Bakhita

jEpjJ24kQuoi de mieux que d’exorciser les vieux démons de la rentrée – Tonnerre de Brest, avec l’entrée en petite section, Bambinette en a pris pour 20 ans ! – par une pépite de la rentrée littéraire ? Ceux qui connaissent ce blog doivent avoir remarqué que je suis immunisée par rapport aux sirènes des sorties littéraires, et notamment de ce phénomène bien français de la rentrée papivore. En France, nous aimons les marronniers et les feuilles qui tombent rituellement à l’automne ; nous devons être au fond un peuple épris de routine et de petites habitudes, nous qui aimons nous poser en révolutionnaires râleurs. Étant donné que je suis un peu d’ici et d’ailleurs, je n’ai jamais contracté cette habitude de courir les nouveautés ou les salons, ayant été biberonnée aux classiques et aux livres chinés en bibliothèque recelant l’odeur caractéristique du vieux papier jauni. /// Je fais une petite pause pour savourer ma madeleine de Proust, permettez...///

C’est bien mon entrée en blogosphère qui m’a convertie (un peu) à l’actualité du livre.
Bref, tout ça pour vous dire que si j’ai foncé droit sur le roman de Véronique Olmi, c’est bien parce que son sujet m’attirait fortement, et pas seulement parce que le livre était en tête de gondole. Bakhita, je connais, puisque c’est une sainte récemment canonisée par l’Eglise catholique. Sa légende dorée m’était vaguement familière, friande que je suis depuis mon enfance des vies de saints (ceux qui ont passé dans leur enfance des voyages en voiture entiers à écouter les cassettes audio de soeur Laure, dont la voix sirupeuse et magnétique exaltait les aventures de saint François d’Assise, saint Ignace de Loyola ou sainte Kateri Tekakwita – alias la Pocahontas chrétienne – me comprendront peut-être). Eh oui, être catho permet de connaître des personnages inconnus du grand public parfois. C’est un avantage comme un autre 😉.

Enfin, tout cela ne nous dit pas de quoi il est question dans ce livre, ni de qui est Bakhita, me direz-vous. Alors là, excusez-moi mais je vais devoir quitter mon ton léger et mondain pour aborder une tonalité beaucoup plus grave. Car voyez-vous, ce « roman vrai » de la vie de Bakhita m’a fait l’effet d’un coup de poignard dans le coeur. Peut-il en être autrement à la lecture de la vie de cette petite Soudanaise née à la fin du XIXe siècle, kidnappée de son village tranquille à l’âge de 7 ans, enlevée aux siens pour être vendue comme une bête à des marchands d’esclaves avides de chair fraîche ? Oui, la vie de Bakhita nous plonge dans la réalité inhumaine de l’esclavage. Oui l’esclavage a continué d’exister après l’abolition de la traite transatlantique. Et il cesse d’être cette sous-catégorie du programme d’histoire que les collégiens étudient en classe de 4e, qu’il est de bon ton de déplorer pour mieux nous conforter dans la morgue de notre supériorité progressiste. Il ne se réduit plus à des chiffres, des dates, des flèches sur une carte de l’Afrique et quelques grandes figures de la lutte anti-esclavagiste. Il prend un visage et une voix, ceux de Bakhita que Véronique Olmi a su capter miraculeusement, se fondant sur des archives trouvées dans le couvent où plus tard, bien plus tard, Bakhita a trouvé une forme de paix, en Italie… La vie de Bakhita nous fait croiser une foule de personnes réduites au rang de marchandises que l’on déplace avec une brutalité sans nom, que l’on abîme ou supprime pour des raisons atroces, pour ne pas les laisser au marchand concurrent par exemple ou pour le plaisir de dominer un être humain totalement à merci. Nous croisons des hommes, des femmes, des enfants, des bébés broyés dans l’engrenage mortel du trafic d’êtres humains. Des petits garçons que l’on castre pour en faire des eunuques, qui pourvoiront les harems (8 sur 10 meurent d’une telle « opération ») ; des petites filles que l’on viole ou « tatoue » en insérant du sel dans des plaies tracées au couteau. C’est vrai, c’est insoutenable, et j’ai dû sauter certains passages car j’ai plutôt l’âme sensible.

« Ce qui se passe après, le saccage, être battue dehors et dedans, elle le connaît déjà, c’est le gouffre sans fin, sans secours, c’est l’âme et le corps tenus et écrasés ensemble. Le crime dont on ne meurt pas. » (P. 127)

Mais au-dessus de ce cauchemar, il y a la grâce : cette petite Bakhita à qui on a volé jusqu’à sa langue maternelle et le prénom donné par son père. Une vie nue. Une petite fille qui parle plusieurs langues et dialectes (arabe, turc, vénitien entre autres) mais qui n’en maîtrise aucun, qui ne sait parler qu’au présent, ce qui colorera pour toujours son langage d’une naïveté enfantine. Il faut dire la force et la douceur de ce personnage que l’auteur a su faire revivre comme si elle avait eu une connexion mystique avec elle (j’ai l’air de m’emballer mais Véronique Olmi ne dit pas autre chose dans une interview que je n’arrive pas à retrouver).

« Elle comprend qu’elle a perdu sa langue maternelle. Son enfance se dérobe, comme si elle n’avait pas existé. Elle ne peut la nommer. Elle ne peut la décrire. » (P. 174)

Cette petite fille passée de maîtres en maîtres, tour à tour « jouet » des enfants d’une famille arabe, bête de somme d’une maisonnée turque impitoyable, domestique d’un consul italien humain mais détaché, jusqu’à échouer, au prix d’un incroyable concours de circonstances, en Italie, sa terre promise, a toujours su garder sa dignité profonde malgré les sévices, un regard pur, une âme d’enfant. Une rescapée de l’enfer. C’est incompréhensible. C’est grand. Cela fait espérer.

« La solitude. Bakhita n’est plus battue. Elle ne se couche pas dans la batisse des esclaves. Mais elle a, planté en elle comme un pieu, son besoin d’autre chose. Une autre lumière. Un peu de cet amour qu’elle a reçu chez Stefano et Clementina et qui, si dissemblable à son enfance, en avait pourtant la même musique. Elle garde les mains dans les poches de son tablier, alors qu’elle voudrait tendre les bras, généreusement, avec toute la force de sa jeunesse. Elle est entravée dans la nuit, alors qu’elle sait qu’une lumière existe, toute prpche, vers laquelle elle ne peut se tourner. Elle n’a jamaisoublié la voix de la consolation, la terre qui lui disait que ce n’était pas juste. Abda. Ça n’était pas juste et ça n’était pas sa faute. Alors, il doit y avoir autre chose pour elle. » (P. 244)

Bon l’histoire ne s’arrête pas avec l’arrivée de Bakhita dans un village vénitien, puisqu’elle devra passer successivement par : l’attachement maternel à la fille de sa maîtresse qu’elle a sauvé de la mort ; sa découverte de Jésus (crucifié comme les esclaves qu’elle a vus) dans un couvent de Venise ; le long chemin vers sa reconnaissance juridique en tant qu’individu libre ; son entrée en religion ; sa confrontation aux peurs que suscite sa peau d’ébène ; sa tendresse pour les petits orphelins qui lui sont confiés…
De chose « cassée » par l’esclavage, elle est redevenue femme (dont le vêtement joue beaucoup pour la réappropriation de son corps), puis « mère » de la petite Mimmina, puis « fille » de la madre Fabretti (des affections profondes qui mettent un baume sur les blessures béantes de l’esclavage mais auxquelles on va l’arracher), puis soeur « Moretta » (Mauresse, son surnom donné par les Italiens) dévouée à « el Paron » (« Le Patron » en dialecte vénitien, c’est-à-dire Dieu), puis sainte…

« … Madre Fabretti répète sans cesse : « Il t’aime. » Et elle pense que Madre Fabretti se trompe, Il ne voit pas tout. Il n’est pas tout le temps là. Et Il ne sait pas. Elle est une esclave, et personne. Aucun maître, même le meilleur, personne, jamais, n’aime son esclave. Et elle se dit qu’un jour, la Madre, d’une façon ou d’une autre, apprendra ce qu’est l’esclavage et ce jour-là, elle la punira pour avoir caché la monstrueuse existence qui a été la sienne. Une vie moins qu’une bête. Une vie qui se vole, une vie qui s’achète et s’échange, une vie qui s’abandonne dans le désert, une vie sans même savoir comment on s’appelle. » (P. 288)

On peut reprocher à Dieu d’avoir laissé l’esclavage exister (comme tout un tas d’horreurs jusqu’à aujourd’hui), et puis on peut s’émerveiller devant Bakhita, sans pouvoir mettre des mots sur tout ce qu’elle dépose en nous d’émotion. C’est la rédemption de tous les siens opprimés par un système bestial. Une lumière qui luit dans les ténèbres.
Véronique Olmi l’a captée pour nous avec des phrases courtes, répétées, entrecoupées de termes dialectals, qui forment un tempo binaire comme un rythme cardiaque fondamental. On est Bakhita et on perçoit ses peurs, sa souffrance (évidemment), mais aussi sa bonté indéracinable, son courage, sa ténacité, son espérance, sa soif d’aimer, son humilité, et je rajouterai aussi, son humour. Mais on n’est pas du tout dans la vie de saint style sulpicien, l’auteur n’occulte pas les violences y compris sexuelles, ni les réactions parfois peu charitables ou intéressées de ceux qui néanmoins, en Italie, lui ont apporté amour et liberté.

« … c’est le jour de son baptême… Mais y a-t-elle vraiment droit ? Elle est toujours une esclave. L’esclavage ne s’efface pas. Ça n’est pas une expérience. Ça n’appartient pas au passé. Mais si elle a le droit d’être aimée, alors ce jour qui vient est sa récompense. Elle a marché jusqu’à ce jour. Elle a marché des années. Marché jusqu’à el Paron. Pour ne plus jamais obéir à d’autres ordres, ne plus jamais se prosterner devant d’autres maîtres. » (P. 317)

Un livre rare et essentiel, pas toujours facile à lire on s’en doute, mais lumineux et marquant. (Les lecteurs du prix du roman Fnac ne s’y sont pas trompés). Un plaidoyer sans plaidoirie contre l’esclavage. Un maëlstrom d’humanité qui culmine autant dans les bassesses innommables que dans l’altruisme le plus sublime et le plus désarmant. Pfiouh.

« Bakhita » de Véronique Olmi, Albin Michel, 2017, 456 p., Prix du roman Fnac.

Marie, Lily et Mymy ont également aimé cette lecture.

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« Wadjda » de Haifa Al-Mansour

wadjdahaifaaalmansourmovieJe m’essaie à parler cinéma car j’ai eu un gros coup de cœur pour ce film, regardé en DVD.

Wadjda est un film saoudien. Rien que de dire ça, on en dit long (d’autant plus que des films réalisés par des Saoudiens, en Arabie Saoudite, et dirigés par une femme, y doit pas y en avoir beaucoup-beaucoup). Qui plus est, Wadjda est un prénom féminin, celui d’une pré-ado de Riyad, fan de bicyclette. Dans tous les pays du monde (je crois, cela dit faudrait voir du côté de la Corée du Nord, autre royaume de l’absurdie), faire du vélo est un droit qu’on ne saurait contester à personne à part, peut-être, aux personnes qui n’ont plus l’usage de leurs jambes. Ben en Arabie Saoudite, les petites filles elles n’y ont pas droit (ne parlons pas des femmes). Ce n’est même pas une loi, c’est la mentalité qui veut ça, pensant ainsi préserver « l’honneur » des filles.

Dans un décor aux teintes sables – murs blancs, ciel laiteux, poussière de la route, soleil aveuglant – des hommes et des garçons déambulent, à pied, à vélo ou en voiture. De loin en loin, une petite silhouette noire : c’est Wadjda qui se rend à l’école, vêtue d’une longue tunique et d’un voile posé sur ses cheveux. Au seuil de la puberté, on la laisse encore sortir seule et sans abaya (voile intégral). Seule de son école de filles à porter des converses, elle croise souvent un petit voisin, Abdallah, avec qui elle a de ces prises de bec typiques de l’enfance. Aussi dodu et nounours que Wadjda est grande, anguleuse et moqueuse, Abdallah suscite l’envie de la petite fille de posséder un vélo comme lui, afin de pouvoir le battre à plates coutures à la course. Reconstitution du dialogue (à peu près) : « Un jour j’aurai un vélo et on fera la course » « Mais tu es une fille, tu ne peux pas faire de vélo » « Ah ! Tu dis ça parce que tu as peur d’être battu par une fille hein ? » (regard provoquant de la gamine).

Un jour elle croise littéralement la route d’un beau vélo vert dont le prix dépasse toutes les économies qu’elle peut réaliser sur la vente clandestine de bracelets aux couleurs des clubs de foot saoudiens à son école. Sa mère refuse cet achat bien sûr. Alors Wadjda apprend qu’un concours de récitation coranique organisé par le ministère de l’éducation a lieu à l’école et que la lauréate reçoit une récompense à la hauteur du prix du vélo. Ni une ni deux, Wadjda la rebelle, qui ne connaît pas ses sourates et ne sait pas psalmodier (mais aime beaucoup le rock et la pop saoudienne), décide de s’y inscrire.

Parmi les raisons qui me poussent à vous encourager chaudement de voir ce film, il y a d’abord la fantastique petite interprètevideo-wadjda du personnage principal. On n’oublie pas son regard, tour à tour grave, malicieux et blasé, et toujours un peu interrogatif face à des règles qu’elle ne comprend pas (par exemple : ne pas chanter à proximité d’hommes « car ils pourraient entendre ta voix » ou « ton père n’a pas de descendance sur son arbre généalogique car il n’a pas eu de garçon »). On n’oublie pas non plus ses gestes négligents, ses moues subites, ses rêveries, ses bêtises et ses saillies rigolotes, qui en font une petite fille comme toutes les autres petites filles du monde. Elle incarne la liberté de l’enfance et d’une personnalité en devenir face aux contraintes particulièrement fortes qui s’exercent à l’égard de la gent féminine saoudienne.

Ces contraintes justement, le film possède la grâce de ne pas les dévoiler tout de suite ni tout en même temps, mais le fait très subtilement, au rythme du tempo mélancolique de la bande-son. Par-ci, par-là, on découvre la place très limitée qu’occupe la femme dans la société saoudienne, qui conjugue les barrières physiques – voile intégral, interdiction de sortir seule, de conduire… ce qui empêche la mère de Wadjda de se rendre à son travail quand le « chauffeur » la laisse en rade (ah oui, parce que les femmes n’ont pas le droit de prendre le taxi non plus) – et surtout les barrières mentales – toute expression d’affection, non seulement entre hommes et femmes, cela va de soi (une femme ne peut même pas laisser qu’un homme porte le regard sur elle), mais aussi entre petites filles à l’école, est bannie.

wadjda-7Mais tout n’est pas univoque non plus, il y a un contraste entre la formalité extrême des règles et la spontanéité des rapports interpersonnels : à l’hôpital, les employées portent un simple hidjab et plaisantent avec leurs collègues masculins, les sites de rencontres explosent… De même, le père de Wadjda aime sa fille et sa femme mais son absence est expressive… Et Wadjda s’approprie l’espace public qu’est la rue. On peut d’ailleurs se demander dans quelle mesure une petite fille de 10 ans peut réellement le faire à Riyad : dans le making-off, l’actrice qui joue Wadjda affirme « qu’elle et Wadjda font du vélo » et « qu’elle et Wadjda jouent avec des garçons », indiquant ainsi sa proximité entre sa vraie vie et le rôle qu’elle joue ; dans le documentaire réalisé par Haifa Al-Mansour sur les femmes saoudiennes, « Women without shadows », qui se trouve aussi dans les bonus du DVD, trois petites jeunes filles de l’âge de Wadjda se plaignent de ne pouvoir sortir, l’une affirmant qu’elle s’est déjà déguisée en garçon pour acheter quelque chose à l’épicerie du coin et l’autre soupirant qu’elle aimerait être un garçon – au fait, je recommande aussi CHAUDEMENT de voir ce documentaire passionnant.

L’autre aspect intéressant est, bien entendu, la représentation que fait le film de la religion musulmane à la sauce wahhabite. Elle est sobre : prière à l’école, sagement alignées et couvertes, ou chez soi à 5 heures du matin. Phrases convenues. Rites (on ne laisse pas un coran ouvert par exemple, car « Satan crache dessus »). Elle apparaît même au détour d’un peu vidéo éducatif sur le mode du quizz. Pour un peu, on dirait qu’elle ne tient pas beaucoup de place. La ferveur en tout cas ne semble pas y prendre une grande part.

Je ne vais pas tout dévoiler de ce qui fait le charme  et l’intérêt de ce film pour un spectateur occidental. Car oui ce film est à la fois une oeuvre d’art et un documentaire instructif, bien que subjectif. Pendant toute la durée du film j’ai repensé à ce roman-témoignage écrit par une Saoudienne, lu il y a 4-5 ans, Les filles de Riyad de Rajaa Alsanea (l’avez-vous lu ?). Ce n’est pas pour autant un film « à message », il se laisse approprier sans fournir de réponse toute faite. Et finalement, on arrive à s’identifier à cet univers étrange et à cette petite Wadjda, si attachante. Ce qui fait l’universalité d’un film, n’est-ce pas ?

Et vous, l’avez-vous vu ? Si oui, qu’en avez-vous pensé ?

Wadjda-.-La-revolution-du-velo