Sur les chemins noirs, de Sylvain Tesson

Sylvain T. est tombé à l’à-pic d’un toit suite à une cuite mémorable, et s’est retrouvé à l’horizontale sur un lit d’hôpital. Faisant serment, s’il s’en remettait, de traverser la France à pied (lui qui avait « passé vingt ans à courir le monde entre Oulan-Bator et Valparaiso »).

Les médecins, dans leur vocabulaire d’agents du Politburo, recommandaient de se « rééduquer ». Se rééduquer ? Cela commençait par ficher le camp.

Mais attention, Sylvain reste Tesson. Pas question de partir en balade digestive sur les sentiers battus. Lui il vise la France « hyper-rurale » pointée comme un handicap par un rapport sur l’aménagement des campagnes. Pour lui, cette hyper-ruralité est une merveilleuse promesse d’évasion.

L’ « hyper-ruralité » était mon occasion. Et c’était l’une des cartes du rapport que je tenais serrée contre mon coeur, comme la photo d’une fiancée. La carte promettait l’évasion. 

Notre écrivain voyageur a donc débusqué les « chemins noirs » de la France cachée, selon le titre d’un livre éponyme de René Frégni, l’écrivain cavaleur. Ce sont les voies les plus épargnées par l’ogre administratif qu’il abhorre, les sentiers les moins balisés, les traits les plus minces sur la carte. « La nature aime à se cacher », dit-il en citant Héraclite (oui, il est comme ça Tesson, il a quantité de références). Grosso modo il a suivi une « diagonale du vide » allant du Mercantour au Cotentin.

… il était absurde de connaître Samarcande alors qu’il y avait l’Indre-et-Loire.

Et il nous embarque à sa suite dans ce petit ouvrage déambulatoire et rêveur, pétri d’aphorismes et de piques à l’encontre de la modernité, nourri des quelques rencontres qu’il fait, malgré tout, dans les villages désertés : surtout des vieux et des tenanciers de café. Les premiers pas sont difficiles et réveillent des tas de douleurs dans son corps meurtri qu’il ne peut soulager par une rasade d’alcool, car il est au régime sec : c’est viandox ou grenadine au comptoir. Mais pour se rattraper il se saoule de lumière et couleurs qu’il décline en un délicat camaïeu selon les régions traversées, comme un traité de géographie à l’ancienne.

Les nuits dehors, pour peu qu’on les chérisse et les espère, lorsqu’elles couronnent les journées de mouvement, sont à accrocher au tableau des conquêtes. Elles délivrent du couvercle, dilatent les rêves.

La question qu’il martèle de ses pas têtus est simple, et pourtant si compliquée, jusqu’à la douleur : comment vivre à l’état sauvage dans une France qui ne l’est plus ? Comment retrouver l’âme d’un monde agreste disparu ? Il fait l’inventaire d’une société paysanne en voie de disparition. Parallèlement, il prône une éthique de l’évitement du monde moderne et appelle de ses voeux la formation d’une confrérie de dissidents qui attacheraient plus d’importance à la cueillette des champignons qu’aux gesticulations des puissants. Certains proches font un bout de chemin avec lui. C’est politique, mine de rien. Transparaît l’esprit d’un homme nostalgique d’un passé où un vagabond comme lui aurait pu crécher dans une grange après avoir participé aux fenaisons. Un passionné, un mystique. Un imprécateur aussi : tout panneau indicateur, tout axe routier, tout joggeur vêtu d’un sweat gore-tex se retrouve victime de ses sarcasmes.

Un rêve m’obsédait. J’imaginais la naissance d’un mouvement baptisé confrérie des chemins noirs. Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque. Dessinés sur la carte et serpentant au sol ils se prolongeraient ainsi en nous-mêmes, composeraient une cartographie mentale de l’esquive. Il ne s’agirait pas de mépriser le monde, ni de manifester l’outrecuidance de le changer. Non ! Il suffirait de ne rien avoir de commun avec lui.

L’auteur est un lettré, nous l’avons dit. La moindre graminée est un tremplin d’où il se projette vers les étoiles ; le lever du soleil après une nuit à la belle étoile fait se lever la lumière des poètes et des chercheurs de l’impossible qu’il cite à tout va, Villon, Pessoa, Herman Hesse, et tant d’autres. Moi, il m’a fait penser à des auteurs comme Thoreau, Giono, Saint-Ex, Kessel ou Romain Gary. Des idéalistes réalistes. (Et parfois même à des écrivains chouchous de la fachosphère : Vladimir Volkoff ou Jean Raspail. Oui, j’ai trouvé qu’il avait une petite touche réac parfois, et L’Express est d’accord avec moi).

À Andouillé, je m’intéressais à une innovation, installée au pied de l’église : une « machine à distribuer le pain » remplaçait la boulangerie. On mettait un euro dans la fente, on avait sa baguette. La machine avait été vandalisée. Moralité à la française : quand il manque de pain, le peuple se révolte ; quand il manque de boulangères, il casse les machines.

J’ai commencé à écrire ce billet dès le début de ma lecture, après avoir copié déjà pas moins de cinq ou six passages. C’est le genre d’auteur qui fait bouillonner en moi dix idées par page, comme autant de fenêtres qui s’ouvrent à la lumière d’un jour nouveau. Peut-être parce qu’il a longuement ruminé ses pensées au cours de sa marche solitaire et qu’il nous les livre d’un coup, polies et lourdes comme des galets. Et de leur choc naissent des étincelles.

Ainsi, malgré les régulières imprécations d’un homme exaspéré par le monde moderne (pas aussi zen qu’il le souhaiterait, le bonhomme, ça doit être le manque d’alcool), j’ai profondément savouré ce livre à la prose précise et truculente et aux envolées lyriques, surtout quand il croise le museau d’une vache ou la face cachée de la terre.

Je vous livre quelques tranches paysagères :

Les monts du Ventoux :

Les vautours étaient en chouf dans le ciel déjà blanc quand je me mis en marche. J’avais passé une bonne nuit, le nez dans le thym et, en une heure joyeuse, j’atteignis une échancrure dans une échine calcaire : le « Pas du Loup ». Les mûres faisaient baisser ma moyenne kilométrique. Je m’arrêtais à chaque buisson. La gourmandise faisait saigner mes mains. Le danger de se faire griffer pour la jouissance d’un fruit me rappelait quelque chose : une histoire d’amour. C’était le seuil d’une journée de plein feu estival, sans autre impératif que d’avancer un peu. Sans quiconque à informer, sans réponse à donner. Une journée dehors, c’est-à-dire à l’abri.

L’Aubrac :

Chaque matin, le soleil escaladait une barrière de nuages et peinait à passer la herse. À midi, c’était l’explosion. L’Aubrac, cravaché de rayons, me projetait en souvenir dans les steppes mongoles. C’était une terre rêvée pour les marches d’ivresse. (…) Le ciel roulait un air de gaz pur, lavé par les pluies de la nuit, premiers essorages de l’automne. Les herbes claquaient, électrocutées de vent, le soleil tournait et les rafales, chargées de photons, épluchaient mes idées noies, emportaient les ombres.

La Touraine :

Le moment était romanesque : un chemin se perdait et nous nous y sentions bien car il n’offrait aucun espoir. Seulement le jaillissement des songes. Beaulieu-lès-Loches, Azay-sur-Indre : la rivière déroulait ses caresses. À l’aube, les corbeaux nous réveillaient (anonymement, bien-sûr) et nous repartions dans le paysage. Il procurait l’impression d’une douceur, d’un grand secret sage, d’une indolence lointaine, c’était un pays pour oiseaux timides. Les cours d’eau eux-mêmes frôlaient les rives avec des grâces aimantes. Seules les musaraignes avaient des hardiesses quand elles grimpaient sur nos sacs, affolées par les odeurs de boulangerie.

Le Mont Saint-Michel

La Sée marqua un angle, le Mont-Saint-Michel jaillit au-dessus des herbes. Le stupa magique était là. Et des nuées de passereaux explosant dans l’air salé jetaient leurs confettis pour le mariage de la pagode avec la lagune. C’était le mont des quatre éléments. À l’eau, à l’air et à la terre s’ajoutait le feu de ceux qui avaient la foi.

Et puis, comment ne pas aimer un homme qui livre une phrase proverbiale, digne de figurer dans les pages roses du petit Larousse, sur le pays de mes aïeux : «  En Normandie, toute la question est de se trouver du bon côté de la vitre. »

Une Bruxelloise a aimé ce partage « d’une traversée inédite faite d’efforts et de plaisir », ce « voyage né d’une chute » (joli mot), Aifelle l’a trouvé « donneur de leçons » sur l’époque actuelle, Hélène salue l’invitation à sortir des chemins battus (mais goûte moins l’utopie du passé), Keisha a tout simplement « adoré ce bouquin ».

« Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson, Gallimard, 2016, 142 p.

La Survivance, de Claudie Hunzinger

Il est des livres qui vous font signe, discrètement mais avec insistance. Découverts au détour d’un blog, presque aussitôt achetés et lus dans la foulée, sans passage par le purgatoire de nos bibliothèques personnelles (j’ai nommé la « PAL », pile, purgatoire ou pilori à livres, dans lequel les pauvrets passent parfois de longues années sans être ouverts).

La Survivance est de ceux-là. Je l’ai repéré sur le blog de Dominique à partir de son récent billet sur Les grands cerfs de la même autrice. J’ai immédiatement accroché au titre de celui-ci, sa tonalité grave (la survie) mais aussi très poétique avec son final en « ance » (oh la nuance seule fiance le rêve au rêve… hello Verlaine). Et puis le résumé me tentait bien : Jenny et Sils étaient libraires, et ne le sont plus. Maintenant ils sont un (vieux) couple d’idéalistes ruinés qui n’ont d’autres recours que d’aller s’installer dans leur cabanon perché dans le massif du Brézouard (dans les Vosges et c’est très rude) en compagnie de leur chienne Betty et de leur ânesse Avanie, et des piles de livres. Quarante ans plus tôt, ils avaient tenté la même aventure avec une ânesse nommée Utopie, pour abandonner au bout de sept mois. L’écart entre le nom des deux ânesses illustre le passage du temps et des illusions.

J’avais rapporté pour Avanie une brassée de foin qui datait du temps d’Utopie. Jamais je n’aurais pensé nourrir un jour la mélancolie avec la dinguerie d’autrefois.

J’aime ces récits de lutte pour la vie, de confrontation à la nature quasi sauvage : « Il y a quelque chose d’excitant, de suffocant dans la lutte pour la vie : plus d’écran entre elle et nous. On devient la vie. » Et ce côté saugrenu : tout ça se passe en France et non pas dans de lointaines contrées exotiques ; il est donc possible de vivre à la marge de notre société contrôlante, techno et aseptisée.

Mais cette liberté a un coût. Jenny et Sils sont des clandestins dans leur propre chez-eux, le maire de la commune la plus proche ne se doutant même pas de leur présence dans cette zone classée inhabitable car dangereuse (et zone de chasse). Chaque geste du quotidien devient une véritable aventure, voire une peine de galérien, quand on n’a ni eau ni électricité : dégager la neige, couvrir le toit qui baille, produire sa nourriture, pomper l’eau, se laver, protéger les récoltes, s’éclairer à la lueur de la lampe à huile, se réchauffer à la chaleur d’Avanie, dont les longues oreilles sont un langage en soi. Quand la vie est trop rude, il y a toujours les livres et la tendresse qui les unit.

En retour la nature leur offre des moments de grâce absolue. L’acmé en est la rencontre d’un clan de cerfs sur la piste desquels Jenny se lance avec patience, respect, et même admiration amoureuse… Cela en fait un beau texte de nature-writing.

Le couple n’est pas complètement coupé du monde. Il y a les descentes en ville pour faire les courses indispensables. Cette retraite « forcée » de la civilisation s’accompagne d’un vague sentiment catastrophique : climat détraqué, attentats qui couvent au loin… L’autrice symbolise ce sentiment apocalyptique par l’incendie du Musée Unterlinden de Colmar, dans lequel l’inestimable retable d’Issenheim peint par Grünewald a péri… (Eh bien figurez-vous que je me suis faite avoir comme une bleue : cet incendie est imaginaire !!! Ouf !!!) Le compagnon de la narratrice est inconsolable et se lance dans des recherches acharnées et alchimiques sur les pigments naturels utilisés par le maître allemand, qui aurait séjourné dans le Brézouard.

Retable d’Issenheim, la Crucifixion

D’après lui, une chose était sûre : Grünewald avait respiré l’air d’ici. Il s’était lavé dans l’eau du torrent. Il avait bouffé du sanglier aux cèpes, de l’omelette aux mûres, celle de l’histoire que raconte Walter Benjamin, d’un enfant-roi, forcé à fuir avec sa cour, et qui sur la route de l’exil trouve refuge dans la forêt. Une vieille femme les accueille. Elle leur prépare une omelette aux mûres. Ayant retrouvé son royaume, le roi, devenu vieux, demande à son cuisinier de lui refaire une omelette pareille, la meilleure de sa vie. Impossible, répond le cuisinier, « car comment pourrais-je l’assaisonner avec tout ce dont tu t’es délecté jadis avec elle : le danger de la bataille et l’esprit en alerte du fugitif, la chaleur du foyer et la douceur du repos, le présent étrange et le sombre avenir ? »

Ce récit est pour moi un petit bréviaire philosophique. Parce que Claudie Hunzinger ne se contente pas de narrer les aléas de ses personnages (ses avatars ?) Elle parle aussi de livres, d’auteurs et d’art, par petites touches. Je retiens cette citation « en forme de grand huit » de Robert Filliou, qui me semble résumer tout l’esprit du roman : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Elle délivre des leçons de vie au détour d’un sentier : la force d’âme que requiert une telle vie dépouillée, quand on a soixante ans et pas toutes ses dents ; la joie qui en découle aussi.

J’ai corné des tas de pages.

Hélène a aussi aimé cette « ode à la vie », Keisha a dévoré ce livre très beau et assez inclassable, Aifelle recommande absolument ce curieux roman à « l’écriture puissante et poétique », Ritournelle salue ce « magnifique plaidoyer pour la littérature », À Fleur de mot a d’abord été déstabilisée, puis séduite par l’écriture chaleureuse et le dynamisme communicatif de la narratrice.

« La Survivance » de Claudie Hunzinger, J’ai Lu, 2014, 251 p. 

Le restaurant de l’amour retrouvé, d’Ito Ogawa

Le thème choisi pour ce blogoclub du 1er mars, la littérature japonaise, me convenait bien ; je ne m’y connais pas beaucoup en auteurs japonais, mais de Murakami à Ogawa (Yoko), ils m’intriguent suffisamment pour que j’aie envie d’en savoir plus. Le titre qui a recueilli le plus de suffrages ne fait pas dans l’intrigant (à mes yeux) mais relève plutôt d’une veine qui connaît son petit succès depuis quelques années : le roman et/ou film autour de la bonne bouffe (mais attention, la bonne bouffe feel-good, pas La Grande Bouffe, beaucoup trop subversive). Je pense à Julie et Julia et son film éponyme avec l’inénarrable Meryl Streep, mais aussi le pionnier du genre, Le Chocolat.

D’ailleurs, grâce à mon moteur de recherche, j’apprends que Le Chocolat est l’adaptation d’un livre, et que Le restaurant de l’amour retrouvé a été adapté au cinéma. Comme quoi ! Le genre culinaire se porte aussi bien en littérature qu’au cinéma ces temps-ci. Serait-ce parce que la gastronomie est la dernière valeur qui nous rassemble ? Papilles de tous les pays, unissez-vous ? Faites la cuisine, pas la guerre ?

M’enfin, trêve de considérations à la sauce « café du commerce ». Je suis là pour vous parler de ce petit roman frais comme une goutte de rosée, donnant la parole à une jeune narratrice fort démunie après le largage de son amoureux (point de départ du roman). Ce dernier a poussé l’indélicatesse jusqu’à vider leur appartement de tout ce qu’il contenait, emportant dans sa fuite les précieux ustensiles et ingrédients de cuisine de Rinco, papier sulfurisé compris, en plus de toutes ses économies précieusement accumulées dans un bas de laine. De douleur, Rinco en perd sa voix. Elle n’a d’autre solution que de revenir dans son village natal qu’elle a fui dix ans auparavant, sa précieuse « jarre de saumure » sous le bras (seul bien ayant échappé au ratissage de l’ex-petit copain). Keskecékça ? la jarre de saumure sert à la fermentation des fruits et légumes ; celle de Rinco datant de l’ère Meiji, ses champignons ont plus de cent ans, ce qui leur confère une valeur inestimable apparemment (Petit détail amusant : il paraîtrait que les mains des femmes qui viennent d’accoucher contiennent de précieux lactobacilles pour la fermentation des aliments ! Je devrais m’y mettre !).

Dans ce lieu entre mer et montagne, elle se décide à réaliser son rêve : monter un restaurant pas comme les autres, avec une seule table, où elle concocte les menus en fonction du « profil » des clients qui, s’ils le veulent, peuvent ensuite rester dormir. Et la recette fonctionne ! La cuisine de Rinco a le don d’éveiller non seulement les papilles mais aussi les sentiments enfouis au fond des coeurs (même celui d’un lapin anorexique).

… avant de cuisiner, je suivais toujours le même rituel. J’approchais mon visage, mon nez, des aliments, j’écoutais leur « voix ». Je les humais, les soupesais, leur demandais comment ils voulaient être cuisinés. Alors, ils m’apprenaient eux-mêmes la meilleure façon de les accommoder.

Ce n’était peut-être qu’une illusion, mais j’entendais bel et bien leur voix ténue. Ensuite, je m’agenouillais en esprit et priais les divinités de la cuisine.

Pour moi, ce roman est bien japonais dans la mesure où l’acte de cuisiner se distingue peu d’une forme d’art, et même d’une pratique spirituelle. Les trois sont liés et forment tout le charme délicat de ce roman parsemé de descriptions très « haïku-esques » de la nature et des ingrédients. Les énoncés de recette sont des petits chefs d’oeuvre de littérature culinaire qui m’ont fait saliver dès la première page, alors même que je suis loin de connaître toutes les subtilités de la gastronomie japonaise (ça me donne envie de découvrir autre chose que les sushis, tiens !)

Exemple de menu :

Cocktail à la liqueur de matatabi

Pomme en saumure

Carpaccio d’huîtres et d’amadai

Samgyetang de poulet de Hinai entier au shôshû

Risotto de riz nouveau à la poutargue

Selle d’agneau rôtie et champignons sauvages sautés à l’ail

Sorbet de yuzu

Tiramisu au mascarpone avec sa boule de glace à la vanille

Expresso serré

Je ne saurais cependant dire avec précision où se situe la frontière entre la poésie et la fraise tagada, dans ce roman. Certains passages descriptifs se rapprochent dangereusement de la seconde, et les bons sentiments saupoudrés dans l’arrière-cuisine de ce restaurant sont parfois légèrement écoeurants. Le ton peut sembler naïf. Mais ici, je doute de mon propre ressenti parce qu’il s’agit là peut-être d’un aspect de la sensibilité nippone que je ne saisis pas bien (comme dans le roman de l’autre Ogawa). Après tout, on est bien dans le pays d’Hello Kitty. Ce qui est drôle, c’est que ce côté très kawaï se combine avec des détails assez crus et incongrus, qui tombent comme un cheveu sur la soupe miso (comme le « bébé pistolet » ou la fin d’Hermès, entre autres). Bref, j’ai eu l’impression de lire un roman bien postmoderne où tout est ramené sur le même plan, le jugement éthique curieusement absent, et la philosophie se résumant à « la cuisine nous rassemble », « profitez de chaque petit bonheur » et « vivez vos rêves » (avec un soupçon de déférence envers les aînés, on est au Japon tout de même).

Le simple fait de remettre sur ses pattes un cloporte coincé sur le dos était pour moi une joyeuse rencontre. La chaleur d’un oeuf fraîchement pondu contre ma joue, une goutte d’eau plus belle qu’un diamant sur les feuilles mouillées de rosée, une dame voilée cueillie à l’orée d’un bosquet de bambous, son superbe capuchon pareil à un dessous de verre en dentelle flottant dans mon bol de soupe miso… la moindre petite chose me donnait envie de déposer un baiser sur la joue du Bon Dieu.

Alors voilà, je l’ai lu somme toute avec plaisir ce roman, c’était parfait pour les jours qui ont suivi la naissance de Junior, comme un bonbon acidulé qui se déguste tout seul et nous transporte brièvement ailleurs. Et selon l’expression consacrée (mais dans le sens littéral du terme), je suis restée sur ma faim !

« Le restaurant de l’amour retrouvé » d’Ito Ogawa, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, Picquier Poche, 2015, 254 p.

Les billets des autres participants : FlorenceLili

Chien-loup, de Serge Joncour

9782081421110Juillet 1914. Jamais de tels cris n’étaient descendus depuis les collines. Jamais on n’avait entendu beugler comme ça. Vers minuit, au village, les premiers hurlements résonnèrent depuis les hauteurs, des hurlements lointains, qui à l’évidence se rapprochaient. Les anciens eux-mêmes ne déchiffrèrent pas tout de suite ce hourvari, à croire que les bois d’en haut étaient le siège d’un furieux sabbat, une rixe barbare dont tous les acteurs seraient venus vers eux.

(Incipit)

Été 1914 – été 2017.

Un siècle sépare ces deux époques et pourtant, à Orcières dans le Lot-et-Garonne, le temps semble s’être arrêté. Quand Lise et Franck parviennent au gîte qu’ils ont loué, niché au sommet d’un mont presque infranchissable, ils se retrouvent face à la nature la plus sauvage qui soit : pas de voisin, pas de réseau, une vieille maison de pierres inhabitée depuis longtemps et un silence « cosmogonique » que viennent seulement troubler des bruits d’animaux la nuit. Tout de suite un étrange chien-loup semble les adopter. Au village de Limogne, on est plutôt réticents de les savoir à Orcières. Et pour cause, ce mont est réputé porter malheur. Pendant la guerre de 14, un dompteur allemand et ses huit fauves ont créché là-haut, du temps où le village d’Orcières-le-bas existait encore…

Alternant la narration entre les deux époques, Serge Joncour recrée un univers sensoriel livré aux pulsions les plus primitives : feulements des lions et des tigres, odeurs musquées, flamboiement de la végétation livrée à elle-même, instincts de chasse avivés, peurs ancestrales, désirs vitaux, complicité entre l’homme et l’animal… Dans le causse, tout y passe.

Les chapitres consacrés au temps de la guerre vécu par les femmes, les vieux et les enfants au village (et par les animaux !) sont des pépites d’histoire culturelle, par le bas, le biais, voire le non-humain. L’auteur se saisit merveilleusement de ce courant actuel qui cherche à faire l’histoire des corps, de tous les corps : les millions de corps de soldats malmenés dans les tranchées et exposés à la présence incessante de la mort sont mis en miroir avec les corps épuisés des femmes qui doivent se charger du travail des hommes et de perpétuer la vie à bout de bras. Quant aux corps animaux en tout genre, on voit combien ils sont étrangers aux calculs humains dans leurs instincts (y compris carnassiers) mais pourtant pris dans les rets de la guerre, ou des appétits humains : bétail livré au feu du champ de bataille, vieilles carnes, boeufs voire éléphants que l’on utilise pour le labour, tendres brebis que l’on dissimule dans l’estive pour les soustraire aux gendarmes, loups que l’on craint toujours au début du 20e siècle… Et ces corps puissants de fauves dont la menace comme l’attrait magnétique planent sur Orcières et viennent troubler le corps réprimé de la veuve de guerre… Où l’on voit que, quoi qu’on y fasse, le lien homme-animal est très profondément ancré.

« Du jour au lendemain, les hommes basculèrent dans la barbarie et la fureur, et la mort, ce microbe peu subtil qui enjambe allègrement la barrière des espèces, faucha en quatre ans de guerre des générations d’hommes en même temps que des millions de chevaux, de boeufs et de mules, tout autant que des chiens, des pigeons et des ânes, sans compter tous les gibiers coincés dans la démence des feux, toute la faune sauvage surprise par les bombardements, les légions de proies immolées sans même avoir eu l’honneur d’être chassées, aussi bien des chevreuils que des renards, des lièvres anéantis dans les territoires incendiés, alors que les autres se faisaient braconner par des ombres qui cherchaient de quoi manger. »

Ce contexte archaïque de la guerre contraste avec la narration de 2017, bien évidemment, et vient apporter un suspense légèrement inquiétant sur l’issue des vacances de Lise et Franck, ce couple de quinquagénaires parisiens bien de leur époque. On rit de la scène d’arrivée au gîte, où un Franck en panique quadrille le mont malgré les broussailles qui le lacèrent, à la recherche d’une connexion réseau pour son smartphone. Lise est pour sa part enchantée de l’absence totale de civilisation car elle veut retrouver l’état de Nature. Eh oui, au début du 21e siècle, on n’a plus peur du loup mais des ondes, des OGM et des ogres que sont Netflix et Amazon pour un petit producteur de cinéma comme Franck. L’auteur a le chic pour épingler nos manies, nos réflexes et nos gestes bien modernes. Ceci étant, les instincts ataviques reprennent le dessus au fil des jours passés à Orcières… Saviez-vous que les chevreuils aboient un peu comme des chiens ? Chassera bien qui chassera le dernier !

« Sans plus le moindre sang-froid il se mit à marcher de long en large pour essayer d’attraper du réseau quelque part, il tenait le téléphone tendu devant lui, comme une télécommande pour rallumer le monde. »

Je savais déjà combien la prose de Joncour était goûtue et son personnage principal masculin d’emblée sympathique ; et combien cela s’harmonisait avec son propos qui tourne autour du surgissement d’un désir super-vital au coeur de notre monde über-virtuel. On touche là à une façon d’écrire qui fait attention à la prosodie, à la cadence de son mouvement, et c’est aussi savoureux à lire que d’imaginer des galets roulant sans fin dans du velours. Mais son précédent roman, Repose-toi sur moi, m’avait un peu perdue dans les méandres de son intrigue apprêtée. Ici cette histoire tenue et tenace d’un coin maudit du Lot m’a davantage captivée, ainsi que la correspondance entre deux époques, et le décalage du point de vue en direction d’un monde à la lisière de la sauvagerie. Mais la véritable sauvagerie, est-elle animale ou humaine ? Telle est la question qui traverse tout le livre. En tout cas, aucun personnage (humain s’entend) n’est vraiment inoubliable, tous semblant finalement superficiels au regard de l’intensité minérale, végétale et animale de l’endroit.

Je n’avais vu passer ce roman de la rentrée littéraire, ni sur les blogs, ni sur les étals des libraires. C’est finalement ma petite bibliothèque de village dont je me ris si souvent qui me l’a mis sous les yeux et je l’en remercie. Joncour est décidément un auteur à guetter, mais qui me surprend à chaque fois.

Et vous, l’avez-vous lu ?

« Chien-loup » de Serge Joncour, Flammarion, 2018, 476 p. 

Elizabeth Von Arnim, Fräulein Schmidt and Mr Anstruther

20170201_170419Ne vous laissez pas rebuter par ce titre ingrat. C’est une vraie petite pépite 1900 à laquelle nous avons ici affaire. Que je sache, ce roman n’a pas été traduit en français, et c’est bien dommage pour le lectorat non anglophone ! C’est devenu rare que je m’attache si affectueusement à un personnage de roman, mais là, la « Fräulein Schmidt » du titre m’est allée droit au cœur ! J’ai fait la connaissance de Rose-Marie Schmidt, 25 ans, allemande évidemment (mais anglaise par sa défunte mère), native de Jena, ville illustrée par les faveurs du grand Goethe en son temps, dont le patronage glorieux recouvre de ses rayons toute la cohorte d’universitaires que la ville abrite, jusqu’à l’obscur professeur que Rose-Marie a pour papa chéri.

Le roman est composé des lettres que Rose-Marie envoie à un certain Mr Anstruther, jeune aristocrate anglais – dont on n’a pas les réponses, ce qui donne tout le sel à certains passages. Au début, Rose-Marie est folle amoureuse de Roger Anstruther, qui vient de passer un an à Jena, hébergé dans la maison du père et de la belle-mère de la jeune fille, une pratique prisée par les jeunes Anglais bien nés de l’époque pour apprendre la langue de… Goethe justement. Or Anstruther vient de repartir pour l’Angleterre, la laissant avec un baiser et une promesse de mariage. Les premières lettres sont donc empreintes de l’euphorie sentimentale de la jeune fille qui découvre un monde nouveau, l’amour, et des horizons plus vastes l’extirpant de la vie monotone et modeste qu’elle mène. Et puis, et puis… les situations et les sentiments évoluent (de toutes façons la Saint-Valentin est une fête commerciale), et c’est une Rose-Marie à la tête froide et au caractère affirmé qui apparaît et qui correspond désormais non plus avec « Dearest Roger », mais avec « Dear Mr Anstruther » : une Rose-Marie d’une pétulance, d’une vivacité, d’une drôlerie, d’une ironie jubilatoires !

***Ouverture de la parenthèse « vieux jeu avant l’heure et j’assume » : on a oublié, à l’heure des sms et des réseaux sociaux, combien les gens, il y a un siècle, maîtrisaient l’art épistolaire et la faculté de mettre en scène leur quotidien de façon extrêmement vivante, bien tournée et dans les moindres détails. Evidemment il s’agit d’une fiction rédigée par une romancière consommée, mais j’imagine qu’Elizabeth Von Arnim devait se livrer dans ses lettres à la même fantaisie, à la même débauche de descriptions prises sur le vif mêlées de ses pensées et mouvements d’âme les plus fortuits, témoigner du même coup d’œil très sûr sur le grotesque de la vie et de ses congénères, tutoyer les cimes en citant des extraits de poèmes appris par cœur, et survoler en rase-motte les aspects les plus prosaïques de l’intendance, passer du coq à l’âne sans crier gare… Un exemple : Rose-Marie commence à évoquer indirectement ses peines de cœur qu’elle clôt d’un sec « Let us, Sir, get back to our vegetables« , à partir duquel elle poursuit une séquence hilarante où elle raconte comment elle et son père sont passés au régime végétarien – par conviction, car elle a lu un livre vantant le végétarisme, mais aussi par souci d’économie, son père et elle étant assez démunis sur le plan financier – et les conséquences tragicomiques de ce régime : son père déplorant par exemple le « caractère pédestre » de certains fruits provenant du verger du voisin, voulant dire par là qu’ils sont infectés de bestioles en tout genre !

Rose-Marie se révèle être une femme d’une grande force d’âme, capable de jouir de l’instant présent (notamment du spectacle de la nature) et de revendiquer sa liberté d’esprit, même dans les conditions peu enviables que l’époque et le lieu lui réservent : femme célibataire, fille d’un pauvre professeur qui n’arrive jamais à vendre les livres qu’il écrit, enfermée dans un milieu très provincial aux vues étroites (avis à celles et ceux qui font des feminist studies : intéressez-vous à ce roman dont le sous-titre indique qu’il s’agit des lettres d’une « femme indépendante »). On fait connaissance avec tout un petit monde : Johanna la bonne des Schmidt et son fiancé le joueur de trompette ; Vicki, la petite voisine, fille déchue de l’aristocratie prussienne ; les commères de Jena déblatérant dans le dos des gens ; le frère guichetier de Papa Schmidt ; Joey, le stupide fils de parvenus anglais, et j’en passe, et des meilleurs, tous croqués en finesse par Rose-Marie. Elle mêle un incontestable humour anglais (understatements en pagaille, ton pince-sans-rire, bref, les amateurs comprendront) avec un enthousiasme énergisant qui résonne de façon très germanique (allez pour une petite louche de clichés ^^) : mais après tout, Von Arnim qui était britannique de naissance, a vécu de nombreuses années en Allemagne par son mariage, et donc devait connaître d’assez près la société qu’elle décrit… Du coup je l’aime encore plus qu’après ma lecture de son beaucoup plus connu Avril enchanté !

Je ne vous révélerai pas les aléas de la relation de Rose-Marie avec Mr Anstruther, pour vous laisser la possibilité de profiter pleinement de la lecture que vous ferez, je l’espère très prochainement, de Fräulein Schmidt and Mr Anstruther. Car oui, si vous lisez l’anglais, si vous trouvez ce livre, ruez-vous dessus sans y réfléchir à deux fois : vous rirez, vous sourirez, vous vous délecterez, et vous vous ferez une grande amie de papier ! (Ça commence à faire un peu « pub des années cinquante » mon panégyrique, mais qu’importe, j’en rajoute : ) >>> sous certaines conditions, j’envisage de le prêter à qui veut, signe de l’estime que je porte à ce roman, qui gagne à être largement connu !

Premier livre de l’année 2017, premier coup de cœur ! 

« Fräulein Schmidt and Mr Anstruther » d’Elizabeth Von Arnim, Virago Press, 1983 (1e éd. 1907), 379 p.