Les Bourgeois, d’Alice Ferney

Detail

Ils sont dix, nés d’Henri et Mathilde Bourgeois, dans le Paris de l’Entre-deux-guerres. Bourgeois ils le sont par leurs moeurs, leurs idéaux, leur éducation, axée sur l’effort et l’honneur (notion pourtant considérablement mise à mal au cours du XXe siècle). Ils vivent les événements contemporains de façon parfois décalée, avec leur propre rythme et les lunettes de la classe sociale à laquelle ils appartiennent, mais ils débordent de vitalité et tracent leur chemin avec droiture « aux places favorites de la société bourgeoise – l’armée, la médecine, le barreau, les affaires » nous dit la quatrième de couverture.

De plus en plus, les Bourgeois vivaient à contretemps, qui faisaient des enfants comme si la chose allait de soi. (p. 410)

Cette force vitale va les aider à surmonter les remous et traumatismes de l’histoire (la petite comme la grande) : le deuil de la mère, qui meurt en donnant la vie à son dixième enfant durant la Drôle de Guerre ; la guerre justement qui bouleverse les plans d’avenir et confronte à l’horreur et à la perte ; les accidents ; les blessures d’enfance ; la décolonisation ; mai 68 et ses suites… À leur tour ils se marieront pour la plupart, et certains auront même beaucoup d’enfants, quoique moins que leurs parents. Et puis ils deviendront grands-parents, et certains achèveront leur vie terrestre dans le temps du roman.

Je me demande toujours si vraiment l’on se prépare à la mort. Il paraît que cette idée répandue est un leurre : la mort serait si étrangère à la vie qu’on ne pourrait en réalité la penser et qu’il ne servirait à rien de l’apprivoiser, ce que l’on apprivoise d’elle n’étant jamais elle. (p. 13)

Sur cette valse du cycle de la vie (naissance, vie, mort), Alice Ferney donne le point de vue d’une narratrice impersonnelle – qui pourrait bien être elle – alternant entre le présent et le passé. Cela donne une profondeur particulière à l’exercice de la biographie familiale, et en même temps décentre l’attention du moment « où les choses se font » pour nous donner à considérer la brièveté d’une vie humaine, même quand elle dépasse son terme admis. Car le roman commence avec la mort de Jérôme en 2013, le septième de la fratrie, et procure particulièrement le ressenti de Claude, son cadet immédiat, face à cette mort subite.

Elle savait comment la vie passe sur les hommes à la manière d’un vent si fort qu’il les pousse en avant sans qu’ils s’en aperçoivent, croyant demeurer immobiles, inchangés, immortels. Le vent du temps avait soufflé. Le petit garçon qui dans la cour des Invalides avait reçu la Légion d’honneur au nom de son frère défunt était aujourd’hui capitaine et prêt à mériter la même décoration. La guerre était de tous les temps. Elle était pour l’éternité le noir élixir de l’histoire. (p.139)

La narratrice remonte ensuite dans le passé, à la racine de cette nombreuse fratrie, et tout d’abord aux parents, Henri et Mathilde, nés à la toute fin du XIXe siècle, marqués par la Grande Guerre et mariés au lendemain de celle-ci. Elle s’efforce de faire comprendre au lecteur la mentalité patriotique de l’Entre-deux-guerres, qui faisait qu’une femme de la bonne bourgeoisie acceptait, à quelques exceptions près (tout le monde n’est pas Beauvoir) que son seul horizon soit le mariage et l’éducation des enfants. Cela était sous-tendu par un catholicisme empesé et strict (mais aussi intellectuel et doué de générosité) qui fournissait des repères pour toutes les situations de la vie. Le recul que procure le regard du présent sur le passé permet de mesurer l’écart entre le mode de vie de cette époque (pas si lointaine…) et la nôtre, ce qui peut susciter l’effarement. Mais la subtilité de la plume d’Alice Ferney est aussi de savoir considérer avec tendresse et respect « l’Autre », y compris celui qui est relativement éloigné dans le temps, par le truchement du dialogue entre sa narratrice et le vieux Claude, attaché aux modèles culturels de son enfance.

Six sont morts et les quatre autres ont passé l’âge de faire des projets. J’ai compris ce qu’ils ne savaient pas pendant qu’ils vivaient et mesuré ce que j’ignore. Le secret des autres est immense. (p. 474)

Par cette disposition narrative, mêlant habilement les événements historiques et biographiques, l’autrice nous plonge dans les différentes strates d’une époque, où l’intime côtoie le politique, s’y fond, en est modelé, et vice-versa. La scansion des générations et des époques (autour du pivot que représente la Seconde Guerre mondiale), les répétitions ataviques et les pas de côté arbitraires donnent un rythme empressé, presque galopant, à cette exhumation du « temps perdu ». Paradoxalement cette anamnèse réussit aussi à donner le goût et le sens d’une époque révolue. On se retrouve à la lecture comme devant une photographie jaunie, découvrant « ce qui a été » et n’est plus.

Notre psychisme est ainsi fait que nous oublions. Nous oublions les événements, la forme des journées que nous avons vécues, les pensées que nous avons eues, les sentiments et les humeurs qui nous ont envahis. Ne restent que des impressions sommaires. Le passé devient un grand résumé indistinct. Les dates s’emmêlent, des pans entiers s’engloutissent, et nous ignorons même ce que nous avons oublié. C’est merveille. Sans cette machine à estomper, sans cette sorte de gomme intérieure, nous serions éternellement dans le deuil, le chagrin et l’angoisse. (p.295)

Pour tout dire, en lisant ce livre, j’ai eu l’impression de lire l’histoire de la famille de mon grand père. Tout y est : la famille nombreuse, l’attrait pour le maurassisme, auquel on s’arrache après la condamnation papale de l’Action Française en 1926 (car on obéit d’abord au pape chez ces catholiques convaincus), le côté patron chrétien proche de ses ouvriers, la scolarisation chez les bons pères, les vacances à la campagne, le tennis, les choix professionnels… J’y ai retrouvé un peu de cette veine à la Annie Ernaux ou à la Isabelle Monnin, qui ont soumis leur passé familial au creuset de la littérature dans Les années pour l’une et Mistral perdu pour l’autre. Mais il y a deux différences de taille entre les Bourgeois et les livres des autrices citées : d’une part, Ernaux et Monnin s’attachent à décrire un milieu plutôt populaire, pour le faire accéder à une certaine reconnaissance littéraire, tandis que Ferney sonde un milieu bourgeois (pour faire pardonner ses errements ?) ; d’autre part, Ferney ne dit pas explicitement qu’elle s’inspire de sa famille, ni dans quelle mesure (sa présence-absence dans le roman serait d’ailleurs mon seul petit regret à son propos).

Mais j’ai aussi apprécié, en historienne, le formidable travail historique réalisé par Alice Ferney dans ce roman qui a reçu le prix Historia du roman historique en 2018. Je crois que c’est pourquoi, en plus de sa langue somptueuse enchâssant de manière fluide la petite histoire dans la grande, ce fut une lecture aussi marquante et émouvante que la traversée d’un album de famille…

Le temps filait comme l’eau du monde, la vie avançait comme les fleuves vers leur estuaires. (p. 402)

« Les Bourgeois » d’Alice Ferney, Actes Sud/Babel, 2017, 474 p.

Elégie pour un Américain, de Siri Hustvedt

J’étais désireuse de lire un autre roman de Siri Hustvedt, après Un été sans les hommes qui m’avait tellement plu, histoire de confirmer mon goût pour cette auteure. C’est donc avec une certaine curiosité mêlée d’appréhension que j’ai commencé cette lecture.

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Verdict ? Elle m’a au départ complètement embarquée dans l’intimité d’Erik Davidsen, ce psychanalyste new-yorkais dont le père vient de mourir. C’est l’occasion pour lui et sa soeur Inga (veuve d’un écrivain célèbre) de replonger dans le passé de leur père, documenté par des extraits du journal du défunt. Fils d’immigrés norvégiens, grandi dans une ferme très pauvre du Minnesota, combattant de la Seconde Guerre mondiale, devenu à force de travail et de volonté un respectable professeur d’histoire à l’université, Lars Davidsen cachait un secret que ses enfants souhaitent à présent élucider. Dans le même temps, Erik accueille chez lui une nouvelle locataire affriolante et sa fillette de 5 ans, que menace l’ombre d’un ex-compagnon, photographe déséquilibré et vrai « stalker ». Ses patients lui prennent beaucoup d’énergie et d’espace mental. Quant à Inga, elle se débat avec ses propres ombres, dont le souvenir d’un mari adoré – pas que par elle -, et le traumatisme du 11 septembre 2001 qu’elle et sa fille ont vécu de tout près.

Avec finesse, Siri Hustvedt tisse la chronique douce-amère d’un homme entre deux âges, divorcé et sans enfants, à qui la mort de son père fait remonter des souvenirs anciens qui vont se mêler de façon énigmatique à la série d’événements plus ou moins désagréables qui lui tombent dessus. Comme dans Un été sans les hommes, mais de façon plus prégnante, nous sommes enserrés dans un réseau de considérations et théories psychologiques portées par des personnages, réels ou fictionnels. On y croise une tripotée de psychiatres, historiens de la médecine, neurologues, psychanalystes, et même neuro-psychanalystes (donc si le sujet vous emm****, il vaut mieux passer votre chemin). Comme l’indique la rituelle page de remerciements à la fin, l’auteure participe à de nombreux séminaires consacrés au sujet et anime des ateliers à destination de malades psychiques. Elle connaît donc bien son sujet et certaines anecdotes sont visiblement tirées de sa propre expérience ou de celle de collègues thérapeutes. La mise en scène de la confrontation praticien/patient dans les séances de thérapie d’Erik est à ce titre fascinante car on y assiste du point de vue du psychanalyste, dont on voit que l’inconscient est complètement perméable à celui du psychanalysé.

Ce qui rend également un son de vérité, ce sont les extraits du journal de guerre de Lars Davidsen. Je me demandais comment l’auteure avait pu se glisser à ce point dans la peau d’un jeune combattant américain de la Seconde Guerre mondiale. La page de remerciements, toujours, m’a appris qu’elle avait carrément inséré des extraits du journal de son propre père (lui aussi fils d’immigrés norvégiens), avec son autorisation et après sa mort.

C’est pourquoi ce roman dégage une tonalité effectivement élégiaque. Je ne sais jusqu’à quel point Siri Hustvedt l’a écrit en mémoire de son père et de sa famille, en mémoire des immigrés pauvres du début du 20e siècle, en mémoire des morts de la Seconde Guerre mondiale, du 11 septembre et des futurs morts de la Guerre d’Irak qui débutait. Ce roman fait-il partie d’un travail de deuil personnel (avec une visée collective que désigne l' »Américain » du titre) ? Ce n’est pas vraiment important pour le lecteur de le savoir, mais toujours est-il que ce récit m’a un peu larguée en route. Les personnages principaux, notamment Erik, m’ont semblé plats, éteints, voire un peu « morts ». Ils ont peine à prendre de l’épaisseur, malgré la richesse de leur histoire personnelle, comme s’ils étaient des masques plaqués sur des faits réels. Au milieu du livre, je m’ennuyais gentiment et j’avais du mal à retenir les noms des proches de la famille Davidsen et ce qui les reliait (rappelons qu’Erik et Inga procèdent à une sorte d’enquête principale, à laquelle se mêlent des enquêtes secondaires concernant leurs vies privées). Les conversations feutrées entre représentants de la classe intellectuelle supérieure n’arrivaient plus à m’émouvoir, malgré les sentiments violents des personnages.

Ce qui m’a retenu, c’est tout de même une grande qualité d’écriture, fluide, intime, chaleureuse – en gros tout ce qui me plaisait déjà chez elle. L’auteure m’emporte malgré moi dans les arcanes de ses personnages et de ses dadas (psychologie donc, mais aussi philosophie, linguistique, questions identitaires). Je suis donc partagée : ce n’est pas le coup de coeur vécu quand je l’ai découverte avec Un été sans les hommes, mais ce n’est pas un ratage non plus. Un entre-deux tout en camaïeu de gris domine dans ce roman à entrées multiples (l’illustration de couverture est à ce titre très bien trouvée), ce qui ne m’empêchera pas de récidiver avec mon amie Siri !

« Elégie pour un Américain » de Siri Hustvedt, traduit de l’anglais par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2008, 393 p.

Lignes de failles, de Nancy Huston

lignes-de.gifIl y a des psychiatres qui se sont intéressés aux liens transgénérationnels : le fait que l’on porte bien souvent le poids des de nos aïeux sur nos propres épaules, sans toujours en être conscient (à ce propos lire Aïe mes aïeux, de Géraldine Fabre, c’est très instructif).

Nancy Huston en a fait le principe de son singulier roman. Quatre chapitres : quatre voix, celles de Sol, Randall, Sadie et Kristina. Chacun est le parent du précédent et narre son présent d’enfant de six ans. Sol, en 2004, est un petit garçon californien surprotégé par sa mère adepte de psychologie positive et veillé de loin par son père travaillant dans l’industrie de l’armement. Randall en 1982, vit à New-York entre son « père au foyer » dramaturge et sa mère chercheuse et globe-trotter, obsédée par la quête de ses racines familiales qu’elle confond avec le « mal », ce qui les amènent à s’installer à Haïfa en Israël. Sadie en 1962 vit tristement à Toronto entre des grands-parents rigides et ne revit que lorsque sa mère, chanteuse bohème, vient la voir et l’emmène avec elle. Kristina en 1944 vit en Allemagne avec ses parents, ses grands-parents et sa soeur aînée ; malgré la guerre, elle sait vivre l’instant avec passion et ne se doute pas des bouleversements à venir dans la part la plus intime d’elle-même, son identité.

Un secret empoisonné, presque un péché originel, couvre l’arbre généalogique de son ombre, de l’arrière-grand-mère à l’arrière-petit-fils. Il détermine les brusques embardées du destin des uns et des autres, entre Allemagne, Israël et Amérique du nord. Il explique peut-être aussi la fascination-répulsion des uns pour le sang, la guerre, la domination de soi ou des autres, ou au contraire la fuite en avant des autres, l’oubli volontaire. Les générations avancent par contrecoups, se blessant aux erreurs des générations précédentes, et inversent le mouvement du balancier. Les sauts à rebours du temps, de 2004 à 1944, permettent très graphiquement d’en rendre compte, tout comme la transmission d’une tâche de naissance de l’un à l’autre.

Pour prendre un exemple parmi d’autres, on comprend que Randall a souffert d’une mère à la fois peu attentive et très exigeante, et l’on en déduit la raison pour laquelle il a épousé la femme au foyer modèle, pleine de bons sentiments, laquelle, aveuglée par le prêt-à-penser éducatif, ne s’aperçoit pas qu’elle fait de leur fils Sol un monstre. En remontant dans le temps, l’enfance de Sadie, la mère de Randall nous informe sur la femme qu’elle est devenue : née d’une mère adolescente et de père inconnu, victime d’une éducation puritaine, elle a dû fournir de gros efforts pour surmonter cette première blessure et exorciser sa honte. C’est elle qui va enquêter sur le « péché originel » de la famille et mettre en route une série de retours sur le passé plus ou moins maîtrisés.

Sol, le narrateur du premier chapitre, est un cas d’école des dangers (encore peu connus en 2004 ?) de l’accès non-encadré des enfants à Internet. Je n’en dis pas plus, ce chapitre glaçant parle de lui-même. 

A la fin du livre on se demande : les horreurs vues et vécues par Kristina au cours de la fin de la Seconde Guerre mondiale ont-elles servi de leçon aux générations suivantes ? Ne retombent-elles pas, chacune selon leur moment historique, selon leurs guerres, dans les mêmes ornières, dans une barbarie aussi ancienne qu’elle apparaît sous des oripeaux nouveaux ? Ce roman est à la fois un cri de dénonciation et une ode à la force de la vie qui se fraie un chemin dans les décombres. Les blancs narratifs permettent d’intercaler toute une part de non-dit dans la croissance des personnages, ce qui invite à penser leur liberté de personnes dotées d’un libre-arbitre malgré le poids du transgénérationnel. Le choix de faire parler des enfants de six ans peut être questionné (c’est un bien jeune âge pour leur faire aborder une série de considérations existentielles) mais il est intéressant en ce qu’un enfant de cet âge se conforme à la fois à la parole des adultes qui ont autorité sur lui, captant le monde à travers leur prisme, mais cherche aussi à lever le voile du mystère… à sa façon.

J’ai apprécié le procédé de conter l’histoire d’une lignée « à l’envers ». L’intrigue est bien construite, bien renseignée, bien écrite, rien à dire. Justement : les mots de cette chronique me viennent aussi mécaniquement que ceux d’une annonce immobilière. Je n’ai pas été si touchée que ça par les destins racontés, comme s’ils l’étaient par des androïdes, et non par des êtres de chair. Nous avons affaire à un roman reposant sur des idées tout-à-fait passionnantes. Plaquées sur des personnages, elles peinent à trouver vie. L’ensemble pourtant se dévore vite fait bien fait : envie de comprendre certains mystères (pourquoi Sadie est en fauteuil roulant, pourquoi certains jouets prennent-ils une si grande importance, pourquoi Erra chante sans paroles, pourquoi Randall est-il aussi agressif contre les Irakiens, etc).

La morale de l’histoire c’est qu’il est important, vital même, de parler à son enfant avec des mots justes, de ce qui l’engage directement, y compris dans son histoire familiale, tout en veillant à ce qu’il ne tombe pas dans la gougueule du loup.

Un avis mitigé donc, pour un roman qui vaut quand même le coup d’être découvert.

Les avis de Lili Galipette (mitigé), LillyKeisha et Anne (enthousiastes).

« Lignes de faille » de Nancy Huston, Babel, Actes Sud, 2006, 486 p. 

Prix Femina 2006.

Les braves gens ne courent pas les rues, de Flannery O’Connor

Des chutes qui cinglent comme des coups de triques. Un ton grinçant comme les essieux d’une carriole mal huilée. Une Amérique peuplée de personnages rusés, avides,  et de quelques rares innocents (pas forcément les enfants). Des barrières raciales qui paraissent d’autant plus infranchissables qu’elles sont peu questionnées. Voilà le monde auquel nous donne accès l’écrivaine américaine Flannery O’Connor (1926-1965). Je ne me rappelle plus comment j’ai entendu parler d’elle pour la première fois, mais dès lors j’ai eu immédiatement envie de la lire. Sa vie interrompue à 39 ans par la maladie, presque intégralement déroulée dans une ferme de sa Géorgie natale, entourée de paons qu’elle affectionnait, m’a semblé à la fois décalée et romantique. Je croyais avoir affaire à une autre Harper Lee (l’auteure de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur étant également originaire du vieux sud). Et puis elle est l’écrivaine qui en a inspiré d’autres parmi les plus grands, comme Joyce Carol Oates par exemple. Une sacrée aura, donc.

J’ai donc acheté son recueil le plus connu, Les braves gens ne courent pas les rues (A Good Man is Hard to Find en anglais), par le titre alléchée. J’ai fait la connaissance d’une grand-mère  peu éclairée qui part en vacances en Floride avec sa famille alors que rôde un serial killer. D’un petit garçon submergé par le prêche d’un prédicateur debout dans un fleuve. D’une mère et sa fille simple d’esprit dont on se sait si elles sont abusées ou prises en pitié par un vagabond. D’une femme qui se ment à elle-même en raison de son passé honteux (arrivera-t-elle à monter jusque chez elle ??). De deux adolescentes écervelées et d’une petite fille pleine de sagesse qui font la rencontre de la différence à une foire (une de mes nouvelles préférées, avec cet usage du style indirect et du parler familier portés à un point d’incandescence). D’un grand-père qui emmène son petit-fils à la ville pour la première fois, où les deux subissent une telle désorientation qu’ils agissent de façon totalement insensée (mon autre préférée : une tension qui s’accroît, des rapports psychologiques complexes, une grande portée symbolique). D’enfants qui squattent une ferme au grand dam de sa propriétaire (hyper tendu). D’un « brave garçon de la campagne » et d’une philosophe unijambiste athée : la clairvoyance n’est pas toujours là où on la cherche. D’un vieux général qui a fait la guerre de Sécession, ne se souvient de rien, que l’on exhibe comme un trophée et qui aime ça. D’employés d’une ferme confrontés à l’arrivée à de « déplacés » polonais pendant la guerre (cela résonne curieusement ces temps-ci).

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Bref, des gens que croisait peut-être Flannery O’Connor à l’époque, tous croqués avec ironie, mais qui m’ont paru plus qu’exotiques. Il est vrai qu’il y en a peu de foncièrement bons parmi eux, même s’ils éprouvent parfois des élans de compassion ou de remord. La plupart d’entre eux restent opaques, j’ai ressenti peu d’empathie pour eux, ce qui ne semble d’ailleurs pas le but de l’auteure. Catholique fervente (même si cela affleure peu dans ses textes), je pense que Flannery O’Connor cherche plutôt à montrer que de si « pauvre gens » ne peuvent espérer de rédemption que de façon surnaturelle. Et que quand bien même nous serions tentés de faire les pharisiens face aux cas humains présentés ici, nous avons nous-même nos propres zones d’ombres. A deux reprises apparaît en filigrane la figure christique.

Je n’ai pas encore vraiment parlé des rapports raciaux. Ils apparaissent évidemment, puisqu’ils font partie de la photographie en noir et blanc de l’Amérique ségrégationniste dans laquelle elle vivait. Même si elle montre (et dénonce peut-être implicitement) la situation de subordination des Noirs par rapport aux Blancs (qu’ils soient valets de ferme traités en inférieurs, ou Afro-Américains à l’élégance marquée, tournés en dérision par un péquenaud) l’auteure n’en fait pas un point central de ses récits. Son sujet, c’est plutôt l’Amérique blanche, de petite classe moyenne, superstitieuse, remplie de préjugés mesquins, du vieux Sud. Ridicule et grotesque en deux mots. Mais elle déborde souvent sur les marges, des marges d’une « inquiétante étrangeté ». Et c’est en cela qu’elle est fascinante.

Une lecture dérangeante en résumé, dans sa façon de dévoiler les aspects les plus sombres de la nature humaine, mais qui restera marquante pour moi.

Lire l’enthousiaste et délicieux avis de Nébal qui vous en parle avec beaucoup de verve.

Lu en VO : « A Good Man is Hard to Find » de Flannery O’Connor, A Harvest Book, Harcourt Brace & Company, 1983, 251 p.

En VF : « Les braves gens ne courent pas les rues », de Flannery O’Connor, traduit de l’anglais par Henri Morisset, Gallimard, coll. Folio, 2010, 277 p.

Participation au challenge « Petit Bac » d’Enna dans la catégorie « mot positif » (BRAVES GENS).

Polars d’été

Ce n’est pas parce que l’été s’en va qu’on n’a plus le droit d’y jeter un dernier coup d’oeil nostalgique par le biais des lectures qui l’ont émaillé. D’autant que je n’ai pas eu franchement d’évoquer mes lectures récentes ici. Alors autant en réunir plusieurs d’un coup.

Je me suis donc demandée pourquoi le polar était le livre de plage par excellence ? Pour ma part j’en ai lu 4 cet été, un score raisonnable, mais plus élevé que durant le reste de l’année. Il y a d’abord le fait que pendant la bronzette, la dorure de l’épiderme pèse sensiblement plus lourd que la culture de l’esprit, et le polar est compatible avec le débranchement des neurones. Et puis il me semble que le polar est l’un des rares livres capables de nous suivre d’un sac de plage à un cabas de course, de la valise au sac à langer, où nous le jetons avec désinvolture et sans beaucoup de considération pour la sauvegarde de son intégrité physique. Objet de consommation, il se scotche à nous le temps de sa lecture, là où une édition de la pléiade n’y survivrait probablement pas – cette dernière s’accommodant certainement bien mieux du combo plaid-canapé-tasse de thé de l’hiver. Bref, le polar est un essentiel de l’été, au même titre que la crème solaire et l’apéro !

Agatha Christie, La dernière énigme, Le Masque, 2001, 252 p.

Résultat de recherche d'images pour "la dernière énigme"Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas accordée un Agatha Christie ; or comme je suis loin d’être la seule fan de la reine du crime dans la blogo, n’est-ce pas Enna ou George (ce qui remet en perspective les années précédant mon blog où il me semblait être la seule à la lire encore), je tombais régulièrement sur des billets qui m’alléchaient. Pour mes retrouvailles avec elle, j’ai eu la chance d’avoir affaire à un très bon cru de miss Marple. L’histoire se centre sur Gwenda, 21 ans, jeune mariée fraîchement débarquée en Angleterre de sa Nouvelle-Zélande natale. Son mari l’a chargée de leur trouver une maison à acheter où il lui plaira (heureuse époque !) en attendant que lui-même rallie la mère patrie. Orpheline depuis longtemps, Gwenda n’a jamais posé le pied en Angleterre et pourtant quand elle visite Hillside, dans la ville côtière de Dillmouth, elle éprouve une étrange affinité avec la maison. Elle décide de l’acheter sur le champ. Dans les jours qui suivent, elle expérimente toutes sortes d’intuitions à propos de la maison qui se révèlent justes (un papier peint d’enfant dans une chambre retapissée depuis, une porte murée, un bosquet déplacé, etc). Peu après, en visite chez des amis à Londres, la tirade d’une pièce de théâtre réveille en elle une image traumatique tirée de sa prime enfance. Elle hurle et quitte le théâtre en courant. Quand son mari Giles arrive, ils n’ont rien de mieux à faire que d’enquêter à ce propos (avec miss Marple providentiellement présente). Ce souvenir refoulé de la petite enfance de Gwenda a-t-il un lien avec leur maison d’Hillside ? Y  a-t-il eu un meurtre de commis, plusieurs années auparavant ? Le grand magnétisme de l’histoire provient du fait qu’on a non seulement affaire à un « cold case » (un assassinat non résolu qui a eu lieu dans un passé révolu), mais surtout que ce cold case n’en est pas vraiment un (on n’est même pas sûrs que la victime présumée soit morte). Ce mystère n’effraie pas miss Marple qui saura seconder avec talent le jeune couple dans ce qui ressemble un peu à une grosse psychanalyse collective.

Mon histoire avec ce bouquin a connu un contretemps : emprunté à la bibliothèque, je l’ai oublié dans un taxi à Mykonos, quelques pages avant de découvrir le nom du coupable ! Quel acte manqué ! Comme quoi le polar n’est pas invulnérable aux « drames » estivals ! Très frustrée, ainsi que vous pouvez l’imaginer, de devoir différer la révélation finale (je n’avais pas les moyens de me procurer un nouvel exemplaire tout de suite), j’ai fait un effort déductif intense pour trouver le coupable. Quand j’ai finalement récupéré un autre exemplaire, j’ai eu la grande satisfaction de voir que je ne m’étais pas trompée, ce qui m’arrive très rarement dans un livre de lady Agatha. Il faut dire que je commence à connaître un peu les « tricks » de la dame. J’ai découvert aussi que cette oeuvre avait eu un destin littéraire intéressant : Agatha Christie l’a écrit en 1940 afin qu’au cas où elle mourrait dans les bombardements son mari ait un moyen de subsistance par la commercialisation de ce livre (quelle galanterie de sa part !). Comme elle n’est pas morte pendant la guerre, le livre est resté scellé dans un coffre jusqu’en 1976, date de son décès et a été publié post-mortem. Encore une histoire qui diffère une révélation du passé. Coïncidence ? 😉

Michel Bussi, Le temps est assassin, Pocket, 2017, 624 p.

Résultat de recherche d'images pour "le temps est assassin"Ici aussi, une histoire du passé revient titiller le présent, non plus sur les rivages de la verte Angleterre mais dans l’ardente Corse. Clotilde, 42 ans, revient passer des vacances sur la presqu’île de la Revellata, pour la première fois depuis le terrible accident de voiture dont elle a été victime 27 ans auparavant. Son père (un enfant du pays), sa mère et son grand frère avaient péri sur le coup tandis qu’elle en réchappait miraculeusement. Avec son mari et sa fille, elle est allée se recueillir sur les lieux de l’accident (une falaise qui surplombe la mer). Elle a aussi revu ses grands parents, pépé Cassanu, le propriétaire de la presqu’île, et Mamie Lissabetta. Leurs vacances se déroulent dans le camping où Clotilde a passé tous ses étés jusqu’à l’accident survenu quand elle avait 15 ans. Les choses ont pourtant changé depuis l’été 1989 : pépé Cassanu ne semble plus régner en maître sur son bout de terre sauvage, et le patron du camping, un ancien ami du frère de Clotilde, a des rêves de bétonnage et de palace… Clotilde se laisse peu à peu immerger dans les souvenirs de cet été fatal, provoquant chez elle une grande agitation. D’autant que plusieurs signes semblent attester, contre toute logique, que sa mère est toujours vivante. Evidemment personne ne la croit, à commencer par son mari Franck avec qui elle a de plus en plus de mal à communiquer. Le fait que d’autres personnages de ce passé ressurgissent contribue à brouiller les frontières du passé et du présent, à commencer par son premier grand amour, un sosie corse de Jean-Marc Barr, le sublime plongeur du film Le Grand Bleu…

C’est drôle, de Bussi j’avais lu Un avion sans elle, et si j’avais apprécié la virtuosité impressionnante de l’intrigue (encore une histoire qui lie passé et présent d’ailleurs), le style approximatif de l’auteur m’avait lassée. Avec Le temps est assassin, je révise mon jugement : Bussi a drôlement progressé ! Le récit nous prend à bras le corps, nerveux, rythmé. On est plongés dans la complexité de la Corse avec ses codes familiaux ancestraux et sa sauvage beauté que l’auteur décrit à merveille, même s’il semble se défendre de tout folklorisme. L’autre grande trouvaille, ce sont les extraits du journal de Clotilde tenu lors de ce fameux été de ses 15 ans, qui entrecoupent et éclairent le récit rétrospectivement. On y découvre une fille piquante, drôlement futée et observatrice. Un humour féroce et toute la panoplie gothique de l’ado rebelle des eighties cachant un coeur de midinette. Une grande réussite. Ce cocktail détonnant nous tient en haleine jusqu’au bout des 500 pages, malgré une intrigue emberlificotée, un coupable « faute de mieux » et un final sous forme d’anticipation complètement barré.

Georges Simenon, L’affaire Saint-Fiacre, Le livre de poche, 2009, 186 p. (éd. la plus récente)

Résultat de recherche d'images pour "l'affaire saint fiacre livre"Bon, là, j’ai fait dans le policier vénérable, limite je bascule dans la catégorie des classiques. Et l’ambiance change du tout au tout. Autant j’avais acheté le précédent dans un supermarché, autant celui-là je l’ai trouvé dans un recoin de la bibliothèque de mes beaux-parents. C’est dire.

« Un crime sera commis à l’église de Saint-Fiacre pendant la première messe du Jour des morts. » Tel est l’étrange message reçu par la police de Moulins, qui l’a transmis à la PJ parisienne. Notre Maigret national se rend sur les lieux. Saint-Fiacre, c’est là où il a passé son enfance, en tant que fils du régisseur du château. Et c’est la comtesse, veuve du comte de Saint-Fiacre, qui va effectivement mourir durant la messe à laquelle assiste Maigret… du choc provoqué par une coupure de journal glissée dans son missel.

Lire Simenon, c’est se plonger dans une ambiance qui n’est plus, faite de fumée, de rituels anciens et de rapports humains bourrus. C’est vraiment une expérience que je recommande si on est attiré par la « vieille » France, la France empesée dans les restes du lourd 19e siècle, du moins celle d’un village de l’Allier où se passe l’histoire. On croise de tout, du paysan méfiant à l’aristocrate désargenté, de la maîtresse russe au curé transi, du docteur goguenard au parvenu falot. Maigret se tient en équilibre dans tout ce petit monde, plus dans l’observation que dans l’enquête policière proprement dite. Il laisse les personnages résonner en nous, notamment cette pauvre comtesse réduite à prendre des jeunes secrétaires pour amants afin de trouver un peu d’affection. Le coupable est trouvé non par lui mais par un autre personnage, au terme d’une scène digne des meilleures nouvelles de Maupassant.

Fred Vargas, Temps glaciaires, J’ai Lu Policiers, 2016, 475 p.

Résultat de recherche d'images pour "temps glaciaires"Cette fois, je crois que c’est Keisha qui m’a contaminée avec son virus Vargasien estival. Ce qui ne veut pas dire que je n’appréciais pas déjà Fred Vargas auparavant, mais je n’avais pas lu ses deux derniers romans. Avec Vargas, on retrouve la brigade des « meurtres et homicides » (à l’occasion, j’ai appris la différence entre les deux) du commissaire Adamsberg, et le lot de lubies, névroses ou péchés mignons distinguant chacun de ses membres habituels : le passionné de contes de fée, le mordu de poissons, l’affamée de service, l’hypersomniaque, l’amateur de vin blanc… et le chat qui dort sur la photocopieuse. Et tout cela nous réjouit voyez-vous, car on se retrouve en terrain connu, chacun à sa place… sauf le commissaire lui-même, toujours occupé à nébuler à la marge. Et puis Vargas se débrouille toujours pour nous inventer des personnages enchanteurs qui arrivent étonnament à vivre travers les mailles de notre monde désenchanté, froid et techno : dans cet opus il y a une femme qui « tourne sept fois ses pensées dans sa tête avant d’agir » (moyennant quoi elle devient le facteur déclenchant involontaire d’une série de vengeances) ou une autre qui vit dans une cabane en forêt en compagnie d’un sanglier apprivoisé ; il y a un homme qui murmure à l’oreille des chevaux et un autre qui se prend peut-être pour Robespierre…

Oui mais, c’est bien beau de peindre de pittoresques personnages, mais l’intrigue en vaut-elle la peine ? Eh bien oui, mes amis, même si en fait d’intrigue, on a plutôt affaire à un « écheveau d’algues » comme dit Adamsberg. Soit trois meurtres différents déguisés en suicides dont le seul point commun est cet étrange signe présent sur le lieu du crime, ressemblant à une guillotine… Brrr ! Deux pistes se dégagent : l’une mène en Islande après un détour dans les Yvelines, l’autre vers une étrange société d' »étude des écrits de Maximilien de Robespierre ».

Elle m’a encore scotchée Vargas, avec la création de cette société secrète rejouant les scènes clés des assemblées révolutionnaires. Je n’en dis pas plus, mais pour qui aime l’histoire, c’est pain bénit. Elle arrive en plus, comme dans Pars vite et reviens tard, à tresser des liens entre des personnages historiques et le présent, à travers des histoires familiales tortueuses. Et puis il y a l’Islande. L’Islande fantastique de glace et de feu, de légendes aussi. L’Islande qui peut se révéler mortelle pour des touristes en goguette en mal de sensations fortes. L’Islande abrupte au premier abord mais si chaleureuse à travers les habitants de l’île de Grimsey. Un vrai conte éveillé qu’Adamsberg va évidemment apprécier au plus haut point. Adamsberg qui, en plus d’errer, possède un joli coup de crayon, arme fatale contre le crime.

Et je finirai avec Danglard, un de mes personnages préférés que je placerai peut-être même avant Adamsberg. L’érudit velléitaire, à la silhouette disgracieuse mais vêtue d’une élégance toute britannique. Le parfait homme du monde, l’esprit clair et précis, doublé d’un papa poule. Je le visualiserais presque. Son amour-propre va une fois de plus pâtir de son admiration teintée d’exaspération pour son chef, aux antipodes de lui-même. Pauvre Danglard. Reste fort va.

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Bilan : 4 polars = 2 anciens + 2 récents / 2 longs + 2 courts / 2 auteurs femmes + 2 auteurs hommes. Bref, j’ai fait de la parité sans le vouloir ! Une saison fructueuse pour les polars, mon été. Mais ils se resservent tout aussi bien en automne, que ce soit dans le métro, sous la couette ou allongé sur un tapis de feuilles mortes. Alors n’hésitez pas ! Et donnez-moi les titres de vos polars préférés, que je me refasse une réserve pour l’hiver…