Carlos Fuentes, L’oranger

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Un conquistador qui ne veut pas conquérir le Mexique – un conquistador qui a eu deux fils, tous les deux nommés Martin, l’un né d’une Indienne, l’autre d’une Espagnole – un général romain (Scipion l’Africain pour ne pas le nommer) qui veut conquérir les Espagnols pour « civiliser ces barbares » – un acteur hollywoodien qui se rend à Acapulco pour noyer son désespoir – un marin génois qui prend pied sur une terre inconnue… Toutes les époques se bousculent allègrement dans ce recueil de nouvelles du grand écrivain mexicain Carlos Fuentes pour mieux souligner ce qu’elles ont en commun : la présence d’un oranger qui traîne quelque part, symbole des origines, des perpétuels recommencements et du retour aux sources.

Carlos Fuentes aime jouer avec la langue : non seulement il l’emploie avec truculence, mais il montre aussi sa grande importance dans la construction de la nation mexicaine. De doña Marina, dite la Malinche, l’Indienne qui livra au conquistador Hernan Cortés ses dons de traductrice et son corps pour qu’il puisse écrire le roman de la nouvelle nation en train de se faire (on considère que de leur union naquit le premier Mexicain de l’histoire) – à la pratique de l’albur, cette forme de calembours à double sens typique du Mexique, qui sert plus à cacher qu’à communiquer (hello Octavio Paz) et est employée comme un langage codé et une joute verbale, un espace de liberté et un moyen compensatoire que les dominés retournent contre les dominants (classes populaires vs. riches, « tiers-monde » vs. « gringos », femmes vs. hommes) et contre eux-mêmes : la nation mexicaine s’invente, justifie son existence ou au contraire s’humilie grâce à une trame complexe de discours, de mythes et de mots-clés. Maîtriser la langue, c’est la clé du pouvoir.

Dans ces nouvelles on croise l’utopie à la Rouge Brésil de Rufin, voire même l’uchronie (et si les choses s’étaient passées dans l’autre sens…) – les morts nous parlent depuis l’outre-tombe pour nous délivrer leurs leçons de vie, à la mode baroque – le péché des origines de la nouvelle Ève mexicaine (doña Marina) pèse sur tous ses descendants – la mer, immense et insondable, receleuse de trésors et d’illusions perdus, pont entre les cultures, est très présente – et entre le Mexique et les Etats-Unis se joue tout le drame des « deux Amériques » antagonistes, l’une craignant toujours d’être phagocytée par l’autre – mais les jeux restent ouverts et les issues nous surprennent toujours.

Ma nouvelle préférée est celle qui ouvre le recueil : « Les deux rives » commence par la fin supposée de l’histoire pour revenir vers le début, puis dériver vers une issue complètement inattendue. Une nouvelle longue qui nous tient en haleine sur les intentions du narrateur et nous force à réfléchir sur le caractère non inéluctable de la conquête de l’Amérique. J’ai beaucoup aimé croiser à plusieurs reprises le personnage de doña Marina, complexe et attachant par sa voracité à vouloir assimiler la langue et la culture de l’Autre, terrorisée par la cavalcade des chevaux, ces animaux inconnus des Indiens, dédaignée enfin par Cortés.

Monteczuma, Malinche, Cortés 1521, Tenochtitlán, por Diego Rivera:
L’empereur Moctezuma, la Malinche et Cortés (Diego Rivera)

Ce recueil est un excellent moyen de découvrir Carlos Fuentes, que je préfère en nouvelliste qu’en romancier. Avec des références tant à Cicéron qu’à Yeats, Pasolini ou aux premiers chroniqueurs de la conquête, on sent que l’écrivain a mûri une longue quête sur les racines collectives de son peuple, tout en l’ouvrant sur l’universel.

Wodka en parle très bien ici, mais attention, il (ou elle) spoile !

Edition française : Carlos Fuentes, L’oranger, trad. par Céline Zins, Gallimard, Du monde entier, 1995, 238 p. réédité en Folio.

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3e participation au Challenge Latino

Marlen Haushofer, Le mur invisible

J’écris ce billet d’après mes impressions post-lectures, car j’ai dû rendre ce livre il y a une semaine à la bibliothèque. Encore une fois c’est Mior qui m’a mis l’eau à la bouche (elle s’y entend !).

C’est l’histoire d’une femme entre deux âges qui se rend à la maison de campagne d’un couple de ses amis. Laissée seule le premier soir, elle se rend compte qu’elle est toujours seule le lendemain. En cherchant à se rendre au village pour comprendre pourquoi ses amis ne sont pas rentrés de la nuit, elle se heurte à un mur invisible et infranchissable… Prisonnière ! Elle se rend vite compte qu’elle a survécu à une catastrophe inconnue, car les gens qu’elle aperçoit de l’autre côté sont figés dans leur dernière posture. Ses seuls compagnons vont se révéler être un chien, un chat, une vache… et la solitude. Sur elle seule incombe désormais la survie de cette micro-communauté mono-humaine habitant à l’intérieur de l’espace délimité par le fameux « mur invisible » !

La métaphore du « plafond de verre » vient tout juste de me frapper à l’instant où j’écris ces lignes, car ce roman, écrit dans les années 1960 par une mère de famille autrichienne a souvent été considéré comme un récit féministe. En effet, la narratrice (sans nom) qui tient son journal compare souvent sa vie d’avant le mur à celle d’après, et « l’enfermement » qu’elle décrit n’est pas toujours celui que l’on croit. Et puis c’est le roman d’une « prise en main » : obligée de subvenir à ses besoins et à ceux de ses animaux, la narratrice se retrousse les manches, fauche l’herbe, cultive ses légumes, trait sa vache, prend soin de ses outils de travail et se livre à toutes sortes d’activités physiques fort éreintantes.

J’ai toujours aimé les robinsonnades et les huis-clos, les histoires de survie en milieu inconnu, hostile et contraint (comme les raconte si bien Robert Merle dans L’Île, Malevil ou Madrapour) et les histoires de débrouille à la Rémi Sans Famille (dont on sait peu que l’auteur, Hector Malot, a aussi écrit l’histoire d’une petite fille qui subit à peu près le même sort dans En famille), notamment pour les réflexions sur la nature humaine que ces récits suscitent. Ici j’ai été servie, et pourtant il ne se passe pas grand chose d’extraordinaire. Les descriptions de la forêt et de la montagne autrichiennes sont majestueuses, la mise en scène des animaux domestiques est touchante et vraie. Le ton de la narratrice est sobre, attaché aux choses du quotidien mais aussi porté à l’introspection. Le moindre événement prend des dimensions extraordinaires lorsqu’on est le seul être humain à vivre dans un espace donné ! La moindre ressource est plus précieuse que l’or. L’échelle des valeurs se renverse : une allumette vaut plus qu’une voiture de luxe !

En fait, on peut trouver plein d’autres choses dans ce roman : une critique de l’aliénation apportée par la modernité (qui nous coupe de notre lien primitif avec la nature et de ses apprentissages fondamentaux), une métaphore de la condition humaine, dont la caractéristique ultime est la solitude, la peur de la folie…

Un roman atypique, où l’impression qu’il « se passe toujours la même chose » n’est que superficielle. Avez-vous lu ou vu d’autres fictions utilisant le thème du mur invisible ? Il me semble qu’il y a eu une série sur ce thème sortie récemment. Ce roman-ci a été adapté au cinéma en 2012.

Ray Bradbury, Chroniques martiennes

chroniques martiennes« – A vous entendre, les Martiens étaient plutôt naïfs.

– Seulement quand ils y trouvaient leur avantage. Ils ont cessé de s’acharner à tout détruire, à tout abaisser. Ils ont mêlé religion, art et science parce qu’à la base la science n’est rien de plus que l’exploration d’un miracle que nous n’arrivons pas à expliquer, et l’art l’interprétation de ce miracle. »

(p.113, éditions Denoël, 1997).

Les Chroniques Martiennes de Ray Bradbury, c’est justement un mélange des trois ingrédients, science, art et religion : science parce que c’est quand même de la science fiction ; art puisque tout est littérature, descriptions poétiques et twists oniriques ; et religion parce que c’est un livre qui veut s’inscrire dans la tradition des grands mythes.

A travers une série de courtes nouvelles qui se suivent chronologiquement, l’auteur raconte la conquête de Mars par les Terriens (américains) de 2030 à 2057. De l’incrédulité des Martiens devant les premières expéditions terriennes jusqu’à l’extinction de leur civilisation par les microbes amenés de la Terre – puis de celle de la Terre par des guerres sans fin – Chroniques Martiennes investit Mars comme le lieu de l’utopie, des nouveaux départs ou des retours à l’origine.

Ray Bradbury a énormément influencé l’imaginaire populaire américain, notamment au niveau de la SF (je crois que c’est Spielberg qui lui avait rendu hommage au moment de la réalisation de la Guerre des étoiles). Chroniques Martiennes peut vraiment être lu comme un condensé des grands mythes américains : la conquête d’un nouveau monde, de terres vierges à remplir par la technologie, l’industrie et l’esprit capitaliste, mais aussi un certain esprit provincial de petites communautés de pionniers soudés par la foi en un avenir meilleur… Tout y passe : l’évangélisation des Martiens, l’émancipation des noirs, la consommation de masse, la peur de l’Autre…

Avec Chroniques Martiennes, son premier grand succès qui rassemble des nouvelles publiées dans des revues, Ray Bradbury ne fait pas de la SF « techno », il le dit lui-même dans sa préface. Ce n’est pas vraiment de l’anticipation mais de la SF vintage ; les humains de 2030 utilisent encore des juke boxes ou des phonographes, les femmes sont aux fourneaux et aux plumeaux, le cinéma est en noir et blanc, et les communications téléphoniques entre Mars et la Terre nécessitent l’aide d’une standardiste. C’est l’Amérique de la fin des années 1940, avec sa peur de la bombe nucléaire et sa 2e révolution industrielle, catapultée sur Mars grâce à des fusées qui ressemblent plus à de grands monstres marins qu’à la fusée de Tintin.

« Le vaisseau entamait sa descente. Il venait des étoiles, des noires vélocités, des rayonnements mouvants et des golfes silencieux de l’espace. C’était un nouveau vaisseau ; il contenait du feu dans ses entrailles et des hommes dans ses cellules de métal, et il se déplaçait, leste et fringant, dans un silence impeccable. » (p. 65).

J’ai aimé cet univers complètement décalé pour moi. Il s’y passe des aventures un peu fantastiques (avec des êtres chers, morts depuis longtemps, qui semblent revenir à la vie face à leurs proches) et qui prennent l’allure de contes moraux. On sent Bradbury complètement nostalgique du monde de l’enfance, préservé de la cupidité, de la mesquinerie et de l’indifférence blasée. Mars est pour lui une utopie, comme pour ses personnages, qui tous ont des désirs, bien que très différents : trouver une vie meilleure, devenir riche,  découvrir une nouvelle civilisation, jouir de la liberté, évangéliser les autochtones… Mais bien souvent, la soif de posséder des nouveaux conquistadors détruit plus qu’elle ne préserve l’ancien.

« – Nous n’abîmerons pas Mars. C’est un monde trop vaste et avantageux.

– Vous croyez ? Nous autres Terriens avons le don d’abîmer les belles et grandes choses. Si nous n’avons pas installé de marchands de hot dogs au milieu du temple égyptien de Karnak, c’est uniquement parce qu’il était situé à l’écart et n’offrait pas de perspectives assez lucrative. Et l’Egypte n’est qu’une petite partie de la Terre. Mais ici, tout est ancien et différent, et il va falloir s’installer quelque part et commencer à tout dénaturer. On appellera tel canal le canal Rockefeller, telle montagne le mont King George, telle mer la mer Dupont de Nemours, il y aura des villes du nom de Roosevelt, Lincoln, Coolidge, et ça ne tombera jamais juste, puisque tous ces lieux ont déjà un nom qui leur est propre. » (p. 96).

Ça m’a fait penser à cette peinture de l’exposition « Beauté Congo » qui a lieu en ce moment à la Fondation Cartier.

Bradbury rêve d’un monde à l’innocence préservée, un paradis perdu. C’est pourquoi Chroniques Martiennes ont un ton doux-amer qui s’accorde en partie avec mon état d’esprit du moment. Mais pas que, parce que, contrairement à Bradbury, je ne considère pas qu’il faille s’exiler sur Mars pour résoudre nos problèmes du moment !

Mois américainDeuxième participation au Mois Américain.

Irène Nemirovsky, Jézabel

Une très belle photo de couverture, isn't it?
Une très belle photo de couverture, isn’t it?

C’est l’histoire d’une femme fatale. Le roman débute par sa perte : tassée dans le box des accusés, elle voit défiler les témoins devant le tribunal qui juge son geste meurtrier. Gladys Eysenach a tué d’un coup de revolver un jeune homme de 20 ans. Les hommes qui la jugent ne peuvent s’empêcher de flétrir cette femme qui a été trop aimée, cette femme sans attaches ni famille, située en-dehors des canons de la moralité bourgeoise de l’époque (nous sommes en 1935). L’enchaînement très fluide des questions et des réponses révèle plusieurs interprétations possibles de son geste : vamp’ ayant dévoré un pauvre jeune homme innocent et pauvre ? ou femme riche piégée par un gigolo qui l’aurait fait chanter ?

Puis l’auteur déroule le « film » de la vie de Gladys. Face claire, elle est Narcisse : amoureuse de l’amour fou que les hommes lui portent et de la jalousie des autres femmes, Gladys Eysenach ne vit que par, pour, et à travers sa beauté inaltérable et l’effet grisant que son charme ensorceleur provoque dans son entourage mondain. Face sombre, c’est un Dorian Gray au féminin : sa hantise de la vieillesse grandit au fur et à mesure que s’accumulent les années, une vieillesse synonyme pour elle d’une déchéance pire que la mort. Cette obsession monomaniaque la conduit à sacrifier ses attachements humains les plus intimes… En fait, on comprend peu à peu qu’une tragédie s’est nouée à partir du moment où elle a goûté à l’ivresse de son immense pouvoir de séduction, lors de sa première saison de bal, ses 18 ans tout juste éclos. Un coup de théâtre a lieu quelque part au milieu de l’histoire. Et en effet, Gladys se révèle bien être, d’une certaine manière, un monstre, mais sa monstruosité niche ailleurs que dans les interprétations banales de ses juges. Avec une grande profondeur psychologique, Irène Nemirovsky nous plonge dans les affres de cette femme qui refusait le réel et à qui il manquait fondamentalement la paix intérieure.

L’écriture épurée et élégante de l’auteur cisèle un court roman dur comme un coup de poing américain enveloppé d’un gant de velours. J’avoue ne pas savoir dire si j’en aimé ou non la lecture. Autant le plaisir de la belle langue, de la parfaite construction du récit est vif, autant j’ai trouvé qu’elle générait tristesse et amertume. Comme dans d’autres de ses romans, Irène Nemirovsky narre la vie d’êtres cosmopolites, comblés et égoïstes dont le modèle lui a sûrement été fourni par sa propre mère qui l’a délaissée dans son enfance. Elle transmue cette expérience dans des œuvres pleines de talent mais souvent impitoyables de vérité sur les faiblesses humaines. Ce qui m’a gênée est que son regard d’écrivain se focalise sur le plan des passions humaines et qu’il n’y a aucune ouverture « spirituelle » (au sens large du terme).

Enfin, c’est aussi un roman qui fait réfléchir sur notre propre rapport au temps qui passe : est-ce que j’ai peur moi aussi de vieillir, de ne plus avoir les capacités et l’apparence de la jeunesse, d’affronter la finitude de la vie humaine ? est-ce que je saurai trouver les ressources intérieures pour accepter de changer ? Bref, c’est loin d’être une lecture de plage ! (Mais de toutes façons il ne fait pas très chaud en Bretagne !)