« L’île haute » de Valentine Goby

C’est un roman ethnologique, un roman paysagiste, un roman humaniste, un roman impressionniste, qui accumule les mots pour restituer la présence formidable de celle qui est à la fois altière et protectrice : la montagne, la fameuse « île haute ».

Quelquefois, il va voir Martin et lui demande une liste de mots. Des mots de ce qu’il y a sous la neige quand elle fond. Une liste pour la forêt. Une liste pour la vallée. Une liste pour la montagne. Martin dit rhododendron, épilobe, égi, pissenlit, adénostyle. Ou povotte, cerisier, écureuil, sphaigne. Ou plateau, pierre à Bovi, gentiane, épervier. Des mots qui n’ont pas de sens pour Vincent […] il les écoute. […] Il ignore s’ils désignent des fleurs, des plantes, des arbres, des animaux, des choses mobiles, marchantes ou volantes ou rampantes ou statiques, minuscules ou géantes, dressées, couchées, effrayantes ou belles, repoussantes, rares ou communes […]. Il se concentre sur les sons, ils dictent sa palette et il déshabille la montagne.

Vincent a 12 ans lorsqu’il débarque à Vallorcine, la vallée des Ours, enclavée au-dessus de Chamonix, au cœur de l’hiver. Autour de lui, tout est blanc, la neige envahit tout, elle s’entasse sur des couches épaisses de dizaines de mètres, et coupe Vallorcine du monde extérieur. Elle protège aussi. Car Vincent s’appelait Vadim à Paris et il a fui. Nous sommes au début de l’année 1943, il ne fait pas bon être étiqueté juif par l’occupant.

Dans sa nouvelle famille, Vincent apprend la rude vie des montagnards, guidé par la litanie des « t’as jamais vu… (la neige, la cousse, de vache, de tacounets, etc) ? » de Moinette, sa petite mentor : soins aux bêtes qui vivent avec les humains, liste infinie de tâches à accomplir au-dedans et au-dehors, pour assurer la survie. Quand ils ne travaillent pas les enfants sont sur les bancs de l’école ou du catéchisme. Une vie fort éloignée de celle des enfants d’aujourd’hui. Et pourtant on ressent leur profonde joie de vivre. Leurs temps de loisir se passent à skier, à observer bêtes, fruits et plantes, à « parachuter » d’un mélèze. Vincent grandit, se débarrasse de son asthme. Il apprend le rythme des saisons, l’amour. Et surtout il reçoit avec avidité le choc des premières fois, gouvernées par la vision fondatrice : celle de son premier face-à-face avec la montagne (les Aiguilles rouges).

D’un coup la lumière refroidit. Blanche stoppe net, se retourne : regarde ! Le soleil a complètement disparu. La montagne se dresse à contre-jour dans le ciel vert. Ce n’est plus le dôme d’un palais, se dit le garçon, c’est une île. Une île dans la neige. Une île haute.

Comment ne pas penser à René Frison-Roche en lisant ce roman, frais comme la rosée couvrant les pâturages ? Grâce à « Premier de cordée », je connaissais certains mots : monchu, pèle. Mais Valentine Goby signe une œuvre unique en sauvant de l’oubli des milliers de gestes, savoirs et savoirs-faire d’un temps où à Vallorcine, tout se faisait à la main. Elle a recueilli les témoignages des habitants pour cela et c’est une chose que j’apprécie de plus en plus : transmettre l’histoire en roman – ce qui n’est pas tout-à-fait ce qu’on appelle communément le roman historique. Bien sûr, la guerre apporte une tension dramatique, mais elle reste en toile de fond, on l’oublierait presque si elle ne se rappelait à notre souvenir à la fin, lorsque les nazis sont près de remplacer les « alpini » (soldats italiens) dans le rôle de l’occupant en Savoie. 

C’est surtout un superbe roman d’apprentissage qui mêle, dans une enivrante synesthésie de sensations, l’esthétique de la montagne, l’éthique des montagnards et l’hommage à l’enfance, aux seuils, aux premières fois. Un merveilleux cadeau de la part d’une autrice que je lis enfin !

Observe, imagine. Après ce sera trop tard, tu seras prisonnier de tes yeux.

« L’île haute » de Valentine Goby, Actes Sud, 2022.

Crédit aquarelle en fond d’image (couleurs et aspect non conformes à l’original) : Christine Laverne © 

Une revue des lectures de 2022

Hello le peuple, c’est moi.

Oui, oui, c’est bien moi !

J’ai dû réinitialiser mon mot de passe, mon interface ne me reconnaissait plus tellement ça faisait longtemps, bref c’était un peu la zone ici !

Comme j’ai publié quelques chroniques de livres sur mon compte Instagram cette année (pas beaucoup…), je vous en livre un condensé ici, pour ceux qui n’ont pas Instagram. Ca fera toujours un peu d’animation.

Mais n’hésitez pas à commenter hein, ça fait toujours plaisir (et j’ai réinitialisé mon mot de passe, je pourrai vous lire !)

« Le passé » de Tessa Hadley

Nouvelle étoile à accrocher au zénith de mon panthéon littéraire. Un vrai coup de coeur.
Harriet, Roland, Alice et Fran reviennent passer des vacances dans la maison de leur enfance à Kington, en compagnie de leurs « relatives » (enfants, conjoint). Ils sont plus ou moins rattrapés par les brumes du passé qui flottent encore dans la maison.
Le passé au miroir du présent, le présent qui se cherche dans le passé. La recherche du temps perdu passé au tamis d’un roman choral anglais, dans la campagne anglaise. Des vacances familiales saupoudrées de nostalgie, de divergences et d’ironie légère, dans un parfum de fin d’une époque.

« C’est du passé, dit-elle simplement comme si elle essayait une nouvelle phrase qu’elle venait d’apprendre, pour en observer les effets. »

Tessa Hadley fait preuve d’un sens affûté de l’observation des crissements résultant de la vie en commun des membres d’une famille, témoins de failles plus profondes. D’un ton plutôt impersonnel, elle nous plonge dans une atmosphère douce amère et excelle à suggérer en pointillés des répétitions et des réminiscences, des oppositions et des analogies mystérieuses entre les personnes, les choses et les époques.
Le secret, l’irruption de l’imprévu, les « jeux interdits » des enfants, la nature vs la culture, la ruralité vue du regard distancié des citadins, l’Angleterre au prisme d’un lointain exotique, la modernité achoppant sur un monde plus ancien (le manque de réseau en étant le running gag), les relations familiales et maritales, les relations entre générations, la maternité, les rituels, les luttes politiques, les âges de la vie, les différences de classe sociale… sont quelques-uns des thèmes passés au crible d’un dernier été dans la vieille maison destinée tôt ou tard à la vente.
Le point de vue sur les personnages, doux mais aiguisé, l’humour des dialogues, la finesse psychologique, pas de doute, nous sommes bien dans un roman anglais, dans la lignée de Jane Austen.
Un livre à l’empreinte durable, qui pose in fine la question simple mais tragique : faut-il retenir le passé ou le laisser filer ?

« Moderato cantabile » de Marguerite Duras

Parce que je m’étais promise de la lire au moins une fois dans ma vie, j’ai choisi « Moderato cantabile » de Marguerite Duras (ou plutôt c’est elle qui m’a choisie : je suis tombée dessus dans une boîte à livres, un exemplaire de lycéen tout annoté).
Un homme et une femme se retrouvent chaque jour dans le café où un crime passionnel a eu lieu pendant que le fils d’Anne Desbaresdes (la femme) prenait sa leçon de piano. Elle cherche de façon obsessionnelle à comprendre les raisons du passage à l’acte, lui (Chauvin) s’intéresse maladivement à elle.
C’est un roman qui m’a déstabilisée. Mais peut-être m’attendais-je à l’être ? Bigre, il s’agit de la grande Duras, papesse des lettres françaises pendant un quart de siècle tout de même ! Sa façon de parler un peu décousue (tapez « interview Duras » sur YouTube) se retrouve dans les tournures de phrases très caractéristiques.

« J’avais soif, dit Anne Desbaresdes.
– Les premières chaleurs, c’est pourquoi.
– Et même je vous demanderai un autre verre de vin. »

(Oui, l’alcool au féminin est un vrai sujet chez Duras).
C’est une lecture déstabilisante en cela que les personnages parlent (beaucoup) et agissent (peu) sans que rien de leur psychologie ni de leurs sentiments ne soient portés à l’information du lecteur. D’où une atmosphère étouffante et une impression de voir se mouvoir des pantins aliénés sur une scène de théâtre aussi banale (le café) que tragique (l’impossible rencontre des êtres).
Au fur et à mesure de ces rendez-vous tacites s’accumule une tension qui menace d’exploser. À la faveur d’un meurtre, le secret, l’interdit, le tabou, difficilement compressés par les convenances sociales, cherchent à faire irruption par toutes les failles possibles, au détour d’une phrase, d’un geste de la main, d’une remarque anodine sur les magnolias.
Mais il faut jouer sa partition « modéré » et « chantant » comme s’acharne à le répéter la prof de piano acariâtre à l’enfant d’Anne, sous le regard innocent duquel se trame tout cela.
Qu’y avait-il derrière le miroir ? Rien, sans doute. Duras se moque de nos gesticulations d’invisibles insectes pris au piège et nous laisse sur un dernier adieu.

« Maigret et les braves gens » de Georges Simenon

Je m’interroge sur mon amour de la série Maigret. On ne peut pas dire que ce soit à cause des intrigues. On est plutôt sur des dénouements très terre-à-terre, sans trop de rebondissements complexes. L’intrigue est linéaire, le style économe. Le personnage de Maigret n’est pas flamboyant. Son univers est figé dans les années 30, avec ses petites secrétaires, ses gangsters du « milieu », ses petites gens, sa bourgeoisie ventrue et chapeautée.
Alors d’où vient que régulièrement j’ai envie de me « faire » un Maigret ? Ça doit être en rapport avec l’atmosphère propre à la série. L’immersion dans un milieu, une famille, un quartier ou une petite ville de province qu’opère le commissaire Maigret, on la fait aussi. On plonge dans un réalisme à basse échelle. L’imprégnation de cet homme sans chichis dans les méandres des sentiments humains, dans des drames moraux cachés, sous son apparence faussement revêche, nous le rend proche et compréhensif.

Ça a son petit goût vintage des familles. Simenon, c’est un peu le Zola sans prétention du polar.
J’apprécie les descriptions ou commentaires qui parsèment les romans l’air de rien.
Lire Maigret, c’est une respiration, une lecture simple en apparence mais aux résonances parfois profondes. Ennuyeux diraient certains qui décrient ses ambiances ternes et chiches, où il ne semble pas se passer grand chose. Moi je trouve ça reposant et même paradoxalement réconfortant !

« Contigo en la distancia » / « Être à distance » de Carla Guelfengein

Adoré cette histoire de destins entrecroisés. À Santiago du Chili, une écrivaine octogénaire de renom est retrouvée un matin inconsciente au bas de son escalier par son jeune voisin. Or au même moment, une jeune femme franco-chilienne arrive à Santiago pour faire des recherches précisément sur l’œuvre de la romancière, désormais dans le coma. Un écrivain reconnu et célébré raconte ses souvenirs de jeunesse dans le Santiago des années 1950, et sa rencontre décisive avec une femme-génie (eh oui, le dire au féminin) aussi talentueuse qu’insaisissable, inspirée de la figure de Clarice Lispector.
Ces destins indissolublement liés par un pacte aux nombreuses zones d’ombre forment la matière de la quête de la jeune génération, quête autant « policière » – grande maîtrise du suspense – qu’existentielle et amoureuse.
Une histoire à la belle construction narrative, mêlant amour passionnel, création fiévreuse, et même drame social, comme seuls les écrivains latino-américains savent les écrire me semble-t-il. Des personnages marquants et émouvants dont j’ai même rêvé plusieurs nuits de suite.
Un roman qui a reçu le prestigieux prix Alfaguara.

« Babylone » de Yasmina Reza

On connaît la Yasmina Reza, auteure de pièces de théâtre. Mais je ne l’avais jamais lue, et encore moins ses romans. J’ai découvert une écriture élégante, sèche et nerveuse, traversée de lignes de failles profondément émouvantes. À partir de la photo d’un témoin de Jéhovah prise dans les années 1950, la narratrice, une femme de 62 ans, déroule l’histoire de son voisin de palier, un homme falot et sans histoire à qui il arrive l’irréparable. S’ensuit une sorte de thriller en ascenseur tragi-comique, où brille le talent de Reza pour le comique de situation, dans une tentative désespérée d’échapper à une issue implacable. On ne peut mieux représenter l’inanité de nos désirs et destinées que par le ton désabusé de cette femme mûre, qui s’interroge sur la trace que nous laissons dans ce monde, et sur la vie après la mort dans une perspective athée.

« Une fille fait les quatre cents coups, se trimballe dans la vie juchée et peinturlurée et tout-à-coup se met à avoir soixante ans ».

En même temps, c’est Yasmina Reza. Chaque ligne vibre de son sens de la formule et de sa clairvoyance mi-acide, mi-amusée sur la nature humaine. On ne peut mieux allier la tragédie à la comédie qu’ici.

« D’après une histoire vraie » de Delphine de Vigan

Alors oui, sous ce titre faussement simple se cache un texte qui joue redoutablement avec nos nerfs de la première à la dernière ligne, un ORNI (objet romanesque non identifié) qui n’a aucune considération pour le pacte implicite entre auteur et lecteur.
Qu’est-ce qu’il y a de vrai là-dedans ? Qu’est-ce qui n’est que fiction ? Comment démêler le vrai du faux ? Le « vrai » et le « faux » sont-ils les mêmes en littérature qu’en réalité ? Sont-ils des catégories recevables dans l’univers romanesque ?
Si l’on suit « L », l’amie-qui-veut-du-bien à « Delphine » (l’autrice ? narratrice ?), seule la vérité présente un intérêt dans le roman. Quant à Delphine, elle défend la liberté de l’auteur d’inventer ou de déformer la vérité à sa façon pour produire de la fiction… ce qu’est le roman in fine.
On est d’autant plus conduit à se poser ces questions que l’étau psychologique de l’une se referme sur l’autre de façon glaçante.

Outre plusieurs clins d’œil à la « vraie » vie de l’autrice (son blues après le succès de son précédent roman autour de la figure de sa mère, ou son compagnon François Busnel, animateur de l’émission « La grande librairie » et amateur de vies d’auteurs), le roman enchâsse un débat entre deux visions du « vrai » romanesque… en action si l’on peut dire.
C’est donc un texte très intelligent et retors qui manie plein de niveaux de lecture, plein de surprises et de chausse-trappes, dont le titre dit tout et rien à la fois.
Je sais que tout le monde l’a lu avant moi (ou pas ?? dites-moi ça) mais moi j’étais contente de le lire après que le maelström médiatique autour de ce livre se soit calmé. Première fois que je lis Delphine de Vigan. Comme Hervé Le Tellier, Tonino Benacquista, Laurent Binet ou Antoine Bello, elle fait partie de ces auteurs-machinateurs qui mettent la matière romanesque dans un accélérateur à particules et produisent des résultats assez dingues. Je ne peux pas dire que ce soit la littérature que je préfère mais de temps en temps, j’apprécie qu’un livre me hérisse le poil et me secoue les neurones comme une boule à neige 😵‍💫🤪😅

« La plus secrète mémoire des hommes » de Mohamed Mbougar Sarr

Éblouie, et même touchée jusqu’à l’intime j’ai été par l’écriture superbe du Goncourt 2022, dont la puissance d’évocation n’a d’égale que la magie du verbe. Un roman qui redonne envie de croire aux pouvoirs magiques de la littérature. Carton plein pour, pratiquement, le seul auteur masculin de mon année (si j’exclus mes Proust, Gracq et Henry James au long cours que je n’ai pas encore fini de lire cette année !)
Mais résumer ce roman-fleuve aux mille ramifications s’avère complexe. Devant la difficulté de la tâche, je cède la parole à Diégane, notre héros et narrateur, « jeune écrivain africain » possédé par la littérature et lancé sur les traces de son aîné, un écrivain sénégalais des années 30 tombé dans les oubliettes de l’histoire et de la mémoire.

« Tout est permis dans les variations et combinaisons qu’offre la création littéraire. On soulève une trappe de tristesse, et la littérature fait remonter un grand rire du trou. Vous entrez dans un livre comme dans un lac de douleur noir et glacé. Mais au fond de celui-ci, vous surprenez soudain l’air joyeux d’une fête : tangos de cachalots, zouks d’hippocampe, twerks de tortues, moonwalks de céphalopodes géants. Au commencement est la mélancolie, la mélancolie d’être un homme, l’âme qui saura la regarder jusqu’à son fond et la faire résonner en chacun, cette âme seule sera l’âme d’un artiste – d’un écrivain. »

« Chez nous » de Marilynne Robinson

Ce roman est un petit bijou de délicatesse qui excelle à peindre des sentiments humains plus suggérés qu’exprimés. Et c’est peut-être là que le bât blesse. Car la délicatesse c’est bien, mais en bouffer sur 150 pages à coups de dialogues aussi ennuyeux et répétitifs que « pardon, je me suis comporté en rustre » et « non c’est pas toi, c’est moi qui suis sotte » tandis qu’il ne se passe RIEN, ça ne nourrit pas son lecteur.
Certains parleront subtilité et raffoleront de cette succession de tableaux à la Dennis Hopper qui voient un vieux père et sa plus jeune fille (de 38 ans tout de même) confrontés au retour au bercail du « fils prodigue », un homme qui avait rompu les attaches avec sa famille de pasteurs et fait les 400 coups pendant 20 ans. Nous sommes dans une bourgade de l’est des États-Unis, et j’ai mis du temps à comprendre que ça se passait dans les années 50 (tout semble très atemporel).
Moi je me suis d’abord installée avec plaisir dans cette atmosphère feutrée, cousue de non-dits et de blessures secrètes ; puis je me suis gentiment ennuyée, mais je restais accrochée par une sorte d’hypnose de lecture (et l’espoir que quelque chose se passe) ; puis j’ai été exaspérée par les dialogues ; puis j’ai laissé tomber car je ne suis pas très tenace quand tant d’autres livres supers me tendent les bras, à vrai dire.

« Avec mon meilleur souvenir » de Françoise Sagan

On a tous nos personnages fétiches. Sagan, elle, à eu le privilège de rencontrer de « vrais » personnages, déjà fabuleux de leur vivant : Billie Holiday, Tennessee Williams et Carson McCullers, Orson Welles, Danielle Darrieux comme Jean-Paul Sartre. Et elle enrobe ces géants de sa propre mythologie personnelle, faite d’une désinvolture gentille et élégante, qui ne se prend jamais au sérieux.
(La fois où Orson Welles la porte comme un vulgaire paquet de linge, plus qu’il ne lui donne le bras dans la rue, ça m’a fait tellement rire ! Je les imaginais tellement : elle si chétive, et lui si géant. En creux, cette anecdote révèle sa modestie et son sens de l’humour).
Il y aurait beaucoup à retenir de ce livre de souvenirs, car outre les nombreuses personnalités qu’elle a côtoyées, Sagan y aborde des thématiques qui traversent sa vie : la vitesse, le jeu, St-Tropez, la littérature évidemment.
Moi, le personnage que j’aimerais rencontrer, c’est Sagan elle-même. Son mystère, sa simplicité et sa fausse frivolité me fascinent. Je voudrais lui poser des tas de questions, Madame Sagan, vous aviez le chic pour vous mettre en danger, était-ce pour vivre dans un de vos romans ? Mais elle risquerait de se cacher derrière sa frange… Pas d’autre choix que de l’écouter se raconter dans un café de Saint-Germain-des-pr… heu, dans ses livres.

« Nous étions le 8 août, à présent, j’avais gagné avec le 8, il la vendait 8 millions anciens, il était 8 heures du matin, que voulez-vous que je fisse contre tout cela ?… Je tirais des billets de mon sac-à-main du soir qui en débordait, et les lui mis dans la main, avant d’aller me coucher, triomphante, dans ce qui allait être – et qui est resté jusqu’ici – mon seul bien sur la terre, une maison toujours un peu déglinguée, sise à trois kilomètres de Honfleur (et douze de Deauville). »

« Etés anglais, la saga des Cazalet 1 » de Elizabeth Jane Howard

J’ai tellement aimé me plonger dans l’ambiance de cette grande famille londonienne qui prend ses quartiers d’été à Home Place dans l’entre-deux-guerres. Dans la famille Cazalet, je demande la tante célibataire Rachel, et le trio de petites-filles extrêmement bien campées, Louise, Polly et Clary. Mais chaque personnage (et il y en a tout un arbre généalogique !) est dessiné à hauteur, avec un souci du détail, de la psychologie et un humour ravageur décidément tout britanniques. Et sous les dehors insouciants d’une compagnie à la Downton Abbey, l’orage gronde au loin… Nous sommes en 1937.

« The punishment she deserves » de Elizabeth George

700 pages au compteur, ça fait beaucoup (trop ?) pour un roman policier. J’ai ainsi fait connaissance avec Elizabeth George et sa série autour de l’inspecteur Thomas Linley et de sa partenaire, l’agent Barbara Havers de la police londonienne.
Les personnages sont dépeints de façon très humaine et attachante, notamment Barbara, éternelle gaffeuse issue des classes populaires et faire-valoir du noble Linley. Elle est en fâcheuse position au début de l’histoire, à deux doigts d’être mutée à un perpète-les-alouettes anglais, et surveillée de près par sa supérieure, la très castratrice Isabelle Ardery. Toutes deux sont néanmoins obligées de faire équipe dans la petite ville médiévale de Ludlow dans le Shropshire pour enquêter, non pas sur la mort suspecte d’un diacre anglican pendant sa garde-à-vue, mais sur la façon dont la police locale a géré l’affaire. Autant dire que Havers marche sur des œufs… qui vont casser, fort heureusement pour le lecteur qui a pédalé un peu malaisément dans la semoule de cette première enquête où la découverte d’indices s’est faite au rythme d’un toutes les 100 pages.

Ce n’est que lors de la seconde enquête, réunissant cette fois le traditionnel duo Havers-Linley que les choses s’activent un peu plus, encore que l’intrigue se plaît à se subdiviser en de nombreuses ramifications, impliquant : la question du binge-drinking et de la prostitution des étudiants, plusieurs formes de violences, notamment sexuelles (oui, y a du lourd), les relations parents-enfants, les traumatismes transgénérationnels, et leur impact sur les choix de vie posés par les jeunes adultes, l’alcoolisme, la hiérarchie policière, les rapports de classe, la place de la religion… On le voit, une grande diversité de thèmes sociaux très contemporains et intelligemment entremêlés, qui en fait finalement un roman-fleuve de type dickensien, avec accessoirement une intrigue policière rondement menée sur la fin. L’ensemble est parfois un peu lourd mais le lecteur est immergé et Barbara Havers apporte une bouffée de légèreté bienvenue.
Une bonne lecture in fine, mais Dieu, que c’était long !

« La place » d’Annie Ernaux

Deux prix littéraires pour le prix d’un avec « La place », prix Renaudot 1984, dont l’auteure a reçu comme l’on sait, le prix Nobel de littérature cette année.
Je n’entrerai pas dans le débat de savoir si Ernaux a mérité son Nobel. Tout ce que je sais, c’est qu’ici elle évoque son père, petit commerçant à Yvetot, parti de rien, issu d’un milieu paysan et ouvrier. Et elle le fait bien car elle convoque ses souvenirs sans chercher à les romantiser. Mettre des fioritures, cela reviendrait à trahir sa famille. Alors certes, on est au ras du réel et il ne se passe pas grand chose, mais l’important est sur un autre plan. Annie Ernaux donne une voie aux sans-voix, et plus largement à l’humble vie quotidienne. Et cela rend un son profondément émouvant.
Des lecteurs d’Ernaux par ici ?

« Voie étroite, en écrivant, entre la réhabilitation d’un mode de vie considéré comme inférieur, et la dénonciation de l’aliénation qui l’accompagne. Parce que ces façons de vivre étaient à nous, un bonheur même, mais aussi les barrières humiliantes de notre condition… »

Et dans la section BD, une comparaison entre « Kiki de Montparnasse » de Catel et Bocquet, et « California Dreamin' » de Pénélope Bagieu

Kiki. Cass. Deux bêtes de scène, deux extraverties, deux artistes, femmes libres et en-dehors des cases, auxquelles les cases de Catel et de Bagieu rendent splendidement vie.
Une enfance misérable et sans père (et presque sans mère) pour Alice Prin, dite Kiki, dite aussi « reine de Montparnasse » à la veille de la Première Guerre mondiale. Une enfance modeste entre des parents juifs de Russie émigrés sur la Côte Est des États-Unis et tenanciers de « deli » au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour Ellen Cohen, dite Cass Elliot, dite aussi Mama Cass.

Des blessures d’enfance (sentiment d’abandon entre autres) qu’elles chercheront à transcender par l’art, notamment le chant et la scène, mais aussi la peinture pour Kiki, et l’alcool, la drogue, et un besoin inextinguible d’être aimées…

Montées à « la grande ville » (Paris, New York…) au cœur de décennies emblématiques (les 1920s pour Kiki, les 1960s pour Cass), elles se forgeront un destin par la force de leur talent, de leur facilité à se faire des amis, et de leur culot.
Souvent mal aimées et dénigrées pour leur physique, elles imposeront néanmoins leur style. Kiki était la muse préférée des peintres de l’Ecole de Paris dans les Années Folles (Foujita, Kisling, son amant le photographe Man Ray…). Elle peignait elle-même et chantait au cabaret du Jockey à Montparnasse. Elle fréquenta tout le Paris artiste, cosmopolite, intellectuel de l’entre-deux-guerres (Cocteau, Desnos, Tristan Tzara…)
Cass se mêla à la bohème issue de la Beat generation, obsédée par une seule idée : devenir une star. Sa voix magnifique lui permit d’intégrer plusieurs groupes de folk, non sans mal à cause de son physique hors-norme. Elle contribua au renouveau du genre en formant le génial groupe des Mamas and the Papas.
Toutes deux moururent à un âge assez jeune (52 ans pour Kiki, et seulement 32 pour Cass).
J’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir Kiki et Cass sous les traits vifs, enlevés et sensibles des deux dessinatrices. Une plongée dans un univers plein d’énergie créative et d’ombres aussi. Des pépites. 

Et sinon, je souhaite à chacun une très bonne année, remplie de bonnes lectures !

Ellettres

Expo 58, de Jonathan Coe

Quand vos supérieurs vous présentent sur un plateau la possibilité d’être pendant six mois au centre de l’échiquier mondial, ça ne se refuse pas, surtout lorsqu’on s’appelle Thomas Foley, qu’on est un petit employé du Bureau des informations (sorte de sous-ministère de la culture), et un jeune père de famille un poil désenchanté par l’apparition des hochets et des langes dans son foyer.

Un matin d’un calme aussi mortel ne pouvait être qu’anglais.

Nous sommes en 1958. La Belgique a convié toutes les nations du monde à présenter un pavillon à la Foire internationale de Bruxelles. La Grande-Bretagne en fait partie et se demande comment représenter au mieux ce mélange de tradition et de modernité qui fait le fond de son identité. Car c’est de cela qu’il s’agit : lors de cette expo universelle, la première en Europe depuis la guerre, toutes les nations rivalisent pour se montrer sous leur meilleur jour, si possible prospère et tourné vers le futur. Dans cette course à l’échalote, ce sont les Etats-Unis et de l’Union soviétique qui gagnent, guerre froide oblige.

« C’est le Pavillon américain, expliqua Anneke. Et voici le Pavillon soviétique, juste à côté. Leur voisinage vous donne une idée de l’humour belge. »

Alors la Grande-Bretagne mise sur d’autres atouts, comme le Britannia, sorte de « pub anglais » typique que Foley est chargé de superviser pour éviter tout débordement. Le pavillon britannique s’enorgueillit aussi du ZETA, cette machine à fusionner les atomes qui pourrait lui attirer certaines convoitises côté soviétique. Pourtant, l’heure est à la réconciliation internationale, à l’alliance entre les peuples. A moins que tout ça ne soit que bla-bla et décor de carton-pâte derrière lesquels s’agitent en coulisse de sombres intérêts ?

Vous savez ce qui leur plaît chez nous ? Ils disent que nous ne prenons pas au sérieux. Que nous savons nous moquer de nous-mêmes, que nous comprenons la plaisanterie. Curieux tout de même, non ? Toute cette science, cette culture, cette histoire, et finalement, c’est notre bon vieux sens de l’humour britannique qui emporte l’adhésion. Il y a une leçon à en tirer, mon jeune ami.

Malgré lui Foley va être mêlé à une trouble histoire d’espionnage, mais aussi à des triangles amoureux dont il ne maîtrise aucun des angles. Sa fidélité conjugale sera mise à rude épreuve. Comme autant d’atomes que compte le célébrissime emblème de l’Expo 58 (alors ? alors ?…), j’ai nommé l’Atomium bien-sûr, les personnages gravitent autour du pub anglais par des phénomènes d’attraction-répulsion : la jolie hôtesse Anneke, Tony le jeune ingénieur travailliste, un journaliste russe ténébreux (bien-sûr), Emily la starlette américaine (pas si) écervelée, et enfin un duo d’espions du plus haut comique qui ressemblent furieusement à des Dupond et Dupont sous acide…

– « Il lit trop de romans, vous savez, ces romans-là…

– je sais. Ils sont de qui, déjà ?

– De Fleming. Vous en avez lu, Foley ?

– Personnellement, non.

– Ils ont une influence déplorable, vous comprenez…

– Sur les types qui travaillent dans notre domaine.

– C’est de la pure fiction, naturellement. Arpenter le monde…

– En refroidissant les gens sans même leur dire « vous permettez? »

– Coucher avec une femme différente tous les soirs… »

Manifestement, ce détail leur paraissait plus farfelu encore que les autres.

Avec cette lecture, j’ai eu l’impression de nager constamment entre deux eaux : entre une savante reconstitution historique de l’Expo d’une part (à l’instar de Thomas Foley, on en prend plein les yeux), et d’autre part, une parodie burlesque, voire carnavalesque, de ce qui reste bien-sûr une « foire » avec toute l’ambiguïté que ce terme comporte. L’intrigue est bien menée, les dialogues d’un humour parfois poussif, les allusions au second degré, nombreuses. Le tout m’a paru un peu creux et superficiel néanmoins. On dirait un film d’OSS 117. Heureusement, la fin qui tire vers le temps long redonne un peu d’épaisseur nostalgique à l’ensemble. Cela reste un bon moment de lecture et une plongée ripolinée dans ce « moment » de l’histoire mondiale que fut l’Expo 58.

Ici, pendant les six prochains mois, convergeraient tous les pays dont les relations complexes entre conflits et alliances, dont les histoires riches et inextricablement liées avaient façonné et continuaient de façonner la destinée du genre humain. Et cette folie éblouissante était au cœur du phénomène, gigantesque treillis de sphères interconnectées, impérissables, chacune emblématique de cette minuscule unité mystérieuse que l’homme venait si récemment d’apprendre à fissionner : l’atome. Cette vue seule lui fit battre le cœur.

« Expo 58 » de Jonathan Coe, traduit de l’anglais par Josée Kamoun, Collection Du monde entier, Gallimard, Paris, 2014, 336 pages

La série des Brunetti, de Donna Leon

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L’année dernière j’ai découvert la plus vénitienne des autrices américaines, Donna Leon, et sa série policière mettant en scène le commissaire Guido Brunetti officiant à la questure de Venise. J’ai été agréablement surprise par la qualité de la narration et par la mise en perspective des enjeux liés à la cité des Doges, à l’Italie, au monde contemporain. Voici un résumé des deux titres que j’ai lus d’elle jusqu’à présent. J’ai lu le premier en version originale – son titre en français est différent (Entre deux eaux) mais je préfère l’original, en vénitien !

Acqua alta (1996)

Acqua Alta' by Donna Leon | Reading Matters

Dans ce cinquième opus de la série, Brunetti patauge, littéralement, dans l’eau de la lagune qui a inondé les rues de Venise durant le mois de février : c’est l’Acqua Alta. Cette inondation se fait la métaphore de la confusion dans laquelle se déroule l’enquête de Brunetti, coincé entre un chef incompétent, des procédures tortueuses et une mafia omniprésente. Le commissaire s’est promis de mettre la main sur les malfaiteurs qui ont tabassé son amie, l’archéologue américaine Brett Lynch. Ce faisant, il découvre tout un trafic d’objets anciens et très précieux dont l’archéologue aurait été la victime collatérale.

Italy was full of experts; some of them even knew what they were talking about.

L’embuscade finale, dans l’ambiance poisseuse et glauque d’un palais vénitien inondé, est un grand moment de littérature policière.

Mais ce qui fait le sel de toute cette histoire, c’est l’ironie avec laquelle l’autrice nous livre ses petits apartés sur la situation unique, insulaire, isolée de Venise. Et ce qui m’a le plus choquée, c’est l’histoire de l’hôpital public de Venise, construit à grands frais… mais sans système d’évacuation des eaux usées. Et où il faut payer des pots-de-vin aux infirmières pour qu’elles vous changent les draps.

It always surprised Brunetti that anyone who lived in a city where there were no cars would read an automobile magazine. Did some of his sea-locked fellow citizens dream of cars the way men in prison dreamed of women?

La place Saint-Marc de Venise sous les eaux à cause de la

Le garçon qui ne parlait pas (2015)

Le garçon qui ne parlait pas: Amazon.fr: Leon, Donna: Livres

Brunetti était content d’être là, à observer les palais et la lumière, ébloui, comme il l’était souvent, par leur infinie et insouciante beauté. La pierre, le ciel, l’or, le marbre, l’espace, les proportions, le chaos, le désordre, la gloire.

Lire une enquête du commissaire Brunetti à Venise nous transporte immédiatement dans les canaux, rues, cafés, places et palazzi que le commissaire arpente ou fréquente assidûment ! Je constate une nouvelle fois les talents littéraires de Donna Leon, et la finesse avec laquelle elle explore les méandres de l’âme humaine (et spécifiquement, italienne 🤣).

J’admire le fait qu’elle soit aussi attentive à la question de la langue (peut-être parce qu’elle vit depuis des décennies dans une culture qui n’est pas la sienne ?) Et le langage acquiert une importance toute particulière dans l’histoire du garçon « qui ne parlait pas » : dialectes italiens, jeux de mots, doubles sens, choses qu’on choisit de taire, etc.

Tous les détails, même les plus insignifiants, entrent en résonnance subtile les uns avec les autres, mais on ne s’en rend compte qu’une fois le livre refermé. J’ai ainsi réalisé avec stupéfaction que le premier chapitre, en apparence « hors sujet », peut être interprété comme un reflet inversé de l’avant dernier (qui contient la révélation finale) mais cela est fait d’une manière aussi détournée que géniale. Cette subtilité peut tout aussi bien passer inaperçue. J’aime les auteurs qui suscitent la réflexion chez leurs lecteurs, leur laissant le soin, ou non, de déceler certains indices ! 

Bref un très bon cru. Je sens que je ne vais pas m’arrêter là.

Et vous, avez-vous déjà lu une enquête du commissaire Brunetti ?

Les Bourgeois, d’Alice Ferney

Detail

Ils sont dix, nés d’Henri et Mathilde Bourgeois, dans le Paris de l’Entre-deux-guerres. Bourgeois ils le sont par leurs moeurs, leurs idéaux, leur éducation, axée sur l’effort et l’honneur (notion pourtant considérablement mise à mal au cours du XXe siècle). Ils vivent les événements contemporains de façon parfois décalée, avec leur propre rythme et les lunettes de la classe sociale à laquelle ils appartiennent, mais ils débordent de vitalité et tracent leur chemin avec droiture « aux places favorites de la société bourgeoise – l’armée, la médecine, le barreau, les affaires » nous dit la quatrième de couverture.

De plus en plus, les Bourgeois vivaient à contretemps, qui faisaient des enfants comme si la chose allait de soi. (p. 410)

Cette force vitale va les aider à surmonter les remous et traumatismes de l’histoire (la petite comme la grande) : le deuil de la mère, qui meurt en donnant la vie à son dixième enfant durant la Drôle de Guerre ; la guerre justement qui bouleverse les plans d’avenir et confronte à l’horreur et à la perte ; les accidents ; les blessures d’enfance ; la décolonisation ; mai 68 et ses suites… À leur tour ils se marieront pour la plupart, et certains auront même beaucoup d’enfants, quoique moins que leurs parents. Et puis ils deviendront grands-parents, et certains achèveront leur vie terrestre dans le temps du roman.

Je me demande toujours si vraiment l’on se prépare à la mort. Il paraît que cette idée répandue est un leurre : la mort serait si étrangère à la vie qu’on ne pourrait en réalité la penser et qu’il ne servirait à rien de l’apprivoiser, ce que l’on apprivoise d’elle n’étant jamais elle. (p. 13)

Sur cette valse du cycle de la vie (naissance, vie, mort), Alice Ferney donne le point de vue d’une narratrice impersonnelle – qui pourrait bien être elle – alternant entre le présent et le passé. Cela donne une profondeur particulière à l’exercice de la biographie familiale, et en même temps décentre l’attention du moment « où les choses se font » pour nous donner à considérer la brièveté d’une vie humaine, même quand elle dépasse son terme admis. Car le roman commence avec la mort de Jérôme en 2013, le septième de la fratrie, et procure particulièrement le ressenti de Claude, son cadet immédiat, face à cette mort subite.

Elle savait comment la vie passe sur les hommes à la manière d’un vent si fort qu’il les pousse en avant sans qu’ils s’en aperçoivent, croyant demeurer immobiles, inchangés, immortels. Le vent du temps avait soufflé. Le petit garçon qui dans la cour des Invalides avait reçu la Légion d’honneur au nom de son frère défunt était aujourd’hui capitaine et prêt à mériter la même décoration. La guerre était de tous les temps. Elle était pour l’éternité le noir élixir de l’histoire. (p.139)

La narratrice remonte ensuite dans le passé, à la racine de cette nombreuse fratrie, et tout d’abord aux parents, Henri et Mathilde, nés à la toute fin du XIXe siècle, marqués par la Grande Guerre et mariés au lendemain de celle-ci. Elle s’efforce de faire comprendre au lecteur la mentalité patriotique de l’Entre-deux-guerres, qui faisait qu’une femme de la bonne bourgeoisie acceptait, à quelques exceptions près (tout le monde n’est pas Beauvoir) que son seul horizon soit le mariage et l’éducation des enfants. Cela était sous-tendu par un catholicisme empesé et strict (mais aussi intellectuel et doué de générosité) qui fournissait des repères pour toutes les situations de la vie. Le recul que procure le regard du présent sur le passé permet de mesurer l’écart entre le mode de vie de cette époque (pas si lointaine…) et la nôtre, ce qui peut susciter l’effarement. Mais la subtilité de la plume d’Alice Ferney est aussi de savoir considérer avec tendresse et respect « l’Autre », y compris celui qui est relativement éloigné dans le temps, par le truchement du dialogue entre sa narratrice et le vieux Claude, attaché aux modèles culturels de son enfance.

Six sont morts et les quatre autres ont passé l’âge de faire des projets. J’ai compris ce qu’ils ne savaient pas pendant qu’ils vivaient et mesuré ce que j’ignore. Le secret des autres est immense. (p. 474)

Par cette disposition narrative, mêlant habilement les événements historiques et biographiques, l’autrice nous plonge dans les différentes strates d’une époque, où l’intime côtoie le politique, s’y fond, en est modelé, et vice-versa. La scansion des générations et des époques (autour du pivot que représente la Seconde Guerre mondiale), les répétitions ataviques et les pas de côté arbitraires donnent un rythme empressé, presque galopant, à cette exhumation du « temps perdu ». Paradoxalement cette anamnèse réussit aussi à donner le goût et le sens d’une époque révolue. On se retrouve à la lecture comme devant une photographie jaunie, découvrant « ce qui a été » et n’est plus.

Notre psychisme est ainsi fait que nous oublions. Nous oublions les événements, la forme des journées que nous avons vécues, les pensées que nous avons eues, les sentiments et les humeurs qui nous ont envahis. Ne restent que des impressions sommaires. Le passé devient un grand résumé indistinct. Les dates s’emmêlent, des pans entiers s’engloutissent, et nous ignorons même ce que nous avons oublié. C’est merveille. Sans cette machine à estomper, sans cette sorte de gomme intérieure, nous serions éternellement dans le deuil, le chagrin et l’angoisse. (p.295)

Pour tout dire, en lisant ce livre, j’ai eu l’impression de lire l’histoire de la famille de mon grand père. Tout y est : la famille nombreuse, l’attrait pour le maurassisme, auquel on s’arrache après la condamnation papale de l’Action Française en 1926 (car on obéit d’abord au pape chez ces catholiques convaincus), le côté patron chrétien proche de ses ouvriers, la scolarisation chez les bons pères, les vacances à la campagne, le tennis, les choix professionnels… J’y ai retrouvé un peu de cette veine à la Annie Ernaux ou à la Isabelle Monnin, qui ont soumis leur passé familial au creuset de la littérature dans Les années pour l’une et Mistral perdu pour l’autre. Mais il y a deux différences de taille entre les Bourgeois et les livres des autrices citées : d’une part, Ernaux et Monnin s’attachent à décrire un milieu plutôt populaire, pour le faire accéder à une certaine reconnaissance littéraire, tandis que Ferney sonde un milieu bourgeois (pour faire pardonner ses errements ?) ; d’autre part, Ferney ne dit pas explicitement qu’elle s’inspire de sa famille, ni dans quelle mesure (sa présence-absence dans le roman serait d’ailleurs mon seul petit regret à son propos).

Mais j’ai aussi apprécié, en historienne, le formidable travail historique réalisé par Alice Ferney dans ce roman qui a reçu le prix Historia du roman historique en 2018. Je crois que c’est pourquoi, en plus de sa langue somptueuse enchâssant de manière fluide la petite histoire dans la grande, ce fut une lecture aussi marquante et émouvante que la traversée d’un album de famille…

Le temps filait comme l’eau du monde, la vie avançait comme les fleuves vers leur estuaires. (p. 402)

« Les Bourgeois » d’Alice Ferney, Actes Sud/Babel, 2017, 474 p.