Six nouvelles de Virginia WOOLF

G01268Il y a quelques temps, Florence m’a proposé la lecture commune d’un joli recueil de nouvelles de Virginia Woolf qui vient de paraître chez Folio sous le titre « Rêves de femmes ». J’ai sauté sur l’occasion de lire des récits courts de la dame, tant j’avais apprécié ceux écoutés en podcast. Accessoirement, c’est une jolie manière de s’initier aux écrits de Woolf pour ceux à qui elle fait peur : le recueil est très mince, d’un prix minime, et il comporte des notes éclairantes de la traductrice Michèle Rivoire.

Au début du recueil, un court essai de Virginia Woolf sur le thème faussement simple « des femmes et du roman » articule la façon dont les femmes sont représentées dans la fiction, et la littérature qu’elles écrivent. Elle pointe des idées qu’elle développera dans « Une chambre à soi ».

« … non seulement les femmes se prêtent moins aisément à l’analyse que les hommes, mais ce qui fait leur vie échappe aux méthodes habituelles par lesquelles nous examinons et sondons l’existence. » (Et donc Virginia va employer des moyens narratifs nouveaux pour parler des femmes).

« Rêves de femmes » est un joli titre. Vu que nous sommes au début de la semaine du Bac, arrêtons-nous sur les deux termes : ‘rêves’ et ‘femmes’. Qui mieux que Virginia Woolf pouvait décrire les rêves, les désirs et les épanchements des femmes ? Qui mieux qu’elle pouvait traduire la soif des femmes de son époque d’être et d’avoir plus que la quote-part qui leur est concédée dans une société dominée par les hommes ? Car les rêves des femmes qui affleurent dans ces nouvelles sont de deux natures : songerie et idéal personnel (et voilà ma problématique !).

Tamara de Lempicka, Jeune fille en vert (1930)

Du côté de la songerie, il y a la première nouvelle du recueil : « Un collège de jeunes filles vu de l’extérieur ». Elle commence à la nuit, dans le calme apparent d’un sage pensionnat. C’est le moment propice pour libérer toute une fantaisie d’images, de souvenirs et d’émotions émanant de la jeune Angela. Au milieu des rires étouffés et des bribes de conversations de pensionnaires censées dormir, elle se remémore une scène qui l’a bouleversée… Nous sommes placés au centre du carrousel de pensées vagues qui tournoient autour de l’insomniaque, jusqu’à la fixation sur le souvenir qui tient le sommeil à distance. Il faut se laisser porter sur les ailes de ce texte poétique sans chercher à tout maîtriser.

« … et Angela, absolument incapable de rester tranquillement assise, le coeur comme dévasté par une tempête, se mit à faire les cent pas dans la pièce (témoin de la scène), bras tendus pour soulager cette fièvre, cette stupeur qui l’avait saisie quand s’était incliné l’arbre miraculeux, un fruit d’or à la cime – ne lui était-il pas tombé dans les bras ? » (p. 29)

« Dans le verger » appartient aussi au sens premier du mot « rêve » puisque « Miranda dormait dans le jardin… » Les choses qui l’entourent la traversent comme si tout s’interpénétrait : rayons du soleil, brise, arbre, cloches, écoliers qui répètent leurs tables de multiplication… Quand brusquement son rêve s’arrête. Mais était-elle vraiment endormie ? N’était-elle pas plongée dans une sorte d’extase, dans un état de demi-sommeil ? L’auteure excelle à nous faire voir la face cachée de la conscience.

« (« Oh, je vais être en retard pour le thé ! » s’écria Miranda), et les pommes reprirent aussitôt leur place contre le mur. » (p.59)

Les quatre autres nouvelles interprètent le rêve comme désir subversif de chose proprement à soi qui ne serait pas définie par les hommes ou la société (même s’il est difficile parfois de séparer le rêve-rêverie, du rêve-désir). Avec beaucoup d’humour, l’auteure démasque les hypocrisies sociales et l’écart entre réalité et préjugés.

« Une société » est le récit picaresque d’un club de jeunes femmes qui décident d’enquêter sur les fondements supposés de la supériorité masculine qu’elles ont intégré malgré elles dans leurs schémas mentaux. Armée, université, clubs, science, littérature, politique, aucune sphère masculine de l’époque n’échappe à leurs regards aiguisés. Et puis certains événements font revoir les ambitions de certaines… Un récit empreint d’un féminisme joyeux et impertinent.

« N’est-ce pas nous qui les élevons ainsi, depuis la nuit des temps, les nourrissant et assurant leur confort afin qu’ils puissent être intelligents à défaut d’autre chose ? C’est notre faute ! » (p. 52)

« Moment d’être : ‘Les épingles de chez Slater ne piquent pas' » décrit une sorte de contemplation intérieure provoquée chez une jeune femme par une phrase anodine de sa professeure de piano. Elle suscite une exploration par petites touches de la personnalité mystérieuse de cette professeure célibataire, et parvient à révéler tout en finesse une vie vécue en-dehors des normes sociales.

« L’espace d’un instant, tout parut transparent à ses yeux, comme si, au-delà de Miss Craye, Fanny Wilmot apercevait la source d’où son être jaillissait en pures gouttes d’argent. » (p. 70)

Je rejoins Florence (l’intérêt de publier mon billet en retard) sur le fait que « Lappin et Lapinova » est le conte cruel d’un couple de jeunes mariés, pris dans les rets d’une fiction infantile. Les désillusions du mariage sont ainsi abordées par Virginia (qui s’en est fait une spécialité).

« ‘Prise au piège, dit-il, tuée’, et il s’assit pour lire le journal. » (p. 85)

Et de fait, « Le legs » qui clôt le recueil montre qu’on peut fortement s’illusionner sur les apparences de son propre mariage. C’est une nouvelle différente des autres, plus classique avec ses personnages semblant sortis d’un théâtre et sa chute fracassante. Presque une mini-intrigue à la Agatha Christie !

« Et pourtant, comme c’est étrange, se répéta-t-il, qu’elle ait tout laissé en si bon ordre. » (p. 86)

Un régal que de picorer ces textes courts et lumineux, reflétant chacun les différentes facettes d’une même agathe !

Filez voir le billet de Florence avec qui j’ai fait cette lecture commune. (Et qui est-ce qui a loupé le jour de la publication qu’elle avait elle-même fixé ? C’est Bibi ! :/ )

L’image contient peut-être : 1 personne, bébé et texteDeuxième participation au mois anglais, pour le jour « Vintage Classics » (so chic, isn’t it?)

« Rêves de femmes » de Virginia Woolf, Folio classique, 2018, 144 p.

Publicités

Celle qui fuit et celle qui reste, d’Elena Ferrante

Celle-qui-fuit-et-celle-qui-resteLenu et Lila semblaient être parvenues à un point de non-retour à la fin du Nouveau Nom, le second tome de la saga d’Elena Ferrante. Dans une symétrie perverse, le destin souriait enfin à Lenu la bûcheuse, sous la forme d’un premier livre publié et d’un fiancé, tandis que Lila se brûlait les ailes à l’usine de salaisons après son mariage raté. On était en 1968 et le feu couvait sous la braise. Les choses étaient au bord de l’implosion et le destin comme toujours, se devait de rebattre les cartes de ce poker menteur entre les deux amies.

Au début de ce troisième tome, nous voyons Lila donner un grand coup de pied dans l’usine de son ancien pote Bruno Soccavo, où elle trime comme une bête en compagnie des autres ouvriers. Lors d’une réunion ouvrière, elle tacle la situation infra-humaine vécue à l’usine Soccavo. Comme toujours elle s’exprime bien et ses propos font mouche, au point qu’elle devient la nouvelle passionaria ouvrière de Naples et que son aura attise les luttes entre ouvriers, étudiants et fascistes à la solde du patron. Mais elle déjoue les pronostics, quitte l’usine et… finit par atteindre une position sociale enviée. Je vous laisse découvrir laquelle et comment.

Lenu quant à elle se marie avec Pietro Airota, et ils s’installent à Florence où il a obtenu une chaire universitaire. Et… elle ne fait pas grand chose d’autre, à part les devoirs immémoriaux d’une bonne épouse. Nous sommes dans les années 1970 et le monde entier autour d’elle commence à bouger beaucoup, à commencer par son Nino chéri. Tout le monde sauf elle. Serait-elle celle qui reste (sur le carreau), bien qu’elle ait fui le quartier et les conditions misérables de son enfance ?

Ce tome est aussi bon, aussi puissant que les précédents. La narratrice atteint une maturité qui lui permet de creuser assez profondément la condition féminine de son époque. Elle montre l’incomplétude de son être enchaîné dans un mariage qui malmène ses désirs profonds. A la faveur des tâtonnements de Lenu pour se sortir de sa bulle d’irréalité, j’ai découvert la féministe italienne Carla Lonzi, célèbre dans les années 1970. Avec son essai-phare « Crachons sur Hegel », elle théorise la nécessité de sortir des cadres de pensée forgés par et pour des hommes afin de laisser jaillir « l’être imprévu » féminin. Cet être imprévu, ce sont tour à tour Lenu et Lila, dont les décisions nous prennent toujours au dépourvu.

Parmi les choses qui m’ont plu dans ce troisième tome, il y a aussi ce personnage secondaire, Gigliola, que nous ne connaissions jusque-là que par sa condition d’éternelle fiancée du mafieux fascisant Michele Solara. Le tome commence littéralement à ses pieds comme pour symboliser son impuissance sur le destin, dont le côté grotesque n’a d’égal que son tragique (à l’inverse des deux amies qui elles cherchent à le maîtriser, le destin).

J’ai aussi aimé le fait que le roman laisse percevoir le changement de l’air du temps, la façon dont le cours historique façonne les individus. L’ambiance dans les facs italiennes, les étudiants idéalistes qui se rêvent en prolétaires, les changements de moeurs incarnés par Mariarosa, la soeur de Pietro. J’ai aimé que les itinéraires croisés de Lenu et Lila fassent des boucles chez l’ancienne prof de Lenu, Mme Galiani et sa fille, la diaphane Nadia. Les jeux de miroir auxquels s’adonnent les deux amies, entre elles et vis-à-vis d’autres modèles féminins, donnent toujours autant de force au récit.

Et pourtant, ce troisième tome m’a aussi laissé voir plus distinctement les défauts qui lui pendent au nez. Sur la forme tout d’abord. J’ai clairement eu l’impression de lire le premier jet d’un écrivain très pressé. Les phrases, les paragraphes s’enchaînent sans reprendre leur souffle, me donnant toujours plus l’impression de lire ce roman en apnée. Mais je vous l’accorde, cette construction est certainement voulue pour produire un tel effet.

En revanche je me pose des questions sur la traduction française du texte : est-elle responsable d’une certaine lourdeur du style que je n’ai pu m’empêcher de remarquer assez régulièrement cette fois-ci ? Florence, toi qui l’as lu en italien, qu’en dis-tu ? Je vous donne comme exemple le passage suivant, qui est aussi paradoxalement un passage introspectif de Lenu que j’aime beaucoup et que j’avais noté pour cette raison-même (et non pour « bitcher » sur le dos d’Elena Ferrante, que je révère toujours autant) :

« Je finis par conclure que je devais commencer par mieux comprendre ce que j’étais. (Dites-moi si je pinaille ou si l’association finir/commencer vous titille aussi ?) Enquêter sur ma nature de femme. J’étais allée trop loin et m’étais seulement efforcée d’acquérir des capacités masculines. Je croyais devoir tout savoir et devoir m’occuper de tout. Mais en réalité, que m’importaient la politique et les luttes ? Je voulais me faire valoir auprès des hommes, être à la hauteur. Mais à la hauteur de quoi ? De leur raison – ce qu’il y a de plus déraisonnable. » (p. 322)

Enfin, dans ce tome, la vie conjugale d’Elena m’a semblé mortellement ennuyeuse (ce qui était bien l’intention de l’auteur évidemment) mais du coup, son personnage qui fait du surplace, n’arrête pas de geindre et de rejeter la faute sur son mari, m’a passablement agacée. Il n’y avait pas de longue parenthèse enchantée, comme les vacances à Ischia dans le second tome, pour venir rompre la monotonie des jours et offrir un peu de suspense. Le seul suspense était ici : Lenu va-t-elle quitter son mari, oui ou non ?

… Mais chut !

Allez, ne fais donc pas tant la fine bouche, Ellettres, et avoue-le : tu as quand même dévoré ce troisième tome avec bonheur, ton électrocardiogramme épousant les sinusoïdes des trajectoires de ce duo infernal, Lila&Lenu. Tu es toujours aussi accro à cette saga napolitaine qui t’emmène si loin, dans des vies si différentes de la tienne,  auxquelles tu crois et tu tiens avec passion. Certes, tu chipotes un peu sur l’étiquette « coup de coeur »  pour cet opus, mais tu sais que tu te rueras sur le 4e tome dès que tu le pourras ! (Avec le dilemme familier de l’amateur des séries : se jeter sur la suite ou attendre un peu pour faire durer le plaisir et en ajourner la fin ??)

« Celle qui fuit et celle qui reste » d’Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, collection Du monde entier, Gallimard, janvier 2017.

Edit : Participation de ce billet au Challenge « Petit Bac 2018 » d’Enna dans la catégorie « Déplacement ».

 

Un été sans les hommes, de Siri Hustvedt

Comme un bon verre de vin jeté derrière la cravate, le bonheur de se découvrir des affinités avec un auteur ensoleille nos pensées et gonfle nos veines d’un sang nouveau. Notre monde chaotique retrouve un peu de sa queue et de sa tête. L’auteur met des mots sur nos ressentis indicibles et les actions incompréhensibles de nos congénères trouvent leur place dans la grande mécanique universelle. Tout cela par le truchement de personnages en apparence très éloignés de nous. C’est là le miracle (roulements de tambour) de la littérature.

Le caractère éphémère du sentiment humain est proprement risible. Les fluctuations de mes humeurs dans le courant d’une seule soirée me donnèrent l’impression d’avoir un caractère en chewing-gum(P. 77)

Ma péroraison vous aura fait comprendre que j’ai eu le coup de cœur pour Un été sans les hommes de Siri Hustvedt. J’ai suivi sans barguigner cette femme de 50 ans quittée de la plus hypocrite des façons par un mari qui souhaite faire une « pause » dans sa vie conjugale trois fois décennale. Mais comme il s’agit d’une poétesse (sic) et d’un neurobiologiste, cette séparation prend un accent un peu spécial. Le pire étant déjà passé (une bouffée délirante soldée par une semaine en séjour psychiatrique), Mia, la narratrice, décide de quitter Brooklyn pour passer l’été dans son Minnesota natal. Contrairement aux apparences, ce n’est pas un enterrement de première classe dans un trou paumé du midwest américain. Sa vie retrouve un contenu grâce aux femmes qu’elle va y fréquenter, qui toutes lui présentent des miroirs d’elle-même, de son passé et de son avenir : du cercle d’amies nonagénaires de sa mère, aux sept adolescentes à qui elle donne des cours de poésie, en passant par sa jeune voisine, mère de deux enfants en bas âge et délaissée par un mari instable. Sans les hommes donc, le roman respecte son intitulé programmatique, à la notable exception de Simon, le nourrisson.

Pendant ce temps, Lola menait une campagne parallèle avec son petit moulin à paroles déluré de même pas quatre ans, Flora, qui lambinait, faisait le singe et négociait son parcours vers ce que Sir Thomas Browne a un jour appelé « le frère de la Mort ». Vaillamment, oh, comme elle combattait vaillamment la perte de conscience en recourant à toutes les ruses possibles : histoires pour s’endormir, verres d’eau et juste encore une chanson, jusqu’à ce que, épuisée elle aussi par les rigueurs de la bataille, elle s’abandonne, l’articulation d’un index recourbé dans la bouche… (p. 76).

L’humour de la femme délaissée devrait compter au rang du patrimoine culturel, au même titre que l’humour anglais ou l’humour juif. Il est à la fois spécialement corrosif, subtilement désenchanté et pourtant toujours très tendre. Mia ne déclare pas la guerre aux hommes, loin de là ; elle s’analyse, ainsi que son couple failli, avec la distance amusée d’un entomologiste qui étudierait la sexualité des gendarmes (les insectes, pas les gardiens de la paix). Les aléas de ses compagnes de 13 à 102 ans lui permettent de dresser un portrait à vif de la condition féminine aujourd’hui. De la furtivité du harcèlement entre filles à l’occultation de leurs désirs profonds, les femmes sont elles condamnées à se détourner sans cesse de leur être ? À vivre pour et par les autres ? Les affres sentimentaux des ‘jeunes » viennent se superposer aux trajectoires conjugales des « anciennes », en un palimpseste que ne renierait pas Jane Austen, qui fait ici plusieurs apparitions pour notre plus grand bonheur (d’autant que c’est dans le cadre d’un club de lecture du troisième âge).

Et qui d’entre nous reprocherait à Jane Austen ses dénouements heureux ou affirmerait que Cary Grant et Irene Dunne ne devraient pas se réconcilier à la fin de Cette sacrée vérité ? Il y a des comédies et il y a des tragédies, pas vrai ? Et elles se ressemblent plus souvent qu’elles ne sont différentes, un peu comme les hommes et les femmes, si vous voulez mon avis. Une comédie, c’est quand on arrête l’histoire exactement au bon moment. (P. 214)

Pourtant l’auteur ne tombe pas dans la fatalité. Elle intercale de manière amusante (je suis fan du procédé) des appartés sur différentes théories neuro-cognitives cherchant à expliquer, sans succès définitif, les raisons des écarts entre femmes et hommes. L’élan vital et créateur de Mia jaillit également à travers ses poèmes qui parsèment le livre en compagnie de poèmes écrits par des poètes « réels », qui investissent ainsi clandestinement le champ de la prose (une solution à la désaffection pour la forme poétique dans le public des lecteurs ?).

Un passage qui parlera sans doute à beaucoup de blogueuses littéraires : Le club de lecture, c’est très important. Il en pousse partout, comme des champignons, et c’est une forme culturelle presque entièrement dominée par des femmes. En réalité, la lecture de fiction est souvent considérée comme une activité féminine, de nos jours. Beaucoup de femmes lisent de la fiction. La plupart des hommes, non. Les femmes lisent des fictions écrites par des femmes et par des hommes. La plupart des hommes, non. Si un homme ouvre un roman, il aime avoir sur la couverture un nom masculin ; cela a quelque chose de rassurant. On ne sait jamais ce qui pourrait arriver à cet appareil génital externe si l’on s’immergeait dans des faits et gestes imaginaires concoctés par quelqu’un qui a le sien à l’intérieur. (p. 175). Messieurs, faites-la mentir !

Pour tout dire, je suis tombée sous le charme de cette écriture faussement désinvolte qui rit d’elle-même, s’arrête un moment pour adresser un message d’affection au lecteur, se répond d’un paragraphe à l’autre et se demande comment elle va faire pour parler d’événements distincts mais néanmoins simultanés. Ce côté théorie littéraire en action m’enchante, tout comme les autres genres littéraires qui d’habitude courent parallèles au genre romanesque (la neurologie, la psychologie, la philosophie, la linguistique et même le dessin) mais sont ici fondus allègrement dans l’histoire racontée. Cela me rejoint plus que 100 traités savants car les personnages et les situations croqués avec la jovialité du désespoir insuflent un courant de vie dans nos interrogations existentielles.

Mia, dans mes bras, vieille amie.

Siri, dans mon panthéon, chère écrivain.

Le temps nous embrouille, vous ne trouvez pas ? Les physiciens savent jouer avec mais, en ce qui nous concerne, il faut nous accommoder d’un présent fugace qui devient un passé incertain et, si confus que puisse être ce passé dans nos têtes, nous avançons toujours inexorablement vers une fin. En esprit, cependant, tant que nous sommes vivants et que nos cerveaux peuvent encore établir des connexions, il nous est possible de sauter de l’âge adulte, puis en sens inverse, et de dérober, dans l’époque de notre choix, un petit morceau savoureux ici, un autre plus amer là. Rien ne peut jamais redevenir comme avant, mais uniquement comme une réincarnation ultérieure. Ce qui était autrefois l’avenir est maintenant le passé, mais le passé revient au présent à l’état de souvenir, il est ici et maintenant dans le temps de l’écriture. (P. 211).

« Un été sans les hommes » de siri Hustvedt, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 2011, 216 p.

Virginia Woolf, Orlando

« Heureuse la mère qui porte un tel être ! Plus heureux encore le biographe qui raconte sa vie ! L’une n’aura jamais à s’affliger, ni l’autre à demander le secours du romancier ou du poète ! « 

Ma version, un recueil annoté au crayon par ma grand-mère 😍

Je me dépêche d’écrire un petit billet sur « Orlando », que je n’ai pas encore fini, mais je souhaitais absolument participer à la LC Virginia Woolf de l’incontournable mois anglais ! Il faut dire que je l’ai commencé il y a 4 jours et Mrs Woolf n’est pas le premier page-turner venu, que l’on engloutit en un après midi. Mrs Woolf tisse une soie miroitante et pleine de détails que l’on a plaisir à découvrir avec lenteur et émerveillement. Et pourtant, et pourtant, « Orlando » est un roman virevoltant, sautillant et plein d’autres qualificatifs en « an » qui font penser au vent qui soufflète dans les feuilles (mon Dieu ! Ça y est, la folie des comparaisons dont parle le narrateur d’Orlando me guette !)
Il faut dire que j’en suis arrivée au moment où Orlando, d’homme est devenu femme. J’ai atteint le coeur du propos de la « biographie » écrite par Woolf, à savoir l’androgynie. Biographie certes complètement fantaisiste, puisque Orlando traverse les siècles aussi bien que la barrière des sexes. Jeune et beau gentilhomme de l’ère élizabétaine, il ou elle atteint à la fin l’époque de sa biographe, 1928. Mais il ne faudrait pas penser que la mention de la biographie n’est qu’un accessoire sans importance. Woolf a beaucoup mis d’elle-même dans ce personnage il me semble, même s’il paraît que c’est un portrait de son amie de coeur (et un peu plus), Vita Sackville-West. Orlando est gauche et timide, même s’il remporte de grands succès à la cour et en amour. Il est pétri de contradictions : atteint du « mal de la littérature », il ambitionne d’entrer au panthéon des lettres anglaises, puis comprend que l’obscurité lui laisse plus de liberté que la pleine lumière. Son devenir femme ne simplifie pas les choses mais lui permet de comprendre enfin l’attitude de son premier grand amour, la jolie Sacha, et les ruses auxquelles doivent se livrer les femmes qui veulent vivre selon leur bon plaisir. C’est la cause de la vie même de Virginia Woolf qui aimerait joindre en elle-même les avantages des deux sexes (sans leurs inconvénients !)
Woolf, prenant la voix à la fois docte et amusée d’un biographe courant après son modèle, nous entraîne à notre tour sur les pas d’Orlando, en Angleterre, en Turquie ou en Grèce, en ville ou à la campagne, mêlant pensées profondes et notes d’humour. C’est hautement fantaisiste, on sent que Woolf a laissé courir sa plume sans contrainte, et pourtant j’ai sauté dedans à pieds joints ! Le tout dans une langue toujours gracieuse. Peut-être vaut-il mieux que je lui laisse la parole…

« La lande était à eux et la forêt ; le faisan et le daim était à eux ; le renard, le blaireau et le papillon. »

« Ainsi, sa lanterne à la main, après avoir vérifié que tous les ossements étaient en ordre – car si Orlando était romanesque il était aussi singulièrement méthodique et ne détestait rien tant qu’une pelote de ficelle sur le sol, à plus forte raison le crâne d’un ancêtre…« 

« Sur l’homme obscur est répandue la très gracieuse effusion de l’ombre. (…) Longtemps il resta perdu dans sa méditation sur la valeur de l’obscurité, la joie de n’avoir point de nom, d’être comme une vague qui revient se confondre avec le corps profond de l’océan… »

« Elle se souvint que, jeune homme, elle avait exigé des femmes qu’elles fussent obéissantes, chastes, parfumées et revêtues d’atours délicieux. « Pour ces désirs d’antan, réfléchit-elle, je devrai désormais payer de ma propre personne, car les femmes (si j’en crois mon expérience naissante, ne sont naturellement ni obéissantes, ni chastes, ni parfumées, ni revêtues d’atours délicieux.« 

« Mon seul droit, dès que j’aurai posé le pied sur le sol anglais, sera de servir le thé en demandant à ces messieurs comment ils l’aiment. « Le sucrez-vous, Monsieur ? Avez-vous accoutumé d’y mêler de la crème ?« 

Je joins ici le billet consacré à Orlando par Lili, mon maître à penser pour tout ce qui concerne Woolf ! Ce billet est d’ailleurs éblouissant et va bien plus loin que le mien sur tout ce qui fait le sel de ce roman.

No automatic alt text available.Participation à la LC Virginia Woolf du marvellous Mois Anglais.

 

Angeles Mastretta, L’histoire très ordinaire de la générale Ascencio

20170306_141347La Révolution mexicaine commencée en 1910 a ouvert une nouvelle ère dont le pays commence à peine à sortir aujourd’hui. Elle a ouvert la voie du pouvoir à des « hommes nouveaux », souvent d’origines modestes, avides de se tailler la part du gâteau dans un pays bouleversé par les réformes du droit du sol, du droit du travail, de l’éducation, de la place de la religion, etc.

Et les femmes ? Ont-elles fait la (ou leur) révolution ? En ont-elles été des bénéficiaires à la marge (ou pas) ? La révolution mexicaine a certes créé l’archétype de la soldadera, la femme en armes sanglée de sa cartouchière prête à s’élancer du train ou s’entraînant au tir (ou plus prosaïquement en train de préparer la popotte pour les hommes). Il y a bien eu des générales dans les armées révolutionnaires. Mais après la phase armée, que sont-elles devenues ? Pendant longtemps elles furent renvoyées à leur anonymat (ou plus prosaïquement à leur foyer) et c’est tout l’intérêt du passionnant roman d’Angeles Mastretta, paru en 1985, que de donner corps et parole à une jeune femme qui trace sa voie dans le Mexique en pleine transition des années 30 et 40.

Habitante de l’opulente Puebla, Catalina a une quinzaine d’années quand elle rencontre le « général » Andrés Ascencio, de 20 ans son aîné, en pleine ascension sociale et politique. Il a fait la révolution du côté des vainqueurs et il est en passe de devenir gouverneur de l’Etat de Puebla. Elle l’épouse, ou plutôt elle est épousée par lui sans qu’il lui ait explicitement demandé son avis, mais elle se se laisse faire car elle a toujours rêvé qu’il lui « arrive des choses ». Ainsi, la fille du fromager et le fils du muletier deviennent le couple de « gobernadores » de Puebla, remplaçant la vieille aristocratie de la cité. Lui s’applique surtout à neutraliser ses ennemis (je ne vous dirai pas comment) et elle à présider des galas de charité.

Catalina raconte sa vie domestique, à élever les enfants d’Andrés qui ont pratiquement son âge, à chevaucher à travers la campagne, à pagayer dans le marécage des commères de Puebla et à se tenir les coudes avec ses amies. Une vie très ordinaire en apparence. Mais le domestique est politique aussi : on la suit aussi bien lors de la campagne électorale de son mari ou de ses nombreuses rencontres politico-mondaines, que lors de ses cours de cuisine qui donnent l’eau à la bouche (Puebla est réputée pour sa gastronomie épicée, notamment pour son « mole », sauce au chocolat, aux arachides et aux piments qui nappe de nombreuses viandes – mon plat préféré si vous voulez savoir !!!). Catalina espionne aussi son mari. Bref, c’est l’envers de la révolution qui nous est révélée par sa narration à la première personne ; d’aucuns diraient que c’est la grande Histoire vue par le petit bout de la lorgnette ; je dirais plutôt que Catalina nous dévoile la face cachée de l’histoire, celle vécue par les femmes dans l’ombre des hommes.

On devine les nombreuses infidélités d’Andrés, sorte de mâle alpha qui s’adresse à tout un chacun avec un rude franc-parler (même au président de la république qui se trouve être son témoin de mariage). Mais il faut avouer qu’il est assez drôle. Catalina ne fait pas spécialement pitié : même si elle est soumise en bien des façons à son mari, elle a la langue bien pendue et lui tient tête, elle n’a pas peur de grand chose, trompe Andrés à l’occasion et intrigue de plus en plus au sein de la sphère politique, se révélant une collaboratrice hors pair pour son politicien de mari (qui devient ministre en 1940).

On présente souvent ce récit comme le roman d’apprentissage d’une femme qui s’émancipe progressivement de la tutelle masculine. La deuxième partie est vraie : Catalina devient une femme de tête et forge peu à peu sa propre vie et son propre avis. Le point d’orgue en est son coup de foudre pour le chef d’orchestre Carlos Vives. Celui-ci lui ouvre des horizons nouveaux et le goût pour la liberté d’esprit… à quel prix ? Mais je n’ai pas trouvé que Catalina « apprenait » grand chose de plus que de servir ses propres intérêts : on a surtout affaire ici à une femme opportuniste et un peu blasée, et même si elle est fichtrement sympathique avec son parler truculent, elle n’est pas spécialement attachante. Elle n’a pas l’étoffe des « générales » et des « coronelas » de la révolution.

Résultat de recherche d'images pour
L’affiche du film qui a adapté le roman en 2008

« L’histoire (pas si) ordinaire de la (pas tant) générale Ascencio » est un récit haut en couleur, très vivant, brassant des quantités de thèmes : place des femmes dans une société machiste, mais aussi relations maîtres-serviteurs, corruption politique, répression des paysans et des indiens réclamant leurs terres promises, persécution de l’Eglise catholique, panique anticommuniste à partir des années 40… C’est pas le monde des bisounours, vous l’aurez compris !

J’ai l’impression que Mastretta a « coché » toutes les cases des événements de cette époque pour peindre une fresque effervescente, pleine de personnages baroques, à la manière des fameuses fresques murales de Diego Rivera & co. Ça manque peut-être un peu de profondeur de champ, mais je vous conseille ce formidable voyage dans le temps et dans un pays fascinant.

Pour quelqu’un qui s’intéresse à l’histoire du Mexique dans ces années-là, c’est très drôle de croiser tous les personnages historiques (masqués sous des pseudonymes) prenant subitement chair et laissant voir leur (trop grande) humanité, notamment aux yeux d’une femme peu complaisante sur les travers des hommes. Ça change de la version officielle de l’histoire, tellement mise en avant par l’Etat mexicain.

Je tiens à remercier ma chère Rosa de m’avoir prêté ce roman culte dans sa version originale, sous le titre Arrancame la vida, c’est-à-dire « Arrache-moi la vie » : le titre d’une chanson du compositeur mexicain Agustin Lara que les personnages chantent à un moment-clé, l’un des meilleurs du roman. Une bonne partie du plaisir de ma lecture a tenu au style oral plein de mexicanismes qui m’a rappelé bien des souvenirs !

logo-challenge-42e participation au Challenge Latino hébergé sur ce blog.

Pour faire partie du groupe Facebook du Challenge (sans obligation de participation), c’est ici.

« Arrancame la vida » d’Angeles Mastretta, editorial Planeta, 2012 (1e éd. 1985), 268 p.

En français : « L’histoire très ordinaire de la générale Ascencio », trad. Michel Bibard, Gallimard, 1989.