Emmanuel Carrère, Le Royaume

le-royaume,M165128C’est la première fois que j’achète avec mes deniers un livre de la rentrée littéraire (de l’année en cours). C’est censé être un geste culturel encore prisé par les Français (de Saint-Germain-des-prés) et je me sens toute émoustillée d’y avoir communié ; en me rendant qui plus est dans une petite librairie de quartier aux hauts rayonnages et à l’atmosphère coite (et non pas en cliquant deux fois sur un écran sans âme). Et pas pour acheter n’importe quel bouquin, mais le bon pavé de l’auteur reconnu sur la place des célébrités littéraires. Je ne fais pas les choses à moitié pour une première fois ! La vendeuse m’a tendu le livre d’un air entendu et complice. « Oh le Carrère, je rêve de le lire ! » J’étais prévenue : attention, c’est du lourd !

De quoi ça cause ? De Saint Paul, Saint Luc, Saint Pierre, Saint Jean, Saint Marc, mais aussi des plus obscurs Jacques, Timothée, Barnabé, Philippe, ou encore d’illustres inconnus : Trophyme, Sopatros, Lydia… Des fondateurs du christianisme et de ses premiers disciples en somme. Mais le personnage qui ressort le plus assurément, c’est l’auteur lui-même. Curieusement, celui dont il parle le moins c’est… Jésus. Il y a une raison à cela, qu’Emmanuel Carrère cherche à excuser, expier, justifier, expliquer, décortiquer tout au long du livre : c’est qu’il a été chrétien lui-même. Oh lan lan le dossier ! Et pas que chrétien, chrétien pratiquant force one (messe tous les matins). Ce bref passage de sa vie (trois ans) lui laisse un souvenir mi-honteux, mi-perplexe qui le rend excessivement pudique à propos de Jésus.

Vingt ans après cet accès de foi, ce livre est comme une tentative pour l’auteur de creuser son expérience passée de croyant et de fournir une vaste fresque des premiers acteurs du christianisme. Je dis « acteurs » car Carrère (amoureux des allitérations, bonjour !) met en scène les apôtres comme des acteurs de western, qui se tirent dans les pattes, partent dans des contrées inconnues et repoussent toujours plus loin la frontière du paganisme (enfin, surtout Paul). Cela a l’avantage d’être un récit très vivant, fourmillant d’anecdotes, de références savantes agréablement et habilement serties dans un panorama imagé et mouvementé des premiers temps du christianisme. On ne s’ennuie pas, on s’attache aux personnages – Paul le boucanier, Luc le gentil garçon, Jacques le rugueux fondamentaliste, Hérode Agrippa le play boy débauché, Lydia la forte femme, etc – on rit de certaines descriptions très bien vues et on s’identifie aux tourments intérieurs de l’auteur (enfin pas trop quand même, car Emmanuel Carrère a vraiment un très, très net penchant pour le scrupule narcissique).

Mais – car il y a un mais – pour la croyante que je suis qui lit ce bouquin (ça y est, dès qu’on cause religion, les révélations arrivent en rafale : nooon, tu es croyant toi aussi ?!), le seul bémol – mais il est de taille – c’est que l’auteur est de parti pris (ce qui n’est pas un défaut en soi, mais il faut le savoir). Il présente Saint Luc – celui qui a écrit un des quatre évangiles (c’est-à-dire le récit des trois années de la vie publique de Jésus) mais aussi les Actes des apôtres (c’est-à-dire essentiellement les actions d’évangélisation de Paul après la mort de Jésus) – comme un écrivain qui aurait concocté son histoire en mélangeant des inventions de son cru aux témoignages de ceux qui avaient connu Jésus. En gros, Saint Luc est, selon Emmanuel Carrère, un excellent romancier, quasiment le saint patron des romanciers (je ne peux m’empêcher de penser que Carrère prêche pour sa paroisse ! Et que Luc, c’est un peu lui…). Ce qui implique que les chrétiens croient des choses inventées, une opinion qui ne posera évidemment pas problème aux 6 milliards d’êtres humains qui ne croient pas au Christ, mais qui n’est pas recevable pour le milliard qui croit à sa révélation. Mais rassurez-vous, je ne vais pas entrer dans l’interminable débat entre spécialistes de l’Ecriture sainte (peut-on croire à son historicité, etc), et encore moins dans la confrontation entre croyants, non-croyants, mal-croyants et « voulant croire ».

Je vous livre simplement mon impression de croyante : c’est très intéressant mais aussi très troublant de lire le témoignage d’un homme qui a été croyant et qui ne l’est plus, autant qu’est troublant pour Emmanuel Carrère de regarder a posteriori son expérience de croyant à laquelle il n’a plus totalement accès (ce qui faisait sens quand il était croyant lui semble aujourd’hui insensé comme une histoire d’extra-terrestres, et ridicule, comme la première amourette d’un adolescent). Je connaissais les récits de conversion (le plus connu étant celui d’André Froissart : « Dieu existe, je l’ai rencontré ») mais pas ceux de dé-conversion. Entre parenthèses, l’auteur s’est depuis mis au yoga et au taï-chi, disciplines que je trouve nettement moins passionnantes que ses folles aventures de chrétien – l’ayant conduit à se marier dans une église paumée du Caire et à engager une nounou beatnik pour ses enfants – d’ailleurs arriverait-il à pondre un livre de 600 pages sur son cours de yoga du dimanche matin ? Plus sérieusement, il est rare qu’un auteur « star » de notre époque aborde le thème de la religion catholique comme expérience vécue (si, il y avait Thierry Bizot et « Catholique anonyme » qui avait fait le buzz il y a quelques années, grâce au film qui en avait été tiré…).

Je n’ai pas trop aimé en revanche qu’il dépeigne les chrétiens pratiquants comme des fondamentalistes (ce qu’il dit en parlant de ce qu’il a été). Ce n’est pas parce qu’il ne comprend plus pourquoi il a agi comme ça qu’il est obligé de « trahir » ce qu’il a été.

Mais j’ai beaucoup aimé son récit de sa retraite au foyer de l’Arche (foyer chrétien de personnes handicapées), réalisée à un moment où il est quasiment en train de finir d’écrire ce livre (oui car il commente l’écriture de ce bouquin au sein même du bouquin, comme un journal de bord). Il ne croit plus à la révélation du Christ et pourtant il veut y croire, et admet qu’au foyer de l’Arche, en dansant avec la jeune fille trisomique, il a touché du doigt ce « Royaume » que Jésus promet à ceux qui croient en lui. C’est tiré par les cheveux ? C’est du Carrère 😛 !

C’est aussi une lecture astringente pour le croyant car l’auteur est évidemment très bien informé de toutes les thèses qui pourraient démontrer que, non, Jésus n’a pas pu faire ça, ou il n’a pas pu naître de cette façon, etc (mais ce ne sont que des thèses, et non parole d’évangile 😉 ). Certaines erreurs (y compris minimes, comme la mauvaise orthographe de « Medjugorje ») me font penser qu’il n’hésite pas à être un peu léger sur certains points pour mieux servir son histoire. D’où un doute sur la qualité de ses informations. Son livre n’est évidemment pas un travail d’exégète, ce à quoi il ne prétend pas, mais en fait, on ne sait pas trop quel est son statut : un simple essai mâtiné d’ego-histoire ? un roman ? ou un vrai travail d’enquête (comme il le revendique lui-même) ? Ce qui est sûr, et qu’il s’est totalement approprié des personnages ayant vraiment existé historiquement pour en faire des personnages de fiction  qu’on aime bien suivre dans toutes leurs aventures (à quand le tome 2 ? 😉 ).

On pourrait donc dire d’Emmanuel Carrère que, comme Alexandre Dumas, s’il brutalise l’histoire (sainte), c’est pour lui faire de beaux enfants. Mais rien ne vaut l’original : ça me donne envie de relire l’évangile et les actes des apôtres tout ça !

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2 commentaires sur « Emmanuel Carrère, Le Royaume »

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