L’autre côté du rêve, d’Ursula Le Guin

Comment je me suis retrouvée à lire de la science-fiction, et pourquoi Ursula Le Guin en particulier, je parie que vous brûlez tous de le savoir. Et comme je suis bonne fille, je vous dirais tout bonnement que lorsque cette grande autrice américaine est décédée l’an dernier, j’en ai eu vent dans une émission de radio scientifique (à laquelle je pige que dalle, sauf quand ils causent littérature). Ce que les animateurs disaient de la capacité d’Ursula Le Guin à insuffler des questionnements éthiques dans la création de mondes d’anticipation ou de mondes parallèles m’a intéressée. Ensuite, c’est le résumé de ce roman-là qui m’a séduite (j’avoue avoir du mal à aller sur d’autres planètes, même en science-fiction, et là c’est bon, on reste sur notre bonne vieille Terre, même si elle a sacrément changé).

Dans un monde qui a lieu à peu près au tournant de l’an 2000 – rappelons que ce roman a été publié en 1971 -, George Orr fait preuve d’un don surprenant : certains de ses rêves se réalisent. Cela va du changement de décor d’une pièce à l’avènement d’une guerre ou d’un fléau, qui changent à la fois le passé et le présent. Déterminé à ne pas causer de dégâts par ses cauchemars malencontreux, George cherche à ne plus rêver. En vain. Il se retrouve entre les mains d’un onirologue nommé Haber, bienveillant au premier abord, mais qui va vite révéler des tendances mégalomanes. Comment en effet ne pas résister à la tentation d’utiliser le fabuleux don d’Orr pour débarrasser l’humanité de ses problèmes et faire advenir le meilleur des mondes ?

Vous le voyez, le questionnement éthique, là ? En gros, on a d’un côté George Orr, un homme sage selon la sagesse confucéenne (des citations de Lao-Tseu ornent la majorité des têtes de chapitres) qui cherche à vivre en harmonie avec le monde, comme un brin d’herbe caressé par le vent, et révèle en même temps la force du roseau, qui plie mais ne rompt pas. Et de l’autre, Haber qui veut faire, remodeler, se prendre pour un démiurge, faire le bien des autres malgré eux (bref, le grand méchant judéo-chrétien). La collaboration entre les deux hommes ne se fait pas sans heurts. George résiste passivement aux ordres de Haber, qui ne tarde pas à lui dire quoi rêver au moyen de l’hypnose et d’une machine compliquée appelée « l’Amplificateur ». Ses rêves tombent à côté des « suggestions » d’Haber, ou les réinterprètent… Au réveil d’Orr, c’est toujours une surprise qui les attend. Les personnages s’y perdent, et nous avec.

En effet, on éprouve le vertige temporel où nous entraînent les constants changements de réalité provoqués par les rêves d’Orr. Des catastrophes n’ayant jamais existé ont eu lieu et font sentir leurs effets (comme la disparition des 5/6e de l’humanité), ou au contraire, les conditions de vie s’améliorent. Des « continuums » se superposent, aboutissant à un drôle de bordel qui a pour cadre la ville de Portland – les Etats-Unis ayant pour président un certain Mr Merdle, ce qui m’a bien fait ricaner. Orr et Haber sont à peu près les seuls à conserver la mémoire des continuums précédents, ce qui les oblige à une gymnastique mentale intenable.

Ce qui est intéressant avec la sci-fi vintage, c’est de comparer ce que l’auteur imaginait de l’avenir proche, avec ce qui est finalement advenu (un peu l’expérience « 2001 l’Odyssée de l’espace »). Le Guin avait visé juste en ce qui concerne le réchauffement climatique, le nombre d’habitants sur terre, l’enjeu écologique plus généralement. Elle s’est bien-sûr plantée sur la plupart des autres points, mais qu’importe. Ce que j’aime un peu moins dans la sci-fi, c’est le jargon pseudo-scientifique, le bla-bla pour faire évolué techniquement. J’ai eu un peu de mal au début avec tous ces termes qui me laissaient froide. Ce n’est qu’en m’attachant au personnage principal, à sa valeur humaine intrinsèque dans un monde hyper labile, que j’ai pu goûter la saveur de cette fable, au fond, sur la fragilité de nos ambitions et la solidité de nos attachements vitaux.

Et puis il y a cette puissance du rêve, thème qui imbibe tout le roman, lui donne ses couleurs oniriques, comme s’il était lui-même un rêve que le lecteur aurait fait. Au cours de la lecture, des réflexions lunaires viennent nous lutiner comme des papillons de nuit : l’autre côté du rêve, est-ce le réel ou encore du rêve ? Suis-je le rêve de quelqu’un ? Etcetera etcetera. C’est psychédélique. C’est zen.

A savoir, le titre lui-même vient d’un poème des Contemplations de Victor Hugo : « Il descend, réveillé, l’autre côté du rêve. »

Je vous laisse avec le prologue, métaphore marine d’une grande puissance d’évocation :

Portée par les courants, poussée par les vagues, entraînée irrésistiblement par toute la force de l’océan, la méduse dérive dans les fonds marins. Là où parvient la lumière et où commence les ténèbres. Portée, poussée, entraînée de nulle part vers nulle part – car, dans les profondeurs marines, il n’y a pas d’autres repères que ‘plus près’ et ‘plus loin’, ‘plus haut’ et ‘plus bas’ -, la méduse se balance, comme suspendue ; ses pulsations sont légères et rapides, perdues dans les énormes pulsations quotidiennes qui agite l’océan attiré par la lune. Suspendue, balancée, palpitante, la plus vulnérable et la plus insubstantielle des créatures, elle a pour la défendre la violence et la puissance de tout l’océan, auquel elle a confié son être, son devenir et sa volonté.

Mais ici s’élèvent les continents obstinés. Les bancs de sable et les falaises rocheuses s’avancent dans l’air, cet espace extérieur, lumineux et instable, sec, effrayant, où la vie ne trouve aucun soutien. Et maintenant, maintenant, les courants égarent, les vagues trahissent, rompant leur pacte, brisant leur cercle perpétuel pour s’élancer dans une écume épaisse vers l’air et les rochers, brisant le cercle…

Que fera la créature marine sur le sable sec exposé à la lumière ? Que fera l’esprit, chaque matin, en s’éveillant ?

« L’autre côté du rêve » d’Ursula Le Guin, traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat, Le Livre de Poche, 1984 (1e édition 1971), 220 p.

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Les brumes du passé, de Leonardo Padura

Seré en tu vida lo mejor de la neblina del ayer cuando me llegues a olvidar, como es mejor el verso aquel que no podemos recordar.

(Paroles du boléro « Vete de mi »)

 

En espagnol, le titre est « La neblina del ayer » qui se traduit littéralement par « La brume de l’hier », que je trouve plus poétique et collant mieux au sujet du roman que le titre français : une chanteuse de boléro !

Me voici donc, mille ans après tout le monde, à découvrir Mario Conde, l’ex-flic de La Havane devenu revendeur de livres anciens. Et comme tout le monde ou presque (à commencer par ma chère Lili qui m’a offert le livre ♥), je suis tombée sous le charme de cet homme ballotté entre le présent et le passé, entre deux métiers aux antipodes, et aux prises de sentiments contradictoires à l’égard de son île, Cuba.

Mais de quel hier parle-t-on ? De l’âge d’or du boléro, quand la Révolution castriste n’avait pas encore eu lieu et que tous les riches Américains venaient s’encanailler dans les innombrables cabarets de La Havane : les flamboyantes années cinquante. C’est en tombant sur une vieille coupure de presse retrouvée dans les tréfonds d’une fabuleuse bibliothèque que Mario Conde plonge dans ce passé brumeux. Là, se croisent une mystérieuse chanteuse de boléro disparue des écrans radar, l’héritier d’une vieille famille de l’aristocratie cubaine, une strip-teaseuse, un journaliste trop mondain, le propre père de Conde, et même l’ombre de  J.D. Salinger !

Avec une prescience digne du commissaire Adamsberg, additionnée d’une culture lettrée et d’un goût pour la dive bouteille qui le rapprocheraient plutôt de l’adjoint Danglard (vous aurez reconnu le duo d’enquêteurs cher à Fred Vargas), Mario Conde  parcourt les bas-fonds de la capitale cubaine à la recherche d’indices, si ténus soient-ils, qui lui permettraient de reconstituer l’histoire de la chanteuse disparue, dont la voix rescapée d’un vieux microsillon l’émeut si fort. Ce faisant, il n’oublie pas ses amis, avec qui il partage quelques agapes inespérées entre deux périodes de rationnement, et ne peut s’empêcher de constater mélancoliquement l’état de délabrement avancé dans lequel la Crise avec un grand C de la fin des années 1990 a plongé l’île.

Ce roman policier tropical se fait donc aussi enquête sociologique et presque ethnographique, au détour d’un quartier traversé ou d’un souvenir qui remonte à la surface. La langue employée, c’est-à-dire l’espagnol de la version originale, truffé de cubanismes, d’une précision baroque, chargé d’images, est une ode vivante à la liberté et à la rage gourmande de vivre, envers et contre tout. Quant au passage du temps, dont rend compte le titre lui-même, il est sans arrêt ressassé et remonté. Il y a bien sûr le pivot avant/après la Révolution, période cruciale sur laquelle enquête Mario dans ce livre, mais aussi les différences entre la génération de Mario et de ses vieux amis du lycée qui ont partagé la sueur des camps de coupe de la canne à sucre des années 1970 et le jargon de leurs manuels marxistes, et celle de son jeune associé « Yoyi el palomo » qui fait du fric avec tout ce qui lui tombe sous la main et qui n’hésiterait pas à émigrer de Cuba pour aller n’importe où, « Madagascar compris », si l’occasion s’en présentait. Je ne peux m’empêcher de penser que l’auteur met beaucoup de lui-même dans le personnage de Mario Conde qui a son âge, et, je me plais à l’imaginer, ses idées et son style de vie, y compris l’amour des livres.

Car oui, au milieu de cette enquête, il y a aussi cet eldorado bibliophile, cette bibliothèque de légende dénichée par hasard par Conde dans une ancienne maison de maître fortement décrépite, qui contient les trésors de la bibliographie cubaine et universelle, dont des premières éditions du XVIIIe siècle. Pour un peu, on se croirait dans Le nom de la Rose !

Les brumes du passé ne sont qu’un titre parmi d’autres de la série policière autour de Mario Conde. En avez-vous lu ? Si oui, lesquels ? Ou quels autres romans, hors-série, de Leonardo Padura ?

Il était temps que je participe à mon propre challenge latino cette année !

VO : « La neblina del ayer » de Leonardo Padura, Maxi-Tusquets, 2013, 368 p.

VF : « Les brumes du passé » de Leonardo Padura, traduit de l’espagnol par Elena Zayas, Métailié, 2015, 352 p.

Tendres silences, d’Angela Huth

On est d’accord pour dire que le 1er juillet, c’est un peu un 31 juin absent du calendrier ? Non parce que cela me permettrait de glisser in extremis ce billet dans le cadre du mois anglais, et ça, vous comprenez, ça me rassurerait sur le fait que oui, j’appartiens toujours à la blogo littéraire, malgré mes trois mois de black-out. (On remarquera qu’il n’y a plus guère que les mois thématiques pour me faire revenir poussivement sur la Toile. Ahem.)

Me voici donc revenue avec la petite pépite qu’est « Tendres silences » d’Angela Huth (une autrice populaire parmi les pratiquants du mois anglais et que je découvre enfin). William et Grace Handle pourraient à eux deux former le modèle d’un monument d’hommage au Couple Harmonieux. Après quelques décennies de vie commune, chacun connaît, comprend et anticipe les besoins de l’autre, sans nul besoin de longues conversations. William est violoniste et fondateur d’un quatuor à cordes à la réputation respectable ; Grace peint un album de fleurs pour enfants qui ne la passionne guère. Ils vivent une vie tranquille, réglée comme du papier à musique (évidemment) et exempte de surprises. Mais pleine d’une tendresse sincère.

En ces occasions où les Handle se trouvaient confrontés à des gens désireux de connaître le secret de leur bonheur conjugal, Grace et William n’étaient pas d’un grand secours. Contraints et forcés d’y réfléchir, ils estimaient que c’était un art en soi d’observer l’autre et de se comporter en conséquence. Il existait entre eux un mutuel désir d’éluder querelles ou conflits et un désir plus vif encore d’éviter de remettre leurs vies en question avec l’éternel déballage et mise au clair de leurs problèmes, de leurs pensées, de leurs sentiments, un passe-temps populaire contemporain qu’ils détestaient par-dessus tout. Aux yeux de Grace et William, pareil divertissement était écoeurant, épuisant, on pouvait employer à meilleur escient un temps précieux. De par leur façon de voir, ils étaient conscients d’être étiquetés comme appartenant à la vieille école très britannique qui exigeait que l’on gardât son flegme. Si l’on insistait, ils n’hésitaient pas à ajouter que la tolérance à l’égard des manies de l’autre contribuait à l’harmonie conjugale, sans jamais toutefois, par souci de fidélité, révéler ces manies. Ainsi, le rituel de la bataille du lit était une de celles-ci.

Ce ronron conjugal connaît des turbulences quand chacun de leur côté, ils rencontrent une personne du sexe opposé – et opposée en tout à leur meilleure moitié (une musicienne pulpeuse et fantaisiste pour William, un voisin ténébreux et tourmenté pour Grace) – qui bouleverse les fondations du pacte implicite qui régnait entre eux. Avec une facilité déconcertante, le ver entre dans le fruit du profond amour qui les lie, et va jusqu’à ronger leurs valeurs les plus solidement établies. Jusqu’à envisager des mesures plus ou moins radicales pour atteindre un but incertain et fantasmatique. Le tout accompagné des morceaux joués en quatuor ou en duo (envie de tous les écouter !)…

Ce qui est formidable dans ce roman, c’est qu’Angela Huth ne nous dépeint pas un couple vieillissant en pleine crise – crise ouverte du moins. Grace est toujours profondément amoureuse et admirative de son William, tandis que ce dernier est convaincu que son « cher Coeur » est la meilleure épouse qui soit. C’est justement cette absence quasi-complète de frottements entre eux, cette douce petite musique du quotidien, qui est propice à leur envoûtement par des personnalités plus acérées.

C’est donc avec beaucoup de perspicacité que l’autrice dépeint la montée de l’obsession, le réveil des sens, et le dévoilement de la face cachée de l’être. William est parfait en gentleman tatillon rendu fou par une jeune femme expansive. Mais j’ai trouvé Grace encore plus finement croquée, son côté « bobonne » qui vit à l’ombre de son mari masquant une personnalité forte et de discrètes désillusions.

Accessoirement, le comique éclate à chaque page, l’alternance entre les états d’âme des deux époux faisant naître des décalages savoureux que c’en est presque épuisant de malice. Quant au comique de situation, il n’est pas en reste. Mention spéciale à la soirée de Noël ratée ou au rituel du pliage des draps du lit conjugal. D’autres passages au contraire tirent vers le gothique de pacotille, le grotesque, voire le carrément glauque (genre « Psychose » de Hitchcock). Mais tout cela est tellement subtilement dosé, le verbe tellement tempéré, le passage de l’action, des sentiments, des ambiances allegro-adagio-allegretto tellement fluide, qu’à la fin on a surtout l’impression d’avoir assisté à une comédie douce-amère à l’anglaise, avec un soupçon de grinçant, de non-dit et de nonsense.

Il regardait Grace, sa femme, puis l’effaçait de son esprit. Elle n’existait tout simplement plus à sa place, de l’autre côté de la table. Cela revenait à jouer sur un ordinateur intérieur. Clic !

Et clac ! Me voilà conquise.

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Juin, mois anglais ♥

« Tendres silences » d’Angela Huth, traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek et Henri Robillot, Folio, 2001, 531 p.

Maigret, de Georges Simenon

Eh oui, « juste » Maigret. Ce titre est le dernier de la série écrite dans les années 30. Simenon pensait alors en avoir fini avec le fameux commissaire, et l’avait mis à la retraite dans ce tome. Retraite anticipée puisque Maigret, victime de son succès, reprit du service dans ses fonctions de commissaire dès les années 40 et pour trente ans encore…

Notre fumeur de pipe coule donc une retraite paisible à Meung-Sur-Loire avec Mme Maigret quand, un matin aux aurores, leur neveu Philippe fait irruption chez eux tout échevelé. Jeune inspecteur de la PJ de Paris (entré dans la « Maison » grâce au piston de son oncle), Philippe se trouve dans le pétrin. Le suspect qu’il filait a été tué sous ses yeux sans qu’il puisse identifier le tueur, et comble de malchance, c’est lui qu’on accuse du crime. Maigret va donc « monter » à Paris, retrouver ses anciens collègues du 36, quai des Orfèvres, et ses habitudes dans ses bistrots préférés, afin de faire la lumière sur cette sombre histoire…

C’est tout le milieu de la pègre qu’on découvre dans ce tome des enquêtes de Maigret : ses tenanciers de cabarets et de maisons closes, ses dealers, ses indics et ses filles de joie. Simenon – qui a bien connu ce milieu du temps où il était journaliste – se régale à nous les mettre en scène avec leurs tics et leurs manières propres, notamment à travers une mémorable partie de belote.

Ce roman porte bien son titre finalement, car le personnage de Maigret lui-même y apparaît dans toute sa solide consistance. Dépossédé de ses pouvoirs de commissaire, soumis aux bonnes volontés de son remplaçant qui ne l’aime guère (et lui reproche sa « méthode » d’immersion dans le milieu), il paye réellement de sa personne à suivre et confronter des suspects fuyants et tous solidaires les uns des autres, tout en carburant de la bouffarde. Certes, l’astuce qui lui permet de confondre le coupable nous semble gentiment désuète, mais c’est le premier Maigret où je vois le commissaire (enfin, ex-commissaire… bref), user de son revolver comme un terrible shérif de western spaghetti.

Et tout ça pour finir, de retour dans le giron conjugal, sur une chute mythique que je vous laisse découvrir (y a que dans Maigret que ça ne semble pas parodique, non ?)

– Quelle soupe as-tu faite ? cria-t-il en s’asseyant sur une caisse.

– Aux tomates.

– Ça va !

Et les bottes tombèrent l’une après l’autre sur le sol de terre battue en même temps que fusait un soupir d’aise.

J’ai lu Maigret en l’honneur des 90 ans du commissaire (un p’tit beurre, des touyous…) célébrée par la LC du mois belge.

« Maigret » de Georges Simenon, Fayard, 1934 (édition originale)

Moi qui n’ai pas connu les hommes, de Jacqueline Harpman

Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Que puis-je ? À ces questions, il est bien difficile de répondre avec certitude. Mais imaginez que vous soyez, comme la narratrice, enfermée dans une cave avec trente-neuf autres femmes, sans savoir où vous êtes ni pourquoi on vous mis là. Vous êtes servie en nourriture deux fois par jour par des gardiens impassibles qui ne répondent pas à vos questions. Ils vous surveillent 24 heures sur 24, vous empêchent de vous toucher physiquement et de hausser le ton, et vous êtes même obligée de faire vos besoins et votre toilette en public. Comme, de plus, vous êtes la plus jeune du groupe, vous ne vous rappelez plus du « monde d’avant » dont parlent les autres femmes, ni même de votre nom. Ça ressemble à une honnête version de l’enfer, n’est-ce pas ? (Je ne dis même pas totalitaire, vu que dans le totalitarisme il existe au moins une idéologie, si délirante soit-elle, qui sert de support et d’explication à l’expérience vécue. Ici, non. Peut-on faire pire que le 1984 d’Orwell ? Apparemment, oui.)

L’audace de ma pensée me suffoquait. Depuis des années, nous étions ici, réduites à une impuissance totale, déchues, démunies de tout même des outils pour se tuer, déféquant en pleine lumière sous les yeux de tout le monde, sous leurs yeux : moi, je voulais gêner un gardien et je pensais en avoir trouvé le moyen.

Imaginez à présent que par un hasard des plus sidérants, vous soyez amenée à sortir de la prison où vous avez été retenue tant d’années avec votre groupe, et que vous sortiez enfin à l’air libre : que ressentiriez-vous ? Que diriez-vous à la vue d’un désert pratiquement vide, seulement peuplé d’autres caves analogues d’où vous tirez la nourriture (surgelée en quantité astronomique) et le matériel de survie de base ? Comment faire société quand on est que quarante femmes ? Et comment se sentir exister dans le temps quand, au fur et à mesure des années, vous devenez la seule survivante dans un monde vide ?

L’élan qui venait de m’emporter réveilla des choses confuses en moi : se donner la main, marcher en se tenant par la taille, se serrer dans les bras, ces mots étaient dans mon vocabulaire, ils désignaient des gestes que je n’avais jamais faits.

Vous l’aurez compris, ce récit à teneur fortement dystopique pose beaucoup de questions fondamentales, sans apporter de réponses toutes faites. Au lecteur de se projeter, et c’est terriblement vertigineux. Cela ressemble à l’expérience particulièrement machiavélique d’un savant fou qui aurait décidé de catapulter des groupes humains non reliés en parenté ni en amitié sur une planète inconnue, pour voir ce qu’ils deviennent, et s’ils restent humains malgré tout. Dans le cas de la narratrice, cela m’a aussi fait penser à ces cas (réels ou inventés) de petits enfants perdus dans la jungle et qui ont grandi sans connaître ce qu’est une famille, l’amour, l’expérience sociale de base dans un monde aussi technique et sophistiqué que le nôtre. Peut-on être humain sans avoir de rapport avec d’autres humains ou une société diversifiée ? Est-on humain autrement ? Naît-on humain ou le devient-on ? Pour la narratrice, l’insensé est son lot commun depuis son plus jeune âge, contrairement aux autres femmes plus âgées ; elle a donc moins de mal à s’adapter à cette vie si éloignée de la nôtre et elle trouve certaines ressources en son for intérieur pour se sentir exister. Elle nous est pourtant aussi étrangère qu’une Alien venue d’une autre planète.

… le temps est affaire d’être humain et, vraiment !, comment pourrais-je me considérer comme un être humain, moi qui n’ai connu que trente-neuf personnes et toutes des femmes ?

Ce court roman m’a fait penser à une foultitude d’autres oeuvres du même acabit. La quatrième de couverture évoque Kafka, Paul Auster ou Le désert des tartares, que je n’ai pas ou peu lus ; moi j’ai surtout et d’abord pensé au Mur invisible de Marlen Haushofer : même cas d’une femme qui doit apprendre à vivre et à se débrouiller sous une immense « cloche » invisible qui la sépare d’un monde extérieur pétrifié sur une place, à la suite d’un cataclysme inexpliqué. Dans le genre de robinsonnades post-apocalyptique, il y a aussi Malevil de Robert Merle (grande lecture de mon adolescence) ou Station Eleven de Emily St-John Mandel. Du côté dystopique, ou conte métaphysique, j’ai aussi pensé à Cristallisation secrète (le côté totalitaire, inexplicable d’un monde qu’on ne maîtrise pas) mais aussi Madrapour, toujours de Robert Merle (12 personnes sont dans un avion sans personnel de bord, et sans savoir où il va), voire à La servante écarlate de Margaret Atwood. Mais en fait, ça ne joue pas pour ce dernier, car contrairement à ce que l’on pourrait croire au début, le propos de Moi qui n’ai pas connu les hommes n’est pas féministe mais « simplement » humaniste. Il y a aussi un côté science-fiction dans cette oeuvre, puisque les femmes se demandent si elles n’ont pas été transportées sur une autre planète à la suite d’un terrible événement dont elles ne se souviendraient pas.

La force de ce texte est qu’il n’apporte aucune réponse claire ; comme la narratrice, on ne peut qu’émettre des suppositions. Le sens de son existence solitaire devient dès lors dangereusement fuyant, surtout si on le met en perspective avec le mouvement impersonnel des planètes au-dessus de sa tête. Il force à chercher ce qui apporte du sens, ce qui nous inscrit dans le temps et dans l’espace : la relation avec les autres, notre famille, notre couple, nos amis, mais aussi avec ce qui nous est différent (les inconnus du métro ou de l’autre bout du monde) – et la chaîne des événements qui compose la trame de notre vie et de l’histoire. Pourtant, ce récit n’est pas complètement triste ni violent, il transmet une forme de sérénité mélancolique, d’acceptation. Toutefois sa tonalité cauchemardesque – cet état que vous voulez quitter à tout prix, dont vous croyez parfois être parvenu à sortir, mais en fait non – est assez oppressante. On est plus dans le registre « poil-à-gratter » que « feel-good », cela va sans dire, ce qui en fait une lecture marquante, et osons le mot, bouleversante à bas bruit.

… et je me dis que je suis seule sur cette terre qui n’a plus ni geôliers ni prisonniers, ignorant ce que je suis venue y faire, maîtresse du silence, propriétaire de caves et de cadavres, je me dis que j’ai marché des milliers d’heures et que bientôt je ferai mes derniers dix pas pour aller déposer ces feuilles sur la table et revenir me coucher sur mon lit de mort, vieille femme toute desséchée dont les yeux que nulle main ne fermera regarderont toujours vers la porte.

J’ai lu Jacqueline Harpman pour la LC qui lui est consacrée aujourd’hui dans le cadre du mois belge.

« Moi qui n’ai pas connu les hommes » de Jacqueline Harpman, Le livre de Poche, Stock, 1995, 192 p.