L’été des quatre rois, de Camille Pascal

En lisant Miniaturiste, j’ai cru que le manque d’épaisseur de l’histoire tenait à son cadre temporel trop réduit. Eh bien j’ai ici l’exemple exactement contraire : ces quelques jours de L’été des quatre rois, en pleine canicule parisienne, m’ont paru aussi denses que des années et aussi vibratiles que des coups de canon dans un ciel bleu.

Mais dites-moi, ça vous parle, à vous, « l’été des quatre rois » ? (Pour mon concours, j’avais révisé l’année des quatre empereurs, mais pas cet été-là). Quand est-ce qu’en France, quatre rois se sont succédés sur le trône en moins de 15 jours ? Non, ce n’était pas dans une obscure période sous-mérovingienne de rois fainéants. C’était en 1830. Si, si, essayez de vous rappeler de vos cours d’histoire, souvent relégués en fin de programme de 4ème (et donc survolés) : la Révolution de Juillet, les Trois Glorieuses, Gavroche sur les barricades, la Liberté guidant le peuple… Ça y est, ça revient ?

M’enfin, me direz-vous, p’t’êt bien que notre prof nous avait parlé d’un vieux roi de la Restauration, Charles X (frère de Louis XVI !) qui se faisait saquer et remplacer par un roi moderne, dynamique, dans le sens de l’histoire (habile transition vers la lente démocratisation de notre beau pays la France et le cours d’éducation civique), Louis-Philippe quoi. Mais quand est-ce qu’il ou elle nous a parlé des deux autres rois qui sont censés avoir régné entre les deux ? Aurais-je loupé un épisode du cours en raison d’une passionnante conversation par petits papiers interposés sur les mérites comparés des garçons de 4ème B par rapport à ceux de la 4ème A avec ma voisine de table ? (Nooooon).

—> Si à la lecture de ces lignes alléchantes, votre curiosité s’ébroue telle un cocker rendu fou par un os en plastique, vous pourrez toujours la satisfaire en lisant le livre de Camille Pascal, tiens (Mais quel talent de pubarde) (Et quelle subtilité) (Vous ne savez pas ce que c’est que d’attendre un bébé et de dépasser son terme) (Alerte, ce blog respectable est en passe de se transformer en défouloir pour femme enceinte dépassée !!! 😵).

Bref, que ces apartés douteux ne vous dissuadent pas de lire cette chronique « comme si on y était » de la révolution de 1830, qui relate des choses passionnantes sur le changement de régime, plein de drame, de bouillonnement populaire, de pathétiques bouffonneries et de trahisons de salon.

Au moment de l’élévation, le roi se prosterna, priant à nouveau pour la France, pour ce frère martyrisé qui lui avait laissé une couronne tachée du sang de Saint Louis et pour son fils poignardé un soir de fête. Sa Majesté n’aimait pas à penser mais se plaisait à prier. Sur la recommandation de son directeur de conscience, il associa à ses prières sa pauvre femme morte depuis des lustres et dont il ne parvenait pas à se rappeler exactement son visage, tant il l’avait peu regardée de son vivant.

Comme dans un fil d’actualité, on suit l’action en direct, presque heure par heure, depuis le 25 juillet 1830, jour où le roi Charles X décida de commettre une sorte de coup d’Etat absolutiste, jusqu’à l’exil de la famille royale le 16 août vers l’Angleterre et l’avènement de la monarchie de Juillet qui offre un régime constitutionnel à l’anglaise. 

Grâce à une narration fluide, on se déplace entre les lieux névralgiques où s’est nouée l’Histoire en majuscule (et les petites histoires personnelles à l’ombre de la grande) : la cour de Saint-Cloud, le Palais-Royal, les ministères, les sièges des journaux, les rues et salons de Paris, ou le château des royaux cousins Orléans à Neuilly. Les acteurs principaux de ce drame d’opérette sont Charles X, le roi âgé qui n’a pas vu d’où venait le vent, son plus qu’ambigu cousin Louis-Philippe, les grands serviteurs de l’Etat. Mais il y en bien d’autres : l’opposition parlementaire ; le grand banquier Lafitte (qui ne se déplace qu’en pantoufles à cause de sa goutte) ; le petit et coriace Adolphe Thiers aux allures de Sancho Pança (qui ne sera plus pour moi juste le nom d’une avenue ou d’un lycée) ; cette « vieille poupée » de Lafayette (coucou le revoilà) ; le roué Talleyrand qui, lui, sait changer sa veste en fonction du vent qui tourne (mais dédie des heures à sa toilette chaque matin, révolution ou pas) ; Chateaubriand qui prend la pose pour la postérité (et la Récamier qui cherche à le faire redescendre sur terre)… J’ai adoré en particulier découvrir l’attachante comtesse de Boigne qui recevait le tout-Paris dans son salon, aussi bien les royalistes les plus légitimistes que les libéraux les plus maçonniques, et sans qui peut-être la monarchie de Juillet aurait peut-être avorté dans l’oeuf. 

« En rentrant chez elle, éreintée par cette journée folle qui l’avait vue tout à la fois sauver l’Europe d’une guerre continentale et Chateaubriand de ses propres démons, la comtesse de Boigne ne tenait plus debout, mais un petit sourire de triomphe ne la quittait pas. »

Mais il y a aussi et surtout le peuple parisien qui empile vieux matelas et pots de chambre pour en faire des barricades, met à sac Notre-Dame-de-Paris (tiens, salut Victor Hugo qui se promenait justement par là pour oublier l’accouchement de sa femme et trouver l’inspiration de son roman) et défile dans le Palais-Royal pour s’asseoir chacun à son tour sur le trône royal et se prendre un instant pour le souverain, comme dans un Disneyland du pouvoir. 

Dans le genre « écrivain absorbé par son oeuvre » pendant que tout s’agite autour de lui : « La bêtise du peuple le désespérait. Ce n’était pas demain la veille que l’on verrait la république régner. Stendhal referma sa fenêtre violemment, alluma une chandelle, attendit impatiemment que la cire chauffe, en recueillit quelques gouttes, se brûla les doigts puis les malaxa un long moment pour en faire des boulettes qu’il se glissa ensuite dans les oreilles. Un grand silence s’installa aussitôt… »

Si j’étais politicienne, mémorialiste ou chroniqueuse dans un grand hebdo national (en fait, c’est un peu la fonction de Camille Pascal dans le civil), je dirais que ce roman vrai de la Révolution de Juillet est aussi le parfait manuel de tout ce qu’il ne faut pas faire en politique, genre s’aveugler sur la colère populaire qui couve et penser qu’envoyer les CRS, heu la Garde, va suffire à résoudre les problèmes (allo Manu). Il est aussi l’illustration du principe qu’à la fin, quand les souris ont bien dansé, la loi du plus fort est toujours la meilleure.

Alors certes, au bout d’un moment, l’accumulation du récit événementiel peut sembler un peu too much, surtout quand on sent que l’affaire est pliée, et que Charles X se retient inutilement à de vieilles chimères (allez, lâche le morceau à la fin) (cocker emperruqué, va) (roooh, le manque de respect, va-z-y la prof, ho !…). Mais l’auteur se tire bien de l’exercice délicat de romancer avec exactitude un épisode historique, dans un genre qui sent un peu son « historien de droite » (mais c’est beaucoup mieux que Max Gallo), avec panache, humour et sympathie pour tous ses personnages, de quelques bords soient-ils. Et un style magnifique.

« L’été des quatre rois » de Camille Pascal, Plon, 2018, 662 p.

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Bonne année 2019 !

Au seuil de cette nouvelle année, je vous souhaite à tous, ô lecteurs réguliers ou de passage, beaucoup de bonheur et de bons livres au cours des 365 prochains jours, la poursuite de l’exploration amoureuse de la vie, et de la littérature qui en est la sève.

Je me suis appuyée à la beauté du Monde 
Et j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains
(Anna de Noailles, Le coeur innombrable, 1901)

J’ai eu, je l’avoue, du mal à revenir au blog après la période de Noël. Manque de temps et de motivation, une vie de famille prenante, des préparatifs en série pour l’arrivée de bébé (mon baigneur devrait pointer le bout de son nez d’ici une semaine, c’est vous dire) – d’où la fatigue et des billets qui s’accumulent… A cela s’ajoute WordPress, qui a eu le mauvais goût de changer de fond en comble son éditeur de texte, et voilà-t-y pas que je n’arrive même plus à justifier mes paragraphes, bououououh !!! Bref, tous les ingrédients d’une bonne panne de blog.

Mais impossible de décrocher complètement, rien à faire, je suis une camée du blog : la pensée de l’alimenter et d’aller visiter celui des copinautes revenait me titiller de loin en loin, pour me rappeler à mes devoirs. Je m’y remets donc en douceur, par l’inventaire à la Prévert de mes lectures de l’année.

En 2018, j’ai donc lu, entre autres :

  • les deux derniers tomes d’un cycle napolitain à la réputation mondiale, plein de passion féminine et de réflexion post-moderne : Celle qui fuit et celle qui reste et L’enfant perdue.
  • des classiques, pour mon plus grand plaisir, dont quelques honnêtes pavés : A l’ombre des jeunes filles en fleur (trop hâte d’entamer Le côté de Guermantes = véridique = je crois que je vais rompre mon voeu et l’acheter sans plus tarder sur internet – pas envie de traîner mon gros ventre jusqu’au centre de Lausanne – pour le lire ces prochaines semaines, quand j’aurai un petit « têteur » – j’ai pas dit « têtard » – collé au sein toute la journée) – Mrs DallowayAurélienNotre-Dame de Paris.
  • des écrivaines nord-américaines, nouvellistes ou romancières, pour ne rien changer d’une tendance empruntée depuis quelques années : Flannery O’Connor, Louise Erdrich, Laura Kasischke, Siri Hustvedt (déception), Alice Munro (coup de coeur). Et UN écrivain américain bien connu : Paul Auster.
  • deux romancières à l’univers atypique et bien particulier : Claudie Gallay et Yôko Ogawa.
  • des coups de coeur qui ont fait mon bonheur : Une ardente patienceEn toute impunitéLes oiseaux morts de l’Amérique.
  • quelques titres des rentrées littéraires de l’année (même si je suis à des années-lumières de certains gros lecteurs sur ce chapitre) – dont un pas encore chroniqué : Le Lambeau (LE livre de l’année j’ai l’impression) – Chien-LoupL’été des quatre rois (sans oublier le Christian Garcin sus-cité).
  • … et trop peu de latinos (j’y reviendrai), dont un coup de coeur tout de même et deux non chroniqués : l’opus d’Antonio Skarmeta, Embrouille et Budapest de Chico Buarque, et enfin Artifices de Jorge Luis Borges, deuxième partie de Fictions.

En 2019, j’ai envie de lire :

  • La suite de L’amie prodigieuse, quand on a fini de lire les quatre tomes : Frantumaglia d’Elena Ferrante, qui sort cet hiver.
  • des classiques, encore : Balzac, Sand, Flaubert, Dumas, Maupassant, Colette, Aragon, et bien-sûr Proust se bousculent au portillon côté français – Jane Austen, Emily Brontë, Dickens, Elizabeth Von Arnim, E.M. Forster, Katherine Mansfield, et toujours Virginia Woolf côté anglais – Henry James côté américain (avec une envie de découvrir Edith Wharton et Carson McCullers).
  • des écrivaines nord-américaines pour continuer dans la même veine : Joyce Carol Oates, Joyce Maynard et Siri Hustvedt (je ne veux pas rester sur une déception) sont ma PAL, Louise Erdrich dans mes envies. Et UN écrivain américain dont on a beaucoup parlé cette année : L’arbre-monde de Richard Powers.
  • des écrivaines japonaises : j’ai en stock Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka et Ito Ogawa est prévue au blogoclub du 1er mars. Et UN écrivain japonais bien connu, Mishima.
  • des écrivaines atypiques à l’univers particulier, comme Jacqueline Harpman.
  • des livres de la rentrée littéraire 2018, dont Arcadie d’Emmanuelle Bayamack-Tam, La beauté des jours de Claudie Gallay (on me dit dans l’oreillette qu’il date de 2017, oups), Au loin d’herman Diaz, Trois fois la fin du monde de Sophie Divry, L’invention de la nature d’Andrea Wulf, et L’arbre-monde donc (je renvoie aux billets de blogonautes qui m’ont fait envie).
  • André Dhôtel, cet écrivain méconnu que j’appréciais tant il y a quelques années. J’ai bien envie de m’offrir La route inconnue réédité chez La Clé à molette, et D’un monde inconnu, chez Fata Morgana (beaucoup d’inconnu pour cet auteur méconnu, ça tombe bien).
  • des essais, comme Composition française et L’autre George de Mona Ozouf ou Le dialogue de François Cheng.
  • des auteurs qui me sortent de ma zone de confort : Michel Tremblay, Eric Chevillard, Franz Kafka, voire… Montaigne.
  • des livres de la rentrée de janvier 2019 que je lirai probablement l’année prochaine en fait (ou bien jamais) : Une femme regarde les hommes regarder les femmes de Siri Hustvedt (qui réunit plusieurs critères d’envie de ce début d’année : essai, rentrée littéraire, mon amie Siri) – Théorie de la bulle carrée de Sébastien Lapaque (tout simplement parce que j’avais bien aimé un de ses polars, et que j’ai déjà croisé l’auteur au comptoir d’un bistrot de mon ancienne ville de résidence, qui est aussi la sienne, sauf que je ne me rappelais plus de son nom, juste de son prénom, ce qui causa mon grand désarroi au moment de l’aborder et força mon cher et tendre à lui adresser la parole ainsi : « Vous êtes écrivain, Monsieur ? » suivi de « Quel est votre nom ? ») – Bacchantes de Céline Minard (pour rester dans le vin, à défaut de le boire dans mon état actuel, et dans le thème des femmes puissantes) – mais aussi Chacun son tour de Gaspard-Marie Janvier (le bon patronyme pour un mois qui s’avère crucial à mon échelle de mère poule, et une réflexion sur la mort pour moi qui vais être confrontée au début de la vie) – Le voyage du canapé-lit de Pierre Jourde (encore un auteur que je me promets de découvrir depuis longtemps) – La transparence du temps de Leonardo Padura (c’est un latino et on m’en a dit du bien).

J’ai bien conscience que tous ces projets de lecture sont pour la plupart des plans sur la comète, et que mes lectures emprunteront peut-être le cours d’autres nébuleuses*.

Je traverse la distance transparente, et c’est le temps même qui marche ainsi dans ce jardin, comme il marche plus haut de toit en toit, d’étoile en étoile, c’est la nuit même qui passe. Je fais ces quelques pas avant de remonter, là où je ne sais plus ce qui m’attend…
(Philippe Jacottet, A la lumière d’hiver, 1977)

Et enfin, osons aborder la question qui tue : quid du challenge latino ? Force est de constater que, à part une contribution remarquée de Maryline au mois d’avril (4 livres lus, elle crève le plafond et la catégorie Copacabana, dont L’ancêtre de Juan José Saer que je pourrais aisément placer à la tête de ma liste d’envies) – et la contribution fidèle de Lili avec notamment la première BD inscrite au challenge (Le serpent d’eau de Tony Sandoval), ce challenge n’a pas brillé par son dynamisme cette année… et en premier lieu, chez moi qui en suis l’initiatrice et l’animatrice. Je m’interroge sur mon manque d’entrain. Ma principale excuse, c’est que je ne supporte plus de lire les livres hispanophones en version traduite (je suis snob, que voulez-vous), et qu’il est assez difficile de trouver les versions originales dans les rayons des librairies et bibliothèques à ma disposition. Mais cette explication n’est pas le fond du fond, vu qu’il me serait loisible de les faire commander. Je crois que mon éloignement (temporaire je l’espère) de ce continent littéraire est aussi en partie dû à l’arrêt de ma thèse de doctorat sur l’histoire du Mexique, décidée cette année après moult douloureuses cogitations.

J’ai donc longuement hésité à relancer ce Challenge Latino (dont je vous invite à aller voir la liste des participations des deux dernières années) avant d’opter pour le statu quo : autant le laisser ouvert et voir venir. Mais cela dépend aussi de vous, chers lecteurs et copinautes, que vous ayez un blog ou non. Vos marques d’intérêt, en commentaire, seraient grandement appréciées pour me motiver moi aussi à me remettre à la littérature latino-américaine et à animer ce challenge. Êtes-vous partants pour embarquer dans un voyage en motocyclette littéraire ?? Ci-joint, des idées de titres latinos empruntés à Babelio pour vous donner des idées !!

*A special tribute to the Chanson du mal-aimé, oh yeah.

Chien-loup, de Serge Joncour

9782081421110Juillet 1914. Jamais de tels cris n’étaient descendus depuis les collines. Jamais on n’avait entendu beugler comme ça. Vers minuit, au village, les premiers hurlements résonnèrent depuis les hauteurs, des hurlements lointains, qui à l’évidence se rapprochaient. Les anciens eux-mêmes ne déchiffrèrent pas tout de suite ce hourvari, à croire que les bois d’en haut étaient le siège d’un furieux sabbat, une rixe barbare dont tous les acteurs seraient venus vers eux.

(Incipit)

Été 1914 – été 2017.

Un siècle sépare ces deux époques et pourtant, à Orcières dans le Lot-et-Garonne, le temps semble s’être arrêté. Quand Lise et Franck parviennent au gîte qu’ils ont loué, niché au sommet d’un mont presque infranchissable, ils se retrouvent face à la nature la plus sauvage qui soit : pas de voisin, pas de réseau, une vieille maison de pierres inhabitée depuis longtemps et un silence « cosmogonique » que viennent seulement troubler des bruits d’animaux la nuit. Tout de suite un étrange chien-loup semble les adopter. Au village de Limogne, on est plutôt réticents de les savoir à Orcières. Et pour cause, ce mont est réputé porter malheur. Pendant la guerre de 14, un dompteur allemand et ses huit fauves ont créché là-haut, du temps où le village d’Orcières-le-bas existait encore…

Alternant la narration entre les deux époques, Serge Joncour recrée un univers sensoriel livré aux pulsions les plus primitives : feulements des lions et des tigres, odeurs musquées, flamboiement de la végétation livrée à elle-même, instincts de chasse avivés, peurs ancestrales, désirs vitaux, complicité entre l’homme et l’animal… Dans le causse, tout y passe.

Les chapitres consacrés au temps de la guerre vécu par les femmes, les vieux et les enfants au village (et par les animaux !) sont des pépites d’histoire culturelle, par le bas, le biais, voire le non-humain. L’auteur se saisit merveilleusement de ce courant actuel qui cherche à faire l’histoire des corps, de tous les corps : les millions de corps de soldats malmenés dans les tranchées et exposés à la présence incessante de la mort sont mis en miroir avec les corps épuisés des femmes qui doivent se charger du travail des hommes et de perpétuer la vie à bout de bras. Quant aux corps animaux en tout genre, on voit combien ils sont étrangers aux calculs humains dans leurs instincts (y compris carnassiers) mais pourtant pris dans les rets de la guerre, ou des appétits humains : bétail livré au feu du champ de bataille, vieilles carnes, boeufs voire éléphants que l’on utilise pour le labour, tendres brebis que l’on dissimule dans l’estive pour les soustraire aux gendarmes, loups que l’on craint toujours au début du 20e siècle… Et ces corps puissants de fauves dont la menace comme l’attrait magnétique planent sur Orcières et viennent troubler le corps réprimé de la veuve de guerre… Où l’on voit que, quoi qu’on y fasse, le lien homme-animal est très profondément ancré.

« Du jour au lendemain, les hommes basculèrent dans la barbarie et la fureur, et la mort, ce microbe peu subtil qui enjambe allègrement la barrière des espèces, faucha en quatre ans de guerre des générations d’hommes en même temps que des millions de chevaux, de boeufs et de mules, tout autant que des chiens, des pigeons et des ânes, sans compter tous les gibiers coincés dans la démence des feux, toute la faune sauvage surprise par les bombardements, les légions de proies immolées sans même avoir eu l’honneur d’être chassées, aussi bien des chevreuils que des renards, des lièvres anéantis dans les territoires incendiés, alors que les autres se faisaient braconner par des ombres qui cherchaient de quoi manger. »

Ce contexte archaïque de la guerre contraste avec la narration de 2017, bien évidemment, et vient apporter un suspense légèrement inquiétant sur l’issue des vacances de Lise et Franck, ce couple de quinquagénaires parisiens bien de leur époque. On rit de la scène d’arrivée au gîte, où un Franck en panique quadrille le mont malgré les broussailles qui le lacèrent, à la recherche d’une connexion réseau pour son smartphone. Lise est pour sa part enchantée de l’absence totale de civilisation car elle veut retrouver l’état de Nature. Eh oui, au début du 21e siècle, on n’a plus peur du loup mais des ondes, des OGM et des ogres que sont Netflix et Amazon pour un petit producteur de cinéma comme Franck. L’auteur a le chic pour épingler nos manies, nos réflexes et nos gestes bien modernes. Ceci étant, les instincts ataviques reprennent le dessus au fil des jours passés à Orcières… Saviez-vous que les chevreuils aboient un peu comme des chiens ? Chassera bien qui chassera le dernier !

« Sans plus le moindre sang-froid il se mit à marcher de long en large pour essayer d’attraper du réseau quelque part, il tenait le téléphone tendu devant lui, comme une télécommande pour rallumer le monde. »

Je savais déjà combien la prose de Joncour était goûtue et son personnage principal masculin d’emblée sympathique ; et combien cela s’harmonisait avec son propos qui tourne autour du surgissement d’un désir super-vital au coeur de notre monde über-virtuel. On touche là à une façon d’écrire qui fait attention à la prosodie, à la cadence de son mouvement, et c’est aussi savoureux à lire que d’imaginer des galets roulant sans fin dans du velours. Mais son précédent roman, Repose-toi sur moi, m’avait un peu perdue dans les méandres de son intrigue apprêtée. Ici cette histoire tenue et tenace d’un coin maudit du Lot m’a davantage captivée, ainsi que la correspondance entre deux époques, et le décalage du point de vue en direction d’un monde à la lisière de la sauvagerie. Mais la véritable sauvagerie, est-elle animale ou humaine ? Telle est la question qui traverse tout le livre. En tout cas, aucun personnage (humain s’entend) n’est vraiment inoubliable, tous semblant finalement superficiels au regard de l’intensité minérale, végétale et animale de l’endroit.

Je n’avais vu passer ce roman de la rentrée littéraire, ni sur les blogs, ni sur les étals des libraires. C’est finalement ma petite bibliothèque de village dont je me ris si souvent qui me l’a mis sous les yeux et je l’en remercie. Joncour est décidément un auteur à guetter, mais qui me surprend à chaque fois.

Et vous, l’avez-vous lu ?

« Chien-loup » de Serge Joncour, Flammarion, 2018, 476 p.