Rien que la vie, d’Alice Munro

rien-que-la-vie,M170530_0Mon histoire avec Alice Munro tient du déjà-vu. J’ai découvert cette auteure à la faveur d’un article de blog, où une maman expliquait qu’elle avait donné Munro en troisième prénom à sa fille en hommage à la grande nouvelliste canadienne. Il n’en fallait pas plus pour attiser ma curiosité et j’avais donc lu un de ses derniers recueils de nouvelles, Trop de bonheur. Dans mon souvenir, j’avais apprécié cette lecture mais sans enthousiasme excessif.

Or voilà qu’au fil du temps, des bribes de ses nouvelles, des atmosphères et sensations associées me revenaient souvent en mémoire à des occasions bien précises. J’ai donc voulu lire un autre de ses recueils, que j’emprunte à la bibliothèque. Et là, paf. Je me rends compte que j’ai déjà lu ces nouvelles ! Intriguée, je regarde mon billet de blog et je constate qu’en effet, j’ai emprunté exactement le même recueil que la première fois. Dites-moi que je ne suis pas la seule à qui ce genre de mésaventure arrive ?!

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Ne m’avouant pas vaincue, j’emprunte quelques temps après un nouveau recueil d’Alice Munro en prenant garde à ce que le titre soit bien différent de celui que j’avais déjà lu. C’est donc Rien que la vie. Je commence à lire la première nouvelle. Et là je me gratte la tête. Mince, j’ai l’impression de connaître déjà l’histoire… Je la parcours et je me rends compte qu’en effet, je l’ai déjà lue ! Je survole la deuxième nouvelle, idem ! Ainsi que la troisième… Alarmée, je prends les nouvelles par la fin pour voir si ce phénomène surnaturel se répète encore. Et…

… Je ne garde pas le suspense plus longtemps : non, je n’avais pas lu les 11 nouvelles qui suivent. Mais sachez-le afin de n’en être pas trop surpris, les trois premières nouvelles de Rien que la vie se trouvent déjà dans Trop de bonheur.

Après cette petite intro en mode “est-ce moi qui devient folle, ou bien ?”, parlons maintenant du recueil. Je l’ai proprement adoré, et cette fois-ci mon sentiment est pratiquement sans mélange.

J’ai toujours aimé lire des nouvelles, depuis que la prof de français de 5e nous avait fait lire « La parure » de Maupassant et que j’avais découvert, émerveillée, le mécanisme de la chute finale. Nous avions dû rédiger chacun une nouvelle de notre cru et j’avais imaginé une sombre histoire de poisson-poison au finale ébouriffant sinon vraisemblable.

Résultat de recherche d'images pour "littré"Selon le Littré, les nouvelles sont des sortes de “romans très courts”. Je ne suis pas d’accord avec toi, Monsieur Emile. Pour moi, la nouvelle est un genre à part – et qui gagnerait à être reconnu à l’égal – du roman. Par leur format court, les nouvelles se prêtent au portrait sur le vif d’un ou deux personnages, aux instantanés de vie marquants, au tracé en pointillés d’une vie entière. La nouvelle est pleine de sous-entendus d’autant plus criants qu’ils ne sont pas exprimés. Le silence qui suit une musique de Mozart, c’est encore du Mozart ; de même, les non-dits d’une nouvelle prolongent la nouvelle par d’autres moyens que l’écriture.  Il y a une forme de cruauté innée dans la nouvelle qui se passe de mot et donc d’excuses. Et puis on est toujours à guetter l’effet de surprise, plus ou moins fort selon les cas. Bon évidemment, ces éléments-là peuvent se retrouver dans certains romans, et certaines nouvelles longues ressemblent à des petits romans. La frontière entre les deux, comme toujours, est floue. D’ailleurs, je préfère pour ma part les nouvelles plutôt courtes car elles offrent un avantage non négligeable pour la working mum débordée : elles se prêtent bien aux temps de lecture hachés que nous impose un quotidien bien rempli !

Trêve de digression, je viens en fait de vous faire le portrait des nouvelles d’Alice Munro, le Mozart de la nouvelle contemporaine (un Prix Nobel, ça ne se vole pas). Au fil des nouvelles de ce recueil, elle égrène avec parcimonie les thèmes de l’enfance, du diptyque des conventions et des marges, et de la variété des forces contraires à l’oeuvre dans les relations d’amour. Ces nouvelles s’écoulent dans un temps qui va des années 1930-40 à celui d’aujourd’hui, et se situent le plus souvent dans des petites villes isolées, microcosmes éparpillés dans l’immensité canadienne.

“Quand j’avais cinq ans mes parents produisirent de but en blanc un nourrisson, un garçon, dont ma mère dit que c’était ce que j’avais toujours désiré. D’où tirait-elle cette idée, je ne le savais pas.”

Dans « La gravière », la narratrice se remémore une période de son enfance dans les années soixante-dix, quand sa mère décida de quitter son père pour devenir hippie et les emmena vivre, sa soeur et elle, dans un mobil-home avec son nouveau compagnon. La perception de la réalité à hauteur d’enfant, en contre-plongée des adultes, offre un regard naïf sur l’étrangeté irréductible de certains de nos actes. « Havre » pose un oeil ironique sur les métamorphoses subreptices d’un couple bien traditionnel. « Fierté » se fait l’écho d’une vie terne en apparence, passée à lutter contre la peur de subir le rejet social. « Vue sur le lac » est un joli tour de passe-passe, où la question du point de vue conduit à méditer sur la question du “mentir-vrai”. « Dolly » raconte la perturbation que sème dans un vieux couple l’apparition d’une figure du passé.

« Corrie » et « Train » (la plus longue), au coeur du recueil, sont mes nouvelles préférées. Ce sont celles qui offrent les effets de surprise les plus poignants. « Corrie » jette une lumière crue sur une jeune femme “trop riche” pour être épousée dans sa petite bourgade et qui rencontre un jeune ingénieur marié. « Train » est l’épopée douce-amère d’un jeune soldat démobilisé qui saute du train qui devait le ramener chez lui et se lie à une petite bonne femme qui vit seule dans sa ferme délabrée. Dans les deux cas, nous assistons à des échanges en marge de la norme et dont l’explication n’est donnée que par la chute finale. J’ai failli pleurer à la fin de « Train », preuve qu’il n’y a pas que les romans fleuve pour nous attirer dans le lit de l’émotion (ouh la métaphore tirée par les cheveux).

Dans les quatre dernières nouvelles, l’auteure confie s’inspirer de ses propres souvenirs d’enfance dans un petit bourg qui n’était ni tout-à-fait la ville, ni tout-à-fait la campagne, entre un père éleveur de renards argentés, et une mère institutrice qui aspirait à une vie plus distinguée. Ces nouvelles ont une tonalité différente, plus douce et triviale en apparence, bien que l’amertume soit toujours le revers de ces moments significatifs (une invitation, la mort d’un proche, une période d’insomnies).

Le style d’Alice Munro peut sembler froid et sobre ; en cela le titre est programmatique : ici on ne raconte “rien que la vie”. Mais en la lisant, on se rend compte que différents registres sont subtilement maniés pour nous renseigner sur le type de personne et de situation dont il est question. Encore qu’on ne sait pas toujours bien quel point de vue est adopté : l’identité des personnages peut se diffracter dans un temps circulaire mais non immobile. Le sens du texte est parfois voilé par l’usage de litotes, d’euphémismes et d’ellipses (allez je ressors mon vocabulaire des cours de français) et il faut faire tout un travail de décryptage pour comprendre ce qui est dit entre les lignes. Elle excelle dans l’art de nous faire l’air de rien des allusions énormes. Par exemple, que comprenez-vous à l’extrait suivant, si ce n’est que Madame reçoit des avantages en nature ?

“Sa femme travaillait à plein temps, et parfois même plus, dans le bureau d’un homme politique de la province. Son salaire était infime, mais elle était heureuse. Plus heureuse qu’il ne l’avait jamais connue.”

Alice Munro, ou l’ironie qui se voile de mélancolie. Je termine donc sur un coup de coeur, même si je ne suis toujours pas décidée à donner Munro en troisième prénom à mon futur bébé ! 😁

« Rien que la vie » d’Alice Munro, traduit de l’anglais par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, Editions de l’Olivier, 2014, 313 p.

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Aurélien, de Louis Aragon

« La marque de ces journées, c’était une façon de stupeur, une inconscience. Le temps s’en va, comme si on avait l’éternité à soi, comme si ce qui faisait son prix eût été qu’on le gâchât. »

51dSP6L50NL._SX301_BO1,204,203,200_Je n’ose vous dire le temps que j’ai mis à lire ce roman débordant « d’amour et de déchirure », cela nuirait à ma réputation sur la blogosphère. Pourtant, ma lenteur n’a rien à voir avec le plaisir douloureux que j’en ai pris à la lecture. Oh et puis si quand même un peu, avouons-le : je savais dès le départ que le roman se destinait à moduler le fameux refrain « Il n’y a pas d’amour heureux » du poème d’Aragon (publié la même année qu’Aurélien, en 1944). Donc je reculais un peu l’échéance. Au passage, quelle belle crétinerie que cette quatrième de couverture qui annonçait platement la fin comme si de rien n’était ! On a condamné des éditeurs au pilori pour moins que ça… #aubûcher #éditionde1989

Quand on a aimé passionnément un livre, tout ce qu’on peut en dire peut très vite s’apparenter à une trahison. J’ai tant aimé de choses dans la lecture d’Aurélien, à commencer par Aurélien lui-même, ce héros qui arrive à conjuguer une virilité pleine de douceurs maladroites et une insaisissable réserve. Aurélien, c’est l’oiseau de nuit du Pigalle et du Montmartre des années 1920, le rentier ancien combattant de la Grande Guerre qui n’a aucun but dans la vie et n’a jamais vraiment aimé avant de rencontrer Bérénice. Bérénice qu’il trouve « franchement laide » au tout début. Pauvre Aurélien qui se laisse tellement berner par son ancien compagnon d’arme, ce sournois playboy d’Edmond Barbentane, qu’il n’a pas compris que celui-ci le jetait dans les bras de Bérénice pour se venger d’une affaire privée. Et pourtant, du marais fangeux des basses passions humaines peut surgir ce pur diamant de l’amour (oui ça y est, je me prends pour Saint Augustin là).

« Pour la première fois de sa vie, Aurélien éprouvait, avec cette acuité de sentiment qu’on n’a, en général, qu’un peu avant le réveil, dans la dernière période du sommeil, Aurélien éprouvait le vide absolu de sa vie. »

Je ne vous raconte pas comment la scène au bar du Lulli’s, lieu de la cristallisation de l’amour entre Aurélien et Bérénice, m’a prise de court par son intensité, au milieu des phrases légères parfumées au jazz. Génie de l’écrivain qui parvient à transmettre, sans en faire des patacaisses, toute la naïveté et la fulgurance étrange d’un amour naissant.  Jeune adulte, je me souviens avoir été bouleversée par les poèmes d’amour d’Aragon. Je découvrais pour la première fois l’emprise directe de la poésie sur mes émotions. J’ai retrouvé un peu de ce pouvoir dans le roman, bien que d’une manière très différente. L’art romanesque d’Aragon ne me fait pas penser à la poésie mais au cinéma. Ou plutôt, disons que toutes les scènes de rencontre entre Aurélien et Bérénice sont pour moi comme des scènes de cinéma en noir et blanc de la Nouvelle Vague (au risque d’être légèrement anachronique).

« Ils se trouvèrent sur le balcon : « C’est beau », murmura-t-elle. Paris bleuissait déjà. Elle était appuyée contre lui, tout naturellement, elle ne se dérobait pas. Il l’entoura de ses bras comme s’il avait peur qu’elle eût le vertige. Il avait bien le vertige, lui… »

D’autant que le roman ne serait pas le même s’il ne se confondait pas si intimement avec Paris ! La Seine et ses sortilèges délétères (le thème de la nage et de la noyade dans le fleuve est omniprésent) donnent à l’histoire une tonalité inquiétante, grise.  Comme si les personnages étaient condamnés à être engloutis par leur destin. Mais il y a aussi le côté flamboyant de la ville-lumière ; il faut se promener avec Bérénice dans les rues de Paris pour goûter à la magie du Paris 1920’s d’Aragon. C’est un vrai régal ce tour-operator dans le temps !

« La Seine n’avait pas de distractions, elle. Cette suite dans les idées qu’ont les rivières ! Couler comme ça, dans le même sens, sans jamais oublier, sans se tromper… »

(Petite parenthèse, James Cameron a honteusement plagié Aragon avec sa fameuse scène où Jack et Rose s’enlacent sur le proue du Titanic ; on retrouve la même avec Aurélien et Bérénice en guest-stars surplombant la Seine ! #jesuisoutrée).

Mais il n’y a pas que du cinéma dans Aurélien. Il y a aussi des scènes de pur vaudeville, notamment toutes les scènes concernant Edmond et sa femme Blanchette, ou sa maîtresse la grande (comédienne !) Rose Melrose. Les dialogues ciselés pourraient être retranscrits tels quels dans une pièce de théâtre comique, d’autant qu’ils se produisent souvent dans des intérieurs cossus.

Et puis, chez Aragon, l’amour côtoie souvent la guerre. Aurélien s’inscrit dans le cycle du Monde réel qui part de la Belle Epoque pour aboutir à la Seconde Guerre mondiale et à ses suites. La politique n’est jamais bien loin. Il décrit de façon très vivante l’ambiance des banquets d’anciens combattants, et les hiérarchies sociales, un temps bousculées par la guerre, qui se reforment à peu près comme avant, à la plus grande amertume de ceux qu’elle a laissé sur le bord du chemin. Le monde capitaliste et ses affaires interlopes en prennent aussi pour leur grade (c’est là qu’on se rappelle qu’Aragon est un communiste convaincu), tout comme le milieu de l’art, joyeusement brocardé avec la figure de l’imaginaire Zamora, qui se pose en rival de Picasso. La génération Montparnasse défile pour notre plus grand plaisir : à part Picasso, il y a les dadas, Cocteau, Mistinguett, Diaghilev, les Américains de la génération perdue, et une allusion à peine transparente au groupe des surréalistes dont Aragon a fait partie. Un monde qui se berce d’illusions, ce que vient révéler l’année 1940 dans la dernière partie du roman.

Pensez, même le vieux Monet fait son apparition, et une partie de l’histoire se passe à Giverny !

« — Impossible. Nous avons rendez-vous… Je désirais depuis longtemps… Bébé a pris pour moi rendez-vous avec Claude Monet…

— Claude Monet ? Tu te prends pour un nymphéa ? » 

Il y a Proust aussi…

« Adrien prit le gros livre, comme si on lui avait refilé l’annuaire du téléphone. Ça n’avait pas l’air de l’enchanter, Proust. Chez le coiffeur, on vous donne La vie parisienne. »

Et Bérénice alors ? Parlons-en. Elle n’est pas pleinement aimable, elle coupe les cheveux en quatre, et l’on peut vite être agacé de son acharnement réussi à contrecarrer son propre bonheur. Mais elle est touchante dans ses efforts éperdus de se libérer du poids des traditions et des convenances. Elle est la femme énigmatique, « l’Inconnue de la Seine » aux deux visages si différents selon qu’elle a les yeux ouverts ou les yeux fermés, ainsi que l’a portraiturée Zamora. Et en effet, elle est déchirée entre son attachement à son mari et son amour pour Aurélien, entre sa soif de s’abandonner et son goût de l’absolu, de la liberté. Une vraie héroïne moderne, aussi tragique que son alter ego classique.

« Et Bérénice. Et les rêves de Bérénice. Rien maintenant ne retenait plus ces rêves. Personne. Ni Paul, ni Archie, ni le sourire complice des Vanhout, ni le banjo de Molly. Bérénice rêvait. Oublieuse de ses griefs. Possédée d’une chanson jamais chantée. Parmi les fleurs bleues, le gravier luxueux, devant la maison pareille à toutes les maisons dans les rêves. Et dans ce rêve-ci, il y avait un homme lent et indécis, avec un doux mouvement roulant des épaules, des cheveux noirs… un homme qui emportait le coeur, un homme qui parlait peu, qui souriait bien… Aurélien… mon amour… Aurélien… »

(Rha, ce style merveilleusement versatile d’Aragon, tour à tour lyrique, tendre, primesautier, ironique, sarcastique, grassement comique, argotique… L’exubérance du style indirect libre, et ses phrases courtes qui se déposent une à une comme les plumes d’un oiseau blessé…)

A la fin, ce qu’il reste de sublime dans cette histoire, au milieu de l’agitation vaine du monde, c’est bien l’amour d’Aurélien et de Bérénice, même s’il s’inscrit sous le signe de la mélancolie désabusée de l’auteur. Avec le poète, on peut bien s’exclamer : « Ce qu’il faut de regret pour payer un frisson » !

Comme à la fin des films, j’adresse un grand merci, premièrement à Galéa qui m’a la première donné le goût de ce roman (et je ne suis pas la seule si j’en crois cette émission des bibliomaniacs consacrée entre autres à Aurélien), mais aussi à Lili et Nathalie, sans le rendez-vous desquelles ce livre serait sans doute resté encore longtemps oublié dans ma PAL…

Allez voir aussi le billet de Rosa consacré à Aurélien ce jour.

Je ne pouvais évidemment clore ce billet sans ceci :

« Aurélien » de Louis Aragon, Folio Gallimard, 1989, 696 p.

Milena Agus / Paul Auster

Résultat de recherche d'images pour "jachère"Ce blog est un peu en jachère, vous l’aurez remarqué… C’est à l’image de mon expérience de lectrice du moment, devenue plus insouciante. J’abandonne certains livres, j’y reviens, je passe un long moment sur un autre… Plus de méthode qui tienne ! Plus de statistiques à alimenter ! Cela se passe juste entre moi et mes livres. Bref, j’ai fait l’école buissonnière et je m’en suis bien portée.

Mais maintenant c’est la rentrée, l’heure des bonnes résolutions, des cartables tout neufs et des règles qui brillent. Alors me revoilou, et pour me racheter de ces plages de silence (qui m’ont fait tant de bien), j’ai décidé de rédiger de petites chroniques de romans lus il y a quatre mois. Ne comptez pas sur l’exhaustivité ni sur une analyse très fine. Il m’est assez peu resté de ces deux auteurs que je souhaitais (enfin) découvrir, Milena Agus la Sarde, et Paul Auster le New-Yorkais. Et pourtant, ils ont imprimé leur petite marque dans mon esprit.

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« Mal de pierres » de Milena Agus, traduit de l’italien par Dominique Vittoz, éd. Liana Levi, 2007, 128 p. 

Un mince roman pour découvrir une auteur au nom et au pedigree bien intriguant : Milena Agus, dont la famille est « sarde depuis le paléolithique » précisait la 4e de couverture.

Dans une Sardaigne solaire mais bien isolée, l’héroïne attend le grand amour qui ne vient pas. Dans son village, certains la trouvent étrange et sa mère pense qu’elle est maudite. Ce n’est que pendant la Seconde Guerre mondiale qu’elle trouve à épouser un veuf qui a fui les bombardements sur Cagliari, mais elle le fait par raison. La passion attendra le Continent, au début des années 1950, où elle va soigner son « mal de pierre ». Et c’est au sanatorium qu’elle trouvera à célébrer la chair avec le Rescapé. Racontée par sa petite-fille, cette femme en manque d’amour reste un mystère tout au long du livre, même à la fin, quand une brèche dévoile un pan de réalité qui vient corriger le mythe familial. Son portrait par touches flamboyantes et fragiles l’entoure d’une aura d’exception, toute en dissonances. Le récit a des allures simples et retenues, sauf quand il lâche la bride aux sentiments et aux passions. Comme le feu qui couve sous la braise. Il m’a un peu déstabilisée par sa construction légèrement de guingois, sa concision. Je suis restée en-dehors de cette histoire, appréciée de l’extérieur comme une belle carte postale de la Sardaigne… (Les descriptions de la nature sauvage et de la gastronomie font bien envie !)

SEUL-DANS-LE-NOIR-–-PAUL-AUSTER

« Seul dans le noir » de Paul Auster, traduit de l’anglais par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2009, 192 p.

Ma bibliothèque m’a fourni un titre de Paul Auster (le seul en rayon), le grand romancier américain que-l’on-se-doit-d’avoir-lu-au-moins-une-fois, plus mince toutefois que son dernier opus 4321. (Et tant mieux, parce que moi les pavés en ce moment, ça me lourde).

« Seul dans le noir », un vieil homme ressasse des idées noires. August Brill est veuf, infirme, il s’est installé chez sa fille divorcée, qui héberge aussi sa propre fille traumatisée par la mort de son ex en Irak. Autant dire que l’ambiance est plutôt plombée. Avec un ton lucide et plein de recul, il analyse son parcours de critique littéraire, sa vie amoureuse et familiale. Fatigué d’entretenir les mêmes obsessions qui l’empêchent de dormir, il s’invente pour changer une fiction (lui qui a toujours critiqué celles des autres), une uchronie : dans une Amérique qui n’a pas connu la tragédie du 11 septembre, une terrible guerre civile ravage le pays. Un homme, venu du monde « réel » (c’est-à-dire post-11 septembre), est parachuté dans cette terrible réalité parallèle, chargé d’une mission bien spéciale. Evidemment, rêve et réalité s’entremêlent dans la tête d’August Brill et la fiction a la prétention de déborder de ses propres limites. Le problème c’est que ça s’est aussi un peu emmêlé dans ma tête avec le recul du temps, et je serais bien en peine de me rappeler des liens certainement hyper pertinents entre les divagations d’August sur la guerre ou l’amour, et sa « réalité » à lui, avec toute la distance qu’il y a entre lui – après tout, il est lui aussi une fiction ! – et moi (a priori je crois que je suis réelle, si vous êtes d’accord, tapez 1, si vous avez un doute, tapez 2…). Bref, c’est borgesien en diable ! J’ai bien aimé cependant les passages où le narrateur revenait sur son parcours, ça m’a fait penser au roman de sa femme, je veux dire, de la femme de Paul Auster (Un été sans les hommes).

L’ensemble m’a paru un peu décousu et finalement assez oubliable, mais je ne serais pas contre retenter un roman de Paul Auster. Auriez-vous un titre à me conseiller ?

 

Les oiseaux morts de l’Amérique, de Christian Garcin

Les oiseaux morts de l'AmériqueC’est fou comme le fait de bloguer peut vous changer vos habitudes de lecture et vous pousser à sortir de votre zone de confort. Tenez, moi par exemple. Il y a quelques années j’aurais très rarement bougé d’un iota de mes auteurs fétiches. Et voilà-t-y pas que, comme l’a fait Lili récemment, je saute dans l’inconnu, j’ose, je me montre d’une audace folle : j’emprunte à la bibliothèque un livre qui vient de paraître, d’un auteur inconnu au bataillon (enfin, le mien de bataillon, car il est tout de même reconnu dans le milieu, Garcin), et dont je n’ai encore lu aucune critique. La révolution, en quelque sorte.

Eh bien figurez-vous que la révolution me va bien au teint car j’ai frôlé le coup de coeur pour ce roman taille S (un tour de tranche qui convient bien à la fille qui marine dans son Proust depuis des mois). C’est l’histoire d’un homme qui tient peu de place en ce bas-monde : à 70 berges passées, Hoyt Stappleton vit dans un collecteur d’eau à la périphérie de Las Vegas. Sa « petite vie misérable et paisible » est à l’antipode de la capitale du fric et de la débauche. Ses possessions personnelles tiennent dans un baluchon et il ne parle qu’aux grillons et à une famille de mulots qui campent à proximité. Ses compagnons d’infortune en savent peu sur lui, si ce n’est qu’il est un aficionado des voyages dans le futur : non seulement il a lu tous les ouvrages de prospective sur le sujet, mais il se transporte lui-même en pensée dans les siècles, voire les millénaires à venir, et ce qui est sûr, c’est que le pire peut arriver.

« Du centre-ville de Las Vegas jusqu’à la périphérie, les voies ferrées désertes, les no man’s land et les échangeurs autoroutiers, tout un réseau d’égouts et de collecteurs d’eau de pluie traversait la ville de part en part, trois cent vingt kilomètres en tout, des canalisations allant de tuyaux de soixante centimètres de diamètre à des tunnels de trois mètres de haut sur six de large dont beaucoup étaient habités, dessinant un monde souterrain en partie inexploré et secret, une ville bis, un envers du décor à l’ombre des lumières et des paillettes clignotantes du Strip. » (p. 11)

Ce voyageur sans bagage explore aussi l’envers d’une cité mégalo plantée en plein désert du Nevada : avec lui, on arpente les perspectives nues et poussiéreuses des avenues éloignées du centre, les arrières délabrés des motels anonymes, les terrains vagues. Plusieurs vétérans de plusieurs guerres se retrouvent pour partager le même bout de tunnel en guise de toit, boire, évoquer les séquelles des combats et se bagarrer. Hoyt, lui, a fait le Vietnam. Il ne parle jamais de son passé. Mais quand il se décide à emprunter le sens inverse dans ses voyages temporels, ses souvenirs le ramènent à une belle matinée de 1950 dans une cuisine ensoleillée, assis à boire son bol de chocolat, sa mère à ses côtés. Et de cette exploration du passé, il rapporte des pépites tout comme de troublantes trouvailles, enfouies depuis longtemps dans son inconscient. Sous les auspices bienveillants d’une fée bleue plantée au sommet d’un motel en ruine, les différentes strates de temporalité semblent vouloir se tordre, le passé remonte à la surface et embrasse le présent, les coïncidences abondent, et les apparitions sont aussi fugaces que les vérités sont enchevêtrées les unes aux autres.

« Peut-être la ville était-elle à présent truffée d’intersections entre passé et présent, de filons dans la niche temporelle qui ne demandaient qu’à être forés. Pendant quelques secondes, il demeura installé dans la plénitude de cette évidence, si aléatoire pourtant, hésitante et fragile comme un vol de chauve-souris. Puis il secoua la tête, et fit demi-tour. Le trafic et les bruits de la rue se réinstallèrent progressivement. Il passa le portail, rejoignit Sahara Avenue et se dirigea vers les lumières du Strip. » (p. 77)

Sans emphase, avec une grande économie de moyens, comme ces scènes anodines de SDF prenant leur café au soleil à côté d’une autoroute, Christian Garcin ouvre mine de rien quantité de « dossiers » dans cette histoire d’un vieil homme et l’amer : conscience écologique, avec la mise en scène de la surconsommation et du dépouillement, de l’angoisse apocalyptique ; considérations physiques et métaphysiques sur le temps et l’espace par où s’engouffre une part de magie ; récits croisés d’anciens combattants dont les guerres tracent chacune un sillon dans l’éternel champ de bataille de l’histoire ; roman familial d’amour et d’amitié aux personnages attachants ; intrigue à rebondissements ; morceaux de poèmes… Et pourtant, il ne s’agit ni d’une épopée, ni d’une saga, ni d’un roman-fleuve, juste d’un conte américain à la Steinbeck.

« Dessiner le silence : c’était son vrai projet. » (p. 107)

La morale de cette histoire est évanescente et se prête à plusieurs interprétations. Et c’est pourquoi on a envie de prolonger un peu notre séjour au bord d’un collecteur d’eau, sous un soleil de plomb, en compagnie de Hoyt et des autres…

La jolie critique de Télérama, celle de Charybde

« Les oiseaux morts de l’Amérique » de Christian Garcin, Actes Sud, janvier 2018, 220 p.

Seule Venise, de Claudie Gallay

107232849Une femme abandonnée par l’homme de sa vie met tout son argent dans un voyage pour voir Venise (et y mourir ?) Sur place, elle se lie avec Dino, un libraire qui lui prête des livres, mais aussi avec les habitants de sa pension, tels que  Luigi le tenancier, Carla, une danseuse, et surtout Vladimir Pofkovitchine, un authentique prince russe en fauteuil roulant, qui ne sort jamais et ne souffre aucun retard au dîner.

« Venise, c’est un labyrinthe maudit. Je renonce à demander mon chemin. Je suis les pancartes indiquant le Rialto. Quand il n’y a plus de pancarte, j’avance à l’instinct. (…)
Le vent se lève. Brusquement. Une rafale suivie d’une autre. Le linge se met à battre aux fenêtres. Les draps, les tissus de couleur. Dans les venelles, les passants se hâtent, des ombres emmitouflées, hommes, femmes, impossible à dire. Les pas, le bruit des talons sur le sol.
Le cri étouffé d’un enfant.
D’un coup, les rues se vident.
C’est le vent.
La bora.
La violente.
Un volet claque quelque part au-dessus de moi. Un autre. Et puis une porte. Les pas s’éloignent.
Il est quatre heures et il fait déjà nuit. » (p. 48-49)

Sous forme de lettre adressée à … ? on suit les déambulations de la narratrice dans une Venise hivernale, enroulée dans sa brume, au gré des ruelles, des canaux et des ponts, sans cesse confrontée à la lagune dont les eaux bourbeuses l’aimantent jusqu’à la morbidité. Ses pas dessinent une géographie du hasard qui l’amène à sortir peu à peu de son marasme personnel pour accueillir les souffrances des autres, être touchée par leur résilience, et tenter (maladroitement) d’apporter son aide : la peinture de Zoran Music qui a connu l’enfer des camps, le désarroi amoureux et professionnel de Carla, la déportation des juifs de Venise pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est ainsi paradoxalement qu’elle renaît à la vie ; et à l’amour.

L’histoire la plus bouleversante est celle du prince qui perdit Tatiana, la femme qu’il aimait, au cours de la transhumance de sa famille fuyant la Révolution russe.

Bon à savoir si vous allez à Venise :

« Une table contre le mur, un peu à l’écart. Je commande des spaghettis alla sepia. Vous me dites que les seiches sont pêchées dans les zones les plus polluées de la lagune. Que leur chair est empoisonnée par le cyanure.
Qu’il faut savoir ça avant d’en manger.
J’en prends quand même.
Alors vous en prenez aussi. » (p. 259)

Claudie Gallay, ça commence toujours petitement. Des phrases courtes et hachées, attachées au réel le plus prosaïque et matériel, sans aucune intention lyrique, sans fioriture aucune. Les choses du quotidien prennent une ampleur inédite auprès des personnages en demi-teinte. Au centre (ou à la lisière ?), une femme taciturne, comme déshéritée et recroquevillée autour de sa blessure intérieure, un personnage presque repoussant (pour moi en tout cas). Et puis une étincelle s’allume, puis deux ; la magie se fraie un passage subrepticement. Elle naît des interactions humaines dont l’auteure capte l’essence non-dite, le pouvoir souverain des regards, des phrases anodines, des promenades et repas partagés, et de l’imaginaire. Et voilà qu’un destin romanesque au souffle puisé dans l’histoire tragique du XXe siècle fait irruption et chamboule lecteur et narrateur. Je retiendrai la beauté foudroyante de cette image : celle de deux amants se baignant dans un lac au-dessus du clocher d’un village englouti.

Cette image des eaux qui recouvrent tout : métaphore du passé sur lequel il est impossible de revenir ? Ou puissance de la vie sur les ténèbres ?

« Quelques heures, le reflux soulève la vase, arrache des épaisseurs de sédiments qui viennent des dessous même de la ville. Le prince dit que Venise est construite sur une forêt. Il dit aussi qu’un jour l’eau recouvrira Venise et qu’elle ne s’en ira plus. Sur les Zattere, les quais sont noirs. Du Campanile, on dirait que Venise se lave. » (p. 172)

Et Venise dans tout ça ? Symbole de mort et de résurrection, elle se révèle à travers sa matérialité : l’odeur de la lagune, le goût des cannellonis, la pureté des lignes architecturales et les tâches d’humidité sur les murs. Ses périphéries sont plus parlantes que les sites touristiques millionnaires : l’île aux chats (ancienne île aux fous), la gare maritime…

Après Une part de ciel (qui se passe tout entier dans un petit village de Savoie), et Les Déferlantes (dans le Cotentin), Claudie Gallay m’a de nouveau pris la main pour une échappée dans un lieu dont les circonvolutions épousent insensiblement les méandres de l’âme humaine. Jolie lecture !

Les avis d’Eve et de Florence.

« Seule Venise » de Claudie Gallay, Babel, 2006, 302 p.

Participation au challenge Petit Bac d’Enna dans la catégorie LIEU.