La Survivance, de Claudie Hunzinger

Il est des livres qui vous font signe, discrètement mais avec insistance. Découverts au détour d’un blog, presque aussitôt achetés et lus dans la foulée, sans passage par le purgatoire de nos bibliothèques personnelles (j’ai nommé la « PAL », pile, purgatoire ou pilori à livres, dans lequel les pauvrets passent parfois de longues années sans être ouverts).

La Survivance est de ceux-là. Je l’ai repéré sur le blog de Dominique à partir de son récent billet sur Les grands cerfs de la même autrice. J’ai immédiatement accroché au titre de celui-ci, sa tonalité grave (la survie) mais aussi très poétique avec son final en « ance » (oh la nuance seule fiance le rêve au rêve… hello Verlaine). Et puis le résumé me tentait bien : Jenny et Sils étaient libraires, et ne le sont plus. Maintenant ils sont un (vieux) couple d’idéalistes ruinés qui n’ont d’autres recours que d’aller s’installer dans leur cabanon perché dans le massif du Brézouard (dans les Vosges et c’est très rude) en compagnie de leur chienne Betty et de leur ânesse Avanie, et des piles de livres. Quarante ans plus tôt, ils avaient tenté la même aventure avec une ânesse nommée Utopie, pour abandonner au bout de sept mois. L’écart entre le nom des deux ânesses illustre le passage du temps et des illusions.

J’avais rapporté pour Avanie une brassée de foin qui datait du temps d’Utopie. Jamais je n’aurais pensé nourrir un jour la mélancolie avec la dinguerie d’autrefois.

J’aime ces récits de lutte pour la vie, de confrontation à la nature quasi sauvage : « Il y a quelque chose d’excitant, de suffocant dans la lutte pour la vie : plus d’écran entre elle et nous. On devient la vie. » Et ce côté saugrenu : tout ça se passe en France et non pas dans de lointaines contrées exotiques ; il est donc possible de vivre à la marge de notre société contrôlante, techno et aseptisée.

Mais cette liberté a un coût. Jenny et Sils sont des clandestins dans leur propre chez-eux, le maire de la commune la plus proche ne se doutant même pas de leur présence dans cette zone classée inhabitable car dangereuse (et zone de chasse). Chaque geste du quotidien devient une véritable aventure, voire une peine de galérien, quand on n’a ni eau ni électricité : dégager la neige, couvrir le toit qui baille, produire sa nourriture, pomper l’eau, se laver, protéger les récoltes, s’éclairer à la lueur de la lampe à huile, se réchauffer à la chaleur d’Avanie, dont les longues oreilles sont un langage en soi. Quand la vie est trop rude, il y a toujours les livres et la tendresse qui les unit.

En retour la nature leur offre des moments de grâce absolue. L’acmé en est la rencontre d’un clan de cerfs sur la piste desquels Jenny se lance avec patience, respect, et même admiration amoureuse… Cela en fait un beau texte de nature-writing.

Le couple n’est pas complètement coupé du monde. Il y a les descentes en ville pour faire les courses indispensables. Cette retraite « forcée » de la civilisation s’accompagne d’un vague sentiment catastrophique : climat détraqué, attentats qui couvent au loin… L’autrice symbolise ce sentiment apocalyptique par l’incendie du Musée Unterlinden de Colmar, dans lequel l’inestimable retable d’Issenheim peint par Grünewald a péri… (Eh bien figurez-vous que je me suis faite avoir comme une bleue : cet incendie est imaginaire !!! Ouf !!!) Le compagnon de la narratrice est inconsolable et se lance dans des recherches acharnées et alchimiques sur les pigments naturels utilisés par le maître allemand, qui aurait séjourné dans le Brézouard.

Retable d’Issenheim, la Crucifixion

D’après lui, une chose était sûre : Grünewald avait respiré l’air d’ici. Il s’était lavé dans l’eau du torrent. Il avait bouffé du sanglier aux cèpes, de l’omelette aux mûres, celle de l’histoire que raconte Walter Benjamin, d’un enfant-roi, forcé à fuir avec sa cour, et qui sur la route de l’exil trouve refuge dans la forêt. Une vieille femme les accueille. Elle leur prépare une omelette aux mûres. Ayant retrouvé son royaume, le roi, devenu vieux, demande à son cuisinier de lui refaire une omelette pareille, la meilleure de sa vie. Impossible, répond le cuisinier, « car comment pourrais-je l’assaisonner avec tout ce dont tu t’es délecté jadis avec elle : le danger de la bataille et l’esprit en alerte du fugitif, la chaleur du foyer et la douceur du repos, le présent étrange et le sombre avenir ? »

Ce récit est pour moi un petit bréviaire philosophique. Parce que Claudie Hunzinger ne se contente pas de narrer les aléas de ses personnages (ses avatars ?) Elle parle aussi de livres, d’auteurs et d’art, par petites touches. Je retiens cette citation « en forme de grand huit » de Robert Filliou, qui me semble résumer tout l’esprit du roman : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Elle délivre des leçons de vie au détour d’un sentier : la force d’âme que requiert une telle vie dépouillée, quand on a soixante ans et pas toutes ses dents ; la joie qui en découle aussi.

J’ai corné des tas de pages.

Hélène a aussi aimé cette « ode à la vie », Keisha a dévoré ce livre très beau et assez inclassable, Aifelle recommande absolument ce curieux roman à « l’écriture puissante et poétique », Ritournelle salue ce « magnifique plaidoyer pour la littérature », À Fleur de mot a d’abord été déstabilisée, puis séduite par l’écriture chaleureuse et le dynamisme communicatif de la narratrice.

« La Survivance » de Claudie Hunzinger, J’ai Lu, 2014, 251 p. 

Claudie Gallay, Une part de ciel

claudie gallayClaudie Gallay, je souhaitais la lire depuis qu’un de ses romans, Les Déferlantes, tournait dans mon club de lecture « IRL » il y a deux ans sans qu’il soit parvenu jusqu’à moi. Les commentaires des lectrices, « mystérieux, déroutant, prenant », me tentaient même si je sentais bien que ce n’était pas mon genre de lecture habituel.

Deux ans après, je n’ai jamais pu mettre la main sur Les Déferlantes (avis à la populaschtroumpf), ni en librairie ni en bibliothèque, mais j’ai pris le taureau par les cornes en choisissant Une part de ciel, dont la localisation, le massif de la Vanoise dans les Alpes en hiver, me plaisait particulièrement (rapport au fait que je passerai une partie de mes vacances de Noël dans une station de ce massif, station que je connais depuis ma plus tendre enfance. Bref).

L’histoire racontée dans Une part de ciel est assez simple et morne en apparenceCarole revient au Val-des-Seuls, le village savoyard de son enfance car son père nommé Curtil, qu’elle n’a pas revu depuis longtemps, lui y a donné rendez-vous. Elle y retrouve son grand frère Philippe et sa petite sœur Gaby, qui vivent toujours au Val-des-Seuls. Philippe est garde-forestier ; Gaby, femme de ménage dans un hôtel, vit dans un bungalow défoncé. Carole retrouve en même temps les lieux, les mythes et les personnages de sa jeunesse : Francky le barman, Jean le patron de la scierie, la « baronne » qui tient un asile pour chiens, Sam le vieux boutiquier… Elle est de nouveau confrontée à certains questionnements lancinants restés sans réponses : pourquoi sa mère l’a-t-elle sauvée, elle, des flammes de l’incendie de leur maison quand elle était enfant, et non sa sœur, qui en a gardé une lésion irrémédiable aux poumons ? Qui est « la môme », enfant recueillie par Gaby qui n’a jamais voulu révéler son origine à Carole ? Est-il possible de refaire sa vie quand tout le monde, mari et enfants, vous ont quittée et qu’un fossé semble vous couper de votre frère et de votre sœur ? Pourquoi Gaby s’entête à rester fidèle à un homme qui vient de sortir de taule et qui ne lui a pas donné signe de vie ? Mais surtout, que fait Curtil et pourquoi n’arrive-t-il pas ? Le séjour de Carole au Val-des-Seuls (le bien nommé), plus long qu’elle ne l’avait envisagé, n’est pas juste l’attente d’un improbable « Godot ». Il se révèle riche de dénouements intérieurs pour celle qui se trouve au mitan de sa vie.

Au début, j’ai pensé que ce roman n’était pas fait pour moi : le style oral sans apprêts et ses expressions comme « le bar à Francky » avaient trop l’air de prétendre à la radiographie du Français moyen frôlant la prolétarisation dans un monde qui va trop vite pour lui. Et c’était comme ça avec tous les habitants du village. J’y ai d’abord vu une forme de « pose », de maniérisme. Finalement, il s’est révélé que la snob, c’était moi. J’ai été happée par cette béance dans la vie d’une femme qui se retrouve, contre son gré, à attendre son mystère de père dans le village de ses origines, et qui jour après jour tente de meubler son quotidien en renouant les liens avec sa fratrie et les gens qui l’ont vue grandir, recueillant les confidences, surprenant quelques secrets, rancœurs et pardons, s’adonnant aux travaux les plus divers et incongrus, et laissant finalement se dénouer les nœuds de son passé.

L’atmosphère un peu grise, l’entre-soi de ce village qui peine à s’ouvrir à l’extérieur, tiraillé par l’opportunité imprévue d’être transformé en station de ski, ses habitants un peu bourrus voire carrément sauvages, le spectacle de la nature qui s’enfonce dans l’hiver, les petits riens qui matérialisent une existence prennent ici une dimension d’autant plus poétique et attachante que la narratrice, Carole, n’exprime jamais explicitement ses sentiments. Cette aura douce-amère mais ouverte à l’imprévu est peut-être l’élément qui a réussi à susciter mon intérêt pour cette histoire, mon envie de continuer cette lecture jusqu’au bout, malgré un sujet peu attrayant au premier abord.

Seule fausse note, le traumatisme vécu par Carole et les siens dans leur enfance est peut-être un peu trop artificiellement mis en exergue dans cette histoire des plus subtiles.

Une belle découverte que ce roman de Claudie Gallay, à qui je décerne même un coup de ♥ ! Mon Dieu faites à présent que je trouve Les Déferlantes ! Florence m’a aussi donné envie de lire Seule Venise.

«Une part de ciel» de Claudie Gallay, Actes Sud, 446 pages, prix Terre de France. 

—> J’en profite pour vous souhaiter une belle année 2016, synonyme de JOIE et d’espérance malgré les temps difficiles. Que nous puissions tous apercevoir « une part de ciel » dans nos vies et nous en réjouir ! <— 

Roger Frison-Roche – Premier de cordée

Roger Frison-Roche

Ah, Roger Frison-Roche… Quel homme ! Tout un roman, et d’ailleurs, il a souvent mis de sa vie trépidante dans ses écrits.

On reste ébahi devant sa biographie : ce petit Parisien d’origine savoyarde, orphelin de père, qui tombe tant en amour de la montagne qu’il s’installe à Chamonix à 17 ans en 1923. Il parcourt le massif du Mont-Blanc en long, en large et en travers, tant et si bien qu’il devient guide de Chamonix (une première pour un non-Chamoniard) et crée une école d’escalade. Il est aussi journaliste. Non content d’en rester là, il parcourt le Hoggar et conquiert les sommets, il traverse le désert à dos de chameau. Juste avant la guerre, il part s’installer avec sa famille à Alger. Il est correspondant de guerre auprès des Alliés en Tunisie, est fait prisonnier par les Allemands. Il combat dans les FFI puis dans les Chasseurs Alpins. Il retraverse le désert en 2CV d’Alger à Niamey, il parcourt le Grand Nord en Laponie, au Canada et en Amérique du Nord. Il revient à Chamonix. Il participe à des documentaires, des films et des conférences et il écrit des romans… Il a traversé le XXe siècle : 1906-1999.

Avec tout ça, il est resté fidèle à la femme qu’il aimait ! La jolie skieuse Marguerite Landot, qu’il a épousée en 1930. Ils ont eu trois enfants. Que romantico!

La famille Frison-Roche
La famille Frison-Roche

Pour en revenir au roman Premier de Cordée est le livre qui le rend célèbre. Il sera lu par plusieurs générations successives (j’ai retrouvé deux éditions, une de 1946 lue par ma grand’mère et une de 1971 lue par mon père).

C’est une histoire qui érige la noblesse des guides montagnards à la hauteur des sommets majestueux qu’ils défient. Elle a été rédigée en plusieurs parties, publiées dans la Dépêche algérienne en 1941. Un premier film en est tiré en 1943, un deuxième en 1952. Le livre est traduit en plusieurs langues. C’est devenu LE classique de la littérature de montagne.

Frison-Roche sur l'Aiguille Rouge
Frison-Roche sur l’Aiguille Rouge

De quelle montagne s’agit-il ? Eh bien du massif du Mont-Blanc bien-sûr que Frison-Roche connaît comme sa poche, de ses nombreux pics et aiguilles que l’on confond tant il y en a, et des habitants de la vallée de Chamonix, pour qui l’auteur s’est inspiré de certains de ses camarades. On s’attache à Pierre Servettaz, un jeune homme ardent, passionné de montagne, contraint par son père de se former à l’hôtellerie. Lui aimerait devenir guide, comme son père, Jean.

Jusqu’au jour où… 

Le récit commence avec le drame qui bouleverse la vie de Pierre, de sa famille et de ses amis guides.

Je préfère ne pas en dire plus mais m’étendre sur les sentiments inspirés par la lecture de Premier de Cordée.

Il y a d’abord la découverte de la montagne. Ce livre a été le déclencheur de vocations d’alpinistes chez beaucoup. Grandiose, dentelée, couronnée de nuages, ornées de périlleux séracs (la traîne des glaciers qui peut se détacher à tout moment sous la poussée de la glace), la montagne est au centre du récit, elle culmine dans les moments les plus intenses des courses et peut se montrer fatale même au guide le plus expérimenté. Qu’à cela ne tienne. Elle est aussi refuge pour ses habitants et leurs bêtes qui paissent dans les alpages, féerie pour les yeux, récompense du marcheur et évocation romantique de la vie des guides-paysans savoyards. On aime égrener les noms de pics, de glaciers et de hameaux : les grands Montets, le glacier d’Argentière, l’Aiguille verte, les Drus, les Praz, le dôme du Goûter, l’Aiguille du Midi, la Dent du Géant, le Mont-Blanc du Tacul… Ils ont une musicalité rude comme le tintement des cloches des vaches.

Il y a aussi que Frison-Roche ne dédaigne pas de magnifier les grandes vertus : courage, fraternité, persévérance, abnégation, un brin d’audace, solidarité, bonté. Les personnages traversent des passes difficiles, parfois dangereuses ou tristes, mais ils s’en sortent grâce au soutien de leur entourage.

Le combat des reines, une scène marquante
Le combat des reines, une scène marquante

Il ne faut pas oublier que ce livre a été publié sous l’Occupation alors que les fondement de la « France éternelle » semblent menacés d’extinction… Le livre n’échappe pas à la morale de l’époque qui encourageait l’action et la pratique des vertus pour construire des lendemains meilleurs. Mais malgré cet aspect un peu daté et idéaliste, on vibre à l’unisson des personnages et de leurs aventures. On pleure quand Pierre pleure, on sourit quand il est en compagnie de ses amis et de la douce Aline, on rêve quand il contemple avec nous le panorama qui s’étend à 360° et on retient son souffle quand il se mesure à la paroi glissante de la « rimaye » (coulée de neige sur un versant).

Le roman prend son rythme, lent mais sans temps mort, avec quelques dénouements inattendus, autour d’une progression du héros qui en fait une sorte de roman d’apprentissage. Je me plais à imaginer que Frison-Roche s’est identifié au jeune Pierre : même envie d’en découdre malgré les obstacles, il fut choisi comme porteur par le célèbre guide Joseph Ravanel en 1925, dont il fait l’oncle de Pierre sous le nom de Ravanat dit « le Rouge » dans le roman.

Alors oui, Premier de Cordée, avec ses cordées justement, ses cordées d’hommes (et une femme quand même)*, la simplicité de sa narration, sa puissance d’évocation, est un récit assez enthousiasmant, notamment pour les « moins de vingt ans qui n’ont pas connu ce temps gna gna gna ». Au lieu de pleurer avec Aznavour, planons dans les hauteurs avec Frison-Roche !

Si vous voulez en savoir plus sur le vrai personnage de l’histoire, vous pouvez lire son autobiographie, Le Versant du soleil, et regarder le documentaire réalisé par deux jeunes Chamoniards en compagnie des proches de l’auteur : La Piste Frison-Roche (je n’ai ni lu l’un, ni vu l’autre, donc je ne peux pas en dire plus).

La Piste Frison-Roche
La Piste Frison-Roche

* Les femmes furent au cœur des odyssées alpines des deux derniers siècles ; elles sont d’ailleurs au cœur du roman qui fait suite à Premier de CordéeLa Grande Crevasse.