Le comte de Monte-Cristo, le Capitaine Nemo : même combat ?

Avec un titre aussi racoleur, je risque le procès pour publicité mensongère.

Non, je ne vais pas procéder à une comparaison fouillée entre ces deux chefs-d’oeuvre de la littérature d’aventures feuilletonesque du XIXe siècle. Tout simplement parce que les deux termes ne sont pas équilibrés : d’un côté, je viens enfin de terminer les 1600 pages du roman de Dumas, arrivant ainsi au bout d’une lecture qui m’aura bien tenu quatre mois tout de même (# team escargot) – de l’autre, j’ai écouté l’adaptation radiophonique de Vingt mille lieues sous les mers en une matinée sur France Culture.

Mais le confinement a ceci de bon qu’il me permet de mouliner sur à peu près tout et n’importe quoi. Alors pourquoi pas sur les similitudes entre deux célèbres héros de roman ? Pour un peu, si je me prenais pour Pierre Bayard et son « Tolstoïevski », je les fusionnerais tous les deux : le capitaine-comte de Monte-Nemo !

Parlons d’abord du Comte de Monte-Cristo. Je me demande bien comment j’ai pu louper cette lecture à l’adolescence alors que j’ai lu tant de fois Les trois Mousquetaires. Comme j’aurais suivi de grand coeur le panache blanc de la plume dumassienne dans ses mille et un détours romanesques ! Comme j’aurais vibré à l’incroyable destin d’Edmond Dantès ! Car Alexandre Dumas ne lésine pas avec son histoire de héros trahi qui prépare la vengeance du siècle, et je vais essayer de vous dire pourquoi sans tout dévoiler (en même temps, qui n’a jamais entendu parler de ce mythe de la littérature mondiale, hein ? Autant essayer de « spoiler » l’Iliade et l’Odyssée !)

Bon, trêve de points d’exclamation, revenons à Edmond : voici notre jeune marin marseillais ; il est pauvre mais un avenir radieux s’ouvre à lui, malgré les soubresauts politiques du moment (l’exil de Napoléon à l’île d’Elbe) ; méritant, aimé des siens, et surtout de la belle Mercédès, son excès de bonheur fait des envieux… Et paf ! au moment où il touchait le septième ciel, notre jeune premier est emprisonné du jour au lendemain dans un sombre cachot du sinistre château d’If, au large de Marseille. Tous ses espoirs d’en sortir se réduisant rapidement à néant, Dantès vire au héros de tragédie grecque plongé dans les enfers (en même temps, avec un nom pareil…). Devant le sort ignoble de cet innocent au coeur noble, qui expie la jalousie et l’ambition de trois sombres personnages, nous ne pouvons être que colère et compassion ! Mais au fond du gouffre, au bord de la mort, Edmond entrevoit une lueur de vie. Et cette lueur, c’est son voisin de cellule qui va la lui donner…

L’abbé Faria est un prêtre italien emprisonné pour ses opinions napoléoniennes depuis x années. Le personnel de la prison le prend pour un fou car il n’arrête pas d’évoquer un trésor fabuleux dont il serait le détenteur. On a ici le personnage du bon génie qui sort sa lampe magique pour illuminer la vie misérable d’Aladin, euh d’Edmond, et le lecteur avec. Cette lampe, c’est le savoir (tadam !). Faria est en effet un immense érudit, et il va occuper son temps libre à instruire son jeune protégé dans toutes les disciplines et langues connues.

«  Voyons, dit Dantès, que m’apprenez-vous d’abord ? J’ai hâte de commencer, j’ai soif de science.

– Tout ! » dit l’abbé.

Edmond passe de l’abattement à l’émerveillement devant le savoir mais aussi l’ingéniosité de Faria qui sait détourner les maigres ressources à sa disposition pour en fabriquer les instruments dont il a besoin (notamment : plume, encre et papier). On est là dans le récit de survie, de débrouillardise jubilatoire.

Bref, tout ça est bien joli, mais à ce moment du récit nous n’en sommes toujours qu’à un quart du récit. On s’en doute, Dantès va finir par sortir de sa prison, les yeux dessillés sur les responsables de sa condamnation, et alors sa vengeance sera terrible ! implacable !! foudroyante !!! A ce moment-là, ami lecteur, on nage en pleine fébrilité, c’est qu’on a hâte de voir les moyens qu’il va employer pour se faire justice. Mais c’est sans compter sur l’art consommé du suspense de notre romancier. La vengeance… ne sera pas immédiate (et vous me rajouterez 500 pages de plus, s’il vous plaît !).

C’est que notre Edmond veut bâtir une stratégie de très longue haleine, destinée à infliger une forme de mort lente aux coupables, lui qui a vécu les affres d’un châtiment insensé pendant quatorze longues années. C’est ainsi qu’on le perd pendant un laps de dix ans et qu’on le retrouve lors d’un long détour à Rome, en compagnie de deux jeunes Parisiens en goguette, lui-même métamorphosé en personnage immensément riche, immensément mystérieux, un cosmopolite qui a beaucoup voyagé en Orient, navigué partout, tout vu, tout lu, tout expérimenté : le comte de Monte-Cristo… Toujours aussi beau avec ses longs cheveux noirs, mais le teint étrangement pâle et le regard fixe et brillant. Il fascine tout le monde, et d’aucuns le comparent avec Lord Ruthwen, le personnage de vampire créé par Lord Byron, très à la mode à cette époque. En tout cas il a bien changé, dur dur de reconnaître en ce personnage de légende le jeune marin naïf des débuts… La partie romaine du roman est d’ailleurs très pittoresque et convoque toute une galerie de personnages de bandits italiens et corses hauts en couleur. (On sent que Dumas rallonge la sauce pour les lecteurs du feuilleton !) L’origine de la fortune du comte n’est évidemment pas sans lien avec l’abbé Faria et une petite île perdue de Méditerranée… Cette fois on est dans le mythe d’Ali Baba et sa caverne…

« … croiriez-vous la réparation que vous accorde la société suffisante, parce que le fer de la guillotine a passé entre la base de l’occipital et les muscles trapèzes du meurtrier, et parce que celui qui vous a fait ressentir des années de souffrances morales a éprouvé quelques secondes de douleur physique ? »

Enfin, telle une araignée tissant lentement sa toile, Monte-Cristo arrive à Paris. Il se rapproche ainsi de ses cibles qui habitent tous trois dans la capitale française. Après leur forfait, ils ont tous trois fait fortune, se sont fait un nom respecté et une place à Paris. Ils se fréquentent toujours, au sein de la haute société parisienne. Monte-Cristo va rapidement tourner les têtes de tout ce beau monde qui l’accueille à bras ouvert, lui et sa fortune. La mise en place des rets qui vont progressivement étouffer les trois hommes est proprement jouissive, d’autant que le comte de Monte-Cristo s’arrange pour se faire valoir la reconnaissance éternelle de ses pires ennemis (qui ne l’ont pas reconnu évidemment), grâce à des subterfuges qui le font apparaître en sauveur. En tant que lecteur, on ne perçoit pas toujours le pourquoi du comment des actions du comte, qui nous décontenancent autant que les autres personnages, ce qui contribue à donner un petit côté « énigme à tiroirs » à l’ensemble.

Mais ce récit de vengeance mathématiquement menée serait fort sec s’il n’y avait tout un contexte très « chronique mondaine » pour lui donner des couleurs. On fait connaissance avec tout un cercle de personnages attachants, comme le quatuor de dandys qui entourent Albert de Morcerf et nous offrent des types variés de personnages parisiens sous la monarchie de Juillet (le secrétaire de ministre, le journaliste, le jeune noble, le capitaine de spahis revenant d’Algérie…). On a aussi une histoire d’amour qui s’ébauche sous nos yeux, une empoisonneuse, une princesse grecque de toute beauté, un Nubien muet et très fort au lasso, un vieil impotent qui joue une part non négligeable dans toute l’histoire, un enfant trouvé dans une fosse, un ancien forçat, une jeune fille romantique, une autre qui ne veut pas se marier et se rêve en artiste indépendante (un personnage proto-féministe !), un abbé italien qui se trouve toujours au bon endroit, au bon moment… et des fêtes, des réceptions, des soirées à l’opéra, un duel… Bref, comme le dit la quatrième de couverture, on est plongés dans le Paris de Balzac fourmillant et plein de vie.

Notre Chimborazzo, c’est Montmartre ; notre Himalaya, c’est le mont Valérien ; notre Grand-Désert, c’est la plaine de Grenelle…

Arrivé au sommet de son pouvoir sur les êtres, Monte-Cristo peut bien se prendre pour Dieu, ou du moins la main de Dieu, qui punit les méchants et récompense les bons. Le personnage en arrive à égaler la puissance créative de son auteur, et ce n’est pas peu dire, vu que Dumas de son côté n’hésite pas à user de tous les artifices littéraires pour garder son lecteur en haleine, depuis les scènes d’épouvante jusqu’aux dialogues comiques, en passant par les tableaux de genre.

Et pourtant l’accomplissement de la vengeance ne comble pas le comte (ah zut ! tout ça pour ça ?!)

Et je dois avouer pour ma part, qu’après tant de pages, la vengeance avait été tellement délayée que je ne la souhaitais plus tant que ça… Certes, j’avais eu mal pour Edmond au début, quand il avait été arraché des bras de sa belle ; certes, j’avais souffert de le voir partir, le coeur encore confiant de son bon droit, en direction du cachot où il était destiné à pourrir éternellement ; certes j’en voulais à mort à ses pouilleux de compagnons qui l’avaient trahi si bassement. Mais je ne l’ai pas tant reconnu sous les traits de l’homme qui commande d’un geste à ses domestiques et paie comptant le prix d’un hôtel des Champs-Élysées (plus quelques autres « pied-à-terre » pharaoniques), rachète une esclave à prix d’or à Constantinople et infléchit le cours de l’histoire en se targuant de fumeuses théories sur la justice. Pas plus que je ne faisais le lien entre un pauvre pécheur du port de Marseille et un généralissime pair de France, ou un commis de bateau et un baron de la finance. Finalement, le seul personnage à rester lui-même de A à Z c’est le procureur du roi, un être complexe pour lequel j’ai noué une sombre sympathie, d’autant qu’il m’a semblé être celui sur qui la justice « divine » de Monte-Cristo s’exerçait le plus durement.

«  Pouvez-vous donc quelque chose contre la mort ? Êtes-vous plus qu’un homme ? Êtes-vous un ange ? Êtes-vous un Dieu ? »

À la fin le récit prend une tournure bien guimauve, mais en même temps il faut bien arriver à clore une histoire pareille, et quoi de mieux que de prôner l’amour après tant de haine ? Donc tout est bien qui finit à peu près bien pour les gentils, les personnages en demi-teinte embrassant un destin ouvert et non définitif. Monte-Cristo peut repartir voguer sur la mer le coeur en paix… en nous laissant un peu orphelins, il faut bien l’avouer, de tant de rebondissements rocambolesques (inspirés d’une histoire vraie qui semble plagier le roman).

Passons à Vingt milles lieues sous les mers de Jules Verne. Là encore, je regrette de ne l’avoir pas lu plus tôt, moi qui avais embarqué de bon coeur dans plusieurs opus des Voyages extraordinaires quand j’avais l’âge de vouloir faire le mur. Mais finalement, cela m’a permis de découvrir le superbe « concert-fiction » adapté du roman par Stéphane Michaka pour France Culture (le concert est désormais édité sous forme de livre-CD très joliment illustré, que vous pouvez feuilleter ici).

Sous les trémolos de l’Orchestre national de France, j’ai donc vaguement compris que le professeur Pierre Arronnax embarque dans le cuirassé Lincoln avec son domestique et un harponneur bourru, en quête d’un monstre marin qui déchire les coques des navires. Il penche pour l’hypothèse d’un narval. Après confrontation avec le monstre, il s’avère qu’il s’agit en fait d’un extraordinaire sous-marin. À ses commandes, le Capitaine Nemo, un être fascinant qui parle une langue inconnue avec ses hommes, dispose de tout ce qu’il lui faut pour vivre dans son sous-marin, parcourt les mers comme si c’était son jardin, et les retient tous trois prisonniers. À bord du Nautilus, Aronnax et ses compagnons vont vivre les aventures les plus extraordinaires, comme les excursions sur les planchers océaniques, le passage de l’Arabian Tunnel, la traversée de l’Antarctique ou l’attaque des poulpes géants… C’est superbe, ça ressemble à un space opéra des mers, et ça donne sacrément envie de plonger vingt mille lieues dans le livre !

J’en viens à ma comparaison entre le Comte de Monte-Cristo et le Capitaine Nemo (eh oui, moi aussi je fais patienter mes lecteurs !) Au-delà de la consonance de leurs noms, les deux hommes partagent plusieurs traits en commun.

Tout d’abord, tout simplement, le lien à la mer. Edmond Dantès est un marin de vocation, c’est la mer qui le sauve de sa captivité, sa fortune se trouve en son coeur, et sa transformation en Monte-Cristo ne l’empêche pas d’emprunter fréquemment la voie maritime sur son yacht chaque fois l’envie le prend de voyager (c’est-à-dire souvent). Nemo, lui, ne vit que par, pour, et littéralement dans la mer.

Au-delà du fait, il y a l’image de deux hommes « re-nés » par le passage dans les profondeurs, comme « Moïse sauvé des eaux ». Car tous les deux se trimballent de sacrés « cadavres » dans le sac-à-dos : le sombre passé de Monte-Cristo, on le connaît ; celui de Nemo ne nous est pas révélé, mais sa rancoeur à l’égard des terriens, son acharnement à couler certains navires croisant à proximité, son mode de vie autarcique, certaines tirades, nous montrent assez qu’il doit composer avec de lourds traumatismes.

« Monsieur le professeur, répliqua vivement le commandant, je ne suis pas ce que vous appelez un homme civilisé ! J’ai rompu avec la société tout entière pour des raisons que moi seul j’ai le droit d’apprécier. Je n’obéis donc point à ses règles, et je vous engage à ne jamais les invoquer devant moi ! »

« Tout ce qui ne tue pas nous rend plus fort » pourrait être la devise des deux hommes. Rescapés de terribles malheurs, ils ont résolu de maîtriser de bout en bout le moindre aspect de leur vie. Détenteurs de fabuleux trésors qui se trouvent toujours, comme par hasard, au fond de la mer (la grotte digne des milles et une nuits de Monte-Cristo : le Nautilus équipé de luxueux appareils, comme un orgue ou une bibliothèque garnie de milliers de volumes de Nemo), ils commandent en maîtres et ne dépendent de personne, pas même des plus hautes autorités. Doués d’une forme d’ubiquité extraordinaire, ils ont tout lu, tout vu du monde. Ce sont des êtres fascinants, capables d’infléchir le destin de tous ceux qui les croisent.

Bref, ce sont les surhommes que Nietzsche allait populariser quelques années après.

Et à votre avis, qui a dit ça, Nemo ou Monte-Cristo ? ⤵️

Je suis un de ces êtres exceptionnels, oui, monsieur, et je crois que, jusqu’à ce jour, aucun homme ne s’est trouvé dans une position semblable à la mienne. Les royaumes des rois sont limités, soit par des montagnes, soit par des rivières, soit par un changement de moeurs, soit par une mutation de langage. Mon royaume, à moi, est grand comme le monde, car je ne suis ni Italien, ni Français, ni Hindou, ni Américain, ni Espagnol : je suis cosmopolite.

Je ne peux pas terminer (enfin) ce billet sans vous renvoyer vers celle qui m’a inspiré ces deux lectures (la prof de français que j’aurais rêvé d’avoir au collège) : Le comte de Monte-Cristo et Vingt mille lieues sous les mers chez la petite marchande de prose 🙂

L’adaptation de Vingt mille lieues sous les mers en podcast sur France Culture.

Et si vous n’avez pas envie de vous taper 1600 pages, il existe une version audio du Comte de Monte-Cristo.

Et parce qu’elle m’a fait hurler de rire, allez lire le billet de Cannibal Lecteur sur Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas.

Atelier d’écriture : Face à la mer

Ce lundi, je participe à l’atelier d’écriture de Leiloona à partir de cette photographie. Rendez-vous sur cette page pour retrouver les textes des autres participants.

De là où je me trouve, j’ai une vue imprenable sur la mer. La contempler est mon passe-temps favori. Ses flots changeants, verts, bleus, mauves, or, gris, noirs, me ravissent tout le long du jour. C’est la mer et son jeu de ping-pong avec le soleil qui est ma raison d’être. Je ne pourrais m’éloigner de son manteau ourlé d’écume, dont j’aime à sentir la caresse.

J’aime aussi observer les gens. Les touristes qui se baladent sur les remparts de la citadelle, le bob vissé sur le crâne ou la glace à la main, tout comme les pêcheurs qui sillonnent le golfe à la recherche du poisson. Certains ont reconverti leur chalutier en piège à touristes. C’est de bonne guerre.

Au-dessus roulent les nuages. En ce moment, c’est l’été, ils sont légers comme des balles de coton, c’est à peine s’ils trouent l’azur. Ils ne s’attardent pas, le vent les emporte. L’hiver, c’est autre chose ; ils s’amassent  serrés-serrés, on dirait qu’ils veulent concurrencer la mer. Folie ! La mer sera toujours là, les nuages, eux, vont et viennent, tout comme les touristes. Même les pêcheurs du coin s’en vont, quittant un à un ce métier trop dur pour tenter une autre aventure, loin des flots.

Moi je resterais bien ici encore quelques siècles. Très peu de ceux qui me visitent connaissent vraiment mon histoire. C’est Vauban qui m’a installée là, pour veiller à la sécurité du royaume de France. De ma hauteur, je servais de vigie. Grâce à moi, on pouvait voir de très loin le moindre bout de voile de navire anglais.

Aujourd’hui, les temps ont changé, eux aussi. Je suis une attraction du plan touristique de la ville, comme la capitainerie. Je sers de balise au parcours des promeneurs et de point de focale aux photographes. Le comble, c’est que la majeure partie de ceux qui grimpent mes marches sont des Anglais ! Quelle ironie. Mais je suis là, fidèle, et je veille. Comme ma jeune cousine Eiffel, je me prends à penser que je suis un peu la bergère des vagues qui moutonnent dans la mer, des enfants qui bêlent dans le vent, des nuages qui paissent dans le ciel.*

Moi, la tour de pierre.

*Cf. le poème « Zone » d’Apollinaire 😉

Auteur : Ellettres/Delphine B.