Coulisses d’une blogueuse littéraire

A mon tour de répondre à ce tag qui tournait il y a quelques mois sur les blogs littéraires (à la pointe de l’actualité je suis).

Dans ce billet, je réponds à tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les coulisses de ce blog, sans jamais oser le demander (oui oui, je lis en vous amis lecteurs, je devance vos attentes, je vous livre du croustillant et de l’inédit)…

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Et ce grâce à (ou à cause de) Lili qui m’a taguée il y a, hem, un certain temps. Merci Lili ! 😁

1. Avis, Critique, Recension et/ou Ressenti ?

Moi, je fais comme la salade niçoise, je mélange tout dans mes billets. Il fut un temps où je présentais un résumé neutre du livre, surligné en gras comme une pro, puis je donnais mon avis. Mais cela m’est vite apparu aussi inutile que fastidieux. Quant au contenu, mon but est d’évaluer le style, la qualité d’une intrigue et des personnages selon des critères à peu près objectifs, pour éviter de m’enfermer dans le j’aime/j’aime pas (rarement propice à des échanges féconds avec d’autres blogueurs). Tout en livrant mes ressentis de manière très subjective, notamment dans ma façon d’écrire, je tente d’avoir un regard un peu extérieur. En clair, même si je vomis un bouquin, j’essaie toujours de lui trouver des points positifs (et depuis que je trie mes lectures selon des critères aussi pointus obscurs que ceux du concours de l’ENA, il est devenu rare que je m’enfonce dans un bouquin en tout point abominable).

2. Le choix du livre

Alors ça, c’est une question épineuse. Avant le blog, je tournais sur quelques auteurs classiques et contemporains auxquels j’étais attachée de longue date. J’allais peu vers des auteurs que je ne connaissais pas (timorée la fille). Du coup le choix était limité. Quand j’ai commencé à bloguer et à suivre d’autres blogueurs, un formidable appétit de découvrir des auteurs que je découvrais par dizaines m’a saisie. Ma PAL s’est fortement allongée. Un billet de blog lu quelque part pouvait entraîner un achat ou un emprunt presque immédiat et je lisais illico le bouquin. Je lisais aussi en fonction des challenges. A un moment donné j’ai voulu un peu reprendre le contrôle de mes choix, ne pas m’aligner uniquement sur ceux des autres et sur l’actualité, et revenir vers les classiques. Donc je dirais que le choix du livre procède de mes envies du moment, très intuitives, même si j’établis parfois un vague planning dans ma tête (genre alterner classiques et contemporains, européens et non-européens, découverte d’un nouvel auteur et approfondissement d’un autre…). Et sinon, je suis toujours partante pour les propositions de lecture commune. 🙂

3. Cas particulier : parfois, pas besoin de choisir, les livres viennent à toi via les SP, ou Service de presse.

J’aimerais pouvoir faire ma princesse en disant que j’ai toujours refusé les SP par principe. Mais la réalité c’est que l’on ne m’a jamais, au grand jamais, proposé un bouquin en service presse (sauf les auteurs de romans auto-édités). Les gars, faut me dire comment vous faites pour en recevoir, bref me donner les ficelles du métier. Vous êtes tous apparentés à un éditeur ou quoi ? Je crains néanmoins que ma faible audience et la forte concurrence sur le marché des blogs me laissent un peu sur le carreau. Comme dans la fable du renard et des raisins, je peux ainsi faire ma princesse pour gratis…

4. Mettre ou ne pas mettre la quatrième de couverture ? That is the question

Alors non, jamais. J’aime parler du bouquin à ma sauce et déployer de bout en bout une créativité de fouuu dans mes billets (ça y est, elle s’emballe). Si vous voulez lire la quatrième de couverture, allez sur le site de l’éditeur.

5. Prise de note

Rare. Mais parfois j’ai des idées de franc taré (expression 100% suisse, ndlr), alors je les gribouille rapido sur mon moleskine smartphone.

7. Serré ou plutôt long ?

Là encore, je ne m’impose zéro contrainte. J’ai plutôt une tendance à la logorrhée, mais sur certains livres je n’ai pas grand chose à dire…

8. Divulgâcher, moi ! Jamais

Jamais (autant que possible) (bon allez, ça a dû m’arriver de temps en temps d’en dire un peu trop, mea culpa) (mais à ma décharge, on a parfois envie de décortiquer certaines lectures au point d’en déflorer le contenu pour les autres).

9. Ils en pensent quoi les autres blogueurs ?

De moûûûa ??! *Yeux papillotants, mains moites, coeur qui palpite : mode ON* A part deux-trois copines extatiques sympathiques, je sais pas ! Dites-moi toûûût en commentaires. 😉

10. Citation

La plupart du temps oui, même si je ne les trouve pas toujours indispensables (je ne lis pas toujours les citations qui sont insérées dans les billets des autres). En fait, je mets surtout des citations pour mon propre plaisir, et celui-ci est décuplé quand la citation illustre mon propos…

11. Taguer ses billets

Là encore, je le fais surtout pour le plaisir de voir mon petit nuage de tags s’afficher sur la colonne de droite et avoir un aperçu de mes obsessions littéraires.

12. Noter ses lectures

Oh non, ne me parlez pas de notes, c’est mon métier d’en donner alors pas question d’étendre ça à la sphère privée…

13. Les affiliations

Voir réponse à la question 3.

14.  La reconnaissance

Comme tout blogueur qui se respecte, je suis bien-sûr accro aux commentaires. C’est toujours un peu la fête quand j’en vois un qui s’affiche sur mon tableau de bord, attendant gentiment d’être validé. C’est non seulement la preuve que je ne blogue pas dans le vide, mais cela permet aussi d’échanger sur mes lectures et celle des autres, ce que je n’ose rarement faire IRL car j’ai toujours peur d’embêter les gens avec ma passion. Mais plus que la reconnaissance, le blog m’a apporté de vraies amitiés, et ça je ne m’y attendais pas !

 

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Elégie pour un Américain, de Siri Hustvedt

J’étais désireuse de lire un autre roman de Siri Hustvedt, après Un été sans les hommes qui m’avait tellement plu, histoire de confirmer mon goût pour cette auteure. C’est donc avec une certaine curiosité mêlée d’appréhension que j’ai commencé cette lecture.

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Verdict ? Elle m’a au départ complètement embarquée dans l’intimité d’Erik Davidsen, ce psychanalyste new-yorkais dont le père vient de mourir. C’est l’occasion pour lui et sa soeur Inga (veuve d’un écrivain célèbre) de replonger dans le passé de leur père, documenté par des extraits du journal du défunt. Fils d’immigrés norvégiens, grandi dans une ferme très pauvre du Minnesota, combattant de la Seconde Guerre mondiale, devenu à force de travail et de volonté un respectable professeur d’histoire à l’université, Lars Davidsen cachait un secret que ses enfants souhaitent à présent élucider. Dans le même temps, Erik accueille chez lui une nouvelle locataire affriolante et sa fillette de 5 ans, que menace l’ombre d’un ex-compagnon, photographe déséquilibré et vrai « stalker ». Ses patients lui prennent beaucoup d’énergie et d’espace mental. Quant à Inga, elle se débat avec ses propres ombres, dont le souvenir d’un mari adoré – pas que par elle -, et le traumatisme du 11 septembre 2001 qu’elle et sa fille ont vécu de tout près.

Avec finesse, Siri Hustvedt tisse la chronique douce-amère d’un homme entre deux âges, divorcé et sans enfants, à qui la mort de son père fait remonter des souvenirs anciens qui vont se mêler de façon énigmatique à la série d’événements plus ou moins désagréables qui lui tombent dessus. Comme dans Un été sans les hommes, mais de façon plus prégnante, nous sommes enserrés dans un réseau de considérations et théories psychologiques portées par des personnages, réels ou fictionnels. On y croise une tripotée de psychiatres, historiens de la médecine, neurologues, psychanalystes, et même neuro-psychanalystes (donc si le sujet vous emm****, il vaut mieux passer votre chemin). Comme l’indique la rituelle page de remerciements à la fin, l’auteure participe à de nombreux séminaires consacrés au sujet et anime des ateliers à destination de malades psychiques. Elle connaît donc bien son sujet et certaines anecdotes sont visiblement tirées de sa propre expérience ou de celle de collègues thérapeutes. La mise en scène de la confrontation praticien/patient dans les séances de thérapie d’Erik est à ce titre fascinante car on y assiste du point de vue du psychanalyste, dont on voit que l’inconscient est complètement perméable à celui du psychanalysé.

Ce qui rend également un son de vérité, ce sont les extraits du journal de guerre de Lars Davidsen. Je me demandais comment l’auteure avait pu se glisser à ce point dans la peau d’un jeune combattant américain de la Seconde Guerre mondiale. La page de remerciements, toujours, m’a appris qu’elle avait carrément inséré des extraits du journal de son propre père (lui aussi fils d’immigrés norvégiens), avec son autorisation et après sa mort.

C’est pourquoi ce roman dégage une tonalité effectivement élégiaque. Je ne sais jusqu’à quel point Siri Hustvedt l’a écrit en mémoire de son père et de sa famille, en mémoire des immigrés pauvres du début du 20e siècle, en mémoire des morts de la Seconde Guerre mondiale, du 11 septembre et des futurs morts de la Guerre d’Irak qui débutait. Ce roman fait-il partie d’un travail de deuil personnel (avec une visée collective que désigne l' »Américain » du titre) ? Ce n’est pas vraiment important pour le lecteur de le savoir, mais toujours est-il que ce récit m’a un peu larguée en route. Les personnages principaux, notamment Erik, m’ont semblé plats, éteints, voire un peu « morts ». Ils ont peine à prendre de l’épaisseur, malgré la richesse de leur histoire personnelle, comme s’ils étaient des masques plaqués sur des faits réels. Au milieu du livre, je m’ennuyais gentiment et j’avais du mal à retenir les noms des proches de la famille Davidsen et ce qui les reliait (rappelons qu’Erik et Inga procèdent à une sorte d’enquête principale, à laquelle se mêlent des enquêtes secondaires concernant leurs vies privées). Les conversations feutrées entre représentants de la classe intellectuelle supérieure n’arrivaient plus à m’émouvoir, malgré les sentiments violents des personnages.

Ce qui m’a retenu, c’est tout de même une grande qualité d’écriture, fluide, intime, chaleureuse – en gros tout ce qui me plaisait déjà chez elle. L’auteure m’emporte malgré moi dans les arcanes de ses personnages et de ses dadas (psychologie donc, mais aussi philosophie, linguistique, questions identitaires). Je suis donc partagée : ce n’est pas le coup de coeur vécu quand je l’ai découverte avec Un été sans les hommes, mais ce n’est pas un ratage non plus. Un entre-deux tout en camaïeu de gris domine dans ce roman à entrées multiples (l’illustration de couverture est à ce titre très bien trouvée), ce qui ne m’empêchera pas de récidiver avec mon amie Siri !

« Elégie pour un Américain » de Siri Hustvedt, traduit de l’anglais par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2008, 393 p.

La Passe-Miroir (2) : Les disparus du Clairdelune

B1-ou5uTwySSigne que mes hormones de grossesse ne me font plus craindre grand chose, je m’apprête à vous parler du Livre 2 de la Passe-Miroir, lu… il y a bien six mois. Autant vous dire qu’il ne m’en reste que des bribes et qu’il m’est impossible de me souvenir des innombrables rebondissements guettant la « petite Ophélie » après sa présentation officielle à Farouk, l’esprit de famille du Pôle, en tant que fiancée de Thorn (le premier tome se concluait sur la sortie d’Ophélie de sa clandestinité).

Promue sur-le-champ « vice-conteuse » de la cour  après une mémorable partie de jeu de l’oie à taille humaine, Ophélie est en fait plongée au coeur d’une nasse d’intérêts divergents, couvant derrière l’unique obsession de Farouk : la « lecture » de son Livre, c’est-à-dire le décryptage de cette « Bible » immémoriale qui régit sa destinée. Or Ophélie, avec ses dons de « liseuse », semble toute désignée pour la tâche. Mais certains ne partagent pas tout-à-fait cet avis…

Ce qu’il me reste de cette lecture jeunesse, ce sont des ambiances hautement colorées et un foisonnement narratif toujours aussi propice à l’imaginaire. Le vernis brillant de la cour de Farouk recouvre difficilement des haines et des intrigues féroces, dont l’affaire des personnalités « disparues » de l’ambassade du Clairdelune n’est pas des moindres. La pauvre Ophélie est d’ailleurs concernée. Plus généralement, il règne une atmosphère troublée par des évolutions politiques et écologiques déstabilisantes, comme le retour en grâce de certains clans bannis et l’effritement des arches. Enfin, l’éloignement de la toxique Citacielle vers une superbe station balnéaire et montagneuse offre une parenthèse bienvenue à Ophélie et à sa famille tout droit venue d’Anima, quelques temps avant la date prévue pour le mariage (occasion de brosser des scènes de retrouvailles réjouissantes entre Ophélie et sa cacophonique famille, doublées de la présence réfrigérante du torve Thorn)…

« Ophélie, elle, avait perdu ses mots. Il n’y avait plus de remparts autour d’eux. C’était leur train qui, à présent, roulait au sommet d’une immense fortification. Abolis, les murs ! Le monde n’était plus que mer et montagne à l’ouest, forêt et ciel à l’est : le rendez-vous de toutes les immensités. Ophélie repoussa le tourbillon de boucles brunes qui se prenait dans ses lunettes. Les yeux écarquillés, elle aurait voulu capter chaque détail de ce paysage surprise : les glaciers qui réfléchissaient leur blancheur éblouissante dans le miroir des eaux, le vol d’un harfang des neiges sous la déferlante des nuages, le carillon d’un clocher au milieu de petites maisons multicolores, l’odeur puissamment résineuse des sapins et délicieusement salée de la mer. Ophélie aperçut même au pied de la muraille, ses immenses pattes plongées dans une tourbière, un élan géant qui ébrouait ses bois et qui faisait à lui seul la taille du fourgon à bagages. » 

Vu que j’aborde le versant conjugal, la relation entre Thorn et Ophélie évolue vers davantage d’ambiguïté, ce qui n’est point pour me déplaire : entre rapprochement amoureux et défiance d’Ophélie concernant les intentions réelles de Thorn, à quoi peut aboutir cette relation régie par un contrat tout sauf romantique ? Comment Ophélie va-t-elle continuer de s’approprier une situation définie par la contrainte ? Question à la tonalité discrètement humaniste, libérale et féministe qui sous-tend toute la saga. De son côté, Thorn apparaît plus humain, et sa personnalité sombre et tourmentée nous est expliquée par ses origines familiales…

« Les lunettes d’Ophélie s’assombrirent. (…). Il avait touché à son Livre. Ce qu’Ophélie ne comprenait pas, c’était pourquoi il l’avait fait. Ça allait complètement à l’encontre de la vérité qu’il avait cherché à lui transmettre autrefois.

– Vous n’êtes pas une poupée, affirma Ophélie avec tout le souffle dont elle était emplie. Vous n’avez pas à réaliser le rêve d’un autre.

– Je dois faire ce qui est écrit, répéta imperturbablement Farouk. Ouvrez la porte. »

Tant que j’y suis, autant vous servir mon interprétation ethno-politique du monde de la Passe-Miroir (si tant est que je n’ai pas fumé la moquette). Soyons clairs, l’intention de l’auteure n’est pas de faire un roman à thèse planqué derrière un décor factice, façon « Candide » de Voltaire. Mais il se dessine bien une géopolitique du monde des arches dont le modèle me semble gracieusement inspiré de  notre monde, d’hier ou d’aujourd’hui : le Pôle serait un peu la Prusse de Bismarck, un monde froid et fortement hiérarchisé, où les grandes familles nobles aspirent constamment à davantage de pouvoir ; tandis qu’Anima, l’arche natale d’Ophélie, ressemble plutôt à une petite cité méditerranéenne de type égalitaire, où les gens se connaissent tous, parlent avec les mains et jouent à la pétanque. Arc-en-Terre, dont est originaire la « mère Hildegarde », architecte de la Citacielle, c’est l’Angleterre avec sa mentalité insulaire (on dit « filer à l’arcadienne » car ses habitants sont experts en passages secrets qui permettent de relier n’importe quel point du monde des arches) et son appétence  au commerce international. Avez-vous repéré d’autres allusions ?

Un des charmes de cette lecture, c’est aussi l’écriture de l’auteure, qui n’hésite pas, au milieu de ses imparfaits du subjonctif, à parsemer le parler de la tante Roseline (et des gens d’Anima en général) d’expressions patoisantes et de comparaisons tonifiantes, telles que : lubrique comme une salière, pâle comme une ampoule, autant de jugeote qu’une table basse, s’ennuyer comme des dessous-de-plat… Un truculent terreau d’inspiration pour ceux qui ont besoin de réveiller leur auditoire (… non, non, je ne pensais nullement à des élèves comateux, ça ne me serait pas venu à l’esprit, voyons !)

Résultat de recherche d'images pour "vieux livre jules verne"J’aime également toujours autant l’illustration de couverture, porte ouverte sur l’imaginaire qui me fait penser aux gravures anciennes des vieux Jules Verne édités par Hetzel. L’ouvrage gagnerait d’ailleurs à comporter des illustrations à l’intérieur de ses pages, comme les livres pour enfant d’autrefois…

Cette série est donc décidément une fascinante échappée dans un univers très maîtrisé, plein de chausses-trappes et de rebondissements à tiroirs. Je suis moins réceptive à la portée mystico-gazeuse de l’histoire, ou plutôt à la tournure un peu  fumeuse des propos sur « Dieu » qui parsèment le livre et prennent davantage d’épaisseur dans ce deuxième tome – même si je rejoins Lili dans son hypothèse « Pygmalion » et une probable mise en abyme. Cela apporte aussi une dimension apocalyptique à la série, l’enjeu final étant de découvrir ce qui a provoqué la grande Déchirure de l’ancien monde ayant enfanté le monde des arches. Mais ce que je recherche en premier lieu dans cette série, c’est plutôt l’ivresse causée par un cocktail d’aventures bien frappées, et sur ce point, je suis plus que servie, la lecture de la Passe-Miroir pouvant se révéler par moment presque saturante. Ce second tome se conclue d’ailleurs sur un retournement saisissant que je ne dévoilerai évidemment pas… Hâte de voir ce que nous révèle le tome 3 !

Allez lire le billet de Lili, ma fidèle (et patiente) co-lectrice, qui a pour sa part englouti d’un coup les tomes 2 et 3 de la Passe-Miroir.

« La Passe-Miroir, Livre deux : Les disparus du Clairdelune » de Christelle Dabos, Gallimard jeunesse, 2015, 560 p.

Cristallisation secrète, de Yôko Ogawa

41ThwOV7f7LLa narratrice vit sur une île frappée d’une étrange malédiction. Régulièrement, une chose anodine est condamnée à disparaître, non seulement du monde physique mais aussi de la mémoire des habitants. Ainsi en est-il allé du parfum, des timbres-poste, des calendriers, des photographies, des bateaux… Au cours du récit, les disparitions touchent des choses de plus en plus vitales. Personne ne s’en émeut mais tous vivent dans la crainte de la police secrète, une terrible force répressive qui traque les êtres exceptionnels échappant à la malédiction de l’oubli : ceux qui parviennent à se souvenir des choses disparues et à conserver le sens et les émotions qui leur étaient liées.

Dans ma lecture de Cristallisation secrète, il y a dû avoir une « cristallisation » qui ne s’est pas faite, et cette fable dystopique a emporté son secret dans la tombe de ses pages.

Rassurez-vous, j’ai bien compris la portée éventuellement politique de son propos : les autodafés de livres et la police secrète renvoient tout de suite à l’imagerie fantasmagorique des régimes totalitaires. Plus subtilement, l’anéantissement de certains objets ou êtres fait penser aux fantômes peuplant les cimetières de l’histoire : qui saurait se resservir d’une cassette VHS aujourd’hui par exemple ? et si Lewis Carroll, et surtout Disney, n’avaient pas ressuscité le fameux Dodo, qui s’en souviendrait aujourd’hui, à part quelques spécialistes d’histoire naturelle ? N’y aurait-il pas là une allusion à notre déni de certaines réalités dérangeantes, à notre culpabilité inconsciente ?

« Quand j’ai sous les yeux des objets disparus, mon coeur s’agite énormément. Comme si quelque chose de dur et épineux était lancé soudain au milieu d’un paisible marais. Il se forme des rides, un tourbillon se crée au fond et la boue remonte. C’est pourquoi nous sommes bien obligés de brûler les objets, de les jeter à la rivière ou de les enterrer, afin de les éloigner le plus possible de nous. »

Ce qui m’a déstabilisée je crois, dans ce roman, c’est sa neutralité poussée à l’extrême. L’écriture est « blanche », très simple, sans fioritures. Les dialogues entre les personnages sont strictement banals. Les personnages eux-mêmes sont rarement nommés et ne montrent que très peu d’affects. Pour vous donner un exemple, alors que la narratrice et son ami le « grand-père » viennent d’échapper à une terrible catastrophe qui aurait pu causer leur mort, la seule chose qu’ils trouvent à se dire c’est : « Oh ben mince, le cake que nous nous apprêtions à manger va être perdu ». Ça va les gars, vous ne risquez pas de nous faire de l’hypertension au  moins !

Les disparitions ne les touchent pas, ils s’y résignent passivement et, sauf exceptions, ne regrettent rien ; et bien que certains contreviennent aux ordres du régime, ils ne cherchent à aucun moment à s’insurger contre son absurde répression. Du coup, j’ai eu du mal à voir où l’auteur voulait en venir avec sa fable.

Après en avoir parlé avec Lili qui m’avait offert ce livre, nous en avons conclu qu’il s’agissait là peut-être d’un certain état d’esprit japonais (sans vouloir non plus tomber dans le bas étage du cliché, et donc avec toutes les limites que comporte une généralisation hâtive) : ce côté zen qui apprend à ne pas souffrir des désagréments petits ou grands, cette forme de soumission au pouvoir. Et que cela heurtait notre mentalité occidentale habituée à râler réclamer des droits individuels et des libertés. J’ai fait le parallèle avec L’aveuglement de José Saramago, livre lu il y a bien longtemps et dont je ne me rappelle que vaguement, mais où les personnages s’interrogeaient beaucoup plus sur les raisons et les conséquences de leur perte du sens de la vue.

Ceci explique peut-être pourquoi, après avoir lu les trois quarts du bouquin au mois de mai, j’ai ressenti le besoin « vital » d’aller m’ébattre vers d’autres contrées livresques avant de revenir finir le bouquin en ce mois de septembre (après tout, l’automne aussi est le symbole de la perte : chute des feuilles et tutti quanti !)

« La disparition des calendriers signifie que l’on ne peut pas déchirer de feuille à la fin du mois. C’est-à-dire que l’on peut toujours attendre, il n’y aura plus de nouveau mois pour nous. Le printemps ne viendra pas, vous savez. »

Ce livre m’a tout de même fascinée à certains égards : ses images poétiques, son rythme lent, ses thèmes crépusculaires et ambigus agissent peut-être de façon sous-jacente, ce qui fait que je ne l’ai pas laissé tomber au bout de 20 pages.

Je vous conseille le très beau billet de Lili sur ce livre qui approfondit la réflexion sur l’existence quotidienne en régime totalitaire.

Et pour filer le thème insulaire, l’inoubliable Laurent Voulzy qui chante « ce sentiment de solitude et d’isolement » :

« Cristallisation secrète » de Yôko Ogawa, traduit du japonais par Rose-Marie Makino, Babel, 2009, 374 p.

Aurélien, de Louis Aragon

« La marque de ces journées, c’était une façon de stupeur, une inconscience. Le temps s’en va, comme si on avait l’éternité à soi, comme si ce qui faisait son prix eût été qu’on le gâchât. »

51dSP6L50NL._SX301_BO1,204,203,200_Je n’ose vous dire le temps que j’ai mis à lire ce roman débordant « d’amour et de déchirure », cela nuirait à ma réputation sur la blogosphère. Pourtant, ma lenteur n’a rien à voir avec le plaisir douloureux que j’en ai pris à la lecture. Oh et puis si quand même un peu, avouons-le : je savais dès le départ que le roman se destinait à moduler le fameux refrain « Il n’y a pas d’amour heureux » du poème d’Aragon (publié la même année qu’Aurélien, en 1944). Donc je reculais un peu l’échéance. Au passage, quelle belle crétinerie que cette quatrième de couverture qui annonçait platement la fin comme si de rien n’était ! On a condamné des éditeurs au pilori pour moins que ça… #aubûcher #éditionde1989

Quand on a aimé passionnément un livre, tout ce qu’on peut en dire peut très vite s’apparenter à une trahison. J’ai tant aimé de choses dans la lecture d’Aurélien, à commencer par Aurélien lui-même, ce héros qui arrive à conjuguer une virilité pleine de douceurs maladroites et une insaisissable réserve. Aurélien, c’est l’oiseau de nuit du Pigalle et du Montmartre des années 1920, le rentier ancien combattant de la Grande Guerre qui n’a aucun but dans la vie et n’a jamais vraiment aimé avant de rencontrer Bérénice. Bérénice qu’il trouve « franchement laide » au tout début. Pauvre Aurélien qui se laisse tellement berner par son ancien compagnon d’arme, ce sournois playboy d’Edmond Barbentane, qu’il n’a pas compris que celui-ci le jetait dans les bras de Bérénice pour se venger d’une affaire privée. Et pourtant, du marais fangeux des basses passions humaines peut surgir ce pur diamant de l’amour (oui ça y est, je me prends pour Saint Augustin là).

« Pour la première fois de sa vie, Aurélien éprouvait, avec cette acuité de sentiment qu’on n’a, en général, qu’un peu avant le réveil, dans la dernière période du sommeil, Aurélien éprouvait le vide absolu de sa vie. »

Je ne vous raconte pas comment la scène au bar du Lulli’s, lieu de la cristallisation de l’amour entre Aurélien et Bérénice, m’a prise de court par son intensité, au milieu des phrases légères parfumées au jazz. Génie de l’écrivain qui parvient à transmettre, sans en faire des patacaisses, toute la naïveté et la fulgurance étrange d’un amour naissant.  Jeune adulte, je me souviens avoir été bouleversée par les poèmes d’amour d’Aragon. Je découvrais pour la première fois l’emprise directe de la poésie sur mes émotions. J’ai retrouvé un peu de ce pouvoir dans le roman, bien que d’une manière très différente. L’art romanesque d’Aragon ne me fait pas penser à la poésie mais au cinéma. Ou plutôt, disons que toutes les scènes de rencontre entre Aurélien et Bérénice sont pour moi comme des scènes de cinéma en noir et blanc de la Nouvelle Vague (au risque d’être légèrement anachronique).

« Ils se trouvèrent sur le balcon : « C’est beau », murmura-t-elle. Paris bleuissait déjà. Elle était appuyée contre lui, tout naturellement, elle ne se dérobait pas. Il l’entoura de ses bras comme s’il avait peur qu’elle eût le vertige. Il avait bien le vertige, lui… »

D’autant que le roman ne serait pas le même s’il ne se confondait pas si intimement avec Paris ! La Seine et ses sortilèges délétères (le thème de la nage et de la noyade dans le fleuve est omniprésent) donnent à l’histoire une tonalité inquiétante, grise.  Comme si les personnages étaient condamnés à être engloutis par leur destin. Mais il y a aussi le côté flamboyant de la ville-lumière ; il faut se promener avec Bérénice dans les rues de Paris pour goûter à la magie du Paris 1920’s d’Aragon. C’est un vrai régal ce tour-operator dans le temps !

« La Seine n’avait pas de distractions, elle. Cette suite dans les idées qu’ont les rivières ! Couler comme ça, dans le même sens, sans jamais oublier, sans se tromper… »

(Petite parenthèse, James Cameron a honteusement plagié Aragon avec sa fameuse scène où Jack et Rose s’enlacent sur le proue du Titanic ; on retrouve la même avec Aurélien et Bérénice en guest-stars surplombant la Seine ! #jesuisoutrée).

Mais il n’y a pas que du cinéma dans Aurélien. Il y a aussi des scènes de pur vaudeville, notamment toutes les scènes concernant Edmond et sa femme Blanchette, ou sa maîtresse la grande (comédienne !) Rose Melrose. Les dialogues ciselés pourraient être retranscrits tels quels dans une pièce de théâtre comique, d’autant qu’ils se produisent souvent dans des intérieurs cossus.

Et puis, chez Aragon, l’amour côtoie souvent la guerre. Aurélien s’inscrit dans le cycle du Monde réel qui part de la Belle Epoque pour aboutir à la Seconde Guerre mondiale et à ses suites. La politique n’est jamais bien loin. Il décrit de façon très vivante l’ambiance des banquets d’anciens combattants, et les hiérarchies sociales, un temps bousculées par la guerre, qui se reforment à peu près comme avant, à la plus grande amertume de ceux qu’elle a laissé sur le bord du chemin. Le monde capitaliste et ses affaires interlopes en prennent aussi pour leur grade (c’est là qu’on se rappelle qu’Aragon est un communiste convaincu), tout comme le milieu de l’art, joyeusement brocardé avec la figure de l’imaginaire Zamora, qui se pose en rival de Picasso. La génération Montparnasse défile pour notre plus grand plaisir : à part Picasso, il y a les dadas, Cocteau, Mistinguett, Diaghilev, les Américains de la génération perdue, et une allusion à peine transparente au groupe des surréalistes dont Aragon a fait partie. Un monde qui se berce d’illusions, ce que vient révéler l’année 1940 dans la dernière partie du roman.

Pensez, même le vieux Monet fait son apparition, et une partie de l’histoire se passe à Giverny !

« — Impossible. Nous avons rendez-vous… Je désirais depuis longtemps… Bébé a pris pour moi rendez-vous avec Claude Monet…

— Claude Monet ? Tu te prends pour un nymphéa ? » 

Il y a Proust aussi…

« Adrien prit le gros livre, comme si on lui avait refilé l’annuaire du téléphone. Ça n’avait pas l’air de l’enchanter, Proust. Chez le coiffeur, on vous donne La vie parisienne. »

Et Bérénice alors ? Parlons-en. Elle n’est pas pleinement aimable, elle coupe les cheveux en quatre, et l’on peut vite être agacé de son acharnement réussi à contrecarrer son propre bonheur. Mais elle est touchante dans ses efforts éperdus de se libérer du poids des traditions et des convenances. Elle est la femme énigmatique, « l’Inconnue de la Seine » aux deux visages si différents selon qu’elle a les yeux ouverts ou les yeux fermés, ainsi que l’a portraiturée Zamora. Et en effet, elle est déchirée entre son attachement à son mari et son amour pour Aurélien, entre sa soif de s’abandonner et son goût de l’absolu, de la liberté. Une vraie héroïne moderne, aussi tragique que son alter ego classique.

« Et Bérénice. Et les rêves de Bérénice. Rien maintenant ne retenait plus ces rêves. Personne. Ni Paul, ni Archie, ni le sourire complice des Vanhout, ni le banjo de Molly. Bérénice rêvait. Oublieuse de ses griefs. Possédée d’une chanson jamais chantée. Parmi les fleurs bleues, le gravier luxueux, devant la maison pareille à toutes les maisons dans les rêves. Et dans ce rêve-ci, il y avait un homme lent et indécis, avec un doux mouvement roulant des épaules, des cheveux noirs… un homme qui emportait le coeur, un homme qui parlait peu, qui souriait bien… Aurélien… mon amour… Aurélien… »

(Rha, ce style merveilleusement versatile d’Aragon, tour à tour lyrique, tendre, primesautier, ironique, sarcastique, grassement comique, argotique… L’exubérance du style indirect libre, et ses phrases courtes qui se déposent une à une comme les plumes d’un oiseau blessé…)

A la fin, ce qu’il reste de sublime dans cette histoire, au milieu de l’agitation vaine du monde, c’est bien l’amour d’Aurélien et de Bérénice, même s’il s’inscrit sous le signe de la mélancolie désabusée de l’auteur. Avec le poète, on peut bien s’exclamer : « Ce qu’il faut de regret pour payer un frisson » !

Comme à la fin des films, j’adresse un grand merci, premièrement à Galéa qui m’a la première donné le goût de ce roman (et je ne suis pas la seule si j’en crois cette émission des bibliomaniacs consacrée entre autres à Aurélien), mais aussi à Lili et Nathalie, sans le rendez-vous desquelles ce livre serait sans doute resté encore longtemps oublié dans ma PAL…

Allez voir aussi le billet de Rosa consacré à Aurélien ce jour.

Je ne pouvais évidemment clore ce billet sans ceci :

« Aurélien » de Louis Aragon, Folio Gallimard, 1989, 696 p.