Tolstoï, La Guerre et la Paix (1)

« Si tout le monde ne se battait que par conviction, il n’y aurait pas de guerre« 

On se sent un peu petit à l’heure de commencer la rédaction d’un billet sur un monument pareil. Je ne saurais même comment qualifier Guerre et Paix : un roman ? Ce mot ne contient pas toutes les implications philosophiques et historiques de l’oeuvre. Fresque romanesque, historique et critique me semble déjà plus approprié. Mais il ne faudrait pas faire du compliqué là où il n’y en a pas : Tolstoï a d’abord mis en scène des personnages pris dans le tourbillon d’une histoire qu’ils ne maîtrisent pas, une histoire écrite par les Napoléon, les tsars Alexandre, les généraux Koutouzov et Mack, les grands de ce monde et les aléas de la nature voire de l’inconscient collectif dirions-nous, si le concept existait à l’époque de Tolstoï… Ce faisant il se fait le démiurge d’un monde fourmillant, rythmé par de gros effets dramatiques mais aussi pas mal d’ironie. Le premier tome (qui fait déjà 1000 pages en poche) se divise en quatre « livres » qui alternent assez régulièrement des épisodes de « guerre » et des épisodes de « paix ». La guerre, c’est celle que les Russes mènent avec les Autrichiens contre la France de « Buonaparte » comme l’appellent dédaigneusement les nobles russes (Je ne quitte pas les ennemis de Napoléon, mais j’ai migré des Italiens de Stendhal vers le nord !) La paix, c’est la fausse paix des intrigues de cour et de salon dans Saint-Pétersbourg et Moscou vers 1805, la langueur de la campagne russe et les affres de l’amour et de la haine entre, et au sein même des familles de l’aristocratie…

Les scènes de guerre sont loin d’être glorieuses, c’est même plutôt la débandade pour les Russes et les Autrichiens pris de court par Napoléon (même si Tolstoï prend soin d’en rajouter sur la défaite des Autrichiens à Ulm, et sauve un peu la bravoure russe avec la demi-victoire de Krems). Les héros ne sont pas ceux qu’on croit : un simple capitaine peut être bien plus courageux et décisif que tous les jeunes aides de camp du général en chef. L’exaltation du jeune hussard Nicolas Rostov, puis sa confrontation à la réalité du champ de bataille est très bien rendue ainsi que son évolution vers un authentique troupier. J’ai trouvé cela plus réaliste que l’attitude d’un Fabrice del Dongo, peu marqué par son expérience à Waterloo. J’ai été surprise de la vénération presque amoureuse que les soldats vouent à leur jeune tsar. Tolstoï a vraiment un regard acéré sur les mécaniques inconscientes de la guerre, sur ce qui la rend possible.

On fait connaissance – entre beaucoup d’autres – du prince André Bolkonsky, froid et rigoureux, son père irascible qui vit loin de la cour et mène la vie dure à sa fille et terrifie sa belle-fille, mais aussi Pierre, le « bâtard » maladroit reconnu par son père et soudainement devenu un comte Bézoukhov très recherché, l’ambitieux prince Kouraguine et ses odieux enfants contrastant avec la charmante marmaille du comte et de la comtesse Rostov, telle la jeune et fraîche Natacha, ainsi que quantité de soldats, des plus hauts gradés aux plus simples troufions. On a ses sympathies et ses antipathies pour les uns et les autres, comme dans la vraie vie.

Guerre et Paix ne se raconte pas, et d’ailleurs je ne l’ai pas terminé. Mais ce n’est pas grave car Guerre et Paix, c’est un peu la « série » à la mode, le Games of Thrones des années 1850. Les « livres » qui composent l’oeuvre paraissaient au fur et à mesure et les gens se précipitaient dessus dès leur parution, au point que les stocks étaient vite épuisés. On peut donc l’arrêter et le reprendre un peu plus tard… Bénéfice de notre époque, notre ami Wikipédia offre un résumé de chaque livre, ce qui permet de se rafraîchir la mémoire si on le reprend au milieu… Pour l’instant je me suis arrêtée aux préparatifs de la bataille d’Austerlitz !

« La Guerre et la Paix » de Léon Tolstoï, Folio classique, tome 1, 1024 p.

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Laura Kasischke, Esprit d’hiver

Esprit-dhiver-de-Laura-KasischkeC’est l’histoire d’un réveil le matin de Noël, un de ces réveils lourds et flottants, de ceux qui surviennent après une soirée trop arrosée. Une idée fixe reste accrochée à l’esprit embrumé d’Holly, encore couchée aux côtés de son mari Eric : « Quelque chose les a suivis de Russie jusqu’ici ». La Russie, ils y sont allés il y a 13 ans, pour adopter leur fille Tatiana. Elle veut absolument noter cette idée qui éclot comme une révélation mais elle n’arrive pas à se dépêtrer de son sommeil. Puis Eric se réveille en sursaut, il doit aller chercher ses parents à l’aéroport. La famille et des amis vont arriver pour fêter Noël. Holly n’a plus beaucoup de temps pour s’habiller et préparer la dinde. Et voilà qu’un blizzard imprévu se lève, isolant tout et tous d’un épais mur blanc. Les invités se décommandent. Eric est bloqué. Un huis clos de plus en plus étrange s’instaure entre la mère et la fille, fait de confrontations et de réminiscences…

Voilà un livre qui m’a embarquée sans que je sache à nul moment où il voulait me mener : était-ce simplement un récit psychologique ? un conte surnaturel ? une histoire de terreur ? Rien pourtant n’est horrible dans cette histoire, si ce n’est ces détails un peu triviaux qui se conglomèrent pour créer une angoisse insidieuse : le sang de la dinde qui coule par terre, l’ombre d’Holly, les bizarreries de son I-phone, les objets qu’elle vendait autrefois dans un stand d’antiquités… Un flux de plus en plus glaçant m’enserrait chaque fois que la mère et la fille se retrouvaient ensemble. Des choses vécues, ayant laissé une forte impression, douloureuses souvent, sont mentionnées sous la forme de flash-backs et qui peu à peu tissent la trame du drame.

Mais malgré le poids d’une angoisse inhabituelle qui suinte des pages, on retrouve aussi cette tension mère-fille qui semble l’apanage du temps de l’adolescence de la seconde : ces énervements, ces incompréhensions, ces silences, cette inadéquation d’humeurs, m’ont rappelé bien des souvenirs 😉 De même, le sentiment de culpabilité qui agite Holly (a-t-elle bien agi envers sa fille ? est-elle une bonne mère ?) trouvera son écho chez beaucoup de mères. Et d’autant plus lorsqu’elles sont adoptantes.

Cela m’a d’ailleurs conduite à toute une réflexion sur le processus d’adoption, ses failles, le surinvestissement affectif des parents qui ne peuvent combler un manque chez l’enfant adopté, bref, la misère des enfants nés sans parents, et des couples qui n’arrivent pas à avoir d’enfants. Et pourtant, quelle plus belle preuve d’amour des parents peuvent apporter à leur enfant que ce long cheminement de son adoption ? Mais cet amour lui-même n’est pas sans défaut ; il peut être aveugle, ou possessif.

Finalement, même si cette plongée dans l’intime d’une femme m’a souvent mise mal à l’aise, je dois reconnaître que ce drôle de conte de Noël a réussi son tour de passe-passe avec moi. J’ai bel et bien été séduite par ce moment hors du temps, et prise de court par une fin complètement inattendue (même si des doutes commençaient lentement à m’assaillir, mais ils me menaient vers une mauvaise direction).

« Esprit d’hiver » de Laura Kasischke, Ed. Christian Bourgeois, 276 p.

Ajout du 19 janvier : Je fais participer ce billet à un autre challenge (décidément !) pris ce mois-ci : participer au Plan ORSEC 2016 pour PAL en danger ! Pour toute information sur ce challenge à l’intitulé un peu énigmatique, voir ce billet de présentation sur le blog de George. J’ai pris la résolution de lire un livre de ma PAL par mois, je devrais y arriver en couplant avec le challenge Myself.

photo libre plan orsec (2)

(Quand j’en aurais le temps, l’inspiration et l’envie, je m’interrogerai sur les ressorts de cette « challengite » aiguë qui me guette, maladie assez commune chez les blogueurs littéraires).

Olga Lóssky – La Révolution des cierges

Un titre saugrenu, dirions-nous au premier abord. Rien qui ne laisse présager de quoi il s’agit. Une fois les premières pages tournées, on commence lentement à comprendre. Après un « faux départ » (une vieille dame russe achète une magnifique icône de la Résurrection chez un antiquaire parisien), on se retrouve catapulté dans le temps et dans l’espace : Moscou, automne 1917.

Et là, la petite histoire, la petite musique d’Olga Lóssky se prépare à rejoindre la grande : la Révolution d’octobre, le renversement du gouvernement provisoire de Kerensky, la prise du pouvoir par les bolcheviques, et tous ces soldats qui rentrent d’une guerre conclue sans vraie paix.

Tous ces événements décisifs ne sont toutefois que bruits de fond, ils déchirent le récit et ne font irruption dans la vie des personnages que par à-coup. La trame de l’histoire, elle, s’esquisse au fur et à mesure que le moine Grégoire peint, ou plutôt écrit, son icône : en huit jours, symbolisant les sept jours de la Création et le jour de la Résurrection. Elle trouve son tragique épilogue quelques mois plus tard.

On entre petit à petit dans l’intimité des deux personnages principaux que rien ne lie, et pourtant étrangement semblables dans leurs désirs, leurs regrets et leur espérance : Grégoire, moine orthodoxe entre deux âges du monastère Saint-Andronic de Moscou, et Nadejda Ignatievna, mère de famille, épouse d’ouvrier, une très belle figure de femme.

Mais que viennent faire ici les cierges ? C’est bien là le nœud du problème. Ces tiges de cire inoffensives, universel support des prières humaines se consumant de fumée et de désirs vers le Ciel, sont en effet le point d’achoppement de l’histoire. Produits dans une fabrique appartenant aux moines, leur production est en berne car les ouvriers font grève pour réclamer une hausse de salaire. Ils accusent les moines de recéler de grasses provisions entre les murs de leur monastère et de les laisser mourir de faim en cette époque de graves restrictions. Gochka, le mari de Nadejda, est de ceux-là. Kostik, leur fils de 14 ans, aussi. Or loin de correspondre à la réalité, cette conviction vient de la propagande, distillée dans les soviets d’usine, qui fait des religieux des moines prospères se repaissant sur le dos des ouvriers. Pourtant les moines souffrent aussi des restrictions, mais ont fait le choix de garder tous les ouvriers en sacrifiant une part de leurs salaires. Peine perdue. Leur image souffre de siècles de compromission des responsables orthodoxes avec le pouvoir.

Inconscients de la tragédie qui se noue, Grégoire à l’intérieur de sa clôture, Nadejda chez elle, dans les files d’attentes des magasins ou aux offices des moines, poursuivent chacun leur destinée du mieux qu’ils le peuvent. Deux personnages en retrait des événements directs, dont les préoccupations principales sont autres, et qui seront happés, sans l’avoir vraiment anticipée, par la bourrasque de l’histoire.

Grégoire chemine : son icône, il l’a mûrement méditée. Ce sera une Résurrection, grand thème de l’art iconographique qui représente le Christ après sa mort, descendu aux enfers pour arracher de leurs tombeaux les « parents de l’humanité », Adam et Ève. Il chemine aussi dans ses souvenirs douloureux de jeunesse à l’origine de son entrée au monastère. C’est une personnalité sensible, avec des penchants narcissiques qu’il transcende par de grands élans d’imploration vers Dieu. Il attache beaucoup d’espoir dans la rénovation de l’Eglise orthodoxe russe qui prépare son concile en 1917.

Et Nadejda Ignatievna ? Si attachante qu’elle en devient presque l’idéal-type de la mère-courage. Fille de serfs affranchis, pratiquement illettrée, elle possède cette intelligence du cœur tellement fine qu’elle lui fait deviner l’arrivée imminente de son fils aîné Iourka, rentré de la guerre, alors que personne n’y croit. C’est le pivot de la famille autour duquel se réchauffent et se rassemblent, inconscients de ses sacrifices, son mari et ses cinq enfants. Elle semble loin des luttes ouvrières : sa lutte à elle, c’est la vie des siens. Son espérance jamais prise en défaut malgré les  coups durs et les regrets du passé, porte littéralement toute la famille. Elle attend beaucoup du « camarade Lénine » dont elle a épinglé la photo à côté de celle du Tsar et de l’icône familiale. Elle se rend tous les jours aux offices du soir des moines, son moment de répit, et se prend à rêver que l’espace vide de l’iconostase sera comblé par une Résurrection, symbole des lendemains meilleurs auxquels elle croit. Sa naïveté est à la mesure de sa grandeur.

Mais la tension extérieure monte…  

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Voici un roman qui possède un tel don d’observation de la nature humaine, associé à une bonne connaissance de l’histoire russe, qu’il possède un parfum de vérité, et pourquoi pas, oui, une âme. Une histoire qui ne s’arrête pas aux événements mais connaît une progression, à l’image de l’avancée de toute vie – grâce au fil d’or tracé par l’Icône entre les êtres humains, porte d’entrée vers la terre promise par Dieu.

Fille d’une lignée de théologiens et prêtres orthodoxes russes exilés, Olga Lossky met joliment à profit son riche héritage familial à travers ce deuxième livre publié après Requiem pour un clou, toujours aux éditions NRF.