Franck Thilliez, Pandemia

C’est sur le blog de Florence que j’avais repéré Pandemia de Franck Thilliez et je l’avais noté en raison de son sujet, que je croyais être la « deep ecology », ce courant écologiste pour qui résoudre les atteintes à l’environnement revient à virer l’homme de la terre. Eh bien je n’y étais pas du tout ! Alors certes, c’est l’histoire d’un virus de la grippe inconnu qu’un malade a disséminé *quelque part* dans Paris, et qui prend très vite des proportions alarmantes, certes une menace pèse sur l’humanité, mais cela n’a rien à voir avec un quelconque souci écologiste. Me replongeant sans le faire exprès dans des histoires de grippe après l’excellent Station Eleven, j’ai pris cher en chair de poule ! (Mais Florence, Le cri, Munchcomment fais-tu pour en parler de façon tellement détendue ??) Chochotte que je suis, je ne suis pas habituée à lire des polars aussi noirs, flirtant plus qu’un peu avec les codes du film d’horreur (un genre que je ne regarde jamais, au grand jamais, sous peine de ne plus dormir huit jours d’affilée, ce que je ne peux pas me permettre en ce moment). Je l’ai quand même lu jusqu’au bout car forcément, j’avais envie de connaître le fin mot de l’histoire et voir ces pauvres flics, Franck Sharko et toute l’équipe, triompher enfin de « l’Homme en noir », le mal personnifié qui envoie des lettres écrites sur de la peau humaine et n’hésite pas à recourir aux pires sévices pour parvenir à ses fins. L’auteur s’est très bien documenté sur le Groupement d’intervention microbiologique (GIM), une sorte de « GIGN des microbes » comme le dit je crois l’un des personnages, qui existe vraiment, ainsi que sur le monde de la recherche à l’Institut Pasteur. On le sent sérieux et travailleur, ce Franck Thilliez, et même gentil, mais où va-t-il chercher toutes ces scènes d’horreur ? La comparaison entre l’enfer, les abysses, le darknet, l’apocalypse est pertinente, mais ça fait un peu satanisme de pacotille quand j’y songe maintenant, une semaine après avoir terminé ledit bouquin. On découvre à cet égard tout un tas de lieux souterrains, tous plus glauques les uns que les autres (vous n’avez pas envie de savoir à quoi les égouts de Paris ressemblent vraiment, non non, je vous assure). Mais même au grand air, il fait un peu trop gris et moche dans le Paris de Thilliez qui ressemble beaucoup à celui de Baudelaire :

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Voilà, vous avez Pandemia en condensé et en plus poétique !

(Mais je ne suis pas niaise, je comprends l’intention, la saison des lilas aurait fait tâche dans un monde aussi nocturne). Les « bons » du roman ont du mérite de tenir le coup dans un tel univers !

Bref, un polar haletant, bien sanguinolent et qui ravira les amateurs du genre. Mais moi je préfère ne pas trop me farcir la tête avec l’idée que des tarés disposent de tellement d’outils (et de gens faibles) pour accomplir leurs sombres desseins…

« Pandemia » de Franck Thilliez, Fleuve Editions, collection fleuve noir, Paris, juin 2015, 645 p.

Laura Kasischke, Un oiseau blanc dans le blizzard

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« J’ai seize ans lorsque ma mère se glisse hors de sa peau par un après-midi glacé de janvier – elle devient un être pur et désincarné, entouré d’atomes brillants comme de microscopiques éclats de diamants, accompagné, peut-être, par le tintement d’une cloche, ou par quelques notes claires de flûte dans le lointain – et disparaît. » (incipit).

Fascinant et repoussant. Ce sont les deux mots qui me viennent à l’esprit pour qualifier ce roman de Laura Kasischke. Fascinant car l’auteur excelle à tisser des relations complexes et opaques dans un noyau familial restreint (le père, la mère, la fille, comme dans Esprit d’hiver). Parce que Kasischke sait user avec une habileté très maîtrisée de l’analepse, cette façon de revenir constamment en arrière à partir d’un événement donné, d’enrouler le temps comme sur un écheveau, par le biais de digressions toutes sauf innocentes, et de faire miroiter le passé au regard du présent. Cet événement clé, c’est la disparition de la mère de Kat, 16 ans, qui part sans laisser de traces. C’est comme si cette mère au foyer névrosée, très « desperate housewife », glissait dans le néant. Peu à peu on se rend compte que sa vie frôlait déjà le néant, entre ses aspirations exigeantes, son mari insignifiant, et sa fille pas à la hauteur, dans une banlieue anonyme comme l’Amérique nous en produit tant. La situation ressemble tellement à un cliché que le lecteur est comme anesthésié. Comme Katrina, qui elle-même ne se pose pas plus de questions que ça sur la disparition de sa mère. Comme si la vie de cette Eve Connors, sorte de « reine des neiges » moderne, s’était effacée de la pellicule photo.

Mais j’ai aussi employé le terme « repoussant ». Laura Kasiscke sait d’emblée instaurer le malaise, à coup de métaphores animales, d’images très crues, par une certaine complaisance envers tout ce qui relève de la pourriture, de la décomposition, du suintant. Elle est la reine des comparaisons, presque trop. A force, j’ai saturé. Comme une vague envie de vomir.

Si la couleur qui domine est le blanc, symbole de la glace, et donc du degré de « chaleur » qui préside aux relations au sein de la famille Connors (un symbole qui peuple les cauchemars de Kat), il m’a semblé que le noir profond était le verso de cette histoire : obscurité de l’espace intime, du non-dit, de l’enfoui, de l’inconscient, de l’informe, l’aveuglement volontaire côtoyant l’aveuglement réel de la voisine… Kasischke c’est un peu un « digest » des théories freudiennes et jungiennes, avec ce côté qui sonne un peu faux par moments parce qu’on sent l’écriture hyper travaillée.

J’ai néanmoins admiré la virtuosité de cette anamnèse psychologique de la jeune Kat que l’on suit jusqu’à ses 20 ans. Laura Kasischke démontre à quel point elle sait emmener le lecteur exactement là où elle veut, et lui évite soigneusement les questions qu’il devrait se poser. Je l’ai trouvé moins littérairement abouti qu’Esprit d’hiver, le quart final m’a semblé un peu bâclé, mais la chute est mythique…

« Un oiseau blanc dans le blizzard » de Laura Kasischke, Christian Bourgois Éditeur / Le Livre de Poche, 2012 (1e éd. 2000), 305 p.

Mois américain2e participation au mois américain

Sébastien Japrisot, La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil

Comme j’ai laissé « La chartreuse de Parme » en stand-by (je suis officiellement en pause de Stendhal, je n’ai pas renoncé) pour me plonger dans « La guerre et la paix » de ce cher Tolstoï (1er tome = 982 pages en poche), comme par ailleurs bébé number two devrait bouleverser débarquer dans nos vies d’ici peu, je n’ai pas tellement eu la tête ni la matière nécessaire pour publier de nouveaux billets sur ce blog. Je vous laisse donc, jusqu’à l’accomplissement de mes missions actuelles, avec ce vieeeuuux billet (6 mois de fermentation) que je n’avais toujours pas publié, car j’attendais de finir la dernière histoire (que je n’ai finalement jamais terminée car je ne l’ai toujours pas réemprunté à la bibliothèque…).

J’aime les bibliothèques municipales, leurs rayons recelant un potentiel varié et (plus ou moins) fourni de lectures, leur atmosphère feutrée, leur gratuité. Souvent on y entre avec une ou deux idées de livres bien précises, et on en ressort avec une pile de 8-10 bouquins de tout formats, dont très peu correspondent à nos projets bien arrêtés. Un peu comme dans les brocantes. Mais c’est tellement bon ! Et l’on peut y découvrir de telles pépites !

Parfois cependant, un titre rêvé mais que l’on ne cherchait même pas, prend les devants et se présente à nous, tout guilleret, avec l’air de nous faire une bonne surprise. C’est ce qui m’est arrivé avec les romans de Sébastien Japrisot.

Afficher l'image d'origineTout a commencé avec la lecture du scénario du dernier film de Johann Sfar, « La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil« , qui m’avait fort intriguée, l’histoire d’une jeune secrétaire parisienne à qui son patron confie sa somptueuse décapotable pour qu’elle la ramène au garage. Sur un coup de tête, elle décide de prolonger un peu cette occasion unique de conduire le bolide et sans se l’avouer elle prend la fameuse « route des vacances », la mythique nationale 7, et décide d’aller à la mer qu’elle n’a jamais vue. La classe à Dallas (ou à Palavas). Mais tout ne se passe pas comme prévu : un inconnu l’agresse dans une station service et la blesse au poignet, et les gens sur qui elle tombe, le garagiste, un policier à moto, une aubergiste, jurent l’avoir vue la nuit précédente avec exactement la même blessure au poignet. Or la nuit précédente, elle était à Paris en train de taper un rapport urgent à la machine… avec ses deux poignets en bonne santé ! De coïncidences troublantes en rencontres imprévues, elle frôle la folie et la paranoïa mais poursuit son équipée sauvage jusqu’à Marseille. Car la dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil n’a pas épuisé toutes ses cartouches…

J’ai ensuite su que ce scénario était en fait inspiré d’un roman d’un certain Sébastien Japrisot, publié dans les années 60 et déjà porté à l’écran. Or je préfère toujours lire le roman original avant de voir le film qui en est adapté. Dès lors je l’ai inscrit sur ma petite liste (très longue en fait) de « livres à lire ». Mais je ne pensais pas le trouver de sitôt. Et voilà-t-y pas qu’en vadrouille à la fameuse bibliothèque, encombrée de ma poussette et de ma fille qui dormait dedans, empêchée d’accéder l’étage des romans inaccessible par ascenseur, mais ayant déjà fait main basse sur quelques ouvrages d’histoire (ma marotte et mon gagne-pain) et de psychologie (pour garantir à ma fille une éducation à peu près correcte), j’ai découvert dans le bac des « livres rendus » un recueil de tous les romans policiers de Sébastien Japrisot ! Il me faisait signe avec sa large tranche et le nom de l’auteur se découpant en grosses lettres noires et… il contenait « La dame dans l’auto… » ! Comme j’aime ces moments de grâce que le train-train quotidien peut nous offrir 🙂

A12919J’ai d’abord dévoré « La dame… ». Puis j’ai lu tranquillement le reste des romans du recueil. Malheureusement pas assez vite pour finir « l’été meurtrier » (je devais le rendre) qui vaut son pesant de cacahuètes pourtant, popularisé par l’adaptation cinéma avec Adjani et Galabru.

Petite précision préliminaire, seul l’un des récits, « Compartiment tueur », mérite vraiment le nom de roman policier. Les autres s’apparentent plus aux genres du roman à suspense, roman noir, thriller, roman psychologique. Autre précision, tous ont été portés à l’écran, et trois d’entre eux sont même des scénarios que Sébastien Japrisot (nom d’auteur de Jean-Baptiste Rossi) a directement écrits pour le cinéma.

Je crois que j’ai eu un coup de ♥ pour l’oeuvre de l’auteur, même si certains textes (notamment les scénarios) sont moins littérairement aboutis. Il a une écriture nerveuse, maîtrisée, épousant parfaitement l’esprit et le langage des années 60-70. Il a surtout une prédilection pour les jeunes femmes, mi-vamps, mi-dactylos, à la personnalité ambiguë, souvent affectées d’un passif familial assez chargé, dont il fait des héroïnes inoubliables, notamment « La dame dans l’auto » et Éliane de « L’été meurtrier ». Leurs aventures s’apparentent souvent à des thérapies de choc de leurs traumatismes. D’où un entremêlement d’action, de psychologie, voire d’onirisme, qui étonne et détonne. J’aime aussi la place que prend Marseille et « le sud » dans ses livres, lui qui en est originaire. (Pour info, c’est aussi l’auteur d' »Un long dimanche de fiançailles »).

Compartiment tueurs (1962)

Une jeune femme est retrouvée morte étranglée au matin dans le compartiment du train de nuit reliant Marseille à Paris. L’inspecteur Grazzi flanqué de son jeune collègue Jean-Loup Gabert sont mis sur le coup. Leur premier réflexe est de regarder la liste des voyageurs qui ont partagé le compartiment de la malheureuse. L’un d’eux les contacte. Ils recueillent le témoignage de certains autres. Mais les jours suivants, ces passagers sont assassinés un à un. La clé réside peut-être dans la jeune Bambi, 20 ans, passagère introuvable, et le mystérieux passager que personne n’a vraiment vu et dont personne ne sait si c’est un homme ou une femme.

Un roman policier au rythme enlevé, un inspecteur Grazzi à mi-chemin entre Maigret et le commissaire Adamsberg de Vargas, une PJ bien dans son jus au 36 quai des orfèvres, et une histoire d’amour touchante qui s’ébauche entre deux jeunes provinciaux un peu perdus sur le pavé parisien. Et bien-sûr, une révélation tonitruante !

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Piège pour Cendrillon (1963)

Une jeune fille s’éveille d’un long coma dans un hôpital parisien. Elle est amnésique, elle est riche et elle a survécu à l’incendie de sa villa dans le sud qui a complètement changé son apparence. Sa compagne du même âge n’a pas eu la même chance, elle a péri dans l’incendie. La survivante s’appelle Mi (Michelle), la morte s’appelait Do (Domenica). Ces deux jeunes filles maintenaient une relation complexe depuis l’enfance, marquée par l’inégalité sociale, des caprices d’enfant gâtée et un arrivisme forcené soigneusement dissimulé. Peu à peu, Mi commence à se poser des questions sur son identité : ne serait-elle pas plutôt Do ? Le voile des apparences laisse lentement apparaître l’ombre d’un drame effroyable.

C’est un roman très psychologique (forcément), avec des bribes de passé qui remontent comme d’un cauchemar. Prenant, mais semé d’invraisemblances. L’intérêt réside vraiment dans l’abîme vertigineux dans lequel plonge l’héroïne : est-elle Mi ? est-elle Do ? Comment concilier deux personnalités antagonistes ? A en devenir complètement schizo ! (On retrouve le thème du dédoublement dans le récit suivant).

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La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil (1966)

J’ai déjà raconté l’histoire. Et c’est définitivement mon préf’ de tout le recueil ! La mécanique de l’intrigue et de son dénouement sont mathématiquement ficelés. Le lecteur est saisi par le suspense, mais surtout par l’équation qui semble impossible à résoudre : Dany, la conductrice, était-elle à Paris en train de taper un rapport, ou sur la route Paris-Marseille, la nuit précédant sa virée complètement imprévue sur cette même route, au volant de la voiture de son patron ? Incompréhension, peur, exaspération, sentiment d’irréalité… La tension est à son comble ! Est-il possible qu’elle ait mené une double vie sans le savoir elle-même ? Qu’une part d’elle-même ignorait ce que l’autre faisait ?

L’héroïne est très attachante : un physique de rêve (blonde et élancée), mais du caractère, du courage et de l’obstination malgré ses fêlures (sa myopie, son passé d’orpheline, ses névroses). J’ai apprécié cette atmosphère très sixties qui mêlait archaïsme et modernité : on mangeait déjà des sushis à Montparnasse (!), dans les bureaux les employés ne pensaient qu’au pont du 14 juillet, et on pouvait mener une vie sexuelle très libre, tout en cousant son trousseau et en se prenant une beigne de son amoureux comme qui rigole. Le style d’écriture est somptueux et baroque, l’auteur donne vie à cette jeune femme qui parle comme un gavroche, puis s’en distance pour prendre un point de vue neutre, ça claque, ça piaffe, et puis de temps en temps des pensées inquiétantes, presque subconscientes, ponctuent ce road trip féminin mené sans temps morts.

Extraits : « Les Marseillais sont des gens très bien. D’abord, ils ne vous insultent pas plus que les autres, si vous essayez de leur passer dessus, mais en plus ils prennent la peine de regarder votre numéro d’immatriculation, et quand ils voient que vous êtes un 75, ils se disent qu’évidemment, il ne faut pas trop vous en demander, ils se tapent la tempe de l’index, comme ça, mais sans méchanceté ni rancœur, seulement pour faire ce qu’il faut, et si à ce moment vous déclarez: « Je suis perdue, je n’y comprends rien à votre ville pourrie, il y a plein de stops partout qui me veulent du mal, et moi je cherche la Gare Routière à Saint-Lazare, est-ce que seulement ça existe? », ils compatissent, ils s’en prennent à la Bonne Mère de votre infortune, ils s’agglomèrent une douzaine pour vous renseigner. »

« Deux gendarmes en uniforme kaki étaient arrêtés devant. Je ne les ai vus qu’au dernier moment, presqu’en arrivant sur eux. Je regarde toujours au sol en marchant, par crainte de buter sur un éléphant quelconque qui échapperait à ma vue. Jusqu’à l’âge de dix-huit ans, j’ai porté des verres qui étaient loin d’être aussi bons que ceux que j’ai à présent, j’étais plus souvent jambes en l’air que debout, on m’appelait : « l’avion-suicide ». L’un de mes cauchemars préférés aujourd’hui encore, c’est une bonne grosse poussette de bébé abandonnée dans une entrée d’immeuble. Une fois il a fallu trois personnes pour nous séparer. »

« Est-ce que ça existe, de faire un pas aussi banal que tous les pas qu’on a faits dans sa vie, et sans se rendre compte, de franchir une frontière de la réalité, de rester soi, vivante et parfaitement éveillée, mais dans le rêve nocturne de mettons sa voisine de dortoir? Et de continuer à marcher avec la certitude qu’on n’en sortira plus, qu’on est prisonnière d’un monde calqué sur le vrai mais totalement inepte, un monde monstrueux parce qu’il peut s’évanouir à tout instant dans la tête de la copine, et vous avec? »

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 Je n’ai pas noté sur le moment mes impressions sur les autres histoires, mais en vrac :

Le passager de la pluie : scénario écrit pour le cinéma. J’ai aimé cette confrontation d’une femme violée un soir de pluie, et un détective américain. Très film d’action mais aussi histoire d’amour sans suite. Le personnage de Mélie est très touchant dans sa vulnérabilité et sa force, et le thème du viol vécu comme une honte sociale rendrait presque cette lecture féministe.

Adieu l’ami : là encore, un scénario de film. La seule histoire où les femmes ne tiennent pas le premier rôle. C’est un duel entre deux hommes qui cherchent tous les deux un trésor (mais lequel ?) enfermés dans les locaux d’une entreprise pendant un week-end prolongé. Traîtrises, suspense, machinations et amitié virile rythment le récit. C’est la seule histoire que j’aurais en fait préféré voir au cinéma (avec Charles Bronson et Alain Delon !). J’imagine bien les locaux de cette entreprise impersonnelle et moderne, à la sauce Jacques Tati dans « Playtime ».

La course du lièvre à travers champs : Un autre scénario, inepte à la lecture, je ne l’ai pas terminé. Peut-être sa version filmée est-elle meilleure ?

L’été meurtrier : Je n’ai pas pu en finir la lecture mais l’écriture est géniale, extrêmement prenante, crue, chaque personnage prenant la parole à tour de rôle avec sa façon de parler et de voir les choses dans ce petit village provençal pas si tranquille de la fin des années 70… Eliane et « Pin-Pon » sont des personnages fascinants, très bien campés, la « culture locale » est rendue de façon presque naturaliste. On s’achemine vers une vengeance sanglante !

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#clubtignasses

Catherine Cusset, Le problème avec Jane

Une première pour moi que la lecture d’une oeuvre de cette romancière. Comme Galéa en parle avec enthousiasme, j’ai eu envie de découvrir cette écrivaine française contemporaine.

En fait d’écrivaine française, nous sommes introduits au personnage principal de curieuse façon. Jane est une jeune universitaire américaine spécialiste de Flaubert. Elle découvre un matin un paquet arrivé pour elle. A l’intérieur, un manuscrit dont les premiers mots la concernent puisqu’il est intitulé « Le problème avec Jane ». Cela se confirme avec les chapitres suivants : ce manuscrit anonyme a bien pour objet elle-même, car ils retracent son parcours depuis son arrivée à l’université de Devayne en tant que jeune professeur, ses déboires avec les hommes et ses collègues, ses difficultés à faire reconnaître ses mérites académiques, ses désirs pas toujours suivis d’effets. Le manuscrit s’achève avec cette phrase : « En bas elle trouva le paquet avec le manuscrit ».

Voilà un roman construit sur une idée originale, le principe de la mise en abyme. Entre chaque chapitre du manuscrit que nous lisons avec elle, Jane se demande qui a bien pu écrire sa biographie en collant si parfaitement aux faits et même à ses propres sentiments. Tour à tour elle soupçonne d’anciens amants, son ex-mari, ses collègues, sa meilleure amie, sa voisine… Cela donne un petit côté thriller bien relevé à ce récit d’une éducation sentimentale qui semble par moments bien piteuse (pour rester dans le registre flaubertien). Flaubert est d’ailleurs une sorte de personnage lui-même, une statue du commandeur dont le style « viril » est analysé par Jane en contraste à sa propension féminine à l’apitoiement et au bovarysme.

Le suspense, pas désagréable sans être non plus lancinant, est préservé jusqu’au bout. Le genre du « campus novel », si prisé outre-Atlantique, est magistralement rendu par cette romancière française qui vit aux Etats-Unis et nous offre une vision française d’une réalité américaine qu’elle connaît bien. Et ça, j’avoue que ça me parle car je connais un peu le monde de la recherche en sciences sociales en France et je retrouve certains points communs : la morgue de certains mandarins, l’aliénation des jeunes chercheurs (chacun dans son coin), l’empilement de tâches administratives… (En revanche, les colloques à Hawaï ça nous manque en France !).

Il y a juste le personnage de Jane avec qui j’ai eu un problème justement, au point que ça a dû être un effet recherché par l’auteur : un peu chichiteuse ou gnangnan, tendance « je me noie dans un verre d’eau », l’enjeu pour moi a été de savoir si elle allait finalement réussir à prendre le taureau par les cornes ! Réponse sous forme de pirouette (à la limite de la vraisemblance) à la fin 😉

En résumé : un roman bien construit, un style sans ornement qui ne perd pas le rythme, un sujet pas excessivement transcendant mais intéressant. Je ne regrette pas de l’avoir lu ni de l’avoir acheté aux puces, même si probablement les prochains Cusset que je lirai seront empruntés à la bibliothèque car je n’ai pas ressenti de coup de cœur envers ce livre que tous les cussetophiles révèrent.

Le roman a reçu le grand prix des lectrices de Elle en l’an 2000.

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« Le problème avec Jane » de Catherine Cusset, Folio, Gallimard, 2001, 459 p.

Gillian Flynn, Les apparences

Afficher l'image d'origineEt voilà, j’ai craqué sur le bon vieux polar que l’on trouve dans tous les R**** de gare (d’ailleurs, ce fut le lieu de mon craquage après une longue journée de travail – typique), le polar dont j’ai une certaine assurance qu’il va être bon étant donné qu’il a été vanté dans pas mal de blogs, bref : pas de prise de risque. Et en effet, l’histoire est bien construite. Nick et Amy forment ce qu’on appelle un « beau couple » mais depuis la crise des subprimes, ils ont dû abandonner leur nid d’amour new-yorkais pour s’installer dans le Missouri natal de Nick, autant dire le repaire des beaufs aux yeux d’Amy. Un matin, Amy disparaît. Les indices qui s’accumulent semblent tous pointer vers Nick. Celui-ci entre-temps découvre qu’Amy lui cachait certaines choses…

Alors voilà, la première partie monte crescendo car elle confronte la version au jour le jour de Nick et des fragments du journal intime d’Amy depuis leur première rencontre. Ce qui est intéressant c’est de voir les dissonances qui existent entre les deux versions. On ne sait plus sur quel pied danser : Nick est-il coupable ? Le gène destructeur de son terrible paternel aurait-il supplanté le gène bienveillant transmis par sa mère ? Amy est-elle la victime que tout semble indiquer, la pauvre petite fille riche que ses parents ont mise en scène depuis son enfance dans une série de livres à succès (« L’épatante Amy », rien que ça) ?

Et puis coup de théâtre de la deuxième partie : là on vire carrément dans le malsain, mais on s’amuse quand même des retournements de situation. Chapeau Madame Flynn, tout s’emboîte à merveille (au prix d’invraisemblances, mais c’est un peu la loi du genre).

Terminant ce livre en moins de deux (preuve que le genre est addictif), je me suis quand même dit que ce type de roman me laissait sur ma faim. En effet, l’attention du lecteur est tendue vers le dénouement (donc c’est un bon thriller) mais du coup on laisse passer des choses – style vulgaire, personnages secondaires un peu délaissés – que l’on n’aurait pas laissé passer dans un autre roman (ce n’est donc qu’un thriller).

Mais je suis un peu sévère sur ce coup-là parce que la romancière fait quand même l’effort  de faire une peinture sociale et psychologique des Etats-Unis actuels. On ressent tout le contexte poisseux et post-apocalyptique laissé par le sillage de la crise dans le Midwest américain : villes fantômes, idoles de la consommation déchues, êtres privés de sens et réduits à la seule chose qui leur reste, l’entertainment, la consommation encore et toujours, ou alors le désir forcené d’être parfait et de renvoyer une image parfaite, de ne vivre que pour les apparences

« L’idée que j’avais emmené Amy à la fin de tout m’a traversé l’esprit. Nous faisions littéralement l’expérience de la fin d’un mode de vie, une expresion que je n’aurais jusque là appliquée qu’à des tribus de Nouvelle-Guinée ou des communautés d souffleurs de verre dans les Appalaches. La récession avait signé l’arrêt de mort du centre commercial. Les ordinateurs avaient signé l’arrêt de mort de l’usine Blue Book. Carthage avait fait faillite, sa ville jumelle, Hannibal, cédait le terrain aux sites tourstiques plus bariolés, plus criards, plus caricaturaux. Le fleuve Mississipi se faisait dévorer à rebours par des carpes asiatiques, qui remontaient le courant jusqu’au lac Michigan. L’Epatante Amy, c’était fini. C’était la fin de ma carrière, la fin de la sienne, la fin de mon père, la fin de maman. La fin de notre mariage. La fin d’Amy. » (p. 191)

(Pour info, Hannibal c’est la ville natale de Mark Twain !)

« Les apparences » de Gillian Flynn, Le Livre de Poche, 2012, p. 687