant rimer catholique avec humoristique, ce roman veut rire des travers contemporains des cathos et des autres, tout en délivrant un message positif sur la religion – ce qui n’est pas rien dans une société où l’on se méfie énormément de tout ce qui est religieux, de quelque bord que cela soit.

Mais la crise de Monsieur le curé ne l’empêche pas de nous distiller en plus quelques leçons de théologie entre deux répliques drolatiques. Et il lève le voile sur la situation des prêtres en France aujourd’hui : obligés de s’ajuster à des territoires pastoraux très larges du fait du manque de confrères, écartelés entre l’administratif, la réunionite, et les exigences contrastées de leurs fidèles, de leur évêque et de l’opinion publique, on n’y pense pas forcément mais oui, les hommes de Dieu aussi font des burn-outs (comme tous ceux qui se dévouent corps et âme sans compter, qu’ils soient salariés, profession de soin ou parents : Maman BCBG, j’ai pensé à toi 😘).

Journaliste à l’hebdomadaire chrétien La Vie, Jean Mercier connaît bien la question pour avoir publié une enquête sur le célibat des prêtres, sujet ô combien polémique on le sait (mais pas traité ici, faudrait un roman tolstoïen pour ça). Tout consacrés à Dieu qu’ils soient, les prêtres sont aussi des hommes avec leurs failles et leurs fragilités. Mais à travers la figure de l’abbé Benjamin Bucquoy, l’auteur a le mérite de ne dresser un portrait ni misérabiliste, ni idéalisé des prêtres, juste humain avec ce petit supplément d’âme rien qu’à eux. Bref, ce portrait a eu le don de me toucher. Avec la limpidité d’une parabole biblique, il montre que c’est à la faveur de nos crises intérieures que Dieu se fraie une voie – et une voix.

Ceux qui, comme moi, sont de la maison, riront du portrait des piliers de sacristie, des petites manies cathos gentiment épinglées, et des prises de tête autour de l’enseignement du catéchisme (qui ressemblent tellement à celles autour des programmes de l’Éducation Nationale !). J’ai reconnu, je crois, le portrait d’une célèbre spécialiste de la modernité religieuse de l’EHESS. Il doit y avoir d’autres clins d’oeil cachés de ce genre. Et franchement c’est-y pas la classe de connaître l’un des destinataires de la dédicace, un blogueur que je suivais dans le temps ?

Et les autres ? Ceux qui ne se sentent pas faire partie de la sphère catho, qui sont plutôt côté parvis, voire pas croyants du tout ou complets indifférents, peuvent-ils lire ce roman ? Évidemment, vous vous passerez de ma permission. Comme de mon conseil d’ailleurs, je ne surestime pas ma qualité de prescriptrice. Mais je pense que c’est suffisamment humoristique, bien ficelé et court pour plaire à pas mal de monde. Après tout, les histoires de curé ne sont pas que destinées aux croyants ; Don Camillo et Léon Morin, prêtre, en savent quelque chose (autant avec la belle gueule de Bébel qu’avec la trogne de Fernandel !).

Après, on adhère ou pas aux convictions qui sont exposées sous la couche d’humour. Mais pas besoin d’avoir peur d’être happé par les rets d’un « prosélytisme » rampant (avertissez-moi quand même si cette lecture vous a convertis hein !😉).

Mention spéciale au nom du personnage Enguerrand Guerre 😂.

Et une virée rigolote dans un EHPAD de vieux prêtres :

« Du haut de ses soixante-quinze ans, soeur Marie-Eulalie veille, main d’acier dans un gant de téflon, sur le destin de la maison Saint-Joseph et de ses quarante-huit pensionnaires. Dans sa longue carrière d’infirmière, cette religieuse de l’ordre des oblates de la Sainte Épine a dirigé une kyrielle de dispensaires dans le monde entier. Tous les résidents la vénèrent et, avec une sainte déférence, les prêtres l’appellent entre eux leur « maîtresse femme ». Quand l’un de ses pensionnaires rechigne, pudeur sacerdotale oblige, à exposer son arrière-train pour une inéluctable piqûre, elle s’exclame, telle une Sarah Bernhardt dans l’Aiglon : « Mon Père, rassurez-vous, j’ai vu les fesses du monde entier. Les vôtres ressemblent sûrement à celles de Notre Seigneur. Sauf qu’il les avait plus rebondies que vous, rapport à sa jeunesse… » Pour autant, personne n’oserait imaginer que la pieuse soeur Marie-Eulalie se soit vu révéler cet aspect de l’incarnation du Christ dans une vision mystique. »

Et : « Le doyen des résidents, le père Hubert Bivort, a cent onze ans. Il a été ordonné en 1936, quelques semaines après l’arrivée au pouvoir du Front populaire. Dire sa première messe sous Léon Blum, ça pose son homme, tout de même… Il a été résistant pendant la guerre, puis déporté dans un camp de la mort. Il a encore tout son haut, mais plus son bas. Peu après ses cent ans, il a fallu l’amputer de ses deux jambes, rongées par la gangrène : « Au moins, je ne risque pas d’aller courir les filles ! » (P. 159)

« Monsieur le curé fait sa crise » de Jean Mercier, éd. Quasar, 2016, 174 p.

M.C. Beaton, Agatha Raisin 1. The Quiche of Death

Est-il encore besoin de présenter la célébrissime célibataire des Cotswolds, ex-star des relations publiques à Londres, qui fait son installation fracassante dans un adorable petit village du sud-ouest de l’Angleterre ? Pour qui a déjà participé au mois anglais, certes non, mais pour les profanes…

Agatha Raisin 1

Allez, Agatha Raisin c’est le personnage-clé d’une série policière à succès créée dans les années 1990 par M.C. Beaton. Dans ce premier tome elle vient tout juste de vendre son agence pour prendre une retraite anticipée dans le cottage de la campagne anglaise de ses rêves. Son nom fait évidemment un clin d’œil appuyé à Agatha Christie, et le cadre villageois, avec ses rumeurs, ses mesquineries et son microcosme où tout le monde connaît tout sur tout le monde, fait bien-sûr penser à celui de miss Marple. Mais les ressemblances s’arrêtent là. Agatha Raisin est une femme moderne de 53 ans, grande gueule, avec une tendance à ne penser qu’à son intérêt, un penchant pour la boisson, et qui en fait de cuisine ne sait qu’appuyer sur la touche « on » de son micro-onde. Et c’est ce qui fait tout son charme. Avec son franc-parler, elle détonne dans le petit village suranné de Carsely où elle a choisi de s’installer – surtout quand elle rabroue quiconque lui parle du climat : so shocking m’dear! Après une carrière passée à côtoyer des VIP et les grands de ce monde, elle se sent bien seule dans ce trou, certes ravissant, mais où elle ne connaît personne… Elle s’inscrit donc à un « concours de quiche » avec un seul objectif : le gagner, afin que tout Carsely « sit down and take notice of her » ! Le problème c’est qu’elle y connaît macache en cuisine, comme on l’a dit. Sans une once de culpabilité, elle court acheter une quiche dans l’excellent « delicatessen » de Monsieur Economides à Londres et la fait passer pour sienne. Or le soir du concours, l’arbitre du concours décède en goûtant précisément une part de « sa » quiche… Pas le meilleur moyen pour se rendre populaire ! Est-ce vraiment un accident ? Agatha se décide à enquêter sur les dessous de l’affaire, tout en découvrant peu à peu les gens du village : le jeune et sympathique policier Bill Wong, sa détestable voisine Mrs Barr, les habitués du pub le « Red Lion », la présidente de la Ladies’ Society et épouse du vicaire Mrs Bloxby, et toute une galerie de personnages hauts en couleur dont les tics provinciaux sont savoureux (d’où l’intérêt de la VO pour les courageux les héros ceux qui lisent l’anglais à mon humble avis).

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Mais j’aime bien la couv’ de l’édition française perso… Ah, c’est peut-être culturel me souffle-t-on dans l’oreillette…

Je crois qu’on a ici affaire à un « cozy mystery« , ce genre de policier où les meurtres à la truelle sont bannis et où seuls comptent l’enquête, ainsi que des personnages et un cadre attachants. Ici l’enquête ne m’a pas tenue en haleine et se dénoue assez vite dans le dernier tiers du livre. Restent des personnages et un cadre effectivement attachants, des situations cocasses (où les ventes aux enchères, les concours de tout et n’importe quoi et les activités « culturelles » de la ladies’ society règnent en maître), et une Agatha Raisin en plein syndrome de l’ex-hyperactive récemment retraitée. Quelques détails glissés ici et là font des allusions intéressantes à l’époque (les rapports sociaux et hommes-femmes notamment). On a le plaisir de voir Agatha évoluer humainement et devenir un personnage finalement central de Carsely. Ses rapports avec Roy, son ancien jeune collaborateur punk, sur la voie de la yuppie-isation, donnent lieu à des comparaisons amusantes entre la vie à Londres et la vie à la campagne, que mille lieues semblent séparer tant géographiquement que mentalement.

Pas un suspense haletant, donc, plus une étude de mœurs cachée sous la forme d’une pochade humoristique comme seuls les Anglais savent nous en pondre. Un peu lent par moments, parfois répétitif et agaçant, mais réjouissant très souvent !

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Et voici à quoi ressemble un village des Cotswolds… Pas mal, je dois dire qu’Agatha a bien choisi son coin !

Edition originale : « Agatha Raisin and the quiche of death » de M.C. Beaton, Constable, 2014

Edition française : « Agatha Raisin enquête – tome 1 : la quiche fatale » de M.C. Beaton, Albin Michel, 2016

No automatic alt text available.Participation à la LC « Agatha Raisin » du fabulous Mois Anglais chez Lou et Cryssilda.