Virginia Woolf, Orlando

« Heureuse la mère qui porte un tel être ! Plus heureux encore le biographe qui raconte sa vie ! L’une n’aura jamais à s’affliger, ni l’autre à demander le secours du romancier ou du poète ! « 

Ma version, un recueil annoté au crayon par ma grand-mère 😍

Je me dépêche d’écrire un petit billet sur « Orlando », que je n’ai pas encore fini, mais je souhaitais absolument participer à la LC Virginia Woolf de l’incontournable mois anglais ! Il faut dire que je l’ai commencé il y a 4 jours et Mrs Woolf n’est pas le premier page-turner venu, que l’on engloutit en un après midi. Mrs Woolf tisse une soie miroitante et pleine de détails que l’on a plaisir à découvrir avec lenteur et émerveillement. Et pourtant, et pourtant, « Orlando » est un roman virevoltant, sautillant et plein d’autres qualificatifs en « an » qui font penser au vent qui soufflète dans les feuilles (mon Dieu ! Ça y est, la folie des comparaisons dont parle le narrateur d’Orlando me guette !)
Il faut dire que j’en suis arrivée au moment où Orlando, d’homme est devenu femme. J’ai atteint le coeur du propos de la « biographie » écrite par Woolf, à savoir l’androgynie. Biographie certes complètement fantaisiste, puisque Orlando traverse les siècles aussi bien que la barrière des sexes. Jeune et beau gentilhomme de l’ère élizabétaine, il ou elle atteint à la fin l’époque de sa biographe, 1928. Mais il ne faudrait pas penser que la mention de la biographie n’est qu’un accessoire sans importance. Woolf a beaucoup mis d’elle-même dans ce personnage il me semble, même s’il paraît que c’est un portrait de son amie de coeur (et un peu plus), Vita Sackville-West. Orlando est gauche et timide, même s’il remporte de grands succès à la cour et en amour. Il est pétri de contradictions : atteint du « mal de la littérature », il ambitionne d’entrer au panthéon des lettres anglaises, puis comprend que l’obscurité lui laisse plus de liberté que la pleine lumière. Son devenir femme ne simplifie pas les choses mais lui permet de comprendre enfin l’attitude de son premier grand amour, la jolie Sacha, et les ruses auxquelles doivent se livrer les femmes qui veulent vivre selon leur bon plaisir. C’est la cause de la vie même de Virginia Woolf qui aimerait joindre en elle-même les avantages des deux sexes (sans leurs inconvénients !)
Woolf, prenant la voix à la fois docte et amusée d’un biographe courant après son modèle, nous entraîne à notre tour sur les pas d’Orlando, en Angleterre, en Turquie ou en Grèce, en ville ou à la campagne, mêlant pensées profondes et notes d’humour. C’est hautement fantaisiste, on sent que Woolf a laissé courir sa plume sans contrainte, et pourtant j’ai sauté dedans à pieds joints ! Le tout dans une langue toujours gracieuse. Peut-être vaut-il mieux que je lui laisse la parole…

« La lande était à eux et la forêt ; le faisan et le daim était à eux ; le renard, le blaireau et le papillon. »

« Ainsi, sa lanterne à la main, après avoir vérifié que tous les ossements étaient en ordre – car si Orlando était romanesque il était aussi singulièrement méthodique et ne détestait rien tant qu’une pelote de ficelle sur le sol, à plus forte raison le crâne d’un ancêtre…« 

« Sur l’homme obscur est répandue la très gracieuse effusion de l’ombre. (…) Longtemps il resta perdu dans sa méditation sur la valeur de l’obscurité, la joie de n’avoir point de nom, d’être comme une vague qui revient se confondre avec le corps profond de l’océan… »

« Elle se souvint que, jeune homme, elle avait exigé des femmes qu’elles fussent obéissantes, chastes, parfumées et revêtues d’atours délicieux. « Pour ces désirs d’antan, réfléchit-elle, je devrai désormais payer de ma propre personne, car les femmes (si j’en crois mon expérience naissante, ne sont naturellement ni obéissantes, ni chastes, ni parfumées, ni revêtues d’atours délicieux.« 

« Mon seul droit, dès que j’aurai posé le pied sur le sol anglais, sera de servir le thé en demandant à ces messieurs comment ils l’aiment. « Le sucrez-vous, Monsieur ? Avez-vous accoutumé d’y mêler de la crème ?« 

Je joins ici le billet consacré à Orlando par Lili, mon maître à penser pour tout ce qui concerne Woolf ! Ce billet est d’ailleurs éblouissant et va bien plus loin que le mien sur tout ce qui fait le sel de ce roman.

No automatic alt text available.Participation à la LC Virginia Woolf du marvellous Mois Anglais.

 

Antoine de Saint-Exupéry – Vol de nuit

Portrait de Saint-Exupéry Auteur : J.-P. Condat
Portrait de Saint-Exupéry
Auteur : J.-P. Condat

 

Ainsi les trois avions postaux de la Patagonie, du Chili et du Paraguay revenaient du Sud, de l’Ouest et du Nord vers Buenos Aires. On y attendait leur chargement pour donner le départ, vers minuit, à l’avion d’Europe.

P. 27 « Folio » Gallimard.

Bienvenue chez le chantre de l’effort, du dépassement de soi et des sentiments pudiques. Amateurs de littérature sentimentale – j’en suis aussi – passez votre chemin ! Dans ce récit, célèbre chez les fans de l’écrivain aviateur et qui le consacra comme homme de lettres, « Saint-Ex » fait dans le bref, le nerveux, le genre « j’ai des cicatrices intimes mais je me tais ».

Comme le rappelle André Gide dans sa préface, la littérature s’appuie ici sur l’expérience vécue de l’écrivain. Antoine de Saint-Exupéry narre l’épopée des aviateurs de la compagnie française de l’Aéropostale qui ont établi la première ligne aérienne transatlantique entre l’Amérique du Sud et la France, avec un point de connexion médian localisé à Buenos-Aires. Or lui-même a été l’initiateur de la ligne de Patagonie à partir de 1929.

Dans le Vol de nuit de Saint-Exupéry, on embarque avec Rivière, le directeur inflexible de l’exploitation des lignes sud-américaines – inspiré par Didier Daurat à qui le livre est dédié, l’inspecteur Robineau, les aviateurs Fabien et Pellerin, l’ouvrier Roblet, qui vivent pour et par les airs. Un petit monde retranché et exclusivement masculin. L’extérieur, la civilisation « terrienne », Buenos Aires, Mendoza, Santiago, Montevideo, Rio, les Andes, la Patagonie, les villes et villages, les foules, les cinémas, les fermes isolées, les bourgeois et leurs kiosques à musique et « les femmes » forment un tout un peu indistinct, comme les lumières que les aviateurs aperçoivent du haut de leur carlingue quand ils sont en vol. Un tout qui entretient peu de rapports avec les combats quotidiens des tâcherons de l’Aéropostale : combats contre la montre, contre le mauvais temps et… contre la nuit.

"Des Pyrénées aux Andes" Auteur : J.-P. Condat
« Des Pyrénées aux Andes »
Auteur : J.-P. Condat

En effet, grâce à l’obstination de Rivière (qui porte bien son nom), les pilotes volent désormais la nuit afin de gagner de précieuses heures dans la délivrance du sacro-saint courrier. Je ne connais rien à l’aviation, encore moins à ses débuts frémissants. Mais j’imagine la fragilité de ces pilotes et de leurs radionavigants, la tête à l’air dans leur « Potez 25 » et qui ne distinguent même pas leur tableau de bord sous la voûte étoilée. Quand dans la nuit le cyclone s’en mêle, c’est la purée de poix, les liaisons radio coupées… un non-lieu angoissant qu’ils affrontent au péril de leur vie.

Et comme il n’apercevait plus rien du monde que l’ampoule rouge de la carlingue, il frissonna de se sentir descendre au cœur de la nuit, sans secours, sous la seule protection d’une petite lampe de mineur. (P.70)

Nous retrouvons là un peu les héros montagnards de Roger Frison-Roche qui tutoient les cimes, mais un cran au-dessus encore, et plus solitaires. Saint-Ex compare d’ailleurs les pilotes à des bergers qui redescendent des montagnes avec leur troupeau (de cartes postales ?).

Le récit, tendu d’un bout à l’autre d’une seule nuit, est rythmé par de courts chapitres, série de « moments » entrecoupés comme les clignotements d’un phare. Les monologues intérieurs des personnages sont livrés brusquement, fruits des frottements avec les éléments ou avec les rares humains qu’ils côtoient. Le fréquent usage du passé simple, les dialogues brefs, contribuent à une impression d’immédiateté, d’action bien huilée et sans temps morts.

Au milieu des allers-retours des pilotes, Rivière est comme le roc, dur et granitique, autour duquel l’organisation du service aérien s’articule. Je suppose qu’il représente symboliquement le père, qui énonce la loi, la fait respecter et veille sur ses « enfants » les pilotes et les manœuvres. Il ne tolère pas la moindre défaillance, le moindre retard, quand bien même ils seraient liés à des circonstances toutes extérieures à la volonté des hommes qu’il dirige, de mauvaises conditions météo étant fréquentes au-dessus de la cordillère des Andes. Il sanctionne (presque) sans état d’âme. « Le règlement, pensait Rivière, est semblable aux rites d’une religion absurde mais qui façonnent les hommes » (p.46). La masse des petites erreurs techniques et humaines le hantent comme ces lianes qui font s’écrouler les plus grands édifices de pierre. Il appelle cela « le mal », et il le combat avec acharnement, au point de licencier un pauvre vieil ouvrier ayant passé sa vie dans l’aviation, juste « pour l’exemple ». Pas de pitié pour les braves ! Mais il commence à ressentir une douleur secrète, les regrets d’une vie plus rangée, et même… une vague préoccupation de l’amour.

"De Santiago à Buenos Aires" Auteur : J.-P. Condat
« De Santiago à Buenos Aires »
Auteur : J.-P. Condat

La beauté et la modernité de l’écriture de Saint-Exupéry valent bien la lecture de ce classique. Mais personnellement, je n’adhère pas complètement à la sensibilité, que dis-je, à la mythologie de l’écrivain. Non seulement, elle fait des pionniers de l’aviation des héros indépassables (ils le sont d’une certaine façon) mais elle semble  aussi soutenir l’idée d’un « modelage » de l’humain un peu hors de saison : « L’homme était pour [Rivière] une cire vierge qu’il fallait modeler » (p.47). En fait, par le biais de Rivière, Saint-Ex questionne, sans forcément donner de réponse, le point de rupture entre le bonheur individuel et la grande oeuvre, accomplie au sacrifice de sa vie mais qui survivra au temps. Ces deux formes d’accomplissement humain, le bonheur individuel comme la grande oeuvre, sont déclarées incompatibles, l’une étant plutôt du ressort féminin, l’autre considérée masculine (mouais, si l’on veut). Un substrat philosophique dont on trouve justement des traces dans Citadelle, sa grande oeuvre inachevée  (d’après le peu que j’en ai lu). C’est en tout cas une lecture roborative.

Rivière « aime » (sic) ses subalternes sans le leur montrer, mais châtie trop bien pour ne pas donner des doutes sur son amour. Or la justice n’exclut pas la charité, la bienveillance, voire l’indulgence. Bref, il manque à mon goût quelques qualités dites féminines à la « cosmogonie » de Saint-Ex le géant. Ironie de l’histoire, le prix FEMINA (dont le jury est exclusivement féminin) lui fut décerné, coupant l’herbe sous le pied du jury du Goncourt (très masculin à l’époque) qui voulait également le récompenser !

Je tiens à remercier Jean-Pierre Condat dont les informations sur l’aéronautique m’ont été utiles pour cet article et qui m’a aimablement autorisée à utiliser trois de ses très beaux collages relatant l’histoire de l’Aéropostale. Si vous souhaitez voir davantage de ses illustrations (j’ai eu du mal à choisir tellement elles sont toutes très poétiques), je vous invite à aller visiter son site « Des collages du sud« .