Pêle-mêle, les lectures de Noël

Noël m’a apporté beaucoup de bonnes choses cette année, en termes de joies familiales et de sorties au grand air, mais un bilan de lectures un peu mitigé.

Repose-toi sur moi de Serge Joncour

repose-toi-sur-moi-quand-joncour-se-fait-tout-petit-devant-une-poupeeUn auteur de la rentrée littéraire, dont j’avais entendu parler mais que je n’avais encore jamais lu, un auteur français, avec une barbe en plus (rien à voir avec la choucroute mais qu’importe), je le trouve sur la table de la bibliothèque municipale, je le prends sans trop me poser des questions. Et je découvre une prose comme celle-là, faite de phrases à rallonges entrecoupées de simples virgules, semées de digressions et de subordonnées relatives sans pronoms introducteurs, une prose enveloppante, séduisante, prenante en un mot. Il était une fois un homme et une femme dans le Paris d’aujourd’hui. Elle est styliste, bien habillée, bien coiffée, logée du bon côté de l’immeuble, mariée et maman de jumeaux, Parisienne jusqu’au bout des ongles, elle s’appelle Aurore. Il est paysan, récemment émigré de son sud-ouest, un géant de 2 mètres et de 100 kilos, à l’étroit dans ce Paris tentaculaire et cette banlieue « sans contours », logé du mauvais côté de l’immeuble, il s’appelle Ludovic. Et évidemment ils vont tomber amoureux, comme dans les comédies romantiques, alors que tout les oppose, comme dans les comédies romantiques, et vont connaître de nombreux déboires, comme dans les com… hem, vous avez compris le principe. J’ai lu avec avidité la première moitié du livre, puis j’ai parcouru en diagonale l’autre moitié : l’histoire m’a d’abord fait vibrer, l’amour qui naît entre ces deux êtres étant suggestif et attendrissant, mais… car il y a forcément un mais… D’une part le roman frise parfois un peu l’Harlequinade (avec ses bons et ses moins bons côtés). D’autre part, les déboires en question deviennent un peu lassants, répétitifs. On sent trop la fabrication de toutes pièces. Alors même que certains détails sont très bien vus, très réalistes, c’est-à-dire pris sur le vif d’une réalité évanescente qui nous englue et nous aveugle (par exemple le bruit des valises à roulettes des touristes qui entrent et sortent d’un immeuble parisien après quelques jours de location en AirBnB, ou l’invisibilité des mendiantes roumaines sur le pavé parisien). Alors même que la description de la Nature, dans tous les sens du terme, et dans toutes ses manifestations, a du panache et de la force. Mais cette prose enveloppante, elle est à double tranchant : prenante au début, légèrement étouffante à la fin. Bravant le jury Interallié qui lui a décerné son prix, je lui décerne quant à moi un 11/20 indécis, désireuse de découvrir d’autres romans de Serge Joncour, notamment L’amour sans le faire et L’écrivain national.

Et vous, avez-vous lu Serge Joncour, et qu’en pensez-vous ? Pour avoir d’autres avis que le mien : Estellecalim a beaucoup aimé, et c’est un coup de cœur de Karine.

« Repose-toi sur moi » de Serge Joncour, Flammarion, 2016, 432 p.

Des âmes noires, d’Anne Perry

anne-perryAlors ce livre-là, enfin extrait de ma PAL, m’a carrément laissé une mauvaise impression du début jusqu’à la fin. Et n’était-ce l’envie de découvrir qui a tué la victime (mais j’avais deviné dès le début), je l’aurais laissé tomber sans plus d’hésitation. Ses prémisses étaient pourtant bonnes (ou bons ?) : Hester Latterly est une jeune infirmière qui a fait la guerre de Crimée en compagnie de la célèbre Florence Nightingale. Rentrée dans la mère patrie, elle s’assume financièrement en tant qu’infirmière libérale, une situation peu commune dans l’Angleterre victorienne du milieu du XIXe siècle. Elle est employée par une famille d’industriels écossais qui souhaitent qu’elle accompagne leur vieille mère dans le train Édimbourg-Londres, afin de s’assurer qu’elle prenne bien ses médicaments. L’emploi est bien payé, Hester accepte. Malheureusement, la vieille dame décède dans le train et l’infirmière se retrouve bien vite accusée du meurtre. Aidée de ses amis le détective Monk et l’avocat Oliver Rathbone, elle devra se dépêtrer de cette affaire qui lui vaut la corde et trouver les vrais coupables. Que de bons (ou bonnes ?) prémisses gâchés par des détails bancals, insignifiants, inutiles, caricaturaux, pas du tout crédibles, des personnages mal dessinés auxquelles je ne suis pas parvenue à m’identifier, des longueurs soporifiques. Le seul passage qui m’ait tenu en haleine a été le procès d’Hester (même si on se doute qu’elle en sort libre puisqu’elle est l’héroïne d’une série qui continue après cet opus). Nous découvrons toutes les singularités de la justice britannique, ses chausse-trappes et ses techniques, comme le fait de hisser l’accusée dans le tribunal par un plateau sortant du parquet. Et le témoignage de Miss Florence Nightingale herself en faveur d’Hester est un morceau de bravoure qui permettrait presque de racheter les 500 autres pages. Presque. Bref, Anne Perry est, pour le coup, une auteur que je n’ai plus envie de lire.

Et vous, aimez-vous la « reine des polars victoriens » ? Là encore, tous les avis que j’ai trouvés convergent et trouvent ce bouquin génial (#SyndromeMoutonNoir)… Shelbylee, The French Book Lover, Syl entre autres.

« Des âmes noires » de Anne Perry, traduit par Elisabeth Kern, 10 x 18, 2001, 480 p.

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Franck Thilliez, Pandemia

C’est sur le blog de Florence que j’avais repéré Pandemia de Franck Thilliez et je l’avais noté en raison de son sujet, que je croyais être la « deep ecology », ce courant écologiste pour qui résoudre les atteintes à l’environnement revient à virer l’homme de la terre. Eh bien je n’y étais pas du tout ! Alors certes, c’est l’histoire d’un virus de la grippe inconnu qu’un malade a disséminé *quelque part* dans Paris, et qui prend très vite des proportions alarmantes, certes une menace pèse sur l’humanité, mais cela n’a rien à voir avec un quelconque souci écologiste. Me replongeant sans le faire exprès dans des histoires de grippe après l’excellent Station Eleven, j’ai pris cher en chair de poule ! (Mais Florence, Le cri, Munchcomment fais-tu pour en parler de façon tellement détendue ??) Chochotte que je suis, je ne suis pas habituée à lire des polars aussi noirs, flirtant plus qu’un peu avec les codes du film d’horreur (un genre que je ne regarde jamais, au grand jamais, sous peine de ne plus dormir huit jours d’affilée, ce que je ne peux pas me permettre en ce moment). Je l’ai quand même lu jusqu’au bout car forcément, j’avais envie de connaître le fin mot de l’histoire et voir ces pauvres flics, Franck Sharko et toute l’équipe, triompher enfin de « l’Homme en noir », le mal personnifié qui envoie des lettres écrites sur de la peau humaine et n’hésite pas à recourir aux pires sévices pour parvenir à ses fins. L’auteur s’est très bien documenté sur le Groupement d’intervention microbiologique (GIM), une sorte de « GIGN des microbes » comme le dit je crois l’un des personnages, qui existe vraiment, ainsi que sur le monde de la recherche à l’Institut Pasteur. On le sent sérieux et travailleur, ce Franck Thilliez, et même gentil, mais où va-t-il chercher toutes ces scènes d’horreur ? La comparaison entre l’enfer, les abysses, le darknet, l’apocalypse est pertinente, mais ça fait un peu satanisme de pacotille quand j’y songe maintenant, une semaine après avoir terminé ledit bouquin. On découvre à cet égard tout un tas de lieux souterrains, tous plus glauques les uns que les autres (vous n’avez pas envie de savoir à quoi les égouts de Paris ressemblent vraiment, non non, je vous assure). Mais même au grand air, il fait un peu trop gris et moche dans le Paris de Thilliez qui ressemble beaucoup à celui de Baudelaire :

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Voilà, vous avez Pandemia en condensé et en plus poétique !

(Mais je ne suis pas niaise, je comprends l’intention, la saison des lilas aurait fait tâche dans un monde aussi nocturne). Les « bons » du roman ont du mérite de tenir le coup dans un tel univers !

Bref, un polar haletant, bien sanguinolent et qui ravira les amateurs du genre. Mais moi je préfère ne pas trop me farcir la tête avec l’idée que des tarés disposent de tellement d’outils (et de gens faibles) pour accomplir leurs sombres desseins…

« Pandemia » de Franck Thilliez, Fleuve Editions, collection fleuve noir, Paris, juin 2015, 645 p.

Laura Kasischke, Un oiseau blanc dans le blizzard

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« J’ai seize ans lorsque ma mère se glisse hors de sa peau par un après-midi glacé de janvier – elle devient un être pur et désincarné, entouré d’atomes brillants comme de microscopiques éclats de diamants, accompagné, peut-être, par le tintement d’une cloche, ou par quelques notes claires de flûte dans le lointain – et disparaît. » (incipit).

Fascinant et repoussant. Ce sont les deux mots qui me viennent à l’esprit pour qualifier ce roman de Laura Kasischke. Fascinant car l’auteur excelle à tisser des relations complexes et opaques dans un noyau familial restreint (le père, la mère, la fille, comme dans Esprit d’hiver). Parce que Kasischke sait user avec une habileté très maîtrisée de l’analepse, cette façon de revenir constamment en arrière à partir d’un événement donné, d’enrouler le temps comme sur un écheveau, par le biais de digressions toutes sauf innocentes, et de faire miroiter le passé au regard du présent. Cet événement clé, c’est la disparition de la mère de Kat, 16 ans, qui part sans laisser de traces. C’est comme si cette mère au foyer névrosée, très « desperate housewife », glissait dans le néant. Peu à peu on se rend compte que sa vie frôlait déjà le néant, entre ses aspirations exigeantes, son mari insignifiant, et sa fille pas à la hauteur, dans une banlieue anonyme comme l’Amérique nous en produit tant. La situation ressemble tellement à un cliché que le lecteur est comme anesthésié. Comme Katrina, qui elle-même ne se pose pas plus de questions que ça sur la disparition de sa mère. Comme si la vie de cette Eve Connors, sorte de « reine des neiges » moderne, s’était effacée de la pellicule photo.

Mais j’ai aussi employé le terme « repoussant ». Laura Kasiscke sait d’emblée instaurer le malaise, à coup de métaphores animales, d’images très crues, par une certaine complaisance envers tout ce qui relève de la pourriture, de la décomposition, du suintant. Elle est la reine des comparaisons, presque trop. A force, j’ai saturé. Comme une vague envie de vomir.

Si la couleur qui domine est le blanc, symbole de la glace, et donc du degré de « chaleur » qui préside aux relations au sein de la famille Connors (un symbole qui peuple les cauchemars de Kat), il m’a semblé que le noir profond était le verso de cette histoire : obscurité de l’espace intime, du non-dit, de l’enfoui, de l’inconscient, de l’informe, l’aveuglement volontaire côtoyant l’aveuglement réel de la voisine… Kasischke c’est un peu un « digest » des théories freudiennes et jungiennes, avec ce côté qui sonne un peu faux par moments parce qu’on sent l’écriture hyper travaillée.

J’ai néanmoins admiré la virtuosité de cette anamnèse psychologique de la jeune Kat que l’on suit jusqu’à ses 20 ans. Laura Kasischke démontre à quel point elle sait emmener le lecteur exactement là où elle veut, et lui évite soigneusement les questions qu’il devrait se poser. Je l’ai trouvé moins littérairement abouti qu’Esprit d’hiver, le quart final m’a semblé un peu bâclé, mais la chute est mythique…

« Un oiseau blanc dans le blizzard » de Laura Kasischke, Christian Bourgois Éditeur / Le Livre de Poche, 2012 (1e éd. 2000), 305 p.

Mois américain2e participation au mois américain

Kazuo Ishiguro, Quand nous étions orphelins

Lu en VO : « When We Were Orphans », Faber & Faber, 2001, 313 p.

Quand je commence un roman de cet auteur anglais d’origine japonaise, je sais que je vais trouver un alliage spécifique de raffinement et de pudeur des sentiments qui se reflète jusque dans le choix d’un vocabulaire châtié d’une grande précision. C’est encore le cas pour cette histoire qui se partage entre plusieurs périodes bien connues de l’écrivain : de la vie dans l’enclave internationale de Shanghai à la Belle Époque, aux prémisses de la Seconde Guerre mondiale, en passant par le Londres de l’entre-deux-guerres. C’est l’histoire de Christopher Banks, le narrateur. Devenu un détective célèbre, il se prend à se rappeler des bribes de son enfance chinoise, de ses jeux avec son petit voisin japonais Akira, et surtout de sa mère, une femme forte et déterminée dans sa lutte contre le trafic d’opium orchestré par les compagnies occidentales, notamment britanniques. Cette enfance dorée a été brusquement interrompue par la disparition de ses parents à quelques mois d’intervalle, et le retour de Christopher dans la mère patrie. Devenu un homme, il croise la route de Sarah Hemmings, une femme énigmatique qui le hante, et il adopte une petite orpheline, Jennifer. Alors que les nuages noirs s’amoncellent sur les relations internationales, alors que les Japonais ont déjà commencé à envahir la Chine, il se décide enfin à partir sur la trace de ses parents. De retour à Shanghai, ce qu’il va trouver, au milieu de la confusion de la guerre, est loin de ce qu’il imaginait.

Ishiguro est le romancier de la perte, de la mémoire, des souvenirs enfouis, des regrets et des remords, de la rédemption. Ici il stylise à l’extrême ses personnages et ses situations et son arrière-plan historique est impeccable. Il me fait parfois penser à ces porcelaines chinoises ornées de personnages délicats mais un peu figés. C’est le défaut que je relèverais dans ce roman, alors que l’excellentissime Les Vestiges du Jour ne m’avait pas du tout fait cette impression. Du coup ses personnages manquent de chair, de profondeur, de sentiments. Les souvenirs de Christopher sont un enfilage d’anecdotes, qui même si elles sont très bien racontées, finissent par ressembler à un enfilage de perles. Même le passage le plus mouvementé, en pleine guérilla urbaine au centre de Shanghai ne m’a pas plus fait haleter que ça, mais plutôt ennuyée. Je ne vois pas du tout l’intérêt du personnage de Jennifer et l’histoire d’amour avec Sarah, s’il y en a une, est trop éthérée pour être convaincante. Enfin je n’ai pas compris pourquoi le narrateur assimile la quête de ses parents, toute honorable soit-elle, à une impossible mission de sauvetage des relations internationales, si ce n’est du monde, tout grand détective soit-il.

Bref. A côté de ça, Ishiguro reste quand même un romancier de talent, qui raconte extrêmement bien les joies et les peines de l’enfance entrevues sous le prisme « sépia » de la nostalgie. Les illusions entretenues à l’âge adulte, les terribles révélations faites des années plus tard, mêlées aux catastrophes de l’histoire mondiale du XXe siècle, forment une trame particulièrement propice à la tragédie, mais une tragédie adoucie par des consolations a posteriori, par les petits plaisirs du quotidien et les affections filiales de rechange offertes à ceux qui sont pour toujours « orphelins ».

Si j’ai eu du mal à terminer le dernier tiers du roman (mais je l’ai terminé !), j’ai lu les deux premiers tiers avec plaisir.

« My feeling is that she is thinking of herself as much as of me when she talks of a a sense of mission, and the futility of attempting to evade it. Perharps there are those who are able to go about their lives unfettered by such concerns. But for those like us, our fate is to face the world as orphans, chasing through long years the shadows of vanished parents. There is nothing for us but to try and see through our missions to the end, as best as we can, for until we do so, we will be permitted no calm. » (p. 313).

Ma chère Rosa Rat de bibliothèque a aussi lu ce livre, allez lire son billet ici !

Queen Elizabeth II n’étant pas en reste, je suis heureuse de compter une deuxième lecture anglaise pour ce mois dédié à la perfide Albion !

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Guy Goffette, Un été autour du cou

Un été autour du cou par GoffetteGuy Goffette est poète, et cela suffit à rendre attrayant ce roman qui est quand même le récit d’un détournement de mineur. Par une femme : « la Monette », femme mûre dans toute sa splendeur, réussit sans peine à affoler le jeune Simon, petit villageois de 12 ans, coincé entre son « roi-tabac » de père, vétéran de la guerre de Corée brutal et méprisant, sa ménagère de mère, mollement affectueuse mais effacée, et son petit frère réduit à des renifleries et des pleurnicheries. Simon est à la croisée de l’enfance et de l’âge adulte, des carcans d’une éducation à la va-comme-je-te-pousse et de la liberté à venir. Cela, l’écriture sensuelle, à la croisée de la poésie et de la prose, le rend très bien. Comme elle rend bien ce personnage de la Monette, vamp de village et furie perverse qui monte en puissance au fil du récit, utilisant le chaud et le froid, le ton tout-sucre-tout-miel et la violence, la séduction et la culpabilisation pour venir à bout du pauvre Simon, bref toutes les armes de l’authentique prédateur.

Une belle citation sur le refuge réconfortant de la littérature et de la rêverie, au moment charnière de l’adolescence :

« Au fond, je n’ai jamais rien aimé autant que de rester seul, allongé sur un sac de pommes de terre, près de la lucarne du grenier, à feuilleter les vieux illustrés dont papa se servait l’hiver pour calfeutrer les ouvertures sous le toit. Là, le monde était à ma mesure et mes jambes parfaites. Peu m’importait alors que l’information fut passée, l’image défraîchie, incomplet le feuilleton. Souvent même, mes yeux ne faisaient qu’effleurer les pages et, tandis que mes doigts continuaient de lire, je suivais les gesticulations inutiles d’une grosse mouche empêtrée dans les fils poisseux d’une toile d’araignée tissée juste à fleur de jour dans l’encadrement de la lucarne. La mouche se débattait en s’enferrant davantage pendant que madame araignée faisait son marché au-dehors, légère, insouciante, si sûre de son piège et d’y trouver au retour le repas du soir, fumant, à point. » (p. 39).

L’allusion à l’araignée est néanmoins transparente.

A la fin, la nausée m’a prise et j’ai eu du mal à terminer ce roman, qui prend trop de plaisir à se vautrer dans les bassesses de la nature humaine. Mon côté fleur bleue, que voulez-vous ! En un mot, j’ai trouvé que l’auteur étalait complaisamment la laideur étriquée des rapports humains, cisaillée brièvement par des éclairs de monstruosité dont « la Monette » est ici la cause, en digne représentante de toute une lignée de sorcières de littérature. Symboliquement, seul le couvreur, perché sur le toit de l’église, semble échapper à l’infamie, comme s’il était au-dessus de tout ça.

Et pourtant l’auteur semble prendre un si vif bonheur à manier la langue, comme s’il s’agissait d’une jolie fille qu’il ferait valser du bout de sa plume, il lui fait rendre des sons si imagés et un rythme si entraînant, que je ne lui en veux pas trop de m’avoir fait côtoyé quelques moments d’écœurement. Certes, je ne l’aurais jamais « rencontré » si le mois belge n’était passé par là. Ce sera, je le crains, ma seule contribution à ce mois consacré à la littérature d’outre-outre-Quiévrain et organisé par Mina et Anne, et ce en l’honneur de la LC consacrée à Guy Goffette. Mais j’ai noté le nom de deux romancières belges, Jacqueline Harpman et Marie Gevers, que je me réserve pour l’avenir, au-delà du mois d’avril !

« Un été autour du cou » de Guy Goffette, Gallimard, 2001.

D’autres lectures du même auteur :