Sur les ossements des morts, d’Olga Tokarczuk

1177428423Si comme moi, vous butez sur le nom de cette autrice, mais qu’elle vous dit malgré tout quelque chose, c’est normal. Olga Tokarczuk est la lauréate du Prix Nobel de Littérature 2018 qu’elle a reçu en 2019 (pas de chance, elle est tombée l’année du gros cafouillage au comité d’Oslo). Des femmes Prix Nobel il n’y en a pas tant que ça, alors quand ça arrive, et qu’on ne la connaît guère – mais qu’un billet de Marilyne nous allèche – eh bien on n’hésite pas, on prend. Et bien nous en prend !

C’est à la tombée du jour que se produisent les choses les plus intéressantes, car alors les différences s’estompent.

Plongée dans une Pologne à la fois mythique et grevée de bizarreries contemporaines, ce roman porte la voix inoubliable de son personnage principal, corsé et imprévisible comme on en rencontre peu en littérature. Janina Doucheyko, la soixantaine, vit seule dans un hameau perdu sur un plateau battu par les vents près de la frontière tchèque.  Elle cumule plusieurs casquettes : ancienne ingénieur des ponts et chaussées en retraite, professeur d’anglais et gardienne de maisons secondaires, passionnée par l’oeuvre de William Blake, ardente défenseur de la nature et des animaux, elle est férue d’astrologie et se sert très sérieusement des astres comme d’un instrument pour mesurer le monde et son entourage. À l’aide de savants calculs horoscopiques, elle discerne les motivations profondes des gens, et va jusqu’à déterminer la date et la cause de leur mort. Pratique quand les meurtres commencent à s’accumuler autour d’elle, d’autant qu’ils semblent avoir un lien avec la chasse et les animaux. Mais la police locale ignore ses propositions d’aide à l’enquête…

« Selon moi, c’est la preuve que le cadavre se trouvait à un stade de fermentation lactique. »

Nous étions en train de déguster des pâtes à la sauce roquefort.

Ce récit à la première personne est souvent hilarant et plein de dérision, un brin mélancolique, mais aussi déroutant. La romancière maîtrise l’art du raccourci cocasse et de la formule éloquente. Sa philosophie, ou plutôt celle de son personnage, est stimulante, même si elle est étrange, ou peut-être devrais-je dire, m’a paru à moi, petite Française bien cartésienne, exotique. Je dois d’ailleurs ajouter que Janina, avec la radicalité de ses principes et ses pas de côté, m’a progressivement mise mal à l’aise. Son « honnêteté » narrative est parfois remise en cause  par les méandres et les ellipses de son discours, ce qui produit une certaine tension. Cet effet nous conduit à nous interroger sur nos propres valeurs, notamment relatives au respect de la nature et de ses habitants, donc au végétarisme par exemple, que la narratrice met en balance avec la pratique de la chasse qu’elle considère être une barbarie. Perce ici le ton d’un texte militant sous ses dehors picaresques. Les lecteurs polonais goûtent certainement mieux les piques contre le système politique et culturel qui émergent ça et là. Il faut dire que les « méchants » sont vraiment méchants et caricaturaux.

D’une certaine façon, les gens comme elle, ceux qui manient la plume, j’entends, peuvent être dangereux. On les suspecte tout de suite de mentir, de ne pas être eux-mêmes, de n’être qu’un oeil qui ne cesse d’observer, transformant en phrases tout ce qu’il voit, tant et si bien qu’un écrivain dépouille la réalité de ce qu’elle contient de plus important : l’indicible.

Cette lecture vaut certainement le détour. Elle nous charme par la présence chuchotante et vibratile du vivant sous toutes ses formes, depuis l’humble cucujus vermillon qui crèche sous les bûches, jusqu’à Janina et sa bande d’humains un poil subversifs et marginaux (un voisin taiseux et méticuleux, un étudiant en littérature allergique à tout, un entomologiste militant, une vendeuse de fripes imberbe…). Ils n’auront pas fini de vous séduire !

Ingrid a trouvé ce roman « étrange » et « inclassable » oscillant entre les genres policier et fantastique ; pour Keisha, c’est un « chouette roman » avec « une héroïne terriblement sympathique et un peu givrée quand même » ; Philippe a grandement apprécié ce « très beau livre » (ah la scène du dentiste de rue !) ; pour Dominique c’est d’entrée de jeu un très « bon roman » dans lequel « il y a tout : l’intelligence, l’art du récit, des personnages improbables, un suspense ».

« Sur les ossements des morts » d’Olga Tokarczuk, éditions Noir sur Blanc, 2012, 301 p.

La Survivance, de Claudie Hunzinger

Il est des livres qui vous font signe, discrètement mais avec insistance. Découverts au détour d’un blog, presque aussitôt achetés et lus dans la foulée, sans passage par le purgatoire de nos bibliothèques personnelles (j’ai nommé la « PAL », pile, purgatoire ou pilori à livres, dans lequel les pauvrets passent parfois de longues années sans être ouverts).

La Survivance est de ceux-là. Je l’ai repéré sur le blog de Dominique à partir de son récent billet sur Les grands cerfs de la même autrice. J’ai immédiatement accroché au titre de celui-ci, sa tonalité grave (la survie) mais aussi très poétique avec son final en « ance » (oh la nuance seule fiance le rêve au rêve… hello Verlaine). Et puis le résumé me tentait bien : Jenny et Sils étaient libraires, et ne le sont plus. Maintenant ils sont un (vieux) couple d’idéalistes ruinés qui n’ont d’autres recours que d’aller s’installer dans leur cabanon perché dans le massif du Brézouard (dans les Vosges et c’est très rude) en compagnie de leur chienne Betty et de leur ânesse Avanie, et des piles de livres. Quarante ans plus tôt, ils avaient tenté la même aventure avec une ânesse nommée Utopie, pour abandonner au bout de sept mois. L’écart entre le nom des deux ânesses illustre le passage du temps et des illusions.

J’avais rapporté pour Avanie une brassée de foin qui datait du temps d’Utopie. Jamais je n’aurais pensé nourrir un jour la mélancolie avec la dinguerie d’autrefois.

J’aime ces récits de lutte pour la vie, de confrontation à la nature quasi sauvage : « Il y a quelque chose d’excitant, de suffocant dans la lutte pour la vie : plus d’écran entre elle et nous. On devient la vie. » Et ce côté saugrenu : tout ça se passe en France et non pas dans de lointaines contrées exotiques ; il est donc possible de vivre à la marge de notre société contrôlante, techno et aseptisée.

Mais cette liberté a un coût. Jenny et Sils sont des clandestins dans leur propre chez-eux, le maire de la commune la plus proche ne se doutant même pas de leur présence dans cette zone classée inhabitable car dangereuse (et zone de chasse). Chaque geste du quotidien devient une véritable aventure, voire une peine de galérien, quand on n’a ni eau ni électricité : dégager la neige, couvrir le toit qui baille, produire sa nourriture, pomper l’eau, se laver, protéger les récoltes, s’éclairer à la lueur de la lampe à huile, se réchauffer à la chaleur d’Avanie, dont les longues oreilles sont un langage en soi. Quand la vie est trop rude, il y a toujours les livres et la tendresse qui les unit.

En retour la nature leur offre des moments de grâce absolue. L’acmé en est la rencontre d’un clan de cerfs sur la piste desquels Jenny se lance avec patience, respect, et même admiration amoureuse… Cela en fait un beau texte de nature-writing.

Le couple n’est pas complètement coupé du monde. Il y a les descentes en ville pour faire les courses indispensables. Cette retraite « forcée » de la civilisation s’accompagne d’un vague sentiment catastrophique : climat détraqué, attentats qui couvent au loin… L’autrice symbolise ce sentiment apocalyptique par l’incendie du Musée Unterlinden de Colmar, dans lequel l’inestimable retable d’Issenheim peint par Grünewald a péri… (Eh bien figurez-vous que je me suis faite avoir comme une bleue : cet incendie est imaginaire !!! Ouf !!!) Le compagnon de la narratrice est inconsolable et se lance dans des recherches acharnées et alchimiques sur les pigments naturels utilisés par le maître allemand, qui aurait séjourné dans le Brézouard.

Retable d’Issenheim, la Crucifixion

D’après lui, une chose était sûre : Grünewald avait respiré l’air d’ici. Il s’était lavé dans l’eau du torrent. Il avait bouffé du sanglier aux cèpes, de l’omelette aux mûres, celle de l’histoire que raconte Walter Benjamin, d’un enfant-roi, forcé à fuir avec sa cour, et qui sur la route de l’exil trouve refuge dans la forêt. Une vieille femme les accueille. Elle leur prépare une omelette aux mûres. Ayant retrouvé son royaume, le roi, devenu vieux, demande à son cuisinier de lui refaire une omelette pareille, la meilleure de sa vie. Impossible, répond le cuisinier, « car comment pourrais-je l’assaisonner avec tout ce dont tu t’es délecté jadis avec elle : le danger de la bataille et l’esprit en alerte du fugitif, la chaleur du foyer et la douceur du repos, le présent étrange et le sombre avenir ? »

Ce récit est pour moi un petit bréviaire philosophique. Parce que Claudie Hunzinger ne se contente pas de narrer les aléas de ses personnages (ses avatars ?) Elle parle aussi de livres, d’auteurs et d’art, par petites touches. Je retiens cette citation « en forme de grand huit » de Robert Filliou, qui me semble résumer tout l’esprit du roman : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Elle délivre des leçons de vie au détour d’un sentier : la force d’âme que requiert une telle vie dépouillée, quand on a soixante ans et pas toutes ses dents ; la joie qui en découle aussi.

J’ai corné des tas de pages.

Hélène a aussi aimé cette « ode à la vie », Keisha a dévoré ce livre très beau et assez inclassable, Aifelle recommande absolument ce curieux roman à « l’écriture puissante et poétique », Ritournelle salue ce « magnifique plaidoyer pour la littérature », À Fleur de mot a d’abord été déstabilisée, puis séduite par l’écriture chaleureuse et le dynamisme communicatif de la narratrice.

« La Survivance » de Claudie Hunzinger, J’ai Lu, 2014, 251 p. 

Être ou ne pas être… à son image, avec Jérôme Ferrari

J’ai lu du Jérôme Ferrari, une première pour moi. Jusqu’ici, l’auteur corse ne m’attirait pas particulièrement, mais c’était sans compter ma chère belle-mère, chez qui je suis tombée sur un vieux numéro de La Vie (hebdo bien connu des sacristies ayant le coeur à gauche) qui titrait « Le retour du héros religieux ». Il s’agissait de la rentrée littéraire 2018. Dedans il y avait une interview de Jérôme Ferrari qui parlait de son dernier livre, À son image. Il y évoquait notamment sa passion pour le chant polyphonique corse (catégorie chant sacré, donc).

Or moi, la religion dans la littérature, c’est un thème qui m’intéresse. Je sais que c’est un peu casse-gueule comme thème. Disons que ça peut autant verser dans le sublime élyséen que dans le sucré sulpicien (ou le simplement fumeux). Mais ça vaut le coup de voir comment un auteur contemporain aborde les rivages de l’invisible.

Invisible, c’est la question. À  son image est autant un roman sur l’art de la photographie que sur la religion. Où l’on fait connaissance avec Antonia, jeune photographe corse qui a fait une croix sur une carrière de reporter de guerre pour se consacrer à la mascarade des photographies de mariage. Antonia se tue dans un accident de voiture. C’est son parrain curé qui célèbre ses funérailles, dont les différentes étapes, suivant le rite traditionnel (en latin), rythment le découpage des chapitres. Ce faisant on remonte jusqu’à l’enfance d’Antonia pour raconter la naissance d’une vocation, le basculement dans la violence des luttes nationalistes, et le lien de la photographie avec la mort.

Le lien de la photographie avec la mort, me direz-vous ? Selon l’auteur, qui cite Barthes, la photo fixe à un instant T « ce qui a été » (et n’est plus) tandis que la peinture suspend le temps dans une forme d’éternité.

Invisible, donc. On ne saura (presque) rien de ce qu’Antonia a vu et photographié pendant la guerre de Yougoslavie par exemple. Mais il y a des descriptions de photos, fictives ou non, en ouverture de chaque chapitre ; par ailleurs, deux chapitres « hors champ » racontent les histoires bien réelles de deux photographes de guerre du début XXe, avec forces détails macabres de leurs prises de vue, que ce soit de la guerre coloniale de l’Italie en Libye (toute résonance avec l’actualité étant fortuite – ou pas) ou de la Première Guerre mondiale dans les Balkans (toute résonance avec le conflit yougoslave de 1991, blablabla).

Invisible aussi pour moi, le fil conducteur unissant les différents thèmes que l’auteur met en avant : la photo, le nationalisme corse et le culte des tueurs, le sentiment religieux, la mort et l’au-delà, la relation d’Antonia avec les hommes, sa carrière avortée, son avortement (et le chant polyphonique, qui ne fait qu’une petite apparition finalement). Y a-t-il un sens caché derrière tout ça, du style « l’essentiel est invisible pour les yeux », ou bien  l’auteur a-t-il assemblé ses thèmes fétiches au petit bonheur la chance ? J’ai parfois eu l’impression que l’histoire racontée n’était qu’un prétexte, et un coup d’épée dans l’eau : il ne se passe rien de significatif dans la vie d’Antonia, à part sa mort, et son personnage est creux et inintéressant au possible, pour tout dire. C’en est même frustrant à la longue. Pourquoi n’a-t-il pas écrit plutôt un essai sur la photographie, me suis-je demandée vers le milieu du livre.

Je m’aventurerais à citer les trois derniers paragraphes de la chronique du journal En attendant Nadeau, qui exprime – car il s’agit justement d’un problème d’expression – bien mieux que moi le malaise que peut susciter ce roman :

« À différents moments du cheminement d’Antonia sont encore formulés des doutes sur la valeur de la photographie, enfermée dans une alternative impossible entre l’insignifiance et l’irreprésentable. À chaque fois, revient à Antonia la lourde charge d’incarner et de faire vivre ces énigmes et ces insondables ambiguïtés du medium. À la longue, ces dernières finissent par prendre le pas sur le récit lui-même et, plus complexes et plus troubles que les situations où elles sont mises en scène, les étouffent.

On croit toujours entendre la voix de Jérôme Ferrari souffler derrière l’épaule de sa créature ses propres questionnements abstraits. Et cet affleurement permanent de l’auteur et de ses préoccupations dans le roman fait que les péripéties traversées par Antonia – y compris sa mort elle-même et l’échec de sa vie – restent extérieurs au lecteur. Même la construction élaborée du roman, calquée sur les périodes de la messe, peine à éclairer les relations existant entre la photographie et la mort, sur lesquelles Ferrari voudrait nous inviter à réfléchir.

Finalement, le roman donne l’impression de buter sur les mêmes écueils que ceux où achoppe son héroïne au cours de sa pratique de la photographie : une difficulté à exprimer. Il paraît frappé de la même impossibilité qui affecte la plupart des personnages enfermés dans des voies sans issues : impossible à Antonia de rencontrer sa vocation de photographe – elle y laissera sa vie –, impossible au parrain d’Antonia officiant le jour des funérailles de trouver la voix juste pour la remettre entre les mains de Dieu comme l’y invite sa mission. Impossible aussi, peut-être, aux amis d’enfance d’Antonia d’échapper au combat d’un nationalisme ancestral devenu stérile.« 

Ne nous méprenons pas : j’ai apprécié tout ce que j’ai pu picorer de savoureux dans ce roman (les questions techniques), mais l’ensemble m’a paru singulièrement fade, alors même qu’on sent que l’enjeu de l’auteur est d’évoquer des sujets « pointus » dans une perspective un peu originale.

S’il y avait un personnage à sauver, ce serait celui du prêtre. Cas singulier d’un homme qui a décidé sans préméditation de devenir prêtre, au retour d’une soirée arrosée. Passeur de l’âme d’Antonia dans l’au-delà. Parrain en deuil, dont la paternité spirituelle n’était pas toujours très bien acceptée par sa filleule. J’aurais préféré que Jérôme Ferrari creuse davantage cette figure-là. La Vie avait raison, il y avait bien un héros religieux, et c’est celui qui m’a le plus intéressée.

« À son image » de Jérôme Ferrari, Actes Sud, 2018, 224 p.

Je lis donc je suis 2019

Le début de l’année est propice à ce genre de petits plaisirs enfantins : jouer avec des titres de livres !

@yosigo_yosigo sur Instagram

Et c’est le retour du fameux « je lis donc je suis ». Défi : répondre aux questions par des titres lus cette année. Cela a son petit côté cadavre exquis décidément exquis. Ce tag, c’est un peu une variante de l’horoscope en fait, on pourrait l’appeler le « livroscope ».

Décris toi

À son image

Comment te sens-tu ?

La survivance

Décris où tu vis

Vers le phare

Si tu pouvais aller où tu veux ou irais tu ?

Arcadie

Ton moyen de transport préféré

Tango

Ton (ta) meilleur(e) amie

Le confident

Toi et tes amis vous êtes

Les filles de l’ouragan

Comment est le temps

Les brumes du passé

Quel est ton moment préféré de la journée ?

L’éducation sentimentale

Qu’est la vie pour toi ?

L’autre côté du rêve

Ta peur

Le désert des Tartares 

Quel conseil as-tu à donner ?

Ce sont des choses qui arrivent

La pensée du jour

C’est une chose étrange à la fin que le monde

Comment aimerais-tu mourir ?

Sur les ossements des morts

Quelle est la condition actuelle de ton âme

Tendres silences

Ton rêve

Le ministère du bonheur suprême

Aller « Vers le phare » en compagnie de Virginia Woolf

Commencer l’année en lisant Virginia Woolf, c’est prendre le temps d’être présent au temps : le temps qu’il fait, le temps qui passe, le temps intérieur. C’est l’assurance de ne pas être pris pour un gogol par les têtes de gondole de l’industrie culturelle. C’est débrancher la télé, sortir du train de la série Netflix en cours, faire la nique aux poncifs. C’est un assouplissement de l’esprit, comme un exercice de méditation. 

Une phrase du roman s’applique à merveille au bienfait que procure la lecture de l’autrice anglaise : « Des hommes, et des femmes aussi, oubliant pour un temps la complexité des choses, avaient connu auprès d’elle le soulagement de la simplicité. »

Vers le phare n’est pas un lieu commun. C’est un voyage. 

La traversée jusqu’à cette terre fabuleuse où s’anéantissent nos plus belles espérances, où nos frêles esquifs s’abîment dans les ténèbres, est un voyage qui exige avant tout courage, probité, et patience dans l’épreuve.

Nous voilà sur une île écossaise, à la veille de la Première Guerre mondiale. La famille Ramsay est en villégiature. Le plus jeune fils rêve d’une expédition au phare. Sa mère dit oui ; pour son père il n’en est pas question. Ravissement et déception se succèdent brutalement : « … elle était sûre qu’il pensait : demain on ne va pas au Phare ; et elle pensa : il s’en souviendra toute sa vie. » 

À partir du choc d’un désir d’enfant contre l’implacable réalité, Virginia Woolf déroule la trame intime de la vie de ses personnages, membres de la moyenne bourgeoisie ; avec en ligne de mire, la rayonnante Mrs Ramsay ; et en ligne de fuite, le phare qui se détache au loin. L’autrice semble ainsi se concentrer sur un détail grossi à la loupe d’un tableau plus vaste, celui de « La » vie elle-même.

Portrett av forfatteren Virginia Woolf

Son génie consiste à capter, au niveau le plus primitif, les vibrations d’être de chacun de
ses personnages, pour nous les faire voir sous un jour nouveau, amusant à force d’étrangeté : un mari insatisfait qui n’en finit pas de tourner d’un bout à l’autre de la terrasse pour obtenir ce qu’il veut ; une femme forte et vertueuse mais avec un faible pour l’amour ; un couple qui se forme, un autre qui restera platonique ; des enfants qui courent ou rêvent dans leur chambre ; un pauvre étudiant dont la raideur compassée est la cible du mépris social ; une jeune fille qui perd sa broche (et sa vertu ?) à la plage ; toutes les pensées non formulées d’une grande tablée, semblables à un nuage bigarré qui planerait au-dessus des têtes des convives ; une mère qui endort son enfant en lui susurrant des mots qui font rêver comme « antilope » ; des personnages qui lisent ; une vieille fille qui peint, tourmentée par son sujet.

Deux mois... l'éternité !
Ce qui me permet de faire un clin d’oeil à ce beau livre illustré par une amie talentueuse

Le sujet principal, c’est le temps. La première partie fleure bon l’intemporalité des vacances, de l’enfance. « Le temps dure longtemps / Et la vie sûrement / Plus d’un million d’années » chante Nino Ferrer dans Le Sud, une chanson qui pourrait être un peu la BO de Vers le phare. Virginia relativise à sa façon : « Le moindre caillou que l’on frappe du bout de sa chaussure survivra à Shakespeare ». Mais il y a aussi une certaine angoisse : « Elle se disait : la vie – et aussitôt un petit ruban de temps se présentait à ses yeux ».

Puis la vie semble s’arrêter dans la deuxième partie : rideau. C’est alors le temps de la guerre, point de rupture de l’harmonie que faisait régner Mrs Ramsay. La maison de vacances se dégrade insensiblement sans ses occupants. Cette partie, la plus courte, ressemble à ces séquences de cinéma qui veulent montrer en peu de temps le passage de plusieurs années, avec des images qui tournent très vite et des ellipses. La troisième et dernière partie a des parfums de « temps retrouvé », de renaissance. Certains personnages parviennent finalement au bout de leurs désirs, des années après. 

Quel est le sens de la vie ? Rien d’autre – question simple, qui semblait se faire plus pressante au fil des années. La grande révélation n’était jamais arrivée. En fait la grande révélation n’arrivait peut-être jamais. C’étaient plutôt de petits miracles quotidiens, des illuminations, allumettes craquées à l’improviste dans le noir.

Mais dites-moi : faites-vous partie de la team La promenade au phare (titre français le plus couramment retenu) ou de la team Vers le phare (titre de la traduction de Françoise Pellan) ?  En anglais, le titre original est To the Lighthouse, donc la première option, retenue par les éditions Folio, paraît la plus adéquate. D’autant que l’appel du Phare, qui s’exerce plus ou moins sur tous les membres du cercle des Ramsay, ne s’accomplit jamais totalement. Ce n’est pas une simple promenade, une partie de plaisir, mais une réponse sans cesse ajournée à l’appel du large, un combat contre les forces de mort et pour la vie en germe. Les personnages sont toujours mouvement, en évolution,  et le titre Vers le phare traduit bien cette progressivité. Ou alors, on pourra choisir Voyage au phare des éditions du Livre de Poche, qui évacue au moins le côté anodin de la promenade. Sauf que, j’ai lu dans la préface ou ailleurs, que « To the lighthouse » peut être lu comme une adresse, une dédicace, comme on mettrait « à mon cher époux » au début d’un livre. Du coup, faudrait-il traduire Au Phare comme les éditions Stock ? On aurait en plus cette notion d’allant, comme les sans-culottes auraient pu dire « à la Bastille ! » Mais je trouve ce titre moins euphonique, plus sec, c’est même pour moi un contresens car finalement le lieu même du phare n’occupe qu’une place minime dans le livre (d’ailleurs, toutes les couvertures n’affichent pas l’image du phare – à ce propos, j’aime bien celle du Livre de Poche où l’on voit Lily Briscoe en train de peindre).

Au phareLa Promenade au phare par WoolfPromenade au phare par [Woolf, Virginia]To the LighthouseCover for To the Lighthouse

Lily Briscoe. Pendant de Mrs Ramsay, autre spécimen d’humanité féminine (elle serait Lilith quand Mrs Ramsay serait Ève), elle va me permettre de redire combien Virginia Woolf est moderne – et drôle.

Virginia Woolf est moderne car elle nous parle de la force du désir, et des chemins détournés par lesquels il opère. Chacun peut se sentir touché personnellement. Elle est moderne en créant le personnage de Lily Briscoe (son avatar ?), femme célibataire qui lutte pour exister et créer en tant que telle. Il lui faut passer outre les réflexions misogynes de son entourage : « … et voici qu’elle entendait Mr Tansley lui murmurer à l’oreille : ‘Les femmes sont incapables de peindre, incapables d’écrire…’ » et chérir sa liberté comme un joyau, le seul qu’elle possède face à Mrs Ramsay et sa couronne d’enfants (elle en a eu huit !) : « … elle revendiquait le droit d’échapper à la loi universelle ; se faisait éloquente ; elle aimait être seule ; elle aimait être elle-même…».

J.-J. SEMPÉ, Adolescente sur le rivage

Enfin, elle est drôle, si drôle, quand elle croque malicieusement les petits ridicules de ses personnages – un peu comme le ferait un Sempé anglais. Leurs interactions, leurs quiproquos, leur quant-à-soi, mis en miroir, arrachent un sourire, voire un rire, au détour d’une phrase plus ou moins innocente. Par là, Virginia nous montre qu’elle est bien anglaise, dans la tradition de Jane Austen !

Et il allait visiter les galeries de peinture, disaient-ils, et il vous demandait si sa cravate vous plaisait. Dieu sait que non, disait Rose.

« Vers le phare » de Virginia Woolf, texte traduit, présenté et annoté par Françoise Pellan, Folio Classique, 1996, 363 p.