La série des Brunetti, de Donna Leon

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L’année dernière j’ai découvert la plus vénitienne des autrices américaines, Donna Leon, et sa série policière mettant en scène le commissaire Guido Brunetti officiant à la questure de Venise. J’ai été agréablement surprise par la qualité de la narration et par la mise en perspective des enjeux liés à la cité des Doges, à l’Italie, au monde contemporain. Voici un résumé des deux titres que j’ai lus d’elle jusqu’à présent. J’ai lu le premier en version originale – son titre en français est différent (Entre deux eaux) mais je préfère l’original, en vénitien !

Acqua alta (1996)

Acqua Alta' by Donna Leon | Reading Matters

Dans ce cinquième opus de la série, Brunetti patauge, littéralement, dans l’eau de la lagune qui a inondé les rues de Venise durant le mois de février : c’est l’Acqua Alta. Cette inondation se fait la métaphore de la confusion dans laquelle se déroule l’enquête de Brunetti, coincé entre un chef incompétent, des procédures tortueuses et une mafia omniprésente. Le commissaire s’est promis de mettre la main sur les malfaiteurs qui ont tabassé son amie, l’archéologue américaine Brett Lynch. Ce faisant, il découvre tout un trafic d’objets anciens et très précieux dont l’archéologue aurait été la victime collatérale.

Italy was full of experts; some of them even knew what they were talking about.

L’embuscade finale, dans l’ambiance poisseuse et glauque d’un palais vénitien inondé, est un grand moment de littérature policière.

Mais ce qui fait le sel de toute cette histoire, c’est l’ironie avec laquelle l’autrice nous livre ses petits apartés sur la situation unique, insulaire, isolée de Venise. Et ce qui m’a le plus choquée, c’est l’histoire de l’hôpital public de Venise, construit à grands frais… mais sans système d’évacuation des eaux usées. Et où il faut payer des pots-de-vin aux infirmières pour qu’elles vous changent les draps.

It always surprised Brunetti that anyone who lived in a city where there were no cars would read an automobile magazine. Did some of his sea-locked fellow citizens dream of cars the way men in prison dreamed of women?

La place Saint-Marc de Venise sous les eaux à cause de la

Le garçon qui ne parlait pas (2015)

Le garçon qui ne parlait pas: Amazon.fr: Leon, Donna: Livres

Brunetti était content d’être là, à observer les palais et la lumière, ébloui, comme il l’était souvent, par leur infinie et insouciante beauté. La pierre, le ciel, l’or, le marbre, l’espace, les proportions, le chaos, le désordre, la gloire.

Lire une enquête du commissaire Brunetti à Venise nous transporte immédiatement dans les canaux, rues, cafés, places et palazzi que le commissaire arpente ou fréquente assidûment ! Je constate une nouvelle fois les talents littéraires de Donna Leon, et la finesse avec laquelle elle explore les méandres de l’âme humaine (et spécifiquement, italienne 🤣).

J’admire le fait qu’elle soit aussi attentive à la question de la langue (peut-être parce qu’elle vit depuis des décennies dans une culture qui n’est pas la sienne ?) Et le langage acquiert une importance toute particulière dans l’histoire du garçon « qui ne parlait pas » : dialectes italiens, jeux de mots, doubles sens, choses qu’on choisit de taire, etc.

Tous les détails, même les plus insignifiants, entrent en résonnance subtile les uns avec les autres, mais on ne s’en rend compte qu’une fois le livre refermé. J’ai ainsi réalisé avec stupéfaction que le premier chapitre, en apparence « hors sujet », peut être interprété comme un reflet inversé de l’avant dernier (qui contient la révélation finale) mais cela est fait d’une manière aussi détournée que géniale. Cette subtilité peut tout aussi bien passer inaperçue. J’aime les auteurs qui suscitent la réflexion chez leurs lecteurs, leur laissant le soin, ou non, de déceler certains indices ! 

Bref un très bon cru. Je sens que je ne vais pas m’arrêter là.

Et vous, avez-vous déjà lu une enquête du commissaire Brunetti ?

Les Bourgeois, d’Alice Ferney

Detail

Ils sont dix, nés d’Henri et Mathilde Bourgeois, dans le Paris de l’Entre-deux-guerres. Bourgeois ils le sont par leurs moeurs, leurs idéaux, leur éducation, axée sur l’effort et l’honneur (notion pourtant considérablement mise à mal au cours du XXe siècle). Ils vivent les événements contemporains de façon parfois décalée, avec leur propre rythme et les lunettes de la classe sociale à laquelle ils appartiennent, mais ils débordent de vitalité et tracent leur chemin avec droiture « aux places favorites de la société bourgeoise – l’armée, la médecine, le barreau, les affaires » nous dit la quatrième de couverture.

De plus en plus, les Bourgeois vivaient à contretemps, qui faisaient des enfants comme si la chose allait de soi. (p. 410)

Cette force vitale va les aider à surmonter les remous et traumatismes de l’histoire (la petite comme la grande) : le deuil de la mère, qui meurt en donnant la vie à son dixième enfant durant la Drôle de Guerre ; la guerre justement qui bouleverse les plans d’avenir et confronte à l’horreur et à la perte ; les accidents ; les blessures d’enfance ; la décolonisation ; mai 68 et ses suites… À leur tour ils se marieront pour la plupart, et certains auront même beaucoup d’enfants, quoique moins que leurs parents. Et puis ils deviendront grands-parents, et certains achèveront leur vie terrestre dans le temps du roman.

Je me demande toujours si vraiment l’on se prépare à la mort. Il paraît que cette idée répandue est un leurre : la mort serait si étrangère à la vie qu’on ne pourrait en réalité la penser et qu’il ne servirait à rien de l’apprivoiser, ce que l’on apprivoise d’elle n’étant jamais elle. (p. 13)

Sur cette valse du cycle de la vie (naissance, vie, mort), Alice Ferney donne le point de vue d’une narratrice impersonnelle – qui pourrait bien être elle – alternant entre le présent et le passé. Cela donne une profondeur particulière à l’exercice de la biographie familiale, et en même temps décentre l’attention du moment « où les choses se font » pour nous donner à considérer la brièveté d’une vie humaine, même quand elle dépasse son terme admis. Car le roman commence avec la mort de Jérôme en 2013, le septième de la fratrie, et procure particulièrement le ressenti de Claude, son cadet immédiat, face à cette mort subite.

Elle savait comment la vie passe sur les hommes à la manière d’un vent si fort qu’il les pousse en avant sans qu’ils s’en aperçoivent, croyant demeurer immobiles, inchangés, immortels. Le vent du temps avait soufflé. Le petit garçon qui dans la cour des Invalides avait reçu la Légion d’honneur au nom de son frère défunt était aujourd’hui capitaine et prêt à mériter la même décoration. La guerre était de tous les temps. Elle était pour l’éternité le noir élixir de l’histoire. (p.139)

La narratrice remonte ensuite dans le passé, à la racine de cette nombreuse fratrie, et tout d’abord aux parents, Henri et Mathilde, nés à la toute fin du XIXe siècle, marqués par la Grande Guerre et mariés au lendemain de celle-ci. Elle s’efforce de faire comprendre au lecteur la mentalité patriotique de l’Entre-deux-guerres, qui faisait qu’une femme de la bonne bourgeoisie acceptait, à quelques exceptions près (tout le monde n’est pas Beauvoir) que son seul horizon soit le mariage et l’éducation des enfants. Cela était sous-tendu par un catholicisme empesé et strict (mais aussi intellectuel et doué de générosité) qui fournissait des repères pour toutes les situations de la vie. Le recul que procure le regard du présent sur le passé permet de mesurer l’écart entre le mode de vie de cette époque (pas si lointaine…) et la nôtre, ce qui peut susciter l’effarement. Mais la subtilité de la plume d’Alice Ferney est aussi de savoir considérer avec tendresse et respect « l’Autre », y compris celui qui est relativement éloigné dans le temps, par le truchement du dialogue entre sa narratrice et le vieux Claude, attaché aux modèles culturels de son enfance.

Six sont morts et les quatre autres ont passé l’âge de faire des projets. J’ai compris ce qu’ils ne savaient pas pendant qu’ils vivaient et mesuré ce que j’ignore. Le secret des autres est immense. (p. 474)

Par cette disposition narrative, mêlant habilement les événements historiques et biographiques, l’autrice nous plonge dans les différentes strates d’une époque, où l’intime côtoie le politique, s’y fond, en est modelé, et vice-versa. La scansion des générations et des époques (autour du pivot que représente la Seconde Guerre mondiale), les répétitions ataviques et les pas de côté arbitraires donnent un rythme empressé, presque galopant, à cette exhumation du « temps perdu ». Paradoxalement cette anamnèse réussit aussi à donner le goût et le sens d’une époque révolue. On se retrouve à la lecture comme devant une photographie jaunie, découvrant « ce qui a été » et n’est plus.

Notre psychisme est ainsi fait que nous oublions. Nous oublions les événements, la forme des journées que nous avons vécues, les pensées que nous avons eues, les sentiments et les humeurs qui nous ont envahis. Ne restent que des impressions sommaires. Le passé devient un grand résumé indistinct. Les dates s’emmêlent, des pans entiers s’engloutissent, et nous ignorons même ce que nous avons oublié. C’est merveille. Sans cette machine à estomper, sans cette sorte de gomme intérieure, nous serions éternellement dans le deuil, le chagrin et l’angoisse. (p.295)

Pour tout dire, en lisant ce livre, j’ai eu l’impression de lire l’histoire de la famille de mon grand père. Tout y est : la famille nombreuse, l’attrait pour le maurassisme, auquel on s’arrache après la condamnation papale de l’Action Française en 1926 (car on obéit d’abord au pape chez ces catholiques convaincus), le côté patron chrétien proche de ses ouvriers, la scolarisation chez les bons pères, les vacances à la campagne, le tennis, les choix professionnels… J’y ai retrouvé un peu de cette veine à la Annie Ernaux ou à la Isabelle Monnin, qui ont soumis leur passé familial au creuset de la littérature dans Les années pour l’une et Mistral perdu pour l’autre. Mais il y a deux différences de taille entre les Bourgeois et les livres des autrices citées : d’une part, Ernaux et Monnin s’attachent à décrire un milieu plutôt populaire, pour le faire accéder à une certaine reconnaissance littéraire, tandis que Ferney sonde un milieu bourgeois (pour faire pardonner ses errements ?) ; d’autre part, Ferney ne dit pas explicitement qu’elle s’inspire de sa famille, ni dans quelle mesure (sa présence-absence dans le roman serait d’ailleurs mon seul petit regret à son propos).

Mais j’ai aussi apprécié, en historienne, le formidable travail historique réalisé par Alice Ferney dans ce roman qui a reçu le prix Historia du roman historique en 2018. Je crois que c’est pourquoi, en plus de sa langue somptueuse enchâssant de manière fluide la petite histoire dans la grande, ce fut une lecture aussi marquante et émouvante que la traversée d’un album de famille…

Le temps filait comme l’eau du monde, la vie avançait comme les fleuves vers leur estuaires. (p. 402)

« Les Bourgeois » d’Alice Ferney, Actes Sud/Babel, 2017, 474 p.

Le Seigneur des Anneaux (1) La communauté de l’anneau

Se lancer dans la lecture – puis dans l’écriture d’un billet à propos – du Seigneur des Anneaux peut représenter une vraie gageure. Que dire de plus d’un monument de la fantasy qui a conquis un droit de cité inébranlable dans le coeur de millions de lecteurs depuis pas moins de 70 ans, et occupé des centaines, voire des milliers de critiques, d’analystes littéraires et de fans à le décortiquer ? Je me sens d’autant moins légitime que je ne lis pas de fantasy – à quelques rares exceptions près – et qu’il a bien fallu tout le charme tentateur de ma copinette lectrice pour me décider à me lancer moi aussi dans la lecture du chef-d’oeuvre de J.R.R.

Voire, oserais-je dire qu’avant je fuyais cet univers en pensant qu’il n’était pas fait pour moi ? trop de créatures bizarres dedans, trop de merveilleux, trop de tribulations rasoir faisant office de repoussoir… Bref mon a-priori négatif était aussi énorme que la réputation mythique de la trilogie.

Verdict ?

Eh bien premièrement, je confirme : il y a beaucoup de créatures bizarres dedans, beaucoup de merveilleux et beaucoup de tribulations. Mais, est-ce trop ? Ça dépend de quel point de vue on se place. Si on se place du point de vue du lecteur cartésien habitué à des intrigues carrées, aux page-turners, aux romans contemporains, oui, la quête de Frodon, Gandalf, Aragorn, Legolas et les autres peut sembler bien longue ; pire : sans but précis, autre que celui de se débarrasser on ne sait trop comment d’un anneau très encombrant dans l’antre d’un redoutable Seigneur des Ténèbres qui fait planer son ombre sur toute la Terre du Milieu. L’intrigue est linéaire et ressemble à celle, à rallonge, des romans de chevalerie du Moyen Âge. Interviennent tout un tas de personnages qu’on ne revoit plus forcément par la suite et surtout, des créatures qui ne sont pas décrites et que j’ai du mal à m’imaginer : genre, quid des orques franchement ? Moi je vois des gros poissons noir et blanc qui sautent à travers un cerceau dans une piscine, perso. Apparemment ce sont de redoutables monstres, mais je ne saurais dire s’ils ont des pattes ou s’ils volent. Heureusement mes quelques rares souvenirs du film de Peter Jackson me permettent d’imaginer assez bien l’elfe Legolas (coeur) ou ce vilain bouffon de Gollum. Quant à savoir se repérer dans le temps et l’espace inventés par Tolkien je tire mon chapeau à ceux qui y parviennent. J’ai renoncé assez vite pour ma part à situer précisément les lieux traversés par la communauté de l’anneau, que ce soit les Terres sauvages, les Monts brumeux, les Hauts de Galgal, la Forêt noire, l’Anduin, et même la Moria et la Lorien… tout se mélange un petit peu. De même pour les repères temporels : je n’ai même pas cherché à me rappeler en quelle année se place l’intrigue, ni les généalogies compliquées des différents rois déchus et disparus qui se sont succédés sur ces différentes terres.

Et pourtant, pourtant. Malgré les longueurs, les péripéties qui se suivent et se ressemblent, je me suis laissée envoûter par le charme de cette histoire. Il y a ce quelque chose d’intemporel, de mythique, de poétique qui m’a puissamment ensorcelée, a parlé à mon imaginaire, je ne sais trop comment le dire autrement. Ça tient sans doute aux paysages traversés, pleins de splendeur : ces forêts profondes aux arbres animés, ces prairies fleuries au pays des elfes (et leurs maisons construites dans les arbres), ces fleuves et ces chutes d’eau coulant au milieu des falaises, ces montagnes pierreuses et brumeuses… Mais il n’y a pas que ça : il y a aussi cette touche d’humour, que l’on retrouve notamment dans les conversations entre Hobbits, qui n’est vraiment pas désagréable ! Au plan symbolique, le fait qu’un maléfique instrument, symbole d’un pouvoir absolu et sans partage (l’Anneau) échoie à la créature la plus inoffensive et faible en apparence (un Hobbit) est d’une grande portée. Cela montre la force des faibles (très évangélique tout ça) et les limites de la toute-puissance. La mission reçue (contre son gré) par Frodon renverse complètement un système de valeur qui ferait primer la force brute, la domination, la loi de la jungle, et met en lumière une autre forme de force qui peut sembler parfois bien fragile, voire en péril : celle née de l’amitié, de la concorde, de la solidarité. Je comprends que le Seigneur des Anneaux ait pu être interprété de façon politique, car l’auteur montre la corruption engendrée par le pouvoir, y compris sur les meilleurs des êtres ; même Frodon n’est pas exempt de l’influence maléfique de l’Anneau, il est parfois tenté par les ténèbres. Certains de ses compagnons le convoitent aussi, dans un but sans doute altruiste (sauver une communauté face aux assauts de Sauron), mais l’Anneau fait ressortir leurs mauvais penchants, c’est-à-dire la tentation de tout faire par soi-même, par force. Ce que semble montrer l’auteur c’est qu’au contraire, seules la fraternité liant un petit groupe et l’innocence d’un coeur pur ne poursuivant pas de vaines ambitions peuvent l’emporter sur le mal. Cela suppose un chemin d’humilité, de sagesse, de dévouement. Bref, tout un tas de mots vachement à la mode (humour) mais qui me semblent très lumineux personnellement.

« J’ai souvent eu envie de voir un bout de magie comme on en raconte dans les vieux contes, mais je n’ai jamais entendu parler d’un meilleur pays que celui-ci. C’est comme d’être à la maison et en vacances en même temps, si vous me comprenez. Je n’ai pas envie de partir. »

(Sam Gamegie)

Alors oui, même si j’ai mis deux mois à lire ce premier tome (près de 700 pages tout de même), même si à certains moments j’ai été tentée d’arrêter, j’ai envie de rempiler pour le suivant : Les deux tours. Je ne sais pas trop où tout cela va m’emmener, sachant qu’il y a encore un troisième tome (l’été sera probablement fini quand je l’aurai terminé) mais je veux continuer à faire partie de l’épopée de Frodon Sacquet, me sentir un peu Hobbit moi aussi dans ce monde de brutes, mais si beau, qu’a créé Tolkien. Et enfin, je pourrai voir la trilogie cinématographique du Seigneur des Anneaux avec des yeux avertis (j’ai hâte).

(Concernant mon édition Folio Junior empruntée à la bibliothèque et datant des années 80, elle n’est pas si dégueulasse. Les illustrations de Philippe Munch en têtes de chapitre rendent bien l’atmosphère de l’histoire, même si les Hobbits sont dessinés comme des petits gros alors que j’avais plutôt le modèle fluet type Elijah Wood en tête. N’ayant pas lu la nouvelle traduction de Daniel Auzon, je ne peux me prononcer sur les avantages et désavantages de l’ancienne, mais maintenant que je me suis attachée à lire « Frodon Sacquet » ou « LA Comté », je pense que je ne pourrais me résoudre à les voir transformés en « Frodo Bessac » ou « LE Comté ». Sorry!)

Et ici, y a-t-il des fans du Seigneur des Anneaux ? Du livre, du film ?

« Le Seigneur des Anneaux I. La communauté de l’Anneau » de J.R.R. Tolkien, traduit de l’anglais par Francis Ledoux, illustrations de Philippe Munch, Christian Bourgeois éditeur, Folio Junior, 2000 (rééd.), 688 p.

Regarde les lumières mon amour / Tous les matins du monde

Je suis à trente pages de finir le premier tome du Seigneur des anneaux (lecture qui me suit depuis la mi-décembre, c’est vous dire le rythme pachydermique de mes lectures en ce moment, par conséquent ma relative absence des réseaux).

Quand j’en ai un peu assez de suivre Frodon et ses compères dans leur interminable voyage, je tranche dans le lard avec des lectures très courtes, efficaces et différentes. C’est le cas avec ces deux-là, dont les titres mis côte à côte donnent un vers un peu décalé, façon cadavre exquis, qui m’a fait sourire.

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Dans Regarde les lumières, Annie Ernaux nous livre le journal de ses sorties au supermarché pendant un an. Fallait y penser. Car non seulement Annie va faire ses courses au supermarché depuis les années 60, mais en plus il s’agit d’un des plus grands hypermarchés de France ! L’Auchan des Trois-Fontaines de Cergy, dans lequel j’imagine sa silhouette frêle bataillant avec un caddie récalcitrant. Fans d’Ernaux, vous savez où la trouver maintenant pour lui faire signer un autographe entre deux boîtes de conserve, c’est le premier tourniquet à droite !

Angle aveugle de la littérature, l’hypermarché mériterait de retenir l’attention des écrivains d’après Ernaux. C’est un grand mélangeur de classes sociales, le lieu où tant de gens se croisent chaque jour pour accomplir une fonction essentielle (tirladadada) et toujours recommencée. D’où le bon petit coup de réel qu’offre la fréquentation du super- ou de l’hypermarché, une démarche qu’elle juge tout aussi essentielle pour des écrivains souvent tentés par la tour d’ivoire. Elle avoue volontiers que les courses sont une pause bienvenue lors de l’écriture de ses romans. Alors autant joindre l’utile à l’agréable, et écrire sur ses virées dans ce « temple de la consommation » (elle n’en est pas à son coup d’essai apparemment).

Les aperçus qu’elle nous offre sont plus sociologiques que proprement littéraires. Oui le rayon discount comprend plus de panneaux restrictifs, du genre « nous vous rappelons que des contrôles du poids sont effectués de manière aléatoire », que le rayon épicerie fine. Oui les couples âgés à cabas ont tendance à privilégier les horaires matinaux, tandis qu’on aura plus de chance de croiser un écolier à 16h, et des femmes voilées le soir après 20h pour éviter les regards inquisiteurs. Oui les rayons jouets ne sont pas mixtes, loin de là. Mais là où je reste un peu sceptique sur l’intérêt de l’hypermarché pour la littérature, c’est que non seulement il produit de la soumission et de l’anonymat (comme Ernaux le montre très justement) mais aussi un engourdissement des facultés critiques et un sentiment de contentement hyper individualisé qui oblitère les neurones des clients. Du coup ça en fait un matériau tellement lisse qu’il est difficile de le harponner par quelque bout que ce soit. Si littérature il y a, elle ne se trouve pas en rayon (même s’il y a un rayon livres où les meilleures ventes sont numérotées de 1 à 10 en très gros), mais sûrement à l’envers du décor, du côté des employés et de leurs patrons. Ceci dit, il peut se passer des choses cocasses au supermarché maintenant que j’y pense, il y a la première scène de Heureux les heureux de Yasmina Reza par exemple. Et puis, l’hypermarché pourrait fournir un décor de rêve pour une suite du Meilleur des mondes.

«  Ses espaces éclairés au néon sont si impersonnels et si éternels qu’il en émane du bien-être autant que de l’aliénation. »  (Rachel Cusk, citée par Annie Ernaux)

Même si j’ai trouvé le tout assez léger (bouclé en une heure), j’ai eu l’occasion de recenser les différents supermarchés que j’ai fréquentés dans ma vie – et le chapelet de souvenirs qui vont avec. Comme quoi, ces mastodontes (ou bébés mammouths) font bel et bien partie de ma vie, même si mon snobisme en est chatouillé. Le Comod – ça n’existe plus cette enseigne – du bled de Normandie qui m’a vu passer toutes mes vacances d’été de 0 à 20 ans, où notre grand-mère nous achetait subrepticement des babioles en plastique quand on l’accompagnait pour les courses (et dont l’intérêt décroissait au fur et à mesure qu’on s’éloignait du périmètre du magasin). Le Leclerc breton où je ne peux m’empêcher de lorgner sur les cirés de pluie rouges, ni de prendre un paquet de crêpes artisanales dont une bonne partie aura disparu avant le passage en caisse. Les Superama et Aurrera de ma jeunesse mexicaine, que j’ai assez peu fréquentés à part pour les ravitaillements de sorties scoutes. L’indétronâble duo Monoprix/Franprix, symboles des débuts de ma vie adulte en milieu urbain, où j’ai appris à prendre en charge les courses alimentaires sans casser tout mon Livret A (heureusement qu’il y avait Liddl pour les fins de mois difficiles). Et aujourd’hui : la Coop et la Migros, les petits Suisses, qui font un peu pâle figure par rapport à leurs homologues français question diversité et achalandage des rayons (mais il y a du fromage à fondue au rayon frais 🙂 ).

Si mon inventaire de magasins ne vous produit qu’ennui et mauvais souvenirs, alors la lecture de Regarde les lumières n’est sûrement pas faite pour vous. Si ça vous pose question, allez lire le billet du petit Carré jaune.

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« Que chez-vous, Monsieur, dans la musique ? – Je cherche les regrets et les pleurs. »

Partons maintenant sur du très différent. Quand la vie d’un être se concentre dans la musique (en l’espèce la musique baroque jouée sur la viole de gambe) il ne reste pas grand chose à donner pour les autres. C’est le cas de Monsieur de Sainte Colombe, taciturne veuf du XVIIe siècle, pour qui la musique est plus que de la musique, elle est tout simplement la vie, la mort, toussa. Il tire des sons divins de son instrument mais bien peu en profitent ; et surtout pas le roi, tout soleil qu’il soit. Ses deux filles se plient à cette vie austère, l’une s’amourachant du jeune élève de son père, puis dépérissant. Le spectre de sa défunte épouse vient parfois visiter Monsieur de Sainte Colombe dans la cabane du mûrier, au fond de son jardin, où il passe des heures à tirer des sons de sa viole.

Il est difficile de parler de l’écriture de Pascal Quignard, qui s’éprouve plus qu’elle ne se pense. Exactement comme la musique elle comporte une part d’insaisissable, et une texture qui fait penser à la peinture. Une écriture proprement synesthésique. D’autant que l’image d’une nature morte revient régulièrement, comme la variation autour d’un thème, celle de Lubin Baugin présentée de façon légèrement anachronique comme une commande du maître de viole à l’artiste, avec son verre de vin posé près d’un plat de gaufrettes, à côté desquels on imagine volontiers une platée d’ablettes aux écailles luisantes, pêchées dans la Bièvre qui coule en contrebas de la maison.

Lubin Baugin, Le dessert de gaufrettes

Une lecture comme une plongée dans un monde disparu, de sons, de passion bouillonnante et d’austère poésie. Un monde où l’on éprouve le manque. Dans mon souvenir, le film qui en avait été tiré transmettait assez fidèlement cette impression de clair-obscur un peu rugueux. Tous les matins du monde est en somme l’exact inverse de Regarde les lumières mon amour.

« Regarde les lumières mon amour » d’Annie Ernaux, Seuil, Coll. Raconter la vie, 2014, 72 p.

«  Tous les matins du monde » de Pascal Quignard, Folio Gallimard, 1991, 117 p.

Le moineau de Dieu, de Mary Doria Russell

Le Moineau de Dieu - Mary Doria Russell - SensCritique

Les scientifiques jésuites partirent apprendre et non convertir. Ils partirent parce qu’ils voulaient connaître les autres enfants de Dieu, parce qu’ils voulaient les aimer. Ils partirent pour la raison qui a toujours poussé les jésuites vers les frontières extrêmes de l’exploration humaine. Ils partirent ad majorem Dei gloriam, pour la plus grande gloire de Dieu.

Ils ne pensaient pas à mal.

Paradoxalement, cette histoire commence par un retour.

Nous sommes à Rome, à la fin de l’année 2059. Emilio Sandoz vient de revenir sur Terre à bord du « Stella Maris », après un séjour de quarante années dans l’espace (5 ans en années stellaires) et la découverte d’une autre planète peuplée : Rakhat.

Il s’agit bien d’un récit de science-fiction : le voyage dans l’espace, les extra-terrestres, la science, l’anticipation, les ingrédients y sont.

Et pourtant ce récit de science-fiction est surprenant à bien des égards. Si les poncifs du genre vous ennuient, sachez qu’ici, on n’est point envahi par les gadgets techno-baroques futuristes « m’as-tu vu ». Le fait que la narration commence en 2019, année de départ du « Stella Maris », sans paraître trop ringarde est déjà une preuve de la maîtrise soignée de l’écriture. Certains trouveront que l’autrice va un peu vite sur les détails techniques, mais moi j’ai embarqué sans façon dans l’aventure.

Mais le plus surprenant, c’est que les héros de cette épopée de l’espace soient des… jésuites. En y réfléchissant, ce n’est pas si incongru que cela. Ne sont-ce pas eux qui, aux XVIe et XVIIe siècles, ont tout quitté pour se lancer à l’assaut d’un Nouveau Monde et y faire la rencontre du radicalement Autre ?

Alternant entre l’avant, l’après, puis le pendant du voyage interstellaire, on prend le temps de découvrir les personnages, leurs liens entre eux, leurs univers, si j’ose m’exprimer ainsi. Un gamin issu de la pègre portoricaine devenu prêtre polyglotte. Un couple de retraités américains très, très cools. Une spécialiste de l’intelligence artificielle à la tête froide et au passé douloureux. Un jésuite texan et pilote de l’air. Un jeune astronome immense et amoureux. Un jésuite botaniste et sexy. Un jésuite anglais et mélomane. Voilà pour l’équipage. Certains se connaissaient de longue date, d’autres pas. C’est la Compagnie de Jésus qui gère. « Est-on dans une mission scientifique ou religieuse ? » demande l’un des personnages. Pourquoi se sont-ils mis en route, ignorant tout de leur destination ? Parce que l’astronome a capté des signaux extraterrestres provenant du système stellaire d’Alpha du Centaure. Des chants polyphoniques ! De là à envisager de monter une chorale interplanétaire…

L’arrivée sur Rakhat se fait en plusieurs étapes. A l’arrivée, l’équipage ne croise pas âme qui vive et se repaît plusieurs semaines dans un jardin d’Eden extraterrestre dont ils nomment à leur façon la faune et la flore, et c’est très drôle : il y a les « petits mecs en vert », les « mangez-moi » et autres «  tronches de corolle » (mais attention à ne pas manger d’espèces endogènes à tort et à travers sous peine d’attraper la « tourista extraterrestre »). Puis LA rencontre se fait, un des moments les plus forts du livre. Deux mondes se font face à face, les humains face aux « Runas », des êtres pacifiques, très grands, aux grands yeux à double iris et dotés de queues. Le linguiste Emilio établit la communication avec la petite Askama. L’équipage passera plus d’un an au village runa, avant de découvrir une autre civilisation beaucoup plus sophistiquée, et de voir l’envers du décor… Le péché originel vient d’une histoire de graines et de fruits, un subtil déséquilibre qui perturbe toute l’organisation sociale de Rakhat, extrêmement malthusienne et ségréguée.

Au retour, il n’y a qu’Emilio, en fort piteux état. Il aurait commis plusieurs crimes. Comment comprendre cela d’un homme si fin et profondément bon, un homme qui a cherché Dieu dans les étoiles et a pensé le trouver dans les habitants de Rakhat ? La quête de la vérité que mène la hiérarchie de la Compagnie de Jésus auprès d’Emilio, malade et traumatisé, va se révéler être un voyage beaucoup plus long que l’aller-retour vers Alpha du Centaure.

Ce roman a été passionnant de bout en bout. L’autrice, anthropologue de profession, bâtit une société extraterrestre parfaitement crédible, évitant l’écueil de l’utopie comme de l’apocalypse. Elle invente même la structure de deux langues extraterrestre, le runao et le ksan, avec déclinaisons et formules de politesse ! La psychologie travaillée des personnages, l’humour des dialogues, la subtilité des mises en abyme rendent cette histoire de rencontre extraordinaire très attachante et humaine. Le tragique dénouement est aussi beau que celui du film « Mission ». Chaque situation est une occasion de réflexion, une échappée métaphysique et une fulgurance poétique.

Coup de coeur cosmique !

– Alors Dieu se retire, tout simplement ? demande John (…). Il abandonne sa création ? Ça y est, les primates, à présent vous êtes tout seuls. Démerdez-vous et bonne chance.

– Non. Il observe. Il se réjouit. Il pleure. Il assiste au drame moral de la vie humaine et lui donne un sens en nous aimant passionnément, et en se rappelant.

– Matthieu, chapitre dix, verset vingt-neuf, dit doucement Vincenzo Giuliani. « Pas un moineau ne peut tomber à terre sans que votre Père le sache. »

– Mais le moineau tombe quand même, dit Felipe.

Voir les avis très intéressants sur Babelio.

« Le moineau de Dieu », de Mary Doria Russell, titre original : «  The Sparrow », traduit de l’américain par Béatrice Vierne, Pocket, Coll. Science-fiction, 1998, 575 p.