Pearl Buck, Vent d’est, vent d’ouest

20170207_155506Dans une prose dépouillée, Pearl Buck pénètre une nouvelle fois au sein d’une maisonnée chinoise traditionnelle de haute naissance des années 1930. Ce monde clos et strictement normé, héritier d’un empire du milieu dont les cendres fument encore, c’est le vent d’est. Il s’ouvre, avec plus ou moins de bonheur, au vent d’ouest, ou plutôt à la bourrasque que représente la modernité occidentale.

Cette rencontre s’opère à deux niveaux. Tout d’abord par le mariage de Kwei Lan, jeune fille élevée pour être une bonne épouse soumise à la chinoise, avec un jeune médecin qui revient d’Amérique et ne jure que par la civilisation occidentale. C’est lui qui va l’inviter à débander ses pieds, dont la petitesse fait pourtant la plus grande fierté de la jeune femme, ce qu’elle finira par faire par amour pour lui (et finalement beaucoup de soulagement). Grâce à lui, elle conserve auprès d’elle son fils premier-né, au lieu de l’offrir à ses beaux-parents, comme premier descendant mâle de la famille. Elle découvre les bizarreries d’une maison construite à l’occidentale, comme les escaliers, qu’elle descend la première fois sur les fesses ! (Ils sont si peu faits pour des pieds bandés !) Et regrette parfois la lumière mate que laissent filtrer les persiennes de papier, si avantageuse pour son teint, contrairement aux vitres qui font miroiter une lumière drue.

Au moment où elle s’est peu à peu appropriée ces nouvelles façons de faire, et commence à apprécier la liberté dont elle jouit, elle apprend que son frère, parti étudier en Amérique, revient avec une épouse américaine ! C’est le branle-bas de combat dans la maisonnée de sa mère, tout se ligue pour faire échouer cette union jugée contre-nature et faire épouser au fils récalcitrant la fiancée qui lui avait été désignée depuis la naissance… Kwei Lan se sent écartelée entre son sentiment de devoir envers sa famille (le collectif, le lien au passé) et son attrait nouveau pour le primat de l’amour (l’individu, le futur) qui la conduit à soutenir son frère.

Qui du vent d’est ou du vent d’ouest gagnera cette partie de bras de fer ? Cette rencontre entre deux mondes doit-elle nécessairement passer par le rapport de force ?

Narrant les faits à la première personne, du point de vue de Kwei Lan, Pearl Buck arrive à merveille à opérer des jeux de miroirs entre deux civilisations très différentes, dont chacune pense qu’elle est la normalité, et l’autre la barbarie ! Quand Kwei Lan raconte simplement les us et coutumes chinois, le lecteur (occidental, et surtout actuel) peut à bon droit s’étonner. Mais c’est elle qui s’étonne des habitudes américaines : comment, on habille les bébés américains en blanc, couleur du deuil ? Et les femmes ne baissent pas les yeux devant les hommes ? Elles ne prennent pas grand soin de leur apparence, en huilant et fleurissant leurs cheveux, en adoptant une petite voix douce, mais elles courent et rient aux éclats ? La couleur de la peau et des cheveux elle-même est un motif d’étonnement, voire de frayeur.

Ce jeu d’oppositions peut sembler un peu simpliste, voire à l’avantage de l’Occident. Mais il faut se souvenir que Pearl Buck transcrit le ressenti d’une « Chine éternelle », d’une « Chine profonde » face à la pénétration, qui semble injuste, à la limite de la colonisation, de l’influence occidentale. Ce sont des choses issues de son observation, et on ne peut qu’admirer sa faculté à endosser le point de vue, subjectif, d’une jeune Chinoise qui n’était jamais sortie des murs de sa maison. Les personnages sont assez simples en apparence, et le roman lui-même a tout l’air d’un fabliau sur la rencontre entre deux mondes, qui a priori sont insolubles l’un dans l’autre… a priori.

Pearl Buck, Pavillon de femmes

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« And what is the soul in its stuff? » She had pressed him on. 

« It is that which we do not inherit from any other creature », he had said. « It is that which gave me my own self, which shapes me a little different from all those who came before me, however like to them I am. It is that which is given to me for my own, a gift from God. »

Voici un livre que j’ai eu un plaisir particulier à lire, car il m’a été prêté par ma grand’ mère. J’aime bien lire un livre déjà lu, cela lui confère un vernis de sagesse. Mais peut-être est-ce dû, dans ce cas précis, au sujet du livre en question. Car il s’agit là d’un roman d’apprentissage. Mais contrairement à la loi du genre, le personnage principal n’est pas jeune. C’est même le point de départ de l’intrigue : Madame Wu, grande dame de la bourgeoisie chinoise, frappe un grand coup le jour de ses 40 ans. Elle décide en effet de faire entrer une concubine dans la maisonnée pour la remplacer auprès de son mari. Ainsi, elle espère retrouver une liberté tant désirée…

Je pensais, avant de commencer à le lire, que ce roman serait dans la même veine que le terrible film « Épouses et concubines » : des femmes emprisonnées dans la maison de leur seigneur et maître, qui se livrent une lutte sans merci, des traditions cruelles et tutti quanti. Eh bien pas du tout ! Madame Wu est : 1) très belle 2) très sage 3) respectée par toute sa maisonnée qu’elle régente d’une main de fer dans un gant de velours 4) très libre de ses mouvements 5) estimée de son mari qui n’a jamais songé à la remplacer… Mais alors, pourquoi ? Pourquoi veut-elle se mettre en retrait ? Comment peut-elle souhaiter qu’une femme la remplace dans le lit de son mari ? Tout son entourage est estomaqué par cette décision drastique, si contraire au vent de modernité qui souffle sur la Chine, à commencer par Monsieur Wu, ses quatre fils, sa meilleure amie Madame Kang, et sa fidèle servante Ying.

La réponse à cette question se trouve dans le cheminement intérieur que Madame Wu va entreprendre à partir de là, un cheminement qui va prendre un tour inattendu par sa rencontre avec le mystérieux frère André, un étranger venu d’au-delà des quatre mers…

Il paraît que les Chinois considèrent Pearl Buck, fille de pasteurs américains, comme un authentique auteur chinois. Je les comprends volontiers. Le récit est imprégné de sagesse chinoise mêlée à des fragments de culture chrétienne. Les us et coutumes sont minutieusement insérés dans le récit, jusqu’aux plus petits détails : Ying qui récupère les cheveux de sa maîtresse coincés dans le peigne pour les conserver précieusement et en faire une perruque lorsque cette dernière sera très âgée, par exemple. Certains détails sont d’une grande poésie : savez-vous que lorsqu’une femme de bonne famille était enceinte, on disait qu’elle avait de la joie en elle ? que les maisons closes étaient appelées « flower houses » ? Nous sommes plongés dans le quotidien d’une maison chinoise, que l’on ne quitte guère d’ailleurs. C’est à peine si les événements de l’extérieur (invasion japonaise) traversent les murs de la placide maisonnée ; sans parler des techniques modernes (radio, avions) considérés comme des avatars magiques par ses habitants. Mais le récit s’élève parfois fort au-dessus de ce monde matériel et élabore toute une vision du monde, à propos des relations hommes-femmes, du lien entre générations, de la finalité d’une vie, de l’irréductibilité du soi…

C’est un très beau roman, de la part d’une romancière que je découvre et qui pourtant, ô coïncidence (cf. mon avant-dernier billet), fait partie du petit club restreint des femmes ayant reçu le prix Nobel de littérature (en 1938).

Mois américainC’est ma 1ère participation au mois américain (sans doute la dernière hélas).

photo-libre-plan-orsec-2Et je renoue avec l’opération Orsec – PAL en danger.