Coulisses d’une blogueuse littéraire

A mon tour de répondre à ce tag qui tournait il y a quelques mois sur les blogs littéraires (à la pointe de l’actualité je suis).

Dans ce billet, je réponds à tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les coulisses de ce blog, sans jamais oser le demander (oui oui, je lis en vous amis lecteurs, je devance vos attentes, je vous livre du croustillant et de l’inédit)…

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Et ce grâce à (ou à cause de) Lili qui m’a taguée il y a, hem, un certain temps. Merci Lili ! 😁

1. Avis, Critique, Recension et/ou Ressenti ?

Moi, je fais comme la salade niçoise, je mélange tout dans mes billets. Il fut un temps où je présentais un résumé neutre du livre, surligné en gras comme une pro, puis je donnais mon avis. Mais cela m’est vite apparu aussi inutile que fastidieux. Quant au contenu, mon but est d’évaluer le style, la qualité d’une intrigue et des personnages selon des critères à peu près objectifs, pour éviter de m’enfermer dans le j’aime/j’aime pas (rarement propice à des échanges féconds avec d’autres blogueurs). Tout en livrant mes ressentis de manière très subjective, notamment dans ma façon d’écrire, je tente d’avoir un regard un peu extérieur. En clair, même si je vomis un bouquin, j’essaie toujours de lui trouver des points positifs (et depuis que je trie mes lectures selon des critères aussi pointus obscurs que ceux du concours de l’ENA, il est devenu rare que je m’enfonce dans un bouquin en tout point abominable).

2. Le choix du livre

Alors ça, c’est une question épineuse. Avant le blog, je tournais sur quelques auteurs classiques et contemporains auxquels j’étais attachée de longue date. J’allais peu vers des auteurs que je ne connaissais pas (timorée la fille). Du coup le choix était limité. Quand j’ai commencé à bloguer et à suivre d’autres blogueurs, un formidable appétit de découvrir des auteurs que je découvrais par dizaines m’a saisie. Ma PAL s’est fortement allongée. Un billet de blog lu quelque part pouvait entraîner un achat ou un emprunt presque immédiat et je lisais illico le bouquin. Je lisais aussi en fonction des challenges. A un moment donné j’ai voulu un peu reprendre le contrôle de mes choix, ne pas m’aligner uniquement sur ceux des autres et sur l’actualité, et revenir vers les classiques. Donc je dirais que le choix du livre procède de mes envies du moment, très intuitives, même si j’établis parfois un vague planning dans ma tête (genre alterner classiques et contemporains, européens et non-européens, découverte d’un nouvel auteur et approfondissement d’un autre…). Et sinon, je suis toujours partante pour les propositions de lecture commune. 🙂

3. Cas particulier : parfois, pas besoin de choisir, les livres viennent à toi via les SP, ou Service de presse.

J’aimerais pouvoir faire ma princesse en disant que j’ai toujours refusé les SP par principe. Mais la réalité c’est que l’on ne m’a jamais, au grand jamais, proposé un bouquin en service presse (sauf les auteurs de romans auto-édités). Les gars, faut me dire comment vous faites pour en recevoir, bref me donner les ficelles du métier. Vous êtes tous apparentés à un éditeur ou quoi ? Je crains néanmoins que ma faible audience et la forte concurrence sur le marché des blogs me laissent un peu sur le carreau. Comme dans la fable du renard et des raisins, je peux ainsi faire ma princesse pour gratis…

4. Mettre ou ne pas mettre la quatrième de couverture ? That is the question

Alors non, jamais. J’aime parler du bouquin à ma sauce et déployer de bout en bout une créativité de fouuu dans mes billets (ça y est, elle s’emballe). Si vous voulez lire la quatrième de couverture, allez sur le site de l’éditeur.

5. Prise de note

Rare. Mais parfois j’ai des idées de franc taré (expression 100% suisse, ndlr), alors je les gribouille rapido sur mon moleskine smartphone.

7. Serré ou plutôt long ?

Là encore, je ne m’impose zéro contrainte. J’ai plutôt une tendance à la logorrhée, mais sur certains livres je n’ai pas grand chose à dire…

8. Divulgâcher, moi ! Jamais

Jamais (autant que possible) (bon allez, ça a dû m’arriver de temps en temps d’en dire un peu trop, mea culpa) (mais à ma décharge, on a parfois envie de décortiquer certaines lectures au point d’en déflorer le contenu pour les autres).

9. Ils en pensent quoi les autres blogueurs ?

De moûûûa ??! *Yeux papillotants, mains moites, coeur qui palpite : mode ON* A part deux-trois copines extatiques sympathiques, je sais pas ! Dites-moi toûûût en commentaires. 😉

10. Citation

La plupart du temps oui, même si je ne les trouve pas toujours indispensables (je ne lis pas toujours les citations qui sont insérées dans les billets des autres). En fait, je mets surtout des citations pour mon propre plaisir, et celui-ci est décuplé quand la citation illustre mon propos…

11. Taguer ses billets

Là encore, je le fais surtout pour le plaisir de voir mon petit nuage de tags s’afficher sur la colonne de droite et avoir un aperçu de mes obsessions littéraires.

12. Noter ses lectures

Oh non, ne me parlez pas de notes, c’est mon métier d’en donner alors pas question d’étendre ça à la sphère privée…

13. Les affiliations

Voir réponse à la question 3.

14.  La reconnaissance

Comme tout blogueur qui se respecte, je suis bien-sûr accro aux commentaires. C’est toujours un peu la fête quand j’en vois un qui s’affiche sur mon tableau de bord, attendant gentiment d’être validé. C’est non seulement la preuve que je ne blogue pas dans le vide, mais cela permet aussi d’échanger sur mes lectures et celle des autres, ce que je n’ose rarement faire IRL car j’ai toujours peur d’embêter les gens avec ma passion. Mais plus que la reconnaissance, le blog m’a apporté de vraies amitiés, et ça je ne m’y attendais pas !

 

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Six nouvelles de Virginia WOOLF

G01268Il y a quelques temps, Florence m’a proposé la lecture commune d’un joli recueil de nouvelles de Virginia Woolf qui vient de paraître chez Folio sous le titre « Rêves de femmes ». J’ai sauté sur l’occasion de lire des récits courts de la dame, tant j’avais apprécié ceux écoutés en podcast. Accessoirement, c’est une jolie manière de s’initier aux écrits de Woolf pour ceux à qui elle fait peur : le recueil est très mince, d’un prix minime, et il comporte des notes éclairantes de la traductrice Michèle Rivoire.

Au début du recueil, un court essai de Virginia Woolf sur le thème faussement simple « des femmes et du roman » articule la façon dont les femmes sont représentées dans la fiction, et la littérature qu’elles écrivent. Elle pointe des idées qu’elle développera dans « Une chambre à soi ».

« … non seulement les femmes se prêtent moins aisément à l’analyse que les hommes, mais ce qui fait leur vie échappe aux méthodes habituelles par lesquelles nous examinons et sondons l’existence. » (Et donc Virginia va employer des moyens narratifs nouveaux pour parler des femmes).

« Rêves de femmes » est un joli titre. Vu que nous sommes au début de la semaine du Bac, arrêtons-nous sur les deux termes : ‘rêves’ et ‘femmes’. Qui mieux que Virginia Woolf pouvait décrire les rêves, les désirs et les épanchements des femmes ? Qui mieux qu’elle pouvait traduire la soif des femmes de son époque d’être et d’avoir plus que la quote-part qui leur est concédée dans une société dominée par les hommes ? Car les rêves des femmes qui affleurent dans ces nouvelles sont de deux natures : songerie et idéal personnel (et voilà ma problématique !).

Tamara de Lempicka, Jeune fille en vert (1930)

Du côté de la songerie, il y a la première nouvelle du recueil : « Un collège de jeunes filles vu de l’extérieur ». Elle commence à la nuit, dans le calme apparent d’un sage pensionnat. C’est le moment propice pour libérer toute une fantaisie d’images, de souvenirs et d’émotions émanant de la jeune Angela. Au milieu des rires étouffés et des bribes de conversations de pensionnaires censées dormir, elle se remémore une scène qui l’a bouleversée… Nous sommes placés au centre du carrousel de pensées vagues qui tournoient autour de l’insomniaque, jusqu’à la fixation sur le souvenir qui tient le sommeil à distance. Il faut se laisser porter sur les ailes de ce texte poétique sans chercher à tout maîtriser.

« … et Angela, absolument incapable de rester tranquillement assise, le coeur comme dévasté par une tempête, se mit à faire les cent pas dans la pièce (témoin de la scène), bras tendus pour soulager cette fièvre, cette stupeur qui l’avait saisie quand s’était incliné l’arbre miraculeux, un fruit d’or à la cime – ne lui était-il pas tombé dans les bras ? » (p. 29)

« Dans le verger » appartient aussi au sens premier du mot « rêve » puisque « Miranda dormait dans le jardin… » Les choses qui l’entourent la traversent comme si tout s’interpénétrait : rayons du soleil, brise, arbre, cloches, écoliers qui répètent leurs tables de multiplication… Quand brusquement son rêve s’arrête. Mais était-elle vraiment endormie ? N’était-elle pas plongée dans une sorte d’extase, dans un état de demi-sommeil ? L’auteure excelle à nous faire voir la face cachée de la conscience.

« (« Oh, je vais être en retard pour le thé ! » s’écria Miranda), et les pommes reprirent aussitôt leur place contre le mur. » (p.59)

Les quatre autres nouvelles interprètent le rêve comme désir subversif de chose proprement à soi qui ne serait pas définie par les hommes ou la société (même s’il est difficile parfois de séparer le rêve-rêverie, du rêve-désir). Avec beaucoup d’humour, l’auteure démasque les hypocrisies sociales et l’écart entre réalité et préjugés.

« Une société » est le récit picaresque d’un club de jeunes femmes qui décident d’enquêter sur les fondements supposés de la supériorité masculine qu’elles ont intégré malgré elles dans leurs schémas mentaux. Armée, université, clubs, science, littérature, politique, aucune sphère masculine de l’époque n’échappe à leurs regards aiguisés. Et puis certains événements font revoir les ambitions de certaines… Un récit empreint d’un féminisme joyeux et impertinent.

« N’est-ce pas nous qui les élevons ainsi, depuis la nuit des temps, les nourrissant et assurant leur confort afin qu’ils puissent être intelligents à défaut d’autre chose ? C’est notre faute ! » (p. 52)

« Moment d’être : ‘Les épingles de chez Slater ne piquent pas' » décrit une sorte de contemplation intérieure provoquée chez une jeune femme par une phrase anodine de sa professeure de piano. Elle suscite une exploration par petites touches de la personnalité mystérieuse de cette professeure célibataire, et parvient à révéler tout en finesse une vie vécue en-dehors des normes sociales.

« L’espace d’un instant, tout parut transparent à ses yeux, comme si, au-delà de Miss Craye, Fanny Wilmot apercevait la source d’où son être jaillissait en pures gouttes d’argent. » (p. 70)

Je rejoins Florence (l’intérêt de publier mon billet en retard) sur le fait que « Lappin et Lapinova » est le conte cruel d’un couple de jeunes mariés, pris dans les rets d’une fiction infantile. Les désillusions du mariage sont ainsi abordées par Virginia (qui s’en est fait une spécialité).

« ‘Prise au piège, dit-il, tuée’, et il s’assit pour lire le journal. » (p. 85)

Et de fait, « Le legs » qui clôt le recueil montre qu’on peut fortement s’illusionner sur les apparences de son propre mariage. C’est une nouvelle différente des autres, plus classique avec ses personnages semblant sortis d’un théâtre et sa chute fracassante. Presque une mini-intrigue à la Agatha Christie !

« Et pourtant, comme c’est étrange, se répéta-t-il, qu’elle ait tout laissé en si bon ordre. » (p. 86)

Un régal que de picorer ces textes courts et lumineux, reflétant chacun les différentes facettes d’une même agathe !

Filez voir le billet de Florence avec qui j’ai fait cette lecture commune. (Et qui est-ce qui a loupé le jour de la publication qu’elle avait elle-même fixé ? C’est Bibi ! :/ )

L’image contient peut-être : 1 personne, bébé et texteDeuxième participation au mois anglais, pour le jour « Vintage Classics » (so chic, isn’t it?)

« Rêves de femmes » de Virginia Woolf, Folio classique, 2018, 144 p.

Le bonheur est dans le swap

Le temps est venu de cette heureuse tradition annuelle (OK, ce n’est jamais que la deuxième fois, mais ça a déjà la saveur des bonnes vieilles traditions) : le swap avec ma copinaute Lili des Bellons ! Dans ce réjouissant échange, nous nous étions mis d’accord sur un envoi de 4 livres avec les thèmes suivants : un latino, un anglais, un classique et un coup de coeur. Pour ne pas risquer de tomber à côté, nous nous sommes donné nos wishlists (sauf pour le coup de coeur évidemment). A côté de cela, les typiques gâteries des blogueuses littéraires étaient bien-sûr prévues (un chat, du thé, des marque-page…).

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Les circonstances de ce swap étaient particulières ; je devais recevoir le colis de Lili sur mon lieu de vacances, au ski ! Nous craignions qu’il n’arrive en retard, en raison de la masse de neige qui était tombée ces jours-là. Finalement, la Poste a été très rapide (allons, allons, ne faites pas de mauvais esprit, ce n’est pas un oxymore). Mais peut-être était-ce le Père-Noël lui-même qui est venu me déposer le colis en traîneau… Car voyez vous-même comme c’était magique : dans ce colis il y avait une avalanche de cadeaux artistiquement emballés dans du papier noir & blanc très graphique. Gâteau sous la cerise, Lili avait poussé la délicatesse jusqu’à coller des petits post-it commentant, sans le révéler, le contenu de chaque paquet… Sacré sens du teasing ! De quoi faire du déballage une pure partie de plaisir ! (Et elle était bien méritée, croyez m’en, après une journée à traîner mes filles en luge 🤪 #compensation).

Je n’ai malheureusement pas fait de photo avec tous les cadeaux déballés, et je confesse qu’à l’heure actuelle il ne reste rien des douceurs comestibles : des cookies craquants au chocolat et la noisette, une « tuerie intersidérale » me promettait Lili, et ils ont bien tenu leurs promesses, les bougres – et du chocolat belge à la poire, un goût totalement inédit pour moi, mais qui fonctionne vraiment bien (mais heureusement pas pour ma fille chocolavore ni pour mon mari bec-sucré, donc j’ai pu déguster la tablette entière sans devoir partager avec les amours de ma vie, na).

Vous constaterez néanmoins, au vu de la photo ci-dessous, que Lili m’a particulièrement gâtée, et non seulement moi, mais aussi mes filles qui ont chacune reçu une ravissante barrette aux motifs colorés d’une boutique creusoise dont le nom à lui seul résume tout-à-fait ce qu’a été l’ouverture de ce swap pour moi : Parenthèse enchantée.

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Un thé vert au parfum fleuri envoûtant, un plateau au message on ne peut plus clair, une crème pour les mains toute douce, une collection de jolis marque-page invitant à des heures bénies de lecture : me voilà parée pour attaquer les livres alléchants que j’ai reçus en cette occasion (d’ailleurs, c’est déjà commencé).

Commençons par le patriarche, Dickens himself : je vais enfin pouvoir me plonger dans les aventures concoctées par ce fabuleux romancier victorien, en commençant par les fameuses Grandes Espérances (hâte de lire la scène originale où Pip découvre le gâteau du mariage, scène ô combien de fois vue au cinéma !)

Poursuivons avec un auteur anglais contemporain : Benjamin Wood et son Complexe d’Eden Bellwether. Je ne sais pourquoi, mais dès que j’ai vu apparaître ce titre sur les blogs, j’ai eu envie de le lire sans même rien connaître de l’histoire. Cela me faisait peut-être penser aux Souffrances du jeune Werther de Goethe et m’avait un parfum de romantisme échevelé. Je vais pouvoir me faire une idée, et ce sera peut-être l’occasion d’une prochaine LC du mois anglais, n’est-ce pas Lili ? 😉

Ahora se habla español ! Lili a poussé la bonté jusqu’à se plier à mes exigences de snobinette hispanophone qui ne saurait lire les auteurs latino-américains autrement qu’en VO ! Elle m’a donc trouvé une édition en espagnol de El cartero de Neruda (Une ardente patience en VF) d’Antonio Skarmeta. C’est un petit bijou d’humour et de tendresse (oui, j’ai commencé à le lire, et je me poile).

Et la surprise du chef pour la fin : Lili m’a donc envoyé un de ses coups de coeurs. Il s’agit de son auteure fétiche, Louise Erdrich, éminente représentante de la littérature amérindienne aux Etats-Unis, et d’un de ses grands succès : Dans le silence du vent, qui raconte l’histoire d’un jeune adolescent indien en quête de justice après le viol de sa mère dans une réserve ojibwé du Dakota. Vraiment hâte de lire ce récit qui a l’air décapant, et de découvrir un courant littéraire que je ne connais pas du tout.

Voilà de quoi satisfaire une bonne part de mes besoins existentiels pour un moment. Merci, merci chère Lili. Je ne vais pas dire « tu n’aurais pas dû », mais vraiment, tu m’as bien gâtée 💜. Si vous voulez aller voir ce que j’ai envoyé à Lili (avec 2 fois moins de cadeaux, oups ! 🤭), c’est par ici !

Atelier d’écriture : Face à la mer

Ce lundi, je participe à l’atelier d’écriture de Leiloona à partir de cette photographie. Rendez-vous sur cette page pour retrouver les textes des autres participants.

De là où je me trouve, j’ai une vue imprenable sur la mer. La contempler est mon passe-temps favori. Ses flots changeants, verts, bleus, mauves, or, gris, noirs, me ravissent tout le long du jour. C’est la mer et son jeu de ping-pong avec le soleil qui est ma raison d’être. Je ne pourrais m’éloigner de son manteau ourlé d’écume, dont j’aime à sentir la caresse.

J’aime aussi observer les gens. Les touristes qui se baladent sur les remparts de la citadelle, le bob vissé sur le crâne ou la glace à la main, tout comme les pêcheurs qui sillonnent le golfe à la recherche du poisson. Certains ont reconverti leur chalutier en piège à touristes. C’est de bonne guerre.

Au-dessus roulent les nuages. En ce moment, c’est l’été, ils sont légers comme des balles de coton, c’est à peine s’ils trouent l’azur. Ils ne s’attardent pas, le vent les emporte. L’hiver, c’est autre chose ; ils s’amassent  serrés-serrés, on dirait qu’ils veulent concurrencer la mer. Folie ! La mer sera toujours là, les nuages, eux, vont et viennent, tout comme les touristes. Même les pêcheurs du coin s’en vont, quittant un à un ce métier trop dur pour tenter une autre aventure, loin des flots.

Moi je resterais bien ici encore quelques siècles. Très peu de ceux qui me visitent connaissent vraiment mon histoire. C’est Vauban qui m’a installée là, pour veiller à la sécurité du royaume de France. De ma hauteur, je servais de vigie. Grâce à moi, on pouvait voir de très loin le moindre bout de voile de navire anglais.

Aujourd’hui, les temps ont changé, eux aussi. Je suis une attraction du plan touristique de la ville, comme la capitainerie. Je sers de balise au parcours des promeneurs et de point de focale aux photographes. Le comble, c’est que la majeure partie de ceux qui grimpent mes marches sont des Anglais ! Quelle ironie. Mais je suis là, fidèle, et je veille. Comme ma jeune cousine Eiffel, je me prends à penser que je suis un peu la bergère des vagues qui moutonnent dans la mer, des enfants qui bêlent dans le vent, des nuages qui paissent dans le ciel.*

Moi, la tour de pierre.

*Cf. le poème « Zone » d’Apollinaire 😉

Auteur : Ellettres/Delphine B.

Embrouille, de Chico Buarque

Chico Buarque n’est pas seulement le fils chéri de la chanson brésilienne depuis plus de 50 ans. C’est aussi un héraut de la liberté, un fin poète, et un romancier.

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« Embrouille », c’est le récit à la première personne d’un homme dont on ne connaît pas le nom, tout comme les personnages qu’il croise sur son chemin ne sont pas autrement nommés que « ma soeur », « mon beau-frère », « mon ex-femme », « mon ami », « l’homme », « la maigre », « l’indienne », « les motards », etc.

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Réveillé un matin par un homme qui sonne à sa porte et qu’il observe par l’œil de bœuf sans lui ouvrir, il se prend à fuir sans but précis à travers la ville et à battre la campagne, tel une boule de billard renvoyée d’un bout à l’autre du tapis, mise en mouvement par des forces extérieures, lisse et sans aucune aspérité. En proie à des songes vagues, il se meut dans un monde un peu flottant, comme s’il observait de loin les événements parfois fâcheux ou déconcertants qui s’abattent sur lui, ou les pulsions qui le saisissent. C’est l’homme sans qualités, le personnage qui a un point de vue externe autant sur lui-même que sur les autres, le quidam qui ne connaît de lui que ses sensation les plus basiques (la faim, la fatigue, la douleur, la peur, le plaisir).

Ou alors les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord ? Y a-t-il un plan caché, des intentions sous-jacentes dans les déambulations du narrateur ? (Ce qui expliquerait pourquoi il s’acoquine avec une bande de malfrats ?)

« Pour moi il est trop tôt, je me suis couché à l’aube, je n’arrive pas à cerner ce type dans l’œil de la porte. Je suis moulu, je ne comprend pas cet individu planté là en complet et cravate, le visage dilaté par la lentille. Ce doit être important car j’ai entendu la sonnerie retentir plusieurs fois, une fois en allant vers la porte et au moins trois autres dans mon sommeil. Mon œil fait le point, et je commence à me dire que je connais ce visage d’un temps trouble et lointain… » (incipit)

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Ce court roman est étrange comme un mélange de Kafka et de Woolf avec un zeste de réalisme magique, tropical, hypnotique. On se laisse complètement porter. L’auteur a un don pour mettre en relief des images qui sont plus parlantes que le narrateur lui-même. C’est un roman moderniste par sa forme épurée, et post-existentiel par ce monologue sans affects d’un moi réduit à un je nébuleux. Troublant.

Et puis, il y a ce plaisir que je ne boude pas, de lire le portugais et de goûter la poésie et la musicalité du texte de Chico, la sensualité du portugais brésilien.

« Hoje, é como se o jardim estivesse aprendendo arquitetura. » (p. 16)

« Eu estava na praia, olhando o mar, o mar, o mar vomitando o mar, e agora jà nao é fácil atravessar de volta a avenida » (p.99)

Lu en VO : « Estorvo » de Chico Buarque, Companhia das Letras, 1991, 140 p.

Edition française : « Embrouille » de Chico Buarque, Coll. « La nouvelle Croix du Sud », Gallimard, 1991, 160 p.

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1e participation 2018 au Challenge Latino, catégorie Brésil.