Claude Izner, Mystère rue des Saints Pères

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C’est jour de fête en ce 23 juin 1889 : pensez donc, elle vient d’être inaugurée ! Qui donc ? Mais LA tour évidemment, celle imaginée par Monsieur Eiffel pour être le clou de l’Exposition universelle de Paris ! Dans la ville-lumière en ébullition, les neveux de la brave Eugénie Patinot traînent la pauvre femme engoncée dans son corset jusqu’aux cinquante hectares de l’Expo. Ils veulent être parmi les premiers à se presser aux étages de la tour. Eugénie croit défaillir dans l’ascenseur qui lui fait penser au canon imaginé par Jules Verne pour se rendre De la terre à la lune. Elle se promet de déposer un cierge dès qu’elle sera sortie de cette tour infernale. Mais une mystérieuse piqûre la transportant illico dans un monde meilleur l’empêche d’accomplir son dessein. Cette mort subite n’échappe pas à l’attention de Victor Legris, jeune libraire de la rue des Saints-Pères, et de l’équipe du journal Le Passe-Partout qui trinquaient à ce moment-là sur la première plateforme de la tour. Les jours suivants, d’autres morts attribuées à des abeilles attirent les soupçons de Victor Legris. Aiguillonné par les beaux yeux de la dessinatrice russe Tasha Kherson, troublé par le comportement de son associé japonais Kenji Mori, il n’en faut pas plus pour le lancer dans une enquête entre les hauteurs de Montmartre, le quartier latin, le parc Monceau et les bas-fonds de Saint-Michel…

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Claude Izner est le pseudonyme de deux sœurs bouquinistes, romancières et réalisatrices. Ce Mystère rue des Saints-Pères est le premier d’une série consacrée au personnage de Victor Legris, libraire-enquêteur à la Belle Epoque. Et il est ma foi très plaisant.

Amis des livres, vous allez vous régaler en parcourant les rayons de la librairie Elzévir remplis de trésors (comme les Caprices de Goya), en croisant « Monsieur France » (Anatole !) en personne, en entendant Legris se moquer des « ismes » (romantisme, naturalisme, réalisme, symbolisme…) et menacer de les jeter dans « l’isthme de Panama », en lisant par-dessus l’épaule du commis Joseph les romans policiers que celui-ci dévore, ou en vous ébaudissant du goût de la Comtesse de Salignac pour les bluettes conventionnelles d’auteurs aujourd’hui oubliés mais ayant vraiment existé. Les amateurs d’art se réjouiront des querelles opposant les tenants de la peinture officielle et les avant-gardes comme les obscurs Cézanne, Gauguin ou Van Gogh et suivront avec intérêt les pas de Victor en tant que photographe amateur.

« – Vincent Van Gogh, un génie, incompris de même que tous les génies, je parie que vous n’en avez jamais entendu parler. Les fleurs, voyez-vous, personne ne rend ça mieux que lui. C’est si beau ! Chaque fois que je les admire, je reçois un choc. Dire qu’il ne vend rien ! Pas une toile ! On le traite de fou. Un fou pareil, on aimerait le recevoir à sa table. Et Cézanne ! Encore un laissé-pour-compte, à croire que tous ceux que j’admire et qui me déposent leurs oeuvres en échange de couleurs ne me rapporteront pas le moindre fifrelin. » (p. 139)

Plus largement, ce roman est une expérience immersive dans le Paris de la fin du XIXe car nos deux auteures ont soigné le décor : que ce soit les pavillons de l’exposition, la foule bigarrée, l’argot, les différents « villages » de Paris et les villages factices de l’exposition, la bohème montmartroise, les cafés, les chansons à la mode, la réception des découvertes scientifiques par les masses ou l’attente vaine du retour du Général Boulanger, tout est d’époque, jusqu’au moindre bec de gaz !

« Philomène Lacarelle ramassa mollement deux ou trois papiers gras abandonnés par les pique-niqueurs et marqua une pause à quelques pas d’un sanglier dont la hure mitée la fixait avec malveillance.

– Qu’est-ce que t’as à me lorgner de traviole, toi ? Tu ferais une belle descente de lit ! T’es rien qu’un gros cochon bourré de crin, marmotta-t-elle en sortant son attirail. Il paraît que nos ancêtres, ils logeaient là-dedans. J’suis sûre que les miens y s’débrouillaient mieux qu’ça. L’avantage, c’est qu’à l’époque on n’avait pas inventé le loyer… Cro-Magnon qu’ils s’appelaient, tu parles d’un nom ! Ça veut dire quoi, Cro-Magnon ? J’ai les crocs, magnons-nous ? Allez, Philomène, huile de coude et cœur au ventre ! » (p. 237)

C’est ce qui fait tout le sel de cette aventure digne des ambiances du Chat Noir, des tableaux de Toulouse-Lautrec ou des nouvelles de Maupassant. L’univers sensible de cette fin de siècle, avec sa fièvre, ses différences sociales, son attrait pour la nouveauté et l’exotisme, et pour le progrès scientifique, mais aussi sa misère cachée sous les ors de la jeune IIIe République confiante dans le progrès, tout cela est rendu de façon très attrayante. Tout cela stimule l’imagination, presque trop, comme si le duo d’auteures avaient voulu fignoler le moindre détail, et fait passer au second plan une intrigue qui reste assez classique, à la manière du genre policier de l’époque. Comme le pauvre Joseph, on se perd un peu à suivre Victor Legris dans ses incessants va-et-vient.

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« Bal au Moulin Rouge » de Toulouse-Lautrec, 1890

Qu’à cela ne tienne, je n’ai pas boudé mon plaisir, bien au contraire !

Un livre découvert grâce à Florence.

« Mystère rue des Saints-Pères » de Claude Izner, Editions 10-18, 2003, 283 p.

 

Carlos Fuentes, L’oranger

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Un conquistador qui ne veut pas conquérir le Mexique – un conquistador qui a eu deux fils, tous les deux nommés Martin, l’un né d’une Indienne, l’autre d’une Espagnole – un général romain (Scipion l’Africain pour ne pas le nommer) qui veut conquérir les Espagnols pour « civiliser ces barbares » – un acteur hollywoodien qui se rend à Acapulco pour noyer son désespoir – un marin génois qui prend pied sur une terre inconnue… Toutes les époques se bousculent allègrement dans ce recueil de nouvelles du grand écrivain mexicain Carlos Fuentes pour mieux souligner ce qu’elles ont en commun : la présence d’un oranger qui traîne quelque part, symbole des origines, des perpétuels recommencements et du retour aux sources.

Carlos Fuentes aime jouer avec la langue : non seulement il l’emploie avec truculence, mais il montre aussi sa grande importance dans la construction de la nation mexicaine. De doña Marina, dite la Malinche, l’Indienne qui livra au conquistador Hernan Cortés ses dons de traductrice et son corps pour qu’il puisse écrire le roman de la nouvelle nation en train de se faire (on considère que de leur union naquit le premier Mexicain de l’histoire) – à la pratique de l’albur, cette forme de calembours à double sens typique du Mexique, qui sert plus à cacher qu’à communiquer (hello Octavio Paz) et est employée comme un langage codé et une joute verbale, un espace de liberté et un moyen compensatoire que les dominés retournent contre les dominants (classes populaires vs. riches, « tiers-monde » vs. « gringos », femmes vs. hommes) et contre eux-mêmes : la nation mexicaine s’invente, justifie son existence ou au contraire s’humilie grâce à une trame complexe de discours, de mythes et de mots-clés. Maîtriser la langue, c’est la clé du pouvoir.

Dans ces nouvelles on croise l’utopie à la Rouge Brésil de Rufin, voire même l’uchronie (et si les choses s’étaient passées dans l’autre sens…) – les morts nous parlent depuis l’outre-tombe pour nous délivrer leurs leçons de vie, à la mode baroque – le péché des origines de la nouvelle Ève mexicaine (doña Marina) pèse sur tous ses descendants – la mer, immense et insondable, receleuse de trésors et d’illusions perdus, pont entre les cultures, est très présente – et entre le Mexique et les Etats-Unis se joue tout le drame des « deux Amériques » antagonistes, l’une craignant toujours d’être phagocytée par l’autre – mais les jeux restent ouverts et les issues nous surprennent toujours.

Ma nouvelle préférée est celle qui ouvre le recueil : « Les deux rives » commence par la fin supposée de l’histoire pour revenir vers le début, puis dériver vers une issue complètement inattendue. Une nouvelle longue qui nous tient en haleine sur les intentions du narrateur et nous force à réfléchir sur le caractère non inéluctable de la conquête de l’Amérique. J’ai beaucoup aimé croiser à plusieurs reprises le personnage de doña Marina, complexe et attachant par sa voracité à vouloir assimiler la langue et la culture de l’Autre, terrorisée par la cavalcade des chevaux, ces animaux inconnus des Indiens, dédaignée enfin par Cortés.

Monteczuma, Malinche, Cortés 1521, Tenochtitlán, por Diego Rivera:
L’empereur Moctezuma, la Malinche et Cortés (Diego Rivera)

Ce recueil est un excellent moyen de découvrir Carlos Fuentes, que je préfère en nouvelliste qu’en romancier. Avec des références tant à Cicéron qu’à Yeats, Pasolini ou aux premiers chroniqueurs de la conquête, on sent que l’écrivain a mûri une longue quête sur les racines collectives de son peuple, tout en l’ouvrant sur l’universel.

Wodka en parle très bien ici, mais attention, il (ou elle) spoile !

Edition française : Carlos Fuentes, L’oranger, trad. par Céline Zins, Gallimard, Du monde entier, 1995, 238 p. réédité en Folio.

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3e participation au Challenge Latino

Marie Vareille, Je peux très bien me passer de toi

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Vu que mon dernier billet porte sur Proust, je peux bien passer à une lecture un peu plus légère. Et puis, ça nous changera d’un ciel bien bas concernant l’actualité politique… Quoique, je vous préviens, vous n’êtes pas à l’abri d’un prochain billet sur Hannah Arendt, dont je lis les essais condensés dans le recueil « Du mensonge à la violence » ! Eh oui, c’est une lecture de circonstance.

Bref. J’ai lu la comédie romantique de Marie Vareille, Je peux très bien me passer de toi, il y a trois bons mois déjà, et j’ai hésité à y consacrer un billet. Par snobisme évidemment. Le roman de Marie revendique clairement son appartenance à la « chick lit », ce genre littéraire que le marketing éditorial destine aux « poulettes » ou aux « pintades » qui ne peuvent aller au travail sans leur paire de Louboutin, dont le « boss » est la figure du commandeur, le « mojito » la potion magique, et qui collectionnent les aventures douteuses avec des exs pas très charmants tout en rêvant au prince charmant. D’ailleurs, Marie est aussi la tenancière d’un blog consacré à la chick lit, ce qui m’a permis d’en apprendre un peu plus sur le genre. A propos de genre, même s’il est en général cordialement méprisé par tous les intellos de la terre, concédons que la chick lit est souvent hautement divertissante, manie les rebondissements et l’humour avec dextérité et fait un excellent vide-tête ou pare-soleil sur la plage (ouh le mauvais esprit). Mais je n’en lis plus (même sur la plage) depuis le journal de Bridget Jones car je trouve la vie trop courte (singulièrement depuis que j’ai mes deux bébés !) pour consacrer mon précieux temps de lecture à des romans « faciles », « superficiels », « de plage », « de gare », « vite lus, vite oubliés » (même si, là encore, dans les œuvres considérées comme « légitimes » au point de vue culturel, il y a beaucoup de bouses monumentales de bouquins qui n’arrivent pas à la cheville d’une bonne chick lit). Alors pourquoi ai-je décidé de lire la jeune et pétulante Marie Vareille ?

Il se trouve que je la connais personnellement (c’est l’amie d’une amie) et que j’ai trouvé son parcours d’auteur fantastique : à la force du poignet, elle a écrit son premier roman (Ma vie, mon ex et autres calamités, que je n’ai pas lu) et n’a pas baissé les bras face aux refus des éditeurs, jusqu’à ce qu’elle en trouve un qui accepte son manuscrit. Bel exemple de volonté, je trouve. Je voulais donc me faire une idée de sa production et j’ai donc choisi son deuxième opus (avec cette idée, peut-être absurde, que le second est forcément meilleur que le premier, comme pour les crêpes, mais aussi parce que l’histoire me semblait moins caricaturale – à commencer par le titre).

Et je dois dire, la dame a du talent !

Alors oui, il y a des exs et des boss obsédants dans l’histoire (mais pas de mojitos ni de Louboutins). C’est l’histoire croisée de deux amies, Chloé et Constance, de caractère opposé, qui font un pacte : l’une promet de se mettre au vert pour écrire son premier roman, s’éloignant de toute tentation sentimentale parisienne – au milieu des vignobles bordelais pour ne pas gâcher l’affaire – l’autre promet de sortir de son bovarysme léthargique pour se trouver un mec fissa. La narration à la première personne alterne entre le point de vue de chacune.

Marie Vareille maîtrise parfaitement son style, enlevé, fluide et soigné malgré le passage obligé de l’oralité « meuf-du-XXIe-siècle » qui donne lieu à des comparaisons réjouissantes (Note du Ellettres & Ellettres de la littérarure du XXIe siècle : la comparaison insolite, c’est un peu LA figure de style par excellence de toute chick lit digne de ce nom !). L’histoire suscite le rire, mais aussi l’empathie et l’émotion ; les personnages sont attachants, notamment les deux héroïnes, avec une Chloé un brin plus complexe (donc plus intéressante) et une Constance franchement plus drôle : qu’est-ce que je me suis esclaffée lors de ses « cours de séduction » ! Mais il y a aussi des personnages secondaires bien campés, comme Mamie Rose ou « tonton Gonz ». Pour les littéraires, il y a des références à Jane Austen, Mauriac, Oscar Wilde, voire Henry James si je ne me trompe pas ?! Et pour les amoureux de l’Angleterre, il y a une folle virée à Londres. Par ailleurs, Marie connaît un minimum le monde de l’entreprise, et ça sonne vrai.

Et surtout, il y a un personnage, ZE ONE qui, évidemment, fait craquer mon coeur d’artichaut toute lectrice de (bonne) comédie romantique : le vigneron Vincent Laborde. Ténébreux, ironique, blessé secrètement, un peu beauf sur les bords (une petite prise de risque dans un roman girly, et moi j’aime les prises de risque !) Ce qui m’a sciée, c’est de voir la ressemblance de ce personnage avec le Ludovic de Repose-toi sur moi de Serge Joncour : en gros, on a ici deux agriculteurs du sud-ouest dans la dèche, du genre costauds et rassurants mais avec un volcan qui couve à l’intérieur, un potentiel érotique prometteur, l’un divorcé, l’autre veuf, confrontés à l’incarnation pure de la « Parisienne ». Je ne dis pas que Joncour a pompé son personnage sur celui de Marie Vareille (qui a publié avant lui) évidemment, mais j’ai trouvé frappante cette parenté de personnages de fiction ! Tout comme les sosies existent dans la « vraie vie », il y a des sosies en littérature semble-t-il.

Tout ça pour dire que : qu’importe l’étiquette, pourvu que l’ivresse littéraire soit bonne, surtout quand l’histoire se passe dans le Bordelais. Si vous voulez lire de la chick lit, mais dans sa version feel-good, frenchie et stylée, lisez Je peux très bien me passer de toi. Je prédis que Marie Vareille n’a pas fini de faire parler d’elle 🙂 Et maintenant j’ai envie de lire ses nouveaux romans : le roman fantasy-young adult Elia la passeuse d’âmes et son nouveau Là où tu iras j’irai.

« Je peux très bien me passer de toi » de Marie Vareille, Editions Charleston, 2015, 321 p.

Antoine Bello, Les producteurs

bello producteursTroisième et dernier volet de la trilogie des Falsificateurs, les Producteurs narrent les nouvelles aventures de l’Islandais Sliv Dartunghuver et ses amis du Consortium de Falsification du Réel (CFR), cette fois de 2008 à 2012. On les avait quittés bien penauds dans le tome précédent (les Eclaireurs) car indirectement responsables du 11 septembre et de la guerre d’Irak. L’ambiance morose de ce second tome n’est plus de mise ici, on retrouve même toute la légèreté et l’euphorie du premier ! Il faut dire que le CFR a frappé très fort en favorisant l’élection d’Obama…

Eh oui, Obama, c’était il y a dix ans chers lecteurs…De là à en conclure que le CFR est derrière l’élection de Trump, ou que c’est un gros raté de leur part (si c’est le cas, Yacoub a dû être viré du Comex !), il n’y a qu’un pas à franchir, celui qui sépare réalité et fiction, que Bello contribue drôlement à flouter.

Et en effet, ce qui m’a le plus retenu à la lecture de ce 3e tome, c’est le thème de l’art de raconter une histoire. Non seulement cela devient un enjeu pour Sliv à travers sa rencontre avec Ignacio Vargas, l’as du storytelling qui conseille magnats de l’industrie pharmaceutique, patrons de l’immobiliers ou producteurs d’Hollywood, et facture ses services à prix d’or, à la hauteur des résultats sonnants et trébuchants que peut rapporter une bonne histoire diffusée à bon escient. Mais les ficelles du métier qu’Ignacio enseigne à Sliv, Antoine Bello les utilise lui-même pour nous raconter son histoire de CFR : l’art de bien camper ses personnages afin de les rendre attachants, l’art de trousser des rebondissements au bon moment, de créer de la tension, de favoriser l’identification, de produire du mythe, de retenir l’attention, d’émouvoir… Bello en somme montre que la réalité n’existe pas, seules les bonnes histoires existent. Nos souvenirs ? Ce sont des assemblages de faits que notre esprit coordonne pour en faire une histoire cohérente, apte à satisfaire nos besoins psychologiques. L’idée peut sembler grossière à première vue mais ne constatons-nous pas, chaque jour, combien nous ne sommes pas d’accord avec nos contemporains sur une foule de sujets, petits ou grands, y compris par exemple sur la couleur du canapé que mon mari s’obstine à voir bleue quand je la vois grise (hahaha). La réalité, semble dire Bello, est soit la version du plus fort, soit le résultat d’un compromis entre toutes les parties. Evidemment, il soutient la deuxième solution et tout le roman (mais déjà, avant lui, les deux premiers tomes où Sliv s’échinait à découvrir la finalité du CFR) est une ode aux valeurs de la concorde, de l’empathie, du consensus et du multiculturalisme.

Cette concorde, Lena et Sliv, nos deux « jumeaux antagonistes », sont résolus à enfin la produire ici et maintenant en créant une fabuleuse civilisation maya où la concorde était le maître mot de la vie en commun. A travers une rocambolesque mise en scène de la découverte d’une épave au large de Veracruz, dans le golfe du Mexique, le monde entier a les yeux rivés sur le dévoilement de deux (faux) codex mayas expliquant les règles de cette société imaginaire plus vraie que nature… et qui expliquerait le vrai sens de la fatidique date du 21 décembre 2012 : non pas la fin du monde mais le début d’un nouveau cycle (un baktun en langage maya) que Sliv et Lena espèrent placer sous le signe de la concorde universelle. Mais ils sont menacés dans l’agenda médiatique par l’explosion du volcan islandais impossible à se rappeler le nom et par le naufrage d’un pétrolier de la BP au large de la Floride.

Amusant de se remémorer ces événements pas si anciens que l’actualité a pourtant si vite chassé de nos esprits. L’entrelacement entre fiction et réalité est si bien réalisé que je ne peux m’empêcher, maintenant, de relire chaque événement d’actualité sous l’angle d’un bon « scénario » du CFR ! Cela permet notamment de relativiser la manière dont l’information nous est transmise par les médias (voire nous faire basculer dans le côté obscur du complotisme). Les réseaux sociaux qui font leur grande apparition dans ce tome sont évidemment mis à l’honneur pour « produire » le réel. Il n’est pas jusqu’à un « macguffin » qui entretient le suspense durant tout le roman, qui contribue encore à montrer combien la réalité s’inspire de la fiction (et la dépasse parfois !)

La réconciliation de Lena et de Sliv (et le dévoilement du passé de la Danoise) est un autre thème sympathique du 3e tome, ainsi que les nouveaux personnages, solaires et loufoques, qui apparaissent dans ce récit. Mais j’avoue que je me suis moins sentie émotionnellement attachée à eux, peut-être parce que je m’apprêtais à leur faire mes adieux à la fin de ce livre, mais plus sûrement parce qu’ils ne m’apparaissaient plus que comme des pions soumis au bon vouloir de leur auteur, ce cher Antoine Bello.

Bref un tome qui clôt agréablement la trilogie même si la fin, qui relève de la pirouette, m’a laissée un peu sur ma faim. Si j’apprécie énormément l’art romanesque de Bello, je trouve que, comme un Tonino Benacquista par exemple, il ne me touche que jusqu’à un certain degré. Finalement le message qu’il veut graver dans le cœur du lecteur reste assez basique : parvenir à la concorde en sachant se mettre à la place des gens… C’est déjà une magnifique ambition vous me direz, mais pour moi cela ne résume pas le sens de la vie comme semble le penser l’auteur, et sa façon presque publicitaire de mettre son message en scène m’amuse sans m’émouvoir plus que ça.

« Les producteurs » d’Antoine Bello, Gallimard Folio, 2016, 576 p.

Pearl Buck, Vent d’est, vent d’ouest

20170207_155506Dans une prose dépouillée, Pearl Buck pénètre une nouvelle fois au sein d’une maisonnée chinoise traditionnelle de haute naissance des années 1930. Ce monde clos et strictement normé, héritier d’un empire du milieu dont les cendres fument encore, c’est le vent d’est. Il s’ouvre, avec plus ou moins de bonheur, au vent d’ouest, ou plutôt à la bourrasque que représente la modernité occidentale.

Cette rencontre s’opère à deux niveaux. Tout d’abord par le mariage de Kwei Lan, jeune fille élevée pour être une bonne épouse soumise à la chinoise, avec un jeune médecin qui revient d’Amérique et ne jure que par la civilisation occidentale. C’est lui qui va l’inviter à débander ses pieds, dont la petitesse fait pourtant la plus grande fierté de la jeune femme, ce qu’elle finira par faire par amour pour lui (et finalement beaucoup de soulagement). Grâce à lui, elle conserve auprès d’elle son fils premier-né, au lieu de l’offrir à ses beaux-parents, comme premier descendant mâle de la famille. Elle découvre les bizarreries d’une maison construite à l’occidentale, comme les escaliers, qu’elle descend la première fois sur les fesses ! (Ils sont si peu faits pour des pieds bandés !) Et regrette parfois la lumière mate que laissent filtrer les persiennes de papier, si avantageuse pour son teint, contrairement aux vitres qui font miroiter une lumière drue.

Au moment où elle s’est peu à peu appropriée ces nouvelles façons de faire, et commence à apprécier la liberté dont elle jouit, elle apprend que son frère, parti étudier en Amérique, revient avec une épouse américaine ! C’est le branle-bas de combat dans la maisonnée de sa mère, tout se ligue pour faire échouer cette union jugée contre-nature et faire épouser au fils récalcitrant la fiancée qui lui avait été désignée depuis la naissance… Kwei Lan se sent écartelée entre son sentiment de devoir envers sa famille (le collectif, le lien au passé) et son attrait nouveau pour le primat de l’amour (l’individu, le futur) qui la conduit à soutenir son frère.

Qui du vent d’est ou du vent d’ouest gagnera cette partie de bras de fer ? Cette rencontre entre deux mondes doit-elle nécessairement passer par le rapport de force ?

Narrant les faits à la première personne, du point de vue de Kwei Lan, Pearl Buck arrive à merveille à opérer des jeux de miroirs entre deux civilisations très différentes, dont chacune pense qu’elle est la normalité, et l’autre la barbarie ! Quand Kwei Lan raconte simplement les us et coutumes chinois, le lecteur (occidental, et surtout actuel) peut à bon droit s’étonner. Mais c’est elle qui s’étonne des habitudes américaines : comment, on habille les bébés américains en blanc, couleur du deuil ? Et les femmes ne baissent pas les yeux devant les hommes ? Elles ne prennent pas grand soin de leur apparence, en huilant et fleurissant leurs cheveux, en adoptant une petite voix douce, mais elles courent et rient aux éclats ? La couleur de la peau et des cheveux elle-même est un motif d’étonnement, voire de frayeur.

Ce jeu d’oppositions peut sembler un peu simpliste, voire à l’avantage de l’Occident. Mais il faut se souvenir que Pearl Buck transcrit le ressenti d’une « Chine éternelle », d’une « Chine profonde » face à la pénétration, qui semble injuste, à la limite de la colonisation, de l’influence occidentale. Ce sont des choses issues de son observation, et on ne peut qu’admirer sa faculté à endosser le point de vue, subjectif, d’une jeune Chinoise qui n’était jamais sortie des murs de sa maison. Les personnages sont assez simples en apparence, et le roman lui-même a tout l’air d’un fabliau sur la rencontre entre deux mondes, qui a priori sont insolubles l’un dans l’autre… a priori.