Maigret, de Georges Simenon

Eh oui, « juste » Maigret. Ce titre est le dernier de la série écrite dans les années 30. Simenon pensait alors en avoir fini avec le fameux commissaire, et l’avait mis à la retraite dans ce tome. Retraite anticipée puisque Maigret, victime de son succès, reprit du service dans ses fonctions de commissaire dès les années 40 et pour trente ans encore…

Notre fumeur de pipe coule donc une retraite paisible à Meung-Sur-Loire avec Mme Maigret quand, un matin aux aurores, leur neveu Philippe fait irruption chez eux tout échevelé. Jeune inspecteur de la PJ de Paris (entré dans la « Maison » grâce au piston de son oncle), Philippe se trouve dans le pétrin. Le suspect qu’il filait a été tué sous ses yeux sans qu’il puisse identifier le tueur, et comble de malchance, c’est lui qu’on accuse du crime. Maigret va donc « monter » à Paris, retrouver ses anciens collègues du 36, quai des Orfèvres, et ses habitudes dans ses bistrots préférés, afin de faire la lumière sur cette sombre histoire…

C’est tout le milieu de la pègre qu’on découvre dans ce tome des enquêtes de Maigret : ses tenanciers de cabarets et de maisons closes, ses dealers, ses indics et ses filles de joie. Simenon – qui a bien connu ce milieu du temps où il était journaliste – se régale à nous les mettre en scène avec leurs tics et leurs manières propres, notamment à travers une mémorable partie de belote.

Ce roman porte bien son titre finalement, car le personnage de Maigret lui-même y apparaît dans toute sa solide consistance. Dépossédé de ses pouvoirs de commissaire, soumis aux bonnes volontés de son remplaçant qui ne l’aime guère (et lui reproche sa « méthode » d’immersion dans le milieu), il paye réellement de sa personne à suivre et confronter des suspects fuyants et tous solidaires les uns des autres, tout en carburant de la bouffarde. Certes, l’astuce qui lui permet de confondre le coupable nous semble gentiment désuète, mais c’est le premier Maigret où je vois le commissaire (enfin, ex-commissaire… bref), user de son revolver comme un terrible shérif de western spaghetti.

Et tout ça pour finir, de retour dans le giron conjugal, sur une chute mythique que je vous laisse découvrir (y a que dans Maigret que ça ne semble pas parodique, non ?)

– Quelle soupe as-tu faite ? cria-t-il en s’asseyant sur une caisse.

– Aux tomates.

– Ça va !

Et les bottes tombèrent l’une après l’autre sur le sol de terre battue en même temps que fusait un soupir d’aise.

J’ai lu Maigret en l’honneur des 90 ans du commissaire (un p’tit beurre, des touyous…) célébrée par la LC du mois belge.

« Maigret » de Georges Simenon, Fayard, 1934 (édition originale)

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Les cloches de Bâle, de Louis Aragon


Ce roman d’Aragon commence comme une comédie et finit dans un accès d’idéalisme lyrique, non sans avoir frôlé le tragique, parfois.

Mme Simonidzé lisait, comme si elle s’était sentie vieillir. Elle voulait connaître les hommes qui avaient écrit ces paroles où elle trouvait contre la vie fuyante une espèce de drogue tragiquement inutile.

Première partie : Diane.

« Cela ne fit rire personne quand Guy appela M. Romanet papa. »

Dès la première phrase, je me marre, je m’esbaudis, je me bidonne. Comprenez entre les lignes que Guy, le fils de Diane, a tout de suite pigé, avec la clairvoyance des enfants, que sa jeune et belle maman divorcée fricote avec M. Romanet. Ce que la mère de Diane, la « plus-snob-tu-meurs » Mme de Nettencourt (mais plus-sans-le-sou-tu-meurs-aussi) choisit soigneusement d’ignorer. Il faut dire que sa fifille fricote avec tout ce que la bonne société compte d’industriels friqués et d’officiers sanglés dans leurs décorations. Son carnet de chasse ressemble au Bottin mondain. Après Romanet, c’est le tour de Gilson-Quesnel (tiens, un nom vu dans Aurélien), puis elle se fait épouser par le petit et vulgaire Brunel qui a l’accent du midi (et beaucoup de sous bien mal acquis). Nous sommes au tournant des années 1900, et le salut d’une femme sans héritage mais pleine d’ambitions sociales passe par les hommes qu’elle fait chavirer dans son lit. Aristocrate déclassée, Diane est devenue cocotte.

Dire qu’il y a des gens qui fabriquent des cartes de visite !

Que c’est drôle, satirique, faussement ingénu et goguenard à souhait ! On se croirait dans une comédie d’Alphonse Allais, pleine de quiproquos et de doubles sens piquants. L’auteur croque cette soi-disant « bonne société » avec une pointe d’acidité pour nous dévoiler les dessous peu glorieux de cet alliage hétéroclite d’intérêts économiques qui, non contents d’exploiter les ouvriers en France, se taillent la part du lion dans les terres nouvellement conquises comme le Maroc, avec la bénédiction du gouvernement français (au risque de provoquer une guerre avec Guillaume) (l’empereur d’Allemagne) (ce qui finalement arriva, n’est-ce pas, mais ça, les personnages ne le savent pas) (patatras).

Nous sommes tous des parasites. Pourquoi ne pas l’avouer ? Il n’y a là rien qui me choque. En quoi est-il mieux d’être la bête qui a des parasites, que le parasite sur le dos du bétail ?

Deuxième partie : Catherine Simonidzé

Autre femme, autre ambiance. La belle Géorgienne qui a grandi entre une mère entretenue et une soeur en quête de respectabilité, se cherche et trouve sa voie dans l’anarchisme, ce qui lui permet d’exprimer sa rage de vivre selon ses propres lois, c’est-à-dire de ne dépendre d’aucun homme. Car bien qu’Aragon n’écrive pas le mot, Catherine est d’abord et avant tout une féministe. Cette partie-là frôle le tragique car Catherine ne parvient pas à définir sa place dans le monde : elle rejette sa classe d’origine, la bourgeoisie, mais ne trouve pas sa place parmi les travailleurs ; elle se sert des hommes pour son plaisir, mais a du mal à s’avouer son attirance pour les beaux officiers un peu bêtes. Comme Frédéric Moreau, elle fait son éducation sentimentale mais c’est une éducation « sous acides », aiguisée par le sentiment de sa propre finitude. Dans l’impasse, et plutôt que dans la Seine, elle finit par se jeter à corps perdu dans la grève des chauffeurs de taxi grâce à sa rencontre avec Victor (qui donne son nom à la troisième partie). On recroise des personnages déjà vus dans la première partie, ce qui permet de faire le lien – ténu certes – entre Diane et Catherine.

Bon, il y avait des heures qu’elle pouvait passer ici ou là, mais le temps ne coulait pas. C’était comme une fontaine gelée.

Enfin, quid des cloches de Bâle ? Ce sont celles qui ont retenti dans la ville suisse lors du Congrès socialiste de 1912, dans lequel s’exprima Clara Zetkin, une militante allemande ayant réellement existé, qu’Aragon définit comme la femme de l’avenir dans son épilogue.

Après Aurélien, qui clôture Le Monde réel, j’ai lu le premier des quatre romans qui composent le cycle. On reconnaît le ton très libre et volontiers gouailleur d’Aragon, et ses soudaines envolées poétiques qui bleuissent l’âme. Sans surprise, le socialisme est bien présent dans ce roman écrit en 1934 (date de naissance de l’antifascisme en France).

C’était son premier coup de pied au cul ; il venait de faire connaissance avec le prolétariat.

Pour tout dire, j’ai senti que ce roman était plus « vert », moins abouti qu’Aurélien. On se perd dans l’entrelacs des relations entre les personnages, leurs coups fourrés sont tellement fourrés qu’ils me sont à peu près incompréhensibles, et les scandales politiques de l’époque ne font plus tellement écho. En fait, je n’ai pas bien vu où voulait en venir Aragon : est-ce un manifeste pour la libération des femmes, à travers trois cas emblématiques qui illustrent la marche de l’histoire vers le progrès (la cocotte inféodée aux hommes et au système capitaliste ; la « rebelle sans cause » ; la militante ouvrière à l’avant-garde de sa classe et de son sexe) ? Est-ce une dénonciation de la corruption du système capitaliste, à travers la peinture sans concession des milieux d’argent, « ennemis de classe » des travailleurs ? Ou bien un roman dans le plus beau sens du terme, échappant à tout étiquetage simpliste sur la base des engagements politiques du romancier, compagnon de route du Parti communiste ?…

Mettons tout de suite fin au suspense : je souscris à la troisième option bien évidemment (vieille ficelle rhétorique n’est-ce pas). Il faut se laisser aller à lire ce roman « comme un alcool », sans trop ratiociner. C’est d’ailleurs cette ligne de fuite insaisissable qui fait la force littéraire de ce texte, qui sans cela n’aurait été qu’un vulgaire copié-collé du Manifeste de Marx…

Bref, avec ou sans Marx, c’est toujours un bonheur de lire Aragon.

Et je n’aurais pas connu ce plaisir si Lili et Nathalie n’avait institué un « rendez-vous Aragon » tous les 36 du mois (oui, oui, j’ai un peu loupé le dernier en date, prévu aux ides de mars…). Pour lire leurs billets, c’est par ici :

« Les cloches de Bâle » de Louis Aragon, Préface du romancier « C’est là que tout a commencé… », Folio, 1972, 438 p.


L’été des quatre rois, de Camille Pascal

En lisant Miniaturiste, j’ai cru que le manque d’épaisseur de l’histoire tenait à son cadre temporel trop réduit. Eh bien j’ai ici l’exemple exactement contraire : ces quelques jours de L’été des quatre rois, en pleine canicule parisienne, m’ont paru aussi denses que des années et aussi vibratiles que des coups de canon dans un ciel bleu.

Mais dites-moi, ça vous parle, à vous, « l’été des quatre rois » ? (Pour mon concours, j’avais révisé l’année des quatre empereurs, mais pas cet été-là). Quand est-ce qu’en France, quatre rois se sont succédés sur le trône en moins de 15 jours ? Non, ce n’était pas dans une obscure période sous-mérovingienne de rois fainéants. C’était en 1830. Si, si, essayez de vous rappeler de vos cours d’histoire, souvent relégués en fin de programme de 4ème (et donc survolés) : la Révolution de Juillet, les Trois Glorieuses, Gavroche sur les barricades, la Liberté guidant le peuple… Ça y est, ça revient ?

M’enfin, me direz-vous, p’t’êt bien que notre prof nous avait parlé d’un vieux roi de la Restauration, Charles X (frère de Louis XVI !) qui se faisait saquer et remplacer par un roi moderne, dynamique, dans le sens de l’histoire (habile transition vers la lente démocratisation de notre beau pays la France et le cours d’éducation civique), Louis-Philippe quoi. Mais quand est-ce qu’il ou elle nous a parlé des deux autres rois qui sont censés avoir régné entre les deux ? Aurais-je loupé un épisode du cours en raison d’une passionnante conversation par petits papiers interposés sur les mérites comparés des garçons de 4ème B par rapport à ceux de la 4ème A avec ma voisine de table ? (Nooooon).

—> Si à la lecture de ces lignes alléchantes, votre curiosité s’ébroue telle un cocker rendu fou par un os en plastique, vous pourrez toujours la satisfaire en lisant le livre de Camille Pascal, tiens (Mais quel talent de pubarde) (Et quelle subtilité) (Vous ne savez pas ce que c’est que d’attendre un bébé et de dépasser son terme) (Alerte, ce blog respectable est en passe de se transformer en défouloir pour femme enceinte dépassée !!! 😵).

Bref, que ces apartés douteux ne vous dissuadent pas de lire cette chronique « comme si on y était » de la révolution de 1830, qui relate des choses passionnantes sur le changement de régime, plein de drame, de bouillonnement populaire, de pathétiques bouffonneries et de trahisons de salon.

Au moment de l’élévation, le roi se prosterna, priant à nouveau pour la France, pour ce frère martyrisé qui lui avait laissé une couronne tachée du sang de Saint Louis et pour son fils poignardé un soir de fête. Sa Majesté n’aimait pas à penser mais se plaisait à prier. Sur la recommandation de son directeur de conscience, il associa à ses prières sa pauvre femme morte depuis des lustres et dont il ne parvenait pas à se rappeler exactement son visage, tant il l’avait peu regardée de son vivant.

Comme dans un fil d’actualité, on suit l’action en direct, presque heure par heure, depuis le 25 juillet 1830, jour où le roi Charles X décida de commettre une sorte de coup d’Etat absolutiste, jusqu’à l’exil de la famille royale le 16 août vers l’Angleterre et l’avènement de la monarchie de Juillet qui offre un régime constitutionnel à l’anglaise. 

Grâce à une narration fluide, on se déplace entre les lieux névralgiques où s’est nouée l’Histoire en majuscule (et les petites histoires personnelles à l’ombre de la grande) : la cour de Saint-Cloud, le Palais-Royal, les ministères, les sièges des journaux, les rues et salons de Paris, ou le château des royaux cousins Orléans à Neuilly. Les acteurs principaux de ce drame d’opérette sont Charles X, le roi âgé qui n’a pas vu d’où venait le vent, son plus qu’ambigu cousin Louis-Philippe, les grands serviteurs de l’Etat. Mais il y en bien d’autres : l’opposition parlementaire ; le grand banquier Lafitte (qui ne se déplace qu’en pantoufles à cause de sa goutte) ; le petit et coriace Adolphe Thiers aux allures de Sancho Pança (qui ne sera plus pour moi juste le nom d’une avenue ou d’un lycée) ; cette « vieille poupée » de Lafayette (coucou le revoilà) ; le roué Talleyrand qui, lui, sait changer sa veste en fonction du vent qui tourne (mais dédie des heures à sa toilette chaque matin, révolution ou pas) ; Chateaubriand qui prend la pose pour la postérité (et la Récamier qui cherche à le faire redescendre sur terre)… J’ai adoré en particulier découvrir l’attachante comtesse de Boigne qui recevait le tout-Paris dans son salon, aussi bien les royalistes les plus légitimistes que les libéraux les plus maçonniques, et sans qui peut-être la monarchie de Juillet aurait peut-être avorté dans l’oeuf. 

« En rentrant chez elle, éreintée par cette journée folle qui l’avait vue tout à la fois sauver l’Europe d’une guerre continentale et Chateaubriand de ses propres démons, la comtesse de Boigne ne tenait plus debout, mais un petit sourire de triomphe ne la quittait pas. »

Mais il y a aussi et surtout le peuple parisien qui empile vieux matelas et pots de chambre pour en faire des barricades, met à sac Notre-Dame-de-Paris (tiens, salut Victor Hugo qui se promenait justement par là pour oublier l’accouchement de sa femme et trouver l’inspiration de son roman) et défile dans le Palais-Royal pour s’asseoir chacun à son tour sur le trône royal et se prendre un instant pour le souverain, comme dans un Disneyland du pouvoir. 

Dans le genre « écrivain absorbé par son oeuvre » pendant que tout s’agite autour de lui : « La bêtise du peuple le désespérait. Ce n’était pas demain la veille que l’on verrait la république régner. Stendhal referma sa fenêtre violemment, alluma une chandelle, attendit impatiemment que la cire chauffe, en recueillit quelques gouttes, se brûla les doigts puis les malaxa un long moment pour en faire des boulettes qu’il se glissa ensuite dans les oreilles. Un grand silence s’installa aussitôt… »

Si j’étais politicienne, mémorialiste ou chroniqueuse dans un grand hebdo national (en fait, c’est un peu la fonction de Camille Pascal dans le civil), je dirais que ce roman vrai de la Révolution de Juillet est aussi le parfait manuel de tout ce qu’il ne faut pas faire en politique, genre s’aveugler sur la colère populaire qui couve et penser qu’envoyer les CRS, heu la Garde, va suffire à résoudre les problèmes (allo Manu). Il est aussi l’illustration du principe qu’à la fin, quand les souris ont bien dansé, la loi du plus fort est toujours la meilleure.

Alors certes, au bout d’un moment, l’accumulation du récit événementiel peut sembler un peu too much, surtout quand on sent que l’affaire est pliée, et que Charles X se retient inutilement à de vieilles chimères (allez, lâche le morceau à la fin) (cocker emperruqué, va) (roooh, le manque de respect, va-z-y la prof, ho !…). Mais l’auteur se tire bien de l’exercice délicat de romancer avec exactitude un épisode historique, dans un genre qui sent un peu son « historien de droite » (mais c’est beaucoup mieux que Max Gallo), avec panache, humour et sympathie pour tous ses personnages, de quelques bords soient-ils. Et un style magnifique.

« L’été des quatre rois » de Camille Pascal, Plon, 2018, 662 p.

Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo

« Il est venu le temps des cathédrâââles-heu ! » 

Eh bien, en fait de cathédrale, dans le roman de Hugo, on reste un peu sur notre faim. Certes, Notre-Dame de Paris tient le haut du pavé (bam) mais sa présence est du genre fantomatique. Hugo explique qu’en cette fin de Moyen-Âge son temps est passé : le « livre de pierre » se fait détrôner progressivement par le livre imprimé (remember Gutenberg).

« Il se mit à fuir à travers l’église. Alors il lui sembla que l’église aussi s’ébranlait, remuait, s’animait, vivait, que chaque grosse colonne devenait une patte énorme qui battait le sol de sa large spatule de pierre, et que la gigantesque cathédrale n’était plus qu’une sorte d’éléphant prodigieux qui soufflait et marchait avec ses piliers pour pieds, ses deux tours pour trompes, et l’immense drap noir pour caparaçon. »

Mais rassurez-vous, les personnages principaux sont bien présents. « La Esmeralda » danse gracieusement sur toutes les places de Paris avec sa petite chèvre, et autour d’elle gravite un quatuor (plus ou moins) amoureux : le très épicurien philosophe Pierre Gringoire, le beau capitaine Phoebus, le funeste archidiacre Claude Frollo, et enfin Quasimodo, le sonneur de cloches, le fameux « bossu de Notre-Dame ».

Je n’ai jamais vu le dessin animé de Disney qui était sorti dans les années 1990 mais il me semble que Quasimodo y était représenté de façon plutôt sympathique bien que bossu (forcément, dans un Disney, me direz-vous…). Ce qui m’a frappée à la lecture du chef-d’oeuvre de Hugo c’est la monstruosité de Quasimodo qui le place en-dehors de l’humanité et l’accouple à « sa » cathédrale et à ses gargouilles. Loin d’être un « brave gars », il sublime sa sauvagerie par le pur amour qu’il porte à la belle bohémienne. On a là un très vif contraste entre la très grande beauté associée à la pureté, et la laideur la plus repoussante (qui n’en est pas moins pure dans ses sentiments) : des thèmes où le lyrisme hugolien grimpe à des sommets presque aussi hauts que les tours de Notre-Dame.

C’est ainsi que peu à peu, se développant toujours dans le sens de la cathédrale, y vivant, y formant, n’en sortant presque jamais, en subissant à toute heure la pression mystérieuse, il arriva à lui ressembler, à s’y incruster pour ainsi dire, à en faire partie intégrante.

Eh bien voilà, j’ai donc lu Notre-Dame de Paris 1482 (la date fait partie intégrante du titre) après avoir savouré de bout en bout l’émission de La compagnie des auteurs qui lui était consacrée, avec en hôte de choix le délicieux Adrien Goetz, préfacier de cette nouvelle édition Folio.

Dans ces retrouvailles avec notre « écrivain national », j’ai été agréablement surprise par la facilité avec laquelle l’écriture de l’auteur m’a immédiatement (re)conquise. Je m’attendais à de longs et pénibles prolégomènes narratifs, du genre de ceux qui m’ennuient un peu, je l’avoue, chez Balzac (encore un que je devrais relire pourtant). Certes, Hugo ne nous fait pas entrer tout de suite dans le vif du sujet. Il prend le temps de nous planter le décor, en mettant en scène, justement, la représentation d’un « mystère » sur une estrade du palais de justice. 

On fait connaissance avec toute une foule de ce peuple parisien qui fascine tant l’auteur et qu’il parvient si bien à nous restituer dans sa versatilité, sa naïveté ou sa fronde, son émotivité attisée par le spectacle de la beauté (Esmeralda) ou de la laideur (Quasimodo), ses jacqueries et son goût des gibets. Tiens, tiens, Hugo a commencé à écrire ce roman deux jours avant l’insurrection des Trois Glorieuses de juillet 1830, quand le peuple a érigé des barricades dans Paris et « dégagé » le jupitérien roi Charles X… (Toute ressemblance avec notre actualité fluorescente est évidemment fortuite, j’ai commencé à lire ce livre avant l’irruption du phénomène qui nous occupe tous les samedis).

Des personnages secondaires se détachent de la foule, comme notre ami Gringoire, auteur du mystère, Clopin Trouillefou le « roi des gueux » et l’écolier Jehan Frollo (joyeux drille et néanmoins frère du sombre archidiacre). Tout cela est décrit avec beaucoup d’humour et de facétie, ce qui fait ressortir le côté grotesque de la farce qui se joue là. Farce qui se poursuit lors de l’élection du « pape des fous » et nous conduit enfin jusqu’à une très fantasmagorique cour des miracles. 

– Comment s’appellent vos deux amis ?

– Pierre l’Assommeur et Baptiste Croque-Oison.

– Hum ! dit l’archidiacre, voilà des noms qui vont à une bonne oeuvre comme une bombarde sur un maître-autel.

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Voilà quoi ressemble le Panthéon selon Hugo 😉

Hugo restant Victor, il ne se prive pas d’entrecouper sa narration de chapitres entiers de digressions sur l’évolution de l’architecture au fil des âges et son remplacement progressif en importance symbolique par la presse imprimée ; sur la physionomie urbaine du Paris gothique et sa quasi disparition sous les couches successives de destructions-restaurations qu’il conspue. C’est un farouche partisan du vrai style gothique, et les discours méprisants qu’il tient sur l’architecture classique et néo-classique (le Panthéon, à l’époque église Sainte Geneviève, est traitée de « gâteau de Savoie ») peuvent nous surprendre, nous qui avons « momifié » Paris, mais qui raillons les « verrues urbaines » comme la tour Montparnasse ou l’Arc de La Défense (qui ont sans doute leurs partisans, pas taper…). A l’âge de 15 ans, j’aurais probablement sauté ces passages, mais là ils ne m’ont pas semblé rébarbatifs. Ils sont instructifs et ils nous plongent un peu plus dans l’atmosphère déroutante du vieux Paris médiéval (la Citacielle de Christelle Dabos, à côté, ce n’est qu’un pâté de sable).

Bref, on n’en finirait pas de tirer des traits entre notre époque, celle de Hugo et celle du roman enfin, qui se situe dans les bouleversements apocalyptiques de la fin du Moyen-Âge, à l’aube d’un monde nouveau. Hugo ne s’en prive pas d’ailleurs, bien au contraire, on sent qu’il s’amuse beaucoup.

Je vous le dis, monsieur, c’est la fin du monde. (…) Ce sont les maudites inventions du siècle qui perdent tout. Les artilleries, les serpentines, les bombardes, et surtout l’impression, cette autre peste d’Allemagne. Plus de manuscrits, plus de livres ! L’impression tue la librairie. C’est la fin du monde qui vient.

Et l’histoire qui nous est contée ? Elle est simple, elle est tragique. Trois hommes aiment une femme qui n’a d’yeux que pour un quatrième. Accessoirement, une double histoire de subtilisation d’enfants vient corser les choses et permet à Hugo de broder sur les thèmes de la maternité éprouvée et de la paternité adoptive qu’il adore (#TeamFantine #JeanValjeanRepresent). A ce propos, je m’étais autant trompée sur le personnage de Phoebus que sur celui de Quasimodo. Foin d’un beau couple sur lequel s’apitoyer ! Il en va plutôt de la Belle et la Bête (sans la fin heureuse).

J’ai été fascinée par la description du système judiciaire. On voit combien la dénonciation de l’iniquité de la justice humaine et de la peine de mort est une cause profondément enracinée en l’auteur. J’ai aussi goûté tout simplement la peinture vive des personnages – il y a un fantastique chapitre sur le roi Louis XI, lugubre en vieillard avaricieux et amateur de cages… -, l’atmosphère carnavalesque du roman, le parler de l’époque, les us et coutumes… Hugo est un très bon costumier, il nous offre un Moyen-Âge sur le déclin très vivant. (En revanche, toutes les références à l’alchimie, abondamment pointées dans l’appareil de notes, me sont largement passées au-dessus…).

– Messire, dit piteusement Gringoire, c’est en effet un prodigieux accoutrement, et vous m’en voyez plus penaud qu’un chat coiffé d’une calebasse. C’est bien mal fait, je le sens, d’exposer à messieurs les sergents du guet à bâtonner sous cette casaque l’humérus d’un philosophe. Mais que voulez-vous, mon révérend maître ? la faute en est à mon ancien justaucorps qui m’a lâchement abandonné au commencement de l’hiver, sous prétexte qu’il tombait en loques et qu’il avait besoin de s’aller reposer dans la hotte du chiffonnier.

Victor Hugo a bâti son roman comme une cathédrale, avec une armature solide, des personnages piliers et des envolées sublimes vers les cieux. À l’intérieur, il y a tout un espace disponible à l’imagination du lecteur, qui y trouve à boire et à manger…

« Notre Dame de Paris » de Victor Hugo, préface d’Adrien Goetz, édition de Benedikte Andersson, Folio Classiques, 944 p. (avec plus de 300 pages de notes et dossier).

 

A l’ombre des jeunes filles en fleur (#Proust)

IMG_20180522_112026_043Je peux bien l’avouer : j’ai eu un peu peur de commencer ce billet. Par quoi allais-je donc bien commencer, alors que ce deuxième tome de la Recherche, j’en ai démarré la lecture il y a plus de trois mois ? qu’il comporte 632 pages imprimées en petits caractères  ? que la vie intérieure du narrateur a une amplitude intersidérale impossible à rendre compte ?

J’ai eu besoin d’aides-mémoires au cours de ces trois mois de plongée intra-proustienne : j’ai glissé d’innombrables signets entre les pages, j’ai griffonné des notes sur les idées qui me venaient à la lecture, j’ai même publié sur mon fil Instagram les punchlines les plus mémorables de Proust 🤪 !

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Mais tout cela ne suffit pas à faire le tour de cette oeuvre cathédralesque. Telle entreprise reviendrait à vouloir vider l’océan à la petite cuiller. Je m’en vais donc tenter de vous écrire le billet impossible sur cette oeuvre culte que tant d’autres ont commenté avant moi, et mieux. D’ailleurs, c’est aussi un genre en soi que de se recréer son Proust personnel en l’attaquant sous tel ou tel angle. Mais je ne pouvais reculer devant la fatalité de ce billet (la fille qui dramatise son blog) : Proust étant ma grande expérience littéraire du moment, il était inenvisageable que je n’en parle pas ici.

Le plus simple est d’abord de résumer linéairement le livre. « A l’ombre des jeunes filles en fleur » est divisé en deux parties. Dans la première, après avoir enfin vu son idole, la Berma, tenir le premier rôle dans une représentation de Phèdre, le narrateur goûte un plaisir moins platonique avec Gilberte qu’il aime d’amour depuis leurs jeux aux Champs Elysées. Gilberte est la fille de Swann et d’Odette de Crécy, la cocotte adorée dans Un amour de Swann. Sachant que ses parents sont brouillés avec Swann (essentiellement à cause de son mauvais mariage qui l’a déclassé), c’était chaud pour le narrateur de se faire admettre dans sa société. Mais il y parvient, et fait très bonne impression lors de sa première réception chez eux où se trouve également l’écrivain Bergotte qu’il admire tant. Dès lors il est reçu très souvent dans l’hôtel particulier des Swann et, c’est l’extase ! Plus rien ne compte à ses yeux que ces heures passées dans les boudoirs, salons et jardin d’hiver de la maison des Swann. Même les meubles lui semblent dotés d’une aura mystérieuse. Il est non seulement reçu aux goûters que tient Gilberte avec ses amies, mais aussi dans l’intimité de Mme Swann pour qui il éprouve un mélange d’admiration, d’affection et de déférence. D’ailleurs, cette première partie s’intitule « Autour de Mme Swann », et non « Autour de Gilberte » ! Cette relation parallèle à la mère et la fille donne une dimension singulière, un peu trouble, à sa fixation sur les Swann. Quant à Swann lui-même, on ne le voit que passer, mi-indifférent, mi-complaisant envers les relations de sa femme. Mais « la donna é mobile » comme le prétend l’aria et le narrateur sent (peut-être à tort) que Gilberte commence à se lasser de lui. Il prend l’initiative de la rupture, en espérant qu’ainsi elle reviendra à lui, selon la bonne vieille stratégie du « suis-moi, je te fuis ». Mais que nenni ! Gilberte n’en a visiblement que faire de l’arrêt de ses visites, elle ne lui écrit pas les missives enflammées qu’il imagine en rêve. Ici commence des pages et des pages d’interprétations, de suppositions, de désirs contradictoires (il veut et il ne veut pas en même temps que Gilberte renoue avec lui ; il l’aime mais il sait déjà que dans un futur plus ou moins proche il est probable qu’il ne l’aime plus ; il imagine Gilberte lui écrire une lettre d’amour et cela lui procure un plaisir douloureux de ne lui écrire que des banalités conventionnelles pour faire surgir son désir à elle, etc…). Le plus étrange, c’est qu’il continue à honorer Odette de ses visites alors qu’il vient de rompre avec sa fille !

20180328_104132Dans la seconde partie, il a enfin « tourné la page » de Gilberte (et on est très content pour lui d’ailleurs, car tout ce tournicotis autour de la demoiselle commençait légèrement à nous pomper l’air). Il part en villégiature avec sa grand-mère à Balbec.

Balbec, aah Balbec… (Baalbek m’a dit mon père, ce n’est pas une ville au Liban ?) C’est la station balnéaire normande, fictive, mais dont le modèle serait Cabourg, dont il rêvait depuis la fin du 1er tome, car on lui avait dit que ses falaises et son église avaient un petit côté persan (d’où la remarque pertinente de mon paternel je trouve, lui-même normand d’ailleurs) (mais ça n’a rien à voir avec) (je sais). Le pouvoir de l’imagination n’ayant d’égal chez lui que l’intensité de sa déception quand il se heurte à la réalité, le narrateur regrette que les pures lignes romanes de l’église de Balbec-ville soient corrompues par l’enseigne du Café, une affiche électorale et la pointe de sa canne. Trop d’anachronismes pour cet esprit épris d’absolu, qui aimerait percevoir par tous ses pores la Beauté sans la couche de crasse du quotidien. Mais revenons un peu en arrière : après un au-revoir déchirant avec sa môman, le narrateur passe un délicieux voyage en train qui le désaxe de ses sacro-saintes habitudes en froissant son espace-temps (et change ses perceptions) (ça en devient presque psychédélique), puis il arrive un peu perdu sur ce bord de mer normand. Il ne connaît personne, il a peur du directeur de l’hôtel et du groom de l’ascenseur, et cela le fait souffrir, d’autant qu’il se heurte au snobisme des notables provinciaux qui y séjournent. Passages hilarants à la Georges Feydeau sur le notaire et la femme du notaire, le premier président de la chambre et sa femme, le bâtonnier et la femme du bâtonnier qui caquètent entre eux, feignent de mépriser l’aristocratie alors qu’ils sont verts de jalousie quand l’un d’eux est invité chez les de Cambremer, et prennent la princesse de Luxembourg pour une cocotte dépravée : car dans la société des bains de mer, l’échelle sociale est malmenée et des « fils de boutiquier » tiennent le haut du pavé. La grand-mère, elle, n’en a rien à fiche de ne connaître personne, elle en est au contraire fort aise ! Elle peut ainsi lire tranquillement sur la plage les lettres de Mme de Sévigné qu’elle vénère et nous régaler des citations épistolaires de la dame, comme « Je vais être obligée de me servir de tout le courage que tu n’as pas« .

Son petit-fils est aimanté par l’océan, vu ou non à travers les baies vitrées de la salle-à-manger de l’hôtel de l’autre côté desquelles se presse la masse des prolétaires qui observent les riches manger… (des pages superbes, presque impressionnistes, sur la mer, le ciel, la lumière…) (et des considérations presque socialistes sur la séparation des classes sociales). Ils finissent par entrer en relation avec Mme de Villeparisis, une vieille connaissance de sa grand-mère, qui ne voyage jamais sans son armée de domestiques, ses tableaux et ses rideaux qu’elle fait suspendre dans sa chambre d’hôtel ! Elle lui présente son petit-neveu, le jeune, beau et riche marquis Robert de Saint-Loup, qui lui semble si glacial et hautain au premier abord, et qui devient pour lui un ami dévoué, dont l’amitié n’est pas rendue de moitié par le narrateur (cet ingrat !) Il fait également la connaissance de l’oncle de Saint-Loup, le sombre, inquiétant et arrogant baron Palamède de Charlus (rien que le nom vous pose le personnage). Un personnage fascinant, dont on devine à demi-mot qu’il éprouve de l’attirance pour les jeunes hommes, en dépit de la réputation de coureur de jupons que lui prête naïvement Robert de Saint-Loup. A la stupéfaction du narrateur, tous trois font tous partie de la famille de Guermantes, ceux qui possèdent un domaine près de Combray (à l’opposé du côté de chez Swann, cf 1er tome) dont il a tellement rêvé pendant l’enfance… Autre connaissance : il retrouve son ami Bloch, Bloch le lettré, Bloch le snob au parler chantourné, dont l’origine juive le dessert dans ce petit Landerneau normand alors que commence tout juste l’affaire Dreyfus. (Mais horresco referens, Bloch prononce « laïft » au lieu de « lift » !)

« Percer jusqu’à l’air libre en s’élevant de famille juive en famille juive eût demandé à Bloch plusieurs milliers d’années. Il valait mieux chercher à se frayer une issue d’un autre côté. » (p. 385)

Le narrateur mène la belle vie, il festoie presque tous les soirs avec Saint-Loup aux dîners de Rivebelle, et tant pis pour la migraine qui guette, il oublie chaque soir toutes ses précautions d’hypocondriaque (la nuit est jeune, yeah). Il rencontre même le génial peintre Elstir, qui renouvelle le genre de la peinture paysagère en faisant saillir les éléments incongrus du monde extérieur dans la composition de ses tableaux… et réconcilie le narrateur avec la modernité. On en apprend de belles sur les rapports divers et variés d’Odette avec les hommes…

Mais où sont les jeunes filles en fleur du titre, me direz-vous ? Eh bien voilà, elles ne font leur apparition qu’à la fin du livre, une ribambelle de demoiselles toute plus jolies les unes que les autres qui se promènent sur la digue, fraîches et sportives, se souciant comme d’une guigne du reste du monde. Nouvelle extase, nouveaux moments d’anxiété pour le narrateur, qui ne songe plus qu’à une chose : m**** comment je fais pour me faire présenter à ces jeunes filles par quelqu’un d’assez haut placé dans l’échelle sociale de Balbec pour qu’elles aient une bonne opinion de moi ?!! Ça traîne quelques temps, puis la solution est trouvée, inespérée… Et là, il ne sait encore s’il aime Albertine (la brune aux bonnes joues), Andrée (la grande qui a sauté à saute-mouton par-dessus un octogénaire), Gisèle (la blonde au teint de géranium), Rosemonde… ? Mais c’est le pied absolu, ou presque. Car le désir a besoin d’empêchements pour s’entretenir, et ça, Proust nous l’explique mieux que personne.

« … quand je voyais émerger un ovale blanc, des yeux noirs, des yeux verts, je ne savais pas si c’était les mêmes qui m’avaient déjà apporté du charme tout à l’heure, je ne pouvais pas les rapporter à telle jeune fille que j’eusse séparée des autres et reconnue. Et cette absence, dans ma vision, des démarcations que j’établirai bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un flottement harmonieux, la translation continue d’une beauté fluide, collective et mobile. » (p. 438) = La première rencontre avec le groupe des jeunes filles.

Ce que j’aime avec Proust, c’est sa capacité à créer des bulles de sensations, où les petits essais hyper réfléchis sur la condition humaine qu’il parsème tout au long des pages sont en symbiose avec les objets les plus matériels du quotidien, les tics de langage des uns et des autres, les accessoires de mode, les rédactions françaises des amies d’Albertine ou les recettes de cuisine.

« … tandis que nous déjeunions et que, de la gourde de cuir d’un citron, nous répandions quelques gouttes d’or sur deux soles qui bientôt laissèrent dans nos assiettes le panache de leurs arêtes, frisé comme une plume et sonore comme une cithare… » (p. 301) (J’utilise cette citation pour ma prochaine food pic de poisson sur Instagram !)

Il fait montre de très précises connaissances photographiques, psychologiques ou médicales. Il reconstitue un univers en 3D fourmillant, chaque scène riche de détails presque imperceptibles au commun des mortels, plus vrai que nature. Avec lui, on savoure la Belle Epoque, et elle nous semble familière. Quand il achète un portrait de la Berma au marchand d’images, on se revoit collectionnant les posters des Spices Girls (si, si) dans notre jeune temps (ça a duré 6 mois, en classe de 5e, me concernant).

Les objets chez Proust ont une vie propre, ou reconstituée telle par les perceptions subjectives du narrateur. Par exemple, il donne les meubles hérités de sa vertueuse tante Léonie à la tenancière d’une maison close. Dès lors, il ne supporte plus de mettre un pied dans cette maison de débauche, car les meubles « me semblaient vivre et me supplier, comme ces objets en apparence inanimés d’un conte persan, dans lesquels sont enfermés des âmes qui subissent un martyre et implorent leur délivrance » et « J’aurais fait violer une morte que je n’aurais pas souffert davantage » (p. 184) !

En parlant de sa chambre d’hôtel qu’il découvre :

« C’est notre attention qui met des objets dans une chambre et l’habitude qui les en retire et nous y fait de la place. De la place, il n’y en avait pas pour moi dans ma chambre de Balbec (mienne de nom seulement), elle était pleine de choses qui ne me connaissaient pas, me rendirent le coup d’oeil méfiant que je leur jetai et, sans tenir aucun compte de mon existence, témoignèrent que je dérangeais le train-train de la leur. » (p. 292) Et il continue en imaginant que la pendule dit des choses malveillantes sur lui aux grands rideaux violets.

Et plus tard, en croisant trois arbres qui lui rappellent un souvenir, mais il ne sait plus lequel :

« Je crus plutôt que c’était des fantômes du passé, de chers compagnons de mon enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs. Comme des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. Dans leur gesticulation naïve et passionnée, je reconnaissais le regret impuissant d’un être aimé qui a perdu la parole, sent qu’il ne pourra nous dire ce qu’il veut et que nous ne savons pas deviner. Bientôt, à un croisement de route, la voiture les abandonna. Elle m’entraînait loin de ce que je croyais seul vrai, de ce qui m’eût rendu vraiment heureux, elle ressemblait à ma vie. » (p. 355)

Ses phrases ne sont pas toujours faciles à lire, on ne l’aime pas forcément pour la beauté de sa prose mais pour la justesse presque infra-consciente de ses observations sur ce qui l’entoure. On s’arrête longuement sur certaines métaphores juteuses pour mieux les savourer. Le plus troublant d’ailleurs, c’est qu’on ne sait pas où commence le personnage du narrateur, sans nom, et où finit Proust lui-même dans cet objet littéraire total, à jamais non-identifié. Il aplatit le temps : avec lui ne subsiste que l’espace, comme une scène de théâtre où se succèdent les scènes, pas forcément dans le bon ordre. Par exemple, ses parents le couvent, l’autorisant avec peine à aller au théâtre, et 100 pages plus loin, il nous parle de ses virées dans les bordels de Paris, alors qu’on l’avait quitté en train de jouer à la dînette (ou peu s’en faut) avec Gilberte.

« Car mon intelligence devait être une, et peut-être même n’en existe-t-il qu’une seule dont tout le monde est co-locataire, une intelligence sur laquelle chacun, du fond de son corps particulier, porte ses regards, comme au théâtre où, si chacun a sa place, en revanche il n’y a qu’une seule scène. » (p. 173)

Avec lui, on explore les arcanes du désir et de l’inconscient. Et l’on se rend compte que la mécanique de l’univers est bien déréglée : nos désirs ne sont jamais accordés au même moment à ceux des êtres qu’ils visent. Il en subsiste une éternelle frustration. Le moi a ses atermoiements et il est solitaire. Cherchant à étreindre l’être aimé, on ne referme ses bras que dans le vide.

« Mais enfin l’éloignement peut être efficace. Le désir, l’appétit de nous revoir finissent par renaître dans le coeur qui actuellement nous méconnaît. Seulement il y faut du temps. Or, nos exigences en ce qui concerne le temps ne sont pas moins exorbitantes que celles réclamées par le coeur pour changer. D’abord, du temps, c’est précisément ce que nous accordons le moins aisément, car notre souffrance est cruelle et nous sommes pressés de la voir finir. Ensuite, ce temps dont l’autre coeur aura besoin pour changer, le nôtre s’en servira lui aussi, de sorte que quand le but que nous nous proposions deviendra accessible, il aura cessa d’être un but pour nous. » (p. 244-245)

Assez étonnamment, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, Proust (ou son personnage), ne vit pas pour et par les événements mondains, c’est même un grand introverti qui ne trouve de plaisir qu’en lui-même : « ouverts aux autres, nous sommes dans une certaine mesure fermés à nous-mêmes » (p. 155). Même en compagnie des jeunes filles, il ne jouit de leur présence que comme face à une oeuvre d’art, un tableau en mouvement. Il nous fait rire avec le catalogue exhaustif des défauts que peuvent avoir nos meilleurs amis.

Je peux le dire, la lecture de Proust m’apaise, c’est presque une expérience zen. Proust, ce médecin des âmes, lui qui avait un père et un frère médecins 😉

Ce billet n’aura pas de conclusion, car il y aurait encore tant à dire. Tout comme je ne savais comment le commencer, je ne sais comment le finir. Mais il a déjà débordé du cadre, et mérite de trouver sa fin provisoire ici.

Pour finir, Proust en maître Yoda : « On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les choses. » (p. 526)

Et vous, Proust ou pas ?

Le billet de Keisha

« A l’ombre des jeunes filles en fleur » de Marcel Proust, t. 2 A la recherche du temps perdu, Gallimard, Folio, 1976 (rééd. 1954), 632 p.