Mrs Dalloway, de Virginia Woolf

Woolf-Dalloway.inddJe continue mon mois « Virginia Woolf » (le mois anglais étant ici presque un prétexte pour m’en repaître) avec ce qui est peut-être son oeuvre la plus connue, celle que je  désirais lire depuis si longtemps – et que je dus me résigner à ne trouver, ni dans ma petite bibliothèque villageoise, ni dans les rayons familiaux, ni dans les brocantes (la F**C m’a sauver). Bref, Mrs Dalloway.

Mais avant cela, j’ai envie de revenir un peu sur les racines de cet intérêt que j’ai développé pour l’oeuvre de cette sacrée Anglaise du début du 20e siècle. Au début était donc Virginia Woolf, un personnage que j’ai longtemps cru être de fiction, la faute à un extrait de la pièce de théâtre Qui a peur de Virginia Woolf ?, inséré dans un de mes manuels scolaires. Plus tard, une amie qui lisait Mrs Dalloway justement m’a dessillée les yeux, mais… l’étincelle n’a pas pris (ce n’était pas le moment). Il a fallu un billet de Romanza du mois anglais 2015 pour me jeter à l’eau (et ce furent Les Vagues). Puis successivement, je tombais sur un exemplaire des Années à la bibliothèque spécialisée jeunesse près de chez moi (Mrs Woolf est parfois là où on ne pense pas la trouver) ; je découvrais une édition d’Orlando chez ma grand-mère (avec ses notes au crayon, émotion) ; plus récemment je goûtais à deux de ses nouvelles lues par Emmanuelle Riva (de pures merveilles). C’est ainsi que j’avais, un peu au hasard des « rencontres » avec des livres placés sur mon chemin, commencé à me promener dans cette oeuvre subtile et complexe, d’une poésie intense. Entretemps, la prédilection woolfienne de Lili avait fait son effet puissamment didactique sur moi, et je me languissais de lire enfin ses oeuvres les plus connues (parce qu’il me semblait que dire, ‘ouiii j’ai lu Woolf’, sans avoir lu Mrs Dalloway et La promenade au phare, ça faisait un peu toc – on a de ces snobismes parfois, j’vous jure).

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Yelena Bryksenkova, Mrs Dalloway’s party

Après cette introduction légèrement égomaniaque, place à l’oeuvre. Nous voici projetés dans une belle matinée de juin 1923 (ben oui, c’est le mois anglais !). Clarissa Dalloway est une femme élégante de Londres, versant doucement dans la cinquantaine, qui se prépare à donner une réception chez elle le soir. La narration se concentre sur une journée entière, faisant de cette soirée à l’enjeu si faible, l’apogée de toute l’intrigue. Donc l’essentiel est ailleurs.

Toute la journée de Clarissa est traversée par les souvenirs de ses étés de jeunesse à Bourton et d’un, voire deux, êtres qu’elle a passionnément aimés, ce qui la conduit à remettre en question son mariage avec le plat Richard Dalloway. Rythmée par les heures sonnées par Big Ben, cette journée se fait le symbole d’une vie, avec ses futilités routinières et ses drames qui passent souvent inaperçus. Car n’allez pas penser qu’il ne se passe rien dans la vie d’une mondaine respectable : ce jour-là précisément, Mrs Dalloway retrouve en chair et en os les spectres de son passé. Cela provoque en elle une lancinante réflexion sur la fin de l’existence.

Mais tout cela qui fait la chair intime de Mrs Dalloway est fondu dans les mille et unes choses qui composent une journée printanière. Au milieu d’un dédale de pensées sur l’amour, elle va se mettre à penser au menu du soir ou à sa robe décousue. C’est dans ce nuage de pensées divergentes que nous vivons, n’est-ce pas ? Je trouve merveilleux que Woolf saisisse l’embrouillamini des productions de nos neurones comme sur la plaque sensible d’une pellicule photographique (elle ne le savait peut-être pas mais elle a bien illustré le fait que nous créons près de 60 000 pensées par jour !).

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Yelena Bryksenkova, Mrs Dalloway’s party

Et puis, par un effet de zoom, Clarissa elle-même ne devient que la petite partie d’un tout. Ses flux de conscience vont se mêler à ceux des personnes qu’elle croise : un vieil ami, un commerçant, un inconnu, passant de l’un à l’autre de façon fluide. Scoop : Mrs Dalloway n’est pas tant le personnage principal de cette histoire qu’un point d’entrée pour observer un microcosme. Clins d’oeil en miroir : les personnages nous sont d’abord connus par ce qu’en pensent les autres… l’écart avec la réalité peut être amusant (c’est seulement dans le cas du fat Hugh Whitbread que nous n’avons pas accès à ses flux de conscience, c’est vous dire s’il a l’intériorité d’une huître !). Ce procédé, développé dans les oeuvres postérieures, me semble ici atteindre un point d’équilibre parfait. J’ai admiré la façon que l’auteure a de mêler étroitement la vie matérielle (la circulation dans la rue, l’affairement des domestiques dans les cuisines, les achats dans les magasins) et la sphère abstraite des pensées ou la confusion violente des émotions.

« Mais, disait-elle, assise dans l’omnibus qui remontait Shaftesbury Avenue, elle se sentait présente partout ; pas « ici, ici, ici » (et elle tapotait le dossier de son siège), mais partout. Elle agitait la main, vers Shaftesbury Avenue. Elle était tout cela. » (p. 264)

085fc3ad2ae5e5768ceb49a1ae246d23--virginia-woolf-vintage-illustrationAu départ, je n’ai pas compris pourquoi on s’attardait autant sur le personnage de Septimus Warren Smith, un jeune homme revenu de la guerre et souffrant de désordres post-traumatiques (ses hallucinations sont d’autant plus troublantes qu’on se dit que Virginia Woolf parle peut-être d’expérience). Et puis la fin, la soirée de Mrs Dalloway – ce flop magnifique – me l’a brillamment fait comprendre. Il est caractéristique du côté sombre du roman, qui se manifeste de façon terrifiante chez le docteur Bradshaw (sincèrement, Virginia Woolf devait avoir la phobie des médecins). Mais le personnage que j’ai peut-être préféré c’est celui que personne n’aime : Doris Kilman, cette préceptrice revêche, est un chef-d’oeuvre d’ambiguïté.

Je n’ai pas trouvé ce roman difficile à lire. Certes, il y a un style Woolf dans lequel il faut entrer. Il faut accepter certaines métaphores audacieuses, des parallèles étonnants, un discours indirect libre débridé. Elle nous emmène parfois sur des chemins de traverse. J’ai accepté de ne pas comprendre certains passages. Mais la narration est tellement fluide, les personnages tous intéressants dans leur genre, l’ironie si fine (contre tous les polichinelles qui se donnent de l’importance), que j’ai savouré presque chacune de ses pages. Ce n’est pas une lecture vide-tête, mais un mets très fin  et revigorant à la fois. Comme le dit Lili, pour apprécier ce roman, « il faut soi-même être ouvert à tous ces petits éléments silencieux et d’une infime délicatesse ». J’avais noté pour ma part que l’auteure sollicite beaucoup la mémoire de nos propres sensations intimes afin que l’on puisse identifier celles des personnages.

Un mot sur la traduction, due à Marie-Claire Pasquier : pour avoir parcouru quelques lignes d’autres traductions trouvées en ligne, je l’ai trouvée extrêmement réussie. Elle restitue vraiment le côté ailé, naturel (mais d’une grande précision), faussement insouciant et légèrement inquiétant qui plane sur cette oeuvre. Je crois que c’est celle qui a été retenue pour l’édition de la Pléiade.

Ouf, je peux le dire maintenant, j’ai aimé Mrs Dalloway, elle va même entrer dans le cercle très fermé de mes oeuvres cultes, de celles que j’aimerais relire plus tard pour saisir tout ce qui m’a échappé à la première lecture.

603798_10201054393153035_989092313_nUne 4e participation de justesse au mois anglais (publiée le 30 juin à 23h passées), censée avoir été postée pour la journée « Virginia Woolf »

« Mrs Dalloway » de Virginia Woolf, traduction de Marie-Claire Pasquier, Folio classiques, 2017, 321 p.

 

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Toute passion abolie, de Vita Sackville-West

81+bXUnmSNLVous aimez les histoires de vieilles ladies qui enfument gentiment leur monde ? Ici vous serez servis. Veuve depuis quelques jours du très respecté comte de Slane, lady Slane décide de tout envoyer valser : la grande maison, les obligations, les conventions. Pas question pour elle d’être accueillie chez ses ennuyeux enfants, plus gourmés que des cornets à piston. A 88 ans, elle décide de mener enfin sa vie comme elle l’entend.

« Jusqu’à quel point la mort de Henry l’avait libérée, Lady Slane n’arrivait pas encore à le réaliser. »

Rien de foufou dans les décisions de lady Slane. Le changement le plus notable est son installation dans une charmante petite maison entourée de pêchers dans le calme faubourg de Hampstead…

« Toutes sortes de vieilles dames vivent très bien seules à Hampstead. En fait, je me suis trop longtemps préoccupée de l’opinion des autres, j’ai droit à des vacances. Si on ne se fait pas plaisir à mon âge, quand le fera-t-on ? »

Autre « fantaisie » déplorable aux yeux de ses enfants, elle n’ouvrira sa porte qu’aux personnes « plus proches de la mort que de leur naissance », ce qui exclut les visites de ses petits-enfants et arrière-petits-enfants… A ce stade, je crois bien que l’on peut la qualifier de « vieille dame indigne », pour notre plus grand plaisir !

« Je peux à peine supporter la compagnie de quelqu’un de moins de soixante-dix ans. »

Lady Slane entend passer le reste de sa vie à s’immerger dans ses souvenirs. Des souvenirs de jeunesse qui mettent en lumière l’enfermement du mariage pour une jeune fille de l’aristocratie, à l’époque où une femme se devait d’abdiquer de ses propres désirs pour se mouler à ceux de son mari. Pourtant Lady Slane, Deborah Lee de son nom de jeune fille, n’est pas une Emma Bovary : elle a joui de ce qu’on peut qualifier d’une union heureuse et d’une vie confortable, sans responsabilité d’aucune sorte. Mais le sentiment de vacuité d’une telle vie l’interroge : est-ce cela le bonheur ? qu’a-t-elle fait des rêves de sa jeunesse ? par quel enchaînement de faits s’est-elle laissée enchaîner par les normes sociales ? Toute la subtilité de l’auteure se révèle dans la description du basculement de la jeune fille vers la femme mariée.

« Et pendant qu’elle se tenait ainsi, se sentant aussi stupide qu’une reine de mai au milieu des serpentins qui voltigent autour d’elle, elle distingua dans le lointain tout un peuple qui s’avançait, portant des cadeaux, se dirigeant sur elle comme des vassaux livrant leur tribut. Henry avec une bague – quand il la glissa à son doigt ce fut un véritable cérémonial -, ses soeurs avec un nécessaire de toilette, sa mère avec suffisamment de linge pour gréer un voilier (…). Alors elle se sentit définitivement perdue, noyée par l’écume et les flots de soie, de satin, de popeline et d’alpaga. »

Ce roman est bien-sûr infusé d’humour léger et piquant, d’une ironie piquetée d’une légère mélancolie. La déconfiture des enfants de Lady Slane devant les décisions (et les nouvelles relations) de leur mère se boit comme du petit lait. (« Au fond, elle avait tout simplement envie de savourer cette merveilleuse sensation : être enfin débarrassée de Carrie. » (= sa fille !)). Les regrets de Lady Slane concernant sa vie passée ne sont que des ombres qui rident imperceptiblement la surface d’un lac. Elle envisage la mort avec sagesse. Sa vieille et fidèle servante française nommée « Genoux » (!) est, avec sa tendresse bourrue, le Sancho Panza, le complément terre-à-terre de son idéaliste maîtresse. Et même si Lady Slane n’attend que la mort, sa vie n’est pas finie pour autant, et des surprises viennent boucler la boucle en quelque sorte…

« Mais ceux que j’aime ne pensent pas à la mort, ils ne sont préoccupés que de la vie présente. La mort est un incident. La vie aussi d’ailleurs. »

Il faut parler aussi de cette écriture fluide et dansante de Vita Sackville-West. Sous sa plume, Lady Slane a la clarté d’une héroïne de ballet, elle fait en effet très peu son âge ! Quelle libération de mettre en exergue ce genre de personnage en 1931 (et même en 2018, me murmure-t-on dans l’oreillette…). C’est le genre d’écriture qui se prête très bien à l’exercice des citations, j’aurais pu en relever toutes les trois phrases. Par moments on sent une lointaine parenté avec le style de sa tendre amie à laquelle on la réfère inévitablement (par exemple ici : « Elle se souvint qu’une ombre sur un mur lui procurait un plus grand plaisir que la vision du mur lui-même… ») (après, c’est peut-être moi qui extrapole). Mais Vita a un style à la fois classique et moderne, qui me fait davantage penser à celui d’Elizabeth Von Arnim (avec un thème finalement assez proche d’Avril enchanté).

« Inlassablement, désormais, elle prenait le temps de pénétrer jusqu’au coeur même de sa vie, comme on parcourt l’immensité d’une campagne qui devient ainsi un vaste paysage et non plus une mosaïque de champ, d’années et de jours, pouvant dès lors en saisir l’unicité, en avoir une vue d’ensemble, et peut-être même se rapprocher à son gré d’un des champs… »

J’ai apprécié cette invitation de Sackville-West (d’une grande modernité) à vivre sa vie simplement, mais comme on l’entend. Une fois fini, ce roman me fait l’effet d’une pirouette. Il a été délicieux à lire, incontestablement. Certains passages me resteront en mémoire et son discret manifeste féministe et épicurien ne m’a pas laissée insensible. Mais vous dire s’il m’a marquée, c’est une autre paire de manches (en dentelle). Ce fut une lecture un peu « bonbon », « feel-good » avant l’heure (l’intelligence en prime), un badinage effleurant les thèmes de la vieillesse, de l’amour, de l’amitié et de la mort avec la légèreté et l’élégance d’une plume d’un cygne. Une partie de plaisir à laquelle il manquerait une touche de profondeur selon moi

C’est un billet de Mior qui m’avait fourni l’urgence de lire ce roman (qui a attendu trois ans tout de même).

L’image contient peut-être : 3 personnes3e participation au Mois anglais, journée « humour et ironie à l’anglaise » (so lol !)

« Toute passion abolie » de Vita Sackville-West, Le Livre de Poche, 2009 (éd. originale 1931), 221 p.

Six nouvelles de Virginia WOOLF

G01268Il y a quelques temps, Florence m’a proposé la lecture commune d’un joli recueil de nouvelles de Virginia Woolf qui vient de paraître chez Folio sous le titre « Rêves de femmes ». J’ai sauté sur l’occasion de lire des récits courts de la dame, tant j’avais apprécié ceux écoutés en podcast. Accessoirement, c’est une jolie manière de s’initier aux écrits de Woolf pour ceux à qui elle fait peur : le recueil est très mince, d’un prix minime, et il comporte des notes éclairantes de la traductrice Michèle Rivoire.

Au début du recueil, un court essai de Virginia Woolf sur le thème faussement simple « des femmes et du roman » articule la façon dont les femmes sont représentées dans la fiction, et la littérature qu’elles écrivent. Elle pointe des idées qu’elle développera dans « Une chambre à soi ».

« … non seulement les femmes se prêtent moins aisément à l’analyse que les hommes, mais ce qui fait leur vie échappe aux méthodes habituelles par lesquelles nous examinons et sondons l’existence. » (Et donc Virginia va employer des moyens narratifs nouveaux pour parler des femmes).

« Rêves de femmes » est un joli titre. Vu que nous sommes au début de la semaine du Bac, arrêtons-nous sur les deux termes : ‘rêves’ et ‘femmes’. Qui mieux que Virginia Woolf pouvait décrire les rêves, les désirs et les épanchements des femmes ? Qui mieux qu’elle pouvait traduire la soif des femmes de son époque d’être et d’avoir plus que la quote-part qui leur est concédée dans une société dominée par les hommes ? Car les rêves des femmes qui affleurent dans ces nouvelles sont de deux natures : songerie et idéal personnel (et voilà ma problématique !).

Tamara de Lempicka, Jeune fille en vert (1930)

Du côté de la songerie, il y a la première nouvelle du recueil : « Un collège de jeunes filles vu de l’extérieur ». Elle commence à la nuit, dans le calme apparent d’un sage pensionnat. C’est le moment propice pour libérer toute une fantaisie d’images, de souvenirs et d’émotions émanant de la jeune Angela. Au milieu des rires étouffés et des bribes de conversations de pensionnaires censées dormir, elle se remémore une scène qui l’a bouleversée… Nous sommes placés au centre du carrousel de pensées vagues qui tournoient autour de l’insomniaque, jusqu’à la fixation sur le souvenir qui tient le sommeil à distance. Il faut se laisser porter sur les ailes de ce texte poétique sans chercher à tout maîtriser.

« … et Angela, absolument incapable de rester tranquillement assise, le coeur comme dévasté par une tempête, se mit à faire les cent pas dans la pièce (témoin de la scène), bras tendus pour soulager cette fièvre, cette stupeur qui l’avait saisie quand s’était incliné l’arbre miraculeux, un fruit d’or à la cime – ne lui était-il pas tombé dans les bras ? » (p. 29)

« Dans le verger » appartient aussi au sens premier du mot « rêve » puisque « Miranda dormait dans le jardin… » Les choses qui l’entourent la traversent comme si tout s’interpénétrait : rayons du soleil, brise, arbre, cloches, écoliers qui répètent leurs tables de multiplication… Quand brusquement son rêve s’arrête. Mais était-elle vraiment endormie ? N’était-elle pas plongée dans une sorte d’extase, dans un état de demi-sommeil ? L’auteure excelle à nous faire voir la face cachée de la conscience.

« (« Oh, je vais être en retard pour le thé ! » s’écria Miranda), et les pommes reprirent aussitôt leur place contre le mur. » (p.59)

Les quatre autres nouvelles interprètent le rêve comme désir subversif de chose proprement à soi qui ne serait pas définie par les hommes ou la société (même s’il est difficile parfois de séparer le rêve-rêverie, du rêve-désir). Avec beaucoup d’humour, l’auteure démasque les hypocrisies sociales et l’écart entre réalité et préjugés.

« Une société » est le récit picaresque d’un club de jeunes femmes qui décident d’enquêter sur les fondements supposés de la supériorité masculine qu’elles ont intégré malgré elles dans leurs schémas mentaux. Armée, université, clubs, science, littérature, politique, aucune sphère masculine de l’époque n’échappe à leurs regards aiguisés. Et puis certains événements font revoir les ambitions de certaines… Un récit empreint d’un féminisme joyeux et impertinent.

« N’est-ce pas nous qui les élevons ainsi, depuis la nuit des temps, les nourrissant et assurant leur confort afin qu’ils puissent être intelligents à défaut d’autre chose ? C’est notre faute ! » (p. 52)

« Moment d’être : ‘Les épingles de chez Slater ne piquent pas' » décrit une sorte de contemplation intérieure provoquée chez une jeune femme par une phrase anodine de sa professeure de piano. Elle suscite une exploration par petites touches de la personnalité mystérieuse de cette professeure célibataire, et parvient à révéler tout en finesse une vie vécue en-dehors des normes sociales.

« L’espace d’un instant, tout parut transparent à ses yeux, comme si, au-delà de Miss Craye, Fanny Wilmot apercevait la source d’où son être jaillissait en pures gouttes d’argent. » (p. 70)

Je rejoins Florence (l’intérêt de publier mon billet en retard) sur le fait que « Lappin et Lapinova » est le conte cruel d’un couple de jeunes mariés, pris dans les rets d’une fiction infantile. Les désillusions du mariage sont ainsi abordées par Virginia (qui s’en est fait une spécialité).

« ‘Prise au piège, dit-il, tuée’, et il s’assit pour lire le journal. » (p. 85)

Et de fait, « Le legs » qui clôt le recueil montre qu’on peut fortement s’illusionner sur les apparences de son propre mariage. C’est une nouvelle différente des autres, plus classique avec ses personnages semblant sortis d’un théâtre et sa chute fracassante. Presque une mini-intrigue à la Agatha Christie !

« Et pourtant, comme c’est étrange, se répéta-t-il, qu’elle ait tout laissé en si bon ordre. » (p. 86)

Un régal que de picorer ces textes courts et lumineux, reflétant chacun les différentes facettes d’une même agathe !

Filez voir le billet de Florence avec qui j’ai fait cette lecture commune. (Et qui est-ce qui a loupé le jour de la publication qu’elle avait elle-même fixé ? C’est Bibi ! :/ )

L’image contient peut-être : 1 personne, bébé et texteDeuxième participation au mois anglais, pour le jour « Vintage Classics » (so chic, isn’t it?)

« Rêves de femmes » de Virginia Woolf, Folio classique, 2018, 144 p.

Le complexe d’Eden Bellwether, de Benjamin Wood

Image associéeJe crois que je ne pouvais tomber mieux en termes de « roman oxbridgien ». Le complexe d’Eden Bellwether est une ode au Cambridge universitaire : ses vieux colleges à l’architecture néogothique, ses barques glissant paresseusement sur la Cam, ses pelouses bien taillées, ses étudiants à  vélo. Et pourtant, son personnage principal n’est pas étudiant : Oscar Lowe, 19 ans, vient d’une famille modeste et travaille comme aide-soignant à la maison de retraite de Cedarbrook. Son chemin n’était pas destiné à croiser celui d’Iris et Eden Bellwether. Ces derniers font partie du gratin de la société des étudiants et planent à une hauteur stratosphérique par rapport au commun des mortels. Mais cela, c’était sans compter le pouvoir de la musique, placée au coeur de ce roman. Un soir après une dure journée de travail, Oscar est malgré lui attiré par les sons de l’orgue qui s’échappent de la Chapelle de King’s College. C’est ainsi qu’il fait connaissance d’Eden, le génial organiste, et de sa soeur Iris.

Après une première expérience dérangeante au domicile des Bellwether, la personnalité d’Eden prend vite une tournure sombre aux yeux d’Oscar. Extrêmement intelligent et talentueux, Eden parvient à utiliser la musique à des fins hypnotiques. Parallèlement, Oscar tombe amoureux d’Iris et celle-ci lui confie ses inquiétudes au sujet de son frère. Mais le propre des personnalités narcissiques, n’est-ce pas de dissimuler leurs failles aux yeux de tous, à commencer par eux-mêmes ? Iris embarque donc Oscar dans un coup monté pour soigner Eden. C’est là qu’interviennent un vieux patient caractériel d’Oscar et son amour de jeunesse atteint du cancer…

Ce roman se déroule en 2003, c’est-à-dire un temps que les moins de 15 ans ne peuvent pas connaître. Les jeunes gens offrent encore des compils sous forme de cassettes audio à leurs petites amies. L’atmosphère de Cambridge renforce le côté hors du temps de ce drame (car drame il y aura, nous en sommes avertis dès la première page). Ce léger décalage temporel permet de laisser de côté le réalisme stricto sensu pour  mettre en valeur « l’inquiétante étrangeté » d’Eden, sorte de double diabolique de la belle et lumineuse Iris. Narcissisme ? Mégalomanie ? Schizophrénie ? Génie ? Bien que l’auteur nous pourvoit amplement en explications psychologiques, « le complexe d’Eden Bellwether » échappe à la raison. Et ce n’est pas le seul phénomène à l’être, puisque  à la toute-puissance d’Eden répond le désir de « guérison magique » dont peuvent être affectés certains personnages.

Dans cette toile tissée autour d’un drame annoncé, nous sommes donc irrémédiablement pris. Des tas de questions sont en suspens. Et on ne sait qui, in fine, en sera la victime, ce qui donne un petit côté thriller fort plaisant à l’ensemble. Beaucoup d’éléments positifs à mettre dans la balance, donc. Mais de l’autre côté, un goût de « peut mieux faire » me reste en bouche. Si Eden est bien campé, avec les exagérations propres au personnage faustien qu’il incarne, si Oscar et Iris sont plutôt attachants, j’ai trouvé les autres personnages singulièrement fades et peu travaillés. La critique sociale qui est esquissée (grosso modo : les prolétaires qui bossent vs. les seigneurs nés avec une petite cuiller en argent dans la bouche) n’emporte pas la conviction et n’offre pas un contre-chant puissant à la thématique générale. Les nombreuses références intellectuelles présentes dans le roman tiennent plus du saupoudrage de parmesan que de la réflexion profonde. Globalement, l’écriture lisse de Benjamin Wood peine à transmettre la moindre émotion, sauf peut-être lors d’une scène fatale. Ainsi, si le thème de ce roman est intéressant par son sujet et sa mise en scène, les moyens narratifs employés manquent de caractère. On sent le jeune auteur prometteur qui n’a pas encore trouvé la forme qui siérait vraiment à son propos. On lui souhaite de la peaufiner dans les années qui viennent.

Allez lire le billet de ma copinaute Lili qui m’a offert ce livre en swap et a décidé de le lire en LC avec moi.

Aucun texte alternatif disponible.Ce billet est (finally!) ma première participation au mois anglais, pour le thème « campus novel ».

 

 

 

« Le complexe d’Eden Bellwether » de Benjamin Wood, Le Livre de Poche, 2016, 576 p.

A l’ombre des jeunes filles en fleur (#Proust)

IMG_20180522_112026_043Je peux bien l’avouer : j’ai eu un peu peur de commencer ce billet. Par quoi allais-je donc bien commencer, alors que ce deuxième tome de la Recherche, j’en ai démarré la lecture il y a plus de trois mois ? qu’il comporte 632 pages imprimées en petits caractères  ? que la vie intérieure du narrateur a une amplitude intersidérale impossible à rendre compte ?

J’ai eu besoin d’aides-mémoires au cours de ces trois mois de plongée intra-proustienne : j’ai glissé d’innombrables signets entre les pages, j’ai griffonné des notes sur les idées qui me venaient à la lecture, j’ai même publié sur mon fil Instagram les punchlines les plus mémorables de Proust 🤪 !

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Mais tout cela ne suffit pas à faire le tour de cette oeuvre cathédralesque. Telle entreprise reviendrait à vouloir vider l’océan à la petite cuiller. Je m’en vais donc tenter de vous écrire le billet impossible sur cette oeuvre culte que tant d’autres ont commenté avant moi, et mieux. D’ailleurs, c’est aussi un genre en soi que de se recréer son Proust personnel en l’attaquant sous tel ou tel angle. Mais je ne pouvais reculer devant la fatalité de ce billet (la fille qui dramatise son blog) : Proust étant ma grande expérience littéraire du moment, il était inenvisageable que je n’en parle pas ici.

Le plus simple est d’abord de résumer linéairement le livre. « A l’ombre des jeunes filles en fleur » est divisé en deux parties. Dans la première, après avoir enfin vu son idole, la Berma, tenir le premier rôle dans une représentation de Phèdre, le narrateur goûte un plaisir moins platonique avec Gilberte qu’il aime d’amour depuis leurs jeux aux Champs Elysées. Gilberte est la fille de Swann et d’Odette de Crécy, la cocotte adorée dans Un amour de Swann. Sachant que ses parents sont brouillés avec Swann (essentiellement à cause de son mauvais mariage qui l’a déclassé), c’était chaud pour le narrateur de se faire admettre dans sa société. Mais il y parvient, et fait très bonne impression lors de sa première réception chez eux où se trouve également l’écrivain Bergotte qu’il admire tant. Dès lors il est reçu très souvent dans l’hôtel particulier des Swann et, c’est l’extase ! Plus rien ne compte à ses yeux que ces heures passées dans les boudoirs, salons et jardin d’hiver de la maison des Swann. Même les meubles lui semblent dotés d’une aura mystérieuse. Il est non seulement reçu aux goûters que tient Gilberte avec ses amies, mais aussi dans l’intimité de Mme Swann pour qui il éprouve un mélange d’admiration, d’affection et de déférence. D’ailleurs, cette première partie s’intitule « Autour de Mme Swann », et non « Autour de Gilberte » ! Cette relation parallèle à la mère et la fille donne une dimension singulière, un peu trouble, à sa fixation sur les Swann. Quant à Swann lui-même, on ne le voit que passer, mi-indifférent, mi-complaisant envers les relations de sa femme. Mais « la donna é mobile » comme le prétend l’aria et le narrateur sent (peut-être à tort) que Gilberte commence à se lasser de lui. Il prend l’initiative de la rupture, en espérant qu’ainsi elle reviendra à lui, selon la bonne vieille stratégie du « suis-moi, je te fuis ». Mais que nenni ! Gilberte n’en a visiblement que faire de l’arrêt de ses visites, elle ne lui écrit pas les missives enflammées qu’il imagine en rêve. Ici commence des pages et des pages d’interprétations, de suppositions, de désirs contradictoires (il veut et il ne veut pas en même temps que Gilberte renoue avec lui ; il l’aime mais il sait déjà que dans un futur plus ou moins proche il est probable qu’il ne l’aime plus ; il imagine Gilberte lui écrire une lettre d’amour et cela lui procure un plaisir douloureux de ne lui écrire que des banalités conventionnelles pour faire surgir son désir à elle, etc…). Le plus étrange, c’est qu’il continue à honorer Odette de ses visites alors qu’il vient de rompre avec sa fille !

20180328_104132Dans la seconde partie, il a enfin « tourné la page » de Gilberte (et on est très content pour lui d’ailleurs, car tout ce tournicotis autour de la demoiselle commençait légèrement à nous pomper l’air). Il part en villégiature avec sa grand-mère à Balbec.

Balbec, aah Balbec… (Baalbek m’a dit mon père, ce n’est pas une ville au Liban ?) C’est la station balnéaire normande, fictive, mais dont le modèle serait Cabourg, dont il rêvait depuis la fin du 1er tome, car on lui avait dit que ses falaises et son église avaient un petit côté persan (d’où la remarque pertinente de mon paternel je trouve, lui-même normand d’ailleurs) (mais ça n’a rien à voir avec) (je sais). Le pouvoir de l’imagination n’ayant d’égal chez lui que l’intensité de sa déception quand il se heurte à la réalité, le narrateur regrette que les pures lignes romanes de l’église de Balbec-ville soient corrompues par l’enseigne du Café, une affiche électorale et la pointe de sa canne. Trop d’anachronismes pour cet esprit épris d’absolu, qui aimerait percevoir par tous ses pores la Beauté sans la couche de crasse du quotidien. Mais revenons un peu en arrière : après un au-revoir déchirant avec sa môman, le narrateur passe un délicieux voyage en train qui le désaxe de ses sacro-saintes habitudes en froissant son espace-temps (et change ses perceptions) (ça en devient presque psychédélique), puis il arrive un peu perdu sur ce bord de mer normand. Il ne connaît personne, il a peur du directeur de l’hôtel et du groom de l’ascenseur, et cela le fait souffrir, d’autant qu’il se heurte au snobisme des notables provinciaux qui y séjournent. Passages hilarants à la Georges Feydeau sur le notaire et la femme du notaire, le premier président de la chambre et sa femme, le bâtonnier et la femme du bâtonnier qui caquètent entre eux, feignent de mépriser l’aristocratie alors qu’ils sont verts de jalousie quand l’un d’eux est invité chez les de Cambremer, et prennent la princesse de Luxembourg pour une cocotte dépravée : car dans la société des bains de mer, l’échelle sociale est malmenée et des « fils de boutiquier » tiennent le haut du pavé. La grand-mère, elle, n’en a rien à fiche de ne connaître personne, elle en est au contraire fort aise ! Elle peut ainsi lire tranquillement sur la plage les lettres de Mme de Sévigné qu’elle vénère et nous régaler des citations épistolaires de la dame, comme « Je vais être obligée de me servir de tout le courage que tu n’as pas« .

Son petit-fils est aimanté par l’océan, vu ou non à travers les baies vitrées de la salle-à-manger de l’hôtel de l’autre côté desquelles se presse la masse des prolétaires qui observent les riches manger… (des pages superbes, presque impressionnistes, sur la mer, le ciel, la lumière…) (et des considérations presque socialistes sur la séparation des classes sociales). Ils finissent par entrer en relation avec Mme de Villeparisis, une vieille connaissance de sa grand-mère, qui ne voyage jamais sans son armée de domestiques, ses tableaux et ses rideaux qu’elle fait suspendre dans sa chambre d’hôtel ! Elle lui présente son petit-neveu, le jeune, beau et riche marquis Robert de Saint-Loup, qui lui semble si glacial et hautain au premier abord, et qui devient pour lui un ami dévoué, dont l’amitié n’est pas rendue de moitié par le narrateur (cet ingrat !) Il fait également la connaissance de l’oncle de Saint-Loup, le sombre, inquiétant et arrogant baron Palamède de Charlus (rien que le nom vous pose le personnage). Un personnage fascinant, dont on devine à demi-mot qu’il éprouve de l’attirance pour les jeunes hommes, en dépit de la réputation de coureur de jupons que lui prête naïvement Robert de Saint-Loup. A la stupéfaction du narrateur, tous trois font tous partie de la famille de Guermantes, ceux qui possèdent un domaine près de Combray (à l’opposé du côté de chez Swann, cf 1er tome) dont il a tellement rêvé pendant l’enfance… Autre connaissance : il retrouve son ami Bloch, Bloch le lettré, Bloch le snob au parler chantourné, dont l’origine juive le dessert dans ce petit Landerneau normand alors que commence tout juste l’affaire Dreyfus. (Mais horresco referens, Bloch prononce « laïft » au lieu de « lift » !)

« Percer jusqu’à l’air libre en s’élevant de famille juive en famille juive eût demandé à Bloch plusieurs milliers d’années. Il valait mieux chercher à se frayer une issue d’un autre côté. » (p. 385)

Le narrateur mène la belle vie, il festoie presque tous les soirs avec Saint-Loup aux dîners de Rivebelle, et tant pis pour la migraine qui guette, il oublie chaque soir toutes ses précautions d’hypocondriaque (la nuit est jeune, yeah). Il rencontre même le génial peintre Elstir, qui renouvelle le genre de la peinture paysagère en faisant saillir les éléments incongrus du monde extérieur dans la composition de ses tableaux… et réconcilie le narrateur avec la modernité. On en apprend de belles sur les rapports divers et variés d’Odette avec les hommes…

Mais où sont les jeunes filles en fleur du titre, me direz-vous ? Eh bien voilà, elles ne font leur apparition qu’à la fin du livre, une ribambelle de demoiselles toute plus jolies les unes que les autres qui se promènent sur la digue, fraîches et sportives, se souciant comme d’une guigne du reste du monde. Nouvelle extase, nouveaux moments d’anxiété pour le narrateur, qui ne songe plus qu’à une chose : m**** comment je fais pour me faire présenter à ces jeunes filles par quelqu’un d’assez haut placé dans l’échelle sociale de Balbec pour qu’elles aient une bonne opinion de moi ?!! Ça traîne quelques temps, puis la solution est trouvée, inespérée… Et là, il ne sait encore s’il aime Albertine (la brune aux bonnes joues), Andrée (la grande qui a sauté à saute-mouton par-dessus un octogénaire), Gisèle (la blonde au teint de géranium), Rosemonde… ? Mais c’est le pied absolu, ou presque. Car le désir a besoin d’empêchements pour s’entretenir, et ça, Proust nous l’explique mieux que personne.

« … quand je voyais émerger un ovale blanc, des yeux noirs, des yeux verts, je ne savais pas si c’était les mêmes qui m’avaient déjà apporté du charme tout à l’heure, je ne pouvais pas les rapporter à telle jeune fille que j’eusse séparée des autres et reconnue. Et cette absence, dans ma vision, des démarcations que j’établirai bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un flottement harmonieux, la translation continue d’une beauté fluide, collective et mobile. » (p. 438) = La première rencontre avec le groupe des jeunes filles.

Ce que j’aime avec Proust, c’est sa capacité à créer des bulles de sensations, où les petits essais hyper réfléchis sur la condition humaine qu’il parsème tout au long des pages sont en symbiose avec les objets les plus matériels du quotidien, les tics de langage des uns et des autres, les accessoires de mode, les rédactions françaises des amies d’Albertine ou les recettes de cuisine.

« … tandis que nous déjeunions et que, de la gourde de cuir d’un citron, nous répandions quelques gouttes d’or sur deux soles qui bientôt laissèrent dans nos assiettes le panache de leurs arêtes, frisé comme une plume et sonore comme une cithare… » (p. 301) (J’utilise cette citation pour ma prochaine food pic de poisson sur Instagram !)

Il fait montre de très précises connaissances photographiques, psychologiques ou médicales. Il reconstitue un univers en 3D fourmillant, chaque scène riche de détails presque imperceptibles au commun des mortels, plus vrai que nature. Avec lui, on savoure la Belle Epoque, et elle nous semble familière. Quand il achète un portrait de la Berma au marchand d’images, on se revoit collectionnant les posters des Spices Girls (si, si) dans notre jeune temps (ça a duré 6 mois, en classe de 5e, me concernant).

Les objets chez Proust ont une vie propre, ou reconstituée telle par les perceptions subjectives du narrateur. Par exemple, il donne les meubles hérités de sa vertueuse tante Léonie à la tenancière d’une maison close. Dès lors, il ne supporte plus de mettre un pied dans cette maison de débauche, car les meubles « me semblaient vivre et me supplier, comme ces objets en apparence inanimés d’un conte persan, dans lesquels sont enfermés des âmes qui subissent un martyre et implorent leur délivrance » et « J’aurais fait violer une morte que je n’aurais pas souffert davantage » (p. 184) !

En parlant de sa chambre d’hôtel qu’il découvre :

« C’est notre attention qui met des objets dans une chambre et l’habitude qui les en retire et nous y fait de la place. De la place, il n’y en avait pas pour moi dans ma chambre de Balbec (mienne de nom seulement), elle était pleine de choses qui ne me connaissaient pas, me rendirent le coup d’oeil méfiant que je leur jetai et, sans tenir aucun compte de mon existence, témoignèrent que je dérangeais le train-train de la leur. » (p. 292) Et il continue en imaginant que la pendule dit des choses malveillantes sur lui aux grands rideaux violets.

Et plus tard, en croisant trois arbres qui lui rappellent un souvenir, mais il ne sait plus lequel :

« Je crus plutôt que c’était des fantômes du passé, de chers compagnons de mon enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs. Comme des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. Dans leur gesticulation naïve et passionnée, je reconnaissais le regret impuissant d’un être aimé qui a perdu la parole, sent qu’il ne pourra nous dire ce qu’il veut et que nous ne savons pas deviner. Bientôt, à un croisement de route, la voiture les abandonna. Elle m’entraînait loin de ce que je croyais seul vrai, de ce qui m’eût rendu vraiment heureux, elle ressemblait à ma vie. » (p. 355)

Ses phrases ne sont pas toujours faciles à lire, on ne l’aime pas forcément pour la beauté de sa prose mais pour la justesse presque infra-consciente de ses observations sur ce qui l’entoure. On s’arrête longuement sur certaines métaphores juteuses pour mieux les savourer. Le plus troublant d’ailleurs, c’est qu’on ne sait pas où commence le personnage du narrateur, sans nom, et où finit Proust lui-même dans cet objet littéraire total, à jamais non-identifié. Il aplatit le temps : avec lui ne subsiste que l’espace, comme une scène de théâtre où se succèdent les scènes, pas forcément dans le bon ordre. Par exemple, ses parents le couvent, l’autorisant avec peine à aller au théâtre, et 100 pages plus loin, il nous parle de ses virées dans les bordels de Paris, alors qu’on l’avait quitté en train de jouer à la dînette (ou peu s’en faut) avec Gilberte.

« Car mon intelligence devait être une, et peut-être même n’en existe-t-il qu’une seule dont tout le monde est co-locataire, une intelligence sur laquelle chacun, du fond de son corps particulier, porte ses regards, comme au théâtre où, si chacun a sa place, en revanche il n’y a qu’une seule scène. » (p. 173)

Avec lui, on explore les arcanes du désir et de l’inconscient. Et l’on se rend compte que la mécanique de l’univers est bien déréglée : nos désirs ne sont jamais accordés au même moment à ceux des êtres qu’ils visent. Il en subsiste une éternelle frustration. Le moi a ses atermoiements et il est solitaire. Cherchant à étreindre l’être aimé, on ne referme ses bras que dans le vide.

« Mais enfin l’éloignement peut être efficace. Le désir, l’appétit de nous revoir finissent par renaître dans le coeur qui actuellement nous méconnaît. Seulement il y faut du temps. Or, nos exigences en ce qui concerne le temps ne sont pas moins exorbitantes que celles réclamées par le coeur pour changer. D’abord, du temps, c’est précisément ce que nous accordons le moins aisément, car notre souffrance est cruelle et nous sommes pressés de la voir finir. Ensuite, ce temps dont l’autre coeur aura besoin pour changer, le nôtre s’en servira lui aussi, de sorte que quand le but que nous nous proposions deviendra accessible, il aura cessa d’être un but pour nous. » (p. 244-245)

Assez étonnamment, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, Proust (ou son personnage), ne vit pas pour et par les événements mondains, c’est même un grand introverti qui ne trouve de plaisir qu’en lui-même : « ouverts aux autres, nous sommes dans une certaine mesure fermés à nous-mêmes » (p. 155). Même en compagnie des jeunes filles, il ne jouit de leur présence que comme face à une oeuvre d’art, un tableau en mouvement. Il nous fait rire avec le catalogue exhaustif des défauts que peuvent avoir nos meilleurs amis.

Je peux le dire, la lecture de Proust m’apaise, c’est presque une expérience zen. Proust, ce médecin des âmes, lui qui avait un père et un frère médecins 😉

Ce billet n’aura pas de conclusion, car il y aurait encore tant à dire. Tout comme je ne savais comment le commencer, je ne sais comment le finir. Mais il a déjà débordé du cadre, et mérite de trouver sa fin provisoire ici.

Pour finir, Proust en maître Yoda : « On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les choses. » (p. 526)

Et vous, Proust ou pas ?

Le billet de Keisha

« A l’ombre des jeunes filles en fleur » de Marcel Proust, t. 2 A la recherche du temps perdu, Gallimard, Folio, 1976 (rééd. 1954), 632 p.