Un été sans les hommes, de Siri Hustvedt

Comme un bon verre de vin jeté derrière la cravate, le bonheur de se découvrir des affinités avec un auteur ensoleille nos pensées et gonfle nos veines d’un sang nouveau. Notre monde chaotique retrouve un peu de sa queue et de sa tête. L’auteur met des mots sur nos ressentis indicibles et les actions incompréhensibles de nos congénères trouvent leur place dans la grande mécanique universelle. Tout cela par le truchement de personnages en apparence très éloignés de nous. C’est là le miracle (roulements de tambour) de la littérature.

Le caractère éphémère du sentiment humain est proprement risible. Les fluctuations de mes humeurs dans le courant d’une seule soirée me donnèrent l’impression d’avoir un caractère en chewing-gum(P. 77)

Par cette péroraison, je l’espère, pas trop éléphantine, vous aurez compris que j’ai eu le coup de cœur pour « Un été sans les hommes » de Siri Hustvedt. J’ai suivi sans barguigner cette femme de 50 ans quittée de la plus hypocrite des façons par un mari qui souhaite faire une « pause » dans sa vie conjugale trois fois décennale. Mais comme il ne s’agit pas de n’importe quelle femme (c’est une poétesse) (sic), ni de n’importe quel mari d’ailleurs (c’est un neurobiologiste), on évite le pathos habituel sur ce genre de sujet. Le pire est déjà passé (une bouffée délirante soldée par une semaine en séjour psychiatrique) et Mia, la narratrice, décide de quitter Brooklyn pour passer l’été dans son Minnesota natal. Contrairement aux apparences, ce n’est pas un enterrement de première classe dans un trou paumé du midwest américain. Sa vie retrouve un contenu grâce aux femmes qu’elle va y fréquenter, qui toutes lui présentent des miroirs d’elle-même, de son passé et de son avenir : du cercle d’amies octogé-nonagé-centenaires de sa mère, aux sept adolescentes à qui elle donne des cours de poésie, en passant par sa jeune voisine, mère de deux enfants en bas âge et délaissée par un mari instable. Sans les hommes donc, le roman respecte son intitulé programmatique, à la notable exception de Simon, le nourrisson.

De la phénoménologie du coucher de petit enfant (ô combien je m’identifie ! ) : Pendant ce temps, Lola menait une campagne parallèle avec son petit moulin à paroles déluré de même pas quatre ans, Flora, qui lambinait, faisait le singe et négociait son parcours vers ce que Sir Thomas Browne a un jour appelé « le frère de la Mort ». Vaillamment, oh, comme elle combattait vaillamment la perte de conscience en recourant à toutes les ruses possibles : histoires pour s’endormir, verres d’eau et juste encore une chanson, jusqu’à ce que, épuisée elle aussi par les rigueurs de la bataille, elle s’abandonne, l’articulation d’un index recourbé dans la bouche… (p. 76).

L’humour de la femme délaissée devrait compter au rang du patrimoine culturel, au même titre que l’humour anglais ou l’humour juif. Il est à la fois spécialement corrosif, subtilement désenchanté et pourtant toujours très tendre. Mia ne déclare pas la guerre aux hommes, loin de là ; elle s’analyse, ainsi que son couple failli, avec la distance amusée d’un entomologiste qui étudierait la sexualité des gendarmes (les insectes, pas les gardiens de la paix). Les aléas de ses compagnes de 13 à 102 ans lui permettent de dresser un portrait à vif de la condition féminine aujourd’hui. De la furtivité du harcèlement entre filles à l’occultation de leurs désirs profonds, les femmes sont elles condamnées à se détourner sans cesse de leur être ? À vivre pour et par les autres ? Les affres sentimentaux des ‘jeunes » viennent se superposer aux trajectoires conjugales des « anciennes », en un palimpseste sans cesse réécrit que ne renierait pas Jane Austen, qui fait ici plusieurs apparitions pour notre plus grand bonheur (d’autant que c’est dans le cadre d’un club de lecture du troisième âge).

Et qui d’entre nous reprocherait à Jane Austen ses dénouements heureux ou affirmerait que Cary Grant et Irene Dunne ne devraient pas se réconcilier à la fin de Cette sacrée vérité ? Il y a des comédies et il y a des tragédies, pas vrai ? Et elles se ressemblent plus souvent qu’elles ne sont différentes, un peu comme les hommes et les femmes, si vous voulez mon avis. Une comédie, c’est quand on arrête l’histoire exactement au bon moment. (P. 214)

Pourtant l’auteur ne tombe pas dans la fatalité. Elle intercale de manière amusante (je suis fan du procédé) des appartés sur différentes théories neuro-cognitives cherchant à expliquer, sans succès définitif, les raisons des écarts entre femmes et hommes. L’élan vital et créateur de Mia jaillit également à travers ses poèmes qui parsèment le livre en compagnie de poèmes écrits par des poètes « réels », qui investissent ainsi clandestinement le champ de la prose (une solution à la désaffection pour la forme poétique dans le public des lecteurs ?).

Un passage qui parlera sans doute à beaucoup de blogueuses littéraires : Le club de lecture, c’est très important. Il en pousse partout, comme des champignons, et c’est une forme culturelle presque entièrement dominée par des femmes. En réalité, la lecture de fiction est souvent considérée comme une activité féminine, de nos jours. Beaucoup de femmes lisent de la fiction. La plupart des hommes, non. Les femmes lisent des fictions écrites par des femmes et par des hommes. La plupart des hommes, non. Si un homme ouvre un roman, il aime avoir sur la couverture un nom masculin ; cela a quelque chose de rassurant. On ne sait jamais ce qui pourrait arriver à cet appareil génital externe si l’on s’immergeait dans des faits et gestes imaginaires concoctés par quelqu’un qui a le sien à l’intérieur. (p. 175). Messieurs, faites-la mentir !

Pour tout dire, je suis tombée sous le charme de cette écriture faussement désinvolte qui rit d’elle-même, s’arrête un moment pour adresser un message d’affection au lecteur, se répond d’un paragraphe à l’autre et se demande comment elle va faire pour parler d’événements distincts mais néanmoins simultanés. Ce côté théorie littéraire en action m’enchante, tout comme les autres genres littéraires qui d’habitude courent parallèles au genre romanesque (la neurologie, la psychologie, la philosophie, la linguistique et même le dessin) mais sont ici fondus allègrement dans l’histoire racontée. Cela me rejoint plus que 100 traités savants car les personnages et les situations croqués avec la jovialité du désespoir insuflent un courant de vie dans nos interrogations existentielles.

Mia, dans mes bras, vieille amie.

Siri, dans mon panthéon, chère écrivain.

Le temps nous embrouille, vous ne trouvez pas ? Les physiciens savent jouer avec mais, en ce qui nous concerne, il faut nous accommoder d’un présent fugace qui devient un passé incertain et, si confus que puisse être ce passé dans nos têtes, nous avançons toujours inexorablement vers une fin. En esprit, cependant, tant que nous sommes vivants et que nos cerveaux peuvent encore établir des connexions, il nous est possible de sauter de l’âge adulte, puis en sens inverse, et de dérober, dans l’époque de notre choix, un petit morceau savoureux ici, un autre plus amer là. Rien ne peut jamais redevenir comme avant, mais uniquement comme une réincarnation ultérieure. Ce qui était autrefois l’avenir est maintenant le passé, mais le passé revient au présent à l’état de souvenir, il est ici et maintenant dans le temps de l’écriture. (P. 211).

« Un été sans les hommes » de siri Hustvedt, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 2011, 216 p.

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Sauveur & Fils saison 1

Résultat de recherche d'images pour "sauveur et fils saison 1"Marie-Aude Murail faisait partie des auteurs chouchous de mes récrés passées au CDI, mais depuis mes 14 ans j’avais cessé de la lire (depuis que la cour de récré avait des attraits plus puissants que les livres du CDI). Jusqu’à ce que je vois fleurir sur les blogs des billets élogieux sur cette nouvelle série « Sauveur & Fils ». Moi qui ne lis jamais de littérature jeunesse, j’ai été piquée par la curiosité (une drôle de bébête celle-là, veuillez m’en croire) ! D’ailleurs, ce phénomène de la littérature jeunesse qui est lue par des « vieux », fait plus que m’intriguer. Aurait-on besoin de fuir le monde des adultes ? Mais ce roman-ci ne fuit pas la réalité, il la nimbe juste d’une aura d’humour et de tendresse.

Quézaco ? Sauveur, c’est le prénom de Sauveur Saint-Yves, un psychologue d’Orléans originaire de la Martinique, et père veuf d’un petit Lazare de 8 ans. Côté rue, les patients entrent par la porte principale dans la maison de Sauveur qui y a installé son cabinet. En consultation, fidèle à son prénom, il tente d’apporter des solutions aux problèmes rencontrés par les jeunes Margaux, Ella, Cyrille, Marion, Lucile, Gabin et leurs parents désemparés, pratiquement tous séparés. Côté jardin, il y a la porte de la véranda où rentre Lazare après l’école et qui se retrouve bien souvent seul pour faire ses devoirs (d’où l’arrivée du hamster qui orne la page de couverture). Entre ces deux mondes, il y a une porte vitrée qui ferme mal et qui permet à Lazare d’écouter les consultations de son père. Et comme le dit très bien la 4e de couverture, « à toujours s’occuper des problèmes des autres, Sauveur oublie le sien [de problème mais aussi de fils, ai-je envie d’ajouter]. Pourquoi ne peut-il parler à son fils de sa maman morte dans un accident ? Pourquoi ne lui a-t-il jamais montré la photo de son mariage ? »

Alors voilà, je l’ai lu d’une traite ce roman. C’est vrai que j’ai été tout de suite embarquée, comme le jeune Lazare, dans la vie de ces patients en mal-être, émue de leurs galères comme de leurs victoires, amusée par l’humour affleurant sans cesse, notamment chez Sauveur pour qui le coup de cœur est immédiat. Pensez donc : grand, baraqué, une voix de velours, un flegme à toute épreuve, une ou deux pincées de mystère… je suis totalement acquise à sa cause, comme les mères de famille du roman 😉

La virtuosité de M.-A. Murail, que je retrouve bien là, c’est de capter aussi bien les naïvetés d’une classe de CE2 et de leur maîtresse de bonne volonté, que les difficultés des adolescents d’aujourd’hui, confrontés aux trop grandes attentes de leurs parents, à la pression de la mode et du regard de leurs pairs, aux pulsions autodestructrices, à l’attraction des écrans… Murail fait un sans-faute, sans aucune balourdise d’adulte-essayant-de-faire-djeune, mais sans escamoter les problèmes de fond. Tout est finement mis en scène, jusqu’à l’impact de certains événements récents sur la psyché de certains (l’histoire commençant le 19 janvier 2015…). Une telle acuité du regard, une telle prise avec la société telle qu’elle est (dont elle reprend les codes, y compris dans sa structure narrative qui rappelle celle des séries, avec des épisodes calqués sur les semaines du calendrier) est vraiment époustouflante.

Les dialogues sont ciselés comme toujours chez cette romancière, voltigeant entre ses personnages pour qui elle nourrit une affection amusée. Les consultations psychologiques de Sauveur – le psy qu’on rêve tous d’avoir – peuvent servir d’exutoire, je pense, à certains lecteurs. Les messages didactiques à caractère « sociétal » incarnés par certains personnages ne gâchent pas pour autant le pur plaisir de la narration. J’ai regretté simplement l’absence totale de parents unis et rassurants dans cette histoire, mais peut-être que les problèmes de leurs enfants auraient eu moins d’impact sur le lecteur ? Je me pose néanmoins la question de la représentation très fragilisée que l’auteur fait des parents d’aujourd’hui et qu’elle évoque dans une interview ici.

Le racisme est également évoqué par touches de façon sous-jacente, Sauveur étant noir et son fils métis. Murail ne juge pas et se contente de montrer la force de certains préjugés ancrés dans les mentalités depuis des générations. C’est encore une belle trouvaille narrative, ce psy martiniquais en butte au racisme non-dit en métropole et aux moqueries de ses compatriotes martiniquais qui le taxent de « Bounty » et de « négropolitain » : elle permet d’humaniser son personnage, évitant l’écueil du psy trop lisse. Elle dramatise également l’histoire, apportant la dose de tragédie qui fait le fond de sauce des bons récits. Le voyage de « Sauveur & Fils » à la Martinique en forme de « retour au pays natal » (spéciale dédicace Aimé Césaire) est un point d’orgue : les descriptions y sont saisissantes de naturel, entre couchers de soleil carmins, « ravets » qui cavalent sous des lits coiffés de moustiquaires, et « garden-parties » familiales à Fort-de-France. Je m’y suis crue et ai instantanément rangé un nouveau projet dans mon agenda mental : me rendre aux Antilles !

Malgré des dénouements parfois un peu faciles (le roman est quand même avant tout destiné aux ados), j’avoue m’être laissée totalement séduire par l’histoire, et je signe pour la saison 2 , les yeux fermés comme une enfant 😉

« Sauveur & Fils saison 1 » de Marie-Aude Murail, L’école des loisirs, 2016, 329 p.

Les avis enthousiastes de Jérôme, George, Saxaoul