Miniaturiste, de Jessie Burton

Une friandise littéraire, voilà de quoi il s’agit ; l’équivalent des repas saturés en lipides et glucides des fêtes de fin d’année. D’ailleurs, l’un des enjeux principaux du roman est précisément la vente d’un stock de sucre venu tout droit du Surinam vers l’opulente Amsterdam du XVIIe siècle. Celui à qui échoit cette tâche est un riche marchand de la VOC, la Compagnie des Indes néerlandaises, que l’on découvre à travers les yeux naïfs de sa jeune épouse, Nella. Fraîchement arrivée de sa campagne natale, elle est confrontée aux comportements bizarres des membres de la maisonnée (un mari insaisissable, une belle-soeur célibataire et autoritaire, une servante sans-gêne et, ô stupeur, un serviteur dévoué et… noir). La seule carte qui lui est donnée pour se retrouver dans ce dédale est une réduction en miniature de sa nouvelle maison et les menus objets que lui envoie un miniaturiste aussi prodigieux qu’énigmatique…a

On peut dire que Jessie Burton a trouvé un sujet en or. Le contexte historique et social se prête admirablement à une intrigue à la Thomas Hardy : on visite de l’intérieur une famille bourgeoise et ses secrets bien gardés – à quoi s’ajoutent les rapports avec les subordonnés, les artisans et les bourgmestres, les féroces rivalités avec les autres notables de la ville, d’enivrants relents d’orientalisme recouverts sous d’épaisses couches de vêtements à cols montants (l’austère puritanisme de la cité s’accommodant sans problème avec l’enrichissement phénoménal de ses élites). On se régale des détails historiques, comme cette vogue du sucré ramenée dans les cales des vaisseaux du grand port de la mer du Nord. Ou bien cette guerre aux images (et au sucre bien-sûr) lancée par les prédicateurs calvinistes. Sur tout cela plane un soupçon de mystère, presque de magie. Et puis, il existe vraiment une maison de poupées du XVIIe siècle ayant appartenu à une Petronella Oortman au Rijksmuseum d’Amsterdam ! Pour moi qui en ai eu une dans mon enfance, fabriquée par mon grand-père, ça ne pouvait que me faire rêver…

Image associée
La fameuse maison de poupée…

Bref, il y avait matière à en faire – en plus contemporain bien-sûr – un de ces romans fleuve du XIXe siècle dont parlait Lili à propos des Grandes Espérances de Dickens, un truc qui vous tienne au corps et au coeur, qui prend le temps de vous installer dans un récit courant sur de longues années, et dont les personnages restent inoubliables. 

Malheureusement, l’auteur a manifestement choisi de privilégier les sucres rapides aux sucres lents. Que les (nombreux) fans de Jessie Burton me pardonnent si je vais leur sembler méchante mais je trouve qu’elle a racorni un sujet prometteur, comme si elle avait mis un superbe pull en cachemire dans un cycle de lavage à 60°. Ou pour le dire plus diplomatiquement : voilà un joli roman que j’ai apprécié sur le moment mais dont les défauts me sont vite apparus. Le fait d’avoir choisi de concentrer l’histoire sur quelques semaines à peine fait que je ne me suis pas attachée aux personnages, pas plus que je n’ai frémi aux catastrophes qui leur tombent tout soudain sur la tête. La relation entre Nella et son mari, péniblement esquissée, pas crédible pour un florin, s’étire fatalement en guimauve sur la fin. Les autres personnages sont caricaturaux, ce qui n’est pas forcément un défaut en terre romanesque. Mais leur évolution narrative peu cohérente ne m’a apporté que de l’insatisfaction. Je n’ai pas compris l’intérêt du personnage d’Hannah non plus (qu’apporte à l’histoire sa relation ancienne avec Cornelia, la servante de Nella ? On nous promet du mystère là où il n’y en a pas une once !) Enfin, THE miniaturiste, ce personnage si fantasmé tout au long du livre, est le plus beau « MacGuffin » que j’ai jamais vu dans un roman qui n’est pas un polar.

Enfin voilà, je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé ce roman, vu que je l’ai lu jusqu’au bout avec un certain plaisir (pour les raisons citées plus haut), mais je l’ai trouvé décevant dès la dernière page refermée. Dites-moi, Les filles au lion de la même auteur a-t-il les mêmes défauts ?

« Miniaturiste » de Jessie Burton, Gallimard, 2015, 512 p.

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Susan Fletcher, Un bûcher sous la neige

FletcherÊtre une jeune fille différente, qui parle aux oiseaux et va où le vent la mène, à moins de s’appeler Blanche-Neige et de déambuler dans un dessin animé de Walt Disney, ce n’est pas très bien vu. A fortiori dans l’Angleterre du XVIIe siècle où de telles femmes sont vite suspectées d’être des sorcières.

(Profitons-en pour insérer un petit encart historique : les chasses aux sorcières ont eu lieu du XIVe au XVIIe siècle en Occident, très nettement à partir de la Renaissance, siècle de l’humanisme, donc la majeure partie de mon cher Moyen-Âge, contrairement à la croyance commune, n’a jamais connu de procès en sorcellerie…).

Bref, cette triste mésaventure arrive à la jeune Corrag, qui attend que la neige fonde pour être brûlée sur son bûcher en Ecosse… Nous sommes en 1692. Mais la venue du révérend irlandais Charles Leslie dans sa cellule va changer la donne. Il cherche à lui soutirer des informations sur le massacre du clan MacDonald, farouches partisans du roi catholique Jacques II qui a été détrôné par le protestant Guillaume d’Orange, massacre dont elle a été témoin. Elle profite de ses visites quotidiennes pour lui raconter sa vie. Son récit, et les lettre de Charles Leslie à sa femme, forment la matière du roman.

Le bûcher sous la neige est la première envie de lecture suscitée par le mois anglais que j’ai assouvie.

Autant dire que j’ai d’abord été déçue par ce roman. Le personnage de Corrag m’a agacée par sa façon de parler un peu niaise, à la « cui-cui les petits oiseaux ». Elle me faisait plus penser à une féministe hippie des années 70 à la doctrine vaguement new age, qu’à une petite paysanne du XVIIe siècle. Je pense d’ailleurs que Susan Fletcher a mis beaucoup d’elle-même et de ses croyances dans ce personnage. Factice, voilà le mot qui résume mon impression générale : ce roman ne m’a pas touchée dans les profondeurs.

Mais à force, j’ai fini par m’attacher à cette petite bonne femme démunie qui fait obstinément face aux vents contraires avec pour seul bagage une vieille jument grise et sa connaissance des plantes, capable de se sustenter de baies et de poissons pêchés à la main, de construire sa hutte avec du torchis en bouse de vache et de vivre en compagnie des biches et des libellules. On ne peut que souscrire à sa bonté et son émerveillement envers toute forme de vie.

La partie la plus plaisante du roman débute quand Corrag parvient, au bout d’un long voyage, à la vallée écossaise du Glencoe, terre de ces MacDonald honnis par tout le pays et au-delà. Elle-même objet de rejet partout ailleurs, elle se sent accueillie par ce clan orgueilleux, notamment grâce à ses talents de guérisseuse. Les meilleurs moments ne sont pas ceux où elle papote avec la nature mais, pour moi, les scènes de soin : soin des blessures reçues au combat, accouchement… Et puis les fêtes. Susan Fletcher a réussi à les rendre très vivantes. Je les verrais bien transposées en téléfilm 😉

« Je tenais une chose rose sous les matières qui le souillaient, avec son cordon sur le côté ainsi qu’il doit être, et ça avait un visage, minuscule, chiffonné, un nez et une petite bouche, et je l’ai soulevé, j’ai serré cet enfant contre ma poitrine comme si c’était le mien, comme s’il s’ajustait tellement bien à moi qu’un court instant j’ai été sa mère et il était mon fils et je lui tapotais le dos et le berçais. Crie, je lui ai murmuré, tu es là. Et le cri est venu. Un frêle cri d’oisillon, un oisillon perdu, effrayé qui voulait sa vraie mère. Il voulait sentir son odeur et que ce soit elle qui le tienne. Alors je l’ai porté à Sarah. Elle était à moitié morte, affreusement pâle, et je lui ai mis son enfant dans les bras. J’ai dit Sarah ? Regardez. Vous avez un fils. Il lui restait assez de vie pour le voir, pour sourire comme je n’ai jamais vu personne sourire. Elle a tendu les bras et a pris son fils. » p. 313.

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« Ivre ? Non. Mais nombre d’entre eux l’étaient. Au bout d’un certain temps, les femmes ont regagné leurs foyers et laissé les hommes se répandre en paillardises et en fanfaronnades, à qui se battait le mieux, qui avait dépouillé le plus de Campbell, ou chantait le plus longtemps. Iain avait un large sourire que je ne lui connaissais pas. Un bordier a dansé tout seul au son de la cornemuse, et la foule l’acclamait et tapait du pied. Voilà ce que j’en dirai. Je crois qu’ils dansaient pour célébrer une nouvelle vie, ou, mais aussi pour célébrer la vie, toute vie. Car leur monde était plein de mort. Kes hivers pouvaient suffire à les tuer, en plus de leurs petites guerres entre clans et de leurs complots. Alors quand la vie prenait le dessus, ils se réjouissaient. » p. 315.

Vous remarquerez que je ne parle pas du personnage de Charles Leslie, le confident de Corrag au fond de son cachot, que je trouve totalement inconsistant, partagé entre l’amour bêlant qu’il porte à sa femme, la cause du roi Jacques qu’il défend, et la fascination-répulsion qu’il éprouve vis-à-vis de Corrag. J’évoque peu l’amour de Corrag pour Alasdair (forcément roux, forcément le fils du chef), car pareillement, il n’a pas fait battre mon coeur. Mais ce nom, Alasdair, je dois dire qu’il est puissamment romanesque.

La plupart des descriptions de nature me paraissent être du remplissage : Corrag est une jeune fille en communion avec le cosmos, il faut parler de nature. Mais il y a quelques moments poétiques. En fait, cela résume bien mon impression de lecture : en toile de fond, un agacement léger, émaillé de quelques moments de grâces.

« Je me suis tournée vers la mer. J’y puisais un petit réconfort, parce qu’elle était sans fin, qu’elle s’étendait vers d’autres contrées, descontrées que je ne verrais jamais. En la contemplant, j’essayais de voir l’au-delà. Comme si les morts étaient seulement partis ailleurs, dans un endroit que je ne pouvais voir, un endroit juste derrière les bords de la terre, aussi réel que la grève où je m’assoyais. Voilà ce que j’ai pensé sur la rive du Loch Leven. Il y avait des mouettes, et les vagues portaient des coiffes blanches… » p. 297. [Voilà, rien que pour cette image des « vagues qui portent des coiffes blanches », je suis contente de l’avoir lu !]

Bref, vous comprendrez que je n’ai pas eu de coup de cœur pour cette lecture, dont le seul élément d’émotion, pour moi, est son côté « chronique de la mort annoncée » de la plupart des personnages qui nimbe le récit d’une grande nostalgie. Mais le roman se lit néanmoins facilement grâce à la grande fluidité de son écriture et la fenêtre qu’il nous ouvre sur l’Angleterre, l’Ecosse, la vie des villageois des Highlands, le côté presque « boyscout » de la vie de Corrag (dont on se demande parfois comment elle vit avec si peu de ressources…). Je comprends qu’il ait pu plaire à beaucoup de monde, j’espère n’avoir offensé personne et je tiens à répéter qu’il ne s’agit que de mon avis le plus subjectif.

Je vous laisse sur une citation du livre des Lamentations que Charles Leslie cite dans une lettre : « Les bontés de l’Eternel ne sont pas épuisées, Ses compassions ne sont pas à leur terme, elles se renouvellent chaque matin aussi sûrement que le soleil se lève. » (Lamentations III, 22-23).

C’était une autre participation au mois anglais, issue d’une envie née du mois anglais 😀

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